‹ La galerie des bustes (volume 2)Chapitre 8 sur 19 · VILLIERS DE EISLE-ADAM · texte numérisé non relu

VILLIERS DE EISLE-ADAM

de ma vaine virginité. Chassée, je m’en irai dans le désert sans Ismaël ; et je serai pareille à ces oisell.es tristes captivées par des enfants, et qui épuisent leur mélancolique maternité à couver la terre. O parc enchanté ! grands arbres qui sacrez mon humble front des reflets de vos ombrages ! Herbes charmantes où des étincelles de rosée, s’allument efc -qui êtes plus que moi ! Eaux vives, dont les pleurs ruissellent sur cette écume de neige, en clartés plus pures que les lueurs de mes larmes sur mon visage ! Et vous,, cieux d’Espérance, — hélas ! si je pouvais vivre ! Si je possédais la vie ! Oh que c'est beau de vivre ! Murmures d’extase, vous entendre ! Amour, s'abîmer en tes joies ! Oh ! respirer, seulement une fois, pendant leur' sommeil, ces jeunes roses si belles ! Sentir seulement passer ce vent de la nuit dans mes cheveux !... Pouvoir seulement, mourir !

« Hadaly se tordait les bras sous les étoiles. , »

Notons que Villiers parlait cette langue-là, au plus fort du mouvement naturaliste, à l’époque heureuse où les jeunes écrivains aimaient à cueillir leur premier laurier en contant des histoires de cuisinières enceintes. En outre, il avait cru devoir offrir la primeur d’un ouvrage semblable à une feuille mondaine, aimée des grands cercles. On se désabonna. Le volume obtint le suffrage d’une élite, un peu plus nombreuse que de coutume. Quelques têtes se dressèrent à ce beau bruit.

Ce n’était pas la gloire, c’était au moins la joie de se sentir sincèrement admiré et un peu compris. Villiers ne devait pas aller plus avant dans le succès. L'Eve future fut son dernier défi, son testament, le témoignage le plus complet qu’il nous lègue des égarements de sa pensée, des envolées de son imagination, des splendeurs de son art.

Le soir de sa vie fut sombre. Usé, malade, désespérément las, il disputa quelques mois à la mort un corps dévasté où brûlait un reste de flamme.

Quelques camarades dévoués et discrets, de délicats artistes en amitié, Mallarmé, Hüysmans* Léon Dierx, Catulle Mendès, Jean Marras, Guy de Maupassant, Hervieu, ingénieux à obliger avec pudeur, adoucirent sa fin. Sa dernière énergie fut dépensée à assurer le sort d’un enfant. Depuis plusieurs années une humble femme partageait son sort. N’ayant plus rien à lui donner que ce nom dont il était si vain, Villiers lui en fit présent avec son adieu. Et l’acte suprême de ce révolté fut un geste de soumission à la loi écrite. — Qui dira jamais de quel fiel fut abreuvée cette agonie ?

Un poète aimé de notre jeunesse a chanté dans une heure de beau lyrisme la mort d’un danseur, qui faisait de son tréteau banal un tremplin pour bondir dans l’infini :

Enfin, de son vil échafaud Le clown sauta .si haut, si haut !

Qu’il creva le plafond de toiles,

Au son du cor et du tambour,

Et, le cœur dévoré d’amour.

Alla rouler dans les étoiles.

La vie et l’œuvre de Villiers de l’Isle-Adam ressemblent à cette acrobatie sacrée. De ses premiers rêves à son dernier râle, il a été hanté par ce délire, que Banville, en un magnifique langage, nomme le « vertige du gouffre d’en haut. »

Le monument qu’il voulait édifier jusqu’aux nues, sa Babel impossible, jonche le sol de débris grandioses. Nous convions à un pèlerinage vers ce temple écroulé ceux qu’attire la beauté des

25 mai 1906.

Nous allons célébrer dans quelques jours la semaine de Corneille. Pour fêter dignement son troisième centenaire, la Comédie-Française prend le bon parti : elle jouera quelqu’une de ses tragédies abandonnées. Ciet hommage-là vaut mieux que les plus belles1 statues et les plus éloquents discours du monde. C’est pitié comme nous connaissons mal le père de la scène. Il nous a légué plus de trente pièces : nous en avons, bon gré mal gré, adopté six. On va nous rendre Nicomède , délaissé depuis si longtemps. Lors de la reprise de 1861, Sarcey en demandait le maintien au répertoire. Claretie exaucera ce vœu de Sarcey. Allons-nous enfin assister à la revanche de celui des chefs-d’œuvre cornéliens qu’il nous est le plus facile de comprendre et consacrer son établissement dans la gloire ?

Pourquoi cette lamentable indifférence à l’égard d'un ouvrage si profondément moderne et si curieusement beau ? On s’étonne que les comédiens aient désappris peu à peu un des rôles les plus séduisants du vieux théâtre. Leurs ancêtres mettaient leur honneur et leur joie à jouer Nicomède. Floridor y triompha à l'Hotel de Bourgogne. Beau gars avantageux, de tournure militaire, avec une voix et un torse de parade, il vi-

vait le rôle d’après ses souvenirs. Quand il se nommait Josias de Soûlas, sieur de Prinefosse, il avait été aux Oardefe ; cela ne lui nuisait point pour incarner les capitans. De Floridor à Beauvallet, en passant par Grandval, Baron et Lekain, tous les tragédiens s’essayèrent dans un emploi qui les tentait par sa difficulté. Au témoignage de Lekain « le grand Baron était le seul qui savait le sauver par ses nuances imperceptibles ». On doit croire à la sincérité d’un acteur qui parle ainsi d’un autre que lui. Lekain, qui s’acharnait sur ce. rôle, eut le tort de pousser le zèle jusqu’à corriger les vers qui ne passaient pas dans sa voix. Il est à craindre que Voltaire ne lui ait pas déconseillé ce sacrilège. Une des manies de Voltaire fut de mettre en marge du style cornélien des1 corrections qui sentaient le régent de jésuitière. Il hésitait à placer Nicomède au rang des chefs-d’œuvre règlementaires. Cette pièce de demi-caractère, toute d’ironie et d’intimité, où la grandesse affectait la langue familière, le troublait dans son esthétique et dans sa grammaire de conservateur. Le dix-huitième siècle n’en raffolait pas moins de Nicomède. La reprise de 1756, après un oubli de quatre-vingts ans, fut éclatante. On adora tour à tour Lecouvreur et Clairon dans Laodice. M. La Harpe, non sans inquiétude, se décida à délivrer au genre humain le permis d’admirer.

Nous n’avons pas abusé de la permission. L’ombre irritable et grondeuse du père Corneille devrait nous en garder quelque rancune. Son Nicomède lui tenait au cœur. « Je ne veux point dissimuler que cette pièce est une de celles pour qui j’ai le plus d’amitié. » Il disait encore, dans une de ces belles formules de jadis où l’orgueil

se donne l’air de saluer : « Ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main. » Il a écrit aussi quelque part, et c’est là qu’il faut chercher le secret de sa préférence : « J’ai beaucoup osé dans Nicomède. »

« Il est bon, déclarait-il, de hasarder un peu. » ■Le public lui fit même hasarder plus encore qu’il ne l’eût souhaité.

Le bruyant succès de la première représentation de Nicomède ne dépendit point de la seule admiration littéraire. La passion politique y fut pour beaucoup. Les Comédiens du Roi donnèrent la pièce en février 1651. Quel est le membre de la Société des auteurs qui oserait, de nos jours, tenter la fortune pendant une semaine à ce point troublée ? — Nous nous rappelons tous cette première où Delibes et Gondinet eurent à lutter contre la « Dernière heure », qui annonçait la chute de Thiers. — Les premiers spectateurs de Nicomède avaient d’autres soucis en tête que la Bithynie et ses destinées. Paris se régalait d’émeutes. Coudé et les princes, sortis la veille de prison, rentraient triomphalement dans la ville en fête. Mazarin avait dû honteusement filer vers l’Allemagne. Les pamphlets outrageants circulaient contre Madame Anne et son faquin de cardinal consort. Appuyé sur le trône du petit roi de treize ans, Condé jouait les maires du palais. Huit jours avant, le Parlement avait exigé d’Anne d’Autriche une déclaration « excluant du pouvoir tous étrangers ou autres qui auront serment à d’autres que le Roi ». — Et l’on croit que la peur de l’influence romaine date d’hier ! — ■ Les petits-maîtres, le verbe aussi relevé que la moustache, traînaient leurs bottes dans les appartements de la Régente.

C’est à ce public, ivre de rébellion, que Corneille soumettait sa pièce. Et quelle pièce ? L’histoire d’un jeune prince qui revient des camps pour disputer ses droits aux convoitises d’une reine usurpatrice et aux intrigues d’un diplomate étranger ; prince victorieux, beau parleur, généreux, insolent, irrésistible ; prince éperdument aimé d’une fille de sang royal capable d’organiser une sédition populaire pour délivrer son héros. Instantanément, Nicomède devint Condé pour le parterre, et Flaminius l’exécré Mazarini et Anne d’Autriche Arsinoé l’insidieuse ; et en Laodice revécut Longueville elle-même, l’Armide blonde aux yeux de turquoise. On chercha des allusions dans chaque hémistiche et toute l’humanité de la Fronde se reconnut dans ces Bithyniens. — • Paris n’a jamais vraiment aimé pour elle-même la littérature.

Le bonhomme Corneille avait-il songé à se servir de ce procédé de lancement ? Il convient de n’en rien croire. Ce robin tranquille et dévot n’avait rien de frondeur. Il était alors à l'Imitation de Jésus-Christ bien plutôt qu’aux mazarinades. Au surplus, il avait de bonnes raisons, et de toutes récentes, pour ne pas se joindre aux ennemis' de la Cour. L’année précédente, à la suite des prises d’armes de Normandie, le cardinal était venu à Rouen remettre de l’ordre et procéder à une épuration de fonctionnaires. Le sieur Bauldry, procureur des états de Normandie, compromis dans la faction Longueville, avait été destitué prestement. Or le remplaçant du magistrat disgracié n’était autre que Corneille lui-même. La lettre de cachet qui le nommait procureur-syndic honorait en lui « une personne capable, dont la fidélité et l’affection étaient con-

nues ». Inutile d'ajouter que Bauldry trouvait cette mutation nauséabonde ; il ne pouvait pourtant pas faire échec à 'Corneille en luttant contre lui au théâtre ! Rouen comptait des bauldryllarts passionnés qui en voulurent au remplaçant de leur bon juge. « On a donné au sieur Bauldry, disait un libelliste anonyme, un successeur qui sait fort bien faire des* vers pour le théâtre, mais qu’on dit être assez mal habile pour manier les grandes affaires. Bref, il faut qu’il soit ennemi du peuple pour qu’il soit pensionnaire de M. de Mazarin ». Corneille passait aux yeux de la presse d’opposition pour un « ennemi du peuple » ; cette vague définition était déjà d’usage. Fervent mazarin ou classé comme tel, la rentrée des princes ne le réjouissait guère. Le duc de Longueville allait précisément, quelques jours après Nicomcde, obtenir du Bloc la réintégration du martyr Bauldry. Corneille, homme d’épargne, d’ordre et de travail, chargé de famille, n’aimait pas les changements de ministère ; il ne dédaignait ni les pensions ni les charges et se plaisait à voir des gratifications répondre à la courtoisie de ses dédicaces. Conservateur par profession et par tempérament, il ne songeait aucunement, en écrivant son Nicomède , à divertir l’émeute. C’est en toute sincérité qu’il déclare : « Mon principal but a été de peindre la politique des Romains au dehors. » Le public voulut voir autre chose dans sa tragédie. Comme on applaudissait, Corneille se laissa faire. Il n’était pour rien dans le scandale.

Si prudent qu’il fût, et si loyaliste, et si désireux de la seule immortalité, il était de son temps et respirait le vent de son siècle. En croyant ne peindre que le cœur humain éternel*

dans le décor d’une petite cour d’Asie, il fronda, plus ou moins consciemment, parce que tout frondait dans la France d’alors. Henri Heine, qui eut dans la critique de merveilleuses intuitions, a mis bien des choses dans ce mot, si -souvent cité : « En Corneille gronde la voix de la Fronde. » Nicomède et son auteur sont bien datés de 1651. Rien ne vaut, pour comprendre la folie qui fit de Condé et de Turenne des reîtres parricides, un voyage à la cour de Prusias.

Triste histoire, douloureuse et sotte, que celle de cette guerre de quatre ans, où l'espièglerie alla jusqu’au crime ! La troupe de cette farce tragique est composée de saltimbanques scélérats. Un Condé qui change d’étendard comme de cuirasse, agité, impulsif, emporté, absurde, condottiere aveugle de ses haines ; Mademoiselle, une Clélie au long nez qui mit du burlesque dans l’amour ; un Retz, Catilina d’alcôve, qui avec des vues de génie agissait en drôle ; cette Longueville ensorceleuse, Mélusine toquée, dont on. connaît l’effronté aveu : « Je n’aime pas les jeux innocents ». — Et, dans l’autre camp, le ménage ranci de la reine espagnole et de son Arlequin en simarre, lequel s’épanouissait dans toute cette canaillerie bouffonne et les roulait tous, en demeurant, lui l’Italien, le seul bon Français de la bande. Moment terrible d’égoïsme et d’anarchie dont l’étranger s’amusait, convulsion d’un monde condamné, dernier hoquet de l’ogre féodal ! Un grand historien, Ernest Lavisse, vient d’éclairer ces masques en pleine lumière. Vilaines gens et vilaines âmes ! Mais ils sont bien amusants; les gredins. Et qu’ils s’amusaient ! Ils montrèrent à nu leurs dessous de bandits seigneuriaux, de caillettes cyniques, de prêtres athées-

-d’hypocrites robins, de bourgeois gobeurs. Avec cela il eurent de l’esprit comme des démons, des gestes superbes, de la crânerie, de la grâce, et cet on ne sait quoi d’élégance magnifique, même dans les sottises, qui empêche de s’ennuyer à l'histoire de France.

Ce fut en regardant grouiller ces fantoches que Corneille créa des êtres cornéliens. Les portraits immortellement typiques ne sont peints, 'après tout, que d’après nature ; le chef-d’œuvre a toujours eu besoin du modèle vivant. — Nicomède , ce héros goguenard, qui n’est jamais plus provocateur qu’en prison et qui fait avec ses ennemis assaut d’épigrammes, il a gagné la bataille de Rocroy et ne veut pas qu’on l’oublie ; dès qu’un adversaire le défie, il le soufflette de ce souvenir. Arsinoé, mûre et belle encore, ment superbement, à la castillane, et sait sourire avec la rage au cœur. L’ambassadeur romain Flaminius, l’homme de l’influence lointaine, fait semblant de céder et attend son heure ; il sait bien qu’il reviendra de Cologne. La plus « Fronde » de tous, c’est Laodice, reine d’une Arménie de VAstrée, qui s’exprime en guerrière pastorale, mettrait le f-eu au monde pour son beau soldat et envoie, à ses frais, la canaille hurler sous les fenêtres de Rueil et de Saint-Germain. Elle est pour princes du sang conspirateurs. Elle méprise cruellement le petit Attale, « qui tremble à voir un aigle ». Un pâle prétendant pour cette amazone ! Aux madrigaux de ce page de ruelle elle répond par des métaphores militaires. « La place est occupée », lui dit-elle. Amoureuse, lettrée et fringante, cette Laodice est une précieuse qui parle mousquetaire. Ah ! l’admirable galerie de « mauvaises têtes » î Ils sont tous de leur époque

et de leur parti, malgré Tite-Live, Justin et Diodore, — et malgré Corneille.

Et puis, qui sait ? Corneille n’était peut-être pas si incapable de flatter le public dans ses plus coupables passions. Pour si grand qu’il fût, il était auteur. Et il était Normand aussi, le sublime Aïeul.

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S’il y a jamais un historien de la Presse, sa tâche sera rude. En supposant qu’il borne son enquête aux publications d’importance secondaire, il lui faudra explorer une montagne de papier noirci. Fût-il le plus intrépide des chartistes, les dix dernières années du second Empire suffiront à lasser sa patience.

Le quartier latin était alors jonché de feuilles multicolores dont le tourbillon soulevait des poussières. Après un vol rapide, elles venaient les unes après les autres s’affaisser aux pieds de M. Delesvaux. Ce magistrat repose désormais dans l’oubli ; nul homme ne fut de son vivant plus abondamment flétri en vers et en prose. C’était un personnage expéditif, peut-être un bon enfant, qui jouait son rôle avec gaillardise. Chargé de distribuer aux mutins les amendes et les mois de prison, il s’acquittait de ce sacerdoce sans scrupule ni colère. Entre lui et ses victimes, il s’était établi à la longue une sorte de cordialité. Quand il voyait revenir à la barre un de ses clients habituels, il l’accueillait d’un : a Vous, encore ! » digne d’un oncle du répertoire. Un haussement d’épaules, un soupir, un regard sur le Code, puis un bon arrêt envoyant à Sainte- Pélagie un nouveau martyr de la pensée. Cela se passait presque affectueusement. Ce n’était pas l’idéal du libéralisme, c’était surtout inélégant

et vain. Mais, à présent que les délinquants de jadis sont gendarmes à leur tour, nous pouvons* reconnaître entre nous que leur supplice n’avait rien d’atroce. Le règlement faisait la part des faiblesses humaines. Le prisonnier pouvait prendre soin de sa personne. Il ne lui était pas interdit, s’il avait du linge et même s’il n’en avait point, de désigner une blanchisseuse, résidant au dehors. Celle-ci n’étant pas soumise à la formalité du serment, il lui arrivait, tout en gardant la même position sociale, de changer de personnalité}. On vit ainsi certains détenus, de tempérament capricieux, ne pas conserver la même blanchisseuse pendant toute la durée de la peine. Si le condamné redoutait la solitude, on l’autorisait à recevoir dans son cachot. Les heures du châtiment se passaient à persévérer dans le crime. Et quand le captif redevenait libre, un nouveau journal était fondé. ■

Tandis que nos maîtres, les Alphonse Peyra't, les Nefftzer, les Delescluze, les Edouard Hervé, les Weiss, les Paradol, menaient la grande guerre stratégique, ces innombrables petits corsaires criblaient l’ennemi de leurs brûlots. Il y en eut par centaines, de ces journaux d’un jour, dans tous les tons et dans tous les styles, de violents et de perfides, de brutaux et de légers, de stupides et de plaisants. Leurs opinions oscillaient de la légitimité au blanquisme, ces deux pôles de l'opposition d’alors. Leurs rédacteurs ne se mettaient guère en frais d’imagination. On composait le numéro d’un éloge de Robespierre, d’une ode à Lincoln, de quelques anecdotes tendancieuses, d’une description des mœurs de la décadence romaine remplie d’allusions aux orgies de Compiègne et d’une ou deux chansons satiriques dans

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la manière des salons orléanistes. Les malinspoussaient l'ingéniosité jusqu’à se procurer une lettre de Garibaldi, généralement brève. Il n’en, fallait pas davantage pour contenter un public,, plus choisi que nombreux, où les académiciens du programme de Nancy coudoyaient des jacobins de stricte observance. — ■ Ainsi allaient les choses, au temps où la Presse était bâillonnée.

Il serait amusant, et instructif aussi, d’aller dans les casiers de la Bibliothèque nationale réveiller cette collection de son sommeil. On revivrait là, en quelques heures, tout un chapitre héroï-comique de nos luttes d’antan. Ce voyage à travers le passé servirait à notre édification : il nous aiderait à comprendre tout le prix de la liberté ; et la dignité professionnel)1 e n’y perdrait rien, s’il nous conseillait d’user avec moins1 de prodigalité du droit funeste et sacré de tout dire.

Mais nous demanderions vainement à ces pamphlets d’ étudiant s en révolte de nous renseigner sur les tendances1 artistiques de la jeunesse d’alors. Ces petits journaux ne se disaient littéraires que pour tourner la législation. Pour des raisons étrangères à l’art, mais qui ne manquaient pas de clairvoyance, le Parquet leur refusait ce titre ; il s’obstinait à ne voir en eux que des braconniers de la politique. L’historien que nous rêvons devra distinguer soigneusement ces prétendus « journaux littéraires » des « journaux de littérature ». Ces derniers, qui furent nombreux aussi, avec des allures plus douces et des passions moins subversives, s’adressaient à d’autres lecteurs.

Deux jeunesses, qui ne se ressemblaient que par le pittoresque du costume, se tutoyaient sans fraterniser. L’une, dont le stagiaire Gam-

Letta était le Danton, plaçait au-dessus de tout le devoir civique. L’autre, résignée sinon acquise à l’Empire, avait appris de Théophile Gautier à s’absorber dans la religion de la beauté pure.

Sans prendre garde >à l’ouragan

Qui fouettait mes vitres fermées,

Moi, j’ai fait Emaux et Camées.

Cet alexandrinisme de serre-chaude suffisait -, aux adeptes d’une confrérie plus éprise du rêve que de l’action. La vie quotidienne mêlait sans les , confondre les serviteurs de ces dieux différents. Les deux églises se méprisaient réciproquement; ainsi qu’il convient à des églises, elles se plan j saient à s’excommunier. On échangeait les épî- j thètes de « guillotineurs » -et de « joueurs de flûtes ». Quelques rares intelligences, plus larges et plus souples, allaient d’un temple à l’autre et voulaient prêcher à la. fois l’amour des belles formes et le culte de la liberté. Ces concilia- * teurs, selon le sort habituel des esprits équitables, étaient conspués de part et d’autre. Ceux qui sont guelfes aux gibelins* et gibelins aux guelfes se voient, depuis Montaigne, « pelaudés à toutes mains ».

Le terrain d’entente était pourtant possible. Les j I dévots des deux autels n’avaient-ils pas dans’ les Châtiments le même bréviaire ? Le poète par excellence n’était-il pas l’exilé suprême, pour les I uns la voix de Justice, pour les autres le verbe du Beau ? « Mes bonnes amies, disait un pianiste illustre, ne se disputent jamais : elles s’aiment en moi. » Moins heureux et moins sages que ces dames, les admirateurs de Victor Hugo n’arrivaient qu’à se méconnaître en lui. Vainement, de son rocher de Guernesey, le Père bénissait

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du même geste la postérité de sa parole et celle de son indignation. Cet arbitrage souverain ne conciliait rien. Toutefois, on cherchait de temps à autre à se rapprocher. On consentait à relire le Manteau impérial à la même table du café de Madrid. Des1 parnassiens bons garçons convenaient que les Propos de Labienus étaient d’une grammaire irréprochable ; des révolutionnaires, par gentillesse, concédaient des métaphores incorrectes dans les manifestes de Ledru-Rollin. Mais ces tentatives de fusion n’aboutissaient qu’à des heurts nouveaux. En certaines circonstances, on en vint aux mains. A propos de la Gaètana d'Edmond About, des horions s’échangèrent. La bataille d 'Henriette Maréchal , où l’excellent Pipe-en-Bois entra dans la gloire, brouilla définitivement les deux partis. La rupture parut irrémédiable. Les deux armées couchèrent sur leurs positions : ici, ceux de la Politique, avec toutes les raideurs, toutes les injustices et toutes les violences de l’apostolat ; là, dans leur morgue aristocratique et leur dédain des contingences, ceux de la Littérature aimée pour elle-même.

Aujourd'hui, cette querelle pour et contre la doctrine de l'Art pour l’Art nous laisse indifférents. Elle figure au musée des vieilles modes entre un modèle de crinoline et la cote de Gladiateur. En son temps elle fit rage dans les compagnies intellectuelles et mit les cervelles à l’envers. Sans égaler en importance la querelle des anciens et des modernes, où se mesurèrent Boileau et Perrault, elle a droit à une page, disons à une note, dans un manuel d’histoire littéraire. Des

écrivains considérables descendirent dans la lice et rompirent des lances. Pour quelles causes combattaient-ils avec tant d’ardeur ? Nous avons cru le savoir, à l’âge où l’on ne tient pas encore à comprendre. A présent nous serions bien en peine de dire de quoi au juste il s’agissait. Peutêtre, au fond, d’un désaccord, aussi vieux que l’esprit humain, entre les artistes et les apôtres : ceux-ci voulant refaire le monde et fonder le bonheur ; ceux-là acceptant l’univers tel qu’il est et ne prétendant qu’à l’embellir. Mais encore tout apôtre a-t-il besoin de se faire artiste à ses heures, la vérité n’allant pas sans quelque parure. De son côté, le poète n’est qu’un misérable jongleur de syllabes, s’il ne croit pas à la vertu des mots qu’il assemble. Il n’y avait là, en réalité, que l’antagonisme naturel entre les cafés où l’on rimait des strophes et ceux où l’on faisait des constitutions. La police impériale donnait une leçon d’impartialité en les surveillant les uns et les autres avec une égale vigilance. Ceux-là seuls furent dans le vrai qui, demandant des sonnets aux poètes et aux tribuns des révolutions, promenèrent d’un camp à l’autre leur dilettantisme. Si tout le monde faisait des vers, on ne changerait jamais le gouvernement, et l’histoire y perdrait de sa variété. Mais tout le monde ne peut pourtant pas conspirer.

Gautier ne conspirait pas. Aussi fier que qui-; conque, ii avait son civisme à lui en célébrant Victor Ilugo dans les colonnes du Moniteur. Et cela ne manquait pas de noblesse.

Vers 1861, un très jeune homme, récemment

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arrivé de Toulouse, incarnait le type du dandy de lettres. Catulle Mendès venait de publier ses premiers vers. « Son prénom l’oblige, avait dit Sainte-Beuve, et il ne semble pas d’humeur à y déroger. » Ptompu à tous les sports du style, saturé de littérature, appliqué, convaincu, volontaire, ce débutant avait un visage d’écolier et des allures de maître ; à. l’âge où l’on tâtonne et bégaie, il parlait une langue impeccable et s’aVançait en ligne droite dans son sillon. Voici longtemps que Mendès exerce, avec sa logique et sa vaillance, la profession, sacrée pour lui, d’écrivain ; j’ai la joie d’être son ami depuis trente ans. Je ne vois pas qu’il ait rien modifié d’essentiel aux idées de sa jeunesse. Tel il était, au lendemain de Phüoméla , tel il persiste, fidèle à sa foi. Polémiste agressif, théoricien sévère, partial et généreux, compréhensif et intransigeant, impitoyable aux choses qu’il hait, se donnant tout entier à ce qu’il aime, capable d’embrasser son pire ennemi s’il vient d’écrire une belle page, serviteur de l’art jusqu’au fanatisme et grammairien comme on est dévot. Il est né chef d’école. Il mourra tel, conservant jusque dans la plus extrême vieillesse l’adolescence de son esprit. Au jour suprême, après avoir corrigé quelques épreuves. il rentrera comme chez, lui dans l’Empyrée des bons ouvriers de la langue. A peine arrivé, il se fera présenter à Ronsard. Mais aussitôt il réunira autour de lui des ombres heureuses pour leur enseigner le contre-point du style. 11 fondera une revue chez 1 -Eternel.

Sur la planète il en a fondé deux.

La première fois, il n’avait pas vingt ans. Ce fut la Revue fantaisiste , de gracieuse mémoire. C’est dans ce recueil, à couverture satinée et rose..

qu’il faut aller s’informer d’un état d’âme qui fut à cette époque lointaine celui de- tout un groupe. Vous pourriez lire, tes uns. après les autres, tous les exemplaires de la collection, sans deviner entre les lignes qui naissait ou mourait sur les trônes en 1861, quels peuples vivaient en paix et quels, en guerre, quelles découvertes modifiaient le globe, quelles révolutions changeaient les patries. Les. vitres dont parle Gautier étaient closes à la vie du siècle, et les ouragans les fouettaient en vain. En leur atelier recueilli, les artisans de cette corporation fermée se livraient à des travaux subtils d’émaillage et de ciselure. Ce cénacle d’orfèvres des mots fait songer à ces cloîtres du moyen âge où les bons « escriveurs de vermillon » enluminaient des Heures, pendant que les jacques brûlaient les manoirs et les routiers les métairies. Le jeune abbé, souriant et rigide, initiait une élite de clercs à des rites savants. Quelques prieurs du voisinage, d’une sainteté plus mondaine et d’une règle moins austère, tels que Monselet et Banville, étaient seuls admis, sur leur bonne renommée, à pénétrer dans le parloir ; ds y apportaient les bruits du dehors, que l’épaisseur des tapisseries et le mystère du vitrail rendaient musicaux et lointains. Un moine, connu pour pécher avec toutes les délices du remords, Charles Baudelaire, venait y réciter ses litanies de chrétien damné. C’était, dans un entresol du passage Mirés, un oratoire de dévotion satanique, et, au milieu de la tourmente moderne, à trois mètres du boulevard, comme une petite émigration.

Mendès, aujourd’hui, est le premier â sourire au souvenir de cette attitude. Il en sourit, mais il n’en rit point. 11 comprend, mieux que per-

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sonne, quel service le groupe qu’il dirigeait rendit aux Lettres en résistant à la débâcle qui mettait en péril la haute poésie. Il fallait remonter un courant bourbeux. Lès improvisateurs d’album, les fabulistes humanitaires, les traînards du lakisme, les Juvénals de cabaret, les prédicants et les larmoveurs avaient troublé la source. La pureté de la langue française exigeait que l’on réagît au plus vite et rigoureusement. Elle se fit, cette réaction nécessaire, avec la raideur et les excès que les réactions comportent toujours. Il ne faut demander aux jeunes gens ni souplesse, ni mesure ; ils dédaignent les compromis de l’équité. Par dégoût des fades nourritures, ces natures ultra-délicates se mirent au régime des aromates et des poisons. Elles s’enfermèrent aux paradis artificiels d’Edgar Poë pour déguster le haschisch et fumer l’opium. Cette hygiène démoniaque pourrait être dangereuse à des hommes mûrs, leur corroder l’estomac et le cerveau. Mais à vingt ans on digère des cailloux, surtout quand ils sont de matières précieuses ; on revient frais et dispos d’une nuit de sabbat. Les Parnassiens d’avant le Parnasse respiraient à pleins poumons cette atmosphère délicieusement vénéneuse ; leur croissance intellectuelle s’en accommodait. Un seul dont nous évoquions récemment le pur et cher souvenir trop zélé, trop sincère peut-être, resta intoxiqué pour toujours.

Leur admiration pour Victor Hugo fut ce qui les sauva. Ces dédaigneux connaissaient l’humilité. Ils avaient appris dans la Légende des Siècles à lire et à écrire. La dévotion au Maître les défendit contre leurs outrances et leur conserva, en

dépit d’eux-mêmes, la santé du goût. Il nous paraît qu’à l’heure actuelle nos jeunes n’ont plus de ces élans de servitude volontaire. Ils nous sem- ' blent trop dépourvus de soumission. Ce sentiment j un' peu maussade vient à coup sur de ce que nous sommes en train de vieillir. Les malentendus entre aînés et cadets doivent dater de l’homme des cavernes. On n’aime pas les mêmes livres que son fils, et si d’aventure on se rencontre avec lui dans une admiration commune, c’est pour des raisons si contradictoires qu’il vaut mieux des deux côtés les garder pour soi. Ceux qui hrent leurs humanités au déclin du second Empire et vécu- j rent l’année terrible à leur entrée dans la carrière ] ont élu leur poète préféré en Victor Hugo. Cette admiration tient en nous à des causes si pro- ; fondes que nous souffrons jusqu’au malaise, de la voir moins pieuse chez les âmes nouvelles. ! Nous nous expliquons mal surtout qu’on veuille substituer une autre prosodie à celle où se joua | souverainement une puissance verbale qui tenait du prodige. Que nous veulent ces troublantes nouveautés ? Est-ce une aberration passagère, une excentricité, une élégance, une mode d’un jour ? | Est-ce au contraire une chaîne qui se brise ? I Serait-ce quelque chose qui se fonde sur les | ruines du temple que nous jugions éternel ? Se prépare-t-il dans la langue des vers un quatrevingt-neuf dont nous sommes les ci-devants boudeurs et bornés ? Il est prudent de feindre de le croire, pour le cas où la postérité nous donnerait ‘ tort. L’avenir est capable de beaucoup de choses et il en a fait bien d’autres à nos pères ! En matière de progrès, quand on ne comprend pas, si la loyauté commande de le dire, la sagesse conseille de réserver à tout hasard la part de

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l’Inconnu. Qui sait si les rythmes qui enchantent nos oreilles et bercent nos songes ne paraîtront pas à nos neveux des cadences de barbares? Un jour viendra peut-être où les professeurs de rhétorique citeront Booz endormi comme l’exemple d’une forme abolie.

En attendant cette époque heureuse où l’extrême civilisation confinera à 1a, sauvagerie primitive, buvons nos vieux vins dans nos verres. Laissons-nous aller à croire sénilement que Booz endormi est un incomparable et immortel chefd’œuvre. De notre balcon vermoulu regardons avec une curiosité bienveillante se développer l’émeute. Si c’est une révolution, on le verra bien.

; N’avons-nous pas d’ailleurs, de notre côté, à confesser des repentirs ? Nos amis de la Revue fantaisiste , dans leur zèle jaloux, eurent aussi leurs injustices de sectaires et leurs ingratitudes d'enfants ? Captifs d’un idéal plus haut que large, garrottés dans une formule étroite, ils s’interdirent d’aller, hors des limites réglementaires, connaître Ta joie d’admirer. Ils mettaient de la mauvaise grâce à saluer dans Musset la plus touchante voix de douleur qui ait gémi ici-bas. Ils n’allaient pas, chez Lamartine isolé, baiser la main la plus noble qui ait porté la lyre à sept cordes. Avec Hugo dans l’Olympe et Leconte de Liste Passage Choiseul, ils estimaient avoir assez de dieux. On n’en a jamais trop quand ils sont bons. Mais l’esprit d’éclectisme ne vient à l’homme qu'avec les cheveux gris. C’est une vertu qui s'acquiert chèrement.

Parmi les divinités dont le culte était célébré h la Revue fantaisiste , n’oublions pas la moins oubliable.

Richard Wagner venait de traverser Paris pour y connaître à la fois, selon la loi de sa destinée, l’adoration et l’anathème. Tannhauser était tombé avec fracas ; à la Revue fantaisiste on prit fait et cause pour le grand vaincu. Dans ce duel entre le génie et la foule, la jeunesse politique était restée neutre, avec une sourde hostilité. Ses préjugés l’emportaient souvent sur son intelligence et sa générosité. Le soir d 'Henriette Maréchal, elle n’avait voulu voir dans les frères de Concourt que les commensaux d’une princesse. Ce musicien allemand, admis aux Tuileries, n’était pour elle qu’un favori de cour, joué par ordre, ; sur la prière de Mme de Metternich. Les sifflets des abonnés de l’Opéra ne déplurent pas aux républicains. Il y eut toutefois d’heureuses exceptions. Quelques esprits indépendants se renconJ trèrent pour comprendre qu’il venait de se commettre un assassinat de la beauté. Détail oublié, une concentration s’établit entre soldats des deux camps pour consoler par un même hommage deux illustres orgueils outragés. La chute des' Funérailles de V honneur avait coïncidé avec celle de Tannhauser. Un même banquet yengeur fut offert à Richard Wagner et à Auguste Vacquerie. Aujourd’hui on en donnerait deux, un chez Ritz, un à Courbevoie, et ce serait d’une sage hiérarchie. Mais on avait alors le banquet moins facile, et, dans l’ardeur de la lutte, on ne redoutait pas quelque confusion.

Catulle Mendès, frémissant et indigné, avait assisté, entre deux siffleurs, à cette soirée de l’Opéra qui fut peut-être la plus grosse victoire qu’ait jamais remportée la sottise. Avec une elaivoyance soudaine, il avait ouvert les yeux à ce lever d’astre. De ce jour, il servit la gloire

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du musicien poète de toutes les forces de son esprit. Ce fut un vœu. Sa ferveur a résisté à tous les assauts, à l'ignorance, à la mauvaise foi, aux ricanements des niais, aux oracles des pontifes ; plus tard, à l’exubérance des admirations tardives et aux excès de zèle des ouvriers de la dernière heure. Il a prêché la bonne croisade contre l’armée des incrédules et la prêche encore, malgré la cohue des pèlerins.

Cependant, Wagner, outré, furieux, tombé du plus haut de ses espérances, saignant de toute son âme, avait quitté la ville impie, la rage au cœur. On sait comment il nous paya sa dette, dix ans plus tard. Son factum le Siège de Paris devait montrer ce que peut accumuler de fiel et exhaler de niaiserie la colère de Wotan. Il ne pouvait prévoir par quelles phases singulières les Français feraient passer sa gloire. La stupeur d’abord, première attitude obligée du plus routinier des publics, envers tout ce qui dérange sa quiétude. Chez nous, la peur du changement alterne avec la. fureur des nouveautés. Tannhauser étonna, ce fut son crime. Le beau, que nous avions étourdiment insulté, nous revint quelques années plus tard, après avoir fait son tour du monde. Nosrepentirs ont des sursauts qui dépassent ceux de nos injustices. Nous savons mal haïr. Quand nous - aimons, c’est avec tumulte. Paris, qui avait refusé furieusement d’être wagnérien, le devint trop. Certains symptômes indiquent qu’il se prépare à ne plus l’être assez. Ceux qui sont demeurés fidèles à leur passion raisonnée de 1861 ont le droit de sourire.

La Revue fantaisiste vécut ce que vivent ici-

bas les commandites et les roses. Quand elle mourut d’une mort élégante, elle avait connu la laveur des lettrés, l’indifférence des acheteurs ■et la rigueur des lois. Une comédie, outrancière ; et gamine, avait choqué la chasteté de ce Parquet 1 que le fiacre de Madame Bovary avait alarmé. \ Mendès eut l’honneur d’être traité comme Gus- i lave Flaubert. C’était un chevron de plus. Quand J on relit ce Roman d'une nuit , jugé attentatoire km la morale, si l’on songe à ce qui s’imprime, s’af- | fiche et se chante de nos jours, on rend aux j pudeurs de l’ancienne magistrature un hommage ::j effaré. Nous avons progressé.

Le Parnasse contemporain, que Catulle Mendès et Louis-Xavier de Ricard fondèrent chez ! Alphonse Lemerre, ne fut ni une revue, ni un journal, mais une anthologie distribuée par fleurs. <[ Pour suivre l’évolution de la nouvelle pléïade, il faut exhumer une autre petite feuille de cénacle, I celle des Lettres et des Arts , que créa, en 1867, j Villiers de l’Isle-Adam. Villiers rêvait toutes les j majestés. Le fauteuil de directeur de journal l’amusa quelques semaines, à défaut d’un trône. I Il voulut avoir aussi sa revue à lui, laquelle fut J audacieuse, apostolique, ignorée, mutile et char- I mante. Elle lui valut quelques recrues dans le il groupe de ses admirateurs, et décupla le contin- 1 gent de ses créanciers.

Nous retrouvons encore les parnassiens polé-;; 1 mistes au Diable , une feuille de bataille, dont 'V les rédacteurs rendaient coup pour coup aux chroniqueurs qui les criblaient d’épigrammes. Le 9 Parnasse était blagué ; en France, c’est presque un sacre.

La guerre éclata. Le Quatre-Septembre allégea jiH la. littérature, en lui empruntant une quantité con-

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sidérable de ses sous-préfets. Pendant le siège, les poètes se métamorphosèrent en gardes nationaux. L’heure n’était pas à l’impassibilité. L’ouragan ne se contentait pas de fouetter les vitres ; il les brisait. Les défenseurs de la langue avaient cette fois le sol à défendre. On connaît la belle parole de Gautier, rentrant dans Paris : « On bat maman, j’accours ! » Ce fut un mot d’ordre.

Les Parnassiens enfouirent émaux et camées au fond d’un tiroir et s’en furent grelotter aux remparts, avec les camarades de la prose, comme de braves garçons qu’ils étaient.

Après la guerre et la Commune, Paris fut pris d’une fièvre de lecture, semblable à la folie de danser qui l’envahit au lendemain de la Terreur. Depuis le Quatre-Septembre, les journaux à grand format pullulaient. On vit dès lors une quantité considérable de jeunes hommes gagner leur vie en écrivant, phénomène extrêmement rare sous l’Empire. Le Rappel avait été le premier organe où la poésie et la politique s’étaient réconciliées au point de se ressembler comme deux sœurs.. Victor Hugo habitait Paris ; il recevait à la même table les rimeurs et les tribuns. Des écrivains, tels que Zola, étaient courriéristes parlementaires. Faire un journal, pour ne le remplir exclusivement que de littérature, ne répondait plus à un besoin ; mais c'était toujours une élégance. Les Parnassiens, de plus en plus nombreux, moins étroitement groupés, vaguaient d’un journal à l’autre, plaçant des chroniques ou des échos. La poésie pure manquait toujours d’un chez elle. Tous les hommes dont la copie était d’une utilisation difficile constf-

tuaient une faction, presque un parti, qui s’appela « les jeunes ». L’âge des jeunes variait de dix-huit à soixante ans. Les jeunes, cela ne se dit plus guère aujourd’hui. Aux environs de 1873, •c’était un cri de ralliement, une devise retentir santé, sinon très précise.

L’organe par excellence du parti des jeunes fut La Renaissance d’Emile Blémont. Joli papier, d’aspect souriant, où la prose était rhytmée, où la polémique avait des ailes, où les vers mettaient de l’espace. Tous les genres de bonne littérature y furent gracieusement hospitalisés. La Renaissance vécut vaillamment et dura trop peu. On y vit passer, comme des météores, tes personnalités les plus diverses. Des vétérans y combattirent avec des conscrits ; les enfances de Richepin et de Bouchor y fraternisèrent avec la sagesse nestorienne de Louis Ménard. Ce fut dans la marée montante de la presse un îlot de verdure, où les liserons se mêlaient aux chênes.

En ce temps-là, les écrivains aimaient à se réunir et à deviser ensemble. On se retrouvait, entre soldats du même drapeau, aux soirées de Daudet, de Banville et de Leconte de Lisle. Des rencontres, plus familières et plus libres, avaient lieu chez Mario Proth, qui donnait de la bière et des pipes, sous les lambris où s’aimèrent Racine et là Ghampmêlé ; chez la belle musicienne Augusta Holmès aux grâces cle walkyrie ; dans le logis de cette trop bonne Nina de Villard où tant de vaincus de l’existence ont trouvé un gîte.

Catulle Mendès avait toujours vu dans ces rendez-vous périodiques une institution nécessaire aux lettres. Son petit salon de la rue de Bruxelles, égayé de kakémonos, devint un centre d’art et d’amitié. A la suite d’un dîner d’intimes, tous

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les camarades venaient- s’étendre sur des matelas cambodgiens pour s’occuper des intérêts de la poésie. Les bonnes veillées qu’on a connues là, dans la fumée des cigares et des théories! Je n’y puis songer, pour ma part, qu’avec attendrissement, ayant fait mes classes dans cette université sans pédagogie. Comment oublier la date solennelle où Gustave Flaubert vint en personne s’asseoir à notre tablée ? Il avait publié la veille sa Tentation de saint Antoine. C’était le burgrave Magnus parmi les petits comtes G orlois. Avec sa moustache de pirate Scandinave et ses gros yeux paysans, il semblait un ogre de légende. Tout en mangeant d’un air affectueux et féroce les plats d’archevêque que la géniale cuisinière de Mendès avait préparés, il disait des choses formidables. Nous recueillions, comme autant d’oracles, les propos qui tombaient de ses lèvres, anas énormes, illustres souvenirs, exaltations, anathèmes, tGut le répertoire de ses joies, de ses rancœurs et. de ses colères. Il nous quitta de bonne heure, nous laissant terrifiés et conquis. Et tandis qu’un de nc-us relisait tout haut le Dialogue du Sphinx et de la Chimère, la présence spirituelle du bon maître s’attardait à la place demeurée vide, où s’était étalé son corps de géant. Villiers, dans son coin, pleurait d’enthousiasme. On alla se coucher à l’aube grisé de style et fourbu d’admiration.

Cependant Stéphane Mallarmé répétait, chaque mercredi, en dépliant sa serviette : « Il faut absolument fonder une revue. » Mallarmé ne tirait vanité que de son esprit pratique. « Je

suis avant tout un homme d’affaires », disait-il humblement. Il partait de cet axiome primordial j que tout être humain qui ne fait pas person- < nellement de littérature cache en son âme un 1 désir dévorant d’être éditeur. Selon lui, il suffi- , rait d’aborder un passant avec courtoisie et de i lui parler sans réticences pour éveiller le bail- : leur de fonds qui dormait en lui. « Que Catulle : consente à diriger la revue, disait-il ; je me 1 charge de trouver l’éditeur. » — Et il le trouva.

Son procédé était ingénu. Il entrait dans une 1 boutique de librairie, la première venue, saluait ; d’un sourire et prenait un siège, de l’air d’un j homme résolu à l’occuper longuement. Après J quelques considérations préalables sur l’état j générai des lettres françaises, il exposait à son ; hôte forcé les beautés morales du mécénat. La vérité nous oblige à reconnaître qu’en la plupart ! des cas il. se heurtait à une muraille d’indiffé- -j rence. Mais b avait su tout prévoir, même l’ab-B surde hypothèse d’un refus. Si la réponse était I négative il s’éloignait, dans un salut un peu froissé, et allait frapper à la porte d’en face J. J’imagine que le doux vagabond d’Assise ne s’y prit pas différemment pour fonder la puissance franciscaine. De visite en visite, d’échec en échec, y Stéphane parvint à découvrir un libraire de tempérament nostalgique, qui publiait des thèses jjj d’obstétrique et préférait aller au café. Il lè convainquit en quelques paroles. En partant de i points de vue éloignés, ces deux natures origi- ' nales arrivèrent a se rencontrer et à se comprcn- !• dre : la République des lettres naquit de leur union.

La vie, qui m’a gâté à l’excès, m’a permis de j| récolter plus que ma part des honneurs de ce

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monde. Rien pourtant ne m’a donné le vertige d3 la fortune comme le titre qui me fut conféré de secrétaire de la rédaction. Mencles poussa la bonté jusqu’à ne m’annoncer la nouvelle qu’avec ménagement. Je passais alors des journées sans joie à faire de la copie de pièces dans une étude d'avoué et je m’y montrais, je dois le dire, inférieur à ma mission. Le patron, qui était d’ailleurs un aimable homme, ne manquait pas de psychologie. « Je ne vous vois pas des nôtres », nie disait-il. Je me voyais tel encore moins que lui. Ma rupture avec la basoche dépendait cVun souffle. Corriger des épreuves de sonnets au lieu de grossoyer, c’était passer de l’ergastule du suffète aux jardins de Salammbô. Je me séparai sans déchirements de la procédure, j’abandonnai gaiement cette austère nourrice : on est ingrat à vingt ans.

Je puis le dire sans nulle vanité, mon rôle s’étant borné à servir fa messe : La République des lettres représente le type d’un genre d’imprimé qui a disparu.

Le premier numéro parut le 20 décembre 1875, date qui prit immédiatement, à mes yeux, un caractère historique. Au point de vue typographique, il était laid, ou du moins austère. Nous étions résolus à dédaigner les vains luxes qui avaient perdu nos devanciers. Mais cet exemplaire de début rachetait par ses charmes spirituels la simplicité de son aspect. Des vers inédits de Leconte ue Lisle, des proses 'de Gustave Flaubert et de Louis Ménard, la traduction d’une ode de Swinburne, un admirable poème de Léon Dierx, et j’en passe. Avec un tel commencement. nous attendions les abonnés d’un cœur tranquille. Nous leur demandions une somme

mensuelle de soixante centimes, et l’on conviendra que c’était peu. Mais, pour ne pas enchaîner l’avenir, nous avions pris soin d’insérer sur la couverture cette note prophétique : « La République des lettres , assurée dès h présent d’une longue existence, pourra, dans un avenir prochain, augmenter son volume et rapprocher les époques de sa périodicité ». Nous n’avions pas fait de manifeste, mais cette simple déclaration : « La revue veut grouper, autour des personnalités illustres qui ont bien voulu lui assurer leur collaJboration, les talents nouveaux déjà célèbres et les talents encore inconnus. Mais l’idée de groupe, ici, n’implique pas l’idée d’école. La communauté des travaux n’exigera pas des collaborateurs une entière conformité de tendances. Pour donner à l’ensemble de leurs œuvres un noble caractère d’unité, il suffira qu’ils aient entre eux ces points de communion : l’amour et le respect de leur art ».

On a vu de plus sots programmes. Celui-là, nous l’avons réalisé fidèlement, et après tout ce n’est pas vulgaire. Nous étions de bons camarades, de cœur fidèle et d’esprit fervent. Mendès était un chef de file accompli, le plus ponctuel et le plus laborieux des directeurs. 11 ne connaissait pas de plus grande joie que d'accueillir un débutant, de lui donner confiance en lui-même. 11 a armé chevalier plus d’un écuyer destiné à faire des prouesses à travers le monde. C’est chez lui, pour ne citer que celui-là, qu’a débuté Guy de Maupassant.

Les destins nous récompensèrent. De mensuels nous devînmes hebdomadaires et nous connûmes l’abonnement. Gomme il ne faut jamais mentir, même quand on essaye d’écrire une page de la petite histoire, reconnaissons que le succès ne

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nous vint pas uniquement du triomphe de la poésie pure.

Emile Zola, publiait alors dans le Bien public un feuilleton nouveau, l’Assommoir. Les lecteurs de ce journal étaient en général de bonnes gens, sans perversité littéraire, qui préféraient l’économie politique à la psychologie. Le romancier réaliste les secouait dans leur indifférence et leur pudeur avec un sans-gêne un peu brutal. Ils patientèrent quelques jours et parlèrent ensuite de se désabonner. Le public, aujourd’hui unifié bon gré mal gré, comportait alors des castes qui avaient leurs scrupules et leurs préjugés. Pour ne pas se brouiller avec sa clientèle, le grand journal quotidien dut abandonner Coupeau et Gervaise pour revenir à Stuart Mill. Nous apprîmes la brusque interruption de l’Assommoir dans une chambre de Sainte-Pélagie; nous étions allés là voir Léon Gladel qui réfléchissait, sans résignation, aux dangers que présentaient encore en 1875 les opinions révolutionnaires. A cette nouvelle, nous échangeâmes, Mendès et moi, le plus astucieux des regards. De Sainte-Pélagie nous courûmes aux Batignolles où demeurait Zola. Le grand écrivain nous reçut à bras ouverts. Notre offre lui agréa de publier, contre vents et marées, la suite de son roman. 11 nous fit un prix d’ami. Nous emportâmes, comme une conquête, le manuscrit inachevé encore.

'C’est ainsi que jnoltre raffinéé clientèle dégusta Y Assommoir, chaque semaine, entre une ballade et un conte bleu. Quand nous annoncions que « l’idée de groupe n’impliquerait pas en nous l’idée d’école », on voit assez que nous disions vrai.

Au fond, nous n’aimions guère cette littéra-

ture aux fortes couleurs. Zola combattait dans un camp et sous un drapeau qui n’étaient pas les nôtres. Nous admirions sa puissance, la hardiesse de son intelligence et la dignité de sa vie ; il nous étonnait, nous troublait, s’imposait à. nous, mais sans nous séduire. Ce n’était pas un de nos maîtres. Aussi avons-nous eu plus d’une fois, en lisant les épreuves de Y Assommoir, des mélancolies qui ressemblaient presque à des remords. Ce qui devait s’appeler le naturalisme allait à l’encontre de nos goûts les plus chers. Mais quoi ! nous avions tout d’abord un devoir de pilotes à remplir. Nous savions gré à ce vapeur de remorquer nos balancelles dans son sillage un peu trouble. Grâce à son concours, nous voyions arriver au quai notre cargaison de parfums, de fleurs exotiques et de fruits rares. Nous fûmes infidèles à nos dieux pour les mieux servir. C’était presque de la politique. Tous les hommes diEtat nous comprendront.

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La fortune est une courtisane, qui favorise l’audace et la ruse. Nous l’avions violentée, elle nous combla. La Réjmblique des lettres put réaliser ce qui, pour une revue littéraire, représentait alors le plus lointain des rêves : elle pava lacopie.

Peu. Mais enfin, elle l’a payée. Et ce fait seul suffirait à assurer sa gloire.

Nous ne reculions, pour contenter nos lecteurs, devant aucun sacrifice, surtout quand il ne nous en coûtait rien. C’est ainsi que nous avons publié, dans un numéro extraordinaire, des vers inédits de Victor Hugo : La Sieste de Jeanne. Le Maître ne prodiguait pas les munificences de ce genre.

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On daigna même, autour de lui, s’émouvoir de cette faveur inusitée. Au fond le Père Hugo nous aimait un peu. Tout prophète qu’il fût, et sénateur, il était homme de lettres par-dessus tout. Nous dînions chez lui, le vendredi de chaque semaine. Nous jouissions autour de sa table d’une intimité que l’Empereur du Brésil vint troubler à peine. Les autres soirs, il y avait gala, et le salon de l’avenue de Clichy prenait la pompe d’une cour. Victor Hugo n’y était que roi. Visiblement il se reposait sur un trône de la tâche professionnelle accomplie dans la journée. L’exercice de la souveraineté devait faire partie de son hygiène. Mais il prenait plaisir à donner congé à sa grandeur. S’entretenir de littérature devant un petit cercle d’adeptes amusait sa vieillesse conteuse. Il nous disait de belles histoires des temps romantiques, et nous l’écoutions avec ravissement. Ce n’était pas à vrai dire un causeur, bien qu’il eût à ses moments des saillies imprévues et le mot pour rire, mais son parler d’aïeul avait une grâce sévère et une infinie majesté. Il semblait, sous ses rudes cheveux blancs de vieux matelot, quand il s’abandonnait aux confidences, les yeux miclos et le front penché, regarder au-dedans de luimême. Il revivait les orages de ses traversées. Nous aimions à pousser respectueusement dans le passé la rêverie qu’il faisait tout haut. Il s’y prêtait complaisamment. Les souvenirs de théâtre' étaient chez lui les plus vivaces et les plus chéris. Il en voulait, comme au premier jour, à M. de Martignac d’avoir laissé censurer un de ses drames, et l’interdiction du Roi s'amuse le faisait encore frémir de colère. Il n’avait pas absous Armand Garrel de sa résistance aux vérités révélées dans la Préface de Cromwell. A qui eût-

il consenti à pardonner, de Napoléon III ou de Nisard ? L’empereur n’avait touché qu’à l’homme : le critique avait attaqué l’écrivain. Nous avons eu, un peu pour nous seuls, ce génie qui se reposait en semblant se donner à tous.

Parfois il nous lisait des vers. Il lisait sans nuances, d’une voix grave et forte de sermonnaire irrité. En sortant, nous cherchions à nous rappeler le texte exact du nouveau poème. On y parvenait, à quelques mots près. C’était à qui arriverait le premier dans ce pieux concours de mémoire et d’adoration.

Victor Hugo poussait la bienveillance à notre égard jusqu’à nous parler de nos vers, de nos articles. Il le faisait avec précision et mettait du discernement dans l’éloge. Nous savions très bien qu’il ne nous lisait pas et laissait ce soin à l’excellente Mme Drouet, qui s’en acquittait avec patience. Mais c’était une feinte délicieuse à notre orgueil, et de la courtoisie comme en ont les dieux. — Ai-je dit que nous lui faisions, à titre exceptionnel, le service de la revue ? -

Il est toujours délicat, et un peu dangereux, de se souvenir. Celui qui écrit ses mémoires d’enfant de troupe risque de prendre toutes les escarmouches auxquelles il a pris part pour autant de batailles des Pyramides. Le ridicule le guette au tournant de chacune des pages qu’il noircit. Je sais cela et je me méfie. Toutefois- l’utilité du mouvement parnassien est un fait acquis à l’histoire des lettres. J’ouvre la Littérature française, de M. Gustave Lanson, un des livres les plus savants et les plus solides qu’ait produits la jeune Université. J’y trouve tout un chapitre intitulé : la Poésie parnassienne. J’y lis ces lignes : « Le trait commun de l’école fut le respect de

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l’art, l’amour des formes pleines, expressives et belles. » J’y note encore ceci, après les réserves d'usage : « Il faut reconnaître que presque tous ont dit en perfection ce qu’ils avaient à dire. Il n’en est guère qui, grâce à la probité du métier, n’aient eu la bonne fortune de donner la forme qui dure à quelque sujet bien rencontré. » Vivent les dictionnaires et les précis pour rendre une justice sûre et tardive ! « Probité du métier, forme qui dure », voilà toute la méthode et toute la doctrine de cette phalange, dont la République des lettres fut le dernier bulletin. Les Parnassiens débutèrent sous les mépris d’Albert Rogat ; ils vieillissent à l’état d’auteurs cités en Sorbonne. Il y a compensation. Voici longtemps qu’ils ont renoncé à leur nom de guerre, pour n’être plus que des poètes ou des prosateurs tout court. Le respect de la langue, qu’ils professèrent à régal d’une religion, est une vertu qui court les rues. Tout homme qui tient une plume cherche maintenant à châtier son style : le moindre journal a de la grammaire, s’il n’a pas toujours de l’aménité. A force de taper sur leur clou de diamant, les Parnassiens l’ont planté au profond du sol. C’est un résultat. Il n’a pas été obtenu sans luttes. La dernière campagne ne fut ni la moins hardie, ni la moins vaillante. Parce que tout le monde appartient désormais au parti vainqueur, est-ce un motif d’oublier ceux qui virent clair et eurent raison les premiers ? N’est-ce qu’une coïncidence fortuite, mais quand la République des lettres cessa de paraître, on avait ville gagnée. Pourquoi l’illusion lui serait-elle interdite de n’avoir pas nui à la victoire ?

Elle a vécu deux ans, ce qui, pour une- revue littéraire, est un exemple paradoxal de longé-

vi té. Elle avait eu un tirage, une clientèle et des abonnés, même en province. Elle n’a rien coûté à ses éditeurs. Les a-t-elle enrichis ? Je l’ignore, attendu qu’ils se sont gardés de le dire. On n’en voit pas d’ailleurs la nécessité.

Tout arrive, même l’improbable. Vint le jour, où il fallut fermer cette chère maison, où tant d'hôtes avaient trouvé asile. Mais nous n’avons pas péri, nous avons cessé. On ne meurt pas, disait Gœthe, on ne fait que consentir à mourir. Nous y consentîmes au moment opportun. L’autel fut désaffecté. Ses dévots se dispersèrent pour aller, chacun de son côté, suivre son destin. De toutes les statues qu’ils avaient encensées de concert, il en est une surtout qui reste debout et dont lo temps caresse la patine : celle de l’amitié.

QUENTIN UE LA TOUR

Insister sur le génie de Maurice-Quentin de La Tour est au moins inutile. Après les trouvailles des Goncourt, après les pages si pénétrantes de Maurice Barrés, au moment où M. Tourneux nous annonce un livre qui, venant de lui, ne peut être que définitif, à quoi bon accabler de prose nouvelle la gloire du plus français des peintres psychologues ? Tout est dit, ou va l’être, excellemment, quant à la maîtrise de La Tour. Mais s’il sied de se taire sur l’œuvre elle-même et de la contempler en silencieuse adoration, on ne commentera jamais assez l’homme et sa carrière, i C’est un chebd’œuvre aussi que cette destinée.

La Tour, qui mourut à la veille de 1789, plein de jours et comblé de gloire, annonce et déjà résume en lui le type accompli de l’artiste mo- |] derne, tel que la Révolution allait le rendre nor- |i mal et tel que la société nouvelle devait le multiplier. Au-dessus des professionnels, ses. contemj porains, dont plusieurs furent ses pairs en talent, mais qui restaient, bon gré mal gré, gens de cori poration et de hiérarchie, il nous apparaît, indé- : pendant et libre, unique artisan de sa fortune, I! dans l’expansion d’une personnalité dominatrice. Les peintres peuvent vénérer en lui, au point de vue social, une sorte de Saint du Succès.

Dans la petite ville picarde où il naquit, une destinée médiocre semblait l’attendre. Son père, humble chantre à la Collégiale, était peu enclin et peu apte à lui ouvrir tes grandes voies. Dès l’enfance, la vocation jaillit chez La Tour, irrésistible. A l’âge du cerf-volant et du petit-palet, il choisit la figure humaine pour jouet préféré : il crayonne des frimousses de condisciples sur la marge de ses rudiments. Il essaie de convaincre les siens et de; les fléchir. Quand il comprend clairement qu’on veut l'entraver, il se révolte, s’évade. A quinze ans, il quitte Saint-Quentin et son foyer, s’en vient à Paris faire apprentissage. Un bon maître, que Mariette estimait, Spoède, recteur à l’Académie de Saint-Luc, lui enseigne les grammaires dont nul génie, fût-il suprême, ne saurait se passer. Une fois pourvu de la technique indispensable, l’apprenti n’accepte plus de leçons que de la nature. Il choisit son procédé, selon les préférences de sa virtuosité personnelle, et travaille, obstinément, sans intermédiaire entre lui et la vie. Il va gagner son pain à Londres, s’y crée une clientèle, amuse ses modèles, les contente, s'entraîne au maniement des hommes en même temps qu’à l’étude de leurs secrets d’âme et qu’aux pratiques de son art. A son retour, le malin Picard, qui sait son public de France, estime que l’exotisme est le meilleur passeport auprès d’un peuple accueillant, facile et crédule.. Il se laisse croire un peintre anglais. Cependant il ne se hâte point de forcer les portes. Il ramasse ses énergies par un labeur constant, patient, tranquille. Ce n’est que vers 1737, à trente-trois ans, qu'il demande à l’Académie de l’agréer. Au Salon suivant, il débute officiellement — et triomphe.

Désormais et jusqu’au jour de sa retraite volon-

QUENTIN DE LA TOUR

taire, il sera le portraitiste recherché, imploré, accablé d’offres, qui traite avec le modèle, de seigneur à vilain. Pour qu’un tel homme se sentit affranchi, il n’était pas besoin que la Bastille capitulât. Avec ses crayons pour armes offensives et défensives, il supprime entre lui et les grands toutes les barrières sociales. Il charme et dompte la société où il se meut.

Qu’on étudie le portrait qu'il a fixé de luimême, s’étant observé, comme il savait le faire, jusqu’aux profondeurs, et ayant pu, à force de scruter sa physionomie, s’avouer tout entier. C’est un être de ruse heureuse, un civilisé à base de paysan, joignant à la, cautèle villageoise le grand ton des compagnies, un gourmand de tous les bons fruits de l’existence, mais aussi un gourmet qui sait les cueillir, un passionné, un volontaire, violent s’il a besoin de se fâcher, gouailleur s’il faut rire, formidablement outillé pour tous les conflits, trop madré pour qu'on le dupe, trop intelligent pour être méchant, un de ces hommes, â P esprit ouvert et au cœur large, que la vie amuse et qui veulent tout d’elle. A toutes les facultés dont dispose un tempérament semblable, ajoutez un don génial. Ce combattant est un créateur. Réfléchissez que son regard s'aiguise et que sa pénétration s’exerce sur l’humanité la plus sensible, la plus divertissante, la plus multiple qu’ait connue l’histoire. Replacez La Tour parmi la foule frémissante de ses modèles, au milieu des princes, des traitants, des netits abbés, des encyclopédistes, des muguets, des penseurs, des comédiennes et des demoiselles de la danse. Donnezlui en outre le goût des idées générales, une méditation scientifique, une universelle curiosité à la Fontenelle, une âme libre et généreuse, le pouvoir

de connaître ses semblables à miracle et de leur vouloir du bien quand même. N’est-ce point là un exemplaire merveilleux de la race, et n’est-ce point là tout Quentin La Tour ?

11 incarna l’artiste vainqueur, tel qu’on l’imagine dans les ateliers, à l’âge, des débuts, alors qu’on rêve de fortune et de renommée en copiant des natures mortes pour les petits marchands. Il tient de son temps, du nôtre, de celui de demain et de toujours. Ce fut un précurseur. Certes il est permis de songer à un type plus éthéré, plus pur, comme il en glisse dans l’azur des légendes. Mais chaque époque a les héros qu’elle mérite. La France de Louis XV n’offrait point à la sainteté d’atmosphère respirable. Voit-on Fra Giovanni de Fiesole aux dîners de Mme Geoffrin ? La bonne commère ne l’eût pas invité, et fort heureusement : il aurait été blagué par Marmontel et roulé par La Reynière.

Autre mérite, et non des moindres, chez La Tour : il a créé les gros prix. .11 établit cette loi que l’ouvrage du génie, si on le transforme en objet de commerce, impose sa cote à la clientèle. Fastueux et libéral avec cela, bon garçon vis-àvis de ses pareils, il prodiguait les cadeaux princiers. Il donnait ses portraits ou les vendait très cher. Pas de milieu ; on était son ami ou son chaland. Les fermiers généraux prenaient ses heures et attendaient la pose sur le seuil de son atelier. A tous il infligeait ses humeurs. Il poussa la coquetterie jusqu’à essayer son impunité sur la majesté royale, et se montra quinteux envers Louis XV, sans vraie colère, pour le principe. Le roi, bon enfant et homme d’esprit, fut plus grand seigneur encore : il céda. Mais quelle volupté d’orgueil pour le fils du chantre et quelle revanche

QUENTIN DE LA TOUR

pour la corporation des artistes, encore intimidée et tenue à distance ! La leçon dure encore et profite toujours. Les cendres de notre contemporain Meissonier doivent tressaillir d’aise, si elles gardent conscience de ce précédent. La vie de La Tour devrait s’écrire avec ce sous-titre : « De la manière dont un grand peintre se comporte avec le reste de l’humanité. » .

C’est à ce génie, si parfaitement national et représentatif entre tous, que la Revue Bleue veut rendre hommage. Elle me demande de battre le rappel des admirateurs de La Tour. C’est trop d’honneur qu’on me fait là. J’ose accepter, ne fûtce que pour la joie de me sentir l’hôte de cette . chère maison des bonnes lettres, où l’on me fit jadis un cordial accueil. Mais le. soin d’annoncer le deuxième centenaire de La Tour revenait de droit à notre ami M. Paul Fiat. Nul ne goûte le maître de Saint-Quentin avec plus de sagacité, nul ne l’aime d’une ferveur mieux avertie. Il vient, par un livre austère et tendre, Pastel vivant , de consacrer un autel exquis à ses mânes. On a dit ici, le mieux du monde, ce qu’il faut penser de cette noble idylle ; je n’y reviens que pour m’excuser. Au refus trop modeste de Paul Fiat, je m’exécute de grand cœur et je fais l’annonce.

La Revue Bleue convie les admirateurs de Maurice Quentin de La Tour à célébrer son deuxième centenaire. On ne me croirait point si je n’avouais tout d’abord qu’une commission va se constituer. J’ajoute qu’il me sera précieux d’y être admis. Ce sera pour moi une sensation délicieuse et quasi néronienne de siéger dans une commission, d’interrompre au lieu de présider. Cette commission devra organiser, pour le mois de septembre prochain, une solennité aussi peu officielle que pos-

sible, mais digne de celui qu’on honore. Ce sera surtout un pèlerinage. Si je disais qu’il n’y sera pas prononcé de discours et que la journée ne se terminera pas par un banquet, on verrait en moi un mystificateur. Nous pouvons avoir toute confiance dans la municipalité et dans la population de Saint-Quentin ; elles rivaliseront de zèle pour commémorer le grand homme qui fut leur bienfaiteur. On garde le culte de La Tour en sa cité natale. Les humbles doivent être de la fête ; ils se rappellent que le bon maître, démocrate sans phrases, fit large la part des pauvres dans ses dernières volontés.

Cette cérémonie sera presque expiatoire. Nos pères, en effet, fêtèrent de façon singulière le premier centenaire. On sait cette histoire, à la fois lamentable et heureuse. Les merveilles qu’abrite aujourd’hui l’Hôtel Lé cuver avaient été léguées par La Tour à sa ville. Aux termes d’une clause de ce testament, modèle de générosité prévoyante et de bonté pratique, l’artiste autorisait son frère à vendre certaines œuvres, au mieux des intérêts de tous. Des enchères Couvrirent, en 1808. David, aussi terroriste en habit brodé qu’en carmagnole, gouvernait alors despotiquement la prison du goût. Les enchanteurs des fêtes galantes, les imagiers des belles aux cheveux poudrés, épuisaient les dernières rigueurs de la loi des suspects. Il y avait blocus continental contre la beauté illégale. On le fit bien voir au pauvre La Tour.. Il fut traité comme le dernier des Watteau. Un de ses pastels, comme disent les commissaires-priseurs en leur langage imagé, « fit dans les trois francs ». On arrêta la vente ce fut ainsi que l’inappréciable trésor nous resta.

Le public de 1808 se montra stupide, mais nous

QUENTIN DE LA TOUR

ne saurions lui en avoir trop de gratitude. Sans son épaisse et fortunée sottise, il nous faudrait aller chercher à Londres, à Chicago, à Tokio même, au train où vont les choses d’Europe, ces chères effigies : les gentils abbés Hubert et Pommier, si peu fanatiques, le Rousseau, le Duclos, le Crébîlïon, la triomphante Camargo, la vaniteuse Favart, Mlle Fel si doucement rêveuse, et cette' mutine inconnue aux joues de pêche, à laquelle Manon Lescaut ne pouvait pas. ne pas ressembler, et qui a dû faire souffrir les hommes avec tant de grâce innocente.

Donc, rendez-vous, le dimanche 25 septembre, devant la statue de La Tour et au Musée Lécuyer. Profitons de ce que nous avons, avec moins d’originalité féconde, plus d’équité et de compréhension que nos pères, et sachons effacer la petite honte d’un premier centenaire, qui fut manqué.

LE RESPECT DES MORTS

Notre confrère M. Jean Pinot nous invite, dans le dernier numéro de la Revue , à laisser en paix les morts illustres. Il s’élève éloquemment contre le cannibalisme spirituel qui sévit depuis quelque temps. Nous sommes tous plus ou moins coupablés du péché qu’il réprouve. On est curieux. Ce ne serait pas un crime, mais aux curiosités légitimes s’ajoute le besoin mauvais de violer les tombes. La mode est aux cancans macabres. Musset, Sainte-Beuve, Hugo, George Sand viennent d’être regardés dans leurs alcôves. Pour un peu Pascal aurait été convaincu de faux et d’usage de faux ; il se prépare en ce moment même une demande de révision de son procès ; l’affaire Pascal ne fait que commencer. M. Pinot s’indigne avec raison de cette course au scandale. Il ne faudrait pas le défier de demander un texte législatif pour la protection des grands morts. Le ciel nous préserve d’une loi de plus ! La réforme désirable ne dépend d’aucun code ; ce sont des mœurs intellectuelles qu’il faudrait changer. L’humanité devrait comprendre qu’elle n’a rien à gagner à se diminuer dans ses exemplaires de luxe. Le dernier venu est intéressé à ce que les hommes de génie demeurent intacts ; lorsque la gloire d’un individu s’écroule, il y a dommage pour l’espèce entière. Nous devrions

méditer cela, avant de nous réjouir, comme d’une conquête, de découvrir des tares dans les âmes hautes, ou des sottises dans les grands esprits. On a classé des monuments, on parle de classer les paysages ; sans recourir au zèle du Palais- Bourbon, prenons sur nous-mêmes de classer des ombres.

Celle de Jean-Jacques Rousseau ne parvient point à connaître la paix. Elle erre de l’apothéose aux gémonies, comme Rousseau vagabondait de son vivant entre la fortune et la misère. Elle souffre de la critique pathologique. Chacun de nos écrivains a auprès de cette grande mémoire un carabin psychologue qui la surveille, du coin de l’œil, comme l’interne de service au chevet d’un maniaque. La folie de Jean-Jacques a été dûment diagnostiquée ; elle a sa fiche. Nous voulons à toutes forces que le pouvoir de poésie ait pour rançon un peu de démence. Ne pas considérer l’auteur des Confessions comme un aliéné semblerait un déni d’admiration. Les foules, même en Occident, ont un respect attendri des égarés ; passer pour fou n’est pas une défaveur. Mais, de diagnostic en diagnostic, on arrive à exiger que chez Jean-Jacques le monomane ait été doublé d’un gredin. Et là, vraiment, il y a excès de pathologie.

Quelqu’un s’est élevé pour prendre la défense du Citoyen de Genève. Ce ne pouvait être qu’une femme. Rousseau a toujours eu de belles dames dans sa clientèle. A seize ans, il avait trouvé une bonne hôtesse pour lui enseigner l’amour et la

LE RESPECT DES MORTS 191

pharmacie. La maréchale de Luxembourg, la comtesse de Boufflers, la marquise de Créqui furent au petit soin pour son ourserie. Ces filles d’une époque galante avaient la nostalgie de la passion vraie. Elles devinaient dans ce Suisse sentimental un être bizarre, capable de prendre l’amour au sérieux. Elles lisaient, à leur toilette, des contes polissons, mais, le soir, elles cachaient sous l’oreiller Y Héloïse. Sans jamais pénétrer dans leur chambre, Rousseau eut le meilleur de leurs insomnies. Il s’en contentait, n’étant pas un glouton, mais un gourmet de voluptés. Il eut ainsi de jolis commerces d’amitié, un peu équivoques, qui convenaient à sa timidité de frôleur. De toutes celles qui l’aimèrent de loin, la plus touchante est cette discrète Marie-Anne de La Tour-Franqueville, que Sainte-Beuve a pieusement ressuscitée. Elle était mal mariée et vertueuse. Pour se consoler d’ignorer l’amour, elle correspondait avec le père de Julie. Elle échangea, en tout bien tout honneur, plusieurs volumes de lettres avec Rousseau quinquagénaire. Tous deux s’écrivaient sans se connaître. Marie-Anne, qui se savait jolie femme, souffrait de n’avoir pas été vue, au moins une fois, par son cher confesseur ; elle voulut qu’il eût d’elle au moins un portrait à l’encre. Une de ses lettres donne des détails sur sa personne. « J’ai, raisonnablement chaussée, quatre pieds neuf pouces et dix lignes de haut », dit-elle. Peut-on avouer quelque chose de plus chaste ? Elle ajoute toutefois, pour qu’on n’en ignore : « et de l’embonpoint tout ce qu’il faut en avoir... » Jean-Jacques n’abusa point du renseignement. Si Mme de La Tour avait envoyé cette confidence au château de Ferney, quel quatrain, à lire tout bas, elle aurait reçu du châtelain !...

Voltaire aimait les dames ; Rousseau, lui, n’aimait que l’amour.

Mais tout s’exaltait à son contact, et aujourd’hui encore l’amitié féminine se fait passionnée pour le servir. Une dame anglaise, Mme Frederika | Macdonald, consacre sa vie à le défendre. Elle nous donne, dans la Revue , un chapitre du livre qu’elle publiera, dans quelques mois, pour venger Jean-Jacques des calomnies de ses détracteurs. ; Elle est curieuse à lire, et troublante, cette étude \ sur Rousseau calomnié. Mme Macdonald n’a pas J écrit là un devoir de rhétorique, mais un rapport i à la suite d’une enquête. Jusqu’ici Jean-Jacques demeurait écrasé sous le poids des Mémoires de Mme d'Epinay , toujours acceptés comme paroles , d’Evangile. L’ingratitude du philosophe y était affirmée abondamment. A vrai dire, nous attendons encore une édition critique de ce journal en forme de roman. Mme Macdonald a voulu juger sur pièces. Elle a comparé les manuscrits des. Archives et ceux de l’Arsenal, regardé les tex- I tes à la loupe, expertisé les écritures. Elle conclut i que les Mémoires de Mme d'Epinay ont été « truqués ». Cet aimable livre serait une œuvre de rancune et de haine, savamment perpétrée pour déshonorer l’ombre de Jean-Jacques.

Alors, c’est Mme d’Epinay qu’il faudra désormais haïr ? Ce sera difficile. Une méchante femme, une menteuse, l’Emilie du portrait de Lio- ! tard, cette jolie laide aux grands yeux inquiets ! Schérer en eût pleuré, lui qui ne pleurait pas souvent ! Emilie nous plaisait, non pour avoir tenu un bureau de philosophes, mais pour avoir été I

LE RESPECT DES MORTS'

malheureuse. Son fermier général de mari était un drôle. Elle avait fait, sous le roi Louis XV, le rêve de l’amour conjugal ; M. d’Epinay mit à réveiller de cette chimère une obstination de goujat. Emilie confiait ses peines à une amie de cœur, cette bonne pièce de Mlle d’Ette, une joyeuse Flamande dont Diderot disait : « Son visage est comme une jatte de lait sur laquelle on a jeté des feuilles de roses. » A cette figure de François Boucher Mlle d’Ette joignait une petite âme coquine et fêtarde ; elle poussa Emilie dans les bras de Francueil ; après l’époux cynique, l’amant frivole. Francueil, en vrai roué, faisait la débauche avec le mari. De déboires en déboires, Emilie finit par prendre Grimm, qui, à défaut d’élégance, apportait dans l’adultère des vertus de mari. Il faut aimer en Mme d’Epinay une des rares femmes qui ait été capable et digne de souffrir. Res sacra miser. Et elle aurait menti ? Ce serait grand dommage.

Mme Freclericka Macdonald désire, comme nous, tirer Mme d’Epinay de ce mauvais pas. Emilie aurait été à demi inconsciente de l’acte vilain qu’elle commettait ; elle agissait en instrument passif et les diffamateurs dirigeaient sa main.

Quels diffamateurs ? Quels sont les scélérats qu’il nous faut flétrir ? Où les victimes expiatoires à sacrifier aux mânes irrités de Jean-Jacques ?

Les coquins seraient Grimm et Diderot !

Si cela est vrai, on le verra bien. Mais hélas ! que gagnerons-nous au change ? Quand nous aurons été convaincus de la nécessité de mépriser

Diderot et Grimm, en serons-nous plus avancés ? \ Passe encore pour Grimm, qui n’était pas quel- 1 qu’un de chez nous, encore que ce lourdaud, insistant, despotique, avantageux, paraisse mériter, jusqu'à nouvel ordre, sa solide renommée de galant homme. Mais Diderot, si vibrant, si humain, si vaste, si près de nous pour ses boulimies intellectuelles, si au-dessus de nous avec des bonhomies de confrère, va-t-il falloir le traiter comme un' camarade qui n’est plus du cercle ? Maladroit, envahissant, tyrannique, d’une tendresse encombrante et fâcheuse, tant qu’on voudra ; mais faussaire et menteur, il faudra voir I

Le plus triste, c’est qu’on ne verra rien. Ces révisions de procès dont les parties et les témoins sont tous morts demeurent insolubles. Ces arrêts jaunis ne sauraient être cassés sans renvoi. Les fidèles de Diderot ne manqueront pas de répondre au mémoire de Mme Macdonald. Gare alors au dossier secret !

Vous verrez qu’en définitive, ce sera encore le pauvre Jean-Jacques qui payera les frais de cassation. La pathologie se vengera sur lui. Le plus sage serait de nous résigner à ignorer toujours qui eut raison ou qui eut tort de la coterie holbachique ou de l’hôte de l’Ermitage. Si j’osais, je hasarderais un moyen de conciliation : tous ont eu tort, tous ont menti et tous ont été d’une bonne foi parfaite. Vouloir se prononcer entre des gens de lettres qui s’étaient brouillés, n’estce pas défier la raison humaine ? Que le président de Montesquieu était donc inspiré par les Muses quand il disait à ses invités cîe la Brède : « Ne croyez pas un mot de ce que, le P. Tournemine et moi, nous dirons l’un de l’autre ; nous avons cessé de nous aimer. »

LE RESPECT DES MORTS

Voilà la parole humaine du psychologue et la sentence du vrai magistrat. Aimons Jean-Jacques, sans haïr pour cela Mme d’Epinay, ni Diderot, ni ce brave Grimm. Ne leur cherchons point querelle sous prétexte qu'ils nous ont ressemblé. Restons persuadés qu’ayant tous nos vices corporatifs ils furent infiniment meilleurs que nous. Lorsqu’il leur arrivait, d’être en désaccord, ils se calomniaient en toute candeur. A la candeur près cette tradition ne s’est pas perdue.

Mais que devient dans tout cela le respect des morts ?.

THEODORE DE BANVILLE

Une fresque d’Herculanum représente un jeune faune qui danse sur la corde raide en brandissant la lyre. Un souffle sacré gonfle sa nébride ; il ne tient plus que par miracle au fil enguirlandé de lauriers ; en proie à la double ivresse du vin et du chant, il plane joyeusement au-dessus de l'a vie.

Le riche Romain qui fit décorer ainsi un panneau de sa villa devait être un gros parieur du Cirque ; tandis qu’il digérait dans l’atrium, au murmure d’une source artificielle, il préludait à sa sieste par l’illusion de gon spectacle favori. L’artiste hellène qui accepta cette commande avait plus de malice et de sensibilité que son client ; en restant docile au programme, il célébra secrètement les dieux de son cœur. Sous ses doigts subtils, une imagerie bourgeoise devint le symbole du lyrisme ancestral, captif de cette civilisation parvenue qui s’amusait de lui comme d’un jouet. Cloué maintenant aux -parois d’un musée, ce fragment semble une fleur de la grâce antique, desséchée dans l’herbier moderne ; il faut un effort d’intelligence et d’amour pour lui rendre un peu de l’ancien parfum.

Il peut aussi, ce fragile témoin d’autrefois, nous aider à mieux lire un chapitre récent de notre histoire littéraire. Une projection de la fresque d’IIerculanum fournirait tout un commentaire

pour une causerie sur l’œuvre de Théodore de Banville. Le vulgaire, héritier du lourd propriétaire latin, serait libre de ne voir sur l’écran lumineux que le portrait d’un funambule. Les enthousiastes y trouveraient l’image d’un esprit pareil aux oiseaux. Ceux qui joignent à la piété la clairvoyance goûteraient à la fois la joie d’aimer et celle de comprendre. Tous admireraient que le hardi citharède puisse ainsi chanter et bondir sans se rompre le cou. Peu à peu, on discernerait que son délire est habilement simulé. Habitué depuis l’enfance au vertige, il se trouve aussi à l’aise sur la corde que le commun des hommes sur le plancher. Avec la pantomime du dithyrambe, il garde la tête froide et le pied sûr. N’espérez point qu’il s’envole dans l’azur : nous ne sommes plus à l’âge des prodiges. Mais ne craignez pour lui aucune chute : il est trop adroit pour tomber. Et puis — -mais la courtoisie commande de ne point s’en apercevoir — entre le gouffre et lui, il y a un filet.

Rien n’était plus touchant et plus noble que l’humilité de Théodore de Banville au pied du trône de Victor Hugo. Il gardait dans le salon de la rue de Clichy la posture de libre servage que devaient observer, place Royale, Petrus Borel et Louis Bertrand. Sa dévotion était jalouse. Tl souffrait jusqu’au malaise de coudoyer des profanes autour de l’autel. Quand on annonçait quelque agitateur péruvien ou le président de la commission du budget, Banville sentait la dignité du lyrisme atteinte en plein cœur. II trouvait alors un prétexte pour se retirer de bonne

THÉODORE DE BANVILLE

heure et partait, souriant et furieux. Mais la piété exige d’une âme fidèle qu’elle sache subir les faiblesses des dieux ; en fils exemplaire, Banville voilait la nudité du Père et respectait son égarement.

«Je suis un romantique ! » affirmait-il, et cette parole, proférée comme un cri professionnel, revenait sans cesse sur ses lèvres. On l’eût offensé, et surpris plus encore, en y contredisant. « Que suis-je donc, alors ? eût-il demandé. Si fai débuté alors que la bataille d 'Hernani se perdait déjà dans une brume de légende, c’est qu’une erreur du sort m’a fait naître vingt ans trop tard. J’appartiens par mes répugnances et mes enthousiasmes à l’héroïque génération de 1830, révélatrice du vrai Beau. Mes langes ont été découpés dans le gilet rouge d’Albertus. La doctrine romantique est une vérité ; je la professe. Pour n’être venu qu’à la treizième heure, je ne suis ni le moins vaillant, ni le moins pur de ses adeptes. Au commencement était le Verbe, en lequel Hugo s’incarna. Je suis né dans cette religion, je vis pour elle et j’y veux mourir. » — Il eût dit cela joliment et avec drôlerie, sans nulle emphase et comme il savait dire, mais en séide imperturbable dans sa foi.

Elle était, cette foi, ardepte et sincère, et elle agissait. Voyait-elle clair dans les sources de son zèle ? Il est permis de se le demander, maintenant que Banville habite les Champs-Elyséens et qu’on ne risque plus de le scandaliser.

Lorsqu’il publia les Cariatides , en 1842, il n’avait pas vingt ans. C’était le début d’un apprenti très avisée qui méritait, dès ses premières preuves, d’être inscrit au livre de maîtrise. Dans un poème liminaire, le néophyte avouait ses dieux. En

développant, au cours de mille vers, une métaphore de rhétoricien, il montrait dans 1a, « Voie lactée » l’éternelle poésie, diverse et immuable, dont les astres sont les génies. Il en dénombrait en litanies les étoiles de toutes grandeurs, d’Orphée à Delphine de Girardin.

Rien de plus fervent, ni de plus vague que ce ! manifeste d’écolier. En relisant ces jeunes vers j vieillis, je songeais aux pieux exercices que nous I imposait l’aumônier du collège pendant la retraite ! de la première communion. Ces grimoires de galopins édifiés, où nous devions nous déclarer enfants de Jésus et de Marie pour toujours, s’appelaient, en langage ecclésiastique, des diligences ». Il convenait d’y affirmer avec abon- J dance des vertus exaltées et d’y justifier sa ferveur par des citations. Aussi les accents les plus i mystiques provenaient-ils de méridionaux discoureurs qui excellaient à parler la langue de I l’innocence, en attendant l’heure de la récréation | pour rosser les faibles. Nous avons appris ainsi j de bonne heure cette grosse vérité que le don j d’exprimer l’idéal peut s’allier à un certain sens I du réel. La « diligence », dont Banville égrenait à dix-huit ans le chapelet d’alexandrins, avait au moins le mérite de la sincérité. Elle témoignait d’une conception de l’humanité aussi simpliste j que partiale ; dans la tourbe brutale des mortels livrée aux luttes de l’intérêt et de la force, marche à l’écart une phalange élue : celle des poètes, j seuls conscients du sens secret des choses. Que ce lieu commun magnifique eût été déjà développé dans toutes les langues du globe, peu importait à Banville. Il n’avait pas la prétention de révéler f une vérité, mais le besoin de l’affirmer une fois \\ de plus pour maintenir des hiérarchies consa- ij

THÉODORE DE BANVILLE

crées. Pour lui, l’espèce se divisait ainsi : d’un côté la foule, de l’autre l’élite des hommes fortunés qui parlent en vers. Il était naïvement sectaire et plein de morgue, à l’exemple d’un aimable Joas, qui avait appris son catéchisme dans les anthologies. Gomme le petit roi séminariste, il eût répondu, avec insolence et tranquillité, aux majestés adoratrices des- idoles :

.......... il faut craindre le mien ;

Lui seul est Dieu, Madame, et le vôtre n’est , rien.

Si on lui avait demandé quel était son Dieu, fl eût peut-être été gêné pour répondre, étant naturellement malhabile à l’expression des idées abstraites. Sa doctrine demeurait flottante encore, si déjà sa foi se montrait rigide. Il n’était bien convaincu que de la souveraineté du poète et de la sainteté de la Poésie.

Il voyait dans le don d’assembler des syllabes harmonieuses un présent providentiel et miraculeux. Certaines voix mortelles savent scander les mots ; depuis qu’il y a une humanité, elle obéit au besoin mystérieux d’écouter ces voix. De ce besoin satisfait est né un art, suprême et bienfaisant, qui spiritualise et magnifie les langages. Ceux à qui la fonction de s’exprimer ainsi est commise ojit par cela même des droits supérieurs et d’austères devoirs. Banville avait l’orgueil de se croire de cette race et l’humilité' de ne voir en lui qu’un coryphée de l’Ode éternelle.

Ainsi pensait-il à dix-huit ans ; il est mort sexagénaire et, de sa première rime à sa dernière, il a pensé de même. Ce n’était pas chez fui vanité, mais conscience qu’il était investi, en

tant que poète, d’un caractère sacerdotal. Il n’a pas existé de curé de campagne plus solidement fortifié dans son dogme. Il a fait des vers pendant un demi-siècle sans qu’un doute vînt rider la surface de sa limpide conscience. L’idée qu’il pût y avoir une fonction plus haute que l’art des assonances et quelque chose de supérieur à un bon poème lui paraissait une injurieuse absurdité.

Le plus simple et le moins pontifiant des hommes, il cachait sous d’aimables dehors tout le fanatisme de la certitude.

Pour bien comprendre cet état d’esprit, il faut aussi le situer dans le temps. Sous le régime de Juillet, si prodigue de principes égalitaires, il y j avait encore des castes jalouses et fermées. Les écrivains et les artistes ne vivaient qu’entre I eux. Nous nous figurons assez mal cet être légendaire que Gautier et Gérard de Nerval appelaient un bourgeois. Un vocable, qui a disparu du langage de l’invective, flétrissait du nom d’ « épiciers » les dix-neuf vingtièmes de la race humaine. j| Ce qui constituait l’épicier n’était pas le fait de ! négocier certaines denrées, mais l’inaptitude congénitale à discerner Je beau. Etait épicier quiconque se livrait aux besognes de l’utile et demeurait, sans en souffrir, le prisonnier des geôles du réel. Les serviteurs de l’art professaient le mépris le plus outrageant et le plus candide à l’égard des autres hommes, qui les payaient d’une haine épouvantée. Il semble bien que nous ayons changé tout cela. Aujourd’hui que l’intellectualité fait partie des élégances courantes, toute différence de langage, de costume et d’humeur a disparu entre les deux camps. L’ancien système n’est pas à regretter. Mais jadis, à vivre à l’écart et dans une atmosphère raréfiée, les hommes d’art

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gagnaient en fierté et en indépendance ce qu’ils perdaient en avantages temporels. Cette attitude d’émigrés à l’intérieur leur donnait, avec la morgue des aristocraties, une conception très haute de leur noblesse. Inintelligents, farouches et bornés, ils conservaient tous leurs travers et ne dépouillaient rien de leurs vertus.

Ces préjugés de secte, Banville les avait sucés sur la montagne sainte avec le lait des chèvres sacrées. Il entrait dans la vie à l’un des moments les moins poétiques de l’histoire. La société créée par le régime censitaire n’était pas clémente aux âmes rêveuses. Que pouvait faire, sous le consulat de M. Guizot, un jeune homme qui à toute demande de certificat eût fourni cette unique réponse :

Prince, voilà tous mes secrets :

Je ne m’entends qu/’à la métrique.

Fils du dieu qui lance des traits,

Je suis un poète lyrique.

Une des formules favorites de Banville était celle-ci : « Je suis poète lyrique et je vis de mon état. » Un sacerdoce d’abord, un métier ensuite, tel lui paraissait fart des vers. Ainsi se résumaient sa doctrine et sa conception pratique de la vie. De ce que la cruauté du sort exige de tout homme qu'il gagne son pain par l’exercice de ses facultés il déduisait un raisonnement rigoureux. Il posait en principe qu'une civilisation se passerait plus aisément d’agriculteurs et de marchands que de bons joailliers des mots. Etant poète et ne sachant être rien d’autre, il devait subsister en rimant ; c’était son droit. Par contre, le devoir

lui incombait, rigoureux, de rimer excellemment. Avant tout, il faut savoir son métier ; il se vantait, avec raison, de connaître le sien à merveille.

Sa fonction consistait à fournir de poèmes une humanité qui ne saurait vivre sans en entendre.

— Tel était Banville économiste.

Et qu’on ne sourie pas. Si tous mettaient à se perfectionner dans leur savoir autant de conscience et de fierté, les ouvrages humains seraient sans défauts. Il avait appris toute la mathéma- J tique de son art, en travailleur opiniâtre et méticuleux. Venant après Vigny, Lamartine, Hugo, : Musset, il sentait bien que le champ divin était moissonné; il cherchait à disposer en gerbes j savantes les rares épis qui se pouvaient glaner.

Varier les formes à l’infini, multiplier les ; rythmes, assouplir les cadences, en trouver au besoin de nouvelles, telle était la tâche qui s’imposait, selon lui, aux tard venus, continuateurs des grands aînés. Certains types avaient disparu : le rondeau, le lai, le virelai, le triolet, le chant royal, le dizain, la ballade. Il voulut remettre en honneur ces modes oubliés. Cela lui fit relire les vieux maîtres.

Une des erreurs capitales de la critique romantique, et dans laquelle tomba Sainte-Beuve, qui ! pour une fois faillit se tromper, avait été de rattacher l’école de 1830 à celle de Ronsard. Au Cénacle on vénérait de confiance dans la Pléiade ] un groupe d’artistes qui avaient échappé à l’op- j probre de l’admiration de Boileau. Il nous paraît aujourd’hui que Ronsard, du Bellay, Remi Bel- . f leau, Pontus de Thyard, Jodelle, Baïf et Dorât, par la révolution qu’ils accomplirent à demi, furent les précurseurs de l’esprit classique. Mais Banville, fidèle h l’erreur commune, se fit ronsar-

THÉODORE DE BANVILLE

disant par obédience et pour satisfaire sa haine de Malherbe. Il vit d’abord dans les hommes de la Pléiade de parfaits professeurs de métrique. Il les lut et relut, par curiosité en commençant ; peu à peu, il* se fit une intelligence à l’image de la leur et découvrit en eux ses pères spirituels.. C’était sa filiation véritable qu’il retrouvait ; il rentrait chez lui. La Préface de Cromwell lui avait été un premier catéchisme ; la Défense et illustration de la langue française de du Bellay et Y Art poétique de Ronsard devinrent ses bréviaires. L’idéal intellectuel, moral et social de la Pléiade répondait à tous les besoins de son esprit.

Celui qui est « charmé du phyltre des bonnes' lettres » se doit « travailler d’être copieux en vocables ». Et surtout, comme l’enseignait Pontus : « Il faut embellir et rehausser le stile des vers. » Les mots, quels qu’ils soient, maniés par un ouvrier émérite, deviennent par la magie de leur assemblage autant de gemmes. On les cueille, ainsi que les fleurs, dans des jardins superbes ou dans d’humbles prés : « Tu pratiqueras les artisans de tous métiers, comme de marine, de vénerie, fauconnerie et principalement les artisans du feu, orfèvres, fondeurs, maréchaux, minéraliers. » Il sied de rechercher les métaphores héroïques : « Tu n’oublieras pas la piste et le battement des pieds des chevaux et représenter en tes vers la lueur et splendeur des armes frappées de la clarté du soleil. » Ces prescriptions de 1549 flattaient chez Banville une aptitude native à les comprendre et à les observer. Il voulait, lui aussi, jouer (( d’une musette bien résonnante ». Cette poétique, aristocratique et corporative, était l’art de ses rêves et sa profession obligée. « Sur toutes choses, prends garde que ce genre de poème soit

éloigné du vulgaire. » N’était-ce point là l’exacte définition de ses goûts intimes ? Enfin une dernière maxime acheva sa conversion, en recommandant au poète de choisir l’antiquité pour nourrice : « Prends garde qu’il n’y ait vers où n’apparaisse quelque vestige de rare et antique érudition. »

Etre un ouvrier subtil et patient, traiter la strophe, ainsi qu’un émail, choisir les vocables comme des améthystes, étaler la phrase en paillon, ne jamais laisser s’éteindre -le feu, faire fleurir la couleur, ne produire que des ouvrages parfaits, illustrer la langue, adorer les dieux de l’Olympe, ciseler pour les dames des sonnets aussi précieux que des bijoux, et mériter ainsi une abbaye de la munificence d’un prince connaisseur, cette destinée d’atelier fut celle que Banville rêva toujours. L’exemple de la Pléiade lui donna, avec une prosodie et un vocabulaire, une morale et une politique, j’ai failli dire une philosophie.

Il trouva son chemin de Damas aux jardins de la Loire. Dès lors, sans y prendre garde, il tourna le dos aux maîtres du siècle et devint tout à fait le contraire d’un romantique d’orthodoxie.

Poète lyrique peut-être, mais bien autrement que ses devanciers immédiats.

Ce que les modernes appellent lyrisme, c’est l’écho, dans un mot souffrant et sonore, de la plainte infinie des âmes. L’indifférence de la nature, l’énigme de la mort, les perpétuelles défaites du juste, la face obstinément voilée du vrai, la cruauté de l’amour, l’épouvante d’un Dieu blasphémé, voilà les thèmes qui servirent à Byron, à Shelley, à Vigny, à Lamartine, à Victor Hugo, à Musset, à Henri Heine de prétextes pour

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raconter leur cœur. Ils furent égoïstes, pessimistes, révoltés, chrétiens, et toutes les douleurs humaines s’abîmaient en eux. L’univers leur fut un cachot, la nature une fête insultante.

Le lyrisme des humanistes de la Renaissance cueillait des roses , dans un parc, parmi des statues de dieux innocents. Il était résigné, frivole, impersonnel, et ise croyait païen. Il aimait à regarder ailleurs qu’en lui-même ; il chantait en cage. Banville représenta parmi nous, à titre de phénomène attardé, les humeurs et les doctrines d’une famille d’esprits, qui différaient sur tous les points des fils douloureux du génie moderne. Chez cet affable petit homme rose qui cherchait des nymphes dans le Luxembourg, il n’y avait pas trace de satanisme et, à ceci près qu’il ne faisait peur à personne, ce doux flâneur était un revenant.

Gomment donc concevait-il le lyrisme ? « Tu auras en premier lieu les conceptions hautes, grandes et belles, et non traînantes à terre. » Avoir des yeux pour les beaux spectacles, des oreilles pour les musiques, des sens exquis pour toutes les voluptés et célébrer la fête du monde en rythmes nombreux, afin de multiplier la joie, tel était le rôle social du poète. Et il répétait sans cesse, avec la conviction la plus sincère, cette parole qui dans sa bouche prenait un sens précis : « C'e.st mon état. »

Pensant ainsi, en toute candeur, comment n'eût-il pas vu dans Ronsard le type achevé du poète ? Auprès d’une monarchie somptueuse et lettrée, l’abbé de Saint-Cosme avait rempli

une charge publique. Le luxe des mots concourt, comme les autres luxes, à la noblesse d’une civilisation ; on comprenait cela au temps jadis. En rimant des fleuretons et des complaintes, un Crétin, un Molinet avaient illustré dans la société française la coutume de poésie. Clément Marot, sauf le tort qu’il- eut de verser dans l’hérésie, avait tenu gentiment l’emploi. Mais Ronsard et sess fidèles surent donner tous les préceptes et laisser tous les exemples. Ils fournirent aux besoins d’une époque fastueuse des bergeries, des entrées, des mascarades et des carrousels. Courtisans courtisés, égaux des plus grands, nécessaires aux belles, honorablement prébendés, ils purent maintenir leur pensée dans un ciel de fête et réjouir les autres en se réjouissant. Exécuter en perfection de belles commandes, ce fut leur destin bienheureux. Et Banville, s’exaltant au souvenir des féeries passées, en vint à la glorification du rôle de poète fournisseur, que l’orgueil romantique eût considéré comme un outrage.

Mais qu’étaient donc les ancêtres légendaires, un Virgile, un Horace, un Ovide, alors qu’ils racontaient les mythes, composaient un chant séculaire à la gloire d’un règne heureux, ou dotaient d’une épopée leur patrie, sinon des poètes de cour qui vivaient fièrement de leur état ? Remontant jusqu’aux âges primitifs, Banville, à la recherche de sa généalogie, s’en fut jusqu’aux roches Phœdriades où il rencontra l’ombre de Pindare. Il se crut en pays de connaissance.

Que savait-il du vieux Dorien ? Ce que nous en savons nous-mêmes, c’est-à-dire peu de chose. Il ignorait le grec, comme un bon écolier qui a récité les Racines de Lancelot aux régents de son

THÉODORE DE BANVILLE

collège. A lire les traductions de Boissonade et •de Poyard, il discerna plus ou moins clairement que le père du lyrisme, affranchi des passions personnelles, nourri de fables enchantées, dédaigneux des curiosités impies qui regardent de l’autre côté du divin, résumait à certaines dates nacrées, en des communions solennelles, tous les rêves de gloire et de joie d’une humanité de héros. « Voilà mon homme ! » pensa-t-il. Il se fit de Pindare une image infidèle et vénérée, quelque chose •comme le portrait d’un simple patronal sur la bannière d’une corporation. Il savait gré au chantre olympique d’avoir eu naturellement l’esprit grandiose, mythique et conservateur. L’ode pindarique, versant l’enthousiasme .et la beauté dans l’âme d’un peuple, c’était la Commande sublimée.

L’illusion qu’il « pindarisait » lui était chère et c’était une entreprise hasardeuse qu’essayer de l’en guérir. Sarcey, un jour, s’en avisa étourdiment. Banville entretenait avec Sarcey des relations espacées et polies. Ils se disaient bonjour de temps en temps, du plus loin possible, simple trêve courtoise entre ces deux ennemis irréconciliables que sont la flûte et la lyre. Banville trouvait excessif qu’un même homme fût à la fois thrace et normalien. Le bon Oncle, qui n’était que prose et blasphème, ayant rencontré Banville, au stylobate odéonien, crut devoir se vanter devant lui de n’entendre rien à Pindare ; cela n’était ni pour surprendre Banville, ni pour l’affliger. Mais Sarcey, en verve de théories, se permit en outre d’accuser l’Aïeul « de n’avoir écrit que pour des nochers ». Il ne prit même pas la précaution de dire des « auriges ». Ce jour-là, l’Oncle connut le regard qu’Apollon dut jeter à Marsyas avant de l’écorcher vivant. Evidemment, la formule man-

quart d’élégance. Prompt à conclure du particulier au général, Banville demeura dès lors convaincu que PEcoIe normale était un antre de cyclopes, où des monstres borgnes et velus infligeaient aux Muses les derniers outrages.

Hélas ! Pindare exerçait facilement son « état », Les fêtes olympiques ne pouvaient exister sans lui : l’enthousiasme d’une foule trouvait sa formule dans le lyrisme choral. Banville, lui, subissait un monde où il n’était plus de victoires agonistiques qu’à la pelouse de Longchamp. L’ode divisée en triades eût été incomprise au pesage ; le jockey de Gladiateur n’avait que faire des épinicies. Entre le lyrisme collectif et la société du suffrage universel, -le divorce était sans trêve.

Essayer de les réconcilier était une erreur généreuse où pensa tomber M. Bardoux. Dans son zèle ardent pour les lettres, ce ministre tint à honneur de nommer Banville membre d’une commission chargée de préparer une glorification de la République. Banville accepta pour le principe. Il vint siéger avec une ponctualité exemplaire, autour de la table verte, parmi les organisateurs du délire public. Il entendit des conseillers municipaux développer un programme formidable : la Poésie et la Musique, conviées à des noces augustes, exprimeraient la joie d’un peuple ivre de liberté. On pressentit Banville, pour savoir s’il se chargerait de la chose. Après s’être excusé poliment, il proposa de confier à Orphée la mélodie, et le poème à Pindare. On crut qu’il se moquait : jamais il n’avait parlé plus sérieusement. Et il s’éloigna tout songeur, les yeux perdus dans le maigre azur de lr rue de Grenelle, se félicitant plus que jamah

lllÉODORE DE BANVILLE

d’avoir donné au plus amoureusement ciselé de ses livres ce titre profond : Les Exilés.

« 'Ce livre, a-t-il écrit, est celui peut-être où j’ai mis le plus de moi-même et de mon âme, et s’il devait rester un livre de moi, je voudrais que ce fût celui-ci ; mais je ne me permets pas de telles ambitions, car nous aurons vécu dans un temps qui s’est médiocrement soucié de l’invincible puissance du Rythme et dans lequel ceux qui ont eu la noble ambition de vouloir enfermer leurs idées dans une forme parfaite et précise ont été des exilés. » — Banville comprenait malgré tout qu’entre lui et son temps barbare toute communion n’était que chimère :

Siècle de fer, crève de sécheresse :

Frappe et meurtris l’Ange à la blonde tresse.

Moi, je me sens le cœur d’un ouvrier Pareil à ceux qui florisvaiené en Grèce.

Pourquoi je vis ? Pour l'amour du laurier !

Sa pensée fraternisait avec tous ceux que l’injure des foules a meurtris et dont la, destinée terrestre ne fut qu’un morne exil. Il a traversé sans y rien comprendre ces règnes de Louis- Philippe, de Napoléon III et de M. Thiers, qui ignorèrent les Panathénées. Ce n’est pas assez de dire qu’il fut étranger à son siècle : il en était absent.

Mais à s’être banni de Florence, à n’entrevoir qu’un morceau du ciel à travers les grilles d’un cabanon, à boire le lait des juments sarmates, Ovide, le Tasse et Dante connurent les affres du désespoir. Condamné à exercer une fonction, qu’il estimait divine, comme une acrobatie démodée, Banville eut le secret d’échapper à la mélancolie. Comment fit-il pour ti°. point souffrir ?

Il y avait un filet, avons-nous dit. Sous sa marche vertigineuse, l’Ironie tendait sa trame légère. Il resta ainsi suspendu entre ciel et terre, ignorant du haut vol et préservé de la chute. Il devint oiseau et resta enfant. La gaieté des âmes aériennes palpitait en lui.

Pendant qu’il vivait ses années d’apprentis- ! sage, une révolution pacifique s’était accomplie au boulevard du Temple. Bertrand, directeur des Funambules , avait obtenu l’autorisation de jouer des pièces. En ces temps lointains, où de sages lois protégeaient l’art dramatique, l’administration avait le devoir d’empêcher la confusion des genres. Le gouvernement de Charles X j refusa d’abord, au nom des hiérarchies néces- j saires. Mais un fonctionnaire se rencontra pour sauvegarder à la fois l’ordre et la liberté. Il fut j stipulé que les Funambules auraient licence de représenter de courtes comédies, sous cette réserve que les acteurs n’entreraient en scène I qu’après avoir fait préalablement le saut périlleux.

Le nom s’est perdu de l’homme incomparable *1* qui imagina ce compromis. E.tait-ce un de ces : humbles d’esprit dont l’innocence a des lueurs : géniales ? ou plutôt quelque psychologue, pessimiste et profond, qui espérait ainsi rendre le i simulacre des passions humaines plus conforme I à leur réalité? Condamner les personnages du drame éternel à s’avouer tout entiers en marchant sur les mains, de quel cerveau de bureaucrate sibyllin a pu surgir cet oracle ? La mémoire de cet archonte a péri, comme avorta la formule

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poétique qui eût dû jaillir de cette loi féconde. Une fois de plus, ce fut une solution moyenne qui intervint misérablement. La troupe du père Bertrand eut la timidité de croire que l’obligation de faire la roue lui interdisait la pensée. On n’eut qu’une renaissance de la pantomime, au lieu du merveilleux théâtre symbolique qui avait failli naître, et dont il est permis de rêver toujours.

Cassandre, Arlequin, Léandre, Polichinelle et Colombine furent ramenés par Pierrot aux rives de la Seine. Jean-Gaspard Deburau nationalisa la farce italienne. Banville sortait du collège à l’heure où le grand mime balançait la gloire de \ Frederick-Lemaire et de Rachel. Ce fut au spectacle des Funambules , dans le parfum des beignets frit s et des oranges, qu'il compléta ses humanités. Le boulevard du Temple le consola ■de l’Hélicon perdu. Entre Mme Saqui, fée victorieuse de la pesanteur, et Pierrot, l’Ulysse enfariné, les nostalgies de Banville apprirent à reboni dir en ironies voltigeantes. Il porta, en tunique blanche, en collerette et en escarpins, le deuil de'Pindare.

Ce n’est pas manquer de respect à sa mémoire ! *que de rappeler sa miraculeuse ressemblance physique avec le Gilles de Watteau. Ceux qui ont 1 aimé cet homme délicieux vont le revoir à la galerie Lacaze. En ce type d’innocence mali- : pieuse, aux yeux éblouis, qui s’amuse du monde et craint de pleurer, ils retrouvent son amical et joyeux fantôme. Les strophes des Odes funambulesques dansent, en se tenant par la main, autour I d’un Terme couronné de pampres.

Banville a vécu en chantant, ne s’interrompant que pour lancer aux contempteurs des an- | <ûens dieux des flèches qui piquaient sans laisser

de blessures. Il a conservé, à travers les besognes du journalisme, l’âme d’un petit enfant. Ironique j comme un Grec d’Aristophane, il s’est moqué de tout et de tous, sans qu’il en ait coûté une larme. Ce païen était bon chrétien. Si fervent qu’il fût de Cypris et des Charités, il pratiquait, sans en parler jamais, un catholicisme ingénu. Son Olympe de ballet faisait bon ménage' avec le paradis peint de la mère de Villon. Le maître Ronsard !| lui avait enseigné que a les Muses, Apollon, Mer- cure, Pallas et autres telles déités ne nous repré-î sentent autre chose que la puissance de Dieu ». Cela mit sa conscience en repos une fois pour toutes et l’incita même à prétendre que M. Renan était un « diseur de riens ». Ce fut très peu un exégète et pas davantage un romantique pur. Son ombre, v enfin satisfaite, doit glisser sur un par-j terre fleuri, semblable au clos d’une de ces, abbayes du Vendômois où l’on célébrait Madame Vénus après avoir dévotement prié la Vierge Marie.

Nous n’empêcherons point les esprits maus- jj sades de se demander si ce parfait poète se faisait une idée complète de la Poésie. Certains prétendent que la poésie ne se résume point dans l’art des vers. Banville trouvait dans ce paradoxe un relent d’Ecole normale. Il aurait mal compris la réponse que fait Tristan au bon écuyer Kurvenal : « Va ! c’est bien autre chose que ce que tu crois ! »

VIEILLES QUERELLES

En 1755 la nation portugaise semblait heureuse sous le roi José. C’était un imbécile qu,e ce prince. Paresseux et jouisseur, il avait du moins cette vertu professionnelle de ne pas s’occuper de son royaume. Il abandonnait le tracas des affaires à don Sébastien de Carvalho, marquis de Pombal. Un rude homme que ce ministre. Ce fut une manière de Richelieu portugais, une de ces âmes d’Etat, dans l’ancien style, où la vertu ressemblait au crime. Pombal ne craignait rien sous le ciel, pas même la Compagnie de Jésus. Rompant au besoin avec le Saint-Siège, il supprimait les « Réductions » des Petits Pères. Mais ici s’arrête la ressemblance de sa politique avec celle du Bloc. Le Grand Marquis ne considérait point que la guerre aux moines dispensât un gouvernement de gouverner. Il s’inquiétait, à ses mo-

[ments perdus, de ces menus besoins clés peuples : la guerre, la marine, le commerce et la police. Il maintenait même les crédits de la Censure.

Au début du ministère de Pombal, à la Toussaint de 1755. le peuple de Lisbonne, convoqué par ses associations cultuelles, se pressait dans les églises à l’heure de la grand’messe. Soudain la terre trembla pendant six secondes et le flot du Tage monta de quarante pieds. Lisbonne, Tetuan et Méquinez s’abîmèrent. Le sol fut bouleversé jusqu'à Cadix ; il y eut trente mille morts.

Tous les scélérats du royaume fondirent sur les ruines fumantes ; l’anarchie renaissait du désespoir. Le Grand Marquis ne décora personne. Il promulgua la loi martiale. Il rétablit l’ordre à coups de décrets, réédifia la ville écroulée, rendit cette cohue dolente au travail et à l’espoir. Bientôt, la population de Lisbonne s’était suffisamment ressaisie pour prendre plaisir à un autodafé.

Cependant Rousseau s’était brouillé avec Voltaire.

A la nouvelle du tremblement de terre de Lisbonne, toute l’Europe avait poussé le même cri d’horreur. Les professionnels de la philosophie, après le premier moment de stupeur, jugèrent que l’occasion était bonne d’argumenter pour et contre la Providence. Tout est prétexte aux disputes des sages. Nous-mêmes, au lendemain de la catastrophe du Bazar de la Charité, n’avons-nous pas vu la congrégation des Dominicains et celles des Déterministes se jeter les victimes à la tête et se gourmer sur les cendres du brasier ? On tenait alors, beaucoup plus qu’au j ouf d’hui, à savoir si décidément la vie est bonne. L’homme est-il l’adjudicataire d’une divine entreprise dej bonheur et le gagnant d’une loterie mystérieuse ? n’est-il que la dupe éternellement bafouée d’une farce cruelle? La sagesse moderne — moins1 audacieuse ou plus fatiguée ? — paraît renoncer à résoudre ce problème. A la recherche éperdue du pourquoi nous préférons l’humble examen du comment des choses. Au dix-huitième siècle, quand le néo-carlésianisme coulait à pleins bords,

VIEILLES QUERELLES

toute créature intelligente se devait de chercher le mot de l’énigme et de le trouver.' Nos grandspères croyaient à la réalité sensible de la Vérité ; ce fut même pour cela que leurs fils s’entre-guillotinèrent avec ferveur.

Un versificateur anglais, un peu bossu, assez méchant homme, Alexandre Pope, que les dames appelaient « la mauvaise guêpe », avait naguère rimé un gros poème pour établir que « tout était bien ». M. de Voltaire, qui raffolait de la mauvaise littérature anglaise, admirait chez Pope l’ivresse lyrique ; sur la thèse il hasardait quelques réserves. En apprenant le désastre de Lisbonne, il estima que feu son poète favori avait abusé de la crédulité des mortels. Que peut faire un homme de lettrés quand il croit avoir des griefs contre Dieu et contre un confrère ? De la copie. La Providence et feu Pope, responsables des calamités du Portugal, s’attirèrent de Voltaire un éreintement dans les formes didactiques.

Lorsqu’il connut la tragédie de Lisbonne, Voltaire venait de s’installer sur les bords du Pthône, dans ce bien de Saint- Jean qu’il appelait les Délices» Tout fraîchement installé, il s’amusait au rôle de rural, plantait des oignons et des narottes, et, pour faire damner le Conseil de Genève, donnait la comédie dans ses salons. « Heureux, déclarait-il, qui vit chez soi avec ses nièces, ses livres, ses jardins, ses vignes, ses chevaux, ses vaches, son renard et ses lapins qui se passent la patte sur le nez î » La digne Mme Denis, criarde et boulotte, menait la maison * à la cavalière, donnait la réplique aux soirées théâtrales, soignait la cuisine et, friande comme une chanoinesse, se régalait des truites du lac jusqu’à risquer d’en périr. Son oncle attelait à

quatre pour descendre en ville. Il était toutefois de méchante humeur. L'Orphelin de la Chine i venait pourtant de réussir jusqu’à promettre ' douze représentations. Mais Voltaire n’entendait parler que des nombreuses versions de la Pucelle j qui circulaient à travers l’Europe ; il lui fallait | avec un peu de honte et beaucoup de peur, désa-1 vouer les copistes et désarmer les magistrats ; ajoutez à cela une crise de coliques dont Tronchin ne le sortait point. Le moment était mal choisi pour l’Architecte de l’univers d’avoir un porte-à-faux dans son bâtiment. Aux nouvelles i de Lisbonne, le gentilhomme campagnard des : Délices fut pris d’un accès de pessimisme aigu. Le 30 novembre, il écrit au prédicateur bernois Elie Bertrand : a Voilà un terrible argument contre l’optimisme. » A Palissot : « L’optimisme en a dans l’aile. C’est le jugement dernier ; il n’y manque que la trompette. » Et à l’ange d’Argen- j tal ce cri du cœur : « Après cela je n’ose plus me plaindre de mes coliques. » Vite, une plume, du papier, de l’encre, tout ce qu’il faut pour se livrer au démon des vers ! Ce sermon rimé le remplit d’orgueil, c’est son Petit Carême. « Tout est bien est une insulte aux douleurs de notre vie. » Le pauvre genre humain était enfin vengé en deux cents vers ! — L’intention était excellente et les deux cents vers éloquemment mauvais.

Ils furent universellement trouvés sublimes. Les pires ennemis du sieur Arouet lui eussent tout contesté, hors le don surnaturel de parler à miracle la langue des dieux. Nos raisons d’ad-

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mirer Voltaire, si bonnes qu’elles soient et combien nombreuses ! le blesseraient cruellement dans son amour-propre ; elles rempliraient ses contemporains de mépris pour nous. Le meilleur de sa gloire d’alors ressemblait assez à ce qui fait chez nous le prestige de Mme la comtesse de Noailles, Voltaire, de son vivant, jouait les Orphées.

En 1756, Rousseau n’était qu’un invité des salons de la littérature, un croque-notes à peine connu pour avoir été couronné par l’Académie de Dijon. Traité de haut en bas par les millionnaires de l’incrédulité, condamné par respect humain à bouder ce Paris qu’il eût ardemment voulu conquérir, il venait d’édifier le Tout-Genève en rentrant avec quelque tapage dans la communion protestante. Cette petite crise de calvinisme l’avait mis du dernier bien avec les pasteurs. Les saints de la Réformation ne voyaient pas sans inquiétude un corrompu tel que Voltaire, échappé des coulisses et familier des saltimbanques, mener tout ce grand bruit de fête profane aux portes de la Cité du Seigneur. Ils excitèrent contre ce sectateur de Raal le zèle de néophyte dont brûlait Jean-Jacques. Celui-ci n’était pas homme à négliger la réclame d’une polémique retentissante avec le prince des lettres françaises.

A la différence de Voltaire, qui souffrait alors des intestins et de la conscience, Rousseau traversait une des rares heures de sa vie où il y eut du bien-être et de la paix. Mme d’Epinay l’avait installé récemment à l’Ermitage.

Loin des dîners de M. d’Holbach, Jean-Jacques oubliait délicieusement la couche de Thérèse en peuplant de naïades la forêt de Montmorency. Il promenait dans les bosquets d’un fer-

mier général ses rêveries de faune valétudinaire, sans péril pour les nymphes. Ses « sens combustibles » flambaient « dans un sérail de houris ». Cette extase de « berger extravagant » fut interrompue par l’appel sacré des pasteurs de Genève. ; Toutes les vieilles rancunes secrètes de Jean- . Jacques à l’égard de Voltaire, l’envie du parasite contre le richard, la haine de l’obscur pour l’illustre, la gloriole surtout de se mesurer, David de la religion naturelle, contre ce Goliath du blas-* phème. lui dictèrent sa lettre du 18 août. Eh quoi ! ce vieil enfant gâté par toutes les fées du monde, le triomphant Arouet, admiré, célèbre, opulent, chéri des grands, caressé des belles, cet heureux insolent s’avisait de proclamer que tout allait mal ! « Je formai l’insensé projet de le faire rentrer en lui-même. » La lettre de Rousseau est bien de son encre, déclamatoire et rythmée, absurde, magnifique et sonore, avec toutes les grâces du sophisme et toutes ses pompes, un prêche de pasteur hargneux qui aurait le génie des phrases. Sous l’humilité du vilain qui ose s’adresser au Roi du beau style, on sent la griffe du plébéien frémissant de haine. Tout le douceâtre à la Robespierre est déjà là-dedans ; s’il eût reçu cette lettre vingt-cinq ans plus tard, M. de Voltaire aurait émigré.

Il le prit de très haut, refusant de faire le jeu de ce croquant qui ambitionnait des duels de princes. Justement, Voltaire n’était pas de- loisir, j Sa nièce Mme de Fontaine venait d’arriver aux Délices, en compagnie d’un sien amant ; il y avait fête de famille sous le toit du patriarche. Mme Denis mettait les petits plats dans les grands. Il faut croire qu’à l’exemple de sa sœur : cette Mme de Fontaine aimait la table : elle con-

VIEILLES' QUERELLES

Irista son oncle du spectacle d’une indigestion. Au défi hypocritement obséquieux de Jean-Jacques, Voltaire répondit en ces termes : « Monsieur, votre lettre est très belle. Mais j’ai chez moi une de mes nièces malades ; j’attendrai qu’elle soit guérie pour penser à vous. » — La réponse se fit attendre deux années : ce fut Candide.

Désormais les deux plus grands représentants de la philosophie sur la terre se haïrent jusqu'aux pires outrages. Plus poli et plus timide, Jean- Jacques se réserva le dernier mot. « Depuis lors, écrivit-il bien après dans les Confessions , Voltaire a publié cette réponse qu’il m’avait promise, mais qu’il ne m’a pas envoyée. Elle n’est autre que le roman de Candide , dont je ne puis parler, puisque je ne l’ai pas lu. » — Cela, citoyen de Genève, c’est un gros mensonge.

Des demi-dieux, assurément ! Mais tout de même, c’étaient des gens de lettres. Nous leur ressemblons à s’y méprendre, au génie près.

VENUS RIVIERE

On a raconté un peu partout qu’une réplique réduite de la Vénus de Milo venait d’être découverte à Délos. Cette statue étant sans bras comme celle du Louvre, toute une théorie menaçait de se développer : la mutilation de l’œuvre typique aurait précédé son enfouissement... Déjà les curiosités s’irritaient et les gens zélés s’apprêtaient à échanger des propos amers. Hypothèses et invectives devront rester au fond des encriers. Il a bien été exhumé du sol de Délos un monument important de statuaire antique, mais cette trouvaille, qui remonte d’ailleurs à plusieurs mois, ne rappelle en rien le chef-d’œuvre du Louvre. La Vénus de Milo reste unique. Elle tient à demeurer telle. Naguère on lui cherchait un époux à travers l’Olympe : il a fallu renoncer à la marier. Résignons-nous encore à l’idée qu’elle ne veut pas de sœur. C’est une divinité sans famille.

Mais si elle n’accepte pas de parentés dans la ligne divine, elle ne manque point de parrains parmi les mortels. L’histoire de sa vie humaine ,est charmante. Tout récemment un savant conservateur du musée des Antiques la disait aux Amis du Louvre. Grâce à M. Etienne Michon, le premier venu est aussi renseigné que le plus érudit des archéologues sur l’entrée d’Aphrodite victorieuse dans sa seconde immortalité. On ne saurait trop remercier les savants qui consentent

ainsi à mettre le résultat de leurs recherches à la portée du pauvre monde. Nous ne pouvons guère leur témoigner notre gratitude qu’en abusant de leur générosité. Mais les piller, comme nous allons le faire, c’est, après tout, la politesse de l’ignorance.

En popularisant cette belle aventure archéologique, M. Michon fait une bonne action. Il en fait même deux. Tandis que les contemporains profitent de son enquête, les hommes d’autrefois en sortent grandis. Ce chapitre d’histoire admi- <| nistrative n’est pas seulement poétique : il est exemplaire. Si la France possède la plus rare I des merveilles, c’est qu’elle a eu en même temps 1 à son service beaucoup de braves gens qui firent leur devoir. Cette conquête patiente de la Vénus j de Milo par les représentants de l’Etat français, c’est une revanche pour toute la corporation des fonctionnaires, cette caste omnipotente et martyrisée.

En cette année 1820, ce fut, parmi les fonctionnaires de tout ordre, à qui rivaliserait de zèle et jouerait le mieux son personnage. Pourrait-on revoir un pareil concours et aussi heu- j reux, de bonnes volontés ? Ceux qui veulent à tout prix que leur époque soit la pire de toutes ne manqueront pas de condamner le présent, qu’ils l croient connaître, au nom du passé, qu’ils igno- ■ rent. Les agents d’alors étaient-ils mieux préparés et plus sagement choisis ? A vrai dire, le métier était plus facile. Les responsabilités, moins traquées par l’opinion, y gagnaient en initiative et en conscience. Sous la Restauration, on jouissait encore des derniers avantages de la barbarie : on

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pouvait négocier dans les Cyclades à l’abri des reporters et le marché de la curiosité n’existait point.

Quand le laboureur Yorgos découvrit la grotte où dormaient les débris de la Vénus, il n’y avait pas d’archéologues professionnels à Milo. Yorgos eut bien l’idée qu’il venait de découvrir quelque chose de rare, mais les Grecs des îles étaient dans ce temps-là capables encore d’une certaine candeur. Bien que subtil, le moine OEconomos, en offrant mille francs de ces marbres mutilés, ne voulait que procurer aux primats l’occasion de faire un cadeau au bey de l’arsenal de Constantinople. Quoi qu’il en soit, sans les jeunes officiers de la marine française, la possession de la Vénus nous échappait. Il nous paraît facile maintenant de comprendre la sublimité du chefd’œuvre. On oublie dans quelles conditions lamentables ses premiers admirateurs le contemplèrent : d’un côté le buste, de l’autre la partie inférieure, dans une poussière de débris, le tout gisant sur le sol de l’étable où Yorgos avait emmagasiné ses trouvailles. Ce sont là de singuliers éléments pour une expertise.

L’honneur d’avoir pressenti qu’il .y avait là de la beauté suprême revient tout entier à des marins : M. de Trogoff, de la corvette Espérance , M. Voutier, de l 'Estafette, M. Duval d’Ailly, commandant de la Lionne. Bientôt arrivait à son tour, sur la Chevrette , l’enseigne de vaisseau Dumont d’Urville. Il eut le coup de foudre, comme un héros de Pierre Loti. Il allait conclure l’achat, au prix de douze cents francs. Malheu-

reusement, le commandant de la Chevrette n’osa point prendre cette pesanteur de marbre à son bord. Cependant Dumont d’Urville retournait en hâte à Constantinople. Il était résolu à tout, tenter pour décider l’ambassadeur du Roi. Il avait pour ami le troisième secrétaire, M. de Marcellus, que passionnaient inégalement le christianisme et l’antiquité ; il le prit pour confident de ses désirs. Marcellus a raconté éloquemment dans ses Souvenirs (TOrient leurs longues causeries sur le Bosphore et l’ardeur énamourée de Dumont d’Urville quand il parlait de la déesse captive. Le marin montrait à son - compagnon un croquis crayonné à la hâte. Où est-il, ce dessin de Dumont d’Urville ? Aurait-il péri ? Quelqu’un le possède-t-il ? Ce serait une relique à garder pieusement... Le geste brusque d’un kodak ne vaudra jamais ce salut ingénu du pèlerin moderne en face de l’antique beauté retrouvée.

Notre ambassadeur auprès de la Porte n’avait point de prétentions à l’archéologie. Charles- François Riffardeau, marquis de Rivière, ancien officier des gardes, s’entendait mieux aux complots qu’aux expertises d’art. Royaliste fougueux, émigré irréconciliable, il s’était compromis dans les affaires de Georges. Condamné à mort, gracié par le premier consul, il avait boudé l’Empire, sous la surveillance de la police. La Restauration fit de lui en quelques mois un maréchal de camp, un officier du comte d’Artois, un ambassadeur. M. de Rivière s’ennuyait fort en Turquie. Etaitce un parfait diplomate ? Un peu raide, volontiers cassant, désœuvré, avec la nostalgie des

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Tuileries, depuis surtout qu’il avait appris la mort du duc de Berry il ne cessait de solliciter son rappel. Dumont et Marcellus le persuadèrent aisément. L’idée de faire à la monarchie un cadeau seigneurial consolait l’ancien partisan de n'avoir pu offrir à son roi la dépouille du général Bonaparte. Rivière chargea Marcellus d’aller à Milo acheter la statue.

Si l’on voulait donner un nom distinctif à la Vénus, comme ont fait les Anglais pour l’Apollon Choiseul-Gouffler, peut-être serait-il équitable, ainsi que le proposerait volontiers M. Etienne Michon, de l’appeler la Vénus Rivière. C’était l'avis formel de M. de Forbin, directeur des musées royaux. Si vain que fût le grandiloquent Marcellus d’avoir été l’argonaute d’un pareil trésor, il a déclaré lui-meme, en subordonné correct et en royaliste fervent :

« La plus belle statue qui soit aux musées de France est un don de cette auguste famille des Bourbons si calomniée et si généreuse : ce fut l’hommage d’un chevalier sans reproche et sans peur, qui avait voulu mourir pour ses rois. »

A parler franc, on voit mal en quoi, dans cette affaire, les Bourbons firent preuve de générosité . Le rôle de Louis XVIII fut facile ; il se borna au geste d’accepter. On dira qu’il eût pu garder la statue pour lui ; mais, croyant la monarchie éternelle, il se refusait à distinguer entre son domaine privé et celui de la France. Quant au payement, six mille francs environ, ce fut le marquis de Rivière qui l’acquitta de ses derniers.

Rivière fut grand seigneur jusqu’au bout. Les

Turcs firent arrêter les primats miliotes ; pour leur apprendre à mieux conserver les antiquités, on leur donna le fouet, avec une amende de sept 1 mille piastres. Les primats fustigés demandèrent à la France de se charger de la seconde partie ; de leur peine. Les bureaux cherchaient anxieusement sur quels crédits ils pourraient imputer cette insolite dépense. Pour abréger leurs recherches, le marquis donna les sept mille piastres, par-dessus le marché.

Il avait le beau geste, cet émigré. Aussi songea-t-on un instant à le récompenser. Il fut même question, à la Manufacture de Sèvres, d’immortaliser sur porcelaine peinte la découverte de Milo. Comment M. de Rivière et la Vénus échappèrent-ils à ce redoutable honneur ? Les Olympiens, camarades de la déesse, veillèrent sans doute à lui épargner cette apothéose. On frappa à la Monnaie une médaille, où figurait Louis XVIII, vaguement poétisé ; sur le revers, aucune mention du véritable donateur. Il est vrai que, pendant un entr’acte du sacre de Reims, Charles X dit négligemment à son ancien camarade de Trianon : « A propos, Rivière, je fai fait duc ! » Mais l’Aphrodite antique n’était pour rien dans cette promotion ; il s’agissait, plus probablement, d’une ancienne dette de la Vénus de François Boucher.

L’an dernier seulement, le nom du marquis de Rivière a été gravé sur les tables de marbre, à l’entrée de la galerie d’Apollon.

Victor Hugo racontait ceci :

Il était allé un jour faire sa cour à M. de Cha-

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teaubriand. Le grand vicomte accueillait avec une bienveillance marquée ce jeune rédacteur du Conservateur littéraire , auteur de Moïse sur le Nil et maître ès jeux floraux. Tout en causant avec son visiteur, Chateaubriand dépouillait son courrier :

— Tenez ! s’écria-t-il, voici qui vous intéressera, jeune poète. On m’apprend qu’il a été découvert dans une île de l’Archipel une statue de Vénus d’une parfaite beauté.

Et l’auteur des Martyrs transmit la lettre de M. de Marcellus à l’Enfant sublime.

C’est une scène solennelle si l’on songe à la majesté des deux interlocuteurs. Elle gagnait encore en grandeur à passer par la bouche de Hugo vieilli. N’importe ! Ce qu’il y a de plus touchant dans toute cette histoire, c’est encore le premier cri d’adoration poussé par l’enseigne de vaisseau de Trogoff dans le taudis du laboureur des Cyclades.

ALEXANDRE DUMAS

Il était impossible à Dumas fils de passer quelque part inaperçu. La foule reconnaissait aussitôt en lui un de ceux qu’elle salue d’un geste instinctif. Si l’on avait interrogé à son sujet un illettré, un enfant, le premier venu : « Ce doit être un grand homme », eût été la réponse. En quoi ce passant était-il d’une nature supérieure, les gens qui le coudoyaient pouvaient l’ignorer, mais sa grandesse leur paraissait manifeste. Cet air de domination, Dumas l’apportait partout et toujours. Bien au’il n’affectât aucune morgue et ne pontifiât jamais, il intimidait en dépit de lui-même. Au milieu de notre société niveleuseet bonne fille sa rencontre exigeait le recul. Ainsi que ses pairs, et plus souvent qu’eux peutêtre, il fut exploité, dupé, outragé, trahi — tu- • tové rarement. La familiarité hésitait devant un personnage dont Beyle n’aurait pas manqué de dire qu’il était « distant ». Aussi füt-il un écrivain admiré plutôt qu’un homme populaire. Il avait été mêlé à tout et livré à tous, sans jamais se confondre. Il se suffisait à lui-même. Sa méditation lui faisait un refuge contre les amertumes intimes et contre la cohue une solitude. Cette allure un peu farouche venait, je crois bien, de ce

qu’il avait commencé par beaucoup souffrir avant de parvenir à penser beaucoup.

Les hommes illustres qui ont écrit des Mémoires se sont presque tous attendris sur leur enfance. Au début des Confessions , Rousseau lui-même est optimiste jusqu’à l’idylle. L’histoire de son premier âge a la fraîcheur d’un conte de fée ; sesparents, sa mie Jacqueline, le pasteur Lambercier, le cousin Bernard, semblent des bonshommes de légende dorée ; Jean-Jacques a tout maudit de son existence hormis son berceau. Un roué comme Marmontel, effronté dans ses actes et pleurnicheur dans son œuvre, au souvenir du foyer domestique, devient poète et trouve des accents d’émotion vraie. Renan parle adorablement du pauvre nid si tiède où il fut couvé dans la tendresse. Nous citerions vingt autres exemples c’est toujours la même affirmation d’un bonheur premier. R y a une musique de chansons et de caresses dans les souvenirs de chacun de nous. Pour la plupart des hommes, l’enfance figure à l’arrière-plan du rêve, un pays bleu où l’on s’évade aux heures de dégoût et de colère. Dans les destinées les plus grises, il y a de l’azur pour commencer. Est-ce là une sage méthode d’apprentissage, et devrait-on débuter par la joie ? On peut, sur ce point, disserter savamment. Cette fête initiale, c’est toujours autant de pris sur cette vieille ennemie que sera la vie ; quoi qu’elle fasse ensuite, cela vous reste, et c’est quelque chose de pouvoir conserver, à tout hasard, ce parfum secret de contre-poison.

Cela avait manqué à Dumas. 11 fit, dans la

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honte et les larmes, la découverte du monde. On sait l’humble roman de sa naissance : il l’a conté, avec pudeur, aux premières pages de l 'Affaire Clemenceau. Vieille et monotone histoire de la lille-mère et du petit bâtard humilié. Le père Dumas, inconscient et farceur, capable du meilleur comme du pire, lui fit, dans un moment de distraction, présent de la vie. Il avait pour excuse d’avoir agi sans malice, étant le type du criminel innocent. Il se conduisit le mieux qu’il put : il donnait de l'argent, quand il en avait, quelquefois trop, peu à l’heure voulue. Parfois, au lendemain d’une nuit de bamboche ou de travail, il se sentait en verve d’amour paternel. Cette crise1 sentimentale consistait à emmener l’enfant au cabaret, puis au spectacle, pour le reconduire, un louis en poche et un jouet dans les bras, jusqu’au seuil du triste foyer. Ce devoir accompli, le brave géant fêtard disparaissait pendant plusieurs mois. Imaginez les réflexions que devait faire sous la lampe, pendant que sa mère reprisait des chemises de dentelles, un enfant songeur et sensible, qui comparait cette maman dolente à ce joyeux papa. Son cerveau n’y comprenait rien, son cœur comprenait trop. A l’âge du colin-maillard, il jouait aux questions sociales, inconsciemment.

Le père Dumas le fit instruire. Avec ce tact depotentat nègre qu’il apportait dans les circonstances délicates, il choisit le pensionnat dont la mère du petit était lingère. Le futur auteur du Fils naturel connut là toute la lâche sottise des heureux et épuisa leur mépris. Ceux de ses condisciples qui avaient le mot pour rire le chargeaient de leurs remontrances à sa mère au sujet de l’empois de leurs collerettes ou du repassage

de leurs cravates. A soixante ans, riche, triomphant, célèbre, magnifiquement vengé, Dumas se rappelait ces choses en pâlissant et secoué d’un frisson de rage. Quelqu’un osa un jour sonder cette plaie d’une main tremblante et fut effrayé de voir qu’elle saignait encore. « Ah î les misérables ! » grondait Dumas, les dents serrées. Il levait le poing pour frapper; volontiers il fût allé souffleter sur son siège de magistrat, ou à son comptoir de millionnaire, l’ancien labadens dont il croyait voir encore la face ricanante. « Alors, disait-il à son interlocuteur, vous faites partie d’une association d’anciens camarades de collège ! Je vous en fais mon compliment. Moi, s’il m’arrivait d’en rencontrer un sur ma route, je lui sauterais à la gorge pour l’étrangler ! » Il coupa brusquement la conversation et se tut longtemps avec de la colère d’abord, nuis une tristesse infinie dans le regard. Quand il songeait à ce passé cruel, toutes les revanches que lui avait données la vie ne lui étaient plus rien. On sentait qu’il •lui restait au cœur une couche épaisse d’amertume et de la douleur extravasée.

Le secret de sa foncière mélancolie tient dans •cet aveu : « J’ai vu à peu près tous les spectacles qu’un homme de mon âge peut et doit avoir vus ». Dumas avait fait le tour des choses. N’étant pas de ceux qui demandent à la théorie pure l’illusion de la paix, il ne devait presque rien aux livres. La sérénité égoïste que procure l’étude n’habitait pas en lui. Il avait chèrement acquis beaucoup de sagesse, sans devenir cet être, tranquille et un peu sec, qui s’appelle un sage. Habitué depuis le berceau, mais point résigné, à voir chez les hommes des adversaires, il gardait sa sensibilité sur le pied de guerre et

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ne s'aventurait dans l'existence que bardé d’ironie. C’était une tentative malaisée, voire périlleuse, de glisser la main sous cette armure et de lui tâter le cœur ; il se prêtait mal à l'expérience. Aussi la foule des indifférents, incapable ou indigne de gagner sa confiance, se vengeait-elle de son impuissance à le bien connaître en le méconnaissant. Une légende, à la fois respectueuse et malveillante, l’enveloppait d’un prestige hostile. La vulgaire se demandait s’il était bon ; c’est une question que les oisifs posent volontiers quand il s’agit des autres. Point un bon garçon à coup sûr, ni ce qu’une formule outrageante nomme « un sympathique ». C’était un grand seigneur de l’intelligence, d’une apparence redoutable, qui cachait sous des façons hautaines le pouvoir et le besoin d’aimer. Ayant observé les hommes sous tous les aspects et dans toutes les postures, il persistait à leur vouloir du bien. Il avait autant de méfiance à leur égard que de zèle pour leur bonheur. Les leçons de l’expérience, en l’avertissant, l’avaient laissé généreux et facile au pardon. C’était un misanthrope humanitaire.

Avoir approché un tel homme, même à distance respectueuse, laisse un beau souvenir. En ses dernières années, il ne combattait plus que par hasard. Victorieux sûr tous les domaines où il avait livré bataille, le lutteur s'était apaisé. Comblé d’honneurs, il acceptait l’hommage de son temps, en homme qui a conscience de son mérite et dédaigne la comédie de l’humilité. Sa renonynée lui imposait de menues charges. On

l’accablait de fonctions semi-officielles qu’il acceptait de la meilleure grâce du monde. Je ne crois pas qu’il y ait eu dans ce siècle un écrivain qui soit resté plus complètement indépendant du pouvoir et plus indulgent à ceux qui le détiennent.

S’il avait des idées originales sur le devoir civique, - il se gardait d’une opinion politique comme d’un bagage encombrant. Le Premier Consul, après la débandade du Directoire, Thiers, au lendemain de l’année terrible, furent les seules individualités qu’il ait vénérées. Il entretenait à travers l’histoire contemporaine de bonnes relations de -courtoisie : « J’aime le travail, a-t-il écrit. J’aime le bon sens, j’aime la netteté du langage et de l’esprit, j’aime l’expérience, la sagesse et la philosophie de ces hommes bien équilibrés qui ont beaucoup vu, beaucoup retenu, et qui, prévoyant la sottise et l’ignorance des autres, se sont tenus prêts à les sauver, sans récriminations et sans espérances ». Voilà une définition du pouvoir où tous les cabinets présents, passés ou futurs, peuvent s’offrir la consolation de se reconnaître. Les gouvernants, quels qu’ils fussent, et il en avait vu défiler de toutes couleurs, lui paraissaient des gens inévitables, dont on ne peut pas plus se passer que de cantonniers ou de notaires, qui font un métier maussade, difficile, nécessaire et périlleux. Quand ils étaient polis et point néfastes, il leur en savait gré, les considérant comme des créatures passagères, en proie à la tentation perpétuelle d’abuser de leur puissance. Un haut fonctionnaire lui semblait un être fragile, sans cesse menacé de devenir subitement pervers ou dément. Tout personnage qui restait bonhomme

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et dans un état satisfaisant d’équilibre mental, inspirait à Dumas une surprise attendrie. Un peu de psychologie éloigne de l’équité, beaucoup y ramène. Ayant des trésors de psychologie en réserve, et ne les utilisant plus guère au théâtre, Dumas, à la fin de sa vie, en faisait bénéficier les gardiens de l’ordre public. Se.s sentiments à leur endroit me paraissent assez bien définis dans cette sentence de Don César de Bazan :

Tous ces gens-là seront peut-être un jour pendus ;

Ayons dono les égards pour eux qui leur sont dus !

Il entretenait donc avec les autorités constituées des relations empreintes d’une sorte de commisération cordiale. Il était au mieux avec les ministres, sans qu’un changement de cabinet le bouleversât. On en profitait pour l’envoyer auprès d’eux en ambassadeur aux alentours du 14 Juillet ^t du Jour de l’an. On le mobilisait aisément pour la cure d’une vanité malade ou le soulagement d’une misère. Il a perdu dans les antichambres plus d'une matinée, par pure obligeance. Il plaidait avec chaleur la cause qui lui était confiée, et, s’il la gagnait, ne trouvait pas au-dessous de lui de remercier. Sa visite laissait la fierté de l’avoir reçu et le désir de le revoi-r. Là encore il avait la grande manière.

Pour toutes les questions qui touchent à l’art et aux lettres, on lui infligeait la corvée des commissions. Il y venait siéger ponctuellement, décidé d’avance à ne point passionner le débat, mais résigné à jouer son rôle d’arbitre et à dire son mot s’il y avait lieu. Dans tous ces petits mandarinats sur l’efficacité desquels il conservait peu d’illusions, il en était un qu’il exerçait

^ IJIII !

avec un véritable plaisir. La première place lui revenait de droit dans les comités d’examen et ; les jurys du Conservatoire. Cette innocente ma- ! gistrature l’amusait visiblement. Il ne manquait ! jamais une réunion, prenait des notes en toute conscience, tenait registre de ses remarques et votait scrupuleusement. Tout compte fait, il semble bien que sa participation effective aux affaires publiques &e .soit bornée à aider le gouvernement de son pays dans le recrutement des comédiens nationaux. Il a rempli, pendant trente ans, ce devoir social avec un zèle exemplaire. Le plaisir de se rencontrer là avec quelques-uns de seé pairs devait être pour beaucoup dans cette méritoire assiduité, et puis c’était encore quelque chose de cet art du théâtre dont la passion dominait sa vie. Toujours èst-il qu’il donna une ; part importante de lui-même à une fonction qu’il lui était permis de considérer avec détachement. Tous les ans, au concours public, il acceptait son lot des invectives poussées par le chœur frémissant des familles et se laissait bonnement cons- I puer. Quand une mère venait lui demander s’il I pensait que sa fille serait une Rachel, il lui répondait avec mansuétude et jugeait aussi inhu- I main que chimérique de la détromper. Le corné- I dien, dès l’âge le plus tendre, est profond et fer- I tile en ruses : un des machiavélismes en usage I faubourg Poissonnière consiste à choisir subtilement pour sujets de concours des- scènes empruntées au répertoire des membres du jury. Ce I calcul infernal vient d’une science précoce du [ cœur humain; le métier n’exige-t-il pas que l’on sache tout des hommes pour mieux rendre l’in- f fini de la passion ? Dumas écoutait avec une I constance superbe les écoliers et les écolières 1

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glapir, rugir et bégayer son œuvre. Savourait-il cet avant-goût un peu acide de l’immortalité ? Pourquoi non ? C’est un contrôle redoutable que cette revue passée, loin des prestiges de la scène, de toutes les pièces qui furent applaudies. Bien peü résistent à cette présentation sans fête, sans lumière, sans parure, qui a la brutalité d’une autopsie. Point de fards pour cacher les rides, et c’est là qu’on peut voir que la vérité seule est assez belle pour s’exhiber toute nue. Il se fait là des études cliniques sur le cadavre plus instructives que les théories; on voit la littérature étendue sur la table de dissection. Les créations de Dumas gardaient dans ce jour blafard d’hôpital les couleurs de la santé et de la vie. On s’explique qu’il ait suivi avec intérêt et avec orgueil une série d’expériences dont ses œuvres sortaient victorieuses.

A la suite de quelqu’une de ces séances, un de nous se permit de le féliciter de la solidité que son théâtre opposait toujours à cet. assaut. Il n’y. contredit point, n’ayant pas plus de fausse modestie que de vanité. Mais il ajouta, en toute candeur : « Ce que vous dites là est surtout vrai pour mon père. » Il y avait là une erreur de critique qui provenait du meilleur de lui-même. Le détromper eût été de l’impolitesse; on lui répondit qu’il avait raison.

Qu'on ne lui ait jamais arraché un mot amer contre le vieil enfant de génie, qui avait été son père de temps à autre, rien de plus noble et de plus logique. 11 avait eu si peur jadis de demeurer sans famille qu’il se considérait comme doté,

par une grâce miraculeuse, d’une noblesse et d'un blason. Ici il voyait juste. Certes, le premier Dumas n’eut pas à se repentir d’ayoir avoué et signé le second. Toutefois, il ne pouvait prévoir la rare fortune réservée à cet enfant de hasard. La paternité de ce garçon quinteux et fantasque n’eût tenté que médiocrement un bourgeois pratique. Par étourderie pure, le père Dumas fit cette fois une bonne action qui lui profita. Il se conquit un cœur pour toujours. Son fils lui voua un culte fanatique. A force d’y mettre du sien, il était parvenu à réaliser ce prodige de piété filiale de le vénérer. Il n’eût pas été d’une iniquité monstrueuse que Dumas père quittât ce monde sans avoir inspiré le respect. L’idée lui 'étant venue un jour de s’offrir un fils, comme on prend un numéro de loterie, il tomba sur un être d’exception qui le paya de gratitude et doubla sa gloire. C’est un bon placement que la vertu.

Mais, dans l’ardeur de son zèle, l’auteur de la Visite de Noces saluait dans hauteur (VAntomj son initiateur et son modèle. Il avait vu dans un éblouissement le feu d’artifice paternel tirer ses dernières fusées. Depuis Henri JH et sa cour , l’ancien expéditionnaire du duc d’Orléans montrait la lanterne magique au peuple, et quelle lanterne, et avec quelle magie ! Il avait commencé par exhumer du charnier d’Anquetil quelques squelettes et par les habiller si joliment d’oripeaux, que la foule s’était rangée pour les voir passer. De cette Mi-Carême était née une révolution. Ce n’est jamais très délicat, une révolution, ni très véridique, ni très préconçu. En s’abattant sur la scène française, ce gros étourneau en chassa la poussière et fit voler en éclats

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les vieux carreaux. On crut qu'une aube venait de naître : c’était du moins de l’air qui entrait. La représentation du 11 février 1829 data comme une soirée d’émeute. Du jour au lendemain le hardi manifestant se vit chef d’école et traité de nouveau Shakespeare. Il y avait tant de finesse et de malice sous cette tête folle, qu’elle n’éclata point. Le premier Dumas, une fois dégrisé, s'établit imagier populaire. Sous sa baraque de toile peinte, une histoire de France de kermesse foraine défila aux yeux écarquillés des passants. Ce cortège de masques bouleversant l’ordonnance racinienne ressemblait au passage d’un cirque au milieu des charmilles de Versailles. La bande des déguisés troublait le silence; les fanfares déchiraient l'air endormi, les chariots saccageai'ent les pelouses, les rouges et les ors des friperies mettaient des taches brutales sur l’automne exquis des quinconces. Les vieux Termes moussus fermaient les yeux pour ne pas voir. Mais ils étaient de mousse et de marbre, tandis que ces histrions, avec leur insolente santé canaille, parodiaient habilement les bruits de la vie.

Dumas fds se croyait le disciple de cette saturnale. Il y avait mis fin.

Quand il débuta, l’émeute était à bout de voix. Sur les prétendues ruines de la tragédie cartésienne, qu’on croyait défunte à force de pousser contre elle des cris de mort, un monument de carton doré, le mélodrame, dressait sa carcasse multicolore; mais déjà l’édifice improvisé se lézardait et le vent soufflait dans ses crevasses. Le nouveau venu comprit-il confusément que le public de sa génération désirait regarder des figures qui ne fussent plus celles d’un musée de

cire ? Se mit-il en devoir de créer un genre ? Il paraît bien que ce fut de sa part plus spontané et plus ingénu. Ayant dans ses souvenirs de boulevardier une anecdote touchante, presque un fait-divers, il la raconta tout simplement. Et il se trouva que cet apprenti de lettres venait, sans y prendre garde, de recommencer Manon Lescaut.

Sa Dame aux Camélias était vaguement un roman, peu une comédie, à peine un drame, point une œuvre d’art. Elle reçut pourtant en un soir l’étincelle vitale qui jaillit du contact de la foule avec la nouveauté dont elle a besoin. Les chefsd’œuvre ne sont jamais annoncés d’avance, ils jaillissent du pavé.

Ce que Dumas fils devait réellement à son hérédité, c’était le génie de la scène. A • défaut d’autre patrimoine, le bon matamore romantique lui avait transmis son sabre de bataille. Du premier coup, il mania ce jouet comme une épée.

Amuseur merveilleux, il pouvait fixer le caprice de la foule et s’emparer souverainement de ses plaisirs. Psychologue inquiétant, il lui était facile de montrer aux hommes un miroir cruel et divertissant de leurs sottises et de leurs misères. C’en était assez pour conquérir une place d’élite entre le puéril mélodrame et le vaudeville oiseux. Mais être applaudi ne lui suffit point. Il méditait, depuis l’enfance, sur de sombres et dangereux problèmes. Cette société, dont il avait failli n’être pas, il la jugeait injuste et frivole. En réponse à ses revendications et à ses reproches, elle lui avait répondu : « Faites-vous truand !» — Il se fit moraliste, pour relever le défi.

« L’heure lui semblait venue de mettre la scène au service des grandes espérances de Pâme. »

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Né du plus insouciant hâbleur qui ait jamais paradé sur les planches, il prit au sérieux la fête du théâtre et, nourri de mensonges, ne fut avide que de vérités.

Où donc avait-il pris une philosophie ? Partout et nulle part. Il était de « ces gens de qualité, dont parle Molière, qui savent tout sans avoir rien appris. » Sans méthode, sans critique, instruit à la diable, au hasard des livres, ayant eu les coulisses pour cabinet d’études et la rue pour Sorbonne, il s’était enseigné tout seul d’abord à regarder, puis à voir. Il pouvait faire, à ceux qui lui auraient demandé ses diplômes, la réponse d’Hilarion à Saint Antoine : « Je me suis nourri de choses amères. »

A ses facultés natives de contemplateur, il joignait une bravoure d’insurgé. Un sang guerrier coulait dans ses veines, celui de l’a'ïeul, le héros mulâtre, ce colosse d’épopée qui défendait un pont contre un régiment. Tenir tête à tout le monde lui paraissait une élégance héréditaire; être sifflé ne l’effrayait point. N’étant d’aucune coterie ni d’aucun cénacle, il ne redoutait point le scandale. Au risque de se blesser et de blesser les autres, il se mit à jouer avec les idées les plus meurtrières. L’homme de théâtre trouvait un délice à violenter le public et à le dompter. Des drôlesses protestèrent contre ses hardiesses « au nom de toutes les pudeurs de la femme ». Ces orages l’amusaient énormément. Il aggravait les thèses de ses pièces en des préfaces, gouailleuses et bibliques, où il parlait de changer les mœurs et de refaire les lois. La clientèle de

Scribe frissonnait sous l’averse; la critique sacerdotale se voilait la face. Une étude de J. -J. Weiss est à relire, à titre de document typique. Ce n’était pourtant pas un craintif que celui-là. Mais quoi ! ses habitudes d’esprit étaient prises, avec des enthousiasmes de titi et des préjugés de mandarin. Dumas le secouait trop rudement dans sa digestion de gavroche diplômé. Il y avait aussi une sorte de garde-champêtre de la littérature dans ce délicieux écrivain. Où classer ces pièces inattendues qui n'étaient ni la comédie de genre, ni celle de mœurs, ni celle d’intrigue, ni la larmoyante ? Weiss saisissait ces œuvres singulières en flagrant délit de vagabondage, et il verbalisait. Cependant Dumas répliquait : « En art littéraire, il n’y a pas de genres, il nvy a pas de formes, il n’y a pas de vérités, il y a ce qui dure. » — * « Mais vous ne durerez pas ! » criait l’autre. Dumas répondait en haussant les épaules : « Ni vous ni moi, nous n’en savons rien. On verra plus tard. » Il dure encore, et plus tard est venu.

Le moraliste a tellement gagné sa cause que ce sont les audaces qui ont le plus vieilli dans son œuvre. Les idées pour lesquelles il bataillait, de dangereuses et de subversives, sont devenues de sagesse courante. Capus le constatait l’autre jour, avec son bon sens enjoué, les enfants sans tache originelle et les femmes sans péché n’ont qu’à bien se tenir ; ils n’ont plus l’oreille du public. Le père Duval n’oserait plus refuser son consentement au mariage de Marguerite et d’Armand ; on le blâmerait au Cercle. Les clients pour lesquels Dumas a plaidé sont désormais triomphants. Avant demain, ils abuseront de leur victoire, ce qui sera le signe évident que la

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justice a passé de leur côté. Une étape du progrès se mesurerait-elle au temps que met un opprimé à devenir oppresseur ? La hardiesse aujourd’hui consisterait peut-être à remonter ce courant de laisser-faire et à réclamer des mœurs plus rudes.

Au contraire, l’auteur dramatique a conservé intact tout son pouvoir d’imposer un conte dialogué à deux mille personnes réunies sous un lustre et de leur donner quatre heures d’oubli. Nous avons adopté ses personnages; ce sont pour nous de vieilles connaissances à qui nous passons tout et que nous aimons. Les aimera-ton demain encore ? En tout cas, nul n’enlèvera à Dumas son chapitre dans l’histoire du théâtre ni sa page dans celle des idées.

Ce serait passionnément difficile de rechercher quel fut au juste son idéal de derrière la tête et . d’analyser sa philosophie. Dans ses préfaces et dans les tirades de ses raisonneurs, il affectait un ton péremptoire qui donnait l'illusion de la certitude. Au vrai, il était moins sûr qu’il voulait le paraître de posséder le mot de l’énigme. Il aimait la vérité plus qu’il ne la connaissait, et, sans espérer la trouver jamais, s’inquiétait de la trouver toujours. Sa curiosité faisait des bibles et des codes un pêle-mêle et saccageait les dogmes. On l’a vu consulter successivement des docteurs et des somnambules, des chiromanciens et des apôtres. La vérité se cache peut-être là, pensait-il. Il battait les buissons à la recherche de cette fugitive. Par instant, il entrevoyait un pan de son écharpe ou une boucle de sa chevelure. Il criait : « Je la tiens ! » Il se trompait, mais c’était tout de même quelque chose d’elle, et bien des gens n’en voient pas autant.

Convaincu de réalisme, d’immoralité et de sa-

tanisme, avait-il tort de se proclamer fils du romantisme, conservateur et religieux ?

Malgré son souci de simplicité, il gardait en effet du boulevard du Grime le diable au corps et le panache, le goût des intrigues enchevêtrées, les coups de pistolet, les cliquetis d’épée, les anges et les traîtres. Après tout il avait appris le métier à favant-scène du Théâtre historique , parmi les fantômes et les poisons. Le sens psychologique luttait en lui contre le double atavisme tropical et mousquetaire ; un feutre à plume et des verroteries restaient à portée de sa main et il lui arrivait parfois de s’en affubler d’un geste inconscient. Il ne comprenait pas bien le mot « réalisme » et son embarras venait sans doute de ce que ce mot ne veut probablement rien dire. Mais il n’était pas seulement un conteur romantique, puisqu’il savait créer des êtres vivants. 1

Qu’il aimât dans les questions morales à prendre le contre-pied des .usages, à fouailler les préjugés et les fausses pudeurs, évidemment. Mais tout en errant au travers des lois, fescopette au poing, il gardait une mentalité de gendarmerie sublime. Il voulait ouvrir quelques fenêtres dans la vieille demeure, la rendre plus habitable, plus riante et plus salubre. Quant à la démolir, il n’y songeait pas. Inconsolable de son origine équivoque, il avait la nostalgie de la vie normale, l’amour et le respect du ménage paisible et du foyer sans honte. En ce sens très élevé et très noble, c’était un bourgeois que ce révolté.

Entre lui et l’Eglise, les rapports restaient sur le pied d’une hostilité polie. Il avait grandi en dehors de tout dogme, et nulle discipline profes-

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sionnelle ne pesait sur lui. Jaloux avant tout de son indépendance spirituelle, il redoutait le prêtre et l’évitait. Incapable d’une hypocrisie, même posthume, il refusa pour ses funérailles les pompes d’un culte qu’il n’observait point. Libre-penseur donc, ou, disons mieux, penseur libre — les deux locutions n’ayant pas le même sens — Dumas vécut en dehors de toutes les Eglises, aussi bien de celles qui affirment que de celles qui nient. Et pourtant tout était christianisme dans le tumulte de ses théories. — Il avait la hantise de 1a. sainteté. Son œuvre abonde en extatiques et en bienheureux. Ses personnages parient de Dieu à tout propos. De son temps on abusait au théâtre de l’intervention divine; ce serait aujourd’hui aussi choquant pour les âmes pieuses que pour les incrédules. Naguère encore, il était possible à Mistress Clarkson de s’écrier, en pleine Comédie-Française : « Chaque fois que je sens Dieu contre moi, je baisse la tête et je jette mon jeu. » Que vient faire TEternel dans les peines de cœur de cette dame cosmopolite, et est-ce sa faute à lui si elle doit renoncer à la couche d’un ingénieur ? Mais nos devanciers osaient compromettre le déisme providentiel en de singulières aventures. Ses traîtres, ses méchants sont plongés dans des vapeurs de soufre; le duc de Septmonts i est moins tué par un Yankee archangélique qu’embroché par la fourche du diable. — Chrétienne, l’idée de relever la pécheresse et de l’épufrer par le sacrifice. Chrétiens, les analhèmes [contre les amours vénales et fhommage à la virginité. Chrétiens, Montaiglin quand il s’interdit de punir, et Claude alors même qu’il punit. Chrétienne, Mme Aubray, immolant les préjugés de >sa caste sur l’autel de la pitié et du pardon. —

Point orthodoxe, presque hérésiarque, mais brûlé du zèle apostolique et mystique jusqu’à la vision, tel fut ce braconnier des champs de l’E~ vangile qu’un Concile eût excommunié.

Dumas était l’homme de toutes les contradictions et de toutes les sincérités.

Un fier homme. Tout en divertissant le siècle, Il lui imposait une philosophie, changeait ses humeurs, élargissait sa morale et humanisait ses lois. Il a ennobli le plaisir et transformé le tréteau du vaudeville en chaire moderne. Ce charmeur des foules aura été un esprit conducteur. Il écrivit ces lignes, qu’on devrait graver sous sa statue : « En présence de certains progrès accomplis, j’ai le droit de me dire ce que se disent les ouvriers, en se promenant le dimanche dans les quartiers nouveaux j’ai tout de même travaillé à ces maisons-là. »

L’humanité semble un peu moins sotte et un peu moins cruelle, depuis qu’il a pris souci de l’amuser. On rencontre son ombre, ironique et consolatrice, aux carrefours principaux des nouvelles routes. Elle est là chez elle.

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