‹ LA GALERIE DES BUSTESChapitre 7 sur 19 · EN MEMOIRE D'HENNER · texte numérisé non relu

EN MEMOIRE D'HENNER

On a trop peu parlé du don magnifique fait à rAcadéniie des beaux-arts par le neveu et héritier d'un grand peintre. Neuf mille livres de rentes sur TEtat français, une vraie fortune I L'homme excellent, et profondément simple, qui vient de confier ce dépôt à l'Institut pour qu'il soit remis à la jeunesse, aurait voulu que son nom ne fût môme pas prononcé. En parlant de lui, à cette place, nous risquons presque de lui déplaire. Que sa générosité passût inaperçue, rien ne répondait plus complètement à son intime désir. Toute idée de tapage et de réclame lui était odieuse, il eût gardé l'anonymat, si l'anonymat avait été possible. Mais ne se considérant que comme un intermédiaire entre un maître illustre et les maîtres de demain, du moment qu'il devait nommer son oncle, il se nommait humblement, après lui. En instituant la fondation Jean-Jacques Henner, M. Jules Ilenner s'est trouvé dans l'obligation de se trahir. Il exige que nous ne voyions en lui qu'un fidéicommissaire ; à l'entendre, il n'a rien donné, il a transmis purement et simplement. Le vrai donateur n'est pas lui, mais l'artiste aimé dont il exécute la volonté et sert la mémoire. Encore une fois, nous désobligerions le bieiifniieiir on insistant sur le bienfait. Nous n'insisterons donc pas. Mais M. Jules Ilenner ne peut pourtant point nous empêcher de penser

qu'il est un brave homme, et puisque nous le pensons, de le dire. Nous n'y reviendrons plus, c'est chose promise.

Ceux à qui nul n'interdira d'unir les noms de l'oncle et du neveu dans un même sentiment de gratitude, ce sont ces jeunes gens pour qui commence, en ce moment même, la fougueuse et dure période des concours de Rome. Les sculpteurs, les architectes, les graveurs, les musiciens savent qu'en souvenir d'Henner leurs camarades peintres jouiront désormais pendant trois ans, au retour de la Villa Médicis, d'une pension annuelle de trois mille francs. Ils n'en éprouvent que de la joie, sans Tidée même d'une jalousie quelconque» Cette vibrante et tapageuse jeunesse artistique a l'âme généreuse. Elle possède aussi un sens très fm des choses. C'est aujourd'hui le tour des peintres, mais il y aura une contagion du bien. Le mécénat, cela se gagne. Il existait déjà, pour lés compositeurs de musique, une fondation semblable, et non moins belle, celle de Mme Pinette. La sculpture, Tarchitecture et la gravure ne sauraient manquer d'avoir leur heure. Le Prix de Rome a tant d'amis !

Car il a beaucoup d'amis, le Prix de Rome.

On serait tenté de l'oublier, sous prétexte que ses ennemis — il en compte aussi — mènent le bruit d'une mAiltifude. Les ennemis font du tapage, les amis dé la besogne ; c'est dans l'ordre coutumier de la vie. La principale force des adversaires de cette vieille institution glorieuse vient de ce que, en grande majorité, ils ignorent totalement ce dont ils médisent. A condition qu'un

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de ces adversaires, pris au hasard, fût de bonne loi, nous nous chargerions volontiers de le métamorphoser en un partisan chaleureux ; il suffirait qu'il consentît à venir étudier de près, avec Tun de nous, tout ce qu'il y a de fécond, d'ardent, dliéroïque dans cette belle lutte entre de jeunes âmes. La foule des iiKUiïérents ne retient qu'un nom, celui du vainqueur ; son plaisir, où il y a comme une malicieuse revanche, est de le discuter passionnément. Mais ce vainqueur, quelqu'il soit, a entraîné derrière lui toute une phalange de rivaux qui sont sortis, meilleurs et plus vaillants, de Teffort comnum.

Là es( le secret, quoi qu'on en dise, de l'exemplaire tenue de TEc^ole française. Qu'il y ait eu hier, qu'il surgisse encore sûrement demain de beaux tempéraments artistiques en dehors de TarnuM» du Concours, oii est l'homme qui songerait à Je ]iier ? Spiritus fiai ubi vult. La distribution (lu génie est aux seules mains de l'Eternel. Mais que fait donc l'humanité, depuis qu'elle existe, sinon de collaborer avec le divin ? Il n'est ni vain ni impie d'aider à l'œuvre mystérieuse. On a dressé cent fois le livre d'or des artistes qui sont iii'rivés à l'inunortalité sans passer par la route du Pincio : certes, elle est longue et elle est glorieuse. En' bonne justice, voulez-vous relire la liste de? talents que l'esprit de la France a prêtés à la beauté romaine et que celle-ci lui a rendus plus conscients d'eux-mêmes et plus forts ? Glorieuse aussi, cette liste-là, et combien longue ! Cherchons aussi dans la nomenclature des vaincus. Cette seconde enquête vous fera comprendre pourquoi il y a, partout, en tous pays, des peintres, des sculpteurs, des architectes, des musiciens, des graveurs, et pourquoi,

au-dessus des individualités de toutes proMenances, plane cette majesté : l'art français.

Toute cette jeunesse, enthousiaste, ambitieuse, frémissante, qui vient chaque année se retremper dans ce combat magnifique et cruel, comment pourrait-on vivre de sa vie sans un sentiment de tendresse et de respect ? L'amour sans plus du verd laurier m'agrée, cette devise du vieux poète est vécue tous les ans par une foule. Trouve-t-on qu'il y ait danger pour les âmes de nos fils à leur conserver des luttes idéales ? Pense-t-on que ce soit corrompre la jeunesse et l'amollir que lui apprendre la marche à l'étoile ?

A les voir si vaillants, si preux, si fler-S, tous, ceux qui parviennent au bout de l'étape et ceux qui tombent, il suffit, pour se prendre à les aimer, d'avoir le cœur placé au bon endroit. D'humbles amitiés leur sont venues qui ne compteront point parmi les moins nobles. Le vieux modèle Charles Dubosc avait passé soixante ans dans les ateliers. Ayant vu Géricault, Horace Vernet, Schnetz, Ary Scheffer, Delaroche, Ingres, Delacroix, il avait posé l'antique et le romantique avec une égaie ferveur. Quand il mourut, en janvier 1877, il laissa un testament ainsi conçu :

(( Ayant commencé à poser en 1804, à Tâge de sept ans, et ayant continué à servir de modèle jusqu'en 1862, j'ai donc passé ma vie avec les artistes les plus distingués sous tous les rapports. Je veux qu'après mon décès la petite fortune que j'ai gagnée avec eux soit consacrée à une fondation utile aux artistes. En conséquence, j'institue pour légataire universel en toute propriété Tins-

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