‹ La galerie des bustes (volume 2)Chapitre 11 sur 19 · LA RUE SANTE R RE · texte numérisé non relu

LA RUE SANTE R RE

Révolution, Santerre reste l'homme de ce gestelà. C’est sa gloire et son opprobre.

Mais si vénérable que soit une erreur, il faut pourtant qu’il y ait, de temps à autre, une heure pour les reprises de la vérité. Cette question : « Santerre a-t-il commandé le roulement de tambours ?» a fait couler beaucoup d’encre. Un des écrivains qui connaissaient le mieux les hommes et les choses révolutionnaires, Louis Combes, l’a discutée jadis avec une méthode rigoureuse. Des revues spéciales l’ont souvent reprise. C’est là un de ces petits mystères historiques, irritants par leur obscurité même, dont on parlera toujours et qui jamais ne s’éclairciront. L’atmosphère du mensonge est épaisse et, quand il veut la percer, le « flambeau de l’histoire » vacille comme un lumignon. La plus récente opinion, et la plus plausible, veut que le fameux roulement ait été ordonné, non par Santerre, mais par le lieutenant général Berruyer, un vétéran de la guerre de Sept ans, qui, depuis 1792, commandait le camp sous Paris. Berruyer, le 21 janvier, avait toute la force armée sous ses ordres ; il était de service ; il a fait son métier, voilà tout. Et c’est Santerre que la postérité rend responsable, selon les lois de la justice immanente.'

Pauvre Santerre ! n’en déplaise à la légende, ce fut un des hommes les plus inoffensifs de son temps. Il mérite vraiment d’être protégé contre sa propre gloire, pour avoir fait souvent du bien, et toujours le moins de mal possible, avec une fonction et dans des circonstances qui eussent néronisé bien des gens. Il faut savoir déchirer l’image d’Epinal qui le représente comme une brute débraillée et sanguinaire. C’était un bourgeois, très bourgeois, muni de bonnes études

classiques, qui aimait les chevaux et les beaux habits ; un notable commerçant libéral, d’abord orléaniste tout au plus (comme tant d’autres, comme Danton peut-être), un gros brasseur, conciliant et généreux, qui laissait facilement boire les pauvres diables et ouvrait ses magasins, les jours de disette. Pendant les émeutes du faubourg Saint-Antoine, au pillage de la maison Réveillon, il intervient comme un conciliateur ; il n’empêche rien, parce que rien ne s’empêche dans ces journées-là, mais son rôle est alors celui d’un bon patron, légitimement populaire, qui connaît les ouvriers et leur parle en ami. Au 14 Juillet, il va voir prendre la Bastille, parce qu’il est du quartier ; étant collectionneur, il met quelques clefs dans sa poche ; étant hospitalier, il recueille les prisonniers ; étant marchand de bière, il abreuve les vainqueurs à ses frais. Il est patriote, il comprend la réclame, et ne voit pas grand mal à tout cela. En quelques jours, il devient un personnage local. Ce qui le métamorphosa en héros national, ce fut son goût du cheval et son faible pour les costumes voyants. Après la mort de Mandat, la Commune le nomma commandant des gardes nationales parisiennes. C’était son rêve. Depuis longtemps, du fond de sa boutique de brasseur, il enviait les beaux officiers de Royal-Cravate, qui passaient en caracolant dans le fauboug. Il négligea ses tonneaux et devint équestre.

Les Parisiens l’aimaient et lui obéissaient, à leur manière, en le blaguant un peu. On l’appelait le « général mousseux ». ; il laissait dire.

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Dans les mauvais moments, . il apparaissait entouré de son état major et faisait un speech, hué sympathiquement. On ne citerait pas une cruauté à son compte. Qu’il fût héroïque, c’est autre chose. Pendant les massacres de Septembre, il se créa un alibi ingénieux : il passait une revue à Versailles ; un général ne peut pas être partout à la fois. Qu’il ait été humain, bon garçon, point féroce, ami des solutions pacifiques, avec les meilleures intentions du monde, les témoignages contemporains le proclament. Au 20 Juin, quand les Tuileries sont envahies, il prend en pitié le petit Dauphin, qui sue à grosses gouttes sous le bonnet rouge : « Otez donc cela à cet enfant, s’écrie-t-il, vous ne voyez donc pas qu’il étouffe ! » Marie- Antoinette le récompensa d’un regard que Fersen eût payé de tout son sang. Marat n’aimait point Santerre et le dénonçait avec fureur. Il finit par être suspect et emprisonné. Enfermé aux Carmes, il consolait ses compagnons de captivité par sa bonne humeur et charmait Joséphine avec des histoires joyeuses. Ce gros vaniteux avait le cœur sur la main et point de rancune. 11 épouvantait, parce qu’il avait peur. La Révolution lui coûta la fortune et ses grandeurs éphémères ne lui profitèrent point. On avait tant bu de sa bière !

Il se trouvait dans la collection Chambry une pièce curieuse qui figura, en dernier lieu, dans la collection Alfred Bovet : c’est une lettre autographe de Santerre au premier consul, datée du 16 messidor an VIII (5 juillet 1800). Ce document est bon à relire ; il nous édifie sur la mélancolie des révolutions. Santerre écrivait à Bonaparte :

« Je vous ai offert en vendémaire an IV mes services ; vous ne les dédaignâtes pas. J’ai presque tout perdu au service de la République. Je ne

puis maintenant me passer de vous demander . une place. L’on m’a offert le traitement de réforme. J’avais alors de la fortune, je n’ai pas cru devoir être payé sans servir. Depuis l’on m’a interdit politiquement mon habitation du faubourg Saint-Antoine, ce qui m’a ôté mes ressources commerciales. » Dans cette lettre, où il y a de la simplicité et de la détresse sans honte, l’ancien commandant de la garde nationale demandait un traitement de réforme, si bn refusait , de l’employer. Une note de Bourrienne renvoie cette lettre au ministre de la guerre. Carnot écrivit ces mots : « Il a été fait un rapport aux consuls sur la réforme. » Santerre obtint une pension de 3.000 francs. Oublié, malade, rongé de procès, contraint de plaider contre sa seconde femme, il mourut misérablement en 1809. Il n’y eut que très peu de monde à l’enterrement de l’ancien roi du Faubourg.

Cela vaut bien une rue, n’est-il pas vrai ? Mais, oui ou non, Santerre a t-il commandé le roulement ? Résignons-nous à ne le savoir jamais. Etant donné le caractère de l’homme, nous proposerons volontiers une solution mixte du problème. Le maréchal Soult disait : « Quand je suis dans l’opposition, je passe pour avoir vaincu Wellington à la bataille de Toulouse ; dès que j'arrive au pouvoir, c’est Wellington qui m’a battu. » De 1793 à 1809, il a été vécu par les hommes seize années qui sont des siècles. Du règne de la Commune à celui de Napoléon, il y a seize gouffres de reniements, de repentirs et d’oubli. J’imagine que, suivant les circonstances et selon ses interlocuteurs, Santerre disait tantôt avoir couvert la voix de Louis NV1, tantôt n’être pour rien dans ce geste illustre. Il ne mentait pas :

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