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ges et de profits que VilLiers1 n’en exigeait d’avance, quand, le 2 juillet 1868, il donna le bon à tirer de son roman îsis à l’éditeur Dentu.
Souffrit-il de voir ses premiers oracles1 tomber dans un silence de désert ? Certes, et nul ne sondera les colères qui traversaient parfois son œil de voyant. Mais à peine renversé de son trépied, il y remontait, inconscient, intrépide. L’espoir était intarissable en lui. « On verra l’hiver prochain ! » est la phrase qu’il a le plus prononcée. Comme son père, il ressembla jusqu’à sa mort à ce citoyen d’Athènes dont parle Elien, un heureux halluciné qui croyait posséder toutes les galères du Pirée et venait chaque jour sur le port assister au déchargement de ses richesses1 imaginaires. L’atavisme, la race, l’égotisme, le parti pris de se soustraire aux contingences, le commerce habituel de la chinière maintinrent Milliers dans une longue enfance. Il vécut dans un songe incessant de fortune et de gloire. Ce fut un somnambule ignorant du vertige, le dormeur, enchanté que rien n’éveille. Et de quel sommeil il a dormi cinquante ans ! La réalité hurlait à ses oreilles, le secouait brutalement, le meurtrissait, il songeait toujours.
De ses illusions la plus tenace, parce qu’elle était native et foncière, fut la foi au triomphe littéraire. Jusqu’au dernier, soupir, il a. espéré qu’un drame ou un livre mettrait le siècle à ses pieds. Après les Premières poésies , après lsis , il publie Elën , Morgane , drames hyper-romantiques ; il fonde à son tour une Revue des lettres et des arts , dont les quatre ou cinq numéros, introuvables aujourd'hui, sont remplis de sa prose.
Il y donne, pour la première fois, llntersigner une nouvelle de cauchemar, dont le début annonce un chef-d’œuvre. Tout ce beau bruit s’éteint dans le vacarme frivole du Paris du second empire. (Cependant isa famille, ahurie et confiante, voit s’épuiser le trésor de guerré. On vend encore quelques clos ; le marquis, élargissant le cercle de ses opérations financières, augmente la meute hurlante de ses créanciers. Près de dix années s’étalent gâchées ainsi, de projet en projet, d’espoir en espoir. En 1870, Villiers et les siens comptaient sur un acte en prose : La Révolte. Fargueil et Delannoy jouèrent au Vaudeville cet ouvrage que patronnait Dumas. Cette pièce irritante, emportée, cruelle, se trompait d’époque ; quinze ans plus' tard, et Scandinave, elle serait allée aux nues. O'n ricana. Cette fois,. Villiers eut un instant de réveil : seul” avec un ami éprouvé, il éclata en sanglots.
On l’a dit paresseux, c’est admirable ! Le paysan qui, au lendemain d’une nuit de grêle, remet les. bœufs à la charrue, n’a pas plus de stoïque vaillance. Villiers besognait, à ses heures et à sa manière, sur une table de brasserie, dans un bureau de rédaction, sur l’impériale d’un omnibus, dans un garni, à la ville, à la campagne, la nuit, même le jour, partout où une plume lui tombait isous la main, mais son labeur était considérable. Cet artiste, qui ciselait les mots un par un et les sertissait comme despierres, a laissé dix volumes. Il en a rêvé cent.
L’incroyable est qu’il ait pu autant produire dans le désordre de sa vie. De 1861 à 1870, il avait fait le tour de ses aspirations et épuisé ses stratagèmes de conquête. Aux amertumes de la littérature, il s’était ingénié à ajouter des mé-
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comptes, aussi incroyables que variés. Il avait visé et manqué bien des buts.
D’abord, en descendant logique d’un chercheur d’or, il conçut toute sa vie le projet du mariage fastueux et opulent. Sans relâche, il était en quête de la fiancée adorable, quoique millionnaire, à qui quelque prince de l’Eglise l’unirait, sur le coup de minuit, dans un nuage d’encens. Des agents matrimoniaux, prosaïques espèces, ayant connu son dessein, lui proposèrent de vieilles actrices ou des fruitières retirées. Il eut horreur. Se prêta-t-il, comme on l’assure, â de hasardeuses rencontres ? On ne le saura jamais. Resté provincial en certains travers, on le rencontrait parfois endimanché et frisé outrageusement ; c’était signe de mariage. Une tradition veut qu’il ait vogué jusqu’à Londres, sous la conduite d’un marieur de profession, qui l’avait pourvu, pour la circonstance, de vêtements fashionnables et d’une montre à répétition. Ainsi vêtu et orné, il aurait eu avec une demoiselle anglaise, orpheline et richissime, une entrevue dans une loge de Govent- Garden. Toujours selon la tradition orale, il fut imprécis et tumultueux. Il récita son prochain livre à l’étrangère, la noya de lyrisme, l’épouvanta ; elle le prit pour un évadé de Bedlam. Le soir même, la jeune miss, encore frissonnante, déclarait préférer le célibat éternel, et même le cloître, à la couronne comtale de l’Isle-Adam. Le marieur, déçu et furieux, rompit avec son client, lui reprit la montre, l’abandonna dans l'immense Londres1. Après le premier moment d'effarement, Villiers, dont le donquichottisme gardait des roueries de Sancho, parvint à découvrir dans la ville la moins poétique du globe
un sollicitor qui faisait des vers. Le jurisconsulte, amant des muses, le rapatria à titre de confrère.
Les entreprises matrimoniales n/absorbaient pas son activité. Quand les Hellènes remercièrent leur dynastie bavaroise, Villiers se laissa persuader, par quelque railleur à froid comme il s’en trouve dans les cabarets de nuit, que sa race avait des titres indiscutables à la succession d’Othon. Pendant plusieurs semaines, il ne fut question, au café de Madrid, que de la candidature de Villiers au trône de Grèce. Le prétendant obtint une audience de Napoléon III. Au jour fixé, impénétrable et frisé, il se présenta aux Tuileries. Le souverain s’était fait suppléer par le duc de Bassano. On ne s’entendit pas. ; Les détails manquent sur les , propos qu’échangèrent l’héritier des Grands'-Maîtres et le chambellan ; et c’est grand dommage. Nous estimons j j plus regrettable encore qu’il n’y ait pas eu méj lange de vues entre le plus rêveur des potentats et le plus princier des parnassiens. Villiers avait préparé quelques) phrases, dont une seule devait suffire à magnétiser l’empereur. Une des scènes qu’il a le plus rêvé d’écrire mettait aux prises le Vieux de la Montagne et saint Louis deux souverainetés, celle du glaive et celle de l’esprit, -s’y mesuraient à armes égales. Napoléon III aurait-il joué suffisamment le rôle de j saint Louis, je n’ose l’espérer. Mais il en eût entendu de sévères. Il y a eu là du comique et du beau perdus. , . JB
Villiers, en général, ne fut pas heureux avec j les têtes couronnées. Err allant voir Richard Wagner, il pensa se lier d’amitié avec le grand- lu duc de Weimar. Ce fut Liszt, si je ne me trompe,
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■qui le présenta. Le grand-duc était de loisir et d’aimable humeur. Il trouva divertissant cei étrange écrivain français qui lui disait des scénarios ; il l’écouta toute une soirée. Villiers se vit premier ministre. La situation de Goethe, demeurée vacante, lui convenait à merveille. Le lendemain, à la promenade, nouvelle marque de faveur. Villiers salue de loin le grand-duc, celuici l’appelle et le prend sous le bras ; on cause de plus belle. Tandis' que le poète expliquait le premier acte d 'Axël à son auguste compagnon, pour l’amener insensiblement à lui offrir la présidence du conseil, voici qu’un camarade de voyage, nommé Lorbach, qui joignait la critique musicale au commerce des vins de Bordeaux, s’approche du groupe, et, sans préambule, propose sa bachique marchandise. Le Grand-Duc ien oublie Villiers, s’absorbe dans une pensée unique, accepte des cartes d’échantillons’, choisit vingt caisses de cachet rouge. Lorbach, homme de décision rapide, l’entraîne dans le palais des aïeux pour prendre la commande. Nolite confidere principibus. « Ce jourlà, disait Villiers, j’ai manqué ma vie ! » Il n’aimait pas Lorbach.
Pour varier la chance, il essaya des demirois1. On le vit assidu auprès de cet excellent M. dé Tonneins, avoué défroqué, îroii détrôné d'Araucanie, un 'souverain libéral et farceur, qui décorait les camarades à tour de bras et signait des commanderies sur toutes les tables' de la brasserie des Martyrs. Auprès de ce monarque débonnaire et pince-sans-rire, Villiers dut remplir deux ou trois charges théoriques, qui ne l’absorbèrent pas au point de lui interdire de faire de la copie. Tel, le vicomte de Chateau-
briand, chargé par Louis XVIII, pendant l’exil de Oand, du ministère de l’intérieur, en profita pour relire Virgile.
Il eut commerce aussi avec Naundorff et se plongea, par loyalisme, dans* les grimoires du faux dauphin. Sa puérilité, toujours en éveil, s’amusa de ces histoires d’enlèvements où la logique se mêle à l’absurde. Il parut quelque temps un naundorffiste de la stricte observance. Gomment conciliait-il cette foi schismatique avec sa fidélité à Henri V, c’est le secret de sa conscience. Il rompit un beau jour et s’exprima sur son prince en termes amers. Pourquoi ? Certains propos qui lui échappèrent indiquent que l’incompétence littéraire de Naundorff l’avait choqué jusqu’à la nausée. Qu’ils soient authentiques ou truqués, les Bourbons ne sont pas* gens de littérature.
Mais le plus beau coup de gong qu’il frappa jamais, ce fut quand il s’avisa d’envoyer du papier timbré aux héritiers de Loc)kroy et d’Anicet-BourgeoiS sous prétexte que, dans le drame Perrinet Leclerc , son aïeul le maréchal jouait le rôle d’un traître. Jusqu’à quel point se mystifia-t-il lui-même, nous mourrons sans le savoir. D’abo,rd, il se plongea, à la Bibliothèque nationale, dans toutes1 les histoires de France qui lui tombèrent sous les yeux, ne parla que Bourguignons, Armagnacs, Cabochiens, découvrit le quatorzième siècle et s’en divertit comme un enfant. On le vit courir d’avoué en avoué, des généalogies sous le bras. Ce fut une pluie d’ancêtres. L’idée qu’un officier ministériel « occupait » pour lui le ravissait. « Je te quitte, disait-il ; je n’ai que le temps d’aller voir le procureur qui occupe pour moi. » La partie ad-
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verse avait cru d’abord à une espièglerie de mauvais goût. Quand elle comprit que Vil lier s entendait plaider pour de bon, elle se fâcha rouge. Les hommes de loi qui « occupaient » pour les défendeurs firent fouiller les archives de Bretagne ; ils contestèrent à Villiers ses aïeux. Il bondit sous l’outrage. Mais en ces matières la vérité est une courtisane ; nous ne saurions penser, avec M. du Pontavice de Heussey, que « la généalogie est une science exacte, qui n’admet pas plus d’erreur que l’algèbre. » Villiers connut les amertumes de cette science. Je le rencontrai, d’aventure, dans le passage des Panoramas, comme il sortait de chez son avoué. Il était verdâtre et présentant des symptômes de phobie. Un clerc familier venait de l'accueillir d’une claque sur l’épaule, en lui disant, sans nul ménagement, et semi-gouailleur : « Dites donc ! On assure que nous ne descendons pas. » Ce « nous » avait paru à Villiers, peu au courant de la langue du palais, une fétide gaîté de basochien. « Ah ! criait-il, en brandissant ses liasses, on va bien voir si nous descendons, oui ou non. » On ne vit rien du tout. Le tribunal s’égaya une heure de ce conflit, s’abstint de sonder la conscience du feu maréchal et débouta son pieux héritier. « J’aurais dû plaider moimême », conclut le vaincu.
On ferait une épopée héroïque, du genre bur lesque, des coups d’estoc et de taille qu’il distribua à tous les moulins à vent du chemin. Pendant le siège, il crut devoir prendre le titre euphonique de « Capitaine général des Enfants- Perdus de la Villette » et s’orner de quelques
galons. Eperdu de Rouvière, il s’était fait broder un, costume d’Hamlet, et donna à souper aux Aïssa-Houas de l’Exposition de 1867 déguisé en prince de 'Danemark. Il nous entretint aussi de sa résolution, inébranlable, d’entrer dans la cage de lions qu’on exhibait alors aux Folies Bergère, et de déclamer ses vers mollement étendu sur les fauves. Dans les1 grandes circonstances, il tirait d’une malle qui l’accompagnait en ses pérégrinations, une brochette, éblouissante et illégale, d’ordres abolis. Témoin avec Leconte de Lis;le du mariage d’un ami, il arriva, ainsi constellé, chez l’auteur de Caïn. Celui-ci, épouvanté à l’idée de se montrer en public avec ce carêmeprenant, employa tour à tour la persuasion et la violence, la menace et la prière, pour que son compagnon remît dans sa poche ses diverses toisons d’or. Villiers céda par respect pour les faiblesses du génie.
On le vit candidat aux élections municipales dans le 17e arrondissement. En retraite à Soles-
mes, chez dom Guéranger, où il rencontre Veuil-
lot, et glosa d’exégèse avec lui sans que ces deux docteurs pussent se comprendre. Hôte, à Puy, de lord Salisbury, dont il avait exalté l’aïeul dans le Nouveau-Monde. A ce propos, tout un plan de fortune avait surgi dans son cerveau. Le pair d’Angleterre ébloui, fasciné, reconnaissant, devait lui donner à gérer quelque colonie peuplée d’éléphants et de houris. Il passa une soirée chez le noble lord et lui infligea ses œuvres complètes. Villiers admira le flegme seigneurial que l’héritier des' Gecil gardait en l’écoutant. Il n’apprit que le lendemain que son illustre auditeur était sourd. « Et voilà ma veine î » disait-il, comme si lord Salisbury
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se fût plu à perdre l’ouïe .subitement, par magie noire.
Tant d’aventures d’un comique cruel avaient aiguisé en lui l'ironie. J’imagine que, seul avec lui-même, il a dû pleurer plus d’une fois. Devant les autres, il raillait toujours. Quand cessait-il de ,se moquer de vous pour se moquer de lui-même ? Il était malaisé de le deviner. Sa raillerie, sans être méchante, lançait parfois des flèches dangereuses. II a donné de certains de ses contemporains des définitions sommaires qu’il est inutile de rappeler les victimes ont encore le trait dans la chair. Il avait de qui tenir, ayant intimement fréquenté Baudelaire clés son arrivée à Paris. L’auteur des Fleurs du mal affectait une perversité qui nous paraît aujourd’hui un peu nigaude, mais qui passait alors1 pour une incomparable élégance. Très sensible aux hommages, sous sa cuirasse de mépris, il se laissa complaisamment aduler par ce jeune poète, d’un enthousiasme discipliné et d’un dandysme extravagant. Villiers, frais émoulu de sa province, candide néophyte en cruauté, admirait et redoutait dans Baudelaire un moine damné aux blasphèmes subtils. Tous deux se plaisaient l’un à dire, l’autre à écouter, des propos sans’ charité sur les hommes et les choses. Leur plaisir préféré consistait à aller ensemble, à l’Opéra, voir Robei't le Diable , qui occupait alors la situation de chef-d’œuvre. Le diabolique de cet ouvrage les attirait. Ce génie du mal, incarné sous les traits bourgeois de Dulaurens, ce diable qui met son orgueil et dépense son fluide à méduser une petite paysanne, les plongeait dans la joie. A l’idée que les abonnés concevaient ainsi le satanisme, tous deux se sentaient rassurés.
Après des années, Villiers gardait la hantise des plaisanteries féroces de Baudelaire, et comme le remords d’une mauvaise rencontre. Il me revient à l’esprit une folie que je lui ai entendu dire ; elle aide à comprendre le mystificateur à demi-mystifié, tourmenteur et victime, dont la double nature s’agitait en lui.
11 possédait, en indivision avec Charles Gros, un chien nommé Satin. Satin, ratier hybride, était noiraud, bancroche, hideux, trahissait la race la plus vile et dégageait des miasmes fâcheux. Villiers le chérissait. Aux termes de son traité avec Gros, chacun des deux maîtres jouissait du commerce de Satin une semaine sur deux. Villiers, qui manquait tous les rendezvous, arrivait ponctuellement tous les quinze jours prendre livraison de son humble ami. Il l’emmenait dans toutes ses courses ; il le caressait avec tendresse, couchait avec lui, le regardait longuement dans les yeux et lui prêtait des pensées lointaines. Un jour que j’avais baigné Satin contre son gré dans les eaux de Groissy, Villiers me dit mystérieusement : « Méfie-toi de ce quadrupède. G’est un chien hasardeux, un saturnien. On ne saura jamais ce qu’il cache de démoniaque. » Quelques jours après, nous déjeunions dans le jardin d’une maison amie. Le gros chien favori de la maîtresse du logis, tristement vautré dans sa niche, agonisait lentement. Villiers, tout attendri, regardait ce bel animal mourir avec douceur. Soudain, Satin, empressé et guilleret, s’approche du malade et lui renifle effrontément dans l’oreille. A partir de ce moment, le moribond, jusqu’alors résigné et paisible, s’agita en des contorsions frénétiques et trépassa comme le mauvais larron. « Tu
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vois Satin ! s’écria Villiers. Il lui a soufflé le Doute I J’ai toujours soupçonné qu’il servait d’habitacle à l’âme de Baudelaire ; maintenant j’en suis sûr ! »
Au demeurant, cet ironiste infernal était le meilleur fils du monde. Ce dédaigneux, cet outlaw de lettres, brouillé avec le siècle, mécontent de tout et de tous, ce passant perdu parmi la société moderne comme le Petit Pouce-t dans les futaies de l’Ogre, cet anarchiste à base féodale avait le nihilisme bon enfant. Les brutalités, les' cruautés, tous les gestes de la force le remplissaient d’horreur. Quand il voyait un bambin pleurer dans la rue, il s’informait, au risque d’inspirer à la mère ou à la nourrice les préjugés les plus injurieux sur son équilibre mental ou sur la pureté de ses intentions. Il a été plus d’une fois conduit au poste pour avoir voulu évangéliser un de ces couples qui, après minuit, sur les boulevards extérieurs, discutent sans grâce des intérêts temporels de l'amour.
J'en appelle à ceux qui l’ont vraiment connu, ce fut une aimable créature et le plus divertissant des compagnons. Il épandait la joie. Après des disparitions de plusieurs mois, il faisait dans les milieux amicaux de brusques rentrées, d’une diplomatie coquette et savante. On n’avait pas le courage de le quereller. Il entassait excuses sur excuses, invoquait des alibis de romans-feuilletons, annonçait pour la semaine suivante des changements extraordinaires dans sa vie, parlait de millions prochains avec détachement, s’écriait : a Maintenant, vous allez voir ! » et tirait de sa poche un manuscrit.
Quand il daignait s’en donner la peine, il lisait merveilleusement, en évocateur. Les grandes
phrases1 aérées et sonores s’amplifiaient de passer dans sa voix. Il magnifiait tout, parce qu’il créait autour de lui une atmosphère féerique, parce que ses propos, ses gestes; ses contorsions, ses grimaces, -ses rires; ses attendrissements, ses élans, ses colères, ses bouffonneries et ses extases s’évanouissaient en poésie. Eloquent à ses heures comme un apôtre, s’il lui plaisait de vous cacher sa pensée, il usait d’une sorte de balbutiement qui vous obsédait. Tout d’un coup, il repartait de plus belle, s’envolant en plein ciel, absurde, prestigieux, insensé, magnifique. On l’écoutait une nuit entière parler d’art, de son art à lui surtout, de ses projets, de ses plans, dû' livre qu’il faisait, de -celui qu’il allait faire, de ceux qu’il ne fe-rait jamais. Tout lui était sujet de vaticination. Tout aussi lui était auditoire : les scribes du Mont-de-Piété connaissaient ses poèmes pour les avoir entendus de sa bouche. Fertile en ruses ingénues, il considérait la révélation d’une de ses œuvres comme un stratagème infaillible. Il espérait bien au jour suprême, dans un coin ombragé de la vallée de, Josaphat,lire le Vieux de la Montagne à son Créateur et lui subtiliser une entrée de faveur pour le Paradis en Tensorcelant de littérature.
Il se croyait bon chrétien et n’entendait pas le badinage ,sur les choses saintes. Au vrai, il avait gardé, tant bien que mal, la foi bretonne de son enfance, non sans laisser des lambeaux de dogme à tous les* buissons de l’hérésie. Les bons recteurs du pays natal lui avaient enseigné le catéchisme, qu’aprèy trente ans de noctambulisme il savait encore imperturbablement.
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« C’est un livre excellent, répétait-il. Il contient toute sagesse et ne coûte que deux sous. » Son catholicisme était celui des1 curés de campagne, celui des Pardons et des Calvaires, des cantiques villageois, des soirées claires du mois de Marie. Il logeait dans sa mémoire de vieilles litanies qui y voisinaient avec les poèmes d’Edgar Poë. A la longue, Raymond Lulle, Hégel, Eliphas Lévy, l’Occultisme, Allan Kardec exercèrent bien quelques ravages dans ses croyances, mais l'humble foi subsistait. Avant Verlaine, il a dit la prière du pécheur, toujours coupable et toujours confiant. Serait-il sauvé ? La peur de l’enfer Le lancinait par moment. Mais en réfléchissant bien, il ne voyait voués au feu éternel que Lorbach, quelques éditeurs et tous les directeurs des théâtres. Il pensait de lui-même ce que le garde de son confrère La Fontaine disait du bonhomme : « Dieu n’aura pas le courage de damner une si inoffensive créature. » Toutefois, il se préparait soigneusement aux surprises du grand interrogatoire. Face à face avec l’Eternel, il lui faudrait parler théologie, comme avec Dom Guéranger, comme avetc Veuillot, et l’Adversaire serait formidable. Une de nois espiègleries coutumières consistait à lui demander de nous révéler les bottes secrètes qu’il avait réservées pour le terrible duel. « Riez, jeunes railleurs ! répondait-il. Vous y passerez à votre heure. Je vous souhaite de vous en tirer comme moi. » Une chose le troublait pourtant. La discussion suprême se développerait-elle en ce latin qu’il savait mal, ou en ce français qu’il avait passé une vie entière à s’efforcer d'apprendre ? Son idée de derrière la tête était qu’on parlait au Paradis la langue de ses poèmes ; toutefois1, le latin
est idiome d’église. A tout hasard, il s’était muni de quelques citations des Pères, jugeant avec raison que cela ne pouvait nuire. Lactance, qu’il tenait en dilection particulière, lui avait paru de bonne prise ; il en disait de longs passages. Son érudition chrétienne demeure suspecte, et j’imagine qu’il y ajoutait de son cru. Une de ses sentences favorites, qu’il déplorait de ne pouvoir appliquer à son cas particulier,* et qu’il aimait à psalmodier, entre trois et quatre heures du matin, au retour des parlottes poétiques, était ainsi conçue : « Quoniam non cognovi litteratwram introïbo in potentias Dei. » L’authenticité, sinon la sagesse, de cette parole sacrée m’inspire des doutes.
La compagnie des hommes d’église lui plaisait fort, il recherchait la société des prêtres et s’affligeait d’être mal payé de retour ; à peine étaitil avec un ecclésiastique qu’il lui posait des questions captieuses et, sans attendre la réponse, fournissait de monstrueuses solutions d’hérésiaque ; naturellement, l’interlocuteur ripostait par un exorcisme.Et comme il avait à l’orthodoxie la plus stricte des prétentions d’inquisiteur, il souffrait de ce malentendu. Il gémissait aussi de constater chez les ministres' du culte une certaine nonchalance à manier la langue du romantisme. Un brave abbé, dont il fut voisin de table à quelque dîner de province, lui avait laissé un souvenir. Comme ils causaient, bon gré mal gré, de littérature, et que Villiers incitait le digne prêtre à lire Salammbô', celui-ci s’écria : « Avez-vous lu Beaumarchais ? » Et sur une réponse affirmative, l’abbé s’était cru en droit d’ajouter : « Mais l’avezvous' compris ? » Villiers, réserve faite du respect qu’il devait au caractère sacré de ce questionneur, ne désirait pas renouer l’entretien.
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Nous croyons superflu d’ajouter qu’il n’était pas républicain. La Révolution française, dont il ignorait. l’histoire à un point qu’on ne saurait imaginer, l’ayant apprise de quelque Loriquet basbreton, lui apparaissait comme une de ces émeutes qui passaient de temps en temps devant la terrasse du café de Madrid, et que M. Pietri apaisait avec quelques horions. Il en voulait cruellement à M. de Launay, gouverneur de la Bastille, d’avoir composé avec la canaille. Tout le mal, selon lui, venait de cette faiblesse. A partir de cette déplorable sottise, l’évolution humaine n’était plus qu’une descente de Courtille, affolée, hideuse, empestée. Cette conception simplette de l’histoire nationale lui permettait de juger les hommes politiques de sa génération avec sévérité.
Mais c’est assez considérer l’extérieur de cette captivante et exceptionnelle figure et trop s’attarder aux traits pittoresques. C’est la spiritualité de cet homme si rare, la qualité de son imagination, le sens et la portée de son oeuvre qu’il conviendrait surtout d’examiner.
L’homme, en Milliers de l’Isle-Adam, si multiple, étrange jusqu'à l’extravagance, peut un instant prêter à sourire. L’écrivain commande le respect.
C’était un esprit de la plus haute aristocratie poétique. Nous n’oserions qualifier de chef-d’œuvre aucun de ses livres, ni dire de lui qu’il fût un génie. Mais quelques-uns de ses écrits sont de la grande lignée, et le feu sacré brûlait dans son âme.
Gomment ce rare artiste s’était-il formé ? Pourquoi cet oiseau de haut vol ne pouvait-il respirer que sur les cimes ? Qui lui avait appris à planer ?
Sa famille ? — Il se glorifiait, nous l’avons dit, de son origine. Il voyait les ancêtres en un vitrail incendié par l’adieu du soleil, où ils siégeaient, le glaive au poing et la croix au cœur, avec le haubert des preux mystiques ou la cape des moines guerriers. Tous ses aïeux, routiers pillards, bandits des grandes compagnies, abbés pansus, agronomes en sabots, devenaient autant de Lohengrins ou de Wolframs dans le miroir magique de son rêve. « Je sens, s’écriait-il, que je porte dans mon âme le- reflet des richesses stériles d’un grand nombre de rois oubliés. » C’est à merveille. Mais là ceux de jadis reçoivent tout de leur petit-fils et ne font rien pour lui ; ils rayonnent de la lumière qu’il dégageait. D’ailleurs,' chacun de nous ne remarque-t-il pas, en déjeunant à son cercle, d’authentiques fils de croisés qui, très avertis des choses hippiques, sont médiocrement férus de poésie ? Et puis, en matière de descendance, sait-on jamais ? Les chevaliers de Rhodes sont pour bien peu dans l’ivresse lyrique dont leutr arrière-neveu fut possédé. Ne compromettons point leurs nobles ombres dans une enquête de psychologie littéraire. Au demeurant, le propre père de Villiers qui, lui aussi, se piquait de « descendre », n’était qu’un bonhomme rural, d’une assez mesquine démence. Sa mère, il est vrai, fut exquise, une couveuse tendre et toujours craintive, avec un cœur fier et un esprit d’humilité. Mais ici encore rien d’extraordinaire. C’est une loi biologique que tout homme d’exceplion sort d’une femme d’élite. Ne cherchons point sur un arbre généalogique le germe de la fleur
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empourprée, un peu vénéneuse, trop lourde pour sa tige, qui resplendit aux derniers jardins du romantisme, se fana vite, et, dont le parfum mérite de survivre.
Son milieu ? — Il était quelconque, ce milieu, voire un peu falot. Des hobereaux désheurés, des marguilliers, des béguines, des marchands de biens, des cousins quémandeurs, toute une potinière de bourg-pourri, oisive, rageuse et sournoise. Pour pâture intellectuelle, ce pauvre monde, après quelques souvenances de chouannerie, se nourrissait de la Semaine religieuse , du récent mandement de Monseigneur, de la dernière lettre où le comte de Chambord précisait ses droits. Ce fut à l’église que la 'sensibilité de l'enfant s'éveilla : aux grand’messes, à. l'office des Ténèbres, aux litanies murmurantes des veillées, aux glas funèbres, aux cantiques des Rogations, aux cloches de Pâques. Villiers, vieilli, cultivait fidèlement dans son cœur désert le souvenir des pompes chrétiennes; il en chérissait le doux sortilège. La vue d’une procession l’enchantait ; il suivait d’un regard attendri les humbles enterrements de la campagne, et il eût aimé, comme Racine, à pleurer aux vêtures. Sa première initiation artistique lui était venue à travers les spectacles de la Foi.
Son éducation ? — Il avait été un écolier peu correct, mais avide d’apprendre, subtil à deviner les formes de la beauté antique sous la lourde bâche de pensums. Il jouissait d’une mémoire d'enfant-phénomène, dont la . réceptivité tenait du prodige. Son cerveau, sans le moindre effort, s'emplit à en éclater de vers et de proses.
« J’ai su Boileau par cœur î », disait-il avec un
bon rire de pardon. Il apprit un peu de tout et rêva le reste. Nulle discipline ne pesa sur lui.
La fée souveraine de sa jeunesse, et qui resta sa consolatrice en dépit de tout, malgré la vie, ce fut la Musique.. Il en était éperdu. Il posséda en propre, au cours de sa nomade existence, souvent un lit, quelquefois une table de travail, un piano toujours. La musique, il la savait mal et la sentait à miracle ; il l’aimait d’un amour ingénu de tzigane ou d’oiseau chanteur. On l’a vu passer des heures et des heures à promener ses doigts sur le clavier, au hasard du souvenir, jouant tout n’importe comment, à sa manière, les yeux noyés au paradis des sons.
Sa race ? — Il tenait de sa province, peuplée de Korrigans et de sorcières, le besoin de chimère et le goût de l’étrange. Les loups-garous et les revenants lui avaient appris à frissonner, les vols de corneilles à chercher des présages. Tout petit, il avait dû voir les fées danser sur la lande et s’évanouir avec le matin. L’espoir, l’invincible espoir breton, l’optimisme invétéré des gens de mer, l’obstinée confiance en une aurore meilleure firent de sa vie souffrante une marche à l’Etoile.
Tout cela, race, éducation, milieu, famille, ces causes secondes de la sensibilité d’un être ne suffiront jamais à expliquer pourquoi tels ou tels hommes deviennent des créateurs de 'beauté. Spiritus fiat ubi vult. Villiers de l’Isle-Adam fut un poète, parce qu’il plut de le sacrer tel h la Grâce mystérieuse qui distribue la sottise ou le génie, le charme ou la hideur, la vertu ou le crime, au gré de son caprice cruel. D’aucuns naissent pour commander, certains pour sérvir,
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les uns pour agir, d’autres pour chanter, — et c’est ainsi. Il ne pouvait, lui, que poésie.
La Femme exerça-t-elle une influence sur ce songeur farouche ? Des vers existent de lui, des vers d’enfant, trempés des larmes d’un premier amour, interrompu par la mort. Peu enclin, malgré son intempérance narrative, à conter ses enfances, il laissait deviner qu’un souvenir adoré lui saignait au cœur. Dans une de ses nouvelles le plus atrocement ironiques, Virginie et Paul , cet aveu lui échappe, qui a la mélancolie d’un regret :
« Alors que les seize ans vous enveloppaient de leur ciel dtillusions,, avez-vous aimé une toute jeune fille ? Vous souvenez-vous de ce gant oublié sur une chaise, dans la tonnelle ?... Avez-vous connu le doux infini de deux yeux purs vous regardant avec une tendresse pensive ? Avezvous touché de vos lèvres, les lèvres d’une enfant (tremblante et brusquement pâlie, dont le sein battait contre votre cœur oppressé de joie ? Les avez-vous gardées, au fond du reliquaire, les fleurs cueillies le soir, près de la rivière, en revenant ensemble ?
« Caché, depuis les années séparatrices, au plus profond de votre cœur, un tel souvenir est comme une goutte d’essence de l'Orient enfermée en un flacon précieux. Cette goutte de baume est si fine et si puissante que, sii l’on jettte le flacon dans votre 'tombeau, son parfum, vaguement immortel, durera plus que votre poussière.
« Oh ■! s’il est une douce chose, par un soir de solitude, c'est de respirer, encore une fois, l’adieu de ce souvenir enchanjté ! »
Villiers était entré dans la vie sentimentale, à la façon d’un petit prince candide et gâté. Son premier déboire, odieusement cruel, lui vint du tombeau. Il embauma le cher fantôme au (ond
de son âme, et nous croyons bien que ce fut tout. Son adieu à l’amour, infiniment douloureux, dut être définitif. Nous doutons que par la suite il ait recommencé. Inspirer à quelque improbable reine, Sémiramis ou Cléopâtre de notre temps, une passion de scandale, être adoré, au mépris -.j de toute pudeur et à la honte des lois, ainsi qu’il arrive à d’heureux ténors, ce fut toujours une de i ses manies favorites et son espoir secret. Mais! cette inoffensive chimère, qui fut déçue, prouve I à quel point il s’entendait mal aux batailles de J l’amour. Quand il était en veine de vaillantises,^ i il indiquait discrètement que de nombreuses j dames avaient péché pour lui, jamais qu’il lui fût arrivé d’en payer une seule de retour. Lors-:j qu’il se trouvait dans une fête, parmi les nuques,, ambrées et les blanches épaules, devant l’insolent spectacle de la souveraineté féminine, sa revanche ! était d’appréhender un jeune homme, le premier ] venu, et de lui ricaner à l’oreille : « N’aimez j jamais ! » Ce conseil prenait dans sa voix des lointains d’oracle farceur. Il y avait du dévot là-dessous, et surtout du moine de lettres qui tremblait pour l’intégrité de son vœu. Son anti-féminisme, quasiment théologique, a dû, quelques rares fois et s’il n’avait pas trop d’épreuves à corriger, con- 1 descendre à d’aimables aventures. Mais, ainsi qu’il l’a déclaré un jour, il ne « palpitait que par courtoisie. » La femme fut pour lui l’Ennemie, la tentation que l’on conjure, le mauvais piège à éviter. Il ne lui livra rien de son secret.
Une nervosité suraiguë, une imagination déchaînée, une mémoire semblable à un écrin gom j fié de perles, un cœur neuf, des sens à peu près vierges, la coquetterie du bizarre et le goût du grandiose, un don miraculeux d’assembler les
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mots, de la perversité cérébrale mêlée à beaucoup de candeur, tou& les appétits, toutes les ambitions, tous les désirs et par-dessus tout la hantise de l’or et la folie de la gloire, — le voilà tel qu'il était à vingt ans. Le Moloch-Littérature mit, trente ans à dévorer ce noble holocauste, et, à tout prendre, il s’y usa les dents.
Un de ses dons, peu commun chez ceux qu’un idéal tyrannise, fut le pouvoir d’admirer. Ses dédains étaient sans rémission, outrageants, cruels. Mais quand la beauté passait sur sa route, il mettait sa fierté à s’incliner devant elle, et il s’agenouillait. Dès le collège, il eut de ces admirations , prosternées. Chateaubriand et Victor Hugo | s’étaient partagé sa ferveur première. A Paris, deux génies lui furent révélés, qui firent sa coni quête et le prirent tout entier.
Edgar Poë, d’abord. Baudelaire venait de le traduire. Villiers goûta, comme tout le monde, par curiosité, à cette liqueur nouvelle. C’était le J breuvage de sa soif secrète ; il s’enivra. Le dandy ! virginien, égaré dans une démocratie où tout l’in- I sultait, martyrisé par l’utilitaire, saturé d’amer- ! tûmes, réfugié dans son orgueil de Satan, lui parut l’ange noir envolé loin du réel, au-dessus ! du rêve, au delà du beau. Le Corbeau , Ligeïa , Mo- 1 relia , Bérénice , ces cauchemars savants devinrent { son habituel sommeil. Il fut secoué dans tout son ! être spirituel par ce « frisson nouveau » que Vic- I tor Hugo avait salué d’un geste poli et à distance, bien que sa rouge santé de colosse n’en dût rien h redouter. Chez Villiers, intoxiqué jusqu’aux ji moelles et ravi de l’être, ce fut un cas d’envoûtei| ment volontaire.
L'œuvre du poète américain, d’une perversité |j exauise et voulue, ressemble à cet arbre de la
légende dont l’ombre endormeuse faisait mourir. C’est un délice néfaste. « Pas la bonne espèce de livres », grondait Carlyle dans son langage sibyllin, quand il accordait son admiration en refusant so'n amour. Villiers se reput de ce poison subtil comme il eût fait d’un miel nourricier.
Coquetterie du bizarre, avons-nous dit. Besoin factice, et despotique à la longue, de chercher quand même dans l’irréel un abri contre l’ouragan des choses. Ce dandysme, aujourd’hui si loin de nous, exigeait de ses initiés qu’ils allassent rêver non pas seulement en dehors et au-dessus de la vie, mais au rebours de la vie même. Ils se détournaient de la nature, croyant que son sein maternel était tari ; comme s’il pouvait tarir ! Leur nourrice stérile ne leur donnait pas à boire une goutte de bon lait.
Par bonheur une autre admiration, « de la bonne espèce », arracha Villiers à l’atmosphère alourdie des serres chaudes et l’emporta sur les sommets. « O majesté des altitudes ! » s’écrie Siegfried lorsqu'il aspire pour la première fois l’air des monts. Tannhæuser venait de succomber sous la plus formidable coalition de préjugés et de sottises qu’ait connue cette histoire de l’Erreur, que nul n’écrira et que nous revivons tous les jours. Quelques pieux lévites, Villot, Gaspérini, Champfleury, Baudelaire, brûlaient devant l’autel renversé leurs derniers grains d'encens. Les morceaux de cet éventail de Mme de Metternich, brisé le soir de la première par de jolies mains indignées^ étaient distribués entre les adeptes comme des talismans. Richard Wagner, tandis que la verve des parodistes jappait sur ses traces, semblait à la phalange de ses apôtres la statue vivante d’un dieu outragé.
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Cette fois, le dernier Villiers de l’Isle-Adam eut un vrai geste de chevalier de Rhodes : il se croisa.
Certes, il admirait, respectueux et stupéfait, la miraculeuse puissance verbale et l’infinie charit'é de Victor Hugo. Contre les blasphèmes épeurés de Baudelaire il s’amusait à aiguiser sa foi ; il saluait en Gustave Flaubert le maître-ouvrier des formes parfaites ; Leconte de Lisle représentait pour lui le chef sans reproche qui tient l’oriflamme et éclaire la route. Mais de quel ciel descendait cet inconnu ! Tous les autres, y compris les plus illustres, étaient des confrères, de simples mortels, avec qui on luttait à égalité ; on prenait leur mesure en combattant auprès d’eux. La stature de celui-là était géante. Devant tant de grandeur, Villiers humilia sa superbe. Il se voua, et jusqu’au dernier soupir il tint son vœu.
Il se plongea dans cette musique de poète, dans cette poésie de musicien, comme en une source purificatrice. Ce fut la plus forte secousse de sa vie artistique, l'apparition de la beauté rêvée, une extase, mais saine et joyeuse, un sursaut de l’âme entière vers l’idéal accompli. Je ne sais rien de plus digne que cette abdication d’une intelligence hautaine, déposée ainsi qu’une offrande aux pieds du génie.
L’esprit de Villiers oscilla dès lors du dilettantisme .satanique d’Edgar Poë au mysticisme wagnérien. Alors que son démon s’attardait aux sabbats de l’Artificiel, son ange aspirait à siéger, devant le Graal découvert, à la table de communion. D'où le double caractère de son inspiration, tantôt macabre et tantôt si noble. D’où sa desséchante ironie et sa soif de poésie pure. D’où les contorsions de damné et les élans célestes qui font le charme inquiétant de son œuvre.
Œuvre troublante et troublée, œuvre mêlée aussi, où il y a de tout, du meilleur et du pire, de l’absurde et du vrai, de la douleur et de la farce, du mensonge et de la sincérité, de la verroterie et du diamant. OEuvre considérable après tout, et qui témoigne d’un rude labeur. Plus d’un de nos littérateurs consacrés a moins travaillé que ce vagabond.
Ce furent d’abord, selon l’usage, des poésies diverses, des juvenüia , odes lamartiniennes d’une langue un peu molle, qui se fondaient en musique jolie. Un poème décousu et grandiloquent, le Chant du Calvaire , que parcourait un souffle biblique. Un drame, Morgane , d’un romantisme enragé, d’une affabulation amusante et puérile, où l’on entend deux femmes damnées, une comtesse de Poliastro morphinée de Baudelaire, une lady Hamilton plus scélérate que nature, exhaler avec un élégant cynisme leurs âmes de crime et d’amour. Un second drame, aussi peu dramatique que possible, Elen , aux prétentions de dialogue philosophique, œuvre hybride, brillante et confuse, qui semble en son obscurité traversée d’éclairs, une rêverie allemande dans le clair de lune de Shakespeare. Premières lueurs, encore fumeuses, d’un flambeau qui vacillait à tous les vents. Dès ces ébauches, dont VilîTers eut le tort de prolonger en lui l’enfance, l’écrivain s’annonçait, l’écrivain de race, l’habile et savant ouvrier des mots, le joaillier du style.
Avec /.sis, Villiers pensa soulever le monde. L’épigraphe liminaire, empruntée à Don Guéranger, disait ceci : « Tout semble annoncer que le siècle actuel est appelé à voir les luttes les plus ardentes et les plus décisives qui se soient jamais livrées sur les plus grands intérêts dont l’homme
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ait droit de se préoccuper ici-bas. » Le lecteur était dûment et loyalement averti qu’il n’aliait point être question d’amourettes. Villiers venait de lire Hegel, au moins dans les commentaires de Véra. Il s’en allait répétant partout, avec la joie d'un écolier qu’on vient de. gratifier d’une arme dangereuse : « L’Etre et le Néant sont identiques dans le Devenir. » Les formules cabalistiques, pourvu qu’elles fussent concises et obscures, le prenaient à leur piper ie. Il voulut écrire un grand ouvrage, en un nombre infini de volumes, un compendium de poésie et de vérité, où la sagesse hégélienne, accrue de sa sagesse à lui, se dresserait devant le siècle pour l’éclairer et le conduire. Ce sont là des tentatives comme on en ose à vingt-deux ans, quand on a autant d’ingénuité que d’orgueil et l’heureuse fortune de tout ignorer. L'auteur candide et audacieux d Isis fait songer à un enfant touche-à-tout qui se serait introduit dans le laboratoire d’un chimiste et ferait la dînette avec des poisons. On sourit en relisant ce livre, quarante ans après son apparition. On admire que la raison du jeune imprudent soit sortie vivante du choc de tant d’idées explosives. Au fond, il se divertissait. Si entiché qu’il fût de métaphysique transcendante, il était artiste avant tout. Aussi, quand il voulut rendre tangible la vérité selon Hegel, lui imposa-t-il la forme voluptueuse de Tullia Fabriana, une princesse de l’Italie stendhalienne, mystérieuse comme une nuit de Florence. Villiers caressa toujours cette conception, au moins étrange et qu’on n’a connue qu’à lui. du génie incarné dans la beauté d’une femme. Ce misogyne, que la conversation des dames horripilait, n’imaginait la pensée suprême qu’abritée dans un corps parfait. Il voulait sans doute cor-
riger ainsi la nature, qui semble se plaire généralement, et nous ne saurions lui en avoir trop de gratitude, à ne point cacher les cerveaux profonds sous les tresses blondes. Voilà bien une idée de solitaire, qui ignore lia femme et la hait sourdement. Cette Tullia Fabriana est sublime et inépousable. « Elle était, dit Villiers en la présentant, du nombre de ces grands esprits, types supérieurs, constitués par la précoce expérience des événements, de la méditation et du monde. A force de reconstruire et de sonder les faits, elle s’était dégoûtée de l’action. » Fuir une telle dame est infiniment doux. Pourtant, « si dégoûtée qu’elle soit de l’action », elle se laisse présenter le comte de Strally d’Anthas, un chérubin d’une grâce accomplie. Elle lui parla longtemps, très longtemps, lui tient les discours d’une reine de Saba qui en sait plus que Salomon ; mais la leçon s’achève le mieux du monde, si nous en croyons les deux dernières lignes du livre : « Ce soir-là le comte de Strally d’Anthas s’anuita chez la marquise Tullia Fabriana. » A la bonne heure ! Mais que vient faire le bonhomme Hegel dans cette aventure ? Voilà, comme eût dit une de nos grand’mères, bien du non-être pour une coucherie. Cette histoire est absurde ! objectera-t-on. D’accord, mais il n’est pas donné à tous les débutants d’avoir des absurdités de cette allure. Dans ce fatras d’idées contradictoires, sous les oripeaux de ce carnaval idéologique, quelqu’un s’annonce et déjà s’affirme. Une lumière a jailli de ce chaos.
Nous n’allons pas dénombrer les œuvres de Villiers de risle-Adam une à une, ni les analyser. Ce serait importuner ceux qui les ont lues, déflorer l’impression de ceux qui ont à les lire. Nous ne voulons qu’indiquer les plus importantes.
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Cet acte de la Révolte , qui fut hué quasiment, c’est de l’Ibsen, avant l’ibsénisme, exprimé en cette prose française qu’il est permis de préférer au danois. Son grand poème dialogué Axel , l’œuvre qu’il remit sans relâche sur le métier, qu’il corrigeait toujours, qu’il voulait parfaite, débute magnifiquement par une prise de voile, sous les voûtes d’un cloître, dans les cantiques d'une nuit de Noël. Prologue superbe de ce, conte magique, où deux amants, Axel et Sara, types suprêmes de beauté juvénile, appareillés pour l’idéale union, possesseurs d’un monceau d’or qui peut leur livrer la royauté du monde, préfèrent mourir de leur premier baiser. Le vent du large souffle à travers ce livre, décevant, incomplet, touffu, irritant, mal fait, — admirable.
Le meilleur de Villiers est dans certains contes, Véra , l'Inconnue , l'Amour suprême , Sentimentalisme, Impatience de la foule. Devenu maître de sa langue, il parvint à donner une expression parfaite aux idées maîtresses qui le dominaient : l’horreur de la vie contemporaine, le mépris des hypocrisies sociales, la malédiction de la bêtise, l’exaltatio'n du sacrifice, la foi simple, le pur amour.
Dans cette orageuse mêlée de souffles contraires, après quelque ironie grimaçante ou d’obscurs délires, se produisent des accalmies délicieuses. Lisez ce début de Ylntersigne. Le poète, allant rendre visite à un curé villageois, s’arrête au seuil du presbytère et médite ainsi avant d’entrer :
« L'aspect champêtre de cette malison, les croisées et leurs jalousies vertes, les marches de grès, des lierres, les clématites et les roses-thé qui s’enchevêtraient sur les murs jusqu’au toit, d’où s’échappait d'un tuyau à girouette
un petit nuage de fumée, m’inspirèrent; des idées de recueillement, de santé et de paix profonde. Les arbres d'un verger voisin montraient, à travers un treillis d’enclos, leurs feuilles rouillées par l'énervante saison. Les deux fenêtres de l’uniique étage brillaient des feux de l’occident ; une niche, où se trouvait l’image d’un bienheureux, était creusée entre elles. Je mis pied à terre silencieusement ; j’attachai le cheval au volet et je levai le marteau de la porte en jetant un coup d'œil de voyageur à l’horizon derrière moi. Mais l’horizon brillait tellement sur les forêts de chênes lointains et de pins sauvages où ,les derniers oiseaux s’envolaient dans les bois, les eaux d’un étang couvert de 'roseaux, dans réloignement, réfléchissaient si solennellement le ciel, la, nature était si 'belle, au milieu de ces airs calmes, dans cette campagne déserte, à ce moment où tombe le silence, que sans quitter le marteau suspendu, je restai muet.
O toi, pensai-je, qui n’as point l’asile de tes rêves et pour qui la terre de Chanaan, avec ses palmiers et ses eaux vives, n’apparaît pas au milieu des aurores ; après avoir tant marché sous de dures étoiles, voyageur si joyeux au départ et maintenant assombri, cœur fait pour d’autres exils que ceux dont tu partages l'amertume avec des frères mauvais, — regarde ! Ici l’on peut s'asseoir sur la pierre de la mélancolie. Ici les rêves morts ressuscitent, devançant les moments de la tombe. Si tu veux avoir le véritable désir de mourir, approche ! Ici la vue du ciel exalte jusqu’à l’oubli. »
Nous choisissons cette page entre mille, moins pour la grâce attristée de son style que pour le sanglot qu’elle exhale et le remords qu’elle avoue. Nous souhaitons qu’elle donne envie de connaître Villiers à ceux qui pourraient croire encore qu’il fut une manière de bouffon nocturne dont les cafés se divertissaient.
Deux colères lui venaient : l’une de ce que l’homme, vermisseau impie, prétendait domestiquer la création ; l’autre de voir de sottes ou méchantes âmes habiter d’adorables corps. Il jura de laisser un pamphlet vengeur contre ses deux ennemies préférées, la Femme et la Science.
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L 'Eve future le résume tout entier. Contrairement à son procédé ancien, il écrivit ce livre d’un jet, ayant fait retraite pendant un hiver. Il le conçut dans la joie, comme quelqu’un qui règle ses comptes et rembourse en une fois tous ses griefs.
Les découvertes de la physique l’avaient toujours plongé dans une sorte d’indignation épouvantée. En présence des inventeurs modernes, il redevenait un gars breton devant des sorciers. Quand son vieux camarade Charles Gros faillit découvrir le phonographe, il lui sembla 'que la plaisanterie passait la mesure. Le téléphone l’acheva ; c’en était trop. « Eritis sicut dii ! » grognait-il. La promesse menteuse du Serpent continuait, depuis l’Eden, à duper l’Homme. Les enfants d’Adam mâcheraient donc toujours le fruit acerbe de l’arbre de science ! Une rancune de curé de campagne l’envahit, vite changée en ivresse prophétique et en littérature achevée.
L 'Eve future est l’histoire d’un jeune lord anglais, d’une pâleur byronienne et d’une mélancolie à la Shelley, qui, pour son malheur, aime une femme d’une beauté surhumaine et d’une épaisse sottise. Miss Alicia Clary désespère et ravit son amant. Dans la forme de la Vénus Vie trix elle recèle une petite âme stupide et mauvaise. Lord Ewald s’en va conter sa peine à Edison, le sorcier moderne : « Qui m’ôtera cette âme de ce corps ? » s’écrie-t-il. L’inventeur, appelant à son aide toutes les ruses infernales de la néo-magie américaine, fabrique une Andreïde, de tous points semblable à Alicia, sauf en ceci qu’elle exprime, avec d’exquises paroles, des pensées fortes et des sentiments purs. Entre la femme et la poupée, le jeune Anglais vit un délicieux et affolant cauchemar. Il quitte New-York, ayant
loué une cabine du paquebot pour la vivante et caché dans une caisse scellée triplement l’idéale Hadaly. Un naufrage survient. Lord Ewald, tandis que se noie celle de chair, veut à tout prix sauver l’Andreïde. Il a la douleur de voir le coffret qui renferme Hadaly sombrer dans les flots. Edison reçoit de lui ce télégramme : « Ami, c’est de Hadaly seule que je suis inconsolable, — et je ne prends le deuil que de cette ombre. »
Cette pauvre analyse est une trahison envers ce livre, le plus insolite, le plus blasphématoire, le plus amusant et, par moments, le plus suave des livres. Grisé par son sujet, épris, comme le sculpteur de la fable antique, du jouet qu’il avait modelé, Villiers s’éleva très haut, cette fois, dans la poésie fantastique. Son Andreïde, exaspérée de sa demi-existence, entrevoyant en sa conscience ébauchée les joies interdites de la vie, Hadaly aspirant à l’Etre, dépasse de cent coudées les autres créatures de sa fantaisie.
« Hadaly se leva, puis, après un profond soupir, marcha vers un arbre et, levant la main contre l’écorce, s’v appuya, regardant le parc illuminé par la lune.
« Le pâle visage de l'incantatrice resplendissait :
— Nuit, disait-elle avec une simplicité d’accent presque familière, c’est moi, la fille auguste des vivants, la fleur de Science et de Génie résultée d’une souffrance de six mille années. Reconnaissez dans mes yeux voilés voire insensible lumière,, étoiles qui périrez demain ; — et vous, âmes des vierges mortes avant le baiser nuptial, vous gui floétez, interdites, autour de ma présence, rassurezvous ! Je suis l’être obscur dont la disparition ne vaut pas un souvenir de deuil. Mon sein infortuné n’est pas même digne d’être appelé stérile. Au Néant sera laissé le charme de mes baisers soli(iaires ; au vent, ines parole*; idéales ; mes amères caresses, l’ombre et la foudre les recevront, es Véclaîr seul osera cueillir la fausse fleur