HENRY GROS
VEau, VIncantation, Ce dernier bas-relief est particulièrement cher à ceux qui ont aimé le bon Gros. Une jeune femme, qui joue de la double flûte, est agenouillée devant une urne : c'est bien sa Muse. Un serpent sort de Turne votive; c'est bien le symbole de sa vie candide et douloureuse.
Mais souffrit-il ? Sans doute, parce qu'il considérait la Gloire, toujours en fuite devant lui» comme une proie qui lui était due. A cela près, l'espoir et la joie habitaient en lui. Parmi les plus attendris de mes souvenirs, je note les visites qu'il venait me faire, pour me tenir au courant de ses recherches. Il daignait m'honorer de sa confiance. J'ai failli, un jour, le contrister en le forçant à s'apercevoir que j^avais lu Pline l'Ancien distraitement. Il ne cessait, lui, de le relire, oubliant que Littré recommande aux esprits prudents de se méfier du vieux conteur, hâbleur et crédule. Les hommes semblables à Henry Gros n'ont que faire de la prudence. Il s'était laissé dire par Pline que Pompée avait rapporté du trésor de Mithridate six vases murrhins que Jupiter agréa dans son Gapitole. Ges vases venus d'Orient luisaient d'un doux éclat et prenaient des reflets d'arc-eai-ciol. Un mystère s'exhalait de leur forme et leur matière dégageait une suave odeur. Les coupes de murrhin flrent les délices des Romains voluptueux. Celle de Néron valait trois cents talents. Un consulaire devint amoureux de la coupe où il buvait jusqu'à l'user de ses morsures.
Pline a tenu à donner la formule des vases murrhins. « On les croit, dit-il, formés d'une hu-
meur qui s'épaissit sous la terre par la chadeur. » Cette indication suffisait à Gros. Il me promettait de rendre les murrhins au monde moderne pour Touverture de TExposition de 1900. Il regardait si nous étions bien seuls, puis il tirait de sa poche un petit fragment de verre qu'il caressait longuement des yeux et des doigts. « Regardez, disaitil ! Voyez-vous le reflet d'arc-en-ciel ? » Je ne le voyais point, parce que le miracle ne se révèle qu'aux âmes dignes de le contempler. Mais je songeais à la douce parole du maître Renan, si indulgent aux illusions humaines : « L'homme fait la beauté de ce qu'il aime et la sainteté de ce qu'il croit. »
Gros comprenait mal les lenteurs administratives et les difficultés budgétaires.C'est ainsi qu'il lui arrivait souvent de demander, au mépris de la comptabilité-matières, des suppléments de bois pour ses fours. Telle est la misère du siècle qu'il n'y avait pas toujours du bois disponible. Il en gémissait et s'en montrait surpris. Il voyait Ik une marque de décadence pour la grandesse des verriers. Ars lam nohilis, disait le Sénat de Venise. Il était incapable de concevoir des projets inconstitutionnels, mais il regrettait les privilèges concédés aux verriers de Normandie, « de couper fougères à la faucille et abattre du vif bois tant seulement que la haye, la chastellenye, la verderie en pouvoit porter, sans faire desgat aux forests de Sa Majesté )>. Ces heureux artisans étaient exempts « de toutes tailles, aydes, subsisdes d'ost, de giste et de rhevaulchiées ». Je ne pouvais dispenser Gros que de la chevauchée.
Gomme il était bon, d'une bonté de petit enfant qui serait un mn^p. il m'*^n témoi/rnait de la f?ratitude.
lIliNUY GROS 307
Il est mort sans avoir retrouvé les vases murrhins. Ma-s ce fut, je vous assure, une exquise créature de Dieu, un merveilleux artiste, d'une incomplète et pure grandeur, et le dernier gentilhomme verrier qu'on ait vu au pays de France.
Une des plus belles odes du noble poète que vient de perdre l'Italie fut écrite par Giosuè Carducci, après un pèlerinage au cimetière protestant de l'Aventin : Près de Vurne de Percy Bysshe Shelley. « mes strophes, volez dans les cieux vers la belle île qui resplendit sur les mers. Ile des poètes, autour de toi volent d'étranges oiseaux I » Le chantre latin saluait ainsi la souveraineté lyrique de TAngleterre. Avec tous les esprits supérieurs de sa génération, Carducci adorait en Shelley « le poète des poètes ». C'était de sa part un acte aussi sincère que fervent d'humilité. Chez l'Italien passionné, c'était aussi la fierté de revendiquer pour sa patrie, nourrice d'idéal, une des plus grandes âmes qui aient cherché le divin ici-bas. « L'étrange oiseau » du Nord ne vola jamais plus haut que dans le ciel latin. Anglo- Saxon, certes Shelley le fut somptueusement, audelà même de Shakespeare, mais l'Italie eut la quintessence de sa pensée. Elle ne l'oublie point. Sa tendresse de mère adoptive veut rendre un hommage grandiose à celui qui vint se réchauffer à son soleil et s'exalter dans sa lumière. Un monument s'élèvera bientôt sur cette grève de la Spezzia où les vagues de la mer ligurienne rejetèrent le naufragé de l'infini. Le sculpteur Pontàna va dresser, entre Lerici et San Terenzo,
riinage de Prométhée, gravant ces mois sur la pierre : A Shelley le monde délivré I
Audacieuse devise, et bien shelleyenne, où se résument les témérités de Torgueil humain. Le monde est-il d^onc délivré ? L'heure a-t-elle sonné pour Prométhée, du repos après la tâche accomplie ? Shelley lui-môme ne le voudrait pas. Ce que son Démogorgon prédisait, c'était Toeuvre éternellement reprise et jamais achevée. «Souffrir des maux que la crainte croit infinis ; pardonner des injustices plus noires que la mort.; aimer et supporter ; espérer jusqu'à ce que l'espérance crée de son propre naufrage la chose contemplée, ô Titan, voilà ta gloire ! » Mais il est profondément shelleyen d'affirmer, toujours et quand même, l'inévitable avènement du Bonheur. Ce sera la gloire du plus hautain, du plus subtil et du plus immatériel des lyriques d'avoir cru à la fondation de la justice. L'homme qui peut-être, parmi tous ceux qui ont vécu, ressembla le moins au reste des hommes eut une foi invincible en l'Humanité.
De Shelley artiste, du magicien des mots et des rythmes, nous autres Français, hélas I nous ne saurons jamais rien que par ouï-dire. De ce génie de lumière nous n'entrevoyons que l'ombre d'une ombre. Entre nous et cette beauté suprême se dresse une infranchissable muraille. Il me souvient d'avoir écouté Texquis enthousiaste Stéphane Mallarmé, couché dans sa yole, réciter en anglais le poème de Shelley qu'il avait en dilection particulière : la Sensitive. Les appels bruyants des mariniers de la Seine interrompaient cette
musique inconnue. Elle allait se perdre dans les mille bruits, indifférents ou hostiles, d'un espace qui lui était étranger. Jamais je n'ai senti à quel point la volupté verbale d'une race est, pour ceux d'une race différente, un paradis défendu. « Je n'entends point l'anglois », disait La Fontaine, qui avait en lui-même de quoi se consoler. Un admirateur de la pensée de Shelley, condamné à ne jamais percevoir l'harmonie shelleyenne, demeure inconsolable et humilié. « C'est plus sublime que tout ! » murmurait Mallarmé, abusant, avec sa grâce péremptoire, de ce qu'il savait la langue de son maître. Il fallait bien le croire sur parole, mais il était douloureusement irritant de penser qu'une joie spirituelle se trouvait derrière ces mots étranges, à portée de l'esprit et pourtant lointaine inflniment. Nous portons le poids du châtiment de Babel. La réconciliation des idiomes dans une langue unique, voilà encore une de ces délivrances que nous attendons de Prométhée.
Il rcût fallu à Shelley, plus qu'à tout autre, ce Verbe, dégagé 3cs prisons du langage, qui aurait permis à sa pensée de s'adlresser directement à toutes les âmes. Il a dû y songer plus d'une fois, au cours du perpétuel exil qui fut sa vie. Ce qui fait la magnificence et la mélancolie de son destin, c'est ce don gl^^^^ieux et cruel de paraître un étranger, une incompréhensible créature de passage, sur tous les coins de la terre où il s'arrêta.
Etranger toujours ! Partout absent et distant des autres, au point de leur inspirer de la haine,
lui, le messager de l'universel amour. Etranger dans sa patrie, dès le stupide collège d'Eton, où les brimades torturent son enfance. Etranger parmi les athlètes d'Oxford qui outragent en leur maladif camarade « Shelley le fou ». Etranger dans sa famille de baronnets bien portants et positifs, maudit par son père et déshérité.Etranger, ce voyant de l'avenir, contempteur des mœurs, briseur d'idoles sociales, apôtre de la communion des peuples, tombé on ne sait dfoù dans la nation du monde la plus jalouse d'occuper une place à part, au centre de l'humanité. L'Angleterre rejeta avec opprobre ce blasphémateur de la Bible et du Cant, Elle condamna le révolté satanique à une fuite éperdue.
Elle lui a pardonné, ne voyant plus pour elle aucun péril à se repentir. Redevenue maternelle, elle accueille le banni au panthéon de ses gloires. Une vitrine de la bibliothèque bodléienne s'est changée en reliquaire pour conserver deux épaves du naufrage de VAriel : les volumes dïe Keats et de Sophocle ouverts à la page interrompue. Dans le collège d'Oxford où Shell.ey connut l'horreur d'être haï, sa frêle statiie, toute blanche, dort d'un tranquille et gracieux sommeil. La piété anglaise adopte tendrement l'ancien réprouvé.
Mais voici que l'Italie réclame ses droits de consolatrice. Elle affirme une fois de plus sa noblesse de nourrice des esprits suprêmes.' Elle aime à rappeler que Gœthe conçut les plus hautes idées (le son Faust dans l'air romain. Shelley, ce Pausl de tendresse, lui doit ses rares heures de paix et de liberté. Il lui doit le mirage de l'amour.
Des trois femmes qui passèrent dans la vie de Shelley, deux étaient Anglaises. Ceâ deux-là l'ont déçu. A vingt ans, il rencontre Harriet Wetsbrook.
icutée, comme lui, par les siens. Elle end du gracile éphèbe aux boucles brunes ; )arce qu'il a pitié d'elle, il croit Taimer. L'étui ingénu et la folle fille de seize ans se jettent 3ras Tun de Tautre. Leur idylle étourdie, vite lée de prose, se termina hideusement. Har- Hait faible, attristée, dolente, peut-être sotte. stence à deux leur fut un vulgaire et mausenfer. Mary Godwin lui apparaît alors. Elle . telle, insurgée, savante ; elle lui donne des 3Z-V0US sur une tombe. Il en abandonna la re Harriet. La délaissée, de honte en honte, lUa un jour se noyer dans la Serpentine. Son ' re passa plus d'une fois dans les cauchemars es de rinconscient bourreau. L'avait-il au s sacrifiée à un rêve meilleur ? Mary lui fut îompagne patiente et un zélé secrétaire. Elle femme néanmoins, -et très dame anglaise, rit les visites et le plaisir. « Elle ne peut, 3 l'époux, supporter la solitude, ni moi la té. » Ils vécurent froidement côte à côte. Une fois il faillit le saisir, son impossible poème Dur féminin. 11 l'espéra du moins, ou feide l'espérer, le jour où, dans l'ombre d'un couvent de Prse, il vit luire le clair regard iturel de la petite contessina captive, Emiiviani. Adorablement belle, et malheureuse, e et souffrante, elle lui sembla Béatrix au du ciel, (c Epouse, sœur, ange, pilote démon 1, dont la course a été sans étoile ! » Ce fut ur dantesque, un chapitre de la Vita Nuova, beau pour être' lu. Hallucination trompeuse pidc eomme le passage d'une fée. Shelley t point ranidnf d'Emilia. Peut-être craignît- . y touchant, de profaner son rêve. Elle nt de lui que Je , plus éthéré de ses poèmes.
31i LA GALERIE DKS ISLSTES
Veuve sans noces, adorée de trop loin, elle finit bourgeoisement, lamentablement, devint une Mme Biondi quelconque. Semblable à la triste Pia, du Purgatoire, elle s'en vint mourir de consomption dans la Maremme. Noli me tang^r^- Les amours de Shelley n'avaient rien d'humain.. Creatura amjelica I ainsi }e nommait Bmilia, désespérément.
Ce n'en lut pas moins à la périssable beayté d'une femme d'Italie qu'il dut l'illusion d'un instant d amour. La Méditerranée, en lui 'accordant une mort rapide, lui épargna les tourments du doute et la tristesse de vieillir. Avant de l'engloutir, elle le berça longtemps comme un enfant. Il s'amusait d'elle, il la défiait. Le bateau, le Don Juan, fut le dernier jouet de sa fantaisie divinejnent puérile. Il allait se perdre en mer, pour la volupté (le braver la tempête. A l'aurore d'une nuit fl'élé, lourde d'orage, on retrouva sur lesable la misérable enveloppe charnelle de « l'âme angélique ». On sait quelles funérailles, superbemenl païennes, lui firent ses amis. Ils brûlèrent sor corps défiguré sur le rivage. Leigh Huni répan (lait sur le bûcher le vin et le sel, tandis que lord Byrou disail <les vers. Trelawny se brûla la main pour dérober au feu le « cœur des cœurs ». Ce sacrifice panthéiste fut accompagné par les plaintes de cette mer meurtrière, dans laquelle une pensée, aussi multiple et aussi profonde (|u'olle, venait de s'abîmer.
L'urne fut déposée sous un tertre de ce cimetière de la porte San Paolo, que Shelley avait élu i)our dernier asile. C/est un des lieux les plus
LE MO a'MENT DE SHELLEY 815
délicieusement tristes du monde. Les hauts cyprès y voisinent avec la vieille muraille aurélienne. Quand ils frissonnent, dans un de ces soirs du printemps romain, chargés de lièvres, ils font un beau bruit d'orgue lugubre. Lorsqu'un dernier rayon vient dorer la dalle de marbre, on songe aux vers de ('.arducci : « cœur des cœurs, sur cette urne qui renferme tes restes glacés, verdit, embaume et resplendit tout le printemps en fleurs. Où donc es-tu, poète du monde délivré ? » L'àme éi)arse de Shelley, cette ame fluide et impondérable, qui ne fut que prêtée k la terre, flotte à travers les songes de beauté, de justice et d'amour de tous les enfants de Prométhée.
Mais la vraie place de son cœur est en terre romaine. Ne la-t-il pas voulu ainsi ? 11 savait bien que Rome est la ville « de ceux qui ne peuvent pas mourir ».
TABLE ALPHABÉTIQUE
des principaux noms de personnes contenus dans ce volume
Abd-el-Kader, 17, About (Edni.), 159, 275.
Allan Kardec, 127.
Anicet-Bourgeois, 120.
Anne d'Autriche, 149, 150.
Anquetie, 2i0.
Argental (d'), 218.
AuNAi (Gautier d'), 106, 107.
Baïf, 204.
Banville (Th. de), 42, 140,
Barbey d'Aurevilly, 2 Bardoux (Agénor), 12, Baron (Michel), 148.
Barrot a)clilon), 91.
Bassano (Duc de), 118.
Baudelaire (Ch.), 42,
58, 123, 12 i, 125, 135, VMl
Bauldhy, 150, 151.
Beautiarnms (Joséphine de),
Beaumarchais, 25, 128.
Beauvatjj.t, 48.
Bell (Graliain), 302.
Belleau (Rémy), 204.
Béranger, 24, 265.
Berger (Georges), 103.
Bermudez de Castro (Salvator), 98.
Berruyer, 257.
Bertrand (Elie), 218.
Bertrand, des Funambules, 212, 213.
Bertrand (Louis), 198.
Beyle (Henri), 231.
Biondi (M™®), Voir Vimani,
Blanqui, 98.
Blacas (Duc de), 298.
Blanche de Bourgogne, 105-
Blémont (Emile), 170.
Boèce, 97.
Boileau, 131, 159, 204.
Boissonade, 209.
Bonaparte, Voir Napoléon 1".
Bonaparte (Louis), Voir Napoléon 111.
BoREL (Pétrus), 198.
BoucHOR (Maurice), 170.
BoUFFLERS (Ct«"« DE), 191.
BoULLE (An (lié), 6i-.
bourrienne, 260.
Broglie (D*»" de), 282.
TARLK ALPHABÉTIQUE