LE PHÉNOMÈNE FUTUR
« Un ciel pâle, sur le monde qui finit de décrépitude, va, peut-être,, partir avec les nuages ; les lambeaqx de la pourpre usée des couchants déteignent; dans une rivière dormant à l’horizon submergé de rayons et: d’eau. Les arbres s’ennuient, et sous leur feifillage blanchi! (de la poussière des temps plutôt que de celle des chemins) monte la maison en toile du Montreur de choses passées. Maint réverbère attend le crépuscule et ravive les visages d une malheureuse foule vaincue par la maladie Immortelle et le péché' des siècles, d’hommes près de leurs chétives complices enceintes des fruits . misérables avec lesquels périra la terre. Dans le silence inquiet de tous les yeux suppliant là-bas le soleil qui, sous l’eau, s’enfonce avec le désespoir d’un cri, voici le simple boniment : « Nulle enseigne ne vous régale du spectacle (intérieur, car il n’est pas maintenant un peindre capable d’en donner une ombre triste. J'apporte, vivante, et préservée à travers les ans par la science souveraine, une Femme d’autrefois. Quelque folie, originelle et naïve, une extase d’or, je rie sais quoi; ! par elle nommée sa chevelure, se ploie avec la grâce des étoffes autour d’un visage qu’éclaire la nudité sanglante de .ses lèvres. A la place du vêtement vain, elle a un corps ; et les yeux, semblables aux pierres rares ! ne valent pas ce regard qui sort de sa chair heureuse ; des seins levés comme s’ils étaient pleins d’un îalit éternel, la pointe vers le ciel, aux jambes lisses qui garder# le sel de la mer première. » Se rappelant leurs pauvres épouses, chauves, mohbides et pleines d'horreur,
les maris se pressent : elles aussi, par curiosité, mélancoliques,, veulent, voir.
« Quand tous auront: contemplé la noble créature, vestige de quelque époque déjà maudite, les uns indifférents parce qu’ils n’aurontu pas eu la force de comprendre, mais d’autres navrés et la paupière humide de larmes résignées, se regarderont. Tandis que les poètes de ces temps, sentant se rallumer leurs yeux éteints, s'achemineront vers leur lampe, ie cerveau ivre un (instant d’une gloire confuse, hanté du Rythme et dans l'oubli d’exister à une époque qui survit à la Beauté ».
Etre ce .prosateur là, et ce poète, suffirait à plus d'un. Gela n’a pas suffi à Mallarmé, et ce fut le seul péché de sa vie.
De Tournon, il fut envoyé à Avignon. Parnassien classé, commensal» de Mistral et de Roumanille, cité dans le rapport de Gautier, allait-il, en heureux virtuose,
Imiter le Chinois au cœur limpide et fin De qui l’extase pure est de peindre la fin.
Sur ses tasses de neige à la lune ravie,
D’une bizarre fleur qui parfume sa vie.
il semble qu’il ait songé un moment à se borner aux joies tranquilles du métier de ciseleur de mots.
Peut-être que si Stéphane avait vécu dans notre Paris frivole et vaillant, en contact quotidien avec les pratiquants de l’art pour l’art, au milieu des distractions du siècle, il eût évité le piège démoniaque. Mais les tentations les plus dangereuses sont au désert. Livré tout entier, et trop longtemps, à la méditation solitaire, Mallarmé abusa
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de l’extase et de l’oraison. Toujours replié sur lui-même, il fut hanté de ce problème insoluble : Qu’est-ce que le poète et que vient-il faire icibas ?
Chez le bon éditeur Lemerre, plus d’un camarade lui eût répondu : « il vient faire des vers, le mieux possible, pour sa propre joie et pour le plaisir des autres. Et c’est une manière charmante de se divertir, en attendant la mort. »
Il s’agissait bien, pour Stéphane Mallarmé, de se divertir ! L’orgueil est le péril des cénobites. Avec tous les dehors de la modestie la plus aimable, cet homme, d’une conscience droite et d'une logique meurtrière, en vint à concevoir de ses facultés et de son rôle une idée souveraine. Il était de ces songeurs, aux mœurs monacales, qui refont le monde à la mesure d’un système. Il savait peu et rêvait trop. Mal informé des hommes,' assez ignorant de l’histoire, il s’était fait dans ses insomnies, non pas seulement une esthétique, mais une morale, un code, une politique, une physique, une chimie, une biologie, toute une théorie ordonnée de la paix, de la guerre, de la liberté, de la vertu, de la justice et du travail. Il avait abouti à une vérité. La vie cessa dès lors de lui apparaître comme un drame dont le spectacle étonne et amuse, et dont le dénouement reste une énigme. Il se prit à chercher l’humanité à travers la cohue des hommes et à vouloir la cité parfaite. Son intelligence questionna, anxieusement. d’abord, puis avec une sérénité hermétique, le secret du Sphinx. Il découvrit une leçon de sagesse, qu’il crut lire à livre ouvert. Dans la confuse mêlée des énergies, chacun, depuis l’inventeur ou le penseur génial jusqu’au dernier chemineau, apporte son assise, bloc ou
grain de poussière, à un édifice dont les constructeurs ignorent le pourquoi. Le Poète intervient pour pénétrer et révéler le sens, caché aux autres créatures, de l’universel effort. En ce sens, il est l’Ange, l’interprète, le messager de lumière, celui qui devine et qui comprend. Jamais le vieux mot vates ne fut pris plus terriblement au tragique que par ce joaillier des paroles, qui s’échappait d’un atelier d’orfèvre pour se perdre aux altitudes. Un jour, il dit à un ami stupéfait : « J’invente un monde ! » Il avait fait de ces sentences : « L’univers est fait pour aboutir à un beau livre. » Ce livre définitif et révélateur, cette Bible dernière, où la Vérité, en une blanche robe de symboles, flamboierait pour illuminer l’horizonj Mallarmé a rêvé de l’écrire. Jusqu’au jour de sa mort, il a fermement cru qu’il l’écrirait, et c’était d’une troublante candeur.
A son existence, il donna ce but : devenir un homme de génie.
D’intenîion, il fut un grand poète. Il le fut, hélas ! à l’expression près. D’un grand poète, il avait la sensibilité frémissante, la clairvoyance panthéistique, la divination, surtout le zèle et l’amour. Il semblait qu’il disposât, pour voir, sentir, toucher, entendre et goûter la vie, d’organes multipliés, des « douze ou quinze sens » du Satyre de la Légende des siècles.
« Qu’était-ce que ce faune, on l’ignorait », dit Victor Hugo. Mallarmé fut semblable au chèvrepieds mystérieux que le père du romantisme jette effaré sur l’Olympe, parmi les dieux qui ne peuvent le comprendre. « Rictus ouvert aux vents, tête éblouie », il feint l’épouvante. Autour de lui ricane bruyamment la troupe des démiur-
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ges de l’erreur. Le faune dédaigne leur rire insultant ;
Sa paupière était dose, on eût dit qu’il dormait;
Mais ses dis dos laissaient passer de la lumière.
Mais le faune de Hugo est écrivain ; il est même orateur, et bien lui en prend. Il ne se contente pas de savoir le mot de l’énigme, il dispose pour le révéler d’une puissance verbale qui tient du prodige. C’est un faune de lettres, qui jongle avec les métaphores. Il lance les antithèses comme Zeus ses foudres- Il est prophète et conférencier. Dans une réunion publique contradictoire, surtout devant un auditoire du Midi, il aurait raison contre Apollon. Il a, comme dit la foule, la langue bien pendue. Aussi lui suffit-il d’un discours pour confondre et précipiter les anciens dieux.
Les victoires de l’esprit, — il y a peut-être là une iniquité, mais qu’y faire ? — semblent appartenir à ceux-là seuls qui commandent au 'Verbe. Mallarmé ne lui commandait point.
Il s’était juré d’être l’archer qui frapperait au but, souvent visé, jamais atteint. Il possédait un carquois de flèches acérées et dédaignait de s’en servir comme d’un jouet puéril. Longuement, patiemment, en des veilles fiévreuses, il se fabriqua un arc géant, l’arc de l’antique légende qu’on ne pouvait manier sans se briser les bras- Il les tendit vers l’Infini et voulut tirer. Ses muscles se rompirent, et le trait ne partit pas.
Où donc voulait-elle aller, la flèche d’or ?
A dire vrai, ce fut un saint. Les saints se font rares et j’ai bien peur de n’avoir connu que ce-
lui-là. Aussi ne me lassais-je pas de l’admirer avec une curiosité attendrie. Mais c’était un saint d’une catégorie particulière, sans raideur, sansi anathèmes, qui avait pour le commun des pé-j cheurs tous les pardons. Ce n’est pas lui qui aurait craint de compromettre par des amitiés par-1 ticulières l’œuvre de son salut. Il eut le culte etj le génie de l’amitié. On a perdu en lui l’assistant toujours prêt, le conseiller loyal, le sûr confi-j dent, l’hôte au souriant accueil. Aucun défi n’aurait lassé sa patience. A toute heure du jour ou, de la nuit, il était au service de ceux qu’il ai-i mait.
Cette inépuisable obligeance prit, une fois entre mille, un aspect comique et touchant.
Mallarmé, très informé de la pensée anglaise,] occupait à Paris, du moins quant aux charges,] le poste d’ambassadeur des poètes de la Grande-] | Bretagne. Il correspondait avec Swinburne etj recevait à sa table, plusieurs fois l’an, des lyri-j que d’outre-mer, sympathiques et étranges, que ; nous admirions sans les avoir lus, de confiance et par discipline. Stéphane, inlassable, les pro-1 menait dans la capitale, leur montrait Mabille, q les maîtres illustres et les grands magasins. Quel- i ques-uns, qui se confièrent étourdiment à Mau- j passant, eurent à en souffrir dans leur pudeur. En général, ils préféraient Mallarmé pour la dé- j cence de ses discours et la clarté de ses explica- i tions. L’un d’eux, une manière de Silène, connu pour vociférer des toasts dans toutes les lan- 1 gués qu’il ignorait, avait fait sa chose du bon Stéphane ; avec le sans-gêne britannique, il près- j sait cette délicate complaisance comme le citron d’un de ses grogs- Une nuit, entre deux et trois heures, un carillon d’incendie retentit dans la de- <
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meure paisible. Mallarmé saute du lit, prend un bougeoir et, demi-vêtu, va voir à la porte. C’était son gigantesque et cordial Anglais. En quelques phrases gutturales, celui-ci explique qu’il a détourné de ses devoirs une dame de haute lignée ; la dite dame est en bas, dans un fiacre, en proie aux douleurs de l’enfantement. Ne connaissant pas particulièrement de sage-femme, le séducteur a pensé que M. Mallarmé, toujours si aimable, se chargerait de conduire deux amants, criminels et embarrassés, dans un lieu propice aux naissances clandestines. — Mallarmé, pudique et silencieux, son bougeoir à la main, ne fit pas un geste. L’idée de jeter l’Anglais par la fenêtre ne traversa pas son cerveau. Impassible, il abaissa ses veux, en signe de servage, et proféra ces mots : a Je suis à vous- »
En gestation du livre des livres, il restait d’une adorable bonhomie. Lorsqu’il connut une sorte de gloire et vit venir à lui tant d’admirations juvéniles, il accepta ce sort très simplement, avec une joie paisible et sans se draper. Comme il était fin critique et subtil juge de l’art des autres, fit-il mentalement quelques réserves sur la valeur de tel ou tel de ses disciples ? Nous devons affecter de l’ignorer. Il se fût reproché comme une vilenie de concevoir le plus léger doute sur le talent du moindre d’entre eux. Il fut chef d’école comme il était grand seigneur, les mains dans les poches de sa vareuse. Tous les mardis, autour d’une théière, sous la lampe, il réunissait ses jeunes amis. On fumait, on causait, on disait des vers toujours harmonieux, quelquefois clairs, on prévoyait dans l’avenir prochain des lettres françaises de considérables changements. On remplaçait par des renommées
nouvelles celles qui duraient depuis trop longtemps. On s’étonnait, avec respect, que le Maître persistât à admirer Victor Hugo. Mallarmé écou- , tait tout cela, le regard au plafond, un peu surpris, indulgent toujours, quelquefois absent. Sa pensée s’envolait bien au-delà. Toutes choses égales d’ailleurs, et le point de vue intellectuel mis à part, j’imagine qu’il y eut des veillées à peu près semblables chez le comte de Chambord, j Dans le home du poète comme au cottage du prince, d’innocents conspirateurs disposaient d’un trône. Ni l’un ni l’autre des deux prétendants ne devait régner.
Il n’y avait pas seulement de la sainteté dans; cette existence, mais surtout, ce qui vaut mieux, de ;j la tendresse et de la vertu. Ceux dont le royaume n’est pas de ce monde ont facilement l’âme sèche : et évitent de gaspiller leur ardeur en sentiments particuliers. Etre femme ou enfant de prophète impose souvent un cruel honneur. Mallarmé fut un père de famille.
Sa vie était exemplaire. Curieux de tous les j raffinements, ayant des sens aiguisés, des goûts fastueux, un besoin inné de luxe, des organes de : volupté, tout ce qu’il faut pour souffrir soi-même et faire souffrir autour de soi, il a vécu de pauvreté heureuse- Il avait en horreur le désordre, le lendemain hasardeux, la créance injurieuse, toutes les servitudes chantées par Mürger. Son atavisme de bourgeoisie raisonnable, si par ailleurs il éprouvait des surprises, ici retrouvait ses droits. La courageuse femme qui l’accompa-. gna dans l’existence lui avait fait un foyer coquet, plein de grâce et de paix décentes. Il s’est mesuré trentè ans, avec la Chimère, dans un joli
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intérieur tranquille, au milieu d’objets familiers qui reluisaient, près d’armoires bien rangées d’où flottait un parfum de lavande. Ce bien-être élé- | gant, que la vaillance de la mère recréait chaque , jour, était dû aussi au rude labeur du père, levé dès l’aube pour courir à la besogne infligée, s’acquitter du métier qui l’excédait, et cela sans une défaillance, des rancœurs dans l’âme et le sourire aux lèvres. Ce fut très simple et d’une jolie dignité.
L’ingéniosité de ce chimérique pour s’accommoder des contingences défiait l'admiration. « Il faut composer avec le sort » était un de ses adages familiers. Avec un salaire d’ouvrier, il sut donner aux siens tout le nécessaire et leur offrir des joies-
Passionnément avide de grand air, il poussa le faste jusqu’à avoir une maison de campagne. Il avait découvert à Valvins, sur les bords de la Seine, en face de la forêt de Fontainebleau, un entresol de ferme, avec un puits et un potager. Un bail lui assurait la jouissance de cet ermitage, qui rappelait les Charmettes de Jean-Jacques. Quelques toiles de Jouy aux murs blanchis à la chaux, de bons vieux fauteuils, les livres des amis, quelques kakémonos, une pendule de Saxe digne d’un musée donnaient à cet asile champêtre une grâce d’aristocratie. Ceux-là seuls ont bien connu l’homme qui l’ont vu dans ce coin de verdure, où il s’épanouissait. Actif, adroit, bon ouvrier, un peu menuisier et tapissier, en vieux Parisien qui sait tout faire, il avait embelli de ses propres mains son home campagnard. Jamais châtelain n’aima son manoir comme Stéphane aimait son logis des bois. Le voisinage du fleuve le rendit canotier. Il inventa des besognes
supplémentaires, fit des bouquins scolaires, grammaires, lexiques, mythologies, pour acquérir une flottille complète : voilier, yole et périssoire. Ah ! les inoubliables heures passées avec lui sur la rivière où se miraient les chênes ! La corde en main, le béret sur les yeux, la pipe aux dents, Stéphane, bon enfant et hiératique, tout en veillant à la manœuvre, disait des choses sibyllines et péremptoires. Il interrompait une théoll «rie métaphysique pour lancer un cri de marinier.
A propos d’un bruissement de libellules, d’un vol de martin-pêcheur, d’un barbillon qui cabriolait, il corrigeait l’œuvre de l’Eternel. Après une dizaine de bordées, en attendant le savoureux dé; I jeûner arrosé de piquette, il avait fait le tour de I la pensée humaine et reconstruit le grand tout. On jouissait encore pleinement de lui en raccompagnant dans ses courses à travers cette forêt î ^ royale, dont il aura été le dernier Sylvain. Nous nous y sommes perdus plus d’une fois, lui va- j; guant au hasard d’une rêverie parlée, le compa- fj gnon ne rinterrompant que pour fournir à sa 1! fantaisie, par quelque réplique, un tremplin qui lui permît de rebondir. Le charme de sa causerie était infini. Il abondait en dires imprévus, j proférés d’une voix mélodieuse, dans une langue j nette, claire et châtiée. Quand il avait asséné à 1 ; l’interlocuteur quelque sentence stupéfiante, il laj ponctuait d’un geste japonais, l'index dressé au I ciel, après avoir abaissé des paupières rondes- I cendantes sur ses prunelles de voyant. Tout lui I était image. Un de nous gémissait de se prome- ] ner en forêt avec un chapeau haut de forme, Sté- I phane le consola ainsi : « Songez qu’il commence l la colonne d’atmosphè.re que chacun de nous doit supporter. » Et ces choses-là, il les disait sans I
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rire, comme de banales et utiles vérités. La minute d’après, s’il venait à passer un pochard comique ou quelque tapissière gonflée de grosses dames en dimanche, il trouvait des saillies d’écolier. Son commerce, léger, varié, capricieux, tour à tour grave et ironique, jamais tendu, était un délice. Que n’a-t-il pas dit ? Sur quelle fleur des jardins du monde son rêve errant ne s’est-il pas posé ?
Parfois, il tirait de sa poche un petit carnet et prenait une note. Il venait de surprendre entre les idées et les choses quelque rapport nouveau. Il se documentait pour le Livre. Gomme son satyre de L'Après-midi cherche des nymphes, il chassait au symbole à travers bois. Ces notes, griffonnées en promenade, remplissent des tiroirs. Il serait passionnant de les consulter. Ce doit être un répertoire de fiches sur les correspondances mystérieuses que sa subtilité découvrait, le dossier de la sensibilité la plus personnelle qui ait vibreMe notre temps. Une analyse de ces notations nous donnerait-elle le mot de l’énigme ? Mais non. Lui seul savait éclairer la lanterne magique qui projetait tant d’images merveilleuses sur l’écran constamment tendu de sa vision. Nous ne saurons jamais comment les fantômés se faisaient idées et la réalité poésie dans la chambre enchantée de son cerveau.
Ce que nous savons, c’est qu’il fut, dans sa jeunesse, un artiste exquis, ensuite un grand rêveur, et toujours un homme délicieux- Il suf-
fisait de le voir une fois pour subir son charme vainqueur.
Quand nous l’avons couché dans la mousse du joli cimetière de Samoreau, près du petit être chéri qui l’y avait précédé, les sanglots mon-
taient au ciel d’automne avec un beau bruit de musique funèbre. De tous ceux qui étaient là, artistes, écrivains, paysans, cantonniers de la. route, bateliers du rivage, chacun avait joui do sa grâce et éprouvé sa douceur.
Tous versaient des larmes : les vieux, ceux de a années d’apprentissage, les compagnons des pre-3 miers espoirs, les confidents des impossibles projets ; les jeunes du mardi soir, les séïdes de, celui que Mendès a si bien nommé « le prophète d’un messie sans avènement ». Jamais on ne re« verra tant de gens de lettres pleurer ensemble comme des petits enfants.
Baudelaire racontait dans les cafés une anecdote qu’il est sage de ne pas croire authentique, mais dont il sied d’entendre la leçon. Il préten- ’ dait s’être confessé un jour à un curé de campagne. Il l’avait choisi bien borné, bien humble, \ pour en triompher sans trop de gloire. Son mauvais plaisir avait été de l’envelopper de ques-! tions captieuses et de lui soumettre des doqtes ;i sur les mystères. Il espérait l’avoir troublé. ! « Mon cher fils, lui aurait répondu le brave curé, tout cela vient de ce que vous vous faites du bon Dieu une idée trop grande. »
Qui sait si Stéphane Mallarmé n’a pas été em- î pêché d’être un grand poète parce qu’il se faisait une idée trop haute de la poésie ?
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C’eût été un geste bien moderne que celui de ce milliardaire transatlantique achetant en bloc, pour la somme rondelette de vingt-huit millions, une collection de peintures. On dément le fait, à la dernière heure et cela sèche des larmes. Depuis qu’ils avaient appris le prochain départ de cette galerie fameuse pour le pays des dollars, beaucoup de gens affectaient des mines désolées. Voulaient-ils indiquer par là qu’ils préfèrent voir nosrichesses d’art demeurer en France ? Parbleu, oui ! Mais, pour une fois, on ne saurait s’en prendre au gouvernement. M. Poincaré n’aime pas moins les tableaux que ne les aiment toutes ces personnes si bruyamment affligées. Le malheur des temps veut que notre ministre des finances n’ait pas sur lui vingt-huit millions d’argent de poche. Les rois des trusts les ont, eux ; ils n’ont ni dégrevé les bouilleurs de cru, ni créé le timbre à deux sous. La Providence les récompense justement de leur sagesse. Il faut nous accoutumer, peu à peu, aux déboires de ce genre. Sur les champs de bataille des enchères, la vieille Europe est vaincue d’avancé. La création d’un musée était, jadis, l’œuvre de plusieurs siècles ; aujourd’hui, une galerie surgit d’un coup de marteau ; cet accessoire de commissaire-priseur remplace le talisman des enchanteurs. Il sied de le déplorer, mais sans exagération de désespoir.
Après tout, il nous reste le Louvre. Dussions-nous | renoncer à l’enrichir, il demeurera quand même J le réservoir de beauté le plus merveilleux qui soit j au monde. Bonnes gens qui vous attendrissez si : fort sur la misère du Louvre, êtes-vous sûrs de ] le bien connaître ? Avant de pleurer sur les | richesses qui nous échappent, tâchez de savoir et l de comprendre celles, innombrables, que nous 1 possédons : peut-être sortirez-vous de là presque consolés.
Je Je
C’est irritant, tout de même, et l’on comprend qu’il y ait dans le public un vague sentiment de J mélancolie. Ces gestes d’Américains opulents | n’ont rien de poétique. On a l’impression que ce n’est pas de jeu. Une caricature d’autrefois montrait un ivrogne appréhendé sans aménité par un ■ sergent de ville.: « La force brutale, alors! »| s’écriait le doux captif. Nous sommes un peu ; comme cette innocente victime de l’ordre social, f Du moment qu’on emploie les moyens violents, j nous dédaignons de résister. Un chèque de vingt- j huit millions ressemble trop à un coup de casse- Ç tête. On a envie de s’écrier : « Voulez-vous ma montre ? » Le phénomène n’a pourtant rien de- ; nouveau dans l’histoire de la civilisation. Qu’est- ! ce que le conquérant moderne, sinon le milliardaire ? La collection est une fille de la conquête, jj
L’idée de rassembler dans un lieu spécial desl œuvres d’art de tous styles, pour le besoin, le plaisir ou l’orgueil de les posséder, naquit de la violence et de la guerre. Un Grec n’eût jamais,! songé à une chose pareille; sôus le ciel de | l’At tique, les fleurs restaient aux buissons et les*
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papillons sur les fleurs. Périclès, Alcibiade ne pensaient pas plus à s’acheter des statues qu’à se faire jouer des dionysies dans leur appartement. La rage malsaine d’accaparer de la beauté est venue de cette Prusse du monde antique qui fut le pays des Macédoniens. Ce que Flaubert appelait énergiquement « l’esprit mufle » date du lendemain de la chevauchée d’Alexandre. Les Ptolémées, les Attales, toutes ces dynasties héllénisées de barbares voleurs inventèrent les musées et les collections. Les pillards romains en firent le signe même de la victoire. Leur Murrimius, qui déménagea Corinthe, devrait avoir son buste à Drouot, en qualité de patron des grandes ventes. Verrès fut le collectionneur bourreau et martyr. « Dans la riche Sicile, lui disait Cicéron, il n’v a pas un bronze, un marbre, un vase, un tableau que tu n’aiies enlevés. » Ce fonctionnaire a créé la concupiscence du bibelot. Il en mourut. Antoine lui avait fait des offres pour l’achat de sa vaisselle d’or ; Verrès ne voulut rien savoir et, par son entêtement, obligea le triumvir à le comprendre dans une fournée de proscriptions. C’était déjà féroce, un ami des arts. Aujourd’hui les mutations dans la propriété artistique s’opèrent sans effusion de sang. La conquête du beau ne procède plus par la violence physique ; elle ne confisque plus, elle ne tue plus, elle « mise ». Elle enchérit comme jadis on égorgeait. Les mœurs se sont tant adoucies !
« Il y a, disait Louis La Caze à Reiset, trois sortes de collectionneurs. Ceux-ci achètent des tableaux pour les avoir ; ceux-là, pour que les autres ne les aient pas ; les troisièmes pour en jouir et pour en faire jouir. »
Cette définition nous agrée, parce qu’elle nous
venge. Ces grands acheteurs à l’encan n’en ont après tout que pour leur or. Il ne suffit point déposséder un harem de Circassiennes pour connaître la douleur et la joie d’aimer : Roméo en sait plus long là-dessus que le plus abondamment pourvu des pachas. Un musée qui vous arrive, tout emballé, par train spécial, ce n’est qu’une cargaison de belles esclaves. Devant tant de voluptés payées comptant, l’âme du possesseur demeure indifférente et ses sens restent glacés. Le châtiment du thésauriseur est d’avoir assassiné en lui le désir.
On devient collectionneur quand on veut ; question de milliards. Amateur, on l’est de naissance et par un don de la Grâce pure. « Collectionneur » veut dire celui qui entasse. L’amateur est l’homme capable d’aimer. Pourquoi donc les deux termes sont-ils employés indifféremment ? Cela ne saurait se tolérer dans un pays dont la langue est subtile. Les amateurs dignes de ce nom ont été le plus souvent des pauvres. Il y en eut toutefois parmi les riches ; la haute finance elle-même en a produit.
Le banquier Evrard Jabach n’avait pas seulement de beaux tableaux « pour empêcher les autres d’en avoir ». Ce directeur de la Compagnie des Indes orientales se glorifiait de fréquenter Van Dyck et de lui commander son portrait. « Son nom, a dit Mariette, subsistera longtemps en honneur dans la curiosité. » Il était malin, ayant Cologne pour berceau. Mais s’il avait su se trouver à Londres pendant les illustres enchères de la vente de Charles Ier qui durèrent trois ans
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— il n'est pas défendu d'avoir du flair, — il aimait, pour des raisons toutes spirituelles, son incomparable cabinet de la rue Saint-Merrv. Ce fut le premier potentat, non couronné, qui ait réuni des richesses d’art. (Richelieu, Buckingham et Mazarin furent quasiment des rois). La collection Jabach a servi de type. Les contemporains la citaient comme une des merveilles du monde. Pour la décrire congrûment dans son Livre des peintres et des sculpteurs, l’abbé de Marolles devient lyrique et a recours à la langue des dieux î
De tous ceux-là chez nous on peut voir des modèles ;
L’on en voit beaucoup plus chez le libre Jabac,
Enrichi du pais d’où nous vient le tabac.
Il se ruina, le libre Jabach, comme un banquier qu’il. était. La Couronne s’enrichit un peu cyniquement de ses dépouilles. Colbert le traita de Turc à More. Ce ministre bourgeois, devinant les méthodes de M. Poirier, concluait les affaires en convoquant le vendeur à l’heure du dîner. Jabach, aux abois, offrait ses cent tableaux à leur prix d’achat, cent cinquante mille livres. Les experts nommés par Colbert lui en firent allouer quatrevingt mille. Le Christ au tombeau de Titien, le Saint Jean de Léonard, le Concert de Giorgione, YErasme d’Holbein nous sont venus de ce marché féroce. L’Etat faisait alors de bons coups.
Amateur encore, dans le sens élevé et exquis du mot, ce Fréart de Chantelou, maître d’hôtel ordinaire du Roi, qui s’en alla, avec son frère Chambrav, curieux de géométrie et de peinture, réclamer Poussin à l’Italie : sa galerie de la barrière du Trône ne contenait que des merveilles lentement et amoureusement recueillies. — Amateur, Roger de Gaignières, écuyer des Guises,
qui achetait des tableaux en économisant sur ses pensions. — Ou encore, cet André Boulle, premier ébéniste de Sa Majesté, qui, malgré le succès prodigieux de ses marqueteries, mourut, à quatre-vingt-dix ans, misérable pour avoir trop aimé les ouvrages des autres. — Amateurs, les érudits du dix-huitième siècle, Crozat, Mariette, Julienne, Caylus, Choiseul-Gouffier, « conseillers honoraires » de l’Académie royale, salués comme des frères par les sculpteurs et les peintres, et aussi artistes que les producteurs pour la ferveur de leur piété. Exemplaires accomplis de la race, vrais types de gentilhommerie intellectuelle et de grandeur française.
Les plus .touchants, les plus dignes de notre gratitude furent encore des hommes du siècle dernier, des morts d’hier. Ainsi ce pauvre Sauvageot, le plus souriant des chercheurs, tantôt violon à l’Opéra, tantôt commis des douanes, qui, dans sa mansarde poussiéreuse du faubourg Poissonnière, préservait de la mort une civilisation ; il donna tout à son pays, par générosité, par désintéressement, par patriotisme, et aussi pour épargner à, son trésor le tapage ignominieux des enchères. — His de La Salle, l’ancien garde du corps de Louis XVIII, que l’Italie avait rendu idéaliste, et qui fut un parfait grand seigneur de la Curiosité... Ceux-là, cités entre cent autres, eurent la vraie passion, l’enthousiasme, la patience, le génie de la trouvaille et ce grain de folie que donne l’amour. Ils n’achetaient point la gloire au tombereau.
Pour bien sentir ce qui distingue du collection-
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neur l’amateur d’art, c’est encore au cher vieux Louvre qu’il faut.se rendre. Au bout de l’escalier Henri II, un portrait austère et doux vous accueille. C’est celui de cet admirable père La Caze plusieurs fois cravaté de satin noir, à la mode des médecins d’autrefois. Homme de vérité, l’amour de la nature le guida par la main jusqu’à l’Art. Toutes ces merveilles perdues, retrouvées une à une, ce Gilles aperçu dans une boutique borgne, ce Tintoret payé sept francs dans le chaos de la vente Despinoy, ces Watteaux, ces Fragonards, ce Velasquez, ce sont les étapes glorieuses d’une longue course obstinée à la poursuite du beau. Ici, mieux que partout ailleurs, se comprend la parole profonde de Vauvenargues :
« Il faut avoir de l’âme pour avoir du goût. » La vie, constamment noble, de La Caze s’écoula dans les hôpitaux et dans les musées. Il allait de la beauté à la souffrance. Ce médecin, qui ne croyait guère à la médecine, ne soignait bien que les pauvres ; à l’hôpital, on l’appelait « le Volontaire ». En 1832, pour prouver le caractère non contagieux du fléau qui terrorisait Paris, il se coucha dans le lit d’un cholérique. Héroïque et bon enfant, Louis La Caze était un grand cœur.
Un Louvre, -cela ne s’improvise pas. Il y faut du génie et de la vertu. Ce temple est plein d’âmes. A la suite des créateurs, de modestes ombres glissent dans la lumière : ce sont les braves gens qui, à force d’amour, ont sauvé de la beauté. Entre les deux barbaries, celle d’hier qui brisait, celle d’aujourd’hui qui emballe, ils ont représenté quelque chose qui ne se verra plus : du zèle sans orgueil et la naïve tendresse de l’esprit.
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Rien de plus lourd à porter qu’un veuvage illustre. Soyons indulgents aux pauvres femmes qui ont à soutenir le fardeau de certains deuils. L’on n’a pour elles que sévérités. Si elles se drapent dans leur douleur, le monde les accuse de manquer de réserve ; se taisent-elles, leur silence est pris pour de l’ingratitude ou de la niaiserie. Nous en voulons particulièrement à celles qui choisissent la librairie pour consolatrice ; elles sont guettees au tournant de chacune des pages qu’elles publient. Passe encore pour les épouses que le nom glorieux suffit à protéger ; malgré tout, le mariage conserve un certain prestige. Mais les autres, les morganatiques, les irrégulières, que de perfections nous leur demandons ! Le public, qui espère d’elles des aveux, ne les leur pardonne point dès qu’elles les ont faits. Et pourtant, si elles n’étaient point bavardes, et un peu vaines, nous qui voulons tout savoir, nous ne saurions rien ! C’est à ces veuves-là surtout I qu’il convient d’accorder miséricorde. Toute une moitié, la plus amusante peut-être, de l’histoire serait perdue, si elles ne succombaient point au péché d’orgueil.
Avouons que nous attendons tous impatiemment la levée des scellés qui protègent contre
notre curiosité la correspondance politico-amoureuse d’un tribun célèbre. La personne à qui fu- j rent adressées ces lettres (qu’on dit innombrables) I ne saurait être accusée de s’être montrée importune. On serait, tenté plutôt de lui reprocher un | excès de mystère. Alors qu’elle tenait une si 1 grande place dans une des plus grandes vies du siècle, nul ne savait rien d’elle. Une forme ; entrevue derrière le grillage d’une loge de théâtre, I un nom chuchoté, voilà tout ce que devinèrent de 1 cette femme les familiers d’un homme qui com- j mandait à une armée d’amis. Quand elle mourut, il y a quelques semaines, on n’apprit sur son ; compte que bien peu de chose. Aujourd’hui voici j qu’on nous révèle que son esprit n’appartenait plus depuis longtemps aiyc idées de son compagnon d’existence. Cette veuve, avait,; paraît-il, divorcé avec la pensée dont elle gardait le dépôt. C’était son droit. Ce droit, elle l’eût excédé en anéantissant le chapitre d’histoire où elle figura, il S’il est vrai qu’elle ait reçu trois mille lettres, ce;] monceau de documents nous appartient, et nous j le réclamons. A dire vrai, nous ne tenions pas j outre mesure aux lettres où il n’est question que d’amour ; celles-là, nous les avons lues déjà, dans toutes les langues. Chose singulière ! nous n’avons que ce butin-là, jusqu’à présent. Seul, le coffret, qui pouvait demeurer caché, s’est entr’ouvert. Mais du coffret nous n’avons que faire ; ce qui nous intéresse, c’est le dossier. Que contient- j il, ce dossier ? Nous le verrons bien.
Mais le verrons-nous ? Trois mille lettres, en moins de dix ans, plusieurs pages par jour, une heure de recueillement et de solitude dérobée quotidiennement à la vie publique par un puissant acteur du Forum qui semblait n’avoir vécu
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que publiquement ! Tout un coin de pénombre dans cette carrière de plein air et de grand jour ! Le roi des parleurs devenu, par besoin de s’épancher dans un cœur de femme, un plumitif inlassable ! Tant de papier patiemment rempli par un orateur, n’est-ce pas un miracle de l’amour ? Il nous faut ces feuilles, il nous les faut toutes, ne serait-ce que pour nous édifier une fois de plus sur la vanité des psychologies.
Alais de quoi vous étonnez-vous donc ? dira-ton. Celui qui fut ici-bas le verbe lui-même, le modèle, l’aïeul, Mirabeau, n’a-t-il pas écrit plus encore que parlé ?
Sans doute. Mais Mirabeau, lui, ne devint un professionnel de l’éloquence que par accident miraculeux. Le génie de la parole qui dormait en lui aurait pu, après tout, ne s’éveiller jamais. Son procès au parlement d’Aix le fit avocat ; les Etats généraux le révélèrent tribun. Mais, avant, il se croyait apte à noircir d’idées beaucoup de pages blanches. Il était né « plumier », comme disait son terrible père. Capitaine de dragons, lorsqu’il fait la guerre, entre un duel et une galanterie, il compose une Histoire de la Corse , pour le plaisir, parce qu’il ne conçoit pas la vie sans écrire. Sur les bancs de l’école, il rimait des tragédies. Il est passionnément barbouilleur de pages, écrivassier, épistolier, comme un frère ; enragé de Saint-Preux. Il a besoin d’écrire, partout et toujours, à tous et à toutes, à son père pour le honnir, aux magistrats pour les attendrir, à ses créanciers pour les mystifier, à sa jeune femme frivole et bornée pour la ramener ou la
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maudire, à l’humanité pour lui enseigner l’évangile nouveau.
En toute occurrence, il saute sur sa plume comme sur son arme et sur son outil. Sa femme le trompe-t-elle avec un gamin d’officier ? il lui pardonne, à la mode Louis XV, mais il noie le séducteur dans un flot d’encre. Sa lettre au jeune Gassaud naît d’un accès de délire plumassier.
« Barbare ! qui sacrifie à un désir brutal et effréné toutes les vertus de la plus innocente de toutes les femmes ! » Peu lui importe ce qu’il écrit, : pourvu qu’il écrive et qu’une ligne chasse l’autre. Le scribe déchaîné traverse une crise de manie furieuse. « Eh ! qui t’avait donné le droit de me priver de la douceur d’être encore père ? » Le jeune Gassaud, qui exerçait la profession rê-i veuse de mousquetaire, sentit-il toute la juste sé-1 vérité de ce reproche ? Bientôt les munitions de Mirabeau sont épuisées : plus rien 'dans l’écritoi-j re ; désarmé, il écrase l’adversaire de sa clémence. « Votre père et votre famille vous sauvent la vie. Mais ne paraissez pas devant mes yeux, car puisse la foudre m’anéantir si je ne vous extermine pas ! » Voilà dans quel style, en 1778, un époux outragé se vengeait d’un amant heureux... On a dû rire dans le corps des mousquetaires. Et cet époux s’appelait Mirabeau ! Que voulez-vous ? Il était capable de tout, même de devenir bétel plutôt que de renoncer à filer des mots..
Ce fut un martyr et un bourreau de la copie. Il a écrit autant que Voltaire. Des mémoires, des dialogues, des contes, des brochures, des volumes, des lettres et des lettres encore, de vastes pamphlets et de petits vers, des gravelures et des magnificences, du polisson et de l’austère, de la sagesse et de l’ordure ! — Nous avons
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souhaité quelquefois qu’un éditeur, qui serait un héros, entreprît, aux frais de l’Etat patron de l’héroïsme, une édition nationale des OEuvres complètes de Mirabeau. Nous lui promettons une vente médiocre. Mais il serait décoré, icet éditeur. Et au moins aurions-nous, quelque part, conservé dans sa plénitude, « le plus grand génie politique que les temps modernes aient enfanté ». La préface de cette publication, qui n’aura point lieu,
! a été écrite d’avance par Lamartine.
Lorsque Mirabeau se révéla orateur, avec l’univers pour auditoire, il ne renonça point aux joies du papier. 11 écrivait froidement ses discours de feu. La copie, toujours la copie, volupté et torture à la fois, la seule de ses maîtresses à qui il soit demeuré fidèle jusqu’au tombeau ! Les autres, celles de chair et de sang, n’eurent guère de lui que des mots alignés. L’inconsciente Sophie en fut accablée. Il était captif, alors, et muré dans l’inaction. Sous prétexte d’amour, il passait la revue des philosophies, en tournant dans sa cage et en mordant les barreaux. Il n’a jamais, lui qui parla de tout, parlé que de lui et qu’à lui-même.
Les amou ’s profondes ne sont point verbeuses. Une fois peut-être Mirabeau essaya sincèrement d’aimer. Le meilleur de son cœur infâme et sublime, il l’abandonna à cette douce Henriette- Amélie de Nehra qui tenta de sauver ce damné. Yet-Lie, comme il la nommait, était une fraîche blonde des plaines du Nord, avec deux bluets sous les sourcils. Il la vit pour la première fois au parloir grillé d’un couvent mondain. Il ne
l’attaqua point, à la dragonne, comme il avait fait pour son oiselle de femme ou pour la boulotte ; et veule marquise de Monnier. Elle, Henriette, J gardait toutè sa raison dans la folie qu’il lui plut d’accomplir. « Je le préférais, a-t-elle , avoué, à tous les hommes, mais je n’étais pas amoureuse. » Lui, dès qu’il s’agit d’elle, n’emploie plus son style de libelliste phraseur. Plus de Rousseau, plus de Cicéron, plus d’oripeaux déclama- j toires autour de l’aveu. Il écrit à Chamfort : « J’ai une compagne de mon sort, aimable et douce. » j C’est simple et suave comme le sourire triste j d’Henriette-Amélie. « Je vous jure, mon ami, dans j toute la sincérité de mon âme, que je ne la vaux j pas et que cette âme est d’un ordre supérieur j par la tendresse et la bonté. » Voilà enfin le son du vrai, le beau bruit du cœur ! — Dans le : ménage infernal de ce prodigue, l’amie faillit ; mettre de l’ordre et de la paix. Elle chassait les usuriers, vendait les chevaux, s’occupait du linge et, quand Gabriel lui apportait un bijou, le ren- j dait en cachette au fournisseur. Les témoins de j cette union, les gens d’Angleterre et de Prusse, ] s’étonnaient de l’attachement de côtte créature ! tranquille à cet homme de tempête. « Elle a, j disait l’Ecossais Elliot, le mérite de rester fidèle ; à l’un des coquins les plus laids et les plus misé- ; râbles qui soient en Europe. » Il la lassa pourtant, moins par ses débauches que par ses vio- j lences. Après une scène, plus cruelle que toutes, j elle céda la place à la femme du libraire de Joy, et sortit, sans tapage, de cette destinée interdite au bonheur. « Vous êtes en d’exécrables mains î » tel fut son adieu. Moins d’un an après leur rupture, il confessait : « Je n’ai été heureux qu’un jour dans ma vie, celui où je vous ai connue ! »
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A celle-là, Mirabeau Mut écrire très peu. Mme de Nehra, élevée clans la religion protestante, se convertit au catholicisme et trépassa en oraison. Avant de mourir, effarée et repentante, elle brûla ce qu’elle avait gardé du monstre. Mais elle était femme et ne voulut pas avoir été aimée d’un pareil homme, ne fût-ce qu’une heure, sans que le monde en sût quelque chose. Elle avait remis à Lucas de Montigny plusieurs lettres copiées de sa main. Elle nous a légué un Mirabeau intime et libéré des phrases. Nous croyons bien que la politique l’intéressait peu.
Il sied d’admirer les Egéries, mais notre tendresse va de préférence aux humbles compagnes. Les dames à qui l’on a beaucoup parlé de la chute du ministère et du budget ont pris trop d’arrhes ici-bas sur leur part de gloire. « On vous a déjà donné, madame », leur répond volontiers la postérité. Un dossier d’archives d’Etat semble un tfribut un peu pesant entre les deux ailes du dieu d’amour.
Notre jeune école historique prodigue les livres où le souci de l’érudition s’allie à la divination du passé. M. Louis Madelin, ancien élève de notre Ecole du palais Farnèse, avait brillamment débuté par la monographie de Fouché ; dans cet ouvrage, qui valut à M. Madelin son grade de docteur ès lettres, nous avions goûté déjà un sens très fin de la politique, une rare pénétration psychologique et le don naturel de l’équité. Voici un nouveau livre, du même auteur : la Rome de Napoléon (1), où ces qualités s’affirment et se concentrent avec une véritable maîtrise., M. Madelin, en dédiant son œuvre à M. Albert Sorel, « notre maître à tous », proclame de quelle méthode et de quelle doctrine il se recommande. Il est bien de cette génération, à la fois passionnée et savante, qui veut être scrupuleuse jusqu’à la minutie sans s'interdire ce pouvoir de recréer qui vivifie l’histoire. Il a appris, aux meilleures écoles, à classer les documents, à les interroger sans parti pris, à ordonner en fiches les résultats d’une enquête sérieuse ; mais il sait aussi, la tâche préparatoire accomplie, se servir de tout ce labeur analytique pour la construction d’une synthèse. Un savant au service d’un artiste, tel doit
(1) Louis Madelin. — La Rome de Napoléon. — Par.s,
Librairie Plon, !1906.
être l’historien véritable. Nul ne songe plus à nier que l’histoire ne soit une science aux procédés rigoureux ; mais qui oserait lui interdire d’être, en même temps et avant tout, le plus noble et le plus captivant des arts ?
On ne saurait rien créer sans amour. Il est arrivé à M. Madelin, condamné par un bienveillant verdict universitaire à deux années de vie romaine, de s’éprendre de Rome profondément. Gomment un jeune esprit, curieux et enthousiaste, pourrait-il habiter sans la chérir cette ville où la gloire et la0 beauté sont partout éparses? Nous entendons parfois des gens, dont l’unique fonction est de détruire, s’apitoyer sur le sort des savants ou des artistes envoyés à Rome et prononcer à ce propos l’absurde mot d’exil. Le délicieux et cher exil ! Il est des vieillards illustres qui s’en souviennent, après plus d’un demi-siècle, avec un orgueil attendri. La vie romaine, pour celui qui sait la vivre, confère à la pensée une noblesse spéciale. A Rome, l’idéalisme souffle du large. C’est le milieu même, de l’exaltation spirituelle, le plus spacieux cabinet de travail que puisse imaginer une intelligence de poésie et de vérité. M. Madelin s’est laissé envahir tout entier par ce charme invincible. Historien, il s’est plu à. évoquer du passé dans le cadre où ce passé avait été de la vie. Il a replacé quelques heures d’autrefois en cet espace saturé d’immortalité- Après les patientes stations aux archives, après les austères tête-à-tête avec les dossiers, dans la poussière des chancelleries, il allait chaque jour, sur le Pincio ou le Janicule, prendre un bain d’air et de lumière ; de ce perpétuel contrôle du document de l’herbier par l’étude directe de la plante vivante est sorti un livre véridique, loyal,
ardent, généreux, exact et vivant, — un livre vrai, un vrai livre.
Le sujet choisi par M. Maclelin était bien fait pour tenter le patriotisme d’un Français ami de l’Italie. « L’histoire des événements qui ont préparé et amené l’annexion de Rome à l’Empire français a été écrite, l’histoire de la domination de Napoléon à Rome ne l’a jamais été. » Nous avons reçu de la destinée de dures leçons qui ont rendu bien lointain de nous le rêve entrevu par nos pères de l’hégémonie du monde. Ce songe n’en a pas moins été réalisé pendant quelques années de folie sublime. Il serait désastreux que nous crussions avoir à en rougir. Il y a eu une heure de notre passé où la carte de France comprenait cent trente départements. Rien n’empêchera que cela n’ait été. Admettons qu’il faille le regretter comme une erreur et t’expier comme un péché ; nous ne pouvons pourtant point le désavouer comme une honte. A quelque parti politique qu’il appartienne, il semble qu’un Français ait le droit, et le devoir aussi, d’une certaine solidarité avec Napoléon. Il suffit de passer la frontière pour sentir cette piété particulière vous .envahir et vous réconforter. Les étrangers ne s’y trompent point : un Français qui dit du mal de Napoléon devant eux leur paraît sans tact et sans fierté. Une certaine dose de bonapartisme fait partie de notre costume et de nos munitions de voyage. En ce sens, nos jeunes historiens, qui ont des lecteurs dans toutes les langues, jugent élégant de garder la tenue napoléonienne en face du public mondial. C’est sans danger pour la paix de l’univers, et cela réchauffe et console.
Après MM. Albert Sorel, Frédéric Masson, Henry Houssaye, Vandal, M. Madelin a fait de la
figure de l’Empereur le centre de ses méditations, de ses recherches. Cette figure, il la contemple dans un esprit filial qui n’exclut point la clairvoyance. Il reste indépendant et équitable, en étant séduit, A force d’aimer Napoléon, il est parvenu à lire dans son âme ; cette lecture-là ne s’apprend pas en un jour.
Que Napoléon ait été latin jusque dans les moelles, le surhomme même de la latinité, cela est devenu, en psychologie historique, d’une vérité banale et courante. Ce que M. Madelin a mis en lumière avec autant de sagacité que de force, c’est la hantise de la grandeur romaine chez ce Charlemagne des pays du soleil. Le souverain moderne avait Rome en lui : il en était possédé et éperdu. Chateaubriand dit dans les Mémoires dé Outre-Tombe : « Il fallait à Napoléon un département du Tibre ; on dirait qu’il ne peut y avoir de conquête complète que par la prise de la ville éternelle. Rome est toujours la grande dépouille de l’univers. » Le regard du poète plongeait ainsi au plus profond de l’âme impériale. Pour Napoléon, Rome seule pouvait conférer l’Empire ; le Sacre était là. Sans la domination de Rome, on n’était que campé dans l’omnipot'ence. Le rêve de sa vie fut d’entrer en maître dans la seule ville où il pût respirer de l’éternité.
Tradition carlovingienne ? atavisme italien ? Evidemment. Mais aussi, mais surtout, inévitable conclusion logique de cet « esprit classique » dont Napoléon fut l’individualité rayonnante. Il y avait quelque chose d’appris et de livresque dans cette volonté prodigieuse. La Rome qu’il aimait d’amour était moins celle de la réalité que celle d’une certaine littérature. Les lecturesde jeunesse de Napoléon le marquèrent pour toujours : Tite-
Live, Plutarque et Corneille furent les nourriciers de ses premiers rêves et ses éducateurs d’énergie. C’est de leur Rome tout idéale qu’il eut la vision et le désir. La terre de Scipion, de Paul-Emile, de César et d’Auguste, devenue la proie d’un gouvernement de flammes, lui paraissait une divinité profanée.
Il était de son temps, à base de jacobin, illusionniste avec des systèmes, d’un bon sens génial dans- la pratique courante des choses, capable aussi des pires entêtements et des plus décevantes chimères, une fois lancé sur une idée préconçue. Le peuple romain est d’essence héroïque et de prédestination souveraine ; il souffre et se meurt dans l’esclavage théocratique ; le dominer pour le délivrer est par excellence la tâche du héros : ce fut là pour Napoléon tout un pragramme politique, et le but suprême de son effort. Là a été la grande illusion de sa vie.
Les fils de la Révolution française ignoraient tout de la Rome papale. Les soldats de Berthier avaient pris au sérieux cette mascarade de la République de 1798, carnaval de quelques mois, qui fut cynique, sinistre et stérile. Vingt ans après, l’ancien général en chef de l’armée d’Italie, métamorphosé de premier consul du Concordat en Empereur d’occident sacré par Pie VII, demeurait convaincu, — nous allons dire naïvement, — que la descendance des Gracqués frémissait sous le joug ignominieux des prêtres. Le préjugé révolutionnaire et le préjugé scolaire exaspéraient chez Napoléon la croyance au dogme impérial du couronnement romain. Une fois seigneur et libérateur de la ville éternelle, il voulait parfaire un chapitre de propagande républicaine en achevant de se césariser.
M. Madelin a exploré l’arrière-fond des mœurs romaines pour montrer à quel point tout était erreur dans cette conception de César jacobin. Le 10 juin 1809, après que le drapeau tricolore eût été hissé sur le Pont Saint-Ange, les représentants de l’Empereur des Français, avec une grandiloquence candide où il y a encore quelque chose de la rhétorique du Directoire, s’exprimaient ainsi dans leur proclamation : « Romains ! en vous associant à son empire, Napoléon le Grand n’a voulu que la gloire de vous donner, après tant de siècles d’oubli, un sort plus digne de vos antiques destinées ! » Pour la tourbe transtévérine ce pompeux programme était une énigme. Ne gardant des « antiques destinées » qu’une morgue de parade, la plèbe romaine végétait dans un état d’abjection béate. Quel homme était-ce que son blanc souverain, successeur de Pierre ? Le bénédictin Chiaramonte était un saint, avec toutes les vertus négatives de la sainteté : la sobriété, la charité, la douceur, la promptitude au pardon, l’innocence. Sur une population qui n’existait plus qu’à l’état de clientèle, il exerçait, avec des gestes d’une grâce suprême,! une autorité solennelle et débile. Adoré comme une idole, jamais obéi comme un maître. Le patriciat vivait des miettes de sa table en domesticité dorée ; la populace se prosternait à son pas-; sage, selon un rite séculaire, et, à peine relevée de son agenouillement, courait au « Pasquino » bafouer cette souveraineté qui ne savait que bénir. Les trois vertus qui font les nations : travailler, combattre, obéir, cette cohue les avait désapprises. Qu’était devenu le Romain antique depuis quinze siècles de dominations et d’épouvantes ? Où la cendre des Paul-Emiles sous ces épaisses
poussières gothiques, grecques, lombardes, normandes, franques, espagnoles, germaniques qui cachaient le vieux sol ? Où la fierté quirite après la longue habitude du servage et le consentement unanime aux facilités d’un honteux bonheur ?
Obéir ? — Pour être digne de le faire et capable de le vouloir, il faut à un peuple une conscience collective cultivée par l’effort, une âme entraînée, le sentiment d’une utilité plus haute que le bienêtre de chacun, l’absorption des intérêts individuels dans la religion de la grandeur commune. Ce doux prêtre, encensé et moqué, qui traversait la cité des ruines, le pardon aux mains et le sourire aux lèvres, eût redouté d’être craint. Il laissait tout faire, menaçait quelquefois, ne frappait jamais. Chez ses ouailles respectueusement indociles, il tolérait l'indiscipline, le désordre, la moquerie, l’indolence, affectant de prendre leurs ’ génuflexions pour du loyalisme et leurs simagrées pour de la foi. Entre es souverain désarmé et cette plèbe grouillante, il était tacitement convenu qu’on se dispenserait mutuellement du devoir de servir et de celui de commander.
Travailler ? — A quoi bon ? A quoi d’ailleurs ? Un sol ingrat, pauvre, hostile à l’homme, un air ! chargé de fièvres, une atmosphère lourde de paresse, peu de besoins, l’habitude de la pauvreté, le goût du haillon. L'obole quotidienne ne saurait manquer. A-t-on faim ? Il y a les aumônes. Eston cupide ? La loterie est là, le Lotto vénéré comme un dieu lare, dont le caprice bienfaisant distribue la richesse en dispensant de toute fatigue. Pourquoi peiner, sous ce ciel de flânerie, quand la charité et le hasard se chargent d’empêcher l’homme de mourir ?
Combattre ? — C’est un art qui s’oublie vite et
depuis des siècles il ne s’enseigné plus. La violence innée de la race se satisfait avec de courtes émeutes et les sports tapageurs du carnaval. On crie, on joue du stylet, on rosse la gendarmerie .papaline, on s’agite pour se dispenser d’agir. Tout entraînement militaire a disparu. Les corps ne connaissent plus de gymnastique ; les âmes sont devenues flasques autant que les muscles.
Un gouvernement qui consent aux vices, un peuple qui jouit de se sentir affranchi de tous devoirs, telle était la Rome de 1809.
A cette multitude, heureuse de sa honte, voici qu’un conquérant, inconnu, absent et lointain, vient déclarer qu’il envoie le bonheur, qu’elle croit posséder, et l’orgueil, dont sa vanité la dispense.
Les recettes infaillibles pour rendre les nations prospères et fortes, quelques fonctionnaires expédiés de Paris les ont apportées dans leurs bagages. Les joyeux mendiants du Transtévère vont connaître ces félicités sociales : le fisc, l’enregistrement, la voirie, le service des pompiers, les réverbères, la vaccine obligatoire, les sous-préfectures, les travaux publics, les impôts. « Romains ! vous n’êtes pas conquis, vous êtes réunis 1 » Apprêtez-vous à apprendre les devoirs et à pratiquer les vertus d’un grand peuple ! Que veulent ces garnisaires barbares venus de l’Occident ? A peine campés entre les sept collines, ils mettent* 1a. main sur l’oint du Christ. Le gendarme Ptadet a forcé le Quirinal et enlevé de nuit le pontife. Pour la deuxième lois, la soldatesque française est sacrilège. Pie VII a, pris le même chemin que Pie VI ; il traverse l’Italie, entre des hussards, et les populations, consternées, prosternées, frémissantes, aperçoivent derrière les vi-
; très du carrosse deux blanches mains tremblantes qui font encore le geste de bénir. A ce bruit sii nistre « le Saint-Père est captif », en succède un autre, dont l’odieux, pour être de qualité dif- 1 férente, n’excite pas moins d’horreur : « les Français veulent supprimer la loterie ». Plus de pa- ! pauté, plus de Lotto, c’est la fin du monde î
Voici le pire. De blanches affiches, collées sur I les ruines, parlent de service militaire et de cons- ; criptions. La Leva ! Un meme cri de révolte et d'épouvante court de Pérouse à Terracine. Les départements du Tibre et de Trasimëne, sourds aux exhortations patriotiques de leurs préfets, se couvrent de réfractaires. Le paysan du Latium et de l’Ombrie se fait bandit par peur de mourir. Aux menaces de la Leva répond le brigandage.
Ajoutez à cela le système fiscal, la fermeture des couvents, l’expulsion des religieuses, le refus du serment par le clergé ; après l’émeute des moines, celle des curés, l'impopularité des « prêtres jureurs », toutes les exigences et tous les refus, toute t’uniformisation à la française se heurtant aux habitudes, aux préjugés, aux paresses, aux vices d’une multitude qui ne veut pas substituer le despotisme à la douce anarchie où elle croupissait.
Et l’auteur de tout cela, le Maître, où est-il ? L’a-t-on vu seulement ? Celui qui veut épouser Rome de force lui a-t-il au moins montré son visage ? Napoléon, et ce fut une des amertumes de sa destinée, ne vit jamais la ville de son rêve- Il songeait à y entrer en vainqueur ? Le temps lui manqua : il s’en fut à Moscou.
Quand on lut sur la place du Peuple le 29e Bulletin de la Grande Armée, les mères des petits conscrtis du Transtévère qui étaient morts dans
les steppes slaves poussèrent un cri de haine joyeuse et de délivrance. Murat, fourbe et avide, conçut le projet effronté de reprendre à son compte le personnage de Charlemagne. Ne pouvant avoir sa Rome pour lui, Napoléon eut hor-i reur qu’elle devînt la proie d’un autre. Il la remj dit au captif de Fontainebleau. Le 24 mai 1814, ! Pie VII rentra dans la ville des Papes, en planant sur un peuple agenouillé. Le Saint avait vaincu le Héros. Dans tout Italien, eût-il l’âme d’un pon-J tife et le cœur d’un martyr, il y a un ironiste et | un politique. En rentrant au Quirinal, Chiara-j monte y trouva des changements. Le gouverne-J ment des Français avait préparé des appartements pour la visite toujours attendue de l’Empereur. Des déesses profanes couvraient les murs. Le Pontife sourit : « Nous en ferons des madones », conclut-il... « Tout Rome est dans ce mot », ajoute M. Madelin qui connaît son Ita-
lie en vrai psychologue. Pie VII termina la jour- j j née en passant la revue de sa garde-noble ; il né- j gligea d’y reconnaître plusieurs sous-préfets de Napoléon.
Ce fut une colossale erreur. Elle reste belle, j après tout, et d’une absurdité généreuse. Si nous jj n’avons point à en rougir, l’Italie n’eut pas à s’en plaindre. En dépit de tout, l’âme de la Révolu- J tion française avait palpité dans l’air romain. Ces délégués de Napoléon, campés en pleine haine, j firent en braves gens et en gens de bien. M. Madelin leur rend hommage eh leur rendant justice, Miollis était humain, patient, lettré ; de Tournon habile et gracieux ; Rœderer laborieux et ferme ; Daru appliqué ; tous irréprochablement probes. Si un peuple pouvait s’accommoder des vertus d'un autre, ils eussent mérité de réussir.
Miollis sortit de Rome le dernier ; il ne fuyait pas, il se retirait avec les honneurs de la guerre. Pas un outrage ne monta jusqu'au visage balafré du vétéran de la guerre d’Amérique, qui était venu sur les bords du Tibre appliquer le code civil et restaurer Scipion.
La moralité de l’aventure a été contée à M. Ma delin par un gouverneur de Carniole. « Vers 1820, l’empereur François II vint visiter les provinces illyriennes rendues à son sceptre par les traités de 1815, il s’informait : « Beau palais ! qui donc l’a construit ? — Ce sont les Français, sire. . — Belle route ! qui l’a fait faire ? — Ce sont les Français, sire. — Bon collège ! qui donc l’a organisé ? — Ce sont les Français, sire. » L’empereur d’Autriche promenait son regard sur tant d’autres choses qui restaient à faire, et ne se feraient point, rendues au chaos administratif depuis 1814. » Ces diables de Français, dit-il, auraient bien dû rester quelques années de plus ! »...
Dans les anciens départements du Tibre et de Trasimène, comme en Illyrie, notre souvenir s’appelle civilisation. Nous pouvons nous dire cela. Tout en concluant mélancoliquement, avec j M. Louis Madelin : « Napoléon, qui avait Borne
! dans le sang, ne vit jamais Borne, pour l’avoir
! trop et mal aimée. *
LECONTE DE LISLE
Certaine soirée de 1876 fut, pour quelques camarades et moi, une date mémorable. Humble enfant de choeur d'une grande paroisse, je dînais à la table de Victor Hugo, le jour où Leconte de Liste s’y asseyait pour la première fois. On nie faisait, en vérité, trop d’honneur ; mais veuillez croire que je m’en rendais compte. J’étais gonflé et confus. Heureux surtout d’assister, témoin chétif, à la conjonction de deux astres également adorés.
Dès le potage, Hugo prit à partie son nouveau convive :
— Cher et illustre confrère, lui dit-il, je viens de passer la semaine entre Eschyle et vous.
C’était poli. Nous èn convînmes de bonne grâce et Leconte de Lisle tout le premier. Il revint dîner.
Ce fut ainsi que la glace se rompit entre l’auteur de la Légende des siècles et celui des Poèmes barbares. Il y avait eu du froid entre les deux poètes. Ce malentendu, si c’était un malentendu, provenait de diverses causes, les unes contingentes et un peu mesquines, d’autres assez profondes.
Je ne voudrais à aucun prix manquer de respect au demi-dieu qui daigna accueillir mon enfance. Mais l’admiration, si pieuse qu elle soit, peut faire bon ménage avec la liberté d’esprit.
En principe, Hugo n’aimait les autres grands poètes que s’ils avaient le tact d’être morts. Le partage lui paraissait inutile en matière de gloire. Absorbé par son œuvre colossale, il n’avait guère lu les écrits modernes, et seulement pour se documenter. Il connaissait ses contemporains par ouï-dire, et les classait de confiance en deux catégories sommaires : la première, chargée d’anathèmes, allait de Désiré Nîsard à Mérimée, en
vés ; puis la phalange des élus, où Gautier bénéficiait avec Garibaldi d’une bienveillance cordiale et niveleuse.
Paradis peints où sont harpes et luths
Et un enfer où damnés sont houilus. f
Ces deux vers de Villon résument, méthode et J doctrine, la critique olympienne. Depuis son re- | tour de l’exil, Hugo s’entendait répéter quotidien- I nement qu’il incarnait le siècle et l’absorbait, que toute beauté et toute vérité venaient de lui j pour se perdre en lui ; il le crut, et on l’eût cru à moins. Nous admirerions qu’on s’en étonnât. Le j monde est plein de gentils garçons qui, à peine nommés sous-préfets, se transforment ipso fact * ' en petits Nabuchodonosors. Cela excuse les ivre ses du génie.
Depuis plusieurs années un bruit vague, Ioii tain, un sourd murmure était venu mourir a pied du rocher d'Olympio. Cette rumeur disa qu’une génération de poètes, jeunes, ardenb hautains, combatifs, s’était serrée autour d’u Aîné, en qui elle saluait un chef. Un des fam liers de Victor Hugo, l’excellent Pelleport, un en fant terrible, fécond en méprises généreuses
comprenant Armand Carrel, groupe des réprou-
LECONTE DE LISLE
avait déclamé, à Guernesey, un poème que, dans son zèle imprudent, il n’avait pas craint de qualifier de « sublime ». C’était Midi. Hugo avait trop de courtoisie royale pour contredire un hôte; en outre, il s’entendait aux beaux vers et pour cause. Il se rangea à l’avis de Pelleport. Mais l’idée qu’en son absence quelqu’un pouvait être chargé de son intérim ne lui plut qu’à demi. Les nouvelles de Paris demeuraient rassurantes :
Gautier parmi les joalilliers Est prince, et Leconte de Lisle Forge l’or dans ses ateliers.
Mais le Père est là-bas, dans l’île.
Toutefois, le Père trouva une fois de plus son île un peu lointaine. J’imagine qu’en ses propos du soir il fit payer cher à Napoléon III et à ses ministres la nouvelle qu’il se formait dans le passage Ghoiseul une seconde Pléiade, qui s’inspirait d’un Ronsard nouveau.
La divination de Victor Hugo ne le trompait point. Quelque chose d’insolite venait de se produire dans la Littérature. Depuis 1852, un poète s’était affirmé, puis imposé à la dévotion d’une élite, poète singulier en ce qu’il semblait indifférent, pour ne pas dire relaps, au credo romantique. Une sorte de satan de lettres, dont le pre-. mier cri avait été ce « non serviam », qui, depuis la céleste révolte, sonne mal aux oreilles des tout-puissants. En vingt ans, ce prophète hérétique avait fait souche de disciples ; son schisme prenait des aspects de religion, religion clandestine et inavouée, encore dans la période des catacombes, mais abondante en zélateurs et déjà en route vers le dogme. — Qu’était-ce à dire ?
Oui, le fils d’un planteur de Bourbon, nourri
de Jean -Jacques, était venu, vers 1843, habiter Rennes sons le prétexte d’y prendre la licence en droit. II y avait pris l’habitude de la recherche scientifique, le goût de l’histoire, la passion de la. justice, un impérieux besoin de vérité. Dans cette fournaise d’idées en fusion qu’était la pensée française à la fin du régime de juillet, Charles Leconte de Liste avait trempé son esprit. Il s’était forgé une intelligence d’insurgé perpétuel, tranchante et dure comme un acier. Revenu quelque temps sur la terre natale, oisif, inquiet, désheuré, il s’était grisé,- de nature dans son île de volcans et de parfums. Le contraste entre la féerie du monde extérieur et les crimes de l’âme, la laideur et la sottise du drame humain dans la splendeur de son décor, l’avaient saturé de mélancolie. Non pas de cet élégant ennui à la René, broderie d’apparat qui se laissait porter au besoin sur un uniforme d’ambassadeur, mais d’une tristesse d’ecclésiaste moderne, amère, consciente et impie, en révolte contre la vie même. Nihilisme et pessimisme, voilà les viatiques que portait dans son bagage cet arrière-neveu de Parny, quand il entreprit son second voyage au pays de la libre pensée.
D’abord, il s'était cru doué pour l’action. A la veille de 1848, les esprits généreux faisaient tous les rêves, surtout celui d’un monde meilleur à fonder par les lois. Un des plus candides et des plus sincères réformateurs de l’humanité qu’il y eût alors, Victor Considérant, avait expliqué à Leconte de Lisle que les errements de la bêtise et de la méchanceté pouvaient s’admettre avant la publication des livres de Fourier, mais que depuis ce phénomène de librairie l’univers était sans excuse de persévérer dans l’iniquité. Un
LECOMTE DE LIS LE
journal s’était fondé, la Démocratie pacifique , où quelques hommes de bonne volonté prenaient la peine d’exposer à leurs semblables, en des articles généralement longs, ce qu'il convenait d’exiger des pouvoirs publics pour que l’espèce humaine s’évadât de l’injustice et de la douleur. Jeune, créole et mécontent de Dieu, que pouvait Leconte de Liste devant une prédication si persuasive ? Il se fit phalanstérien.
Louis-Philippe n’était pas insensible aux misères de l’humanité. JVIais, pour en arrêter le cours, il crut suffisant de proposer, au moins à titre d’essai, de remplacer le ministère Guizot par un cabinet Odilon Barrot. Par malheur, il mit trois jours à s’aviser de cet expédient. Le remède étant intervenu trop tard, on ne peut dire s’il aurait suffi à guérir le malade. Tous les médecins de toutes les Facultés, depuis les plus suaves docteurs jusqu’aux pires empiriques entreprirent la cure à qui mieux mieux. Le club des clubs surveillait les panacées. Leconte de Lisle fut désigné par ce Sanhédrin pour aller enseigner les Bretons. Il marcha vers l’Erreur, les bras étendus, la Vérité dans sa poche. Il n’eut même pas le loisir de l’en sortir : ses ouailles l’accueillirent à coups de pierres et parlèrent incontinent de le baigner dans la mare voisine. Le délégué du club des clubs revint à Paris pour voir sombrer ses derniers espoirs au bruit des fusillades de juin, Louis-Bonaparte acheva de l’éveiller de son rêve. Nous comprendrons toujours imparfaitement, nous les tard venus, ce que le coup d’Etat a représenté d'écroulement dans la nuit pour la génération qui avait pensé saluer une aurore. Il faut avoir vécu cette faillite pour en mesurer tout l'opprobre. Cette « opération de police » a tué des
âmes. Leconte de Lisle n’avait été qu’un comparse dans le drame qui se terminait en palinodie ; il fut épargné, parce qu’ignoré. Sans amis, sans ressources, sans lendemain, • tombé de la hauteur de ses songes, il se trouva, le cœur saignant, le cerveau crevé, la foi morte, seul et nu sur le pavé de l’empereur.
Que faire ? Rejoindre ceux de là-bas, conspirer hors frontières ? Il avait vu de prés les politiques et so'ndé le vide de leurs querelles. Il commençait à se juger lui-même ; nerveux, indolent, jj audacieux d’idées, mou dans l’action, aristocrate d’habitudes et d’instinct, inapte à la lutte. Son époque lui donnait la nausée ; il voyait toutes les | forces sociales se ruer au Serment, toutes les I énergies naguère si vibrantes, courber l’échine i! et tendre la main. Pas assez viril pour prendre le fusil de l’insurgé, il alla demander la paix et l’oubli aux temples écroulés de l’ancien monde. I
Son esprit émigra dans h; passé.
Puisque la vérité lui avait menti, il se voua au culte de la beauté pure. Ce ne fut pas, ainsi qu’on | a feint de le croire, un vœu égoïste, un caprice de paresse monacale, mais un coup de désespérance, I un suicide rageur de la volonté. Il y eut chez Leconte de Lisle, après le Deux-Décembre, 1 comme une griserie de renoncement succédant \ à une folie de colère. Cette extase de damné i dura jusqu’à son dernier jour. Certains indices physiques trahissaient, pour les familiers du poète, les rancœurs dont était fait son nirva- j J nisme : le front dévasté, le rire amer, l’œil de visionnaire caché derrière la grimace agressive du monocle, et, demeurant creusées aux coins des lèvres, deux rides de sarcasme mauvais.
L’émigré commença par vêtir sa pensée au
LECONTE DE LISLE
Irebours des modes de son temps. Les rhétoriques, auxquelles la gendarmerie venait d’imposer silence, l'avaient assourdi de leurs bruits vains ; il se fit sobre de paroles, s’imposa un style ramassé et concis. Les littérateurs étaient alors expansifs ; facilement indiscrets sur leurs histoires d’alcôves, ils traitaient le lecteur en camarade de fête et le tutoyaient. Leconte de Lisle se fit un dogme de la pudeur du moi. La subjectivité de l’écrivain débordait ; il s’appliqua à se rendre impersonnel, jusqu’à l’affectation de l’indifférence. Quand parurent (1852) les Poèmes antiques , tout, dans ce livre, heurtait le goût du jour et provoquait l’hostilité. Par une préface, sèche et dédaigneuse, le poète aggravait son cas. On ne lit guère aujourd’hui ce manifeste que Leconte de Lisle, amolli sinon apaisé, a retranché des éditions ultérieures. Bien curieux à reprendre est ce a discours » ; point sympathique, dépourvu de clarté, œuvre d’un homme qui s’est juré de tout oser et s’y prend gauchement, parce qu’il ne se sent pas chez lui dans la prose. On a fait depuis beaucoup de chemin, et dans bien des sens. Mai?, encore à présent, au lendemain des débauches de reportage auxquelles on s’est livré autour de la table de nuit de George Sand et de Musset, nous pouvons relire avec profit cet aphorisme : (( Il y a., dans l’aveu public des angoisses du cœur et de ses voluptés non moins amères, une vanité et une profanation gratuites. » Alors, cette phrase tombait comme un coup de trique sur les lyriques à confidences, dont le plus noble étnit allé jusqu’à dédier des strophes « à un jeune fille d’origine polonaise qui lui avait demandé de ses cheveux. » Avec une superbe irritante, le nouveau venu rayait d’un trait de plume vingt
siècles d’art : « Depuis Homère, Eschyle et Sophocle, la décadence et la barbarie ont envahi l’esprit humain. » Ailleurs : « La langue poétique n’a plus ici d’analogue que le latin barbare des versificateurs gallo-romains du cinquième siècle. » Plus loin, à l’adresse des camarades : « ü
poètes, vous êtes destinés, sous peine d’effacement définitif, à vous isoler d’heure en heure du monde de l’action pour vous, réfugier dans la vie contemplative et savante comme en un sancr tuaire de repos et de purification. » Les confrères firent à ce nouveau un accueil réservé. Leconte de Lisle s’attendait à pis et à mieux. Il s’était voué d’avance aux foudres vengeresses, a Le supplice est toujours sacré », avait-il écrit. Il espérait secrètement être lapidé. — On le blagua. •
Et encore la blague, féroce, outrageante, qui lui donna l’avant-goût acide de la renommée, n’éclata-t-elle que longtemps après ! Les Poèmes ji antiques , à leur apparition, ne furent que sinistrement ignorés. La vente en resta de plusieurs degrés au-dessous de Mme Tastu. 11 fallut Magnard pour donner à cet inconnu qu’était Leconte de Lisle la joie austère d’être méconnu. Avec de ji rares facultés et le don de juger son époque, Magnard, au moins à ses débuts, n’avait rien de çakyamounique. Il prit à tic Leconte de Lisle et ses vers ; ce fut bête, avec beaucoup d’esprit dépensé. Vingt ans après, le poète, en plein triomphe, en restait frémissant.
C’était le salut, pourtant. A force d’entendre ! bafouer cet homme, quelques jeunes poètes pressentirent en lui quelqu’un. Ils allèrent vers celui qui prêchait dans le désert et l’admiration les enchaîna.
Sacré chef d’école par ses leudes, Leconte de
LECONTE DE LISLE
Lisle se crut-il en droit d’égratigner dans ses ! propos le romantisme et son souverain banni ? ! Certaines paroles, plus ou moins grossies, tirentelles le voyage du boulevard des Invalides à Haui teville house ? Hugo, fidèle à la Préface de Cromwell, n’éprouvait pour la poésie française aucun i besoin d’évolution. Le <4 septembre mit fin à une Régence qui n’avait que trop duré.
Voilà pourquoi, à ce dîner de 1876, nous nous réjouissions de voir le Roi et le Prince des beaux vers échanger le pain et le sel. Ce soir-là, et toujours depuis lors, Victor Hugo se conduisit avec son rival en souverain d’une politique supérieure, comme un Capétien envers un baron.
| Il annexa au domaine royal le seigneur rebelle et son fief. Leconte de Lisle, bon gré mal gré, signa l’hommage-lige. Ceux qui, perdus clans un coin du salon, exerçaient leur clairvoyance à regarder Hugo jouer du sceptre, trouvèrent à ce sceptre une semblante de toise. C’était un puissant et habile monarque ; il fit d’un prétendant ! à la couronne son successeur à l’Académie.
Leconte de Lisle contestait-il donc le génie de Victor Hugo? Nous serions au regret qu’on le |! crût. Il était lui, voilà tout. Si aveuglant qu’ait été le rayonnement du Poète-Soleil, deux, autres poètes ont allumé leur flambeau à d’autres feux que les siens : Alfred de Vigny et Leconte de Lisle. — Et nous ne parlons pas de Lamartine, i non seulement pour cette raison qu’il fut le premier en date, mais parce que ce météore exceptionnel plane hors des temps, dans- l’espace pur. loin des formules, au-dessus des écoles. — S Le lyrique profond des Destinées tend la main au conteur épique du Caïn par-dessus ? non, disons derrière le trône de Victor Hugo. Philosophes et
' tueurs de dieux, l’un par intuition géniale, l’autre à force de méditation scientifique, ils ont donné aux modernes les chants qui conviennent le mieux au vide de leur foi, à leur soif de connaître, à la révolte de leur orgueil, à leur fureur de négation, à leur besoin éperdu de vérité. Il ne s’agit point ici de distribuer des prix d’honneur, mais simplement de comprendre en quoi des maîtres diffèrent les uns des autres, pour les aimer davantage en les admirant mieux. Et, d’ailleurs, nous aurons beau dire, Hugo n’en restera pas moins la plus miraculeuse puissance ver- ; baie de la littérature de tous les temps.
C’était l’avis de Leconte de Lisle. S’il ne tenait pas à le répéter, il en convenait au premier appel. || Il racontait, et dans quel style ! le ravissement où l’avait jeté, à Bourbon, une première lecture des 1 Orientales. Grâce à la magie de ce livre, il avait vu, des yeux de l’artiste, la splendeur de son île, I les palétuviers, les fontaines, la mer d’améthyste. ’ I tous les plumages qui volaient dans les feuilles. 1 Les Orientales lui avaient révélé la beauté du monde.
L’hommage n’est pas médiocre. Leconte de j Lisle le rendait de bon cœur à son grand devan- ij cier. Mais il n’était point de ceux qui s’enrégimentent.
C’était un homme farouche par timidité, om- * brageux, impressionnable, plus épris de philosophie que philosophe, qui avait mis dans le res> pect de son ait loute sa vertu. Il se livrait pourtant devant un petit cercle d’intimes. Causeur éblouissant, il jouissait d’exprimer, en une langue châtiée, des jugements passionnés, étroits et sévères. Etait-il partial et injuste ? Parbleu ! Nous en parlons à notre aise, nous autres ama-
LECONTE DE LISLE
leurs, qui n’avons pour souci et pour devoir que d’être intelligents. Les prisonniers d’un grand idéal s’inquiètent peu de justice distributive. Quand Leconte de Lisle passait la revue de ses contemporains, il lui arrivait de manquer d'indulgence. Certains de ses mots sont demeurés célèbres. Il en avait de meurtriers, qui marquaient l’adversaire comme un 1er rouge et le laissaient saignant. Mais il pardonnait très vite, et de la meilleure grâce du monde, à ses victimes ; si, d’aventure, il écorchait quelque Marsyas, il demeurait sans rancune à son égard, ainsi qu’Apollon. Il eut aussi d’exquises railleries. Pendant la Commune, il dut se ranger précipitamment sur un trottoir pour n’être point foulé aux pieds par un général fédéré qui caracolait dans une rue étroite, suivi d’un état-major excessif. Cette vision équestre lui ayant inspiré quelque trouble, Leconte de Lisle le communiqua à l’ami qui l’accompagnait en ces termes, d’une sévérité courtoise : « Que diraient Boëce et Cassiodore ? » On ne saurait prétendre qu'il allait trop loin ; en ces limites, une certaine ironie est permise au sage.
On a passé d’inoubliables soirées chez lui, le samedi, dans son grenier pauvre et propret. Très liseur, toujours informé, curieux de tout, il rlirigeait et vivifiait la causerie, avec une souplesse surprenante, venant d’un esprit qui se donnait la coquetterie de l’absolutisme. Se défendant de la gaieté comme d’un reniement de son œuvre, il lui arrivait, néanmoins, après une anecdote bouffonne, de rire largement.il n’était jamais plus séduisant que quand il donnait la réplique nux vieux compagnons de ses années de misère. Citons parmi eux, au premier rang, Louis
Ménard, son maître en hellénisme, Louis Ménard, érudit, linguiste, peintre, chimiste, historien, surtout poète, homme unique et génialement doué, encyclopédique comme un Alberti. Ménard excellait à dégager chez Goethe une congénitale vulgarité d’esprit ou à exalter dans la Commune de 1871 le seul événement fécond de l’histoire depuis la | destruction de la Cité grecque. Tout à coup sur- j gissait, avec un bruit de tonnerre, un être impo- . \ sant et falot qui s’écroulait en avalanche sur un !
d’Espagne, successivement condamné à mort par tous les régimes politiques de la Péninsule, il
et dont les sympathies intellectuelles se parta-
geaient entre Blanqui et Platon. Bermudez que J
nous vénérions pour son savoir, sa ferveur idéa-j liste et sa bonhomie tonitruante, parlait toutes les langues du globe avec une égale volubilité,! et c’était toujours de l’ibérique. Il pouvait causer toute une nuit. Nul n’a mieux justifié la sagesse de cette parole de Castclar : a On ne peut pas se j taire en espagnol. » Il possédait cette supériorité sur Castelar qu’il était incapable de garder le si- ! lence en aucun idiome. Esthète rigoureux, Bermudez souffrait jusqu’au martyre de certaines I fautes de goût dans l’ordonnance du système j planétaire. Il nous émut un soir, en s’écriant « Avez-vous jamais songé qu’il nous faut vivre sut ! une planète qui est aplatie aux pôles et renflée à l’équateur ? Cette idée me dégoûte ! Et vous autres ? » Nous disions oui par lâcheté. Cependant Leconte de Liste, le béret relevé sur son front de prophète, se renversant contre un canapé, riait de toutes ses dents cruelles, en roulant des cigarettes ; il en oubliait le Nirvana.
La vie de Leconte de Lisle ne se raconte point,
fauteuil. C’était Bermudez de Castro, un grand
LECONTE DE LISLE
On interrogera avec profit le volume de Fernand Calmettes, livre consciencieux et documenté, d'une sincérité parfaite encore qu’un peu âpre. Mais le vrai livre à écrire sur Leconte de Lisle serait une histoire de son esprit. A partir de 1850, son existence fut toute de méditation et de travail, sans événements, sans péripéties, sans aventures. Il a passé ici-bas en faisant des vers.
Ah ! je sais î Une heure de sa vie serait à rayer... Dans un moment de faiblesse, il se laissa donner par l’Empire, qu’il haïssait et dont il souhaitait la chute, un subside qui se renouvela. Ce fut un tort. Quand le fait fut divulgué, pendant le siège, il y eut scandale ; depuis nous en avons vu d'autres. Certains cafés se montrèrent sévères; je ne les en blâme pas, j’aime mieux ne rien dire. Le métier de justicier m’intimide, il exige trop de ■vertu. Quand on a passé près de trente ans dans les couloirs de la vie publique on est devenu volens nolens , un petit vase d’iniquités, et cela vous incline à l’indulgence. Si Leconte de Lisle a péché, il La expié de tout son remords. Passons donc. Puisqu’il s’agit de questions pécuniaires,
! racontons une autre anecdote.
Au lendemain de février, les créoles républicains se groupaient à Paris autour de Leconte de Lisle. Il les réunit, les harangua et les pro- ! voqua â la signature d’une adresse qui réclamait !du gouvernement provisoire l’abolition immédiate de l’esclavage dans les colonies ; ils signèrent tous. C’était la ruine avec l'honneur. Les ! planteurs de Bourbon, peu flattés de cette philanthropie qui s’étendait au bois d’ébène, répondirent en supprimant la pension dont Leconte de Lisle subsistait. Il paya de vingt années de misère
l’élan le plus généreux de sa vie. J’aime mieux ce trait-là que l’autre.
D’aucuns ont prétendu qu’il était méchant. Calomnie pure. Il n’eût pas écrasé une mouche, ni un inquisiteur, pas même un romancier naturaliste. Au surplus je voudrais nous y voir. Avoir assisté à trente ans au naufrage d’un rêve de justice, avoir été le témoin impuissant du meurtre des libertés, s’être réfugié dans le plus noble idéal pour en être récompensé par .de ! basses railleries, se savoir l’édificateur d’un i temple pour rester obstinément ignoré, se sentir à toute minute en discorde avec les choses de son temps, demander son pain quotidien à des besognes de scribe, porter un deuil inconsolable d’il- I lusions évanouies et d’espoirs perdus, et, pour finir, cacher un regret, presque une honte, sous ses cheveux gris, -- tout cela, en vérité, ne donne-t-il pas droit à quelque amertume ? On j dira que la gloire lui vint, tardive mais sûre, et le succès aussi avec son cortège de corvées et d’honneurs. Mais rien depuis longtemps ne lui était plus. Que de fois je l’ai accompagné des I yeux, mon aimé maître, quand il faisait, autour de l’Odéon et sur les terrasses du Luxembourg, sa promenade de flamme exilé ! 11 allait, languis- ! sant et lassé, pareil à un de ces fauves nostalgiques qui bâillent aux barreaux. Bien loin, au fond d’un passé qu’il se plaisait à parer de toutes fl les beautés qui manquent au siècle, sa pensée 1 s’abîmait, libre et ravie. Lui aussi, il suivait du | regard le songe intérieur qu’il devait mourir sans achever. 1 1
Le monument nous reste ; il est de marbre, de porphyre et d’or. Leconte d'e Lisle a réalisé m l’œuvre que Vigny rêvait : « Un livre tel que je j
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le conçois doit être composé, sculpté, doré, taillé, fini, limé et poli comme une statue de marbre de Paros. » A-t-il tenu son défi d’une poésie impersonnelle, sereine, impassible, où le poète ne trahit rien de son âme ? Assurément non, puisqu'une telle œuvre est inimaginable, qu’il n’est de littérature que subjective, et qu’on ne peut jamais chanter que soi. Quand sa thèse lui pesait, il la mettait de côté ainsi qu’une armure trop lourde. Çà et là, entre un paysage des tropiques et une scène de tueries, après quelque appel désespéré à ce néant dont il souhaitait l’heure, il murmurait l'aveu d’un amour ancien, ineffaçable, évoquait le fantôme adoré descendant en palanquin les rampes de la colline, et ces vers-là, tant il y a de vanité dans les théories, demeureront peut-être les plus durables de tous ceux qu’il martela dans sa forge. Mais les autres aussi, par milliers, défieront le temps : vers homériques, eschyliens, védiques, bibliques, Scandinaves, vers barbares et sauvages, vers français surtout, les plus plastiques, les plus sonores, les plus somptueux, les plus longs, les plus larges, les plus hauts de la langue. Les esprits qu’il a enseignés de précepte et d’exemple peuvent être sans inquiétude au sujet de son immortalité. Depuis les manuels scolaires jusqu’au deux centième volume de Yllistoire littéraire des Gaules , les annales de notre génie célébreront en Leconte de Lisle un irréprochable hiérophante des Mystères du Beau.
GAITES capétiennes
Un roi et une reine de France vont faire leur rentrée au palais de la monarchie. Ce petit coup d’Etat inoffensif est dû à M. Georges Berger, le vaillant président des Amis du Louvre. Sans son dévouement toujours en éveil, les effigies de Charles IV le Bel et de Jeanne d’Evreux allaient émigrer au pays des dollars. Leur place était marquée d’avance dans la salle de billard de quelque milliardaire de là-bas. Certes, elles y auraient figuré avec avantage. Elles seront mieux encore au musée de la sculpture française. Grâce aux Amis du Louvre, quelque chose du vieux patrimoine nous sera, une fois de plus, conservé. C’est œuvre pie. Du passé qui déserte emporte toujours avec lui un peu de notre âme. Merci à ceux qui, i sans tapage, parviennent à sauver du naufrage moderne les précieuses épaves de l’autrefois.
Ces deux statues, de pur style français, nous arrivent en bon état de conservation et munies de tous leurs papiers. On peut nommer leur auteur : elles seront inscrites au catalogue sous le nom de Hennequin de Liège. De la sculpture du moyen âge que l’on puisse attribuer sûrement, c'est pour les archéologues une rare fortune. Hennequin ou Jean de Liège, « ymaginier faiseur de
tumbes », faisait partie de la corporation parisienne des artistes flamands. Son nom apparaît à plusieurs reprises dans les comptes. Il était en faveur à la Cour des Lis. On sait qu’il exécuta dans l’église de Senlis le mausolée du fou de Charles V ; il avait représenté « le fol du Roy nostre Sire », coiffé du bonnet à houppe et la marotte en main. Il dut, cette fois, faire œuvre ; d’imagier réaliste. Mais nous est-il permis de voir des portraits documentaires dans les statues de Charles IV et de Jeanne d’Evreux ? Les deux souverains, endormis dans le marbre, ne montrant sur leurs faces placides qu’une împersonnalité de convention. Ils sont dignement et froidement royaux, selon la formule officielle. Comment Jean de Liège eût-il pu donner unç- effigie fidèle de Charles IV ? Lorsque cette statue funéraire lui fut commandée, le Roi était mort depuis presque un demi-siècle. L’artiste le vit en beauté d’apparat. Quels furent les traits caractéristiques des deux époux ? Le vieil artisan de Flandre n’essaye meme pas de nous le dire. Nous devons consentir ! à ne jamais connaître la réalité de ces visages, I comme nous ignorerons toujours ce qu’étaient ces âmes.
Au sujet des trois rois, fils de Philippe le Bel, qui tous moururent jeunes, les savants nous préviennent loyalement qu’ils savent peu de chose. Ils n’eurent point de Joinville, dit M. Langlois. , Mais avouerai-je mon faible pour les princes mal connus ? Leur obscurité permet aux ignorants de leur reconstituer, sans trop de remords, des destins de fantaisie. Après tout, les travaux de M. Léopold Delisle, les recherches de MM. Couderc- et d’Herbomez nous fournissent encore de quoi rêver à loisir aux dépens du roi Charles IV. :
gaîtés capétiennes
S’il faut nous résigner à ne rien connaître de définitivement certain sur ce prince, ce que les maîtres de l’érudition ont arraché à l’inconnu nous permet toujours de médire de lui. N’est-ce pas l’essentiel, au point de vue de la chronique mondaine ?
Nous ne voudrions rien dire, de blessant pour les derniers Capétiens directs, mais ils furent malheureux en ménage. Un épisode de leurs infortunes conjugales a été effrontément exploité par Dumas père et Gaillarde!. Les princesses de la maison de Bourgogne jouissent d’une réputation égrillarde, depuis la Tour de Nesle. On accepte volontiers l’idée qu’un mélodrame ait calomnié des dames du quatorzième siècle. Mais voici que l’érudition leur est plus sévère encore que le Romantisme. Ce digne Charles IV, qui sommeille si majestueusement dans la robe aux plis droits que lui a sculptée Jean de Liège, aurait été un Ménélas médiéval. Il ne fut pas marié moins de trois fois, dont la première est à regretter.
Tant il y a que Philippe le Bel, alors qu’il faisait retraite à l’abbave de Maubuisson, apprit que ses brus se conduisaient immodestement. Les trois sires des fleurs de lis avaient tous à se plaindre de leurs épouses. Ces renseignements douloureux, le Roi les tenait de sa propre fille Isabelle, reine d’Angleterre. Isabelle, ayant fait don d’une riche bourse à sa belle-sœur Blanche de Bourgogne, fut surprise de voir cet objet suspendu à la ceinture d’un jeune chevalier de
l'Hôtel, Gautier (T Aimai. Elle fit part au Hoi de ses soupçons. Memes dénonciations à l’égard de : ses deux autres belles-sœurs, Marguerite et Jeanne. Nous tenons à circonscrire ce scandale J aussi ne parlerons-nous que de Blanche, femme de Charles, alors comte de la Marche (un nom prophétique.) Le Roi fit arrêter toutes ses brus. J Depuis que j’ai lu cela dans des livres austères, ■! mon opinion sur Philippe le Bel s’est modifiée. jii Sur la foi des manuels scolaires, j’aimais à le j considérer comme un souverain dénué de scru- ! pilles, mais non sans sagesse. En cette circons-j tance, il se conduisit comme un homme qui a j peur de la Presse. La crainte de l’opinion le ren-J dit féroce et gaffeur. C'est bien de sa faute si nous! savons tous que ses trois fils furent ce que vous savez. Il nomma une commission d’enquête pour faire toute la lumière.
Cependant Blanche protestait de son inno-| cence. On interrogea Gautier d’Aunai, comme alors on interrogeait. Il avoua tout, le pauvre, et même qu’il avait commis le péché aux jours d’abs-1 tinence. On le mena sur la place du Martroy, de Pontoise, où il fut successivement écorché vif, ‘ écartelé, décapité et suspendu au gibet public.! On pendit force manants, convaincus de complicité. Un dominicain, accusé d’avoir facilité l’adultère en usant de philtres, eut, seul, la vie sauve :> il est vrai qu’il était cardinal. Blanche, maintenue en captivité, pendant plusieurs années, au Cnà-* teau-Gaillard, obtint, après répudiation, de se retirer au cloître de Maubuisson. Elle y mourut saintement, devons-nous croire, puisqu’elle fut inhumée dans le chapitre. Quant à Isabelle, la justicière, elle retourna dans son royaume d’Angleterre et ne tarda pas à y tromper son mari
gaîtés capétiennes
abondamment. • — Cette histoire est bien capétienne.
Nous ne reprocherons point à Charles le Bel d'avoir essayé d’un second mariage. 11 épousa la fille de l’Empereur, qui mourut en couches sans avoir fait parler d’elle. Nous n’avons également que du bien a dire de la troisième femme, qui fut Jeanne d’Evreux. N’objectez point qu’elle ne resta mariée que quatre ans. Plaisons-nous à imaginer que son veuvage fut exemplaire ; notons qu’il dura quarante-quatre ans. Celle princesse aimait les manuscrits. Elle enrichit la Librairie du Louvre, elle fit écrire une Bible « hystoriée toute à images et toute figurée ». Le beau bréviaire franciscain, du Musée Coudé, a été exécuté pour son plaisir. Enfin, ce fut elle qui commanda à Jean de Liège le mausolée d’elle-même et de son époux.
Les volontés dernières de Charles IV étaient précises. Il avait obtenu du Pape que sa dépouille mortelle pourrait être divisée. Il demanda donc que son corps fût porté à Saint-Denis et son cœur au couvent des Prêcheurs- « Quant à mes entrailles, je eslis leur sépulture au couvent des nonnains de Maubuissori, jouxte Pontoise. » Il ne gardait point rancune à l’abbaye cle Notre- Dame la Royale d’avoir abrité le repentir de l’amie coupable de Gautier d’ Au liai. C’est d’un brave homme.
Il usait, à l’exemple de son père, d’ingénieux stratagèmes financiers, mais il était pieux et croyait au diable. Toutefois il haïssait ses frères : d'aucuns le soupçonnèrent d’avoir usé de sorti-
lèges pour hâter leur fin. Mais faisons paix à sa mémoire. Il n’aura jamais, malheureusement, les Cadets de Gascogne pour lui. Lorsqu’il alla à Toulouse, il ne manifesta qu’indifférence aux luttes de gaie science des troubadours. Il agit plus mal encore. Un gentilhomme gascon de pure race, le seigneur de Casaubon, Jourdain de l’Isle, fut pendu à Montfauçon par son ordre. Sire Jourdain faisait, dit-on, empaler les sergents du Roi avec leur bâton fleurdelisé. Nous ne nions point le fait, qui est blâmable, mais Jourdain n’en était pas moins le neveu du Pape. Ou ne lit pas assez VArt de vérifier les dates: c’est un écrin de perles. Nous y trouvons la traduction d’une lettre adressée en latin au Saint-Père, par Thomas, curé de Saint-Merri, après le supplice du seigneur de û Casaubon. « Père très saint, dès que je sus que ! le mari de votre nièce allait être pendu, j’assemblai mon chapitre. Je lui représentai qu’il con- [ venait de profiter de cette occasion pour témoigner à Votre Sainteté notre tendre attachement et notre profonde vénération. A peine votre neveu était-il pendu que nous allâmes, avec grand luminaire, le prendre à la potence, et nous le fîmes porter dans notre église, où nous l’avons enterré honorablement et gratis. » Que voilà donc un curé parisien !
Ce règne de Charles IV est plein d’imprévu. Imagine-t-on la statue d’un roi pareil dans un hôtel de Chicago ? Et dire qu’il passe pour un prince mal connu ! Encore quelques soutenances de thèses et nous en apprendrons de belles sur son compte !