LA RUE SANTERRE
il avait clans le souvenir des précisions successives.
San terre, c’est le bourgeois de Paris, avantageux, panachard, imprudent, prime-sautier, emballé et calculateur, aimant les décorations et les barricades, violent en paroles et débonnaire, qui parle de tout massacrer et porte son gosse sur son dos pendant les émeutes, le plus absurde et le meilleur fds du monde î Chacun de nous, en s’examinant bien, se découvrirait quelque chose de lui.
EUGENE SPULLER
Alors qu’il y a reprise du vieux duel entre l’Etat français et la papauté, il n’est peut-être pas inopportun de se souvenir de Spuller. Ce n’était pas du tout, avouons-le, un esprit dans le goût du jour. A vrai dire, il n’a jamais été à la mode d’aucun temps : c’est ce qui empêchera sa mémoire de se démoder. On chercherait vainement dans sa vie d’autres aventures que celles de ses idées. Les curiosités d’outre-tombe en seraient pour leurs frais ; point d’anecdotes à glaner, nul scandale. La seule dame que Spuller ait aimée le fixa pour toujours. Il a vécu maritalement avec elle, en parfait accord, de sa vingtième année au dernier soupir. Ils n’ont jamais fait parler de leur liaison. On ne sait d’elle que son nom de famille : elle s’appelait la Vérité. Ils se tutoyaient, comme un bon ménage.
Il était du peuple, et peuple jusqu’aux moelles. De son enfance campagnarde, avec des dimanches vagabonds dans la grasse Bourgogne, il tenait l’endurance et la bonne humeur. Il avait fait de l’existence un de ces apprentissages rudes et salubres où l’on échange des bourrades et des amitiés, a De quoi faire, comme disait Proudhon, crever cent fois un petit bourgeois élevé genti-
ment. » Mais, dès l’enfance, notons chez lui deux traits de caractère : quand le curé passait dans le chemin creux, il ne l’accompagnait point par* derrière d’une grimace mauvaise ; il ôtait sa casquette au maître d’école et dégringolait de l’arhre pour causer avec lui de la leçon d’hier. A la différence de ses condisciples, il n’avait ni peur ni méfiance de ces hommes graves. Il devait un jour faire son choix entre les deux, mais déjà il vénérait inconsciemment en eux deux magistratures spirituelles. Nous ignorons s’il a servi la messe; il l’eût fait sans hypocrisie, avec correction et gravité. A son banc de moniteur, il écoutait de toutes ses oreilles, tenait des cahiers exemplaires, faisait les belles réponses et raflait les bons points. On pressentait à Seurre que le fils du boucher deviendrait un monsieur qui lirait dans les livres. L’instituteur du bourg, Hippolyte Charlut, avait une âme chaude et l’esprit d’apostolat. Le magister et l’écolier se comprirent. Charlut soigna ce petit gars consciencieux qui était le plus sage élève de sa classe. Demeurer pendant une existence entière le plus sage de la classe, ce fut là tout Eugène Spuller.
De son origine plébéienne il garda toujours un air de terroir, l’allure paysanne et le parler brusque, avec un peu de cautèle rustique et toute la prudence des gens de la glèbe. « M. Gambetta et moi, répétait-il volontiers, nous avons la démocratie dans la tripe. » Sans être d’élégance académique, la définition mérite de rester. Spuller était des petites gens ; d aimait à se définir en parlant leur langage.
Comment son intelligence se forma-t-elle ? Etudiant en droit à Dijon, au lendemain du coup
EUGÈNE SPULLER
d’Etat, il fut assidu à ces cours des facultés impériales où la science était distribuée à petites doses par des maîtres épeurés. 11 fit des débauches de lectures et apprit l’histoire dans Michelet. Une mémoire merveilleuse, infaillible, comme on en a vu à très peu d’hommes, lui faisait de l’étude un plaisir. Ce cerveau, qui semblait lent, s’assimilait les nourritures intellectuelles avec une promptitude prodigieuse. A cinquante ans, il récitait, non sans coquetterie, des pages apprises par lui une fois pour toutes sur les bancs scolaires. 11 était classique dans le vieux style. Les humanités l’avaient enchanté. Son premier bréviaire républicain fut le Conciones. Ceux qui n’avaient pas bu à cette source, ou qui s’en étaient trop tôt sevrés, lui inspiraient quelque dédain. On lui a entendu dire de plus d’un collègue de la Chambre ou du Sénat, avec une ironie apitoyée : « Cet hommelà n’a pas lu Sophocle ! » Il avait la dévotion du savoir. Dans son esprit, spacieux et pourvu de rayons comme une armoire de ferme, les notions venaient se ranger en bel ordre, ainsi que des provisions -de ménage. Au fur et à mesure des besoins, il puisait dans cette réserve abondante. Ainsi nourrie, son intelligence demeura bien portante, constamment prête, résistante aux plus rudes tâches et capable de besogner sans trêve.
Orphelin, sans autre fortune- qu’un diplôme, il s’en vint à Paris et se fit inscrire au barreau. Au Palais d’alors on n’avait que deux emplois de son temps : plaider ou conspirer. Spuller tenait médiocrement à plaider et les occasions de le faire ne lui furent point prodiguées. Il était républicain de sentiment et de raison depuis qu’il avait l’âge d’assembler deux idées et de sentir. Les chansons de Béranger et les discours de La-
martine avaient bercé ses enthousiasmes d’étudiant. Il conspira. Mais il répugnait à la méthode qui conduisait à passer les nuits au violon, après avoir excité au mépris de ses devoirs un sergent de ville qui n’en pouvait mais. Il n’était pas l’homme des tapages nocturnes. L’opposition au despotisme ne lui apparaissait pas comme une espièglerie, mais comme une sorte de sacerdoce. Il fallait éclairer le cachot, y faire une aube. Gomment accomplir l’œuvre libératrice ? Par la parole et par la plume. La plurpe serait son outil. Dans un couloir du Palais, il rencontra la Parole même, incarnée dans un gros garçon exubérant qui avait l’odeur et les gestes du peuple. Spuller alla droit à Gambetta. « Que faites-vous de votre soirée? » • lui dit-il. En 1861, Gambetta n’avait pas grand’chose à faire de ses soirs, pas plus que de ses jours. Les deux nouveaux amis dînèrent ensemble ; à trois heures du matin, ils vaguaient encore bras dessus bras dessous, se grisant de projets et d’espérances. Ils ne se quittèrent plus de vingt-deux ans.
Il serait d’un lyrisme un peu puéril d’imaginer qu’à leur première rencontre ils se distribuèrent les rôles et conçurent leur avenir tout entier. Leur rêve de conjurés, bien que vaste, était confus encore. Si Gambetta n’avait déjà d’autre vocation définie que celle du premier rang, on l’aurait surpris en lui annonçant qu’avant dix ans il jouerait les Danton sous les yeux du monde. Spuller, de méditation plutôt pessimiste, croyait à la longévité de l’Empire. Cette promenade nocturne des deux stagiaires n’en est pas moins une date dans l’histoire du parti républicain. Heure solennelle où se fiancèrent la fougue et le bon sens. Peuf-être n’est-il pas mauvais de rap-
EUGÈNE SPULLER
peler à ces conjoints leur idylle au moment où ils font mine de divorcer.
Damiron disait de Royer-Collard qu’il avait, exercé la charge de « précepteur national ». La fonction de Spuller fut de diriger un bureau de sagesse publique. Devenu ministre, il eut à cœur d’aller au pays bourguignon rendre un hommage solennel à la mémoire d’Hippolyte Charlut. « Moi aussi, je suis un vieux maître d’école ! » répétaitil ce jour-là avec complaisance. Selon lui, la démocratie, promise à la maîtrise du monde, n’était pas encore en âge de régner seule ; toutesles minorités princières ont eu besoin d’une pédagogie. La charge d’instruire cette apprentie de la souveraineté revenait de droit au journalisme de doctrine, comme à certains prélats d’autrefois les préceptorats de cour. L’école ouverte par Spuller, à peu près désaffectée aujourd’hui, ne connut jamais l’encombrement. Il eut toujours un nombre restreint d’élèves. Mais le meilleur de tous a été son chef.
« Le Chef ! » — Ceux qui n’ont pas entendu prononcer ce mot-là par Spuller ne peuvent deviner ce qu’il y mettait d’orgueil et d’humilité. Quelqu’un crut pouvoir se permettre un jour devant lui d’analyser Gambetta et de le comparer. « Sachez bien, se fit dire cet imprudent, qu’il n’existe aucune commune mesure entre M. Gambetta et les hommes dont vous me parlez là ! Entendez-vous, je dis : aucune com-
mune mesure. C’était une créature incomparable, à laquelle personne n’a ressemblé. » Cela était dit presque rageusement, avec une sorte de piété
farouche. Etre admiré et aimé ainsi, c’est à l’honneur de hêtre exceptionnel dont la séduction pouvait s’exercer jusqu’à ce degré de magie. Plus encore peut-être à l’honneur de celui qui savait mettre tant de fierté dans l’obéissance et sa joie la plus haute à servir.
On se méprendrait étrangement sur le caractère de cette amitié si l’on imputait à Spuller le rôle d’un séide et d’un subalterne. Même aux heures rayonnantes des deux dictatures, il eut toujours en face du chef non seulement son franc-parler, mais des rudesses, et des bouderies, et des coups de boutoir. Jamais une parole de courtisanerie ne sortit de sa bouche. Ces deux hommes avaient besoin l’un de l’autre; chacun d’eux ne donnait toute sa valeur qu’en s’appareillant.
On le verra bien, aux heures tragiques. Il n’y avait que trois places dans la nacelle de YArmand-Barbès : celle de Gambetta, celle de l’aéronaute, plus une troisième au choix du tribun. Entre tous les amis qui le sollicitaient, Gambetta sans hésiter désigna Spuller. A l’usine de la Villette, tandis qu’on gonflait l'aérostat, un professionnel de la plaisanterie, s’étonnant de voir la corpulence de Spuller associée à cette aventure aérienne, eut ce mot : « II fournit le lest. » Cet homme d esprit ne savait pas si bien dire. La dictature de Gambetta était lestée : on pouvait commander le « lâchez tout ! »
Ge que fut Spuller à Tours et à Bordeaux, sans fonctions, sans titre, sans galons, sans phrases, sans chimères, sans défaillance, on commence à l’oublier parmi tant de choses que l’on oublie. Dans la tragédie de la défense nationale ce confident eut l’âme héroïque. On ne
EUGÈNE SPULLER
sait pas assez non plus ce qu’il fut au lendemain de la Commune, à l’heure où il n’était pas impie de désespérer.
Nos instituteurs qui aiment les lectures politiques devraient apprendre par cœur les lettres adressées de Rome et de Sombernon par Spuller au retraité de Saint-Sébastien, qui peut-être alors doutait de tout, et de tous, et de lui-même. La mémoire de Gambetta a le rare privilège d’avoir désarmé les colères. Ce qu’il y eut en lui d’excellent appartient à tous. L’esprit de parti fait silence autour4 de cette figure nationalisée. Ce qui survit de Gambetta dans l’estime publique, c’est, après avoir aimé farouchement la patrie comme il faut l’aimer, d’avoir été une force de concorde. Vivre d’une vie plus large que celle d’une secte, vouloir qu’il y ait dans la politique de l’air respirablo pour tous, accroître son âme avec. sa fortune, ne rien haïr que la haine, situer le pouvoir sur la hauteur, voilà ce qu’il voulait; c’est là ce que nous aimons et pleurons en lui. Ce programme, qu’il nous faudra reprendre sous peine de périr, a été dicté par Spuller. Gambetta en portait en lui la vertu; mais, sans la donneur de bons conseils, qui sait si cette vertu eût jailli si haut ?
Qu’on songe un instant à la posture qu’avait Gambetta devant l’opinion publique, pendant sa retraite de Saint-Sébastien. C’est l’heure de l’ingratitude et de la calomnie. La dictature de Bordeaux est tombée de toute la hauteur de ses espérances, les ruines de Paris fument encore. Suspect aux violents, honni des conservateurs, chef sans état-major et sans armée, Gambetta a dû se mettre en sommeil. Thiers vient de le dis-
LA GALÈTtlE DES BUSTES
qualifier du haut de la tribune, en le traitant de fou furieux. Le vaincu a bondi sous l’injure. ! C’est alors qu'une lettre lui arriva de Sombor- . non, où il lit ces mots : a II faut pardonner à j M. Thiers. » L’ami de là-bas souffre, lui aussi,
« de cette outrageante injustice ». Mais ce jeune sage de trente-trois ans a appris de bonne heure qu’il faut endurer beaucoup dans la vie publique ; et que l’occasion de gouverner les hommes n’a jamais le caractère d’un don gratuit. « Songe que tu as devant toi, avec un passé déjà glorieux, mais livré aux disputes des hommes, un avenir dont tu dois compte à ton parti. » Deux jours se passent, et c’est une nouvelle lettre, où il y a plus d’air encore de prophétie : « Je vais plus loin. J’estime que nous devons tenir pour avantageux le langage tenu par M. Thiers. Il nous impose la modération d'attitude et de conduite qui, suivant moi, doit être le fond, la trame même de la politique à suivre. Plus on aura été violent .avec toi, plus il te sera facile d’être modéré. » Et toute cette prédication affectueuse se résume en cette phrase où ce qu’on appellera, faute de mieux, Lopportunisme, est contenu tout entier : « Il ne s’agit plus de renverser un gouvernement, il s’agit d’en fonder un. »
Spuller avait pris, à la lettre et dans son esprit, le défi de Thiers aux partis qui se disputaient la France : « Au plus sage ! » Le bon écuyer avait remis en selle le paladin désarçonné, rassemblé les tronçons de la lance et fourbi l’armure; il sondait la route d’un regard qui distinguait dans la nuit. On pouvait repartir. , Plus modestement monté que son chevalier, il chemina dès lors aux côtés du maître. Il avait
EUGÈNE SPULLER
mesuré l’étape et marqué le but. Il suivait. — N’est-ce là que suivre ?
Tant que vécut le chef, il suffit à l’orgueil de Spuller de triompher dans la gloire d’un autre. La lutte ne lui était que plaisir. Il y allait de bon cœur, ne répugnant à aucune consigne, revendiquant les corvées, recevant des coups, maugréant parfois, espérant toujours.
A la mort de Gambetta, les individualités qu’il avait groupées- autour de lui, sentant qu’elles avaient perdu beaucoup de leur raison d'être, en conclurent généralement qu’elles dérogeraient désormais en se disciplinant. Spuller, lui, ne se subordonna plus, mais il se disciplina toujours. Il vécut dès lors en état de veuvage et porta un deuil qui ne drapait point. Le Cœur n’y était plus. L’esprit demeura le même, avec quelque chose d'attristé et de craintif; son optimisme avait été mis au tombeau.
Il fallut alors que ce grand second rôle consentît à paraître au premier rang. La nécessité d’agir par lui-même et de combattre à visage découvert lui fut imposée, alors qu’il venait de perdre le goût amusé de l’action. Une carrière toute nouvelle commençait pour lui. En 1883, il dut, en qualité de rapporteur du budget des affaires étrangères, prendre parti dans la question de l’ambassade française auprès du Vatican. Debater de réunions publiques facile et disert, conférencier abondant et sûr de lui-même, Spuller avait de la tribune une peur maladive. Un spasme de timidité physique le paralysait. Ce conflit de parole, annoncé depuis quelques
jours, était presque un début pour le vétéran. L’orateur malgré lui commença d’une voix sourde, un peu étranglée : déjà quelques camaraderies bienveillantes escomptaient un désastre. Au bout de quelques minutes, il était écouté. -I Il parla, sans apprêts, sa langue naturelle, celle de la philosophie pratique et de l’expérience. Le contraste entre l’allure un peu empêchée de l’orateur et l’indépendance de sa thèse força l’auditoire au respect. Peu à peu, le ton s’éleva, la parole se fit libre; toute l’idée surgit dans sa sincérité courageuse. On l’acclama. Il me semble le voir encore, pendant l’ovation qui le saluait, cramponné à son banc, de l’air d'un homme qui vient de retrouver la terre ferme après une orageuse traversée. Du mal de mer il ne lui restait plus qu’un peu de pâleur. Ce succès, qui n’était que la manifestation éclatante d'un mérite dont la preuve n’était plus à fournir, sembla dans les couloirs une révélation. « Il a parlé comme un grand orateur ! » disait quelqu’un, non sans un peu de mélancolie. L’évêque Preppel ajoutait :
« Et comme un homme d’Etat. » Il avait parlé surtout sous la dictée d’une grande conscience.
Il fut ministre, comme les autres. Dans les deux départements qu’il dirigea, on le regrette encore. Il faisait plutôt du pouvoir un poste d’observation. Le travail administratif, immédiat et bousculé, choquait ses habitudes d’enquête scrupuleuse et de décision réfléchie. Résoudre sur-le-champ une question, dont l’existence lui était révélée à la minute même, lui paraissait quelque chose d’absurde et d’un peu coupable. La mesquinerie du labeur quotidien répugnait à ses habitudes d’idéalisme. Une affaire administrative, c’est, dix-neuf fois sur vingt, l’aventure
jtXüE.XL SPULLER
d'un monsieur qui, s'étant placé au cœur de l’univers, préfère ne pas renoncer à ce poste central. L’art d’administrer consiste, ou peu s’en faut, à épuiser à l’égard de ce personnage toutes les ressources du génie de persuasion, à lui expliquer jusqu’aux dernières limites de la patience humaine les beautés de l’intérêt général, à ne se fâcher jamais contre lui, à lui sourire, puis, quand tous les procédés de mansuétude ont été reconnus vains, à l’expulser etiam manu militari , avec un minimum de douleur pour lui et de scandale pour le public. On voit que ce n’est pas une tâche des plus difficiles, en théorie du moins. Le bon Spuller, habitué à remuer des idées, n’aimait guère à déplacer des hommes. Il était malaisé et hasardeux de lui arracher une décision. Quand il voyait entrer dans son cabinet un chef de service armé d'un dossier menaçant, il l’accueillait d’un coup d’œil où il y avait de l’affection, de la méfiance, de la ruse et de l’ironie. « Qu’est-ce que vous avez encore là, monsieur ? » grognait-il. Il se carrait dans son fauteuil, le front plissé, les sourcils froncés sur le regard malicieux et pénétrant. On s’exécutait, un peu confus d’être métamorphosé en solliciteur. M. le ministre écoutait, cordial et gouailleur. Quand l’heure de la résolution avait sonné, il prononçait d’un ton énergique ces mots retentissants : « Nous verrons cela ! »
Après quoi, il vous invitait à dîner.
Le véritable fauteuil ministériel de Spuller était devant la table de rédaction de la République française. Pour ce grand professionnel de
la copie, les honneurs publics n’étaient qu’inter' mèdes et distractions. Depuis le Nain jaune , l'Europe et le Journal de Paris, il enseignait par la plume. Tout d’abord, il écrivit pour vivre.
« Le journalisme m’a permis, très jeune, de gagner, mon pain », répétait-il orgueilleusement, il avait en effet réalisé, dans la presse du second Empire, le prodige de vivre de sa prose. L’apprentissage était austère dans les journaux sans cautionnements. Sous couleur de littérature et de philosophie, il fallait prêcher la bonne doctrine au nez du parquet. A ce jeu périlleux on apprenait la prudence et la courtoisie. Spuller prit ainsi l’habitude de la polémique d’idées pures et se fit une manière qu’il lui fut impossible de modifier. De ses fréquentations intellectuelles au pays des ombres il tenait le goût des idées générales, de la recherche spéculative, des déductions bien conduites et de la belle ordonnance du discours. Il voulait à la raison raisonnante un certain langage et des allures, hors desquels il la jugeait en péril de se compromettre. Au plus fort de la lutte, il observait une tenue rigide qui détonnait dans le débraillé des conflits.
Etait-ce un écrivain que cet homme qui a tant écrit ? Eut-il un style, ou, comme on disait hier, une écriture ? Il ne se piquait pas de virtuosité dans les mots. Sa partie n’était pas celle du ténor. Il se jugeait lui-même avec une modestie confite en finesse. « M’aura-t-on assez répété, s’écriait-il, que je n’ai pas de talent ! C’est entendu, je n’en ai pas. Que veut-on que j’y fasse ? » Cela dit, il haussait ses fortes épaules et se remettait à la table de travail devant la feuille blanche qu’il couvrait, posément, patiem-
EUGÈNE SPULLER
ment, de lignés sans ratures. Ce n'était pas un artiste des phrases que ce tâcheron toujours dispos. Il savait sa langue pour l’avoir apprise aux bonnes sources; il avait le sens du mot juste, la période facile, et s’il le fallait, de la chaleur; il n’a pas écrit une ligne dont il soit possible de se moquer. Mais à ce style sans reproche manquait peut-être le je ne sais quoi qui vivifie, la flamme bleue. C’était très bien, rien de moins, ni rien de plus. Il souffrait aussi peu que possible de ce verdict. Ce laboureur ne prétendait point à des succès de jardinier. Il écrivait simple, comme il vivait simple et s’habillait; il n’y avait pas plus d’épithètes rares dans son encrier que de cravates voyantes dans sa commode. Il n’eut jamais besoin d’aucun luxe.
Son mérite était impersonnel. On vit clairement quel idéal il faisait de la presse, quand se fonda la République française . Il insista pour que l’anonymat fût imposé aux rédacteurs de la première page. Il entendait signifier ainsi aux vanités individuelles qu’elles devaient céder le pas à l’intérêt collectif du parti. Aux époques organiques on procédait de la sorte pour élever les monuments durables, cathédrales ou doctrines. Spuller fait songer à ces artisans de Vopus francigenum qui ont travaillé à tous les étages de l'édifice et dont pas une pierre né porte le nom; il a été partout et nulle part dans le chefd’œuvre.
Il y gagna en autorité tout ce qu’il perdait en prestige. Les grandes réputations de presse ne se fondent point sans quelque tapage. Chateaubriand, Benjamin Constant, Paul-Louis Courier. Proudhon, Veuillot, Edmond About, Weiss eurent, chacun à son heure, l’art savant de scan-
daliser. L’opinion leur sut gré de l'avoir bousculée derrière l’éventail. Spuller n’avait pas ces audaces galantes. L’esprit dont il fut le plus dépourvu fut celui de la fantaisie,. Sa carrière aura été sans gentillesse. C'était un rude troupier dans l’étape, et solide, et dur au mal, qui portait souvent le sac des autres. Tout le monde n’est pas dans la musique.
Nul n’était pourtant plus sensible aux beautés du style et n’admirait plus sincèrement le génie d'autrui. Au Journal de Paris , il avait vécu côte à côte avec cet artificier éblouissant qu’était J. -J. Weiss Autour du fardeau que portait Spuller, les métaphores de Barbey d’Aurevilly caracolaient. On vivait là dans une atmosphère saturée d’esprit français. Spuller, qui ne tirait pas de fusées, aimait à voir celles que lançaient les amis s’épanouir au ciel en grappes de lumières. Il était bon public pour les divertissements dont il n’usait pas.
Ses dons à lui, c’étaient la loyauté intellectuelle et le perpétuel effort pour comprendre. Situant naturellement les hommes et les choses dans l’histoire, il fréquentait de préférence le passé pour avoir dans l’esprit plus d’avenir. Il a réuni ses meilleures pages sous ce titre : Figures disparues . On’ voit bien, en les relisant, à quel point il a disparu lui-même et combien il fut un homme autrefois.
Une des premières études critiques de Spuller fut publiée en 1865, dans le Nain jaune, au lendemain de la mort de Dupin. Lrhomme qui venait de disparaître était en exécration aux ré-
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publicains. Hugo, dans les Châtiments , l’avait couvert d opprobre. Mais' le poète avait acheté par l’exil le droit- de tout dire; il ne pouvait craindre qu’une opération policière rasât son rocher. A Paris, le premier devoir d’un journaliste d’opposition était de ne pas faire supprimer son journal. Concilier l’invective et la prudence n’est pas facile à un homme de trente ans, qui a des convictions ardentes et des réserves de colère. Spuller sut prendre aussitôt le ton voulu. Ni grands mots, ni gros mots. De l’impartialité dédaigneuse avec des formules d’historien : « Plus M. Dupin montait haut, plus les forces lui manquaient. » Ces coups-là, mesurés et bien visés, portent plus sûrement que les outrages. Ce jugement dut coûter à Spuller; il ne trouvait là qu’à réprouver. Quelque envie qu’il en eût, il ne lui fut pas possible de faire la part de l’éloge. Ne pas dire quelque bien d’un ennemi,, cela dut lui être cruel.
L’admiration était chez lui un besoin impérieux, irrésistible, et l’équité à l’égard des adversaires le plus élémentaire des devoirs. Ce que d’autres font par dilettantisme, il ]e faisait par naturelle probité. Inébranlable dans ses croyances, tranquille sur la supériorité de sa doctrine, solidement assis dans sa vérité, il s’ingéniait à rechercher dans l’autre camp les nobles mobiles et les vertus fortes. Partisan, tant qu’on voudra; sectaire, jamais. S’il rencontre chez l’adversaire des talents, des mérites, des grandeurs, la bonne foi, le sacrifice, la pauvreté fièrement consentie, l’impopularité bravée en face, le courage de heurter la foule, il s’en réjouit comme d’un accroissement de l’âme humaine dont tous se sentent augmentés. Tou-
jours, après avoir défini le désaccord et répété le cri de ralliement, il désarmera pour s’attarder dans l’éloge.
Chez Montalembert, dont un abîme le séparait, il voudra discerner « une grande âme, si noble, si sincère, si passionnée pour le bien ». Ne croyez point qu’il abdique; tournez la page, il va reprendre toute sa liberté de contradiction. Ce n’est point chez lui courtoisie bénisseuse. Le geste est instinctif : il a passé à côté de quelque chose de grand, et il a salué.
Devant Guizot il s’arrête longuement. Il prend son recul, pour contempler à distance convenable <( une des plus grandes figures de la France du dix-neuvième siècle ». Lui, l’ouvrier de l’atelier populaire, il n’aura pas une parole violente contre le docteur en libéralisme qui se méfia le plus de la liberté. Il verra les fautes de Guizot, il ne fera grâce à cette mémoire d’aucune des responsabilités qu’elle encourt. Mais à sincérité égale, la vérité doit son respect aux nobles égarements. Cette fois encore il salue très bas.
Il parlera de Falloux avec plus que de l’équité. Celui-là, en quinze mois de pouvoir, pensa refaire la France. De cette œuvre, dont les assises résistent encore aux coups de pioche, Spuller déteste tout et veut tout détruire. Mais il a appris, aux dépens de son parti, à prendre la mesure d’un tel adversaire. Une foi ardente et le génie de la conduite, il connaissait trop bien le prix de ces deux vertus pour ne pas les honorer chez Falloux. Le dédain des résultats immédiats, l'art de mener à une victoire lointaine une armée qui obéit sans trop comprendre, la prescience du lendemain, la foi dans l’idée, voilà « les par-
EUGÈ.NE SPULLER
ties supérieures cle l’homme d’Etat ». Rien n’empêche Spuller d’aclmirer tout cela, de l’aimer presque, chez l’homme qui a conduit l’expédition romaine et conçu la loi d’enseignement. Il exalte Falloux de n’avoir voulu de la politique que sa spiritualité. Après le coup d’Etat, ne daignant point servir un régime qui dépassait ses espérances et les défigurait, M. de Falloux s’en fut aux campagnes angevines présider des comices agricoles. Ayant conjuré l’esprit révolutionnaire, il termina en agronome s.a carrière do croisé satisfait. A l’estime de Spuller, Falloux n’ëtait rien moins qu’un des criminels de l’histoire ; mais, en sondant cette profonde conscience, il n’y trouvait que désintéressement et sincérité. A voir si haute cette figure hostile, il est tenté de se réjouir. « Notre cause est bien forte, conclut-il, puisqu’elle peut résister à de tels ennemis ! » Ce mot-là trahit tout Spuller. Homme de parti, il voulait sa revanche, non pour lui-même, mais pour la cause; il n’avait pas pu cacher son admiration, mais il entendait bien montrer à tous qu’être équitable n’est pas abdiquer.
A l’autre pôle de la politique, il rencontrera le socialiste Benoît Malon, dont il réprouve et redoute les doctrines' 'Gomment le jugera-t-il, en définitive ? « La vie intellectuelle et morale de Malon aura été un effort Continu vers la vérité, et c’est ce qui la rend cligne de toute estime. » S’efforcer vers la vérité, tout est là pour lui. Ce qui diminue les âmes à ses veux, ce n’est pas de se tromper dans leur foi, c’est de ne point croire. Il croyait, avec autant de zèle que quiconque. mais il ignorait l’art d’excommunier.
Le génie sottisier de Veuillot alarmait son
amour des bonnes mœurs; toutefois il ne lui refusera pas une admiration un peu effarée. Dans Coquille, un camarade du café Procope, il vantera l’intégrité professionnelle, et chez Laurentie, « le journaliste toujours prêt ». L’homme de métier recueillait les mérites individuels pour la plus grande gloire de la profession. Il eût déploré que YUnion et YUnivers fussent rédigés négligemment; ces bons journalistes d’antan aimaient les réfutations difficiles.
Il va sans dire que ses préférences allaient aux frères d’armes, à ceux de son bord. D’abord aux alliés du collègue libéral, à un Saint-Marc Girardin, à un Sylvestre de Sacy, à un Rémusat. 'Son intime tendresse, il la réserve à ceux qui combattirent avec lui sous le même drapeau. Nefftzer avait fondé le journal selon son esprit et selon son cœur; c’est une oraison funèbre attendrie que lui consacra Spuller, payant la dette de la politique en même temps que celle de l’amitié. Schérer était venu de loin aux idées que Spuller professait; il avait vécu le drame du doute et souffert dans son cœur pour libérer son esprit. Cette fois le critique se fait panégyriste.
« Jamais homme n'a plus aimé à s’instruire », dit Spuller pour combler la louange. Il ne pouvait rien dire de mieux sur qui que ce soit, D’Alphonse Peyrat, vétéran chevronné des vieilles batailles,' il parlera avec vénération. Ici tout lui était sujet d’admiration, la haute probité, le courage tranquille, la tenue austère, le patriotisme ombrageux. Celui-là n’était pas seulement de l’armée, mais du bataillon, de la compagnie. Spuller avait appris de Peyrat à s’informer des choses religieuses et à prendre dans l’histoire de la Révolution des leçons de conduite. Tous deux
EUGÈNE SPULLER
s’attardaient à relire le cours d’études historiques de Daunou. Aujourd’hui les hommes politiques fréquentent Daunou moins assidûment. Spuller voyait en lui un oracle; il eût pu dire, avec l’ancien oratorien dont l’Institut fut le dernier cloître : « Je n’ai que deux passions, la théologie et la liberté. » Daunou était un passionné de modération; avec une parfaite limpidité de conscience, il tâtonna parfois dans la mêlée des partis. Cette indécision scrupuleuse, qui fit dire à Sainte-Beuve de Daunou qu’il était « empêché et inébranlable », trouvait chez Spuller de l’indulgence. Avec ce sage à sa ressemblance, il se sentait en intimité.
Spuller avait en dilection particulière les renommées qu’il se croyait en droit de tutoyer. Toutefois il ne lui déplaisait aucunement d’admirer à distance. Les meilleurs portraits qu’il ait signés, et les plus ressemblants, sont ceux dont le •modèle l’intimidait.
Le plus grand bourgeois de tous les siècles a posé en pied devant le peintre plébéien. Il suf- .Lisait d'avoir dîné une seule fois avec Spuller pour comprendre combien il ressemblait peu à Rover-Collard. En tant qu’hommes, ils différaient autant que la morgue diffère de la bonhomie. Quant aux idées, ils étaient séparés par toute la distance qu’il y a du Saint-Désert aux bureaux de l’Encyclopédie. Port-Royal avait enseigné à Royer-Col-lard qu’il faut se méfier de l’humaine nature et la garrotter solidement pour qu’elle ne s’évade point dans le péché ; Spuller
ne cessait de demander à Pantagruel et aux Contes de Voltaire le secret de pardonner aux hommes. Le savant docteur, « belle togatus et commode », sera ausculté par-dessus la toge par l’humble empirique qui pratiquait la clientèle des bonnes gens. Entre le vieil enfant de la Révolution et le dernier exécuteur testamentaire de Saint-Cyran, la conciliation semble impossible. Mais qu’est-ce donc que Royer-Collard, sinon le plus complet exemplaire d’un homme public qui prenait la politique au sérieux ? « Restaurer l’âme dans l’homme et le droit dans le gouvernement, telle était sa grande pensée. » Voilà la glace rompue entre Spuller et lui ; ils sont faits pour se combattre et pour se comprendre.
Spuller a dû songer plus d’une fois que c’eût été un bel emploi des soirées que d’aller passer une heure ou deux chez l’adorable duchesse de Broglie, derrière le canapé symbolique où tenait tout le parti des doctrinaires. Il les eût écoutés, en toute déférence, organiser ]a discipline des passions. Il eût aimé à fréquenter des personnes qui discutaient en s’appelant a monsieur. » En les quittant, suffisamment édifié, il ne fût allé qu’avec plus de plaisir fumer un bon cigare dans un café où on aurait parlé de Diderot. « Royer- Collard visait surtout à trouver une règle, ou pour mieux dire une sorte de constitution idéale du meilleur gouvernement des esprits. » De Ses ancêtres, les grands solitaires, « il tenait l’amour des choses difficiles ». Spuller se sentait d’humeur à fraterniser avec lui, sans excès de familiarité. S’ils avaient été contemporains, Royer-Colbird aurait fraternisé aussi avec ce républicain méditatif, comme il fraternisait, en tendant l’extiémité d’un doigt. « — Monsieur, touchez là !
EUGÈNE SPULLER
eût-il daigné dire. La plupart de vos idées m’inspirent une profonde aversion, mais vous êtes de ceux qui ne prennent pas la politique pour un badinage. J’apprécie en vous cette étrangeté. Au demeurant, votre théorie sur les droits de l’Etat en matière d’enseignement n’est qu’une copie de la mienne, et vous êtes presque un de mes élèves. » — « Monsieur, vous me faites trop d’honneur ! eût répliqué Spuller, avec le salut d’un meunier devant un évêque. Si vous redoutiez moins la démocratie et hantiez un peu les réunions électorales, nous serions assez près de nous entendre. Je sais par cœur votre discours sur la loi du sacrilège. Nous pensons de» même sur le Concordat. » . — a En effet, monsieur, votre République française exprime parfois, dans une langue relâchée, ce que j’ài dit moi-même excellemment ; l’Etat reconnaît et honore tous les ministres de la religion ; il les tire de la condition commune et les élève au-dessus des soins et des besoins de la vie ; il les soumet ; il fait plus, il les engage aux lois et les contient étroitement dans la dépendance civile. Votre discours sur l’ambassade du Vatican est d’un bon citoyen. Aussi déploré-je qu’un homme de votre caractère donne dans les polissonneries voltairiennes ; vous ne seriez pas indigne de devenir chrétien. »
La seule hypothèse qu’une conversation semblable aurait pu s’engager, faillit compromettre Spuller et le brouiller avec les purs. De toutes les grandes dames d’autrefois, devant lesquelles il se tenait en posture d’hommage, nulle ne le troublait autant que l’Eglise. Il était si empressé à étudier ses gestes et si assidûment penché vers elle que la galerie des oisifs, toujours cancanière, en les voyant parfois causer dans un
coin, l’accusa d’être amoureux d’elle et de vouloir l’épouser. Jamais intentions plus droites ne furent calomniées plus étourdiment. C’est encore Royer-Collard qui disait : « Ne persécutez jamais un homme pour une opinion qu’il n’a pas : vous la lui donneriez. » Par bonheur le rationalisme de Spuller était construit sur un roc. Ni la calomnie, ni la raillerie, ni l’injure ne purent empêcher ce libre-penseur de rester lui-même en pensant librement.
Ministre des cultes à deux reprises, il se plut au commerce des hommes d’Eglise, admirant leur escrime savante, leur enviant la vertu de patienter. Son tort fut, paraît-il, d’exagérer les formules de déférence à l’égard d’une puissance qui ne dispose ni d’obus, ni de cuirassés. Mais il ne respectait tant l’Eglise que parce qu’il la redoutait comme la seule rivale dangereuse de l’esprit de la Révolution. Le premier dans les rangs républicains, il comprit le dessein du pape Léon XIII et en pénétra la profondeur. Le Vatican renonçant au jeu des restaurations monarchiques, c’était pour Spuller le signal d’un bien autre duel que celui des intrigues électorales. La lutte se précisait, dont l’enjeu suprême serait le gouvernement de la pensée. Il s’épouvantait d’admirer à ce point chez l’adversaire ce génie d’adaptation aux circonstances qu’il eût voulu infuser à son parti. Lequel des deux antagonistes capterait la force démocratique et la transformerait en lumière ? Ce problème absorba sa méditation. Pendant les dernières années de sa vie, il ne cessait de parler et d’écrire sur les questions religieuses. Comme il était poli, par vieille habitude, on le crut tiède, et parce qu’il prêchait la tactique prudente, on feignit de pen-
EUGÈNE SPULLER
ser qu’il capitulait. Vint un jour où on r exorcisa selon les règles. Il en souffrit, mais il passa outre. « Vous ne voyez, donc point., gémissait-il, que l’Eglise évolue... Elle n’a vécu parmi les nations qu’à la faveur de transactions perpétuelles et de compromis toujours renouvelés. Cette incessante accommodation aux besoins des peuples est la marque de son éternelle jeunesse et l’effet des promesses divines. » Les coteries sont ainsi laites qu’elles accusent de félonie la sentinelle qui pousse le cri de vigilance. Il paraît que reconnaître le danger, c’est trahir !
Alors il voulut reprendre dans le passé l’histoire de cette politique dont il entrevoyait tout l'avenir.
Lorsque Lamennais était allé déposer au pied du trône de saint Pierre le contrat d’union entre le peuple et la papauté, les foudres sacrées repoussèrent le profanateur qui voulait planter le bonnet rouge sur la croix. Le bon camaldule, ami de son repos, qui sommeillait alors sous la tiare, vit dans cet hérésiarque un fou dangereux. Rome avait changé depuis Grégoire XVI. Pour Spuller, la politique de Léon XIII, c’était Lamennais vengé et triomphant. Le journalisme se mettait au service du dogme. Le Vatican ne parlait plus de la liberté -de la presse, comme l’encyclique Mirari vos : « deterrima ilia ac nunquam satis execranda et detestabilis artis librariæ ». L’engin de l’erreur était bénit pour servir aux œuvres du salut. Lamennais encore, Lamennais toujours ! Spuller voulut remuer les cendres du prophète maudit. Nous y avons gagné un beau livre.
Une figure disparue, celle-là aussi, mais qui ressuscitait.
Le solitaire de la Chênaie portait un rêve de
fraternité dans une âme furieuse. Les esprits délicats redoutaient de l’approcher. La critique pourtant si accueillante de Renan s’était écartée de lui comme d’un spectre fâcheux ; c’est avec un peu de dédain dans la miséricorde qu’elle a parlé du a sabbat de colère et d’amour » où trépigna ce supplicié de la vérité. M. Féii avait pris icibas de telles arrhes sur l’enfer que Renan répugnait à lui interdire le séjour des élus, mais il ne tenait pas à l’y retrouver. Ce millénaire était un homme injurieux, sans souplesse, d’une promptitude regrettable à l’anathème et en proie au perpétuel délire de la certitude ; les causeries légères étaient impossibles avec lui. On devine dans le jugement de Renan le vague effroi d’un chanoine du grand diocèse pour un mangeur de sauterelles ; il est intéressant d'écouter un instant vaticiner un visionnaire de cette espèce et tout à fait insupportable de dîner avec lui. Sans compter que ce politique insensé était médiocre théologien. Sainte-Beuve, qui aimait à épiler les fauves, a fouillé dans cette crinière comme dans celle de Proudhon. Ce cas pathologique a diverti sa curiosité de carabin ; il a diagnostiqué, avec sa sûreté coutumière, la manie prédicante et le fanatisme congénital. Mais à se sentir si différent d’un homme, Sainte-Beuve se prenait à l’aimer. Et son rapport médical conclut à ceci : « Il faut le plaindre. »
« Il faut le comprendre », vient dire à son tour Spuller, et on ne le comprend bien, qu’à l’heure où nous sommes. Honneur « à ce noble et chimérique esprit ». Il entreprend un véritable pèlerinage expiatoire à ce champ hideux de la fosse commune, que dans le dernier hoquet de son orgueil Lamennais avait choisi pour Panthéon.
EUGÈNE SP U LUE R
Le bon pèlerin retrouve la tombe oubliée sous le gazon maigre ; il s’agenouille et accomplit un à un les rites du pardon. Il se fait l’hagiographe de ce damné.
Livre austère et généreux que celui-là, où Spuller mit le meilleur de lui-même, tout son respect des hautes consciences, son culte de la ferveur spirituelle, son aptitude à comprendre le sens des credos qu’il ne disait point. Il célèbre en Lamennais un apôtre qui fut un martyr. Il s’incline devant ce front dont Lacordaire disait « qu'il était déshérité de la paix il Le beau moine, redevenu, lui, à jamais paisible, disait encore du tentateur de sa jeunesse : « C’était un Saül. » Il le connaissait bien, pour avoir joué de la harpe devant lui. Un Saül qui délirait dans le journalisme, et qui prophétisait au jour le jour, voilà ce que Spuller admire et plaint dans Lamennais. Il célèbre dans cet assembleur de tempêtes le plus magnifique des confrères.
Décidément le journalisme de Spuller n’était pas celui d’information. C’était le contraire d’un homme pressé. Dans la rue, il cheminait lentement, posément, les yeux au ciel. Cette alluré de sa personne physique répondait à sa mentalité. Des aspects variés que prend aujourd’hui l'automobilisme dans les idées et dans les mœurs il n’a connu que les premiers symptômes. Cela lui avait suffi pour qu’un avenir où les intelligences et les énergies se hâteraient vers un but ignoré lui parût un incohérent cauchemar. Aujourd’hui on lui expliquerait victorieusement qu’il importe peu de n’arriver à rien, au risque de se briser
les os, pourvu qu’on ait battu le record du cent à. l’heure. Mais faire de la vitesse était le genre de sport auquel son corps et son esprit étaient -le moins entraînés. Il se laisserait blaguer sans confusion.
D’ailleurs, dans le particulier, il remboursait les railleurs et les payait comptant. On demandait un jour à d’Ennery pourquoi il ne mettait jamais dans ses drames l’esprit dont il égayait ses propos. « Parce que cela ferait longueur », répondit-il. Spuller eût craint, en badinant la plume à la main, de compromettre la dignité d’un apostolat. Selon lui, dans un journal digne de ce nom, la place de la plaisanterie était aux échos : pas de divertissements frivoles à la première page. Il n’en était pas moins un joyeux ironiste aux heures de récréation. Il se piquait, en Bourguignon salé, d’avoir grasse table et bonne cave ; on buvait sec et on riait large chez ce politique1 majestueux. Ceux qui ne l’ont pas vu dans son grenier de la rue Favart, la serviette au col, disséquer la vanité d’un important en découpant une poularde, se font de lui une trompeuse image. De l’esprit ! s’il en avait, et du meilleur, et du plus dru, avec de la gaieté jaillissante et les drôleries les moins attendues 1 Ce Bourguignon, aggravé de vieux Parisien, s’était affilé- le bec aux foires villageoises et aux parlottes des cafés du second Empire. Il excellait li proférer avec la gravité la plus comique des sentences abracadabrantes, dans le goût de celleci, pafr exemple : « Il a manqué à M. Guizot d’avoir été un homme de café. » Quand il ne faisait pas de doctrine, il s’exprimait en aphorismes de cette qualité. De ses propos de table on ferait un livre1 de chevet pour les jours de migraine.
EUGÈNE SPULLER
Il avait tant vu d’événements, observé tant d’hommes et fait le tour de tant de choses ! Sous le professeur de concorde, on découvrait vite un joûteur matois, dont il eût été téméraire d’escompter l’apparente candeur. « Cet homme-là nous croirait-il plus bête que lui ? » s’écriait-il, et tandis que le petit œil taquin lançait uneflamme. l’adversaire, en un tour de main, était couché à terre et pelaudé. Spuller eût été redoutable s’il alvait daigné l’être, mais l’offensive ne l’amusait pas. Il lui suffisait de n’être pas dupe. Ce misanthrope bon enfant, qui travaillait au bonheur des hommes, se tenait vis-à-vis de ses semblables sur le pied de 1a. défensive affectueuse.
Il ne s’emportait que contre la hajine. Les querelles de personnes, les délations scandaleuses, l’ignoble jeu des petits papiers lui soulevaient le cœur. Quand il devint de mode de se déshonorer, d’abord entre ennemis, puis entre dissidents, enfin entre frères d’armes, il eut des sursauts de dégoût et de belles colères. Fouiller dans le coffre-fort d’un adversaire ou dans son alcôve pour y chercher des armes, cela lui paraissait le suprême de la sottise et la dernière des hontes. « La haine abêtit », disait-il. Il gardait le meilleur de sa verve caustique pour ridiculiser les méchantes gens.
Il en parlait d’ailleurs à son aise, lui dont l’existence, toute de pauvreté, s’écoulait dans une demeure de verre. Il n’a rien possédé en propre que sa bibliothèque et sa conscience. Parfois, entre intimes, une mélancolie le prenait, à l’idée de sa vieillesse incertaine et du soir de sa vie sans repos. « Je regrette de ne pas jouir d’un petit avoir », murmurait-il alors, en se moquant
le premier de cette gentille formule paysanne. Mais ce songe d’opulence ne durait pas : il était sans vices et sans convoitises.
Nous ne lui connaissions qu’une ambition . elle n’était pas secrète, mais discrète, bien que dignement et nettement avouée. Il eût donné de grand cœur le « petit avoir » de ses rêves et toutes les dignités de la politique pour un fauteuil d’académicien. « Oui, monsieur, faisait-il avec onction ; c’est le suprême honneur. » Et pourquoi pas ? Dans son ermitage de Sombernon, il préparait silencieusement et patiemment sa candidature en écrivant des livres sévères. Quand la maladie l’envahit tout entier, il songeait à un ouvrage sur Mirabeau, à une étude sur Joseph de Maistre, au cher projet préféré d’une Histoire du clergé français. La mort le prit à son pupitre de rédaction. Un de ses derniers visiteurs lui parlait de guérison : « Mon ami, c’est la fin, dit- ! il. Je me suis efforcé toute ma vie de me conduire honnêtement. Je crois que j’ai rempli mon devoir envers mon pays et envers mes semblables. Je n’ai fait sciemment de mal à personne. Je pars tranquille. » . . Et il est parti, sans pose et sans phrases.
De tout ce qui a été écrit sur lui, ce que je préfère, c’est encore une petite brochure qu’a signée j le curé de son village. L’abbé Raphaël Elie con- ! naissait assez Spuller pour se sentir à la fois très | loin et tout près de lui. 11 résume ainsi son éloge : ! « Spuller avait la foi, l’espérance et la charité. » L’Eglise, de qui cet inébranlable philosophe n’avait jamais dépendu, lui reconnaissait les trois ! vertus théologales. Elle a rendu justice à ce juste. Nous ne pouvons pas être moins équitables qu’elle. Le journalisme n’a guère eu de saints,
EUGÈNE SPULLER
jusqu’à présent. Il est regrettable cependant que notre confrérie n’ait point de bannière. L’effigie patronale de Spuller y figurerait avec avantage : elle serait bonne à promener, de temps à autre, pour édifier la corporation.
JEAN NAIGEON AU LUXEMBOURG
Sommes-nous vraiment à la veille de posséder un musée des artistes vivants ? Tout arrive. Personne ne regrettera le magasin encombré et incommode qu’il nous plaisait d’appeler pompeusement : le Musée du Luxembourg. A force d’ingéniosité et de dévouement, le conservateur actuel parvenait à donner à cet entrepôt l’aspect d'une collection publique. Mais l’air, l’espace, la lumière, tout y manquait. Dans la vaste maison désaffectée qu’on leur promet, les chefs-d’œuvre de l’école contemporaine vont enfin respirer à l’aise. Ils ne changeront point de climat, ils n’auront qu’un court voyage à faire, et cela encore est fort heureux. Ce que la ville des révolutions déteste le plus, c’est de changer d’habitudes. On pourra continuer à dire « le Luxembourg » dans les ateliers. Un usage, vieux de cent cinquante ans, consacre cette manière de parler. S’exprimer autrement, ce serait commettre un déni de justice. Le Luxembourg a été le berceau d’un des événements les plus considérables de notre art : la publicité des collections. C’est le père du Louvre.
La création d’un Muséum national fut une œuvre de la Révolution. Le Louvre fait partie
du Bloc. Mais toute l’histoire de France est un bloc, elle aussi. « Sachez, disait Napoléon, que depuis Clovis jusqu’au Comité de salut public, je me rends solidaire de tout. » C’est la plus profonde parole qu’il ait prononcée. En fondant le 1 Musée de la nation, la Convention se rendait solidaire d’une des dernières pensées de la Monarchie. « J’allais le faire », eût pu dire Louis XVI.
Le 10 août ne lui en laissa pas le loisir.
L’idée d’ouvrir au peuple l’accès des collections royales était dans l’air depuis longtemps. Dès 1747, un écrivain profondément oublié, ce qu'on appelait alors un libelliste, La Font de Saint-Yenne, publiait un factum : Réflexions sur quelques causes de Vétat 'présent de la peinture en France. Sous ce titre hypocrite, il demandait des choses énormes. Et premièrement que le Louvre fût délivré du monde de parasites ! privilégiés qui grouillait dans ses murs. A la place de ce phalanstère d’artistes, La Font ré- ! clamait la création d’un musée public. Il songeait à y réserver la part des maîtres vivants. Ce j pamphlétaire ne manquait ni de bon sens ni ^d’ironie persuasive. « Quel motif d’émulation, s’écriait-il, serait plus piquant pour nos peintres d’à présent que l’honneur d’obtenir des places dans cette galerie royale ? Honneur d’autant plus flatteur qu’il ne serait accordé ni à la brigue, ni à la protection des grands, ni au caprice des directeurs subordonnés, ni à l’éclat passager des frivoles beautés de la mode qui excitent tous I les jours les cris d’admiration des petits maîtres des deux sexes... » Ce La Font de Saint-Yenne mérite de survivre.
Ce ne fut d’abord qu’un libelle de plus. Les artistes logés au Louvre ne déménagèrent point
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pour si peu. Cependant, depuis la mort de la fille du Régent, les galeries et les appartements du Luxembourg demeuraient sans hôtes. La direction des bâtiments imagina d’y rassembler un certain nombre de tableaux du Cabinet de Versailles. Cent ouvrages anciens environ constituèrent le premier des musées publics. On y était admis deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, pendant trois heures. Cette réforme, si timide qu’elle soit encore, fait honneur aux administrateurs de l’ancien régime. Ce Luxembourg entr'buvert vécut trente ans, de 1750 à 1780 ‘Puis le palais de Marie de Médiois fut donné en apanage au comte de Provence. Les tableaux émigrèrent alors au palais du Louvre. Déjà la Surintendance songeait vaguement à affecter la vieille demeure royale à l’installation d’un grand musée; on sait ce que dure en France une question mise à l’étude.
Vint la Révolution qui fit du Luxembourg d’abord une prison, puis le logis fastueux des cinq directeurs. En s’y installant, après Brumaire, le Sénat conservateur regretta de ne plus y trouver de peintures. Sur la demande des préteurs, le ministre Chaptal le gratifia dîme nouvelle galerie d’œuvres anciennes. Jean Naigeon, peintre, en fut nommé conservateur.
Vous chercheriez vainement au Louvre les ouvrages de Naigeon. Et pourtant le billet de faire part de son décès, daté de 1832, le qualifie de « peintre d’histoire ». Naigeon avait appris, dans l’atelier de David, à étaler congrûment du Plu-
fcarque sur de vastes espaces. Il figure aux Salons de la « Commune générale des Arts », avec des Fuites d'Enée ou des Enfances de Pyrrhus. Le livret de 1793 définit ainsi son envoi : « Une Lacédémonienne voyant au siège d’une ville son fils aîné, qu’on avait placé dans un poste, tomber mort à ses pieds : Qu’on appelle son frère pour le remplacer ! s’écrie-t-elle. Le sujet est l’instant où le frère arrive. » Le civisme de ce tableau défiait la malveillance : nul doute que ce ne fût une noble machine, 'Conçue selon la foirmule de l’héroïsme davidien. Jean Naigeon exécuta toutefois fort peu de tableaux. Nous devons admirer en lui un peintre qui renonça à ia peinture, pour s’être aperçu qu’il manquait de génie. Ce trait suffirait à l’immortaliser.
Il a d’autres titres encore à notre gratitude. Au milieu du chaos des administrations révolutionnaires, Naigeon joua le rôle d’un sauveteur intrépide et clairvoyant. Nous trouvons la trace de ses vertus toutes les fois qu’il s’agit de préserver de la ruine une œuvre d’art. Ses mérites modestes, mais très réels, ont été éclipsés par la juste gloire du bon Lenoir. Mais les savants travaux de M. Louis Tuetey permettent de lui rendre justice. Le dépôt des Petits-Augustins ne fut pas le seul refuge du beau. L’histoire du dépôt de l’hôtel de Nesle n’est pas moins touchante; on y recueillait, dans les salons, les tableaux confisqués des émigrés, et les statues s’entassaient dans les jardins qui allaient de la rue de Beaune au quai Voltaire.
Ce dépôt de Nesle eut pour premier conservateur l’ex-abbé Mulot, ancien constituant. Mulot avait sollicité cette place, « par besoin d’en avoir une », dit sa lettre de candidature. Il estimait
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sans doute qu’en invoquant d’autres titres il éteindrait l’éclat de celui-là. Aussi nomma-t-on Mulot sans hésiter, et tout se serait passé pour Mulot le mieux du monde s’il ne s’était avisé de justifier sa nomination. Ce zèle faillit le perdre. Il effaça sur les tableaux confiés à sa garde « les signes de la féodalité proscrits par les décrets ». Sur les meubles de Boule, il gratta les vestiges du despotisme. Il appelait cela « épurer les monuments ». Toute cette activité ne servit qu’à le faire emprisonner, un nonidi de la troisième décade de frimaire, comme « contre-révolutionnaire adroit ». Lorsque la Commission des monuments fit place à la Commission temporaire des arts, la direction de l’hôtel de Nesle fut confiée à Naigeon. Il était temps.
Là comme partout ailleurs, Naigeon fit ses preuves d’àmateur éclairé et de bon serviteur du bien public. Le Consulat, qui se trompait peu sur les hommes, chargea cet ami éprouvé des belles choses d’administrer le musée annexé au Sénat. Ce second Luxembourg, organisé par Naigeon, n’était guère qu’une succursale du Louvre; on y exposa les Rubens de YHistoire de la Reine , les Lesueur de la Vie de saint Bruno , les Ports de France de Vernet. Cette galerie fut fermée en 1815. A la suite de la reprise par les Alliés des tableaux de conquête, les richesses du cabinet sénatorial allèrent boucher les vides du Louvre. Le Luxembourg était dépouillé une fois de plus.
Il appartenait à la Restauration de doter Paris d’un musée des artistes vivants. Louis XVIII, ancien locataire apanagé du Luxembourg, ouvrit son logis d’autrefois à l’art moderne, pour « vivifier le quartier » et pour faire une galanterie à
Messieurs les Pairs. Et cette fois encore, Naigeon fut nommé conservateur.
A ce nouveau poste, il fit bonnement, tranquillement son devoir, en honnête serviteur qu’il était, dressé à l’obéissance et au scepticisme politique depuis les comités de la Terreur. Il réserva dans son musée la place d’honneur à son maître David. Le Serment des Horaces et le Bru tus se voyaient en belle lumière, auprès de Y Endymion , de Girodet, et de la Justice , de Prud’hon. Le Roi laissait faire, David régnait toujours : du fond de son exil, le proscrit, au nom chargé de gloire et de haine, dominait l’opinion souverainement.
Le jour où l’on inaugurera le musée définitif du Luxembourg, non loin du palais qui lui fit longtemps l’aumône de quelques salles, nous verrons enfin le génie contemporain dans ses meubles. Il faudra que ce jour-là les harangues officielles réservent un paragraphe à Jean Naigeon et un encore à La Pont de Saint-Yenne; et pourquoi pas un aussi à Louis XVIII qui, en régalant la Pairie, songea à vivifier le quartier ?
Naigeon, en bonne justice, aurait droit à un buste, à un médaillon tout au moins. Le sculpteur devra le faire « de chic », mais ce ne sera ni la première ni la dernière fois. Nous sommes mal renseignés sur la personne physique de Naigeon. Sa beauté morale se devine. Il incarne un type national de sagesse heureuse. Peintre médiocre, il abdiqua volontairement. Fonctionnaire, il sut satisfaire ses chefs hiérarchiques, depuis Chaumette jusqu’à M. de Blacas. Quand
JEAN NAIGEON AU LUXEMBOURG
il prit sa retraite, il obtint d’être remplacé par son fils; il suffit d’être père pour comprendre tout ce qu’il y a de fécond dans cet exemple. A vrai dire, il ne brisa jamais' ses pinceaux : il s’en servait pour copier les maîtres. Il s’en servit aussi pour les restaurer diligemment, mais c’était alors chez un conservateur de peintures le plus élémentaire des devoirs. Enfin il maniait la plume au besoin. Il nous a légué des notices explicatives dont la lecture repose et édifie.
Il a parlé de Rubenl Pet termes irréprochables. « Rubens, disait-il, possédait parfaitement toutes les parties de son art. Quand on réfléchit à l’immensité de ses travaux dans l’espace d’une vie aussi courte, il est difficile de se former l’idée d’une facilité aussi étonnante et il n’y a pas d’éloge qui puisse égaler son mérite. »
Le style, c’est l’homme. En méditant ces lignes si sages, on reconstitue Naigeon tout entier. On s’explique qu’aucun des gouvernements de la France n’ait vu dans cet esthète équilibré un citoyen dangereux. Jamais cet homme-là ne se serait syndiqué. Il n’eût pas toléré chez ses gardiens la création d’une Amicale. Tout le personnel des musées doit vénérer en lui un aïeul de légende.