LE FAUX ESPAGNOL OU MARINE ET CAVALERIE
Dans les réalités delà vie, le roman d’une femme devrait se terminer le jour où elle quitte la maison maternelle pour suivre son époux d’éleétion. Cependant, pour les trois quarts des femmes, le drame de la vie ne commence qu’à ce moment.
A l’exiftence calme & placide du foyer de la famille succèdent, en effet, trop souvent les agitations d’un ménage où hier & aujourd’hui sont les deux termes connus d’une équation algébrique, dont l’inconnu demain ne se dégage pas facilement des impossibilités & des nécessités journalières.
Madame Laure Borel, bien qu’elle se fût préparée chez sa mère aux dures épreuves de la lutte d’une fortune à édifier, n’étajt pas plus femme à combattre patiemment qu’elle n’eût été disposée à accepter la suprématie légale de son mari. Sous ce rapport elle avait été admirablement servie par la deftinée & sa propre inspiration; Jean était la douceur même. Grâce au péché véniel de son père & à la pétulance
Le Faux Espagnol ou Marine et Cavalerie
de Laure, le pauvre garçon se vittoutà fait dépouillé des appuis que devait lui fournir sa nouvelle famille. Avec la dot, le trousseau & le mobilier s’était envolée la protection de la baronne. Satisfaite d’avoir marié sa fille sans bourse délier, l’excellente dame, pour ne point être exposée à rencontrer un sac à vin — c’était son expression — comme le père Borel, avait déclaré à son gendre & à sa fille qu’elle ne mettrait jamais les pieds chez eux.
Les nouveaux époux n’en prirent point tout d’abord grand chagrin. Une jeune femme du caractère de Laure, aussi certaine quelle de l’amour de son mari, & jalouse en outre de son autorité , doit craindre l’intervention de sa mère dans les affaires du ménage. Quant à Jean Borel, il n’était point pétri d’un limon particulier, & l’on sait que les hommes naissent avec une haine inftinètive des belles-mères.
Bien qu’il eût accueilli le manifelle financier de la baronne de Barencie par cette réponse plus amoureuse que raisonnable : « Que m’importe? je travaillerai davantage !» — sa femme fut la première à lui rappeler qu’il était temps de s’occuper de composer un opéra.
La petite madame Laure Borel ne se laissait pas éblouir par les rayons de sa lune de miel; s’ils suffisaient pour illuminer d giorno le paradis conjugal de Jean, ils s’éteignaient dans les flots d’ambition qui débordaient chez sa femme.
i 'j La galère conjugale
Laure éperonna si fortement Borel, qu’elle lui fit oublier la quiétude charmante des premiers inflants de la félicité à deux.
Immédiatement après son retour de Rome, chaque lauréat a droit à un tour de faveur sur l'une des grandes scènes lyriques pour un opéra de sa composition. Cette disposition adminiftrative, dont madame Borel avait à l’avance calculé les effets, assurait de prompts débuts à son mari. — Les débuts, mots magiques! mirage féerique à . travers lequel madame Laure apercevait la gloire, l’argent & le bonheur.
Un beau matin, au lieu de refier au coin du feu à caresser son idole, Jean s’habilla de noir des pieds à la tête. Sa femme présida elle-même aux soins minutieux de sa toilette; elle noua elle-même sa cravate blanche & l'embrassa assez tendrement. Ne fallait-il pas lui porter chance, puisqu’il se rendait pour rappeler ses droits auprès du directeur du Théâtre-Feydeau?
Mvftère étrange! Jean fut introduit dans le cabinet de l’autocrate sans avoir fait antichambre. Tout autre que le naïf & confiant musicien eut tiré un affreux augure de cette rouerie d’adminiflrateuf .
— Rien de plus julte! répondit Y imprésario, non sans laisser filtrer entre ses lèvres un sourire aiguisé comme une épigramme, rien de plus jufle; mais, avant de vous confier un poème, laissez-moi vous demander si votre génie particulier vous porte vers
Le Faux Espagnol ou Marine et Cavalerie 2 i
le sentimental ou le bouffon, vers l’héroïque ou le ruflique, vers le trille ou le gai?
— Vers le comique doux & le sentimental sans exagération, répliqua Jean, après avoir hésité un inllant.
— Je vois votre affaire d’ici! de PHerold sucré avec du Boïeldieu ! Excellente combinaison musicale, amalgame enchanteur & qui ne peut manquer dé produire de l’effet... si c’efl bien traité, ajouta le direéfeur, toujours avec son sourire en lame de couteau; mais je suis certain d’avance que vous toucherez cela de main de maître.
— Monsieur! lit Jean qui crut devoir saluer.
— C’ell que, reprit le directeur, il eft très-important de connaître votre genre pour vous choisir un livret. Ah ! monsieur Borel ! le choix d’un livret ! c’elt délicat & important... important & délicat...
Et tout en répétant les mots : « important & délicat, » le direfleur se leva, alla à son casier, ouvrit un valle carton, & prit au hasard, parmi une trentaine de manuscrits, un rouleau recouvert de papier bleu, &, sans dénouer la faveur rose qui l’entourait, sans même le regarder, il le fit voltiger en l’air comme la canne d’un tambour-major, puis il le présenta à Jean en disant d’un ton solennel :
— Tenez, monsieur Borel, je vous confie ceci; rapportez-moi un chef-d’œuvre.
Et, satisfait sans doute de s’en être tiré à si bon compte, le directeur sourit plus malignement en-
core que les deux premières fois, &, d’un geite d’empereur romain, il congédia Jean.
Dès qu’il fut rentré chez lui, le musicien s’enferma pour dévorer son poëme. Puis il le lut à sa femme, qui n’eut point l’air d’y prendre un plaisir extrême, & fit à maints passages une moue tout à fait méprisante. C’était certainement la preuve d’un goût avancé & précurseur. Toutefois Laure ne manifefta pas trop ouvertement son dédain : elle avait confiance dans le talent de Jean;& qu’importait après tout l’absurdité du poëme si la musique était remarquable?
Pour donner une idée exacte de cette œuvre littéraire, fabriquée selon les us de 1822, il faut absolument emprunter la plume du rédacteur de Y Almanach des Théâtres pour ladite année, & raconter le sujet du Faux Espagnol ou Marine & Cavalerie, comme l’ aurait fait ce critique impartial & lucide s’il eût été convié à en rendre compte dans son eftimable recueil :
« Le marquis de Florbel, ancien colonel de caraco biniers, oncle & tuteur de l’aimable Lucile , veut « l’épouser. Malgré ses soixante-cinq ans, malgré « les conseils du vieux docteur Lancette, son ami, « il déclare sa flamme ù sa pupille. Mais Lucile lui « répond qu’elle paye d’un tendre retour l’amour « de son cousin d’Artimont , capitaine de frégate, « aussi brave que bien fait & aussi spirituel que « brave. Florbel fait croire à Lucile que, dans un
Digilized by Coogle
Le Faux Espagnol ou Marine et Cavalerie
« naufrage, d’Artimont eft devenu la proie des flots. « Mais, prévenu par la soubrette Martine, le capi- « taine, déguisé en Espagnol et suivi de Cabestan, « son fidèle matelot, arrive au château de Florbel, « & dévoile l’impoflure du marquis. D’Artimont « épouse Lucilc, & marie son fidèle Cabeltan à la « soubrette Martine: ce qui jette une douce gaieté « sur le dénoûment. »
On doit croire qu’en 1822 les faiseurs de paroles ne gâtaient pas les compositeurs, puisque Jean ne sourcilla point devant ce tissu de mièvres platitudes, & se mit au contraire avec ardeur â la besogne. La foi, d’ailleurs, & l’amour illuminaient son imagination d’artifte; il était bien disposé pour le chef-d’œuvre, si le chef-d’œuvre eût été possible.
Assis dès l’aube devant son piano, il entassa duos sur duos, romances sur cavatines, trios sur ensembles. Il recommença cinq fois la séquedille de l’entréedcd’Artimont. — Etait-ce défiance de ses forces, & le sourire narquois du dire&eur lui trottait-il sans cesse par la tête? — ou bien n’était-ce point plutôt la fièvre de la production qui l’empoignait au cœur?
Sous prétexte d’ellhétique, aux heures des- rêveries de l’espérance, les jeunes artiftes — ainsi que les jeunes littérateurs — se montrent très-prodigues de critiques sarcaltiques à l'endroit de leurs anciens, qui bouchent, disent-ils, les avenues de l’art. Comme les autres, Jean avait hurlé : « A bas ceux qui sont!
Vivent ceux qui seront! » Comme les autres, dans une langue colorée & audacieuse, il avait demandé qu’on mît aux Invalides les ganaches qui plaisent au public.
— Nous autres les jeunes, avait-il dit, on nous verra à l’œuvre. Qu’on nous fasse place seulement] Au lieu d’idées tombantes & empaillées , de sentiments gluants & savonneux, nous inaugurerons le truculent , l'audacieux, le vivant, le fulgurant, & nous ouvrirons à la multitude des horizons vertigineux!
Mais maintenant qu’il avait déserté les rangs des .immobiles & des contemplateurs de l’avenir pour entrer dans la légion des travailleurs du présent, ses opinions s’étaient singulièrement modifiées. Sa lunette avait fait volte-face, & il tremblait que son œuvre ne fût au-dessous de ce qu’il avait méprisé autrefois.
Devenu potier, il admirait le moindre pot, & il comprenait que tout le monde peut dire qu’un pot etl mal tourné, tandis qu’il n’y a que le potier qui sache le créer.
Quoi qu’il en soit, madame Laure Borel put s’imaginer, à l’ardeur de son mari, qu’elle n’avait pas trop préjugé des forces de Jean, & que les faiblesses du libretto du Faux Espagnol seraient largement compensées par les beautés supérieures de la partition.
Enfin le jour arriva oü l’œuvre de Jean, polie &
Le Faux Espagnol ou Marine et Cavalerie
repolie, achevée, limée, recommencée, travaillée & retravaillée, lui parut viable.
Tout fier de son nouveau-né, il le porta au directeur du théâtre de Feydeau pour s’entendre avec lui sur le jour oü il entrerait en répétitions.
— Comme vous y allez, cher monsieur! fit l’mtprcsario , que n’avait point abandonné son sourire sardonique. Cela ne se jette pas au moule, un opéra ! Il faut d’abord diltribuer les rôles aux acteurs! D’une bonne diftribution dépend souvent le sort d'une pièce. Vous débutez, vous avez du talent, vous voulez réussir. Ce qui eft fort légitime, & je veux vous y aider. Et d’abord, permettez-moi une queltion importante : Avez-vous en vue quelque acteur pour jouer votre pièce?
— J’ai écrit le rôle de d’Artimont pour Ponchard ! répliqua Jean.
— Ponchard! fort bon! très -aimé du public!
Après r
— D’Arancourt chanterait Florbel.
— Excellent, d’Arancourt ! tout à fait excellent! Je le vois dans Florbel! ... Et puis?
— Le personnage du docteur conviendrait à Moreau, & Ferréol jouerait avec rondeur le rôle de Cabestan.
— De mieux en mieux! Moreau entrera supérieurement dans la peau de votre docteur! Et Ferréol! quel parfait Cabeltan! j’en pleure d’avance.
— Le rôle elt très-gai !
— J’en pleure de rire, mon jeune ami, j’en pleure de rire! Mais les femmes ! vous ne me parlez pas des femmes? Il y a des femmes dans votre opéra? Causons un peu de vos femmes!
— J’ai songé à madame Boulanger pour la jeune fille & à madame Gavaudan pour la soubrette ! répondit Jean, qui décidément avait réponse à tout.
— Vous n’étes pas dégoûté, vous! Boulanger & Gavaudan, les deux perles de mon écrin ! Enfin je ne veux rien vous refuser. Mais, parbleu! votre distribution elt complète; il n’y manque rien. Tenez, vous m’allez, & je veux vous poser, là, carrément, du premier coup. Je vais commander, exprès pour vous, un décor & des coflumes entièrement neufs.
Jean remercia de son mieux le trop aimable directeur.
— Ne me remerciez pas, répliqua ce dernier, qui reprit son éternel sourire pour reconduire Jean; ne me remerciez point! Je fais mes petites affaires le plus intelligemment possible, voilà tout! — Le vieux répertoire elt usé; le nouveau ne me rapporte rien! Je vous crois plus fort à vous tout seul que Boïeldicu, Fétis, Panseron, Carafa, Kreubé, Berton, Hérold, Paër& Blangini réunis; en y joignant même Auber, le dernier venu, qui pourtant s’annonce assez bien! Votre poëme elt joli, trop joli peut-être ! Comment s’appelle-t-il donc déjà ? — Ah ! le Eaux Espagnol ou Marine & Cavalerie. Superbe! Sur une affiche, ce titre-là vaut quatre mille
Le Faux Espagnol ou Marine et Cavalerie
francs de recette. Mon cher ami, laissez-moi faire, & vous aurez un succès colossal. Revenez dans quelques jours, prochainement, & nous nous entendrons définitivement. Du refte, je vous écrirai.
Jean Borel attendit quinze jours. Mais, madame Laure criant à la rescousse, au bout de ce temps, long comme quinze siècles, le jeune compositeur reprit le chemin de Feydeau. Du plus loin qu’il l’aperçut, le directeur, qui cette fois ne souriait plus, s’écria :
— Perte! vous n’étes pas en retard! Eh bien!
j’aime cette noble ardeur chez un débutant. Vous arriverez, jeune homme! vous arriverez! Mais, cher ami, continua-t-il en prenant Jean sous le bras & en l’entraînant dans un coin du théâtre, je ne vous ai pas écrit parce qu’il y a du nouveau, & du nouveau qui n’ertgai ni pour vous ni pour moi! ' Mon premier ténor s’ert fra&uré le poignet en faisant des armes & mon trial eft tombé à la conscription. Décidément, je ne puis faire chanter par des doublures votre charmante musique, votre délicieux opéra; car il eft délicieiA, votre opéra. Je le voudrais, que vous vous y refuseriez. Impossible donc de vous jouer avant six, huit mois, peutêtre un an. Quand le moment sera venu, d’ailleurs, on vous enverra un billet de convocation. Que cela, 'au moins, ne vous empêche pas de venir ici; j’aurai toujours du plaisir à vous voir.
Jean essaya de réclamer, mais le direfteur fut re-
joint par son bailleur de fonds; & chacun sait qu’un directeur elt inabordable du moment qu’il cause avec son bailleur de fonds. Jean revint le lendemain. L 'imprésario n’était point visible; il faisait répéter l’œuvre d'un académicien. Madame Borel talonnait son mari, il revint tous les jours. 11 faut penser que si les gens du théâtre n’y mettaient pas de mauvaise volonté, il joua de malheur; huit fois il lui fut impossible de rejoindre le directeur de l’Opéra-Comique; enfin la neuvième fois, le secrétaire général du théâtre lui annonça que Yimpresario venait de partir le matin même pour Vichy, où il comptait remettre sa santé délabrée parles labeurs de la saison d’hiver.
Cependant il était survenu dans le ménage de Jean un événement qui aurait dû suffire à lé consoler de ses déboires artiitiques. Laure lui avait donné une fille. La petite Espérance, qui regardait déjà son père & sa mère avec de grands yeux étonnés, ne possédait point encore la puissance de calmer les inquiétudes paternelles. Ses grosses joues roses, ses petits bras> blancs troués de fossettes, ses cris enfantins si doux au cœur d'un père, tout cela 11 e diftrayait pas l’infortuné maestro. C’efl que, plusieurs fois en rentrant à la maison, il s’était aperçu que Laure avait les veux rougis par les larmes, & qu’il se demandait pourquoi sa femme pleurait en secret.
Borel eut cependant engagé sa foi d’honnête
Jt
Le Faux Espagnol ou Marine et Cavalerie au
homme qu’il faisait I’humainement possible pour que Laure fût heureuse; — grâce aux leçons, plus nombreuses & plus lucratives que jamais, l’abondance régnait dans son petit intérieur. Des plaisirs du monde, il procurait â sa femme tous ceux que les gens aisés se permettent. Jean menait la vie d’un bourgeois’ artifte ou plutôt d’un artifte bourgeois, ce qui n’eff pas précisément la même chose; rangé & économe, il s’était créé des ressources pour que madame Borel ne désirât pas impunément un bijou, une mode nouvelle. 11 avait paré son idole, qui — bien que sans dot & sans trousseau — se pavanait dans un cachemire de l’Inde & montrait â tous venants de fort beaux boutons d’oreille en brillants.
Son appartement rayonnait d’élégance cossue & de propreté confortable, &, comme il n’y a pas de sots détails dans les énumérations de ce genre, nous cohftaterons que la table du ménage Borel défiait le luxe mesquin & arrogant de madame de Barencie, &. le surpassait de toute la supériorité d’un excellent ordinaire comparé à une misère déguisée & très-mal déguisée. «*
Ajoutons à - cela que, mademoiselle de Barencie ayant épousé son mari par amour, & celui-ci lui gardant les soins, les tendresses & Paffe&ion des premiers jours, il y avait lû de quoi démonter une tête mieux organisée que celle de Borel.
— Que lui manque-t-il donc? se disait Jean.
Il s’évertua à le chercher, & ne le découvrit point.
Alors, passant rapidement aux suppositions les plus extrêmes, il se figura que Laure ne l’aimait plus, que peut-être même elle le trompait. Et ce fut à son tour de pleurer en secret] car l’amour de sa femme lui était plus précieux que la gloire, & il eût donné de grand cœur tous les opéras du monde pour voir revivre sur le visage de Laure la sérénité des temps passés.
Les artirtes & les poètes, rêveurs dont l’imagination plane dans les hauteurs de l’infini tandis que le cœur refte enchaîné sur la terre, connaissent la femme moins qu’un étudiant en droit de première année, moins que l’épicier du coin de la rue. Ils se figurent qu’aimer naïvement, candidement & bêtement, que donner son exiflence tout entière suffit pour contenter une maîtresse ou une épouse.- Pauvres innocents ! ils ne songent point que, privée des occupations ardentes de la vie publique, éloignée des luttes journalières, des espérances & des amertumes du travail, la femme ne perçoit le succès de la communauté que par ses résultats évidents.
Son imagination à elle, son cœur & son esprit, s’agitent dans les longues heures de la solitude. Elle vit par la tête, ne pouvant vivre par l’a&ion. Et si le soir elle eft trifle ou joyeuse, c’eft que la rêverie de la journée a été siniftre ou consolante.
Le Faux Espagnol ou Marine et Cavalerie 3i
Bien avisés, l'étudiant mène sa maîtresse au bal, le marchand inftalle sa femme dans un comptoir. Elles n’ont point le temps de rêver, elles dansent ou elles travaillent.
Jean épia Laure, l’espionna, la suivit. Rien dans sa conduite ne corrobora ses soupçons. Elle était toujours fidèle, mais un chagrin caché la minait. Un matin qu’elle lisait dans son journal le compte rendu d’un opéra nouveau, Jean vit tout à coup sa figure s’illuminer; ses yeux s’émerillonnèrent, puis reprirent leuf expression morne & douloureuse.
— 11 y a bien longtemps, dit Laure à son mari, que tu n’es allé chez le direèleur de l’Opéra-Comique?
— Je ne sais, répondit-il, s’il eft revenu de voyage.
— Il faut t’en informer.
— Et puis, c’efl si difficile de le rencontrer!
— On y va tous les jours!
— C’eft qu’aussi je suis un peu découragé.
— Voilà ce que je craignais! il ne faut pas te décourager.
Et Laure redevint silencieuse.
— Cependant, reprit Jean au bout de quelques inftants, si tu y tiens beaucoup, j’irai aujourd’hui même voir ce directeur.
— J’y tiens énormément, répliqua sa femme, & si tu m’aimes autant que tu le dis, fais en sorte que
ton opéra passe. Deviens intrigant, puisqu’il n’y a que les intrigants qui réussissent. Ah! mon ami! ce sera une bien grande joie pour moi d’entendre proclamer ton nom au milieu des applaudissements de la foule !
Borel rapporta le soir de mauvaises nouvelles. Le directeur venait de vendre son privilège, de son successeur n’annonçait point d’excellentes dispositions pour les jeunes compositeurs.
— Mais tu as un droit! s’écria madame Borel, & un droit qu’on ne peut te nier!*
— On ne le nie pas, mais on ne me joue pas.
Voilà tout !
— Il faut aller au miniftère, dit Laure, tourmenter les chefs de division, les chefs de bureau, les employés; de si tu n’obtiens pas juttice de ce côté-là, envoyer du papier timbré à la nouvelle direction.
— Médiocre façon de mettre le pied dans l’étrier, répliqua Jean, que de se faire jouer par autorité de jultice ou par autorité de l’autorité. .
— Voilà comment tu es! fit Laure avec âpreté; faible jusqu’à la niaiserie. Tu subis leurs injullices sans souffler mot. Voici bientôt deux ans que tu es revenu de Rome, tu as autant de talent qu’un autre : dis-moi ce que tu as fait d; où tu en es aujourd’hui ?
— Dame! je donne des leçons...
— Des leçons ! interrompit vivement madame
Le Faux Espagnol ou Marine et Gava'., rie
Borel en se levant; des leçons! vraiment, voilà une belle affaire! J’avais cru prendre pour mari un artiffe, & j’ai épousé un professeur.
— C’eft mal ce que tu dis là, reprit Jean; je donne des leçons pour subvenir à tes besoins & pour élever notre enfant; & je ne sache point que cela soit incompatible avec la dignité d’un artiffe.
Laure revint aussitôt les larmes aux veux & embrassa son mari.
— J’ai été bien mauvaise, fit-elle, & je t’en demande pardon. Mais que veux-tu, j’avais rêvé pour toi la réputation & la gloire, & je ne me résigne pas facilement à te voir demeurer dans l’oubli.
Que répondre à la femme adorée lorsqu’elle vous dit de pareilles choses de sa voix la plus câline? Jean tomba aux pieds de Laure & lui promit de devenir le plus tôt possible un homme célèbre. Tout le monde à sa place eût fait de même & eût bien fait, puisque pendant quelque temps madame Borel reprit un peu de gaieté.
Mais Jean, fort maladroit courtisan, considérait la domestication du talent comme une des principales causes qui, aux époques officielles, empêchent le complet développement de l’idée & de l’art. Courber l’échine devant un directeur de théâtre, donner de l’altesse aux éditeurs de musique & flagorner les propriétaires de journaux, lui semblaient conilituer des aètcs beaucoup moins honorables que
3 f La galère conjugale
de courir le cachet. Sans doute l’événement lui donnait tort, mais il était fort de son opinion, & ce n’eft pas nous qui le blâmerons.
Naturellement , toutes ses démarches reftèrent infructueuses.
Au miniftère, on lui répondit que son droit exiftait, mais sans échéance fixe, & qu’en conséquence le mieux était de s’en rapporter au bon vouloir du directeur.
Or, le directeur, le voyant sans appui, l’éconduisit poliment.
Et Laure ne se cacha plus pour pleurer. Puis, à ses silencieuses douleurs succédèrent les allusions, les récriminations, les injures déguisées sous les reproches & les regrets.
Enfin Jean apprit la cause des chagrins de sa femme.
Elle regrettait de s’être brouillée avec sa famille, avec son monde, avec sa cafte, pour unir sa deftinéc ù celle d’un homme ordinaire. Elle voyait s’en aller une à une ses illusions romanesques. Elle était la femme de M. Jean Borel, professeur de piano, de fugue & d’harmonie, & non de Jean Borel, l’une des célébrités artiftiques de son temps.