‹ La Galerie Campana et les Musées FrançaisChapitre 2 sur 24 · Reinach, p · texte numérisé non relu

Reinach, p

au musée de Cluny : l'article 2 du décret de Vichy autorisait le dépôt de doubles et d'objets inutiles au Louvre dans les « établissements de l'État ». Le reste de la galerie, soit 3aa tableaux, fut réparti entre les musées de province.

Quand on parle du démembrement des collections Campana, il faut distinguer. Parle-t-on des antiques, ou des peintures? Campana, comme tous ceux qui ont fait faire de longues fouilles dans des nécrojK)lcs, possédait une masse énorme d'antiquités insignifiantes : urnes cinéraires, poteries par myriades, assurément étrusques ou grecques, mais sans intérêt pour un musée comme le Louvre; s'il eût fallu les y exposer, elles auraient coûté en frais de vitrines beaucoup plus qu'elles ne valaient. De ces zyzr — i, Longpérier fit faire des lots qui sont allés dormir sur les rayons des musées de province. D'après ceux (pie nous avons examinés, nous nous sentons incapables de regretter pour le Louvre qu'il ait été débarrassé de ces encombrantes et ennuyeuses inutilités.

La question change si l'on parle des tableaux. Delacroix a dit l'essentiel là-dessus, dans une lettre adressée au secrétaire perpétuel de l'Académie «les Beaux-Arts, que publia le Journal des Débals du

(j novembre 186a :

La curieuse collection de tableaux italiens du inusée Campana a été, à mon gré, Jugés superficiellement et pOUI la pins grands partie condamnée par des personnes qui ne se sont pas suffisamment rendu compte de son importance relative et des lumières qu'elle donne sur les origines et les progrès des écoles italiennes. Cette instruction, qui ne pouvait jusqu'à ce jour se tSÛUVer nulle part à Paris, résulte de la juxtaposition des tableaux et des comparaisons qui «mi ressoi lent actuellement. En brisant leur ensemble et eu les adressant à des collections diverses, on aura détruit une réunion précieuse à ce point de Mie, sans enrichir notablement les collections dans lesquelles ils auront été se perdre.

Ceux des tableaux Campana qui furent, en 18G3, condamnés à la relégation provinciale n'avaient d'intérêt, pour la plupart, que comme pièces de série : il eut été instructif, si le Louvre ne pouvait les garder tous, de répartir ceux dont il se dessaisissait, en quelques grands ensembles, six ou huit au plus, formés l'un par les Giottesques, un autre par les Siennois, un troisième par les Ombriens, un quatrième par les Florentins du quattrocento, etc., et qui auraient été attribués chacun à l'un des plus importants musées de province : Lyon, Aix, Nantes, Dijon, Grenoble, Montpellier, Lille, Bordeaux. Au lieu de cela, on dispersa les 3aa numéros entre 67 musées. Ce fut plus qu'un démembrement, ce fut un émiettement.

La plupart des tableaux Campana étaient des triptyques archaïques 1; les parties de plusieurs de ces triptyques (panneau central, volets, pré-

P. PERDRIZET ET R. JEAN

délie), ne tenaient plus ensemble, avaient été disjointes, les charnières des volets étant tombées. De même pour des cassoni, pour des panneaux provenant de grands retables ou de boiseries à peintures. Des morceaux qui auraient dû être rapprochés avaient été séparés, déjà peut-être à Rome, quand la collection appartenait encore à Campana, ou dans les manipulations de l'envoi à Paris et de l'exposition au Palais des Champs-Elysées. D'autres disjonctions se produisirent au moment même de la répartition. Tel panneau à deux compartiments représentant en demi-figure saint François et un saint évêque (catalogue Cornu, n° 86) fut partagé entre le musée d'Autun et celui de Saint-Lô; tel triptyque (catalogue Cornu, n° 3 1 4) fut ainsi dépecé : le panneau central au Louvre, un volet à Toulouse, l'autre volet à Ajaccio. On va voir à qui paraît incomber la responsabilité de ces étranges procédés de répartition.

Il y a plus. Comme l'a dit énergiquement M. Salomon Reinach, « la dispersion des tableaux Campana a été une sottise, une vengeance mesquine, d'autant plus révoltante que les gens qui ont présidé à cette œuvre néfaste ne se sont pas donné la peine de publier des états de répartition avec renvois au catalogue italien de i858. Plus d'une fois, au cours de ces dernières années, on a annoncé la « découverte», dans un musée de province, d'une peinture italienne signée ou datée, qui, vérification faite, s'est retrouvée dans les Cataloghi Campana. En ce qui me concerne, » ajoute M. Reinach, « j'ai eu souvent à répondre à des demandes de connaisseurs qui voulaient savoir ce qu'était devenu tel tableau autrefois chez Campana; j'ai toujours eu honte d'avouer qu'il n'existe aucun registre auquel on puisse se reporter pour obtenir un pareil renseignement. »

Le Louvre avait donc été obligé, bon gré mal gré, de garder non pas 97, mais 3i3 tableaux Campana; ils avaient été exposés dans les salles de la Colonnade, qui furent inaugurées, ainsi que les autres salles du musée Napoléon III, le jour de la fête de l'empereur, le i5 août i863; un catalogue excellent, dressé par Reiset, avait été publié pour l'inauguration1 : les 3i3 numéros y sont réduits à 281, à cause de la réunion sous un seul numéro de plusieurs morceaux de la même main 2.

Neuf ans plus tard, l'effondrement du régime impérial allait per-

1. Notice des tableaux du musée Napoléon III exposés dans les salles de la Colonnade au Louvre, par M. F. Reiset. Prix : 1 fr. Paris, Charles de Mourgues, i863.

2. Le n° 1 13 (Saint Bernardin de Sienne, par Grivelli, aujourd'hui au Louvre) n'est pas un tableau Campana. il fut acquis directement par les soins de la Direction générale des Musées (Reiset, p. 54), non pas, comme le dit M. Reinach (p. 43), par l'Administration provisoire du musée Napoléon ITi.

LV GALFIUE CAMPANV ET I.F.S MI SÉES FRANÇAIS f)

mettre à Reiset d'expulser de son Louvre les tableaux qu'il n'y avait admis qu'à contre-cœur.

Le 8 juillet 1872, Jules Simon, minisire de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, signa l'ordre de répartir entre les musées de province un lot important de tableaux conservés pour la plupart dans les réserves du Louvre. L'idée devait venir du directeur dos Beaux- Arts, Charles Blanc, ou plutôt encore de Keiset. D'après le rapport de Blanc, inséré à Y officiel du 8 août, cet envoi était composé de 1,355 tableaux, dont

I 1 '|i formant l'excédent de la collection Campana »; entendez par là i.'ii tableaux pris parmi les >Si dont Reiset, neuf ans auparavant, avait dressé le catalogue. Cette fois-ci, ni l'Académie des Beaux-Arts, ni la critique, ni le public n'avaient été consultés; Beiset, caché derrière (maries Blanc, put, sans ■voir de compte à rendre à personne, satisfaire sa rancune. Le démembrement de i<S()n avait soulevé des protestations; celui de 1S72 n'en souleva point: <m avait alors trop d'autres soucis pour 1 Intéresser à cette vieille histoire.

Le démembrement de 1N-2 e<t plus regrettable encore que l'autre.

II dispersa aux quatre coins du territoire des tableaux d'une valeur généralement beaucoup plus grande (pie ceux qui avaient été dispersés en 18O2. Et réparpillemenl lut encore plus systématique. Blanc s'exprime ainsi dans son rapport : 0 Après avoir élé classés selon leur mérite par MM. les Conservateurs des Musées nationaux de concert avec nous, les tableaux ont été transportés du Louvre au dépôt de l'île des Cypncs, où ils ont subi un nouvel examen au point de vue de la distribution à faire. En même temps nous avons du étudier avec soin les catalogues de tous les musées'... Les musées de France ont été divisés en quatre catégories; aS-i tableaux ont été attribués aux collections de la première catégorie, qui sont aujourd'hui celles des villes ci-après nommées : Amiens, Angers, Besançon, Bordeaux, Caen, Dijon, Grenoble, Lille, Lyon, Marseille. Montpellier, Nancy, Nantes, Bennes, Rouen et Toulouse. Viennent ensuite aS musées de second ordre, auxquels sont réservés .'io.'i tableaux : ces musées sont les suivants : Aix, Ajaccio, Avignon, Bayeùx, Blois, Bourg, Bourges, Cambrai, Carcassonne, Castres, Chartres, Dôle, Douai, Epinal, Laon, Le Havre, Le Mans, Lons- le -Saunier, Moulins, Narbonnc, Nîmes, Orléans, Le Buy, Quimper, Tours, Troyes, Yaleneiennes et Vendôme. 3o5 toiles sont destinées pour les musées de troisième catégorie, et a5o pour 70 musées en voie de formation. ti Le rapport n'énumère pas les musées de la troisième et de la quatrième catégorie; la kyrielle en eut été curieuse. Il est remarquable que les musées de ces deux dernières catégories ont au moins aussi largement participé à la distribution des i4i tableaux Campana que les musées des deux premières.

I. Charles BltQO exagère. Il eûf été* bien empêché, en 187a, s'il eût été obligé d'étudier les catalogues de tous les musées de proviuce.

IO

P. PERDRIZET ET R. JEAN

On trouvera plus loin la liste, musée par musée, des envois de 1872. A moins d'être géographe, agent des postes, ou commis-voyageur, il est permis d'ignorer un certain nombre des localités qui y figurent.

Pas plus en 1872 qu'en 1862, aucun état ne fut publié de cette dispersion. 11 existe au Louvre, dans le cabinet du conservateur des peintures, un registre in-folio intitulé : Musées impériaux. Règne de Napoléon III. Peinture. Acquisitions et dons, où du n° 35o au n° 664 sont sommairement inventoriés les tableaux Campana entrés au Louvre en 1862; en marge, une main plus récente a indiqué, mais seulement pour un certain nombre d'entre eux, les musées de province où ils ont été envoyés ; avant le n° 35o, on lit une note marginale que voici : « 14 1 tableaux de cette collection ont été remis à la Direction des Beaux- Arts pour les musées de province, en juillet 1872. »

Trois ans plus tard, on profita d'un nouvel envoi de tableaux en province pour continuer l'émiettement clandestin de la galerie Campana. Chennevières était directeur des Beaux-Arts, Reiset directeur des musées nationaux et Both de Tauzia conservateur des peintures du musée du Louvre. A notre estimation, 38 tableaux Campana environ durent, à la fin de 1875 et au commencement de 1876, être envoyés dans les départements. Les archives du Louvre ne contiennent aucun état de cette troisième répartition.

Ajoutons, pour être tout à fait complets, qu'en 1903 un portrait de Marie de Médicis par Porbus (Cornu, n° 538, Reiset, n° 279) a été envoyé à Amiens1.

Il résulte de cet exposé que, sauf une centaine de numéros que le Louvre a bien voulu garder, cette vaste galerie Campana, qui contenait des documents si précieux pour l'étude de la peinture archaïque italienne, surtout pour les écoles ombrienne, siennoise et florentine, est aujourd'hui émiettée entre une centaine de musées provinciaux, qu'il n'existe aucun document imprimé et qu'on ne connaît aucun document manuscrit qui indique où se trouve aujourd'hui chacun des 646 tableaux Campana. Les tableaux n'ont pas été donnés aux musées de province, ils y sont seulement déposés, ils sont toujours la propriété de l'État 2 ; donc le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts n'a pas cessé d'en être responsable ; mais s'il prenait fantaisie au ministre de s'enquérir de ces tableaux, il ne pourrait savoir où ils sont.

Ce qui est plus fâcheux, c'est que les travailleurs ne soient pas mieux renseignés que le ministre responsable. L'un de nous, l'an

Page 1