LES POTS DK CONFITURE
En France, l’Etat veut tout protéger, tout encourager, tout surveiller, tout enrégimenter, tout diriger. Nous autres Français, nous possédons une administration des beaux-arts, comme nous avons une adminiftration des portes; seulement la seconde ert admirable, ù quelques critiques près, tandis que la première ert impuissante & niaise, sauf de rares exceptions.
L’adminillration des beaux-arts, en protégeant Jean Borel à ses débuts & en lui assurant la réception d’un opéra sur l’une des scènes lyriques de la capitale, avait tout simplement tué chez l’artille l’initiative individuelle. Jean Borel, comptant sur la protection adminirtrative, s’était endormi, confiant dans l’avenir, & certain que son prix de Rome valait un billet à échéance sur la poftérité. Cette innocente obéissancô aux superftitions adminirtrativcs de sa belle patrie avait coûté au pauvre musicien des succès, peut-être de second ordre, mais
certainement le bonheur. Il était mort — mort à la peine — ignoré de tous, après s’étre bercé de la pensée que l’État, qui lui avait donné une couronne, • devait le mener par la main Jusqu’au temple de mémoire. J1 était mort sans laisser sur la terre une trace de son passage; son âme était morte avec son corps, & de Jean Borel il ne devait relier rien.
Mais la publicité a de singuliers caprices; elle refuse presque toujours à un vivant la mention qui le mettrait en évidence, tandis qu’elle accorde toujours ù un mort, — même de médiocre importance, — quelques lignes flatteuses qui satisfont sa famille & ne causent aucun préjudice aux confrères survivants.
Un de ces caprices de la publicité prépara une véritable ovation à la mémoire de Jean Borel. Après son décès, pendant deux mois au moins, les articles Nécrologie des journaux de Paris & de la province répétèrent sur tous les tons l’éloge du prix de Rome de 1817.
Le premier journalille qui parla de Jean Borel écrivit timidement à côté de son nom qu’il était mort dans un état voisin de l’indigence. Le second journalille insinua que cette indigence était honteuse pour un pays qui se piquait d’aimer les arts & les artifles. Le troisième, plus hardi, reprocha au gouvernement le dénûmênt de Jean Borel :
c'était un libéral qui prêchait la centralisation. En termes très-éloquents, il prouva par A plus B
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que l’État devait être le tuteur de tous les artiftes, que le budget devait être le père nourricier de tous les poètes, littérateurs, musiciens, peintres, sculpteurs, graveurs, etc., & finalement il accusa un minière de la mort de Jean Borel.
Le miniftre n’avait pas assassiné de ses propres mains le prix de Rome, mais enfin il l’avait laissé mourir de faim ; c’était tout un. Dans les cafés du quartier Bréda & dans les caboulots de la rue de l’Ouefl, les rapins, les praticiens & les apprentis compositeurs se frottèrent les mains; ils proclamèrent le troisième journalifte un grand homme & déclarèrent que son article était bien tapé.
Ce succès facilement obtenu parle troisième jour" nalifle encouragea tous ses confrères, la queftion Jean Borel fut mise à l’ordre du jour & le cœur de la France battit pour Jean Borel.
Un chef de division, qui se piquait de littérature & qui fréquentait les artiftes en dehors des heures du bureau, fut mis en demeure, dans un salon libéral, de parler à son minjftre de Jean Borel, — de Jean Borel le prix de Rome, — de Jean Borel que le monde avait méconnu de-son vivant, — de Jean Borel dont la personnalité occupait en ce moment tout le Paris intellectuel, mais dont personne ne connaissait ni une partition, ni une romance, ni une ariette. Mais qu’importait? Jean Borel était mort, les temps étaient venus de crier : Vive Jean Borel.
La galbe conjugale
Le miniftre dont l’oubli, d’après le dire du journal de l’opposition, avait, de complicité avec la misère, tué Jean Borel, s’émut de tout ce bruit qui se faisait autour d'une tombe. Il décida qu’un musicien illultre, membre de l’Inftitut, serait chargé de s’enquérir de ce qu’il convenait de faire pour réparer l’injuflice de ses prédécesseurs; car le miniftre, croyant sincèrement à une faute, s’était empressé de la rejeter sur ses prédécesseurs, dont il n’avait fait que suivre les errements.
L’académicien se souvenait bien d’avoir connu autrefois à Rome un Jean Borel, mais il n’en avait plus entendu parler depuis, & comme plusieurs prix de Rome, pour la musique, avaient abandonné leur art pour suivre des carrières plus’exaétes & moins hasardeuses, il supposa tout de suite que l’opinion publique faisait fausse route, & que le grand homme oublié pouvait bien n’être qu’un idiot convaincu, qu’un crétin dévoyé. Cette supposition charitable & toute naturelle de la part d’un homme arrivé aux palmes académiques ne l’empêcha point de se livrer consciencieusement à son enquête. *
Le minillre voulant absolument réparer une injuftice, il fallait de toute nécessité lui fournir une injuftice. En conséquence, l’académicien se rendit chez madame veuve Borel, qu’il trouva très-occupée ù de modeftes travaux de ménage.
Tandis qu’Espérance était sortie pour donner des
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leçons de musique, — ainsi que son père l’avait fait pendant la majeure partie de sa vie, — madame Borel couvrait avec patience & dextérité une magnifique collection de pots de confitures. La descendante des sires de Barencie, ne se rappelant plus qu’autrefois elle portait de gueules au bar d'or & à la scie d’argent posés en pal , oubliant même son récent veuvage, utilisait ses loisirs à préparer des provisions pour l’hiver.
Le musicien illuftre vit un intérieur propret, qui, s’il n’annonçait point la richesse, du moins atteftait une aisance relative, un petit confortable bourgeois, & éloignait toute idée de misère & de gêne. Jean avait toujours aimé la régularité, haï le désordre; la présence de deux femmes dans son ménage, autant que ses goûts , se lisaient sur tous les meubles.
C’était un homme du monde que ce musicien délégué par le miniftre; il interrogea discrètement madame Borel sur les dernières années de la vie de son mari, sur ses travaux, r - r son bagage d’artifte.
Laure répondit machinalement à toutes ses questions sans franchise ni défiance, mais elle ne mit aucune bonne volonté à fournir les renseignements qu’on lui demandait. Elle laissa même percer un léger dépit de ce qu’on la dérangeait au milieu d’une opération qui paraissait lui plaire énormément. L’académicien ne se découragea pas, & pour
produire un grand effet sur l’imagination de son interlocutrice, il lui montra la lettre du miniftère en vertu de laquelle il croyait devoir se mêler des affaires des héritiers Borel.
La leéture de cette lettre & les explications dont il la fit suivre exercèrent sur l’esprit de madame Borel l’influence qu’espérait l’académicien. Laure quitta — avec un visible regret toutefois — ses pots de confiture, & conduisit le visiteur dans le cabinet de travail de Jean.
— Tenez, fit-elle en montrant des papiers épars sur le haut du piano qui avait chanté les dernières mélodies de Borel, tenez, monsieur, voici les seuls papiers que Jean a laissés. Il écrivait dessus depuis dix ans, les corrigeait, les changeait, les recorrigeait toujours; je crois qu’il y a travaillé jusqu’au dernier jour de sa vie.
L’académicien regarda ces précieux papiers , & tout aussitôt il leva la tablette du piano, puis, s’asseyant devant le clavier, il se mit à déchiffrer.
Sous ses doigts expérimentés, la musique de Jean se présenta mélodieuse, calme, éthérée. Laure s’assit pensive; un inftant sa raison fut sur le point de se raffermir; mais bientôt elle cessa d’écouter. L’académicien continuait à déchiffrer, & il semblait que ce travail ne le fatiguait point, car au fur & à mesure qu’il avait lu une page, il en prenait une seconde, & toujours ainsi jusqu’au moment où il
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s’arrêta, cherchant la suite d’un morceau qui manquait.
Il remua tous les papiers, les retourna, mais en vain. De guerre lasse & ne trouvant plus rien, il se retourna vers madame Borel & lui demanda si son mari n’avait pas laissé d’autres feuilles.
— Si, fit Laure, il y en avait beaucoup plus, mais je me suis servi de quelques-unes pour couvrir des pots de confiture.
— Comment! s’écria l’académicien, vous avez couvert des pots de confiture avec une messe plus belle que celle de Pergolèse? Ah! madame! madame 1 il faut tout de suite découvrir ces pots,' il le faut! La messe de Jean Borel ell un chef-d’œuvre, & je me charge de trouver un éditeur qui en donnera cinquante mille francs.
Espérance rentrait en ce moment. C’était à son insu que madame Borel avait sacrifié les papiers de Jean sur les autels culinaires du foyer domeftique. En quelques secondes, elle fut au courant de ce qui se passait — &, aidée de l’académicien, — qui y mit une bonne grâce charmante — elle eut bien vite décoiffé tous les pots de confiture.
Hélas! hélas! madame Borel avait rogné les coins de chaque feuille, & les rognures, elle les avait brûlées. Hélas ! il fut impossible de reconftruire l’œuvre pofthume, le chef-d’œuvre inconnu de Jean Borel. Sa messe, l’œuvre caressée de ses dernières années, la partition qui devait montrer au monde que le
pauvre homme avait du génie, refta toujours incomplète.
Il était écrit là-haut que, même après sa mort, l’artiile succomberait à la galère conjugale.
Cette hiftoire ne serait pas complète si le leéïeur ignorait ce que sont devenus trois personnages qui y ont joué des rôles importants.
Madame la baronne de Barencie eft morte en 1848. La digne dame, égoïfte jusqu’au bout, a vécu des libéralités d’Henri de Mercurey, que tous les gandins du boulevard considèrent encore aujourd’hui comme leur maître.
Henri de Mercurey compte trente-sept ans. Il jouit en homme convaincu de ses cent mille livres de rente. Il entretient une aélrice des Variétés dont les robes, la voiture & la chevelure rouge ont fait une célébrité du demi-monde. En i863, il s'eft porté, avec l’agrément de l’adminiftration, pour la députation dans un département du Midi, mais les électeurs lui ont préféré un homme de talent. Malgré cet échec, qui lui a coûté dix-huit mille francs en un mois & rapporté des reproches sanglants de la part de l’aélrice des Variétés, Henri de Mercurey eft décidé à devenir un personnage de- la politique; il a tout ce qu’il faut pour cela.
Le capitaine Arthur de Barencie, qui s’était exilé
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de Paris après la fermeture des jeux, a brillé quelque temps à Bade & à Hombourg. Il avait pris le titre de major, mais, à la suite d’une affaire désagréable, il disparut tout à fait.
En 1854, un chef d’escadron de chasseurs d’Afrique, — qui avait servi autrefois aux gardes du corps, — débarquant à Gallipoli, fut tout étonné de reconnaître le capitaine de Barencie qui vendait de l’essence de rose & bien d’autres choses encore dans un bazar cosmopolite.
N’ayant plus rien à vendre, ayant perdu honneur & considération, chassé des tripots, Arthur avait pris la seule retraite qu’il méritât.