‹ La frontière (volume 3)Chapitre 9 sur 45 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

L flottait maintenant, le drapeau français, il flottait en face du drapeau dTtalie, dans le ciel, au-dessus des monts ; il semblait protéger, guider is dans leurs manœuvres les Alpins envoyés là-haut, le long de cette frontière tracée sur les rochers, plus haut que les nuages. Il flottait * gaiement, on le voyait de partout. Il 10 commandait la vallée profonde, les vallons de la Mollière, de Salles, de la Madone, qui sépa-

raient les deux versants. Il étendait ses plis audessus du versant italien. Il semblait l'étendard^ même du pays, de tout le pays, — à des distances infinies. Et les Alpins du capitaine De-

5 berle en étaient fiers, fiers comme d'un pavillon hissé au grand mât de quelque navire immense. Il la dominait, cette mer de montagnes et de^ neige. Il semblait qu'Orthegaray, avec sa gymnastique, eût assuré à la petite troupe, mieux

10 que cela, à la France même une sorte de suprématie imprévue. Cette constatation, héroïquement puérile, remplissait d'orgueil les chasseurs alpins, amusés, ou plutôt sérieusement^ heureux de cette petite victoire enfantine. Un

15 moment découragés, agacés, on leur avait rendu l'allégresse ardente, la joie d'avancer, d'aller, de grimper, de vivre... La songerie du capitaine Deberle lui faisait dire qu'on mène, les hommes comme les petits, avec des jouets. *

20 Mais il donnait de la confiance et de la joie, et, avec cette force morale, de véritables forces matérielles aux soldats en marche, ce joujou

planté dans la neige, et dont, le lendemain du jour oli Orthegaray l'avait érigé là, on avait fêté l'apparition en buvant le café et en choquant les quarts de fer-blanc à la santé des officiers.

C'était à présent comme une partie de plaisir, 5 les manœuvres, sous ce drapeau. En route, on le regardait " Pas fatigué, lui ! " disait un soldat, dans le harassement d'une journée dure.

— C'est qu'il n'a pas tant de kilos sur le 10 dos !

— Il a plus que ça : il porte la France ! On riait, et gaiement on achevait l'étape. On le cherchait du regard au réveil. Toujours là ! Le cordonnier avait bien cousu les couleurs : le 15 vent des sommets n'y faisait rien. On le saluait

à l'heure du sommeil. C'était le grand chef. Les troupiers dans leurs lazzis lui demandaient : Es- tu content?

Les Alpins ne songeaient qu'à rencontrer des 20 pics plus élevps que la Valetta sur leur route, afin d'y planter encore un drapeau et de " faire

plus fort " qu'Orthegaray. Mais le malîn avi choisi le plus haut sommet. Rien à faire ! ^ — Il tient le record, Orthegaray ! disait i Parisien.

5 Et ils se divertissaient " de la tête " qu' valent dû avoir les Italiens, de l'autre coi lorsqu'ils avaient vu le drapeau français le "faire la nique ". Leur macaroni n'avait pas ( passer tout seul. C'est vexant tout de mên

10 d'avoir devant soi des gaillards qui vous pla tent des étendards au-dessus de vos tête comme pour vous dire : " Venez-y-donc ! Tr( haut, le tonnerre !"

Dans les haltes, au grand repos, le drapei

15 attaché au tronc de sapin était le contin^

sujet des conversations de ces troupiets. Il i

venait comme un refrain dans tous leurs propc

On en avait fait une chanson qu'on chantj

sur l'air de Sidi-Brahim : '

j30 Franc chasseur alpin, gai soldat^

La France est là qui te regarde :

A Vheure rouge du combat.

Tu sais ta place? A V avant-garde /

£t le mot éternel, le mot enfantin de ces frands collégiens héroïques, c'était :

^ — Ils doivent bisquer les Italiens I Ils bisj^uent, ils bisquent !

Lies soldats en eurent, du reste, la preuve 5 évidente, un soir qu'à la grand 'garde se prétenta un Alpin italien qui demanda à parler au commandant français. Un beau garçon, bien iécouplé, petit, mais leste et presque élégant, jui venait se rendre : un déserteur. La tenta- 10 bien est grande de ces désertions à la frontière. D'un pays à l'autre il semble que la liberté soit ^conquise en trois pas. La souffrance qui étreint /homme ici, chez lui, dans son pays, va-t-elle le lâcher lorsqu'il aura revêtu un autre vête- 15 caeiit, respiré un autre air? Il le croit. Et il jette ses armes, apporte sa vie. L'Alpin italien Faisait ainsi II en avait assez du service en [talie. Servir ailleurs, avec les mêmes obligations, les mêmes devoirs rudes, eh bien ! c'était 20 du nouveau. Une aventure. Il la tenait.

On l'amena devant Deberle. Les soldats

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français examinaient le déserteur, détaillaient son costume, sur le chapeau la plaque de cuivre estampée aux armes royales, la plume d'aigle plantée dans une olive sur la cocarde, tricolore

5 aussi, le pantalon gris à passepoil rouge ; ils examinaient son armement, le fusil, genre Mannlicher à poudre balistite, et ils disaient tout bas (la chaussure, mère des ampoules, était la grande préoccupation de ces pauvres

10 gens en marche):

— Fameux, leurs brodequins !

— Ils sont bien chaussés !

Deberle examinait l'Italien qui se raidissait devant lui, très correct, saluant militairement 15 — Vous savez le français? — demanda le capitaine.

— Assez bien, oui, mon capitaine, — dit le soldat.

— D'où venez- vous ?

20 — Du col de Cériéga, mon capitaine.

— Et vous désertez !

— Oui.

— Pourquoi ?

, — Parce que je m'ennuie !

— - Ah !... Vous n'avez pas d'autre raison ?

— Pas d'autre !

— Aucune punition encourue chez vous? 5 ~ Aucune.

— Pas de condamnation?

— Pas de condamnation.

— Vous servez depuii: longtemps ?

— Depuis deux ans, mon capitaine ! 10

— Et vous désertez ? répétait Deberle.

— Oui, je déserte, dit le soldat fermement

— Vous n'aimez donc pas votre pays, vous ?

— Si, je l'aime !

— Et vous le fuyez ! 15 -Oui!

, — Comme cela, sans raison?

— • Je vous ai donné ma raison, capitaine. Je m'ennuie !

Deberle regardait l'Italien dans les yeux» 20 des yeux noirs, ardents^ un peu fous.

— Oui, et je veux me battre. On se bat chez

VOUS. H y a des coups à donner et à recevoir dans la légion étrangère, au Dahomey, au Soudan, je ne sais pas, moi. Se battre, c'est vivre. Être caserne, cantonné, c'est végéter. J'ai rendu 5 mes armes. Donnez-m'en d'autres !

— On vous enverra à Sospel, puis à Nice, puis au Tonkin probablement.

Les yeux de l'Italien s'allumèrent.

— Le Tonkin, j'y ai bien pensé. L'Asie ! Voir 10 l'Asie ! l'Afrique I Voir du pays ! C'est mon

rêve !

Deberle songeait à ces aventuriers qui ont soif de l'espace, courent et découvrent des mondes, ou à ces farouches qui, nés loups,

15 restent loups, héroïques dans le rang, redoutables en liberté, dans la vie courante. Il se demanda, un moment, si ce fauve échappé n'était pas un espion. Mais non, le déserteur ne songeait qu'à la liberté, à l'aventure.

20 " Vous connaissez le pays ? — demanda Deberle.

— Du côté de l'Italie, oui. De ce côté-ci, non !

— Qui VOUS a guidé de ce coté?

— Ce garçon, — fit Fltalien.

Et il montra, assez loin de là, un petit être rabrougri qui se tenait à demi caché.

Alors, Deberle aperçut, derrière les soldats, 5 Lantosque, l'innocent rencontré sur l'Alpe, Terrant qui vivait là-haut, aux jours d'été et rentrait, niché dans quelque étable, aux 'mois d'hiver.

C'était l'idiot qui avait montré le chemin au lo déserteur. Ce malheureux, fruste et rabougri, cet être qui ne savait rien de ce qu'était l'Italie ou de ce qu'était la France, avait amené aux Prançais l'Italien qui fuyait l'Italie. Le dégénéré ignorant de la patrie servait de guide au 15 soldat lassé et secouant le joug de cette patrie.

Deberle resta muet un moment, songeur.

Cet idiot était un Français ! Ce fuyard était un Italien ! Et ni le cerveau congestionné du révolté, ni le cerveau obtus du débile n'avaient 20 la conception de la mère-patrie, de ce qu'elle est, de ce que lui doivent ses fils.

— Votre nom ? demanda brusquement le capitaine pour échapper à une sorte de trouble irrité.

— Vincenzo Capuana.

5 — Vous êtes né ?

— A Gênes !

Deberle écrivait au crayon les réponses sur un calepin.

— Vous avez vos papiers ?

10 — En règle, mon capitaine. On pourra m'in- . corporer dans la légion étrangère quand on voudra.

— Ah ! çà ! mais, que diable, s'écria Deberle, vous me paraissez un soldat fieffé et pourquoi,

15 encore un coup, déserter, passer d'un pays dans un autre ? Le régiment en Italie ou le régiment en France, c'est toujours le régiment !

— Oui, répondit Capuana, — mais c'est du nouveau !

20 II avait dit: du nouveau^ comme un affolé d'inconnu eût parlé de sa chimère, un amoureux de son rêve.

— Alors, quel que soit le drapeau, pourvu que vous alliez de l'avant, vous êtes satisfait ?

— Oui. Si le drapeau change, je ne change point, n'est-ce pas ? je suis toujours moi. Mon individu, c'est toujours Vincenzo Oapuana. 5 L'Italie ne satisfait pas les appétits de curiosité, de nouveauté que je ressens. Je vais ailleurs.

T— Vous aimez la France I

— Oui. Et je ne déteste pas l'Italie. Mais, je lo - vous l'ai dit, je m'y ennuie. J'étais peut-être

trop heureux. Je veux des coups !

Et le soldat riaii

— Vous devez avoir faim ?

— Un peu, oui 15

— Et ce pauvre garçon aussi, dit Deberle en montrant Lantosque. On va vous donner des vivres.

— Et je partirai pour Sospel quand ?

— Demain matin, avec le vaguemestre. On 20 vous conduira au premier poste de gendarmerie. Et bonne chance au Tonkin, ou au Sénégal I

— Merci, mon capitaine !

Deberle était troublé et de méchante humeur en voyant s'éloigner ce déserteur, conduit vers la êoupe par des Alpins qui plaisan- 5 taîent gaiement avec lui. Ce sans-patrie lui causait une impression de malaise, comme eut pu le faire un cas de maladie lépreuse rencontré daijs un musée anatomique. Il y en avait aussi en France, de ces esprits révoltés ou sim-

10 plîstes qui, dans Timmensité de la terre et la complexité des devoirs, ne voyaient rien que leur propre appétit, leur propre instinct, l'affranchissement intégral de leur moi ! Alors, à quoi bon le dévouement à une collectivité ou à

15 une idée ? L'héroïsme du soldat qui meurt pour une frontière, un lambeau d'étoffe, était-il donc une duperie ?... Une bêtise ?

Et l'officier se reprenait à songer encore à cet ironique hasard qui rapprochait l'idiot du

30 réfraptaire.

— Du symbolisme, ma parole ! pensait Deberle en essayant de sourire.

n échangeait, tout en gagnant lentement sa tente, ses impressions avec le lieutenant.

— Ça neNvous étonne pas, vous, Bergier, ces désertions-la?

— Ma foi, no\ capitaine. Ça s'explique parfaitement. Ils ont ^n Italie un homme qui découvre sur le faciès d'un monsieur tous les faux instincts qui peuvent se cacher dans son individu et qui a inventé les crimincdoides !

— Oui, Lombroso.

— Lombroso, justement. Eh bien ! Lombroso vous dirait qu'il vaut mieux que ce déserteur donne carrière à ses instincts de tapedur au Tonkin ou au diable que dans un faubourg de Gênes. Il est né pour cogner, il veut cogner, il demande à cogner et il va cogner. Tout est pour le mieux.

— Dans l'espèce, soit. Ce qui n'empêche pas que ce ne soit étrange et inquiétant, cette fièvre morbide qui vide un cerveau de toute idée de nationalité et de devoir. Eh ! sans doute, s'il ne s'agissait que de ces fauves, de ces impulsifs,

comme ce Oapuana, ou de ces débiles, comme Lantosque ; mais si Ton interrogeait certains penseurs : — je dis des penseurs, je pourrais dire des farceurs/— ils vous répondraient que,

5 sauf le réengagement dans la légion, Capuana est dans la vérité en quittant son pays et en jetant ses armes, et que nous faisons, nous, un métier de niais, à courir les sentiers pour délimiter ou garder des frontières, en attendant

10 que nous fassions un métier de bourreaux (ah ! ça s'imprime journellement) en risquant notre vie pour les autres. Drôle de moment, mon pauvre Bergier !

— Sans doute. Mais si vous voulez mon avis, 15 capitaine, je crois bien qu'à peu de chose près,

ça a toujours été comme ça !

— Qui sait ! fit Deberle.

Il salua, le lieutenant, gagna son abri et s'étendit dans sa couverture, ne lisant pas, ce 20 spir-là, songeant, énervé, et ne pouvant dormir. Une cérébration involontaire le tenait éveillé. Oui, il i:e venait à ce Capuana invinciblement.

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Oe n'est pas celui-là qui se fût senti électrisé, remonte, parce qu'un bout de drapeau eût flotté sur un glacier ! Il s'en moquait bien du drapeau ! Deberle eut voulu savoir ce que pensaient du déserteur les chasseurs qu'il com- 5 mandait.

— Bah ! Ils n'analysent pas, heureusement.

Ils font leur devoir, d'instinct, se dévouent comme le terre-neuve sauve. Mais le jour où les Oapuana seront plus nombreux...? 10

Parbleu, tout soldat qu'il était, Deberle n'avait ni l'appétit des tueries, ni la haine des étrangers. Il n'eût demandé qu'à présenter les armes à l'embrassade générale des nations réconciliées. L'humanité, il en savait le prix, il 15 en avait la passion comme de la patrie. Mais à ce rêve de bonté, d'oubli et d'amour, décevant <5om,me tous les rêves, fallait-il sacrifier le devoir quotidien, l'éveil constant du fils protégeant la terre natale comme une mère mena- 20 cée ? C'était facile, en vérité, la satisfaction de rinstinct; c'était admirable, Tidée supérieure

de rhumanité dominant le foyer ; mais la réalite s'imposait plus étroite, plus sévère et plus triste. Il en était de ceux qui brisent les liens^ secouent les charges du patriotisme comme 5 d'hommes qui sacrifieraient la famille, les proches, à l'aflfection vague d'une foule voisine.

N'importe, le " moment ", comme il disait àr Bergier, était bizarre et la désertion de l'Italien ramenait la pensée de l'officier à tous les pro-

10 blêmes redoutables, à l'anarchie morale, intellectuelle, politique de l'heure présente. Singulier moment, en eflfet, où les fronts se heurtaient aux réalités dures, quand les cerveaux ne se perdaient pas dans les mysticismes morbides.

15 — Le rêve ! Eh ! parbleu, c'est beau le rêve, beau et attirant comme ce gouflfre sur lequel passait mes soldats. Mais la réalité. La vérité,^ c'est le tronc d'arbre qui permet de franchir l'abîme !

20 Et, peu à peu, il se laissait aller à des songeries consolantes. Dans le trouble contemporain, il avait du moins rencontré le point d'ap-

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pni, ce sentiment du devoir qui était le pivot de son métier. On était loin en haut des Alpes, loin de toutes les compromissions et de toutes les hésitations d'en bas. On vivait là en pleine vérité comme en plein ciel. Et ces braves gens 5 venus de bien des coins de France pour servir sous le même uniforme, ces Alpins endormis étaient comme lui sans troubles, habitués à résumer leur existence dans un seul mot, le plus beau de tous : servir. 10

Même, en se répétant ainsi qu'il servait, Deberle oubliait la mélancolie de Téloignement qui, parfois, lui venait quand il pensait à la mère restée là-bas à Bayonne. Elle sommeillait doucement, à cett^ heure, ou éveillée, elle pen- 15 sait À son fils comme il pensait à elle. Oh ! elle ne se plaignait ni ne le plaignait! Ké d'uue race de soldats, l'enfant avait le sacrifice dans le sang. Il obéissait. Elle en était fière.

— Il faut bien que l'atavisme, songeait De- 20 berle, ait aussi son bon côté.

Dans une succession de rêvasseries, traver-

sées de visions hypnagogiqnes oh il voyait tantôt des files bizarres de déserteurs italiens emmenés par ses Alpins ou des drapeaux singuliers flottant sur la neige, Deberle peu à peu 5 s'assoupit, s'endormit — comme ses soldats — dans la solitude des sommets. Il fut réveillé brusquement, une ou deux heures après, par un vent de colère qui semblait, au loin, une immense plainte humaine et qui, en se rappro-

10 chant, secouait la toile de la tente et lui faisait rendre des sons de tambour battu. Quelque tempête s'était levée dans la montagne.

L'Alpe a de ces surprises. En plein mois d'août, l'année précédente, Deberle et ses

15 hommes, après s'être couchés sous une sorte de grésil, s'étaient réveillés dans une neige haute. Ce n'était pas de la neige, cette fois, c'était la tourmente. Le vent soufflait, sifflait, hurlait comme quelque être vivant, déchaîné comme

^ un fou échappé poussant des clameurs* Deberle entendait, parmi ces hurlements, craquer les hêtres. Sa première pensée fut :

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— Et le drapeau ?

Le drapeau planté par Orthegaray, rimmense guidon que suivait des yeux la troupe en marche, ce vent de furie allait-il le respecter ou rabattre? 5

Peut-être la tempête, qui grondait surtout dans les fonds, ne monterait-elle pas jusqu'aux sommets. Elle battait cependant, la faisant claquer comme les voiles d'une barque en détresse, la toile secouée des tentes. Et, au- 10 dessus de sa tête, Deberle entendait passer les hurlements, les bruits, les cris, les jappements de ces chevauchées des nuits de vent que les paysans appellent les " chasses volantes."

— Oui, le drapeau ! Le vent l'aura arraché ! 15 C'était sa pensée constante maintenant. Il ne

dormait plus. Comme le devoir même précisait sa vie, ce point unique, le drapeau, attirait, hypnotisait sa songerie. Il eût voulu que l'aurore vînt pour savoir. Le vent sifflait toujours, 20 un peu calmé pourtant, comme un énergumène lassé de sa rage. Avant le jour, Deberle fut de-

bout. H n'y avait encore sur les cimes que des lueurs vagues, des nuées éperdues, balayées et fuyantes. Çà et là, diflScilement entrevues, devinées plutôt, des taches noirâtres : quelques 5 sapins déracinés.

L'officier regardait avec une fixité anxieuse le haut du pic de la Valetta. Il ne distinguait rien. Au lever du jour, il verrait peut-être. Le vent baissait, baissait. On ne l'entendait' plus

10 que très loin, comme un tonnerre qui s'endort, — comme un fuyard.

Confusément, des ombres apparaissaient dans la brume matinale : — des Alpins qui, énervés, ne pouvant sommeiller, s'étaient levés, erraient.

15 Une sorte de brouillard, épais comme la fumée d'une cuve, s'amoncelait dans les fonds plus sombres : mais l'horizon se vidait de nuées qui semblaient balayées, roulées les unes sur les autres, et le jour pouvait être beau. Deberle

20 attendait que le premier rayon éclairât le pic, la cime, là-bas. Il vint, ce rayon, pâle, confus, puis, soudain, très perçant et vif et le mont ap-

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parut, incandescent dans sa clarté de neiga Deberle ponssa nn cri.

— Tonnerre I Pauvre Orthegaray I

Le tricolore n y était plus.

Le capitaine frappa du pied, colère. Il rentra s dans sa tente, ne voulant pas voir la déception, la tristesse de ses chasseurs lorsque tout à rheure, la diane sonnée, ils ne retrouveraient plus, au sommet de la Valetta, le drapeau — leur drapeau 1 10

Je fut un désespoir dans cette troupe lorsqu'on n'aperçut plus cet étendard flottant là-haut comme une 5 sorte de auraum corda ' matérialisé. Où le vent Tavait-il jeté ! Le diable emporte le vent! Et à ces récriminations contre la tempête se mêlait le sentiment de l'éternel soupçon qui s'empare de ces cœurs d'enfants 10 devant tout accident soudain, tout malheur inexpliqué. Us hochaient la tête, les soldats. Qui sait ? Peut-être y avait-il quelque trahison làdedans. Un tronc de sapin, bien fiché en terre

par " un homme de la poigne d'Orthegaray " est-ce que ça se casse aussi facilement que ça, voyons? Et ils en étaient bien persuadés, il y avait de Tltalien là-dessous. Oui, jalousie du voisin, mauvaise humear de Tennemi. Le mau- 5 vais coup — car on ne leur eût pas ôté do l'idée qu'il y avait un mauvais coup — venait " de l'autre coté ". Alors les regards des chasseurs se tournaient vers le fortin où flottait toujours, comme victorieux maintenant, le drapeau du 10 roi Humbert.

Vainement les lieutenants, Deberle lui-même causant avec ses hommes, leur expliquaient que le vent avait été assez fort pour déraciner le tronc d'arbre. Il y en avait bien d'autres, il y 15 en avait assez de branches de sapins cassées, dans le bois, par la bourrasque !...

— Non, non, capitaine, les Italiens ont profité de cette nuit de tempête pour flanquer notre drapeau à terre. Il les gênait trop, le tricolore ! 20

— On ne leur ôtera pas leur idée de la tête, disait Deberle.

Mais où était-il, le drapeau ? Beste, là-haut, au sommet du pic? On l'apercevrait bien comme une aiguille noire sur la neige. S'ils rayaient emporté, pris comme un trophée ? Allons 5 donc !... Ils seraient venus en France, alors, la nuit? Ils auraient sciemment violé la frontière ? Impossible. Quoi qu'il en fût, il fallait donner satisfaction à ces inquiétudes romanesques des soldats, expliquer la cause de l'accident, re-

10 trouver les trois lambeaux d'étoffe tricolore. La compagnie s'assombrissait, devenait de méchante humeur, humiliée par le voisinage, par ces couleurs du fort Margherita, toujours hissées, insolemment intactes.

15 — Et s'ils l'avaient volé ? grommelaient les Alpins.

— Nous retrouverons le drapeau dit Deberle.

Il fit appeler Orthegaray.

— Viens avec moi, nous irons ensemble !

ao Oui, il voulait aller lui-même, monter sur le pic avec le petit Basque et, quand on aurait retrouvé l'étendard, le remettre debout, sous les

regards des soldats. Eu dirigeant Tenquéte, de sa- personne, le capitaine mettait fin à la légende qui accusait les Italiens. Et, revena au campement, il dirait la vérité.

Le lieutenant Bei^er offrait à Deberle de 5 Taccompagner. Â quoi bon? La compagnie restait campée sur TAlpe. Elle repartirait demain. Le capitaine serait revenu dans quelques heures, et la tâche n'était pas difficile. Orthegaray eût pu l'accomplir seul, une seconde fois. 10

— Seulement, disait Deberle, quand j*aurai TU, les hommes me croiront.

Ils étaient visiblement contents, eu effet, les hommes, maintenant que le capitaine prenait AU sérieux l'affaire du drapeau arraché. Oh ! 15 -c'était un chef pour tout de bon, le capitaine J)eberle. On ne badinait pas avec lui ! Les Italiens allaient s'en apercevoir ! S'ils avaient fait Je CTup, aussi sûr qu'il y a un dimanche au bout de la semaine, il exigerait des excuses. 20

Pour cela, sans doute, Deberle avait choisi quatre autres soldats, voulant les joindre au

petit Basque : des témoins que les camaradei? enviaient, regrettant de n'être point de la partie. Aller avec le capitaine, tous l'eussent désiré ardemment. Et du haut de la crête ils le sui- 5 vaient des yeux, le regardant marcher, le bâton recourbe à* la main, à côté d'Orthegaray, en tête de ses hommes, d'un pas alerte. Car De^. berle allait, droit devant lui, résolument, sentant le prix de cette petite expédition, tenant à^.

10 montrer par lui-même le dévouement qu'on doit à ce chiffon sous lequel on meurt. Et il se donnait aussi l'illusion de marcher vers quelque but utile. Ce n'était plus seulement une manœuvre ordinaire, quelque chose comme une

15 promenade militaire par les sentiers ou sur les crêtes. Non, il se figurait volontairement, par une sorte de suggestion qu'accélérait sa marche, il s'imaginait qu'il allait à une expédition commandée, là, sur la frontière. Et il n'eût pas

00 marché avec plus de résolution si, au bout do chemin, il eût dû recevoir le coup de feu de l'ennemi. Cela lui plaisait maintenant de sa-

voir ce qu'étaient devenues ces couleurs et de ' rendre leur gsâté aux hommes en les hissant de nouveau dans le plein ciel Et les cinq chasseurs, derrière lui, marquaient le pas allègrement comme une avant-garde de guerre. Quel- 5 que jour, songeait Deberle, il se trouverait ainsi, ' allant de ce pas résolu à la tête de ces mêmes hommes. Et les talons des chasseurs alpins, II. frappant sur la terre sèche, semblaient déjà sonner la victoire. 10

Ils ne disaient rien, les chasseurs ; ils suivaient leur chef. On marchait ainsi depuis une heure, lorsque Orthegaray, s'arrêtant, déclara :

— C'est par là que j'ai attaqué le pic!

Il montrait un sentier contournant le mont 15 neigeux dont on apercevait le sommet éclatant, dans le bleu, très haut.

— Allons, dit Deberle.

lies six hommes alors montèrent, s'appuyant aux bâtons ferrés. 20

— Combien de temps, Orthegaray, jusqu'au sommet ?

— Une heure et demie, mou capitaine.

— Ce n'est pas une affaire !...

Ils marchaient ainsi depuis une demi-heure

environ lorsque Deberle s'arrêta, voulant

5 regarder le paysage vraiment admirable, la

succession des montagnes, Alpes italiennes ou

françaises qui s'étageaient avec des tons clairs

d'aquarelles, des blancs intenses, des roses

tendres, des mauves exquis. De loin, les monts

10 aux arêtes nues semblaient de grands géants accroupis dont ces arêtes dessinaient les colonnes vertébrales. A l'endroit où Deberle et ses hommes faisaient halte, la montagne était à pic, surplombant une petite vallée, qui

15 paraissait si étroite de là-haut qu'on l'eût prise pour une crevasse. Et de l'autre côté de cette vallée, sorte de coupure brusque dans le roc, c'était l'Italie. Deberle pouvait croire, l'effet perspective étant bizarre, qu'en étendant la

20 main il toucherait cette terre qui était une autre terre. Puis reprenant-leur ascension, ils contournèrent le mont Perdu et, après une

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marche d'une demi-heure encore, ils se retrouvèrent, ayant gagné du terrain, au-dessus de cette même brèche béante, les pieds dans la neige et côtoyant le vide.

Tout à coup, s'étant penché au-dessus du 5 gouffre, Orthegaray jota un cri :

— Capitaine! Voyez, capitaine I Deberle marchait devant le soldat H se retourna à ce cri et regarda au fond de la crevasse, ses yeux suivant le geste d'Orthegaray. Tournés vers 10 la brèche, les chasseurs alpins regardaient aussi.

— Là!... là, capitaine, dit le petit Basque.

Le drapeau ! Il est là, le drapeau !

Deberle, en effet, l'apercevait, en bas, très 15 visible sur un névé dont la blancheur en faisait ressortir les couleurs vives. Le vent l'avait déchiqueté; la chute, de là-haut jusqu'à ce gouffre, en avait brisé la hampe de sapin. Mais c'était lui, le drapeau improvisé par la com- 30 pagnie et planté par Orthegaray sur le sommet do la Yaletta.

— Vous voyez bien que le seul coupable c*est le vent I dit le capitaine.

Un des soldats murmura:

— Savoir ! ^

5 — Et maintenant if faut le rattraper, et le replanter, dit Deberle. Ce n'est pas facile !

— On en a bien vu d'autres, — répondit un soldat.

— Voulez-vous que j'y aille, capitaine?

10 demanda Orthegaray.

— Toi, fit Deberle, tu es un gourmand. Part à tous.

Et il répéta:

— Nous irons ensemble î

15 II s'agissait d'arriver à ce gouffre qui paraissait sans fond, attirant comme avec une avidité de vertige. Le capitaine étudia le terrain.

On pouvait descendre en traçant des marches dans la neige. Et les soldats taillèrent cet

20 escalier improvisé qui les rapprochait du fond de la brèche. Tout à l'heure, Deberle avait la sensation d'une montée dans l'infini; mainte*

nant c'était la descente dans quelque chose de profond et de mystérieux, une aventure plus périlleuse, le pied glissant parfois, malgré les semelles ferrées, sur la neige que le soleil rendait moins solide. Mais si le gouffre sem- 5 blait tragique, les trois couleurs étaient là, là, tombées et comme humiliées, appelant à Taide.

Les chasseurs alpins allaient, allaient, sautant parfois d'une arête à l'autre. Puis, dans le grand silence de la montagne, brusquement 10 Peberle tressaillit, s'entendant appeler, héler par une voix qui partait d'au-dessus de sa tête et qui tombait en quelque sorte du versant étranger.

Le capitaine leva les yeux et, là, en effet, sur le 15 rebord de l'Alpe italienne, il aperçut apparaissant avec un de ses officiers et une dizaine de jses hommes, le capitaine Salvoni qui le saluait en portant la main à son chapeau de feutre.

— Capitaine, dit l'Italien, avec une politesse 20 parfaite, un peu affectée peut-être, c'est ce drapeau que vous cherchez ?

86 LA PBONTIÊRE

Les Toix, dans ces solitudes, s'entendent claires et perceptibles, à des distances incroy-^ ables.

— Oui,*capitaine, répondit Deberle.

5 — Ne vous donnez pas la peine, mon chercamarade; j'ai de mes hommes en bas, tout près du névé. Ils seront trop heureux de vous^ le rapporter !

Il y avait, dans la galanterie de ces paroles,^

10 une sorte de constatation, volontairement soulignée, de l'alacrité et de l'adresse dea alpins italiens. Deberle crut du moins le comprendre. Il essaya d'apercevoir, dan& l'espèce de trou profond qui s'ouvrait là, les^

15 soldats dont parlait Salvoni; mais il ne distinguait rien. Seulement il avait regardé ses hommes et ce regard muet avait été compris- Il signifiait: « Vous entendez ce que dit l'Italien ? N'est-ce pas que nous n'avons besoin

20 de personne ?

— Ils n'ont pas à toucher à ça, est-ce que c'est à eux... — dit tout haut Orthegaray, la.

Toix hostile, comme répondant à la question du capitaine.

Et Deberle, redressant la tête, s'écria en s' adressant aux Italiens rangés la-haut:

— Inutile et merci, capitaine ! J'y vais ! 5

— Le drapeau est — voyez votre carte — exactement tombé sur la ligne frontière, — répondit le capitaine italien. Il est de notre devoir autant que du vôtre de le relever !

— Oui, mais le drapeau est à nous ! cria lo Deberle.

— Suivez- moi, dit-il aux soldats.

Alors, sur ce versant rapide, cherchant les angles, s' accrochant aux saillies, le dos collé à la paroi, les talons dans la neige, avec le bâtou 15 ferré pour balancier sur ce vide qui s'ouvrait sous eux, effrayant, les hommes descendirent. Deberle avant les autres. Ils glissaient, se retenaient au bord du gouffre, ne disant rien, avançant, s'enfonçant dans la crevasse au bas 20 de laquelle était le drapeau et se raidissaient flous le regard des soldats de Salvoni qu'ils

sentaient, plongeant sur eux du haut du versant italien.

H y avait là comme une gageure de courage, une bravade d'amour-propre et il s'agissait 5 d'arriver, d'arriver vite, avant que les chasseurs alpins de l'autre nation eussent, plus rapprochés puisqu'ils étaient à mi-chemin, plus bas, atteint le fond du trou où gisait le drapeau.

Et le capitaine Salvoni avait raison : c'était

10 la frontière. Le fond du gouffre délimitait deux

patries, et le drapeau aux couleurs françaises

était tombé de telle sorte qu'il étendait ses plis

à la fois sur le sol de France et celui d'Italie.

Eh bien ! il fallait le remettre droit sur le 15 sommet français, là-haut, dans la neige !

" Harri ! harri ! " répétait le petit Orthegaray en se laissant glisser sur la pente, puis s'arrêtant net, les pieds solides, à quelque anfractuosité. 20 C'était comme un assaut à rebours, les soldats se précipitant dans la crevasse avec la même ardeur qu'ils eussent mise à grimper au som-

met. Les Italiens, du haut de la crête, admiraient cette gymnastique à la fois exaltée et précise. Deberle accélérait sa marche, ayant aperçu cette fois, dans les anfractuosités du versant voisin, et dévalant en même temps que ses 5 hommes, les Alpins italiens à qui Salvoni avait donné, sans doute d'avance, l'ordre de relever le drapeau.

Il s'agissait d'arriver avant eux sur le fond de neige. Les Italiens y mettaient visiblement 10 une précipitation ardente. C'était une sorte de duel de vitesse, où, sous l'émulation des coureurH, il y avait la rivalité latente des patriotes. Duel de muscles, mais duel de cœurs. Qui le toucherait le premier, ce drapeau déraciné par 15 le vent ? qui le ramasserait avant tous ? Les Pranyais le redresseraient-ils fièrement sous l'œil des étrangers, ou ceux-ci, le prenant avant eux, le rendraient-ils à ceux qui le cherchaient en donnant à cette galanterie une apparence de ^0 victoire ?

— Allons I allons ! répétait Deberle.

Il n'avait pas besoin d'encourager ses soldats. Les braves garçons semblaient bondir sur ces pentes où à peine leur talon trouverait-il place. Au péril de leur vie, ils allaient mesurant de 5 l'œil les efforts parallèles des Italiens glissant ou sautant sur le versant et gagnant du terrain, eût-on dii Oui, rapides, admirablement entiaînés, ces Piémontais, ces montagnards aux jarrets d'acier, avançaient, avançaient vers le

10 drapeau. Et bien que fabriqué par hasard, ce drapeau, ce chiffon, c'était un drapeau français, un drapeau pareil à celui qui flotte au-dessus des têtes, au centre du régiment, dans les batailles ! Et ils le saisiraient, même pour le

15 tendre et le rendre? Et ils y toucheraient? Eux, les rivaux, les étrangers.

Toute l'ardeur généreuse, admirable, absurde et sublime qui fait les héros, pousse aux sacrifices, aux immortelles folies, toute la passion

20 de renommée, l'amour de l'idée et le dévouement à un symbole qui secouent les âmes, leur soufflent, à la fois, l'appétit et le mépris de la

mort, battaient au cœur de ces hommes — des deux cotés de la frontière — et, italien ou français, quelque clairon invisible sonnait la charge à leurs oreilles... En avant ! Avanti /... A qui le drapeau et à qui la gloire ? 5

Deberle eut un frisson en apercevant tout à coup près du fond blanc de la crevasse un Alpin d'Italie qui, arrivé, là-bas, le premier, n'était plus qu a une courte distance du drapeau et s'avançait, rasant une arête étroite, vers la 10 neige ou éclataient les trois couleurs. L'Italien avait sur les Alpins français une avance incontestable. Il paraissait surgir là, tout à coup, comme un coureur prend, au tournant, la tête du steeple. Orthegaray bondissait comme un 15 clown. Ayant, en même temps que le capitaine, vu ritalicD, mesuré la distance et risquant ses os, il filait sur les éboulis comme un lézard sur les anfractuosités d'un mur.

Mais il avait l'avance, l'Italien. H rampait 20 sur l'arête où, le premier, bien avant ses compagnons, il avait mis le pied. Il s'avançait

lentement, sûrement, n'ayant plus que quelques mètres à parcourir pour toucher au drapeau ; et Deberle s'imaginait, à distance, qu'en étendant la main l'Italien pouvait même déjà 5 l'atteindre.

Il eut un éblouissement, un sentiment de colère. Là, devant ses soldats à lui, là sous les regards des chasseurs de Salvoni qui, de la crête, suivaient la descente éperdue, il allait

10 voir un étranger toucher aux couleurs de France, il allait recevoir ce drapeau des mains d'un Italien, il ressentirait ce vague sentiment d'humiliation et subirait ce semblant de défaite.

15 — Harri, Orthegaray ! cria sa voix claire au petit Basque.

Mais Orthegaray, à quelques mètres à droite, paraissait arrêté, portant instinctivement la main à sa rotule, blessé peut-être contre quel-

20 que pierraille... Les chasseurs suivaient Deberle, mais ils étaient loin de leur chef : c'était lui Deberle et c'était Orthegaray qui

tenaient la tête. Du côté des ItalieDS, les Alpins qui descendaient la pente étaient distancés; mais ce chasseur étranger qui arrivait maintenant si près du tricolore... il allait atteindre le drapeau ; le drapeau qui était là, le drapeau 5 tombé, le drapeau disputé, le drapeau bleu, blanc et rouge, couché, comme un blessé, sur le drap de neige blanche ! Il le touchait presque. Il le prenait !

— Eh bien ! non, pensa Deberle, ils ne Tau- 10 ront pas ! Non ! non ! non ! Il est à nous !

Et follement, comme par une brusque détente instinctive, magnétisé, attiré, grisé par ce tricolore qui appelait comme un être vivant, agonisant ou perdu, le capitaine fit un bond 15 vers le sol neigeux, un bond fantastique, d'un élan prodigieux, sans calculer la distance ; et, dans une clameur qui partit à la fois des deux versants, sous les cris poussés par les Italiens et les Français, il sauta. Les soldats le virent 20 tombant droit à côté de Tétendard, demeurant un moment comme planté au sol après ce bond

dans le vide, puis tout à coup ohancelani Malgré un raidissement visible, l'officier parut se casser en quelque sorte en deux, et s'affaissa brusquement, les bras étendus, étalé sur le 5 drapeau que son corps abattu semblait couvrir...

Le chasseur italien s'était arrêté net devant ce corps qui s'interposait là, tombant d'une hauteur de vingt mètres, entre le but et lui, et

10 aux cris d'effroi des troupiers un silence de mort succédait brusquement.

Orthegaray, le pied foulé, se traînait cependant vers Deberle :

— Capitaine ! capitaine I

15 Et il voulait le soulever, lui prenant la tête, — cette fine tête rêveuse dont les yeux tout à coup étaient devenus fixes, avec un peu de sang faisant un ourlet rouge sous la moustache blonde.

20 Les soldats accouraient, descendant des versants. Toutes ces mâles figures, devenues très pâles, se penchaient sur l'officier étendu là.

On le redressa à demi ; avec le corps, le drapeau fit un mouvemeni Deberle tenait — serrée dans sa main droite crispée sur. la hampe de sapin — l'étoffe qu'il avait saisie... On crut entendre qu'il disait : — "Le premier..., le pre- 5 mier ! " Mais les mots étaient confus, balbutiés iout bas.

Orthegaray, agenouillé, posa sur sa cuisse la tête de l'officier, adossé à lui. Deberle regardait, l'œil hagard, comme étonné de ce qui se 10 passait à la fois autour de lui et en lui, au sourd travail soudain de la vie arrêtée dans un être tout à l'heure entraîné, palpitant et fort. Son front penchait comme alourdi. Le petit filet de sang sur les lèvres devenait de Técume 15 pourpre.

— Capitaine ! répétait le petit Basque éperdu, mettant dans son appel toute son âme. Et les soldats, courbés vers l'officier, redisaient suppliants, comme si leurs prières allaient rappeler 30 âlui le blessé : Capitaine !

L'un d'eux tendait à Deberle une gourde.

On voulut l'approcher des lèvres sanglantes; le capitaine péniblement leva la main gauche, fit un signe qui voulait dire non. Des Alpins d'Italie, descendus à la suite de

5 leur camarade, s'oflfraient, émus et empressés^ à aller chercher un chirurgien, des remèdes.

Leur poste n'était pas loin : quelques minutes suffiraient Deberle entendait leurs paroles, car il hocha la tête, et un triste sourire lui vint très

10 doux, avec un merci qu'on entendit à peine.

Il porta tout à coup la main gauche à sa poitrine, la main droite serrée sur le drapeau ne le quittant pas. Quelque chose en lui sembla se briser, lui contractant le visage, et de sa

15 bouche un flot jaillit, très rouge, coulant sur la neige. Puis sa tête se pencha plus encore. Les yeux interrogèrent, cherchant les trois couleurs qu'il savait là ; son regard demeura un moment — un regard de folie, un regard d'amour —

20 rivé, extasié, sur le tricolore, et, glissant sur la cuisse d'Orthegaray qui sentit le corps s'alanguir plus que s'abattre, il laissa doucement.

comme un bon oreiller de sommeil, tomber sa tête lourde sur le drapeau, ou sa lèvre saignante se colla dans un dernier baiser.

Alors il eut encore quelques tressaillements, les Alpins consternés reprenant de Tespoir à le 5 voir remuer. Non : la vie était partie, et ces mouvements, ces réflexes n'agitaient plus qu'un demi-cadavre.

— Emportons-le ! dit un soldai

— Où est-il, votre chirurgien ? — demandait 10 un autre aux Italiens.

Orthegaray, couvert de sang, releva la tête du capitaine. Elle retomba. Il ne respirait plus.

— Nom de nom de nom! si c'était fini? 15 Fini !... Le capitaine I...

— Tu vois, dit gravement un des hommes, — c'est pour le drapeau !

Des Alpins italiens s'étaient détachés, allant au poste voisin. Fallait-il attendre leur retour ? 20 Porter Deberle au campement français ? Mais, s'il n'était pas mort pourtant ! car enfin ce

98 LA FBONTIÊRE

n'était peut être qu'une syncope, — Il était loin le campement, et en route ; à le secouer, on pouvait achever le moribond. Le laisser là, pourtant, impossible.

5 On improvisa un brancard sur des bâtons ferrés: on le coucherait, lui tenant la tête haute, et on l'emporterait ainsi, étendu.

Et toujours Orthegaray interrogeait le corps, portait la main au cœur, tandis qu'un autre

10 collait sa joue aux lèvres sans souffle. Les soldats se retournèrent en entendant du bruit. C'était le chirurgien italien qui suivait le détachement, herborisant, sa boîte de fer-blanc au flanc. A mi-chemin on l'avait rencontré. D'ail-

15 leurs, ayant vu le bond insensé de Deberle, entendu la chute, il accourait. Un petit homme sec, noir, bref, — qui alla droit au corps étendu, dit en italien : — Lasoiate ! — tâta le pouls, chercha le cœur, palpa le front, et prononça

20 lentement :

— Niente /... Plus rien !

Ce " plus rien ", — sourd et lugubre, tomba

LA FBONTIÈRE 99

sur ces fronts comme un glas. Des yenx de gars solides, des jeux ardents de mâles s'entreregardèrent Ils pleuraient Les chasseurs italiens, les premiers, avaient instinctivement ôte leurs chapeaux de feutre. Les Alpins du 5 capitaine Deberle se découvrirent devant leur officier. Blond, sanglant, mais gardant le dernier sourire extasié de la minute suprême, le chef gisait là, devant ces têtes nues, ces fronts brûlés de soleil, — bérets français, plumes lo d'aigle d'Italie inclinés devant un mort et devant un drapeau.

On en couvrit, de ce drapeau maculé de sang comme un étendard de bataille, le corps du capitaine, couché sur les bâtons ferrés comme 15 sur un brancard d'ambulance ; et lentement sur la neige qui, de plus en plus, à mesure qu'on marchait, s'étoilait de taches rouges, les Alpins montèrent, gravissant, la gorge serrée, l'âme en deuil, ces pentes descendues tout à 20 l'heure comme sous la poussée d'un signal de victoire.

Et le soir venait maintenant, le soir implacablement doux, le soir qui avivait les arêtes des monts, baignait de rose les grandes Alpes, enveloppait de son impassible poésie, de ses

5 lueurs de fête, ce groupe lugubre et muet d'hommes remontant, dans une sorte de linceul, un cadavre d'homme jeune, fort, héroïque, confiant, — si heureux ce matin... Soir silencieux dans les Alpes ou montent, lointaines,

10 mystérieuses, des sonneries de troupeaux italiens et français mêlés ensemble et pâturant au flanc des monts; soir ensoleillé peut-être là-bas, au bord de l'Adour, devant la petite maison presque espagnole — toits rouges, volets

15 bruns — où, à sa fenêtre, eu regardant les voiles des bateaux entrant dans le port, la mère, la chère bonne vieille se disait qu'il y a des retours pour les hommes comme pour les navires, pour les soldats de montagne comme pour les soldats

20 de la mer, et qu'il reviendrait quelque jour, sou Louis, avec quelque galon de plus, de ces Alpes qui ne valaient pas les Pyrénées, les monts où,

petit, tout petit, il disait, l'ambitieux ! que du côte du Pas-de-Eoland il voulait aller taer des aigles... Les petits enfants, ces grands fous! Les hommes, ces grands enfants !

Lentement, lentement, le cortège montait, 5 atteignant maintenant l'endroit d'où le capitaine avait aperçu le drapeau, et au-dessus de sa tête, entendu, tout à l'heure le capitaine Salvoni lui dire : " Ne vous donnez pas la peine, camarade : j'ai de mes hommes en bas!" Tout à coup, 10 comme le cadavre arrivait là, une voix, très mâle, un peu étranglée, cria, dans le grand silence religieux :

— Présentez armes !

Et les compagnons, les soldats du capitaine '^^ Deberle aperçurent debout sur la crête italienne, devant ses soldats en rang, Salvoni qui, de son épée nue où le couchant mettait un reflet rose, saluait le cadavre du héros et le drapeau arraché au gouflfre. î>0

La lumière du soir grandissait ces Alpins d'Italie dont les silhouettes se détachaient, là-

haut, comme géantes, avec leurs plumes d'aigles et leurs carabines accrochant en scintillement» les lueurs mourantes.

Les Alpins de France avançaient, montaient 5 toujours, les yeux sur leur fardeau. De loin, ils envoyèrent un salut muet h ces étrangers qui rendaient au mort un dernier hommage.

Et ils se sentirent violemment émus, lorsque la voix de Salvoni commandant : " — Apprêtez

10 armes !... Feu ! " une détonation retentit, claire d'abord, éclatante, puis rendue formidable par l'écho répercuté partout au loin, par la bouche des monts comme une succession farouche de tonnerres... C'était la salve des soldats aux

15 morts héroïques, le dernier salut à l'officier tombé, salut au cadavre qui semblait, sur cette autre mer qu'est la montagne, le religieux salut aux couleurs, quand, à bord du navire, vient le soir...

">(> Alors, pendant que les Alpins d'Italie brûlaient leur poudre de gloire en l'honneur de ce mort, — un être hésitant, tordu, qui machinale-

LA FBONniBE 103

ment avait suivi, de loin, depuis le matin, la petite troupe du capitaine Deberle, un être inconscient, titubant, rabougri, Tidiot Lantosque, penché sur la crevasse d'où allait émerger, le convoi du capitaine, regardait, effrayé, 5 ce groupe d'hommes rapportant un cadavre, puis cet autre groupe de soldats déchargeant leurs armes ; — et, dans sa pauvre cervelle indécise et fruste, tout triste de voir ramener avec du sang sur lui ce bel oflScier qui lui avait lo parlé doucement, si doucement, la veille, — le malheureux être, en ses balbutiements de pensée, se demandait :

— Quoi I est-ce qu'ils l'ont tué ? .. C'est donc ça, la guerre ? 15

Mai, 1894.

Paco Line

3. — 1. La Frontière. The f rentier between France and Italy is meant. It is formed by the Western Alps which f orm a continuons chain f rom the sea to Switzerland, but go by différent names.

The Alpine région described in the text is a continuation of the Ligurian Alps which start from the Apenines and run westward, along the coast, to the Col di Tenda, a mountain pass which is on the principal route from Nizza, or Nice, to Turin. The county of Nice, and adjoining districts,con8titute the 'Département des Alpes maritimes.' The maritime Alps do not reach the imposing altitude which is characteristic of their continuation northward, the Cottian and Qraian Alps. The highest point of the maritime Alps, the Rocca del Argentera is, however, 10,795 feet high.

Up till 1859 the frontier between France and Italy was considerably farther West. In that year, after the successfnl campaign against Austria during which the French and the Sardinian armies f ought side by side, Sardinia ceded Savoy and Nice to France, by way of

Pftffe Line

compensation for the services rendered. This cession established the présent frontier, but also produced considérable dissatisfaction among Italian patriots, for Savoy is the cradle of the royal family of Italy, and Nizza (Nice) the birthplace of the Italian patriot-hero Garibaldi.

8. — 5. Compagnie alpine. As a spécial guard for the alpine f rentier both Italy and France hâve a number of so-called Alpine companies. They are recruited among the population of mountainous districts, and their uniform and outfit are specially adapted to the rough service in the high Alps.

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