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La Galère conjugale

Le 14 janvier 1820, à onze heures & demie du matin, depuis la rue des Frondeurs d’un côté jusqu’à celle de la Sourdière de l’autre, les marchandes de la rue Saint-Honoré étaient assemblées sur le pas de leurs portes & se livraient à des conversations animées. Tout le quartier était en émoi; pourtant aucun événement politique — particulièrement extraordinaire — n’était venu trou- • hier la quiétude de la population de cette rue, alors plus ariilocratiquement commerçante qu’aujour-

d'hui. La ville & le royaume étaient calmes, le roi Louis XVIII régnait & le drapeau blanc flottait en paix sur les Tuileries. Seulement on célébrait un mariage à l'église Saint-Roch.

Un mariage, quel qu’il soit, fournit toujours aux femmes d’amples sujets de conversation. Or la double file de voitures bourgeoises, de locatis & de fiacres qui avaient amené les mariés, leurs témoins & une assiftance de choix, motivait surabondamment les interminables commentaires de mesdames les boutiquières spécialement friandes de spectacles matrimoniaux, même lorsque le voisinage d’une église ou d’une mairie devrait les en saturer pour l’éternité.

Du refte, les propos des commeres du quartier trouvaient un aliment dans l’hiltoire, sinon extraordinaire, du moins assez originale, des nouveaux époux & de leur union. La disproportion du rang des conjoints pouvait aussi passer pour une curiosité de plus, car le marié s'appelait tout uniment Jean Borel, musicien compositeur, fils de François & de feue Louise-Dorothée Perthuyset, tandis que la mariée se nommait & prénommait Marie-Antoinette-Thérèse-Amédine- Laure de Barencie, fille

de feu Antoine- Louis- Puné-Amédée -Jacques, baron de Barencie, de son vivant capitaine au régiment des paisseaux , puis, pendant l’émigration, chef d’escadrons aux hussards talpacks de la légion de Mirabeau, enfin colonel au service du roi de

Le roman de deux’ jeunes mariés

Prusse, & de dame Philiberte-Amédine de Ronformont.

Un mélange singulier diaprait l’assiftance nécessairement fort nombreuse. Ainsi, du côté de la mariée, au milieu des diamants, des épaulettes, des croix du Lys & de Saint-Louis, quelques falbalas surannés & quelques ailes de pigeon obftinées rappelaient que le père de Laure de Barencie s’était joint le io août aux défenseurs de la vieille monarchie. Au contraire, du côté du marié, si les emblèmes de la fidélité étaient absents, on comptait quelques croix de la Légion d’honneur, alors assez rares. Et puis les jeunes têtes, les épaisses chevelures des élèves du Conservatoire de musique, s’agitant avec plus d’insouciance que de décorum, prouvaient que les amis de Jean Borel n’avaient pas encore eu le temps de mériter les faveurs que les tenants de la mariée avaient obtenues.

Laure de Barencie, jolie blonde de vingt & un ans, rieuse & souriante, ne paraissait point émue parla gravité de la situation. Bien qu’elle fût frêle & délicate, que son teint blanc & mat indiquât une certaine faiblesse physique, son regard limpide, profond, assuré, ne manifeftait aucune des craintes qui assaillent d’ordinaire les jeunes épouses au moment décisif. Par contre, Jean Borel semblait soucieux & comme abîmé dans d’amères pensées. Une particularité bonne à conftater, c’eft qu’il portait le bras en écharpe, & que ses traits, violemment con-

tradés, témoignaient de souffrances aiguës & continuelles. L'appareil qui retenait son bras expliquait certainement la crispation de sa ligure, mais il fallait que la douleur physique fût bien accablante pour ne pas s’amoindrir sous les délicieuses préoccupations du plus beau jour de la vie.

La cérémonie nuptiale se termina sans incidents remarquables. Les dames de la rue Saint-Honoré qui , plus hardies ou moins occupées, avait déserté leurs comptoirs pour suivre les péripéties du mariage, notèrent toutefois :

Que le poêle fut continuellement maintenu dans une ligne parfaitement horizontale sur la tête des deux époux;

Que les cierges de la mariée & du marié brûlèrent à l’unisson;

Et qu’enfin les deux conjoints se relevèrent ensemble après l’élévation.

Et elles en conclurent, — les dignes dames, — que l’heureux couple était parfaitement assorti, &. que Jean Borel & Laure de Barencie ne pouvaient manquer de vivre fort longtemps dans la plus douce félicité, & d’avoir beaucoup d’enfants.

Ce n’elt pas plus difficile que cela de prédire l'avenir, & ce qu’il y a d’extraordinaire, c’eft qu’on le prédit quelquefois julte, tant il elt vrai que le métier d’augure exige principalement de l’aplomb.

Cependant, si dans le mariage l’amour & le libre arbitre garantissent le bonheur, les gens raison-

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nahles eussent également répondu de l’avenir de M. & de madame Jean Borel, qui s’épousaient volontairement — tout à fait volontairement — un peu malgré leurs familles & uniquement — uniquement — parce qu’ils s’aimaient.

Ce qui explique comment en 1 820, à une époque oü la noblesse se préoccupait pour tant de motifs de ne point se commettre avec les petites gens, mademoiselle Laure de Barencie, qui portait de gueules au bar d'or & à la scie d'argent posés en pal avec la devise : Je soutiens & divise ! & le cri de guerre : Je barre! Ainsi! consentait à troquer la particule & les armes parlantes de ses ancêtres contre le nom roturier de Borel.

D’autant plus roturier que les ascendants de Jean n’appartenaient même point à la bourgeoisie.

Le père Borel n'avait su profiter ni de la Révolution, ni du premier Empire, pour devenir quelque chose ou quelqu’un : un grand général, un grand fournisseur ou simplement un grand citoven.

'Dans sa première jeunesse, il avait modeüement exerce — non sans diftinétion toutefois — la profession de serpent-xo/o à l’église de Saint-Germainl’Auxerrois. De plus, suivant la coutume qui fait souper du théâtre ceux qui déjeunent de l’autel, il jouait de la contre-basse à l'Opéra. Doux, jovial, modelte, cet homme aurait été parfait, s’il n’eût aimé outre mesure le jus de la vigne. Il s’était marié fort jeune à l’une de ses cousines. Dorothée Per-

thuyset déjà nommée, & vivait heureux auprès d’elle lorsque Jean vint au monde.

C’était en 1793, Saint-Germain-l’Auxerrois était fermé au culte, & l’Opéra, devenu Théâtre de la Nation, payait en assignats les appointements des ses artifles.

Le pain manquait souvent à la maison; François Borel se consolait en buvant davantage. Malgré son courage & bien qu’elle désirât depuis longtemps un héritier. Dorothée pleurait en songeant qu’il arrivait dans un fort trille moment. Son lait tourna & elle mourut des suites de ses couches. François relia ivre les quinze jours qui suivirent l’enterrement de sa femme; ce laps de temps écoulé, il porta son fils chez un de ses anciens confrères du lutrin, le recommanda à ses bons soins, embrassa l’enfant sur les deux joues & partit pour la frontière en qualité de premier trombone dans la 42 e demi-brigade d’infanterie de bataille.

Comme tous les musiciens de régiment, qui, on le sait, sont doués d’une faculté d’absorption considérable, François buvait religieusement sa solde. D’ailleurs, au milieu du bruit des Te Deum & des chantsde victoire qu’il accompagnait sur son infiniment, il n’eut pas le loisir d’écouter la voix du sang, & il oublia absolument sa progéniture.

Lorsqu’en 1807, après deux tournées pédeflres en Allemagne, en Italie, en Espagne & autres lieux circonvbisins, les hasards ramenèrent la 42® à Paris,

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le musicien Borel s’enquit pour la première fois de son rejeton. Il fut alors très-étonné d’apprendre qu’il était enfant de chœur à la maîtrise de Notre- Dame, gros, gras, bien portant, & âgé de quatorze ans.

Son ancien camarade de Saint-Germain-l’Auxerrois répondit à ses queftions qu’en l’absence d’instruttions spéciales sur la profession qu’il convenait de faire embrasser au mioche, il avait pensé que le fils d’un chantre ne dérogeait pas en devenant enfant de chœur. On ne peut certes raisonner avec plus de logique.

Du refte, les talents du petit Jean marchaient à l’unisson de sa santé. Il chantait déjà au lutrin aveq succès & déchiffrait à première vue les morceaux difficiles; il possédait les premiers éléments d’harmonie & de composition, & son habileté sur l’orgue & le piano était l’objet de l’admiration de ses professeurs.

François Borel, pauvre inftrumentifte ignorant & ignoré, vit dans son fils un petit prodige. Il n’en avait jamais su le quart de ce que le gamin avait appris en dehors de la surveillance paternelle. Le père émerveillé raconta les prouesses de son fils au chef de la musique de son régiment. Le maeftro militaire voulut entendre le jeune virtuose, s’enthousiasma &, finalement, le conduisit chez le directeur de la musique impériale. Sur la recommandation de ce dernier, Jean fut admis au

Conservatoire. De plus, il reçut des leçons du célèbre Berton, compositeur alors à la mode.

En 1817, il était en état de concourir pour Rome & remportait le premier prix.

Avec des ressources financières égales à zéro franc zéro centime, on n’arrive point à de semblables résultats sans de pénibles labeurs. Pour subvenir à ses besoins & terminer ses études, Jean Borel donna des leçons de piano. Il se reposait d’un travail par un autre; tour à tour élève & professeur, occupé du matin au soir, vivant loin des plaisirs, sa jeunesse s’écoula sans accidents. Ses habitudes de sagesse, de lutte & de persévérance avaient répandu sur toute sa personne une certaine mélancolie digne & douce à la fois qui frappa mademoiselle Laure de Barencie, une de ses élèves.

Frêle & toute blonde à l’extérieur, Laure était doublée de force & de ténacité; elle pouvait aisément jouer la femme sentimentale; mais elle raisonnait froidement sa situation, si bien qu’elle avait établi son passé & son avenir par doit & avoir, aussi exactement qu’un banquier règle sa balance de fin de mois.

Sans autre fortune que les services très-oubliés de ses aïeux, la fille de l’ancien officier de l’armée de Condé ne devait point prétendre à une union sortable dans le monde ariftocratique.

Les nobles pauvres, retour d’Allemagne & d’Angleterre, redoraient leurs blasons ternis en épousant

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de petites vilaines très-riches. Les nobles richesse mariaient à des filles nobles plus riches qu’eux.' Donc Laure ne comptait ni sur un duc, ni sur un marquis, ni sur un baron, pas même sur un simple chevalier.

D’ailleurs, Laure avait un frère, garde du corps du roi, qui partagerait avec elle la succession très-problématique des Barencie, ce qui réduisait encore les espérances & les réalités de la charmante blonde.

Le maître de piano — pour un vilain — était assez bien de sa personne; il annonçait du talent, il allait concourir pour le prix de Rome — il pouvait devenir un homme célèbre; — poussé par une femme jeune, jolie, diftinguée, il le deviendrait certainement.

Forcée de renoncer à un mari de sa cafte, mademoiselle Laure de Barencie se rêvait déjà la femme d’un, compositeur illuftre, membre de PInftitut, chevalier de plusieurs ordres, etc., etc.

Pour réaliser cette folie raisonnable, elle ne prit conseil de personne & résolut de mener à bien, — sans le secours de sa mère, — son intrigue matrimoniale; en conséquence, elle fit à Jean les avances nécessaires, avances décentes, habiles, réservées, qui contraignaient simplement un jeune homme timide à s’apercevoir que, non loin de lui, battait un petit cœur isolé & cherchant aventure.

Ce fut sous l’œil maternel de madame la baronne

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de Barencie & par-devant une paire de pantoufles en tapisserie, commencées à Coblentz en 1792, — ce qui ne faisait honneur ni à l’habileté, ni à l’assiduité de la digne dame, que Jean fit sa cour à Laure. ‘ Si respectable que soit une tapisserie commencée à Coblentz, si impérieux que puissent être les devoirs d’une mère qui veille sur sa fille, ils n’excluent pas le sommeil. Or, la baronne de Barencie, lorsqu’elle avait massé une prise de tabac, recouvert quatre points de tapisserie & suivi huit ou dix mesures en marquant la cadence avec sa tête, s’endormait religieusement pour ne se réveiller qu’une heure après. Jean & Laure en profitaient pour échanger d’abord des regards éloquents, puis des serrements de main, & enfin un ou deux baisers furtifs.

Toutefois mademoiselle Laure, prudente & correcte dans son intrigue, ne voulait point qu’en cas d’insuccès elle laissât des traces gênantes. Elle refusa donc toujours, & avec obftination, de répondre aux quelques lettres passionnées que le pianifle plus expansif lui glissait en cachette. Une réponse eût été un gage, & quoique Jean annonçât toutes les délicatesses, la passion pouvait lui suggérer l’idée d’une mauvaise aCtion. Cependant, le jour où il lui annonça son triomphe officiel, Laure se départit de sa rigueur accoutumée & se décida à lui remettre un billet sans signature & contenant les douze mots suivants :

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« Demain, à Saint-Roch, à onze heures, à l’autel de la Vierge ! »

C’était court, peu sentimental; mais c’était un rendez-vous.

Jean ne se fit pas attendre, & sur les marchés de l'autel de la Vierge les deux amoureux se promirent fidélité, confiance & finalement le mariage. Il fut convenu que Jean partirait pour Rome, d’oü il devait revenir au bout de trois ans, & que Laure l’attendrait patiemment en refusant obftinément tous les partis qui se présenteraient, Elle savait pouvoir tenir ses serments. L’engagement qu’elle prenait là ne dépasserait pas ses forces. Quant à Jean, il obéissait à la tendresse de sa nature. Tant qu’il eft jeune, l’artifte bâtit des romans, des châteaux en Espagne, des palais aux pays de gloire, de richesse & de bonheur! Il sera le premier dans son art! il le sent! il le veut! Il ne réfléchit pas qu’à côtéde lui naissent, vivent et meurent pardouzaines de futurs premiers dans leur art. Il ne connaît encore ni la désillusion, ni la rivalité, ni l’insuccès. Et Jean, de bonne foi, saisi d’un noble enthousiasme, put dire sincèrement à son amante :

— Je veux que tu ne te repentes jamais de ton amour pour moi ! Je veux qu’un jour tu sois riche, fêtée comme tu mérites de l’être, comme les plus nobles, comme les plus illuftres!

Laure dut le croire. L’homme heureux à ses débuts n’efl-il pas la monnaie d’un grand homme,

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& l’art ne le place-t-il point à la tête de toutes les ariflocraties ?

Madame la baronne de Barencie & son fils Arthur le garde du corps n’envisagèrent pas les choses exactement sous le même point de vue, lorsque Jean, à son retour de Rome, leur fit sa demande officielle.

Comme Laure comptait ses vingt & un ans bien accomplis, que sa dot était nulle & qu’à ce que décisif on pouvait ajouter un régiment de que lui ôtant l’espérance de décoiffer jamais le fatal & lourd bonnet de sainte Catherine, madame la baronne douairière & M. le chevalier de Barencie se laissèrent persuader. Seulement, en raison du sacrifice d’amour-propre qu’ils s’imposaient, ils ftipulèrent que le futur mari devrait se contenter d’un mobilier, d’un trousseau, chétifs tous les deux, & d’une dot de 2,000 francs en argent — ce qui, joint à la protection de la famille de Barencie, confîituait encore un assez joli lot pour un homme sans patrimoine, sans nom &... artilfe! !! — Du moins, c’efl ce qu’ils lui firent assez brutalement sentir.

Jean passa par toutes les conditions qu’il plut aux Barencie de lui imposer.

Alors la baronne demanda que le père François lui fût présenté.

Tout ce qu’elle en savait lui donnait une médiocre eftime pour cet ancien soldat de l’autre. Jean, un peu par vanité, beaucoup par politique, parlait

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rarement des antécédents & des mœurs de l’auteur de ses jours. Il lui fallut cependant accepter une invitation à dîner pour Pex-trombonc de la 4a e demi-brigade.

A la paix, François Borel était rentré dans la vie civile.

Il ne retrouva ni sa place au lutrin ni son pupitre à l’Opéra.

Descendu forcément aux derniers rangs de l’échelle des inftrumentifles , il utilisait ses talents le dimanche & le lundi dans les bals de barrière. La coloration magillralede son nez dénonçait l’emploi qu’il faisait des autres jours de la semaine. La passion du bonhomme pour le vin augmentait avec les années; sa soif permanente, impérieuse, inextinguible, sa seule consolation, disait-il, désolait son fils. Aussi Jean ne considérait- il pas comme une corvée élémentaire de contenir son père pendant un dîner de fiançailles & de l’empêcher de sortir des bornes d’une sobriété accidentelle.

Dès la veille de la solennité intime qui devait réunir à la même table les familles contrariantes, Jean ne quitta plus le vieux soldat. Il arrêta son bras chaque fois qu’il voulait prendre un verre. Au nom de son bonheur prochain, il conjura le buveur émérite de se modérer.

— Mon père, vous boirez le soir, en sortant!

lui dit-il respeftucusement en manière de péroraison ; & si vous êtes bien sage , je- vous donnerai

de l’argent pour vous griser toute la semaine.

Devant une perspective de cachets verts, rouges, poudreux & nombreux, le père Borel promit tout ce qu’on voulut.

Hélas ! le vin de la mère de Laure était si bon qu’il ht oublier ses promesses au vieux musicien. A la lin du premier service, il se montra bavard ; il raconta ses campagnes &. des histoires d’un goût conteftable sur les cantinières de la 42 e . Après le second service, il aborda la politique générale & porta un toaft chaleureux aux exilés du Champ d'asile. Et le frère de Laure servait dans la maison du roi ! Enfin, au dessert, perdant tout à fait la tête, il pinça la taille de madame de Barencie, il tutoya Arthur, cria : « A bas les jésuites ! » & coula triomphalement sous la table en chantant la Marseillaise.

Du coup, le mariage fut rompu net, & cela doit sembler naturel, bien que lorsqu’il fut dégrisé le vieux François Borel ait prétendu :

t 0 Que c’était la famille de Laure & non lui qui ne savait pas vivre en société;

2 0 Qu’il n’avait pas bu ce soir-là plus que d’habitude; ce qui, à la grande rigueur, pouvait être vrai, puisque son habitude était de boire tous les jours autant;

3° Qu’on lui avait fait une mauvaise farce en mettant de la poudre à canon dans son vin, plaisanterie à laquelle attribuent leur ivresse tous les

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anciens militaires qui ont la prétention de boire sans danger.

Nécessairement, dans le logis des Barencie, une explication de famille suivit le renvoi de Jean Borel. Elle fut sérieuse.

— Voilà ce que c’eft que d’introduire des artiftes chez soi ! commença le frère garde du corps. Je vous avais bien dit, ma mère, que la fréquentation de ces gens-là ne rapporte jamais rien de bon.

— C’eft cette petite sotte, répondit la mère, qui 's’eft entichée de cet intrigant malgré ma surveillance & malgré mes conseils.

— Mais, maman, répliqua Laure, ce pauvre Jean n’eft pas coupable des fautes de son père.

— Son père eft un brigand , reprit le garde du corps, qui se souvenait du toaft porté aux exilés du Champ d’asile.

— Et un manant ! ajouta la mère. '

— Avec un tel père, fit Laure, Jean n’a que plus de mérite d’étre devenu un homme diftingué & un artifte de mérite.

— Homme diftingué tant que tu voudras! dit la mère; cela n’empéche pas que tant que je vivrai tu n’épouseras pas le fils d’un ivrogne!

— Artifte de génie tant qu’il te plaira, ajouta l’officier; mais tant que je porterai la cocarde blanche, je ne souffrirai pas que ma sœur devienne la femme du fils d’un libéral, tranchons le mot, d’un buonapartifte.

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— Et moi, répondit Laure, qui ne voulait pas avoir attendu trois ans pour rien, j’épouserai Jean parce que je l’aime & que je sens que je n’en aimerai jamais d’autre

— C’efi ce que nous verrons, tirent en chœur la mère & le fils.

— C’cÜtoutvu! répliqua Laure sans se douter que cette locution sentait plus- les coulisses du théâtre des Vaiiétés que le faubourg Saint-Germain. Mais son indignation excusait le peu de convenance de :on langage.

Mademoiselle de Barcncie n’accepta point la décision de sa famille. Son caractère entêté & rétif ne voulut point" se soumettre, & avec beaucoup plus de résolution que n’en comportaient son âge, son éducation & sa position, elle fit un petit paquet de ses hardes les plus précieuses &, désertant le toit maternel, elle se rendit le soir même au logis de Jean.

— Je t’ai promis de n’étre qu’à toi, dit-elle simplement en s’asseyant à son foyer; on veut nous séparer, je viens librement tenir ma promesse.

Le lendemain à midi, le garde du corps, accompagné de deux collègues, débarquait à son tour chez le prix de Rome & lui tènait ce langage :

— Monsieur, vous avez séduit ma sœur. Je ne viens pas la chercher. Ce qu’elle fera désormais ne regarde qu’elle. Mais, comme il ne peut pas être dit qu'un pékin s’eft moqué d’un brigadier des gardes

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de Sa Majeffé, vous allez me faire le plaisir de prendre deux de vos amis & de nous suivre avec eux derrière le parc de la Muette.

— Mais, monsieur le lieutenant, répondit Jean, je ne refuse pas d’épouser votre sœur, au contraire...

— Fort bien! fit poliment Arthur de Barencie, & je vous en remercie pour elle. Cependant, vous ne le ferez qu’après que je vous aurai coupé la gorge. C’eff une formalité indispensable!

Du moment que de l’avis du lieutenant c’était une formalité indispensable, Jean comprit qu’il n'avait plus à s’en défendre, & qu’àucune puissance humaine ou divine ne saurait l’y souflraire. Trèspeu rassuré sur les conséquences de cette promenade au bois de Boulogne, il suivit son futur beau-frère. Deux heures après, il revenait auprès de Laure avec un bon coup d’épée' dans le bras droit, mais muni du consentement du brigadier & de sa mère, qui profilèrent de la circonflance pour économiser la dot, le trousseau & le mobilier promis.

Voilà pourquoi le marié était sombre, pourquoi il portait son bras en écharpe, & pourquoi le charmant visage de la mariée rayonnait de contentement.

Elle était désormais, & malgré tout & tous, madame Borel, c’eff -à-dire la femme d’un futur homme célèbre.

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