LE CALME APRÈS L’ORAGE
Quelques mois après la mortdu général comte de Mercurey, les familiers de l’hôtel ariftocratique de la rue de Lille auraient difficilement reconnu la belle Laure de Barencie, s’ils l’avaient rencontrée sous les tilleuls du Palais-Royal, où elle venait régulièrement tous les soirs prendre le frais à la tombée de la nuit en compagnie de Jean Borel & de sa fille Espérance.
Ses traits flétris, les fils gris qui argentaient ses cheveux, un léger tremblement & une tendance à cet embonpoint laiteux qui elt la démission définitive des femmes nerveuses, la déguisaient complètement aux veux de tout indiscret. Jean seul — & c’était la consolation de Laure — pouvait démêler le passé sur cette figure que n’animaient presque plus les flammes de l’intelligence. En effet, le jour où Laure avait retrouvé Jean, le bonheur & la hohte s’étaient coalisés pour foudroyer sa raison & sa volonté. Celui qui était devant Dieu son mari & devant les hommes le vrai coupable de leurs malheurs
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communs, Jean Borel, par un mélange de lâcheté & de délicatesse, n’avait jamais prononcé — même une fois — le nom du général. Il ne s’était senti la force de provoquer aucune explication, & jamais une allusion ne sortit de sa bouche. Le présent s’était ressoudé au passé presque naturellement, sans secousse. — Espérance elle-même, que le malheur avait douée d’une intelligence précoce, semblait comprendre que devant ses parents le silence était un devoir.
Ce redoublement de prudence entassé sur les douleurs de sa vie, enveloppait Laure comme d’uti suaire; elle n’osait lever les yeux ni sur son mari ni sur sa fille; elle croyait fermement qu’ils ne lui pardonneraient jamais ce qu’elle ne pouvait se pardonner, & elle attendait désormais machinalement que la mort vînt mettre un terme à son tourment.
L’énergie qu’elle avait déployée pour fuir la maison du général, pour découvrir la retraite de sa mère, la rejoindre au Havre & lui arracher Espérance; l’alternative cruelle où elle s’était trouvée pendant les vingt-quatre heures qui s’écoulèrent entre la déclaration que lui fit brutalement madame de Barencie sur sa situation de femme bigame & la nouvelle de la mort de son second mari ; tout ce roman tragique l’avait vieillie si promptement qu’après s’être éveillée jeune un matin, elle s’endormit le soir même flétrie & usée.
De nouvelles craintes l’assaillirènt à Paris.
Jean avait tué le général — en duel — loyalement elle n’en doutait point, quoiqu’elle n’osât solliciter aucun détail sur ce sujet délicat; mais la juftice n’a pas l’habitude de se payer, dans ces occasions-là, des affirmations des inculpés, & l’échafaud pouvait lui reprendre le mari que le ciel venait de lui rendre. Des sentiments inifinclifs de piîdeur, des habitudes d'éducation, lui interdisaient toute queftion sur ce sujet, & pourtant son expérience lui disait que la position de Jean était grave.
Le général avait disparu au moment où il allait monter à cheval pour marcher à l’insurreétion; on avait retrouvé loin de son hôtel son cadavre percé d’une balle. L’inftru&ion judiciaire commencée affirmait que le général était mort assassiné, & la voix publique donnait raison à l’inflruélion judiciaire. Heureusement le magiftratqui en fut chargé était celui-là même qui, six mois avant, avait reproché si durement à Jean la perte du chapeau échangé à la porte de la maison de jeu ; il ne lui fut pas difficile de démêler la vérité, & comme ni la justice, ni le gouvernement, ni la police, ni qui que ce fût au monde, n’avait intérêt à ce que la vérité passât de la conviction du jeune magiftrat dans celle du public, l’affaire fut étouffée, & la mort du générai comte de Mercurey eft reliée jusqu’à ce jour, — sauf pour quelques initiés, — un myftère inextricable & qu’on met volontiers sur le compte des plus mauvaises passions politiques.
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Jean put donc reprendre en toute liberté son existence d’autrefois. Délivré à tout jamais de sa bellemère, qui se consacra avec ardeur à la geftion des biens & à l’éducation de l'héritier de M. de Mercurey, il se remit machinalement à donner des leçons.
Ses aventures romanesques, dont un autre eût effrontément & habilement tiré parti pour se créer une personnalité dans le monde artiftique, il les cacha, lui, à tous. Il voulut désormais ne plus rien demander au public turbulent & curieux des concerts & des salles de spectacle; mais, pour utiliser ses talents & consacrer à la musique tout ce que sa famille lui laissait de loisir, il sollicita & obtint la place d’organifte de l’église des Petits-Pères.
Tancrède Desjardins eut beau le tourmenter, il ne voulut point retourner à l’Opéra- Comique.
— Qu’irais-je y faire? répondit-il un jour au troubadour, la musique du Faux Espagnol e(t mauvaise, déteftable même.
— Mauvaise! déteftable! mie partition que le tout Paris intellectuel a applaudie avec ivresse!
— Oui, mauvaise & déteftable! si mauvaise & si déteftable que ce n’elt point elle que j’ai jouée dans la soirée d audition, fit Bord à bout de raisons concluantes.
— Bah ! fit Tancrède Desjardins.
— Mais bien une que j’ai improvisée, & c’eft justement parce que je n’ai pu la retrouver dans la nuit qui suivit l’audition que j’ai fui lâchement, aban-
donnant ma femme & ma fille, désertant le toit conjugal... Tenez, Tancrède, ne me parlez jamais du Faux Espagnol, c’eft à cet opéra que je dois tous mes malheurs; c’ert surtout à cette maudite valse de l’ouverture. Ah! mon ami, quelle valse! Je l’ai composée en regardant ma femme ! 11 me semblait que son âme & son corps passaient dans l’harmonie de mes accords. Je n’ai jamais pu la jouer une seconde fois, cette valse, jamais !
— Vous n’avez jamais pu la rejouer, & pourquoi?
— Parce que je l’ai oubliée.
— Mais, reprit Tancrède tout joyeux, si vous l’avez oubliée, madame Borel ne l’a pas oubliée, elle. Dans les premiers temps de son veuvage, pardon, de votre disparition, je venais la voir presque tous les jours. Nous parlions de vous, des espérances que donnait votre talent, & vingt fois, sans en passer une seule note, elle m’a joué votre valse.
— Laure sait ma va4se?
— Tout entière.
— Laure sait ma valse? répéta Jean; Laure sait ma valse!
Quelle terrible leçon! Jean avait accumulé sur son foyer les plus grands désaftres; il avait livré sa femme, sa bien-aimée, la mère d’Espérance, aux hasards d’un veuvage fiétif; il l’avait en quelque sorte poussée dans les bras d’un autre; il s’était fermé toutes les portes & tous les espoirs; il s’était
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condamné à des larmes éternelles; il avait fané dans l’amertume l’enfance de sa fille, & tout cela par un inflant de défaillance, de lâcheté & de vanité !
Sa valse, son trésor, pour lequel il voulait se tuer, il n’était pas enfoui dans l’oubli. Il vivait, au contraire, radieux & entier dans la mémoire de sa femme; il vivait pour lui dire : « Si tu avais été vaillant & résolu, tu serais heureux aujourd’hui; mais tu t’es complu dans la lâcheté & l’égoïsme, tu n’as pas osé avouer ton infériorité, tu n’as pas voulu déchoir devant ta femme & tu seras toujours malheureux. »
— Laure sait ma valse! répéta encore Jean, mais cette fois lentement, fatalement & comme si cette révélation l’accablait.
— Elle la sait si bien, répliqua Tancrède, que je vais lui demander de nous la jouer tout de suite.
— Non ! fît Borel ; non ! pas en ce moment! plus tard, je ne dis pas.
Chaque fois que le troubadour revenait sur ce sujet, — & le brave garçon y revenait souvent, — Jean trouvait une excellente raison pour remettre à un autre jour l’épreuve qû’il redoutait plus encore qu’il ne la désirait. Il eût éprouvé certes du ravissement à entendre son œuvre oubliée, à la ressaisir, à la caresser, mais l’arti fte craignait de la retrouver défigurée par le temps, de ne plus la reconnaître, & peut-être bien aussi avait-il peur que ses sens.
surexcités par un long désir, ne fussent plus aptes au plaisir qu’il en attendait.
Pour reconquérir sa femme, il avait lutté avec une énergie au-dessus de ses forces & de son tempérament; trois fois il s’était vu en danger de mort & trois fois il avait considéré la mort sans sourciller; & pourtant jamais son âme n’avait ressenti une crainte semblable à celle qu’il éprouvait. Incapable de conduire sagement les affaires de la vie courante, Jean ne savait pas regarder en face ces petites difficultés qui hérissent les journées & les heures. Le malheur ne lui avait inculqué ni courage, ni philosophie; il était revenu ce qu’il était parti : un artille consciencieux & un incapable dans la pratique des choses communes.
Enfant & amoureux à la fois, il eût voulu que sa femme lui jouât sa valse sans qu’il la lui demandât. Puis, lorsqu’il se fut convaincu que Laure était engloutie dans la douleur du passé, & que volontairement elle se taisait sur tout ce qui pouvait y toucher, il désira qu’un heureux hasard amenât sous les doigts de sa femme la mélodie envolée, & il s’appliqua à provoquer cet heureux hasard.
Il poussait Laure au piarto où elle s’asseyait en esclave résignée & bien décidée ù ne jamais jouer un air qui pût être une occasion de reparler d’autrefois. Lorsqu’elle avait épuisé le répertoire ordinaire de ces sérénades intimes, Jean lui disait :
— Joue-moi une valse !
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Laure s’empressait de se rendre à cette invitation & exécutait la première valse qui se présentait à sa mémoire.
— Pas celle-là ! une autre!
— Laquelle ? répondait Laure patiemment.
— Celle que tu voudras ! la plus jolie que tu connaisses.
Dans l’idée de Jean, la plus jolie valse voulait dire pour sa femme : « Ma valse ; » il croyait l’expliquer assez clairement & se mettre du même coup en règle avec sa superftition d’artilte.
— Je ne lui aurai pas dit ce que je voulais, pensait Jean, & elle l’aura fait devinant que je le désirais.
Mais la pauvre femme l’eût-elle deviné, comme l'y poussait son mari, qu’elle n’aurait jamais pu se résoudre à jouer cette valse. Elle savait tant de gré à Jean de ne jamais ouvrir la bouche sur le passé! C’elt que Laure, élevée par madame de Barencie dans l’égoïsme, l’ambition & tous les sots préjugés de sa cafte, comprenait l’honneur comme il convient à une femme bien née. Épouse, elle n’eût jamais trompé Jean, car elle savait que le premier devoir de l’épouse eft de respecter le nom de son mari ; — veuve, elle avait voulu respeder sa mémoire & elle comprenait maintenant que, n’ayant jamais été veuve, son. second mariage était nul, & que par conséquent elle avait été la maîtresse du général & infidèle à Jean. Sur ce point délicat, elle ne voulait,
en aucune façon, composer avec sa conscience; elle n’admettait point que Jean fût responsable de ce qu’elle appelait sa faute ; & elle se demandait comment elle s’expliquerait plus tard avec sa fille, lorsque celle-ci aurait 1 âge de raison-.
Dans une pareille disposition d’esprit, madame Borel jouait toutes les valses à la mode, mais jamais celle que lui demandait implicitement son mari.
C’était devenu la gros«e affaire de la vie intime du musicien.
Il en parlait sans cesse à Tancrède Desjardins. Le troubadour, bien qu’il eût engagé sa parole, fut tenté cent fois de parler en secret à madame Borel. Mais' il prenait tant en pitié le martyre de cette pauvre femme, il lisait si clairement dans son âme, il respectait si pieusement cette viCtime de l’un des plus honorables préjugés sociaux , qu’il se fût coupé la main plutôt que de lui causer la moindre peine.
Tancrède Desjardins était d’ailleurs placé dans une alternative difficile : il devinait que tout ce qui pouvait donner une satisfaction à Jean devait désespérer Laure.
Lorsque son ami revint à la charge, Tancrède, qui était déjà de retour du voyage aux illusions poétiques, l’avait queftionné prosaïquement sur la façon dont s’était opérée sa réunion avec Laure & sa fille. Prosaïquement, il lui avait expliqué que le
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malentendu qui les avait séparés autrefois exiftait encore.
— Entre mari & femme, lui avait-il dit, il ne doit jamais y avoir l’épaisseur du plus petit secret. Intérêts communs, peines & joies communes, voilà le programme des unions vraiment heureuses. Ta femme a le droit de se croire malheureuse par sa faute; toi-même, tu peux rejeter sur elle les premières causes de vos infortunes; il faut que désormais pas un nuage n’exifte entre vous. En une heure confessez-vous mutuellement, & commencez par des aveux mutuels une vie nouvelle que vous ferez calme & prospère si vous le voulez. Il en eft temps encore, mais plus vous attendrez, moins vous aurez de facilité à aplanir les oblïacles qui vous séparent aujourd’hui.
Le conseil était sage; mais, pour le suivre il eût fallu que Jean fût un homme, il eût fallu aussi que madame Bord consentît à envisager humainement les singularités de sa vie.
Le troubadour, qui se trouvait être le plus raisonnable de la bande, rencontra chez Jean une résiftance formelle & entêtée à toute explication conjugale dans laquelle il pût être queftion, peu ou beaucoup, du passé.
Lorsque le fantôme de la valse vint réhabiter le cerveau malade du musicien, Tancrède fit de nouveaux efforts pour le déterminer à entrer dans les chemins pratiques. Jean s’y serait probablement
refusé aussi énergiquement, si un événement, auquel il eût dû s’attendre depuis longtemps, n’était venu forcer sa volonté.
Tandis qu'il résiliait à toutes les sollicitations de son collaborateur, tandis qu’il se promettait de ne plus travailler pour le théâtre, la direction de l’Opéra- Comique changeait & arrivait de mains en mains dans celles d’un imprésario original, qui entendait protéger les jeunes gens.
Il avait repêché dans les cartons de ses prédécesseurs le manuscrit & la partition du Faux Espagnol ou Marine & Cavalerie , &, sans se préoccuper de la date de la réception de cette oeuvre, il l’avait mise en répétitions, se disant qu’il encourageait certainement un homme jeune, puisque la musique était d’un prix de Rome.
Un matin donc, Jean Borel, prix de Rome, reçut un petit billet qui courait sans doute après lui depuis quinze jours; il lui annonçait que l’étude de sa pièce commençait, qu’elle allait être poussée avec activité, & qu’en conséquence il eût à passer au secrétariat du théâtre le plus tôt possible.
Le premier mouvement de Jean Borel, après la ledure de la lettre du diredeur de l'Opéra-Comique, fut de ne point bouger & de laisser les répétitions marcher sans s’en occuper. Mais cette indifférence ne faisait point le compte du troubadour. Tancrède Desjardins, depuis huit ans, vivait sur le succès certain mais futur de son fameux libretto. Depuis
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huit ans, il assommait tous ceux qui l’approchaient de cet opéra-comique, qui était devenu légendaire dans son entourage. On avait fini par ne plus prendre au sérieux ses longues conversations sur ce sujet rebattu, & ses amis les plus intimes l’avaient surnommé le Faux Espagnol. Dans quelques cercles de littérateurs, on ne le connaissait même plus que sous cette appellation, & les petits journalilles bien informés d’alors avaient imprimé qu’elle lui avait été donnée à cause de son faux air caltillan.
Tancrède faillit perdre la raison lorsqu’il apprit par Jean qu’ils étaient enfin entrés en répétitions. Ce fut un déluge de queltions, une avalanche d’exclamations.
— Sommes-nous bien montés? Qui joue d’Artimont? Les coltumes seront-ils exacts?
— Mais, fit Jean, je n’en sais pas plus que vous.
— Comment, vous n’avez pas encore été remercier cet excellent directeur, ce phénix, ce grand cœur?
— Non! & si je vais le voir, ce sera pour lui aemander d’ajourner indéfiniment la première représentation.
— Vous ne le pouvez point! répliqua vivement Tancrède.
— Et pourquoi ?
— Pourquoi? parce que l’œuvre n’eft pas de vous seulement, elle eft un peu de moi, mon cher Jean, & je tiens à ma part de gloire & de célébrité.
— C’eft vrai! fit Borel; mais si je vous priais inftamment de la sacrifier par affection pour moi, me refuseriez-vous?
Le troubadour réfléchit un inftant, puis résolument il répondit :
— Certainement.
— Ah! dit simplement Jean.
— Cela vous étonne, cher ami, & cela, peut-être, vous fait douter de mon amitié pour vous. Eh bien ! vous avez tort; je professe pour vous & les vôtres un dévouement qui ne se démentira jamais. Pourtant je ne crois pas devoir m’immoler aujourd’hui à un caprice inexplicable de la part d’un artifte.
— Ma résolution n’en elt pas moins irrévocable! fit Jean, mais cette fois sèchement. Je ne crois pas mon opéra assez bon pour être joue & je ne veux pas qu’il soit joué. D’ailleurs, vous le savez aussi bien que moi, je n’ai pas retrouvé encore la valse de l’ouverture.
— Mais puisque votre femme la sait par cœur, nous pouvons la lui demander. Elle ne....
— Jamais! interrompit Jean, jamais!
— Lui avez-vous dit que votre opéra allait être joué?
— Non.
— Et vous comptez ne pas le lui dire?
— Certes.
— Alors vous pensez qu’elle eft devenue indifférente à vos succès? Elle qui ne songeait autrefois
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qu’à vous voir célèbre, qu’à entendre votre nom acclamé par la foule; vous supposez que cela ne sera point une consolation pour elle de savoir qu’enfin l’on vous rend juftice, & que le moment n’eft pas loin où la gloire vous payera d’un seul coup vos travaux & vos douleurs !
— Il eft trop tard.
— Ah! reprit alors Tancrède perdant toute patience, il n’eft jamais trop tard,& il faut que vous secouiez la torpeur qui vous envahit. Tenez, Jean, continua le troubadour, permettez-moi de vous parler franchement une fois, dussé-je pour cela me brouiller avec vous. Vous êtes malheureux, parce que vous & votre femme vous ne méritez pas d’être heureux! vous n’avez jamais eu le courage de regarder la vie sous son véritable aspeét : la nécessité! Vous vous êtes forgé sans cesse des chimères, des idéals irréalisables; vous avez chassé sans cesse l’oiseau rare, l’oiseau introuvable, & jamais vous n’êtes tombés d’accord. Votre femme voulait la gloire, vous lui avez donné la médiocrité; aujourd’hui vous intervertissez les rôles, & vous supposez que la médiocrité & le silence lui plaisent. Votre femme ne doit vouloir que ce qui peut faire votre bonheur, & si en ce moment même elle redoute que le succès vienne remettre en lumière vos aventures passées, c’eft à vous à lui faire comprendre que le succès peut seul les faire oublier; le succès, c’eft le feu qui purifie tout, c’eft l’auréole qui sanctifie tout.
Tant que vous serez Jean Borel, l’obscur maître de piano, l’organifte oublié d’une petite église de Paris, vos aventures pourront paraître extraordinaires, inadmissibles, en dehors de toutes les règles des bienséances morales; mais du jour où vous deviendrez un maître de l’art, elles compléteront votre personnalité, elles l’affirmeront, elles vous créeront une attitude, elles doubleront votre succès & votre réputation. Eft-ce que le monde ne pardonne point tout à l’artifte qu’il aime? eft-ce que la morale eft la même pour les gens de talent & pour les gens du commun? Soyez artifte, Jean! soyez grand artifte, & vous serez heureux !
— Eh bien! répondit Borel à moitié convaincu, chargez- vous de parler à Laure, & je ferai ce qu’elle décidera.
Ce n’était pas une petite ambassade que celle dont s’était chargé Tancrède Desjardins. Les hasards de la vie, en broyant la vanité & l’ambition de madame Laure Borel, n’avaient point assoupli la fierté de son âme.
Laure qui, dans la lutte, avait cédé presque sans résiftance à sa mère, qui n’avait retrouvé son courage que pour sauver sa fille, demeurait plus entière, plus elle-même que son affaissement physique n’eût permis de le croire; tandis que Jean avait dépensé toutes ses forces dans le temps rapide qui s’écoula entre la première rencontre qu’il fit de sa femme à Bruxelles & son duel avec M. de Mer-
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curey, Laure conservait encore quelques ressorts secrets de race & de fierté.
Tancrède Desjardins comptait bien les faire jouer & rallumer l’étincelle d’oü devait jaillir la flamme avec laquelle il voulait réchauffer deux âmes glacées & presque éteintes:
11 prit le taureau par les cornes, bravement, sans réticences, en homme résolu & qui veut vaincre :
— Votre lille a maintenant douze ans, dit Tancrède à madame Borel; & il faut songer que, dans six ans, elle sera bonne à marier. Vous n’avez pas de fortune; Borel ni vous n’attendez rien de successions à venir; l’avenir joint au présent égale zéro : si vous reliez toujours dans la retraite , lorsque viendra le moment d’établir Espérance, vous n’aurez pas de quoi lui acheter un trousseau.
— J’y songe tous les jours, répondit madame Borel.
— Eh bien! fit le troubadour, si vous y songez tous les jours, vous êtes parfaitement préparée pour comprendre ce que j’ai à vous dire.
— Ah ! répliqua Laure inquiète, vous avez à me parler?
— Oui, & de choses sérieuses.
— De la part de.... Jean?
— Oui, de la part de Jean, & je regrette qu’il ne m’ait pas chargé plus tôt de vous entretenir du sujet qui m’amène.... rien ne vous séparerait plus.
— Rien ne nous sépare, dit vivement madame
Borel, rien, je vous jure; j’aime mon mari & mon mari m’aime.
— Si rien ne vous sépare, tant mieux! Cependant, je sais, — & je Vous demande bien humblement pardon de m’être mêlé de cela, — je sais que jamais vous ne vous êtes expliquée avec Jean sur les années de votre séparation.
Madame Borel essaya d’interrompre le troubadour par un gefte suppliant ; mais lui, n’v prenant garde, continua :
*— Je sais que, timidité d’un côté, honte de l’autre, vous vous êtes rejoints sans confiance, sans fran chise, sans pleurs & sans pardon; je sais que vous passez encore une fois à côté du bonheur, & que, sans une circonllartce fortuite qui m’oblige à vous entretenir de vos affaires, vous pourriez relier encore dix ans à côté de Jean sans que l’idée vous vienne à tous les deux de pleurer ensemble sur le passé & d’espérer ensemble dans l’avenir. Si je vous ai parlé de votre fille, c’eft qu’elle ell le seul lien par lequel désormais vous & Jean devez être unis. Si vous avez l’un ou l'autre quelque chose à vous reprocher, regardez Espérance, & sur-le-champ vous oublierez. Espérance doit être tout pour vous. Vous n’avez plus qu’une joie sur la terre : c’elt de travailler pour elle & de faire tout pour quelle soit plus heureuse que vous ne l’avez été.
— Qu’elt-ce que Jean exige de moi? fit résolument madame Borel.
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— Jean va faire jouer son opéra sous peu de jours,
Laure pâlit légèrement, ses yeux s’animèrent, tandis que Tancrède hésitait à finir sa phrase.
— Et il désirerait que vous consentiez à jouer sur le piano la valse de son ouverture....
— Jamais ! interrompit aussitôt madame Borel. Jamais! non ! continua-t-elle avec exaltation. Non, jamais! Je l’ai chassée de ma mémoire, je ne la sais plus, je ne veux plus la savoir. Ne me parlez pas de cette valse, si vous ne voulez pas que je devienne folle. Ne m’en parlez plus, je vous en prie à deux genoux, & faites que mon mari ne m’en parle point. Faites qu’il abandonne ses idées de théâtre; faites qu’on ne joue pas son opéra. Au nom de ma fille, au nom de l’amitié que vous nous avez toujours portée.
Et Laure se mit à sangloter comme un enfant.
Ce fut la dernière preuve d’énergie qu’elle donna.
Le Faux Espagnol ou SMarinc & Cavalerie fut représenté au théâtre de l’Upéra-Comique pour la première & la dernière fois le i5 juillet 1 83 5. Le poème fut sifflé, la musique ne fut point écoutée jusqu’au bout, & le rideau tomba avant que la flamme de d’Artimont eût été couronnée.
Jamais Laure ne connut la chute fatale de l’œuvre sur laquelle elle avait hypothéqué pendant plusieurs années son bonheur. Jean & Tancrède la lui cachèrent avec soin. D’ailleurs, l’intelligence de la
pauvre femme baissait tous les jours , & lorsqu’en 1 85 5 son mari, lassé par la lutte, s’éteignit entre elle & Espérance, ses yeux n’eurent plus de larmes pour pleurer son compagnon de chaîne.
Jean avait succombé à la peine, mais au moins il mourait avec la seule consolation qui pût soulager son honnête cœur : il mourait laissant à sa femme une modelte rente dé quinze cents francs, amassée sou à sou & qui la mettait à l’abri du besoin. 11 mourait laissant à sa fille un état, celui de maîtresse de piano, qui pouvait la faire vivre honorablement. Il mourait enfin, après avoir noblement répare ses erreurs de mari & de père, & s’il n’avait pu vivre en artille, il avait du moins fini en homme de bien.