BAZIN 5 LÉON
LÉON , après un silence.
C'est joli, monsieur Bazin... voilà plus de huit jours qu'on ne vous a vu...
BAZIN , étonné.
Voilà plus de huit jours qu'on ne m'a vu?., c'est pourtant vrai... Dieu ! comme ce coquin de temps passe cette année-ci ! ( Bas et af^ec mystère, ) Mon bon ami , j'ai été extrêmement occupé.
LÉON
Comment ? toi , des affaires ?
Pas la plus légère affaire... mais^ si tu veux le savoir , l'aventure la plus extraordinaire...
LÉON
Bah!., conte-moi donc vite ça... est-ce bien romanesque ? BAZIN , se récriant.
Par exemple ! du tout... Moi qui le déteste, le romanesque... C'était mardi dernier... tu vois, un jour comme un autre... en fait de campagne , je n'aime que la campagne naturelle... j'étais au bois de Boulogne... mon tilbury suivait lentementune allée solitaire et reculée..» tout-à-coup une voiture paraît... oh! mais une voiture toute simple, toute naturelle... deux chevaux et un cocher... un cocher bien distrait ;, par exemple... car il s'approche si près du fossé^ que la voiture s'y étend tout de son long... j'entends deux petits cris... je descends ; et j'ai le bonheur de prendre dans mes bras la plus jolie petite femme...
LÉON
Ah ! par exemple, si celle-là n'est pas romanesque...
BAZIN
Mais nullement ; où vois-tu donc ça , mon bon ami ?.. une voiture qui verse , ça peut arriver partout... dans la rue la plus vulgaire... et puis, c'était un remise; j'espère que c'est nature... mais voilà le plus étonnant... Imagine-toi que mon inconnue me con-
naissait... pendant que le cocher s'arrange avec les deux autres bêtes , elle me parle de ma famille , de ma position sociale , de mes vingt mille livres de rente... elle m'en a parlé trois fois de mes vingt mille livres de rente... alors je ne suis plus maître de moi... c'est qu'on n'a jamais vu une figure plus séduisante , une taille plus... comment dirai-je?.. n'importe... vingt à vingt-cinq ans, robe de satin , plumes , bijoux... enfin je fais tant , que j'obtiens la faveur de la reconduire chez elle. .. rue du Helder , 3 bis.
LÉON
De sorte que depuis ce temps-là...
Je la vois tous les jours... Voilà les aventures qui me plaisent... c est simple... c'est franc... oh! le romanesque! il me crispe les nerfs... c'est au point que j'ai rompu avec une femme , uniquement parce qu'elle s'appelait Malvina.
LÉON
Vraiment ?
BAZIN
Il n'y a pas moyen d'être fidèle! avec un nom comme ça.
LÉON
Et comment s'appelle ton aventure ?
BAZIN
Clarisse de Saint-Estève.
LÉON , souriant.
Clarisse de Saint-Estève!.. mais, dis donc * il me semble que celui-là...
BAZIN
C'est un nom tout naturel.
LÉON
Comme tu voudras... et que comptes-tu faire ?
BAZITV.
De mon aventure?., voilà une question bien ridicule, mon bon ami... ce qu'on fait d'une connaissance : je déjeûnerai chez elle; je l'emmènerai au spectacle... au bois... Et puis, qui sait?.. On est aimable, ou on ne l'est pas..^ après ça, tu peux bien penser que je n'ai pas la prétention de l'épouser... nous ne sommes pas encore dans les jobards.
Eh ! bien , mon ami , j'ai quelque chose de mieux à l'apprendre.
BAZIN
Quelque chose de mieux encore ?
LÉON , hésitant.
Je ne sais vraiment comment te dire ça... dame, c'est quelque chose qui va bien l'étonner . peut-être te faire rire,..
BAZIN
Non , je me retiendrai... dis toujours.
LÉON
Eh ! bien , depuis que nous nous sommes vus , j'ai pris une résolution... magnanime... je me marie.
BAZIN
Bah !... et quand donc?
LÉON
Dans quelques jours.
BAZIN
Et ta future?..
LÉON
Arrive aujourd'hui.
BAZIN
C'est donc une future de département?
LÉON
D'Amiens.
Attends donc... c'est presque ma ville natale , Amiens; j'y ai passe' six semaines... je connais tout le monde à Amiens; je m'étais lié avec tous les farceurs du chef-lieu : aussi je sais des anecdotes ;, des aventures... Et ta femme se nomme ?..
LÉON
Est-ce que je ne t'en ai jamais parlé?., non... il n'y a que six jours que j'ai reçu la lettre de Renaudin,.. Figure-toi deux associés.,, une promesse faite... enfin le roman le plus complet.
BAZIN
Ahl yoilà, c'est ce qui t'a enchanté , toi... un roman !.. prendsy garde , bon ami... ça te jouera quelque vilain tour... Mais son nom ? je te demande son nom...
LÉON
Mademoiselle Delaunay.
BAZIN 5 reculant de surprise.
Hein ?
LÉON
Eh I bien , qu'est-ce que tu as donc?
BAZIN
Moi? rien... {j4 part, ) Mademoiselle Delaunay ! oh î..
LÉON
Si fait... tu as la figure... toute bouleversée , toute étrange...
BAZIN
Je ne sais pas comment j'ai la figure ; mais tu vois un jeune homme terriblement ébahi.
LÉON y virement. Je m'en aperçois... mais pour quelle raison?
BAZIN
Oh ! non... ça te vexerait... et c'est inutile.
LÉON
Au contraire... parle , je tiens beaucoup à savoir...
BAZIN
C'est différent... si tu y tiens absolument... d'ailleurs, je te préviens que ce sont des propos, des bêtises : ainsi, règle-toi là-dessus.
LÉON
Tu me fais bouillir.
BAZIN
M'y voici.... {Confidentiellement,) Il paraît que mademoiselle Delaunay est très-forte sur le piano.
LÉON
Je ne vois pas que la musique en elle-même....
BAZIN
C'est juste... je ne vois pas ça »on plus... {Ai^ec granté,) Mais la musique a ses résultats.,., et le piano a ses inconséquences... On
m*a donc parlé.... je t'ai prévenu que ce sont des bêtises.... de leçons données , en même temps , à deux capitaines du cinquantetroisième de ligne, en garnison... De sorte qu'il y a eu un duel....
LÉON
Un duel!
BAZIN
Probablement pour une fausse note.... Tu comprends, chez des capitaines ;, le point d'honneur.... les oreilles délicates.... Mais je ne te dirai rien d'un enlèvement —
LÉON , virement.
Au contraire.
BAZIN
Un grand dadais... le neveu du préfet... au surplus, on ne sait pas positivement... il y en a qui disent que c'est lui qui a été enlevé... le grand dadais.... Mais je suis plus moral, et je suis convaincu que c'est elle.
LÉON 9 (ïun ton séç^ère.
Sais-tu que ce que tu viens de me dire là.... BAZIN, vwement.
Que veux tu ?. .. Moi , je n'ai passé que six semaines à Amiens , et je n'ai vu mademoiselle Delaunay que deux fois... la première, chez le maire... elle chantait du Rossini... la seconde, chez le premier adjoint... elle chantait du Rossini... je n'ai pas pu apprécier ses mœurs.. Je te cite deux aventures sur deux cents qu'on m'a rapportées... Mais après ça, ce sont des propos, des cancans... la ville d'Amiens est très cancanière
LÉON y ai^ec une colère concentrée.
Oui , certes , des propos , et pas autre chose.*. Je m'admire d'avoir pu écouter si long-temps ces contes ridicules^ ces plaisanteries de fats de province... Et pourtant il y aurait là de quoi troubler ;, inquiéter... Mais monsieur adore toutes ces histoires... et dans sa mauvaise opinion des femmes...
BAZIN
Tiens !... je ne suis peut-être pas payé pour ça !... C'est une opinion , vois-tu, qui a commencé par expérience , et que je continue par régime... pour préserver mon avenir... Mais il y a un moyen de sortir d'inquiétude.., un moyen facile... consulte, prends des informations...
Des informations !
BAZIN
Moi, si je me marie jamais... ce qu'à Dieu me plaise !.. cène sera qu'après m'en être muni d'une fameuse quantité^ d'informations... ça se fait toujours... en matière de mariage... et pour des renseignemens de toute nature.
Air : De sommeiller encor, ma chère.
On dislingue une demoiselle Riche , aimable et pleine d'appas ; Souvent la fortune est réelle , Mais les attraits ne le sont pps.
Sans renseignemens , je l'alh s'e, On en serait pour quatre ou cinq défauts : Les diamans sont vrais... mais le reste. Quelquefois ça se trouve faux.
Justement il y a ici une famille respectable d'Amiens. . trois dames de quarante-cinq à cinquante ans... C'est le bon âge... pour les informations... et elles ne demanderont pas mieux... ça leur fera plaisir.
LÉON
Décidément , non... je sais à quoi mènent toutes ces recherches... ou des gens indifFérens qai ne vous apprennent rien... ou des ennemis qui inventent... D'ailleurs , ma future n'était pas seule dans la ville... elle était chez un ancien caissier , un vieil ami de la famille qui^ après la mort de son père , a pris soin de sa petite fortune... et on n'aurait pas pu tromper la surveillance de Renaudin et surtout de sa femme.
BAZIIN.
Ah! il y avait un vieux commis marié... oh! alors, c'est une toute autre affaire... Il fallait doncle dire tout de suite... la morale est sauvée., je t'avais bien prévenu que c'étaient des bêtises.
LÉON
Aussi, je t'en prie, qu'il n'en soit plus question... je suis tout au bonheur de la recevoir. . .
Et moi^ je retourne chez mon aventure , rue du Helder , 3 bis.
LÉON
Un instant... tu sais c|u\îne corbeille de mariage , ce n'est pas une petite affaire... Toi , qui en as tant donné... en détail... tu possèdes une foule d'adresses de marchands, de bijoutiers... si tu me les faisais tenir ?
BAZIN
Très-volontiers , mon bon ami... je t^enverrai ça aujourd'hui même, par mon nouveau domestique, Grison...
LÉON
Ah ! tu as un nouveau domestique ?
BAZIN
Une excellente acquisition... an garçon d'une clarté , d'une lucidité!., figure-toi que, lorsqu'il fait une commission, il se croit obligé de tout expliquer... C'est au point que l'autre jour... je l'avais envoyé chez une dame de mes amies... il m'a rapporté qu'elle était avec un grand brun, qu'il m'a détaillé de la tête aux pieds... et j'ai reconnu tout de suite un autre de mes amis... j'ai été furieux!.. C'est une excellente acquisition.
Air : Je saurai bien la faire marcher droit ( la Lune de miel ). Adieu , je pars; on m'attend , on languit : Tu recevras bientôt plus d'une adresse ; I^Mais, de ta part, j'exige une professe , C'est d'oublier tout ce que je t'ai dit.
Léorr.
Soit , j'y consens : aUoas , c'est convenu ,
Ne parlons plus de tes mé{>rises; D'ailleurs , mon cher, moi je t'ai prévenu Que je te dirais des bêtises.
BAZIN
Adieu, je pars, on m'aUcnd, on languit: i Tu recevras bientôt plus d'une adresse; I MaiSj de la part, j'exige une promesse, / C'est d'oublier tout ce que je t'ai dit. ENSEMBLE. \ léon/
I Adieu, mon cher; on l'attend, on languit : ' De loi bientôt j'attends plus d'une adresse ,
Et je "veux bien te faire une promesse, ^ C'est d'oublier tout ce que tu m'as dit.