LA RUE SANTERRE
M. Adrien Hébrard conte volontiers, comme il sait conter, l’histoire d’un bonhomme octogénaire, qu’on se montrait, dans les faubourgs de Toulouse, pendant les dernières années du règne de Louis-Philippe. Ce vieillard, hébété et titubant, inspirait à la foule un attendrissement mêlé d’horreur. On l’appelait « le vieux tambour ». La tradition voulait qu’il eût fait partie, le 21 janvier 1793, de l’équipe de Santerre. Etait-ce d’une exactitude absolue ? Toulouse a toujours été une ville délicieuse qui se plaît, comme l’Athènes de jadis, à entretenir des légendes plus aimables et plus vraies aussi que la vérité ; on y honore la poésie plutôt que la critique des sources. Peut-être le prétendu survivant de la Terreur, qui réchauffait son agonie rhumatisante au soleil du quai de Saint-Cyprien, n’avait-il jamais vu Paris ni battu la caisse, ni rien accompli jamais que de parfaitement, innocent. Bon gré mal gré, il symbolisait, en bonnet de coton, une des plus sombres tragédies de l’histoire : il incarnait l’exécution de Gapet. En février 1848, quand arrivèrent à Toulouse les nouvelles de Paris, quelques jeunes gens d’opinions avancées vinrent trouver le vieux tambour. Il était assis sur le pas de sa porte, suivant les passants d’un œil saqs regard. Quelqu’un, se faisant avec les deux mains un porte-voix, vociféra dans l’oreille du doux absent :
(( Père Baptiste, nous avons la République ! » Le vieillard sembla s’éveiller de sa torpeur coutumière. Il eut un sourire d’extase et, les yeux levés au paradis du souvenir, il murmura avec une joie gentille : « Jésus ! où est la guillotine ?... » Ce fut la dernière vision du vieux tambour. Désormais, il pouvait mourir. S’il avait su le latin, il aurait cité les paroles de Siméon : N une dimittis servum tuum , Domine ! Il passa de vie à trépas dans ce songe de fraternité.
Il serait désastreux d’apprendre que cette anecdote est irréelle, d’abord parce que M. Hébrard cesserait dès lors de la raconter ; ensuite parce qu’il faut, pour bien comprendre les passions d’autrefois, entretenir le culte des erreurs abolies. La psychologie historique est faite d’un respect, résigné et averti, à l’égard des préjugés populaires. Pourquoi le vieux tambour toulousain m’est-il revenu à la mémoire quand j’ai appris que le Conseil municipal de Paris venait de débaptiser la rue de Touat, pour lui donner le nom de rue Santerre ?
Le souvenir de Santerre, aux yeux de beaucoup de personnes très sincères, apparaît sinistre et souillé de sang. Dans l’imagerie historique, le général de la garde nationale parisienne figure au pied de l’échafaud ; c’est l’homme qui vint prendre possession du condamné royal dans la prison du Temple ; le geste qui se fixe dans ce vitrail confus qu’on appelle l’histoire, c’est le commandement brutal, donné aux tambourinaires, de couvrir la voix de Louis XVI mourant. Pour les admirateurs comme pour les ennemis de la