VILLIERS DE L’ISLE-ADAM
Il y avait, aux environs de 1840, un seigneur bas-breton qui portait le nom grandiose de marquis Joseph de Villiers de l’Isle-Adam. Il descendait du Grand-Maître qui défendit Rhodes contre Soliman ; ses armes étaient d’or, au chef d'azur chargé d'un dextrochère vêtu d'un fanon d'hermines. Si ce gentilhomme portait d'or, il manquait d'argent. Il vivait noblement et de misère dans une maisonnette de Saint-Brieuc, avec sa digne compagne, née de Carfort. Le marquis Joseph était vain de sa race, cassant, agressif, lunatique et homme d’affaires. Trop pur légitimiste pour accepter une obole de l’usurpateur philippiste, qui négligeait d’ailleurs de lui rien offrir, il ne voulait demander la fortune qu’à la recherche dos nombreux trésors que les nobles de Basse-Bretagne avaient dû, pendant la Terreur, enfouir dans leurs potagers. Il fouillait avec une candeur héroïque, et ne cessait point de ne rien trouver. La hantise de l’or avait fait de lui un inguérissable maniaque, inoffensif pour tout autre que pour lui-même et les siens. Ce dernier des Villiers buvait plus d’eau claire que de cidre, en rêvant au jour où serait redorée et enrichie de gemmes la couronne des aïeux.
V eu>t un fils, ce fut une ineffable joie
Cet enfant, que Mgr de Saint-Brieuc baptisa de ses mains épiscopales, était élu pour illustrer encore sa race et surtout l’enrichir. Il unirait le génie de la guerre et de la politique à celui de la spéculation. Ayant pour devise : Va oultre ! il irait, Dieu seul pouvait mesurer jusqu’où.
Philippe-Auguste Mathias, un blondin agité et rieur, après avoir polissonné dans les landes, fit ses classes au collège de Saint-Brieuc, puis au lycée de Laval. Dès l’âge le plus tendre, il manifesta une inaptitude congénitale à toutes les entreprises d’ordre budgétaire, nul instinct guer- ! rier, le goût de la musique et la passion des i lettres. A quinze ans il dérogeait avec ivresse et : noircissait ses cahiers de lignes rimées ; à dix- jj 'sept ans, il avait écrit quelques drames et projeté :i un roman philosophique en trois parties. Ner- j veux, trépidant, débraillé, sauvage, il secouait 1 sur un front de penseur une crinière de lionceau ; ! tous les songes s’allumaient dans le bleu clair de j ses yeux. Le marquis Joseph était lettré comme j| un métayer : il conçut des doutes sur la destinée du petit Mathias, au point de vue de la spéculation. Cela l’attrista, sans le décourager. Au moment où son fils achevait ses premières poésies, il nourrissait une équipe de tâcherons qui fouil- I laient les souterrains de Quintin. La douce mar- , quise, semblable à la châtelaine épeurée de Combourg, en s’interdisant de juger son époux, avait I cessé depuis longtemps de s’affliger qu’il décou- jj vrît si peu de millions. Enveloppée d’un tour- j b i lion de démence, elle s’était blottie dans l’amour maternel. Son délicieux et singulier fils la rem- j plissait d’admiration, de trouble et d’espoir. Une ;i vieille marraine, comme il en est dans les contes f de fées, partageait l’orgueil de la mère et sa foi
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dans l’avenir du jeune homme. Ces pieuses dames parvinrent à se persuader qu’il importait peu que la terre d’Armorique s’obstinât à refuser au marquis de lui livrer d’autre or que celui de ses genêts. Puisque Mathias avait du génie, la gloire et la fortune devaient arriver infailliblement. Toutes deux donc soumirent au chef de la famille un plan de conduite qui aboutissait à l’opulence, en partant de la littérature.
Si peu sensible que fût le marquis à l’agencement des syllabes sonores, il vit seulement dans ce projet qu’il était absurde, et cela suffit pour le décider. Par mesure de prudence, il doubla l'équipe des fouilleurs, puis il vendit ses derniers lopins. La bonne marraine réalisa son avoir ; on monnaya une somme rondelette, et tous quatre, le père, la mère, la marraine et l’enfant sublime, vinrent s’échouer â Paris, pour en faire la conquête. Comme munitions de guerre, ces conquistadores d’un nouveau genre dissimulaient dans leur bagage un volume de vers.
Ce fut ainsi que notre Villiers de risle-Adam entra dans la vie, vers 1860, à l’époque où Cochinat était montré en exemple aux jeunes écrivains, non pas seulement parce qu’il était nègre, mais parce qu’il vivait de sa plume. Pense-t-on que Renan se soit trompé en disant de la race bretonne qu’elle garde au cœur une source intaris* sable de folie ?
Auguste-Mathias, enveloppé de fourrures et les poches gonflées de manuscrits, s’en fut voir Oirardin et Villemessant. Soit dit sans offenser leurs ombres, ce n’étaient pas des créatures
humaines de complexion mystique. S’ils goûtaient tous deux la poésie lyrique, ils s’y entendaient imparfaitement. Ni l’un ni l’autre ne manifesta la moindre intention de publier les poèmes de ce bizarre étranger, des poèmes qui s’appelaient Hermosa et le Chant du calvaire. Un éditeur de Lyon, nommé Perrin, leur infligea une leçon sévère en consentant à publier le volume aux frais du jeune auteur.
Mais tandis que les grands journaux sacrifiaient aux seuls dieux de la prose, un tout jeune homme, Catulle Mendès, était venu de Toulouse pour venger les poètes, en fondant La Revue Fantaisiste. Les bureaux de ce joli recueil, satiné et t; rose, offraient un asile aux servants du beau. Villiers y vint, naturellement, en vertu d’une force irrésistible, comme le papillon vole à la fleur, parce que là était son air respirable. Il fut accueilli et fêté. Tous ceux qui le connurent alors ont gardé l’éblouissement de son apparition première. Ingénu et satanique à la fois, candide et pervers, tour à tour bredouilleur et éloquent, bon j garçon et aristocrate, naïf et madré, la mémoire débordante de beaux vers, intarissable narrateur de contes bleus, plein de projets qu’il livrait au premier venu, gouailleur, grimacier, mystiîicateur, caressant, généreux, exquis, lointain, la séduction même, il s’imposa. On raffola du nouveau venu en ce cénacle, où un peu de désordre mental ! n’était pas pour déplaire’. Dans les yeux amis où lui riait sa bienvenue, Villiers devina cette même confiance dont les regards de sa marraine et de sa mère étaient illuminés. Il se crut marqué pour un grand destin. I
Les autres le crurent aussi. Les témoignages demeurent unanimes sur l’être d’exception qu’il
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était alors. Mendès, qui fut pour Villiers, et pour tant d’autres, le compagnon fidèle et l’ami toujours prêt, définirait mieux que personne le charme vainqueur que tous subirent. Stéphane Mallarmé, qui vénérait en Villiers le type princier de l’écrivain, disait un jour à un ami qui écoutait avec délices bruire les pierreries de son discours : « Le mot d’infini ne peut être proiéré dignement que par un jeune gentilhomme, au I type Louis XIII, en fourrures et cheveux blonds.» Et comme un timide geste de surprise ponctuait cette sentence, le bon poète qui redoutait par-dessus tout que sa pensée semblât obscure,
| ajoutait, par amour de la clarté et pour couper court à toute objection : « C’est ainsi que j’ai entendu Villiers prononcer ce mot devant moi pour la première fois. » — Léon Cladel, d’une ! exactitude farouche, répétait volontiers : « Vil- ! liers à vingt ans était prodigieux ». Même impression chez les aînés : chez Gautier, si olympien ! d'indifférence ; chez Leconte de Lisle, facile au | dédain ; chez Dumas, cuirassé de méfiance. On ne laisse pas indûment un tel et même souvenir ! à tant d’hommes d’une sensibilité avertie. Le !i début de Villiers de l’Isle-Adam eut l’allure d’une i; entrée dans la gloire. Ce fut conquérant, magnij fique. — et meurtrier pour lui.
Il a payé Ces quelques mois d’enivrement de : vingt-huit années de déboires. C’est une histoire picaresque et douloureuse.
Un cousin du poète, M. du Pontavice de Heus- [f sey, a narré le martyre de son parent dans un généreux et gentil livre, où se retrouvent i toutes les grâces des bollandistes, et aussi leurs erreurs coutumières. Les méchants s’y liguent contre le Saint et le supplicient sans lui faire perdre
un atome de sa foi. Ce naïf récit, où la Vérité, par décence, revêt sa nudité de quelque parure, est à consulter, à titre d’exemple de ces admira- é tions fanatiques que Villiers eut le don d’inspirer. Le bienheureux Jacques de Voragine ne touche pas d’une main plus légère aux chers fan- ï tomes de sa Légende dorée. Par contre, une tra- ’ dition diabolique fait de l’auteur d "Axel un impuissant, un flâneur, hagard et fiévreux, le prince des ratés, le dernier bohème. Une fois de plus, i le vrai siège au centre, à distance égale de ces ' deux légendes. L’homme était autrement com- 1 \ plexe, non moins fuyant pour les hagiographes i que pour les reporters. Il avait en lui cent per- j sonnages contradictoires. Le tout donnait un j être unique, comme on n’en verra de longtemps, j un homme peut-être du passé, mais à coup sûr point du présent, en incompatibilité d’humeur 1 avec la vie moderne, qui passait, méprisant et !| effaré, dans notre société utilitaire comme on i traverse un marché de bestiaux, haïssant son j époque et prétendant tout obtenir d’elle, le plus | décevant, le plus chimérique, le plus divers et | le plus amusant des mortels. |
Si nous étions1 condamné à dégager les traits I caractéristiques de cette insaisissable figure,! nous dirions que, nourri de préjugés nobiliaires j sucés avec le lait, né poète et poète jusqu’aux I moelles, plus vain que Lucifer de sa naissance. 1 et de son génie, gendelettre féodal, baron li- ; vresque, Villiers cultivait en lui la dupe, la vie- j time, le créancier perpétuel et toujours exploité 1 des fils grossiers de la Révolution. Chateau- ! briand, joignant ses colères d’émigré à l’orgueil d’apporter un Beau nouveau dans sa valise, at- j]
tendait de ses contemporains moins d’homm