‹ LA GALERIE DES BUSTESChapitre 6 sur 19 · ARCHIVES D'AMOUR · texte numérisé non relu

ARCHIVES D'AMOUR

Rien de plus lourd à porter qu'un veuvage illustre. Soyons indulgents aux pauvres femmes qui ont à soutenir le fardeau de certains deuils. L'on n'a pour elles que sévérités. Si elles se drapent dans leur douleur, le monde les accuse de manquer de réserve ; se taisent-elles, leur silence est pris pour de l'ingratitude ou de la niaiserie. Nous en voulons particulièrement à celles qui choisissent la librairie pour consolatrice ; elles sont guettées au tournant de chacune des pages qu'elles publient. Passe encore pour les épouses que le nom glorieux suffit à protéger ; malgré tout, le mariage conserve un certain prestige. Mais les autres, les morganatiques, les irrégulières, que de perfections nous leur demandons ! Le public, qui espère d'elles des aveux, ne les leur pardonne point dès qu'elles les ont faits. Et pourtant, si elles n'étaient point bavardes, et un peu vaines, nous qui venions tout savoir, nous ne saurions rien ! C'est à ces veuves-là surtout qu'il convient d'accorder miséricorde. Toute une moitié, la plus amusante peut-être, de l'histoire serait perdue, si elles ne succombaient point au péciié d'orgueil.

Avouons que nous attendons tous impatiemment la levée des scellés qui protègent contre

notre curiosité la correspondance politico-amoureuse d'un tribun célèbre. La personne à qui furent adressées ces lettres (qu'on dit innombrables) ne saurait être accusée de s'être montrée im^ portune. On serait tenté plutôt de lui reprocher un excès de mystère. Alors qu'elle tenait une si grande place dans une des plus grandes vies du siècle, nul ne savait rien d'elle. Une forme entrevue derrière le grillage d'une loge de théâtre, un nom chuchoté, voilà tout ce que devinèrent de cette femme les familiers d'un homme qui commandait à une armée d'amis. Quand elle mourut, il y a quelques semaines, on n'apprit sur son compte que bien peu de chose. Aujourd'hui voici qu'on nous révèle que son esprit n'appartenait plus depuis longtemps aux idées de son compagnon d'existence. Cette veuve, avait, paraît-il, divorcé avec la pensée dont elle gardait le dépôt. C'était son droit. Ce droit, elle l'eût excédé en anéantissant le chapitre d'histoire où elle figura. S'il est vrai qu'elle ait reçu trois mille lettres, ce monceau de documents nous appartient, et nous le réclamons. A dire vrai, nous ne tenions pas outre mesure aux lettres où il n'est question que d'amour ; celles-là, nous les avons lues déjà, dans toutes les langues. Chose singulière ! nous n'avons que ce butin-là, jusqu'à présent. Seul, le coffret, qui pouvait demeurer caché, s'est entr'auvert. Mais du coffret nous n'avons que faire ; ce qui nous intéresse, c'est le dossier. Que contientil, ce dossier ? Nous le verrons bien.

Mais le verrons-nous? Trois mille lettres, en moins de dix ans, plusieurs pages par jour, une heure de recueillement et de solitude dérobée quotidiennement à la vie publique par un puissant acteur du Forum qui semblait n'avoir vécu

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que publiquement ! Tout un coin de pénombre dans cette carrière de plein air et de grand jour ! Le roi des parleurs devenu, par besoin de s'épancher dans un cœur de femme, un plumitif inlassable ! Tant de papier patiemment rempli par un orateur, n'est-ce pas un miracle de Tamour ? Il nous faut ces feuilles, il nous les faut toutes, ne serait-ce que pour nous édifier une fois de plus sut la vanité des psychologies.

Mais de quoi vous étonnez-vous donc ? dira-ton. Celui qui fut ici-bas le verbe lui-môme, le modèle, l'aïeul, Mirabeau, n'a-t-il pas écrit plus encore que parlé ?

Sans doute. Mais Mirabeau, lui, ne devint un professionnel de l'éloquence que par accident miraculeux. Le génie de la parole qui dormait en lui aurait pu, après tout, ne s'éveiller jamais. Son procès au parlement d'Aix le fit avocat ; les Eiaty généraux le révélèrent tribun. Mais, avant, il se croyait apte à noircir d'idées beaucoup de pages blanches. Il était né « plumier », comme disait son terriDie père. Capitaine de dragons, lorsqu'il fait la guerre, entre un duel et une galanterie, il compose une Histoire de la Corse^ pour le pla'isir, parce qu'il ne conçoit pas la vie sans .écrire. Sur les bancs de l'école, il rimait des tragédies. Il est passionnément barbouilleur de pages, écrivassier, épistolier, comme un frère enragé de Saint-Preux. Il a besoin d'écrire, partout et toujours, à tous et à toutes, à son père pour le honnir, aux magistrats pour les attendrir, à ses créanciers pour les mystifier, à sa jeune femme frivole et bornée pour la ramener ou la

maudire, à l'humanité pour lui enseigner Tévan- ^ gile nouveau* ■};

En toute occurrence, il saute sur sa plume | comme sur son arme et sur son outil. Sa femme i le trompe- t-elle avec un gamin d'officier ? il lui ^ pardonne, à la mode Louis XV, mais il noie le "i séducteur dans un flot d'encre. Sa lettre au jeune '] Gassaud naît d'un accès de délire plumassier. « Barbare ! qui sacrifie à un désir brutal et effréné ■ toutes les vertus de la plus innocente de toutes les femmes ! » Peu lui importe ce qu'il écrit, pourvu qu'il écrive et qu'une ligne chasse l'autre. Le scribe déchaîné traverse une crise de manie furieuse. « Eh ! qui t'avait donné le droit de me priver de la douceur d'être encore père ? » Le jeune Gassaud, qui exerçait la profession rêveuse de mousquetaire, sentit-il toute la juste sévérité de ce reproche ? Bientôt les munitions de Mirabeau sont épuisées : plus rien dans l'éeritoire ; désarmé, il écrase l'adversaire de sa clémence. « Votre père et votre famille vous sauveïit la vie. Mais ne paraissez pas devant mes yeux, car puisse la foudre m'anéantir si je ne vous extermine pas ! )) Voilà dans quel style, en 1778, un époux outragé se vengeait d'un amant heureux... On a dû rire dans le corps des mousquetaires. Et cet époux s'appelait Mirabeau I Que voulez-vous ? Il était capable de tout, même de devenir bête, plutôt que de renoncer à filer des mots..

Ce fut un martyr et un bourreau de la copie.

11 a écrit autant que Voltaire. Des mémoires, des dialogues, des contes, des brochures, des volumes, des lettres et des lettres encore, de vastes pamphlets et de petits vers, des gravelures et des magnificences, du polisson et de l'austère, de la sagesse et de l'ordure ! — Nous avons

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souhaité quelquefois qu'un éditeur, qui serait un héros, entreprît, aux frais de l'Etat patron de l'héroïsme, une édition nationale des Œuvres complètes de Mirabeau. Nous lui promettons une vente médiocre. Mais il serait décoré, .cet oclileur. Et au moins aurions-nous, quelque part, conservé dans sa plénitude, « le plus grand génie politique que les temps modernes aient enfanté ». La préface de cette publication, qui n'aura point lieu, a été écrite d'avance par Lamartine.

Lorsque Mirabeau se révéla orateur, avec l'univers pour auditoire, il ne renonça point aux joies du papier. Il écrivait froidement ses discours de feu. La copie, toujours la copie, volupté et torture à la fois, la seule de ses maîtresses à qui il soit demeuré fidèle jusqu'au tombeau ! Les autres, celles de chair et de sang, n'eurent guère de lui que des mots alignés. L'inconsciente Sophie en fut accablée. Il était captif, alors, et muré dans l'inaction. Sous prétexte d'amour, il passait la revue des philosophies, en tournant dans sa cage et en mordant les barreaux. Il n'a jamais, lui qui parla de tout, parlé que de lui et qu'à lui-même.

Les amours profondes ne sont point verbeuses. Une fois peut-être Mirabeau essaya sincèrement d'aimer. Le meilleur de son cœur infâme et sublime, il l'abandonna à cette douce Henriette- Amélie de Nehra qui tenta de sauver ce damné. Yet-Lie, comme il la nommait, était une fraîche blonde des plaines du Nord, avec deux bluets sous les sourcils. Il la vit pour la première fois au parloir grillé d*un couvent mondain. Il ne

l'attaqua point, à la dragonne, comme il avait fait pour son oiselle de femme ou pour la boulotte et veule marquise de Monnier. Elle, Henriette, gardait toute sa raison dans la folie qu'il lui plut d'accomplir, u Je le préférais, a-t-elle avoué, à tous les hommes, mais je n'étais pas amoureuse. » Lui, dès qu'il s'agit d'elle, n'emploie plus; son style de libelliste phraseur. Plus de Rous-.: seau, plus de Gicéron, plus d'oripeaux déclamatoires autour de l'aveu. Il écrit à Chamfort : « J'ai une compagne de mon sort, aimable et douce. » ; C'est simple et suave comme le sourire triste d'Henriette-Amélie. « Je vous jure, mon ami, dans toute la sincérité de mon âme, que je ne la vaux pas et que c-ette âme est d'un ordre supérieur par la tendresse et la bonté. » Voilà enfin le son du vrai, le beau bruit du cœur 1 — Dans le ménage infernal de ce prodigue, l'amie faillit mettre de Tordre et de la paix. Elle chassait, les usuriers, vendait les chevaux, s'occupait du linge et, quand Gabriel lui apportait un bijou, le rendait en cachette au fournisseur. Les témoins de cette union, les gens d'Angleterre et de Prusse, s'étonnaient de l'attachement de cette créature tranquille à cet homme de tempôte. « Elle a, disait l'Ecossais Elliot, le mérite de rester fidèle à l'un des coquins les plus laids et les plus misérables qui soient en Europe. » Il la lassa pourtant, moins par ses débauches que par ses violences. Après une scène, plus cruelle que toutes, elle céda la place à la femme du libraire de Joy, et sortit, sans tapage, de cette destinée interdite au bonheur. « Vous êtes en d'exécrables mains ! » tel fut son adieu. Moins d'un an après leur rupture, il confessait : « Je n'ai été heureux qu'un jour dans ma vie, celui où je vous ai conn.ie ! »

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'^ A celle-là, Mirabeau dut écrire très peu.

fi Mme de Nehra, élevée dans la religion protes- '» tante, se convertit au catholicisme et trépassa en ''oraison. Avant de mourir, effarée et repentante, à elle brûla ce qu'elle avait gardé du monstre. Mais elle était femme et ne voulut pas avoir été aimée d'un pareil homme, ne fût-ce qu'une heure, sans que le monde en sût quelque chose. Elle avait remis à Lucas de Montigny plusieurs lettres copiées de sa main. Elle nous a légué un Mirajbeau intime et libéré des phrases. Nous croyons ibien que la politique l'intéressait peu.

' Il sied d'admirer les Egéries, mais notre tenidresse va de préférence aux humbles compagnes. Les dames à (jui l'on a beaucoup parlé de la chute du ministère et du budget ont pris trop d'arrhes ici-bas sur leur part de gloire. « On vous a déjà donné, madame », leur répond volontiers la postérité. Un dossier d'archives d'Etat semble un alllribut un peu pesant entre les deux ailes du dieu d'amour.

Notre jeune école historique prodigue les livres où le souci de Férudition s'allie à la divination du passé. M. Louis Madelin, ancien élève de notre Ecole du palais Farnèse, avait brillamment débuté par la monographie de Fouché; dans cet ouvrage, qui valut à M. Madelin son grade de docteur es lettres, nous avions goûté déjà un sens très fin <le la politique, une rare pénétration psychologique et le don naturel de Téquité. Voici un nouveau livre, du même auteur : la Rome de Napoléon (1), où ces qualités s'affirment et se concentrent avec une véritable maîtrise. M. Madelin, en dédiant son œuvre ù. M. Albert Sorel, « notre maître à tous », proclame de quelle méthode et de quelle doctrine il se recommande. Il est bien de cette génération, à. la l'ois passionnée et savante, qui veut être scrupuleuse jusqu'à la minutie sans s'interdire ce pouvoir de recréer qui vivifie Thistoire. Il a appris, aux meilleures écoles, à classer les documents, à les interroger sans parti pris, à ordonner en fiches les résultats d'une enquête sérieuse ; mais il sait aussi, la tâche préparatoire accomplie, se servir de* tout ce labeur analytique pour la construction d'une synthèse. Un savant nu service d'up ai'liste, tel doit

IV: Louis Madeli". — La Rome de Napoléon. — Par:s, Librairie Pion, '1906.

être rhistorieri véritable. Nul ne songe plus à nier que l'histoire ne soit une science aux procédés rigoureux ; mais qui oserait lui interdire d'être, en même temps et avant tout, le plus noble et le plus captivant des arts ?

On ne saurait rien créer sans amour. Il est arrivé à M. Madelin, condamné par un bienveillant verdict universitaire à deux années de vie romaine, de s'éprendre de Rome profondément.

Comment un jeune esprit, curieux et enthousiaste, pourrait-ii tiabiter sans la chérir cette ville où la gloire et la beauté sont partout éparses ? Nous entendons parfois des gens, dont l'unique fonction est de détruire, s'apitoyer sur le sort des savants ou des artistes envoyés à Rome et prononcer à ce propos l'absurde mot d'exil. Le délicieux et cher exil ! Il est des vieillards illustres qui s'en souviennent, après plus d'un demi-siècle, avec un orgueil attendri. La vie romaine, pour celui qui sait la vivre, confère à la pensée une noblesse spéciale. A Rome, l'idéalisme soufde du large. C'est le milieu même de l'exaltation spirituelle, le plus spacieux cabinet de travail que puisse imaginer une intelligence de poésie et de vérité. M. Madelin s'est laissé envahir tout entier par ce charme invincible. Historien, il s'est plu à évoquer du passé dans le cadre où ce passé avait été de la vie. Il a replacé quelques heures d'autrefois en cet espace saturé d'immortalité. Après les patientes stations aux archives, après les austères tete-à-tète avec les dossiers, dans la poussière des chancelleries, il allait chaque jour, sur le Pincio ou le Janicule, prendre un bain d'air et de lumière : de ce perpétuel contrôle du document de l'herbier par l'étude directe de la plante vivante est sorti un livre véridique, ioyal,

ardent, généreux, exact et vivant, — un livre vrai, un vrai livre.

Le sujet choisi par M. Madelin était bien fait pour tenter le patriotisme d'un Français ami de ritalie. « L'histoire des événements qui ont préparé et amené Fannexion de Rome à l'Empire français a été écrite, l'histoire de la domination de Napoléon à Rome ne l'a jamais été. » Nous avons reçu de la destinée de dures leçons qui ont rendu bien lointain de nous le rêve entrevu par nos pères de l'hégémonie du monde. Ce songe n'en a pas moins été réalisé pendant quelques années de folie sublime. Il serait désastreux que nous crussions avoir à en rougir. Il y a eu une heure de notre passé où la carte de France comprenait cent trente départements. Rien n'empêchera que cela n'ait' été. Admettons qu'il faille le regretter comme une erreur et l'expier comme un péché ; nous ne pouvons pourtant point le désavouer comme une honte. A quelque parti politique qu'il appartienne, il semble qu'un Français ait le droit, et le devoir aussi, d'une certaine solidarité avec Napoléon. Il suffit de passer la frontière pour sentir cette piété particulière vous envahir et vous réconforter. Les étrangers ne s'y trompent point : un Français qui dit du mal de Napoléon devant eux leur paraît sans tact et sans fierté. . Une certaine dose de bonapartisme fait partie de notre costume et de nos munitions de voyage. En ce sens, nos jeunes historiens, qui ont des lecteurs dans toutes les langues, jugent élégant de garder la tenue napoléonienne en face du public mondial. C'est sans danger pour la paix de l'univers, et cela réchauffe et console.

Après MM. Albert Sorel, Frédéric Masson, Henry Houssaye, Vandal, M. Madelin a fait de la

figure de l'Empereur le centre de ses méditations, de ses recherches. Cette figure, il la contemple dans un esprit filial qui n'exclut point la clairvoyance. Il reste inOépendant et équitable, en étant séduit. A force d'aimer Napoléon, il est parvenu à lire dans son âme ; cette lecture-là ne s'apprend pas en un jour.

Que Napoléon ait été latin jusque dans les moelles, le surhomme même de la latinité, cela est devenu, en psychologie historique, d'une vérité banale et courante. Ce que M. Madelin a mis en lumière avec autant de sagacité que de force, c'est la hantise de la grandeur romaine chez ce Charlemagne des pays du soleil. Le souverain moderne avait Rome en lui : il en était possédé et éperdu. Chateaubriand dit dans les Mémoires d'Outre-Tombe : « Il fallait à Napoléon un département du Tibre ; on dirait qu'il ne peut y avoir de conquête complète que par la prise de la ville éternelle. Rome est toujours la grande dépouille de l'univers. » Le regard du poète plongeait ainsi au plus profond de l'âme impériale. Pour Napoléon, Rome seule pouvait conférer l'Empire ; le KSacre était là. Sans la domination de Rome, on n'était que campé dans l'omnipotence. Le réirve de sa vie fut d'entrer en maître dans la seule ville où il pût respirer de l'éternité.

Tradition carlovingienne ? atavisme italien ? Evidemment. Mais aussi, mais surtout, inévitable conclusion logique de cet « esprit classique » dont Napoléon fut l'individualité rayonnante. Il y avait quelque chose d'appris et de livresque dans cette volonté prodigieuse. La Rome qu'il aimait d'amour était moins celle de la réalité que celle d'une certaine littérature. Les lectures de jeunesse de Napoléon le marquèrent pour toujours : Tite-

Live, Plutarque et Corneille furent les nourriciers de ses premiers rêves et ses éducateurs d'énergie. C'est de leur Rome tout idéale qu'il eut la vision et le désir. La terre de Scipion, de Paul-Emile, de César et d'Auguste, devenue la proie d'un gouvernement de flamines, lui paraissait une divinité profanée.

Il était de son temps, à base de jacobin, illusionniste avec des systèmes, d'un bon sens génial dans la pratique courante des choses, capable aussi des pires entêtements et des plus décevantes chimères, une fois lancé sur une idée préconçue. Le peuple romain est d'essence héroïque et de prédestination souveraine ; il souffre et se meurt dans l'esclavage théocratique ; le dominer pour le délivrer est par excellence la tâche du héros : ce fut là pour Napoléon tout un pragramme politique, et le but suprême de son effort. Là a été la grande illusion de sa vie.

Les iils de la Révolution française ignoraient tout de la Rome papale. Les soldats de Berthier avaient pris au sérieux cette mascarade de la République de 1798, carnaval de quelques mois, qui fut cynique, sinistre et stérile. Vingt ans après, l'ancien général en chef de l'armée d'Italie, métamorphosé de premier consul du Concordat en Empereur d'occident sacré par Pie VII, demeurait convaincu, — nous allons dire naïvement, — que la descendance des Gracques frémissait sous le joug ignominieux des prêtres. Le préjugé révolutionnaire et le préjugé scolaire exaspéraient chez Napoléon la croyance au dogme impérial du couronnement romain. Une fois seigneur et libérateur de la ville éternelle, il voulait parfaire un chapitré de propagande républicaine en achevant de 56 césariser.

M. Madelin a exploré rarrière-fond des mœurs romaines pour montrer à quel point tout était erreur dans cette conception de César jacobin. LfC 10 juin 1809, après que le drapeau tricolore eût été hissé sur le Pont Saint-Ange, les représentants de TEmpereur des Français, avec une grandiloquence candide oii il y a encore quelque chose de la rhétorique du Directoire, s'exprimaient ainsi dans leur proclamation :

« Romains ! en vous associant à son empire, Napoléon le Grand n'a voulu que la gloire de vous donner, après tant de siècles d'oubli, un sort plus digne de vos antiques destinées I » Pour la tourbe transtévérine ce pompeux programme était une énigme. Ne gardant des « antiques destinées » qu'une morgue de parade, la plèbe romaine végétait dans un état d'abjection béate. Quel homme était-ce que son blanc souverain, successeur d6 Pierre ? Le bénédictin Chiaramonte était un saint, avec toutes les vertus négatives de la sainteté : la sobriété, la charité, la douceur, la promptitude au pardon, l'innocence. Sur une population qui n'existait plus qu'à l'état de clientèle, il exerçait, avec des gestes d'une grâce suprême, une autorité solennelle et débile. Adoré comme une idole, jamais obéi comme un maître. Le patriciat vivait des miettes de sa table en domesticité dorée ; la populace se prosternait à son passage, selon un rite séculaire, et, à peine relevée de son agenouillement, courait au « Pasquino » bafouer cette souveraineté qui ne savait que bénir. Les trois vertus qui font les nations : travailler, combattre, obéir, cette cohue les avait désapprises. Qu'était devenu le Romain antique depuis quinze siècles de dominations et d'épouvantes ? Où la cendre des Paul-Emiles sous ces épaisses

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poussières gothiques, grecques, lombardes, normandes, franques, espagnoles, germaniques qui cachaient le vieux sol ? Où la fierté quirite après la longue habitude du senage et le consentement unanime aux facilités d'un honteux bonheur ?

Obéir ? — Pour être digne de le faire et capable de le vouloir, il faut à un peuple une conscience collective cultivée par l'effort, une âme entraînée, le sentiment d'une utilité plus haute que le bienêtre de chacun, l'absorption des intérêts individuels dans la religion de la grandeur commune. Ce doux prêtre, encensé et moqué, qui. traversait la cité des ruines, le pardon aux mains et le sourire aux lèvres, eût redouté d'être craint. Il laissait tout faire, menaçait quelquefois, ne frappait jamais. Chez ses ouailles respectueusement indociles, il tolérait l'indiscipline, le désordre, la moquerie, l'indolence, affectant de prendre leurs génuflexions pour du loyalisme et leurs simagrées pour de la foi. Entre es souverain désarmé et cette plèbe grouillante, il était tacitement convenu qu'on se dispenserait mutuellement du devoir de servir et de celui de commander.

Travailler ? — A quoi bon ? A quoi d'ailleurs ? Un sol ingrat, pauvre, hostile à l'homme, un air chargé de fièvres, une atmosphère lourde de paresse, peu de besoins, l'habitude de la pauvreté, le goût du haillon. L'obole quotidienne ne saurait manquer. A-t-on faim ? Il y a les aumônes. Eston cupide ? La loterie est là, le Lotto vénéré comme un dieu lare, dont le caprice bienfaisant distribue la richesse en dispensant de toute fatigue. Pourquoi peiner, sous ce ciel de flânerie, quand la charité et le hasard se chargent d'empêcher l'homme de mourir ?

Combattre ? — C'est un art qui s'oublie vite et

depuis des siècles il ne s'enseigne plus. La violence innée de la race se satisfait avec de courtes émeutes et les sports tapageurs du carnavaL On crie, on joue du stylet, on rosse la gendarmerie papaline, on s'agite pour se dispenser d'agir. Tout entraînement militaire a disparu. Les corps ne connaissent plus de gymnastique ; les âmes sont devenues flasques autant que les muscles.

Un gouvernement qui consent aux vices, un peuple qui jouit de se sefntir affranchi de tous devoirs, telle était la Rome de 1809.

A cette multitude, heureuse de sa honte, voici qu'un conquérant, inconnu, absent et lointain, vient déclarer qu'il envoie le bonheur, qu'elle croit posséder, et l'orgueil, dont sa vanité la dispense.

Les recettes infaillibles pour rendre les nations prospères et fortes, quelques fonctionnaires expédiés de Paris les ont apportées dans leurs bagages. Les joyeux mendiants du Transtévère vont connaître ces félicités sociales : lé fisc, l'enregistrement, la voirie, le service des pompiers, les réverbères, la vaccine obligatoire, les sous-préfectures, les travaux publics, les impôts. « Romains ! vous n'êtes pas conquis, vous êtes réunis ] » Apprêtez-vous à apprendre les devoirs et à pratiquer les vertus d'un grand peuple I Que veulent ces garnisaires barbares venus de l'Occident ? A peine campés entre les sept collines, ils mettent la main sur l'oint du Christ. Le gendarme Radet a forcé le Quirinal et enlevé de nuit le ponlii'fe. PouT la deuxième fois, la soldatesque française est sacrilège. Pie VII a pris le même chemin que Pie VI ; il traverse l'Italie, entre des hussards, et les populations, consternées, prosternées, frémissantes, aperçoivent derrière les vi-

très du carrosse deux blanches mains tremblantes qui font encore le geste de bénir. A ce bruit sinistre « le Saint-Père est captif », en succède un autre, dont l'odieux, pour être de qualité différente, n*excite pas moins d*horreur : « les Français veulent supprimer la loterie ». Plus de papauté, plus de Lotto, c'est la fin du monde 1

Voici le pire. De blanches affiches, collées sur les ruines, parlent de service militaire et de conscriptions. La Leva I Un même cri de révolte et d'épouvante court de Pérouse à. Terracine. Les départements du Tibre et de Trasimëne, sourds aux exhortations patriotiques de leurs préfets, se couvrent de réfractaires. Le paysan du Latium et de rOmbrie se fait bandit par peur de mourir. Aux menaces de la Leva répond le brigandage.

Ajoutez à cela le système fiscaL la fermeture des couvents, l'expulsion des religieuses, le refus du serment par le clergé ; après . l'émeute des moines, celle des curés, l'impopularité des « prêtres jureurs », toutes les exigences et tous les refus, toute l'uniformisation à la française se heurtant aux habitudes, aux préjugés, aux paresses, aux vices d'une multitude qui ne veut pas substituer le despotisme à la douce anarchie o\x elle croupissait.

Et l'auteur de tout cela, le Maître, où est-il ? L'a-t-on vu seulement ? Celui qui veut épouser Rome de force lui a-t-il au moins montré son visage ? Napoléon, et ce fut une des amertumes de sa destinée, ne vit jamais la ville de son rêve. Il songeait à y entrer en vainqueur ? Le temps lui manqua : il s'en fut à Moscou.

Quand on lut sur la place du Peuple le 29* B\iU letin de la Grande Armée, les mères des petits conscrlis du Transfcévère qui étaient morts dans

les steppes slaves poussèrent un cri de haine joyeuse et de délivrance. Murât, Tourbe et avide, conçut le projet effronté de reprendre à son compte le personnage de Charlemagne. Ne pouvant avoir sa Rome pour lui, Napoléon eut horreur qu'elle devînt la proie d'un autre. Il la rendit au captif de Fontainebleau. Le 24 mai 1814, Pie VII rentra dans la ville des Papes, en planant sur un peuple agenouillé. Le Saint avait vaincu le Héros. Dans tout Italien, eût-il Tame d'un pontife et le cœur d'un martyr, il y a un ironiste et un politique. En rentrant au Quirinal, Chiaramonte y trouva des changements. Le gouvernement des Français avait préparé des appartements pour la visite toujours attendue de l'Empereur. Des déesses profanes couvraient les murs. Le Pontife sourit : « Nous en ferons des madones », conclut-il... « Tout Rome est dans ce mot », ajoute M. Madelin qui connaît son Italie en vrai psychologue. Pie VII termina la journée en passant la revue de sa garde-noble ; il négligea d'y reconnaître plusieurs sous-préfets de Napoléon.

Ce fut une colossale erreur. Elle reste belle, après tout, et d'une absurdité généreuse. Si nous n'avons point à en rougir, l'Italie n'eut pas à s'en plaindre. En dépit de tout, l'ûme de la Révolution française avait palpité dans l'air romain. Ces délégués de Napoléon, campés en pleine haine, firent en braves gens et en gens de bien. M. Madelin leur rend hommage en leur rendant justice. Miollis était humain, patient, lettré ; de Tournon habile et gracieux ; Rœderer laborieux et ferme ; Daru appliqué ; tous irréprochablement probes. Si un peuple pouvait s'accommoder des vertus d'un autre, ils eussent mérité de réussir.

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MioUis sortit de Rome le dernier : il ne fuyait pas, il se retirait avec les honneurs de la guerre. Pas un outrage ne monta jusqu'au visage balafré du vétéran de la guerre d'Amérique, qui était venu sur les bords du Tibre appliquer le code civil et restaurer Scipion.

La moralité de Taventure a été contée à M. Madelin par un gouverneur de Carniole. « Vers 1820, Tempereur François II vint visiter les provinces illyrienncs rendues à son sceptre par les traités de 1815, il s'informait : « Beau palais ! qui donc l'a construit ? — Ce sont les Français, sire. — Belle route ! qui l'a fait faire ? — Ce sont les Français, sire. — Bon collège ! qui donc l'a organisé ? — Ce sont les Français, sire. » L'empereur d'Autriche promenait son regard sur tant d'autres choses qui restaient à faire, et ne se feraiem point, rendues au chaos administratif depuis 1814. (( Ces diables de Français, dit-il, auraient bien dû rester quelques années de plus ! »...

Dans les anciens département? du Tibre et de Trasimène, comme en Illyrie, notre souvenir s'appelle civilisation. Nous pouvons nous dire cela. Tout en concluant mélancoliquement, avec M. Louis Madelin : « Napoléon, qui avait Rome dans le sang, ne vit jamais Rome, pour l'avoir trop et mal aimée. *

Certaine soirée de 1876 fut, pour quelques camarades et moi, une date mémorable. Humble enfant de ehœur d'une grande paroisse, je dînais à la table de Victor Hugo, le jour où Leconte de Lisle s'y asseyait pour la première fois. On me faisait, en vérité, trop <l'honneur ; mais veuillez croire que je m'en rendais compte. J'étais gonflé et confus. Heureux surtout d'assister, témoin chétif, à la conjonction de deux astres également adorés.

Dès le potage, Hugo prit à partie son nouveau convive :

— Cher et illustre confrère, lui dit-il, je viens de passer la semaine entre Eschyle et vous.

C'était poli. Nous en convînmes de bonne grâce et Leconte de Lisle tout le premier. Il revint dîner.

Ce fut ainsi que la glace se rompit entre l'auteur de la Légende des dècles et celui des Poèmes barbares. Il y avait eu du froid entre les deux poètes. Ce malentendu, si c'était un malentendu, provenait de diverses causes, les unes contingentes et un peu mesquines, d'autres assez profondes.

Je ne voudrais à aucun prix manquer de respect au demi-dieu qui daigna accueillir mon enfance. Mais l'admiration, si pieuse qu elle soit, peut faire bon ménage avec la liberté d'esprit.

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En principe, Hugo n'aimait les autres grands poètes que s'ils avaient le tact d'être morts. Le partage lui paraissait inutile en matière de gloire. Absorbé par son œuvre colossale, il n'avait guère lu les écrits modernes, et seulement pour se documenter. Il connaissait ses contemporains par ouï-dire, et les classait de confiance en deux catégories sommaires : la première, chargée d'anathèmes, allait de Désiré Nisard à Mérimée, en comprenant Armand Garrel, groupe des réprouvés ; puis la phalange des élus, où Gautier bénéficiait avec Garibaldi d'une bienveillance cordiale et niveîeuse.

Paradis peints où sont harpes et lu'-hs Et un enfer où damnés sont bouilas.

Ces deux vers de Villon résument, méthode et doctrine, la critique olympienne- Depuis son retour de l'exil, Hugo s'entendait répéter quotidiennement qu'il incarnait le siècle et l'absorbait, que toute beauté et toute vérité venaient de lui pour se perdre en lui ; il le crut, et on l'eût cru à moins. Nous admirerions qu'on s'en étonnât. Le monde est plein de gentils garçons qui, à peine nommés sous-préfets, se transforment' ipso facto en petits Nabuchodonosors. Cela excuse les Ivresses du génie.

Depuis plusieurs années un bruit vague, lointain, un sourd murmure était venu mourir au pied du rocher dOlympio. Cette rumeur disait qu'une génération de poètes, jeunes, ardents, hautains, combatifs, s'était serrée autour d'un Aîné, en qui elle saluait un chef. Un des familiers de Victor Hugo, l'excellent Pelleport, un enfant terrible, fécond en méprises généreuses,

LEOONTE DE LISLE 89

avait déclamé, à Guernesey, un poème que, dans son zèle imprudent, il n'avait pas craint de qualifier de « sublime ». C'était Midi. Hugo avait trop de courtoisie royale pour contredire un hôte; en outre, il s'entendait aux beaux vers et pour cause. Il se rangea à Tavis de Pelleport. Mais ridée qu'en son absence quelqu'un pouvait être chargé de son intérim ne lui plut qu'à demi. Les nouvelles de Paris demeuraient rassurantes :

Gautier parmi les joaUliers •Est prtnoe, ot Leconie de Lisle Forge Tor dans ses ateliers.

Alaiîs le Père est là-bas, dans 3 'île.

Toutefois, le Père trouva une fois de plus son île un peu lointaine. J'imagine qu'en ses propos du soir il fit payer cher à Napoléon III et à ses ministres la nouvelle qu'il se formait dans le passage Choiseul une seemide Pléiade, qui s'in.spirait d'un Ronsard nouveau.

La divination de Victor Hugo ne le trompait point. Quelque chose d'insolite venait de se produire dans la Littérature. Depuis 1852, un poète s'était affirmé, puis imposé à la dévotion d'une élite, poète singulier en ce qu'il semblait indifférent, pour ne pas dire relaps, au credo romantique. Une sorte de satan de lettres, dont le premier cri avait été ce « non serviam », qui, depuis la céleste révolte, sonne mal aux oreilles des tout-puissants. En vingt ans, ce prophète hérétique avait fait souche de disciples : son schisme •prenait des aspects de religion, religion clandestine et inavouée, encore dans la période des catacombes, mais abondante en zélateurs et déjà en route vers le dogme. — Qu'était-ce à dire ?

Oui, le fils d'un planteur de Bourbon, nourri

de Jean-Jacques, était venu, vers 1843, habiter Rennes sous le prétexte d'y prendre la Licence en droit. Il y avait pris l'habitude de la recherche scientifique, le goût de l'histoire, la passion de la justice, un impérieux besoin de vérité. Dans cette fournaise d'idées en fusion qu'était la pensée française à la fin du régime de juillet, Charles. Leconte de Lisle avait trempé son esprit. Il s'était forgé une intelligence d'insurgé perpétuel, tranchante et dure comme un acier. Revenu quelque temps sur la terre natale, oisif, inquiet, désheuré, il s'était grisé de nature dans^son île de volcans et de parfums. Le contraste 'entre la féerie du monde extérieur et les crimes de l'âme, la laideur et la sottise du drame humain dans la splendeur de son décor, l'avai-ent saturé de mélancolie. Non pas de cet élégant ennui à la René, broderie d'apparat qui se laissait porter au besoin sur un uniforme d'ambassadeur, mais d'une tristesse d'ecclésiaste moderne, amère, consciente et inapie, en révolte contre la vie même. Nihilisme et pessimisme, voilà les viatiques que portait dans son bagage cet arrière-neveu de Parny, quand il entreprit son second voyage au pays de la libre pensée.

D'abord, il s'était cru doué pour l'action. A la veille de 1848, les esprits généreux faisaient tousles rêves, surtout celui d'un monde- meilleur à fonder par les lois. Un des plus candides et des plus sincères réformateurs de l'humanité qu'il y eût alors, Victor Considérant, avait expliqué à Leconte de Lisle que les errements de la bêtise et (le la méchanceté pouvaient s'admettre avant la publication des livres de Pourier, mais que depuis ce phénomène de librairie l'univers était sans excuse de persévérer dans l'iniquité. Un

journal s'était fondé, la Démocratie pacifique, où quelques hommes de bonne volonté prenaient la peine d'exposer à leurs semblables, en des articles généralement longs, ce qu'il convenait d'exiger des poDvoirs publics pour que l'espèce humaine s'évadât de l'injustice et d^e la douleur. Jeune, créole et mécontent de Dieu, que pouvait Leconte de Lisle devant une prédication si persuasive ? Il se fit phalanstérien.

Louis-Philippe n'était pas insensible aux misères de Inhumanité. IMais, pour en arrêter le cours, il crut suffisant de proposer, au moins à titre d'essai, de remplacer le ministère Guizot par un cabinet Odilon Barrot. Par malheur, il mit trois jours à s'aviser de cet expédient. Le remède étant intervenu trop tard, on ne peut dire s'il aurait suffi à guérir le malade. Tous les médecins de toutes les Facultés, depuis les plus suaves docteurs jusqu'aux pires empiriques entreprirent la cuH' à qui mieux mieux. Le club des clubs surveillait les panacées. Leconte de Lisle fut désigné par ce Sanhédrin pouF aller enseigner les Bretons. Tl marcha vers l'Erreur, les bras étendus, la Vérité dans sa poche. Il n'eut même pas le loisir de len sortir : ses ouailles Taccueillirent à coups d€ pierres et parlèrent incontinent de le baigner dans la mare voisine. Le délégué du club des clubs revint à Paris pour voir sombrer ses derniers espoirs au bruit des fusillades de juin. Louis-Bonaparte acheva de l'éveiller de son rêve. Nous comprendrons toujours imparfaitement, nous les tard venus, ce que le coup d'Etat a représenté d'écroulement dans la nuit pour la génération qui avait pensé saluer une aurore. Il faut avoir vécu cette faillite pour en mesurer tout l'opprobre. Cette « opération de police » a tué des

âmes. Leconte de Lisle n'avait été qu'un comparse dans le drame qui se terminait en palinodie ; il fut épargné, parce qu'ignoré. Sans amis, sans ressources, sans lendemain, tombé de la hauteur de ses songes, il se trouva, le cœur saignant, le cerveau crevé, ,1a foi morte, seul et nu sur le pavé de l'empereur.

Que faire ? Rejoindre ceux de là-bas, conspirer hors frontières ? Il avait vu de près tes politiques et so'ndé le vide de leurs querelles. Il commençait à se juger lui-même ; nerveux, indolent, audacieux d'idées, mou dans l'action, aristocrate d'habitudes et d'instinct, inapte à la lutte. Son époque lui donnait la nausée ; il voyait toutes les forces so'Ciales se ruer au Serment, toutes les énergies naguère si vibrantes, courber l'échiné et tendre la main. Pas assez viril pour prendre le fusil de l'insurgé, il alla demander la paix et l'oubli aux temples écroulés de l'ancien monde. Son esprit émigra dans le passé.

Puisque la vérité lui avait menti, il se voua au culte de la beauté pure. Ce ne fut pas, ainsi qu'on a feint de le croire, un vœu égoïste, un caprice de paresse monacale, mais un coup de désespérance, un suicide rageur de la volonté. Il y eut chez Leconte de Lisle, après le Deux-Décembre, comme une griserie de renoncement succédant à une folie de colère. Cette extase de damné dura jusqu'à son dernier jour. Certains indices physiques trahissaient, pour les familiers du poète, les rancœurs dont était fait son nirvanisme : le front dévasté, le rire amer, l'œil de visionnaire caché derrière la grimace agressive du monocle, et, demeurant creusées aux coins des lèvres, deux rides de sarcasme mauvais.

L'émigré commença par vêtir sa pensée au

rebours des modes de son temps. Les rhétoriques, auxquelles la gendarmerie venait d'imposer silence, Tavaient assourdi de leurs bruits vains ; il se fit sobre de paroles, s'imposa un style ramassé et concis. Les littérateurs étaient alors expansifs ; facilement indiscrets sur leurs histoires ' d'alcôves, ils* traitaient le lecteur en camarade de fête et le tutoyaient. Leconte de Lisle se fit un dogme de la pudeur du moi. La subjectivité de l'écrivain débordait ; il s'appliqua à se rendre impersonnel, jusqu'à l'affectation de rindifférence. Quand parurent (1852) les Poèmes antiques, tout, dans ce livre, heurtait le goût du jour et provoquait l'hostilité. Par une préface, sèche et dédaigneuse, le poète aggravait son cas. On ne lit guère aujourd'hui ce manifeste que Leconte de Lisle, amolli sinon apaisé, a retranché des éditions ultérieures. Bien curieux à reprendre est ce « discours )> : point sympathique, dépourvu de clarté, œuvre d'un homme qui s'est juré de tout oser et s'y prend gauchement, parce qu'il ne se sent pas chez lui dans la prose. On a fait depuis beaucoup de chemin, et dans bien des sens. Mai?, encore à présent, au lendemain des débauchas de reportage auxquelles on s'est livré autour de la table de nuit de George Sand et de Musset, nous pouvons relire avec profit cet aphorisme : « Il y a, dans l'aveu public des angoisses du cœur et de ses voluptés non moins amères, une vanité et une profanation gratuites. » Alors, cette phrase tombait comme un coup do trique sur les lyriques à confidences, dont le plus noble était allé jusqu'à dédier des siroplies « à un jeune fïlle d'origine polonaise qui lui avait demandé de ses cheveux. » Avec une superbe irritante, le nouveau venu rayait d'un trait de plume vingt

siècles d'art : « Depuis Homère, Eschyle et Sophocle, la décadence et la barbarie ont envahi l'esprit humain. » Ailleurs : « La langue poétique n'a plus ici d'analogue que le latin barbare des versificateurs gallo-romains du cinquième siècle. » Plus loin, à Tadresse des camarades ; « poètes, vous êtes destinés, sous peine d'effacement définitif, à vous isoler d'heure en heure du monde de Taction pour vous réfugier dans la vie contemplative et savante comme en un sanctuaire de repos et de purification. » Les confrères firent à ce nouveau un accueil réservé. Leconte de Liste s'attendait à pis et à mieux. Il s'était voué d'avance aux foudres vengeresses. « Le supplice eêt toujours sacré », avait-il écrit. Il espérait secrètement être lapidé. — On le blagua.

Et encore la blague, féroce, outrageante, qui lui donna l'avant-goût acide de la renommée, n'éclata-t-elle que longtemps après ! Les Poèmes antiques, à leur apparition, ne furent que sinistrement ignorés. La vente en resta de plusieurs degrés au-dessous de Mme Tastu. 11 fallut Magnard pour donner à cet inconnu qu'était Leconte de Liste la joie austère d'être méconnu. Avec de rares facultés et le don de juger son époque, Magaard, au moins à ses débuts, n'avait rien de çakyamounique. Il prit à tic Leconte de Liste et ses vers ; ce fut bête, avec beaucoup d'esprit dépensé. Vingt ans après, le poète, on plein triomphe, en restait frémissant.

(Vêtait le salut, pourtant. A force d'entendre bnfouer cet homme, quelques jeunes poètes pressentirent en lui quelqu'un. Ils allèrent vers celui qui prêchait dans le désert et l'admiration les enchaîna.

Sacré chef d'école par ses leudes, Leconte de

Lisle se crut-il en droit d'égratigner dans ses propos le romantisme et son souverain banni ? Certaines paroles, plus ou moins grossies, lirentelles le voyage du boulevard des Invalides à Hauteville house ? Hugo, fidèle à la Préîace de Cromvcell^ n'éprouvait pour la poésie française aucun besoin d'évolution. Le 4 septembre mit fln à une Régence qui n'avait que trop duré.

Voilà pourquoi, à ce dîner de 1876, nous nous réjouissions de voir le Roi et le Prince des beaux vers échanger le pain et le sel. Ce soir-là, et toujours depuis lors, Victor Hugo se conduisit avec son rival en souverain d'une politique supérieure, comme un Capétien envers un baron.

Il annexa au domaine royal le seigneur rebelle et son fief. Leconte de Lisle, bon gré mal gré, signa l'hommage-lige. Ceux qui, perdus dans un coin du salon, exerçaient leur clairvoyance à regarder Hugo jouer du sceptre, trouvèrent à ce sceptre une semblance de toise. C'était un puissant et habile monarque ; il fit d'un prétendant à la couronne son successeur à l'Académie.

Leconte de Lisle contestait-il donc le génie de Victor Hugo ? Nous serions au regret qu'on le rrfit. Il était lui, voilà tout. Si aveuglant qu'ait été le rayonnement du Poète-Soleil, deux autres poètes ont allumé leur flambeau à d'autres ieux que les siens : Alfred de Vigny et Leconte de y^jc^le, — Et nous ne parlons pas de Lamartine, non seulement pour cette raison qu'il fut. le premier en date, mais parce que ce météore exceptionnel plane hors des temps, dans l'espace pur, loin des formules, au-dessus des écoles. — Le lyrique profond des Destinées tend la main au conteur épique du Caïn par-dessus ? non, disons derrière le trône de Victor Hugo. Philosophes et

tueurs de dieux, l'un par intuition géniale, Tautre à force de méditation scientifique, ils ont donné aux modernes les chants qui conviennent le mieux au vide de leur foi, à leur soif de connaître, à la révolte de leur orgueil, à leur fureur de négation, à leur besoin éperdu de vérité. Il ne s'agit point ici de distribuer des prix d'honneur, mais simplement de comprendre en quoi des maîtres diffèrent les uns des autres, pour les aimer davantage en les admirant mieux. Et, d'ailleurs, nous aurons beau dire, Hugo n'en restera pas moins la plus miraculeuse puissance verbale de la littérature de tous les temps.

C'était l'avis de Leconte de Lisle. S'il ne tenait pas à le répéter, il en convenait au premier appel. Il racontait, et dans quel style I le ravissement où l'avait jeté, à Bourbon, une première lecture des Orientalesi. Grâce à la magie de ce livre, il avait vu, des yeux de l'artiste, la splendeur de son île, les palétuviers, les fontaines, la mer d'améthyste, tous les plumages qui volaient dans .les feuilles. Les Orientales lui avaient révélé la beauté du monde.

L'hommage n'est pas médiocre. Leconte de Lisle le rendait de bon cœur à son grand devancier. Mais il n'était point de ceux qui s'enrégimentent.

C'était un homme farouche par timidité, ombrageux, impressionnable, plus épris de philosophie que philosophe, qui avait mis dans le respect de son ait (oute sa vertu. Il se livrait pourtant devant un petit cercle d'intimes. Causeur éblouissant, il jouissait d'exprimer, en une langue châtiée, dos jugements passionnés, étroits eî sévères. Etait-il partial et injuste ? Parbleu ! Nous en parlons à notre aise, nous autres ama-

LEdONTE DE LISLE 97

€ur3, qui n'avons pour souci et pour devoir que d'être intelligents. Les prisonniers d'un grand idéal s'inquiètent peu de justice distributive. Quand Leconte de Lisle passait la revue de ses contemporains, il lui arrivait de manquer d'indulgence. Certains de ses mots sont demeurés lélèbres. Il en avait de meurtriers, qui marquaient l'adversaire comme un ter rouge et le laissaient saignant. Mais il pardonnait très vite, et de la meilleure grâce du monde, à ses vie- '

I limes ; si, d'aventure, il écorchait quelque Marsyas, il demeurait sans rancune à son égard, ainsi qu'Apollon. Il eut aussi d'exquises railleries. Pendant la Commune, il dut se ranger précipitamment sur un trottoir pour n'être point foulé aux pieds par un général fédéré qui caracolait dans une rue étroite, suivi d'un état-major excessif. Cette vision équestre lui ayant inspiré quelque trouble, Leconte de Lisle le communiqua à l'ami qui l'accompagnait en ces termes, d'une sévérité courtoise : « Que diraient Boëce et Cas- I siodore ? » On ne saurait prétendre qu'il allait 1 trop loin ; en ces limites, une certaine ironie I est permise au sage.

' On a passé d'inoubliables soirées chez lui, le samedi, dans son grenier pauvre et propret.

Très liseur, toujours informé, curieux de -tout, il dirigeait et vivifiait ^a causerie, avec une souplesse surprenante, venant d'un esprit qui se donnait la coquetterie de l'absolutisme. Se défendant de la gaieté comme d'un reniement d(^ son œuvre, il lui arrivait, néanmoins, après une anecdote bouffonne,de rire largement.il n'était jamais plus séduisant que quand il donnait la réplique aux vieux compagnons de ses années de misère. Citons parmi eux, au premier rang, Louis

Ménard, son maître en hellénisme, Louis Ménard, érudit, linguiste, peintre, chimiste, historien, surtout poète, homme unique et génialement doué, encyclopédique comme un Alberti. Ménard excellait à dégager chez Gœthe une congénitale vulgarité d'esprit ou à exalter dans la Commune de 1871 le seul événement fécond de l'histoire depuis la destruction de la Cité grecque. Tout à coup surgissait, avec un bruit de tonnerre, un ùtre imposant et falot qui s'écroulait en avalanche sur un fauteuil. C'était Bermudez de Castro, un grand d'Espagne, successivement condamné à mort par tous les régimes politiques de la Péninsule, H dont les sympathies intellectuelles se partageaient entre Blanqui et Platon. Bermudez que nous vénérions pour son savoir, sa ferveur idéaliste et sa bonhomie tonitruante, parlait toutes les langues du globe avec une égale volubilité, et c'était toujours de l'ibérique. Il pouvait causer toute une nuit. Nul n'a mieux justifié la sagesse de cette parole de Castelar : « On ne peut pas se Inire en espagnol. » 11 possédait cette supériorité sur (Castelar qu'il était incapable de garder le silence en aucun idiome. Esthète rigoureux, Bernnidoz souffrait jusqu'au martyre de certaines fautes de goût dans l'ordonnance du système planétaire. H nous émut un soir, en s'écriant : « Avez-vous jamais song^é qu'il nous faut vivre sut une planète qui est aplatie aux pôles et renflée à réqiiateur ? Cette idée me dégoûte ! Et vous autres ? » Nous disions oui par lûcheté. Cependant Leconte do Liste, le béret relevé sur son front de prophète, se renversant contre un canapé, riait de toutes ses dents cruelles, en roulant des cigarettes ; il en oubliait le Nirvana.

La vie de Leconte de Lisle ne se raconte point.

On interrogera avec profit le volume de Fernand Calmettes, livre consciencieux et documenté, d'une sincérité parfaite encore qu'un peu âpre. Mais le vrai livre à écrire sur Leconte de Lisle serait une histoire de son esprit. A partir de 1850, son existence fut toute de méditation et de travail, sans événements, sans péripéties, sans aventures. Il a passé ici-bas en faisant des vers.

Ah ! je sais ! Une heure de sa vie serait à

rayer... Dans un moment de faiblesse, il se laissa

donner par l'Empire, qu'il haïssait et dont il

souhaitait la chute, un subside qui se renouvela.

Ce fut un tort. Quand le fait fut divulgué, pendant

le siège, il y eut scandale ; depuis nous en avons

vu d autres. Certains cafés se montrèrent sévères ;

je ne les en blâme pas, j'aime mieux ne rien dire.

Le métier de justicier m'intimide, il exige trop de

vertu. Quand on a passé près de trente ans dans

les couloirs de la vie publique on est devenu

volens nolens, un petit vase d'iniquités, et cela

vous incline à l'indulgence. Si Leconte de Lisle

â péché, il l'a expié de tout son remords. Passons

donc. Puisqu'il s'agit de questions pécuniaires,

racontons une autre anecdote.

Au lendemain de février, les créoles républicains se groupaient à Paris autour de Leconte de Lisle. 11 les réunit, les harangua et les provoqua à la signature d'une adresse qui réclamait du gouvernement provisoire l'abolition immédiate de l'esclavage dans les colonies ; ils signèrent tous. C'était la ruine avec rhoniieur. Les planteurs de Bourbon, peu flattés de cette philanthropie qui s'étendait au bois d'ébène, répondirent en supprimant la pension dont Leconte de Lisle subsistait. Il paya de vingt années de misère

100 l A GALERIE DES BUSTES

rélan le plus généreux de sa vie. J'aime mieuxr: ce trait-là que Tautre.

D'aucuns ont prétendu quil était méchant Calomnie pure. Il n'eût pas écrasé une mouche, ni un inquisiteur, pas môme un romancier naturaliste. Au surplus je voudrais nous y voir. Avoir assisté à trente ans au naufrage d'un rêve de justice, avoir élé le témoin impuissant du meurtre des libertés, s'être réfugié dans le plus noble idéal pour en être récompensé par de basses railleries, se savoir l'édiflcateur d'un temple pour rester obstinément ignoré, se sentir à toute minute en discorde avec les choses de son temps, demander son pain quotidien à des besognes de scribe, porter un deuil inconsolable d'illusions évanouies et d'espoirs perdus, et, pour finir, caoher un regret, presque une honte, sous ses cheveux gris, — tout cela, en vérité, ne flonne-t-il pas droit à quelque amertume ? On dira que la gloire lui vint, tardive mais sûre, et le succès aussi avec son cortège de corvées et d'honneurs. Mais rien depuis longtemps ne lui était plus. Que de fois je Tai accompagné des yeux, mon aimé maître, quand il faisait, autour de l'Odéon et sur les terrasses du Luxembourg, sa promenade de flamine exilé ! Il allait, languissant et lassé, pareil à un de ces fauves nostalgiques qui baillent aux barreaux. Bien loin, au fond d'un passé qu'il se plaisait à parer de toutes les beautés qui manquent au siècle, sa pensée s'abîmait, libre et ravie. Lui aussi, il suivait du regard le songe intérieur (ju'il devait mourir sans achever.

Le monument nous reste ; il est de marbre, de porphyre et d'or. Leconte de Liste a réalisé l'œuvre que Vjlmiv rêvait : « r^^i livre tel que je

le conçois doit être composé, sculpté, doré, taillé, fini, limé et poli comme une statue de marbre de Parcs. » A-t-il tenu son défi d'une poésie impersonnelle, sereine, impassible, où le poète ne trahit rien de son âme ? Assurément non, puisqu'une telle œuvre est inimaginable, qu'il n'est de JiUérature que subjective, et qu'on ne peut jamais chanter que soi. Quand sa thèse lui pesait, il la mettait de côté ainsi qu'une armure trop lourde. Çà et là, entre un paysage des tropiques et une scène de tueries, après quelque appel désespéré à ce néant dont il souhaitait l'heure, il murmurait Faveu d'un amour ancien, ineffaçable, évoquait le fantôme adoré descendant en palanquin les rampes de la colline, et ces vers-là, tant il y a de vanité dans les théories, demeureront peut-être les plus durables de tous ceux qu'il martela dans sa forge. Mais les autres aussi, par milliers, défieront le temps : vers homériques, eschyliens, védiques, bibliques, Scandinaves, vers barbares et sauvages, vers français surtout, les plus plastiques, les plus sonores, les plus somptueux, les plus longs, les plus larges, les plus hauts de la langue. Les esprits qu'il a enseignés de précepte et d'exemple peuvent être sans inquiétude au sujet de son immortalité. Depuis les manuels scolaires jusqu'au deux centième volume de VHisfoire littéraire des Gaules, les annales de notre génie célébreront en Leconte de Lisle un irréprochable hiérophante des Mystères du Beau.

GAITES CAPETIENNES

Un roi et une reine de France vont faire leur rentrée au palais de la monarchie. Ce petit coup d'Etat inoffensif est dû à M. Georges Berger, le vaillant président des Amis du Louvre. Sans son dévouement toujours en éveil, les effigies de Charles IV le Bel et de Jeanne d'Evreux allaient émigrer au pays des dollars. Leur place était marquée d'avance dans la salle de billard de quelque milliardaire de là-bas. Certes, elles y auraient figuré avec avantage. Elles seront mieux encore au musée de la sculpture française. Grâce aux Amis du Louvre, quelque chose du vieux patrimoine nous sera, une fois de plus, conservé. C'est œuvre pie. Du passé qui déserte emporte toujours avec lui un peu de notre âme. Merci à ceux qui, sans tapage, parviennent à sauver du naufrage moderne les précieuses épaves de Tautrefois.

Ces deux statues, de pur style français, nous arrivent en bon état de conservation et munies de tous leurs papiers. On peut nommer leur auteur : elles seront inscrites au catalogue sous le nom de Hennequin de Liège. De la sculpture du moyen âge que Ton puisse attribuer sûrement, c'est pour les archéologues une rare fortune. Hennequin ou Jean de Liège, « ymaginier faiseur de

tumbes », faisait partie de la corporation parisienne des artistes flamands. Son nom apparaît à plusieurs reprises dans les comptes. Il était en faveur à la Cour des Lis. On sait qu'il exécuta dans réglise de Senlis le mausolée du fou de Charles V ; il avait représenté « le fol du Roy nostre Sire », coiffé du bonnet à houppe et la marotte en main. Il dut, cette fois, faire œuvre d'imagier réaliste. Mais nous est-il permis de voir des portraits documentaires dans les statues de Charles IV et de Jeanne d'Evreux ? Les deux souverains, endormis dans le marbre, ne montrant sur leurs faces placides qu'une impersonnalité de convention. Ils «sont dignement et froidement royaux, selon la formule officielle. Comment Jean de Liège eût-il pu donner une effigie fidèle de Charles IV ? Lorsque cette statue funéraire lui fut commandée, le Roi était mort depuis presque un demi-siècle. L'artiste le vit en beauté d'apparat. . Quels furent les traits caractéristiques des deux époux ? Le vieil artisan de Flandre n'essaye même pas de nous le dire. Nous devons consentir à ne jamais connaître la réalité de ces visages, comme nous ignorerons toujoiirs ce qu'étaient ces Ames.

Au sujet des trois rois, fils de Philippe le Bel, qui tous moururent jeunes, les savants nous préviennent loyalement qu'ils savent peu de chose. Ils n'eurent point de Joinville, dit M. Langlois. Mais avouerai-je mon faible pour les princes mal connus ? Leur obscurité permet aux ignorants de leur reconstituer, sans trop de remords, des destins de fantaisie. Après tout, les travaux de M. Léopold Delisle, les recherches de MM. Goudorc et d'Herbomez nous fournissent encore de quoi rôver à loisir aux dépens du roi Charles IV.

GAITÉS CAPÉTIENNES 105

S'il faut nous résigner à ne rien connaître de définitivement certain sur ce prince, ce que les maîtres de l'érudition ont arraché à l'inconnu nous permet toujours de médire de iui. N'est-ce pas l'essentiel, au point de vue de la chronique mondaine ?

Nous ne voudrions rien dire do blessant pour les derniers Capétiens directs, mais ils furent malheureux en ménage. Un épisode de leurs infortunes conjugales a été elirontément exploité par Dumas père et Gaillardet. Les princesses de la maison de Bourgogne jouissent d'une réputation égrillarde, depuis la Tour de Nesle, On accepte volontiers l'idée qu'un mélodrame ait calomnié des dames du quatorzième siècle. Mais < voici que l'érudition leur est plus sévère encore que le Romantisme. Ce digne Charles IV, qui sommeille si majestueusement dans la robe aux plis droits que lui a sculptée Jean de I^iège, aurait été un Ménélas médiéval. Il ne fut pas marié moins de trois fois, dont la première est à regretter.

Tant il y a que Philippe le Bel, alors qu'il faisait retraite à l'abbaye de Maubuisson, apprit que ses brus se conduisaient immodestement. Les trois sires des fleurs de lis avaient tous à se plaindre de leurs épouses. Ces renseignements douloureux, le Roi les tenait de sa propre fille Isabelle, reine d'Angleterre. Isabelle, ayant fait don d'une riche bourse ù. sa belle-sœur Blanche de Bourgogne, fut surprise de voir cet objet suspendu à la ceinture d'un jeune chevalier de

THôtel, Gautier d'Aunai. Elle fit part au Roi de ses soupçons. Mêmes dénonciations à Tégard de ses deux autres belles-sœurs, Marguerite et Jeanne. Nous tenons à circonscrire ce scandale ;. aussi ne parlerons-nous que de Blanche, terhme de Charles, alors comte de la Marche (un nom prophétique.) Le Roi fit arrêter toutes ses brus. Depuis que j'ai lu cela dans des livres austères, mon opinion sur Philippe le Bel s'est modifiée. Sur la foi des manuels scolaires, j'aimais à le considérer comme un souverain dénué de scrupules, mais non sans sagesse. En cette circonstance, il se conduisit comme un homme qui a peur de la Presse. La crainte de l'opinion le rendit féroce et gaffeur. C'est bien de sa faute si nous savons tous que ses trois fils furent ce que vous savez. "Il nomma une commission d'enquête pour faire toute la lumière.

Cependant Blanche protestait de son injiocence. On interrogea Gautier d'Aunai, comme alors on interrogeait. Il avoua tout, le pauvre, et même qu'il avait commis le péché aux jours d'abstinence. On le mena sur la place du Martroy, de Pontoise, où il fut successivement écorché vif, écartelé, déca[)ité et suspendu au gibet public. Oh pendit force manants, convaincus de complicité. Un dominicain, accusé d'avoir facilité l'adultère en usant de philtres, eut, seul, la vie sauve : il est vrai qu'il était cardinal. Blanche, maintenue en captivité, pendant plusieurs années, au Cnàteau-Gaillard, obtint, après répudiation, de se retirer au cloître de Maubuisson. Elle y mourut saintement, devons-nous croire, puisqu'elle fut inhumée dans le chapitre. Quant à Isabelle, la justicière, elle retourna dans son royaume d'Angleterre et ne tarda pas à y tromper son mari

GAITÉS CAPÉTIENXKS 107

abondamment. — Cette histoire est bien capétienne.

Nous ne reprocherons point à Charles le Bel d'avoir essayé d'mi second mariage. 11 épousa la iille de TEmpereur, qui mourut en couches sans avojr fait parler d'elle. Nous n'avons également que du bien à dire de la troisième lomme, qui fut Jeanne d'Evreux. N'objectez point qu'elle ne resta mariée que quatre ans. Plaisons-nous à imaginer que son veuvage fut exemplaire ; notons qu'il dura quarante-quatre ans. Celle princesse aimait les manuscrits. Elle enrichit la Librairie du Louvre, elle lit écrire une Bible « hystoriée toute à images et toute figurée ». Le beau bréviaire franciscain, du Musée Condé, a été exécuté pour son plaisir. Enfin, ce fut elle qui commanda à Jean de Liège le mausolée d'elle-mcme et de son /'poux.

Les volontés dernières de Cliaiios TV étaient précises. It avait obtenu du Pape que sa dépouille mortelle pourrait être divisée. 11 demanda donc que son corps fût porté à Saint-Denis et son cœur au couvent des Prècheur.^^. <r Quant h mes enlrailles, je eslis leur sépulture au couvent des nonnains de IVIaubuisson, jouxl*-' Ponloise. » 11 ne gardait point rancune à rabbnyr de Notre- Dame la Rovale d'avoirnbrité le repentir de l'amie 'N)upable de Gautier d'Aunai. C/t'Sl d'un brave homme.

fi usait, à l'exemple de son i^èio, d'iug'éuieux stratagèmes financiers, mais il était pieux et c-royait au diable. Toutefois il haïssait ses frères : daucuns le soupçonnèrent d'avoir usé de sorti-

lèges pour hâter leur fin. Mais faisons paix à sa mémoire. Il n'aura jamais, malheureusement, les Cadets de Gascogiie pour lui. Lorsqu'il alla à Toulouse, il ne manifesta qu'indifférence aux luttes de gaie science des troubadours. Il agit plus mal encore. Un gentilhomme gascon de pure race, le seigneur de Casaubon, Jourdain d€ l'Isle, fut pendu h Montfaucon par son ordre. Sire Jourdain faisait, dit-on, empaler les sergents du Roi avec leur bâton fleurdelisé. Nous ne nions point le fait, qui est blâmabLe, mais Jourdain n'en était pas moins le îieveu du Pape. On ne lit pas assez ïArt de vérifier les dates: c'est un écria dé perles. Nous y trouvons la traduction d'une lettre adressée en latin au Saint-Père, par Thomas, curé de Saint-Merri, après le supplice du seigneur de Casaubon. « Père très saint, dès que je sus que le mari de votre nièce allait être pendu, j'assemblai mon chapitre. Je lui représentai qu'il convenait de jirofiter de cette occasion pour témoigner à Votre SMiiitelé notre tendre attachement et notre prolcHide vénération. A peine votre neveu élait-il pendu que nous allâmes, avec grand luminaire, le i)feii(lre< ù la. potence, 'et nous le fîmes porter dans notre égli. e. où nous l'avons enterré honora -élément et gratis. » Que voilà donc un curé parisien !

Ce rè<:>ne de Charles IV est plein d'imprévu. Imagine-t-on la statue d'un roi pareil dans un hôtel d<^' (>hicago ? Et dire qu'il passe pour un prince . r 1 connu ! Encore quelques soutenances. do thèses et nous on apprendrons de be]les sur «îon coTn])te !

y avait, aux environs de 1840, un seigneur .

breton qui portait le nom grandiose de mar.- Joseph de Villiers de TIsle-Adam. Il descendu Grand-Maître qui défendit Rhodes contre Tian ; ses armes étaient d'or, au chef d'azur gé d'un dextrochère vêtu d'un fanon d'heres. Si ce gentilhomme portait d'or, il mant d'argent. Il vivait noblement et de misère 5 une maisonnette de Saint-Brieuc, avec sa le compagne, née de Garfort. Le marquis jph était vain de sa race, cassant, agressif, itique et homme d'affaires. Trop pur légitite pour accepter une obole de l'usurpateur ippiste, qui négligeait d'ailleurs de lui rien ir, il ne voulait demand<^r la fortune qu'à la lerche des nombreux tftrfors que les i^obles Basse-Bretagne avaient dû, pendant la '.Ter-, r, enfouir dans leurs potagers. Il fouillait

3 une candeur héroïque, -et ne cessaitVjpoint le rien trouver. La hantise de l'or avairtait de*

plus d'eau claire que •e, en rêvant au jour où serait redorée et enri- 5 de gemmes la couronne des aïeux.

P eut un fils, ce fut une ineffable joie'

Cet enfant, que Mgr de Saint-Brieuc baptisa de ses mains épiscopales, était élu pour illustrer encore sa race et surtout Tenrichir. Il unirait le génie de la guerre et de la politique à celui de la spéculation. Ayant pour devise : Va oultre I il irait, Dieu seul pouvait mesurer jusqu'où.

Philippe-Auguste Mathias, un blondin agité et rieur, après avoir polissonne dans les landes, fit ses classes au collège de Saint-Brieuc, puis au lycée de Laval. Dès ïàige le plus tendre, il manifesta une inaptitude congénitale à toutes les entreprises d'ordre budgétaire, nul instinct guerrier, le goût de la musique et la passion des lettres. A quinze ans il dérogeait avec ivresse et noircissait ses cahiers de lignes rimées ; à dixsept ans, il avait écrit quelques drames et projeté un roman philosophique en trois parties. Nerveux, trépidant, débraillé, sauvage, il secouait sur un front de penseur une crinière de lionceau ; tous les songes s'allumaient dans le bleu clair de ses yeux. Le marquis Joseph était lettré comme un métayer ; il conçut des doutes sur la destinée du petit Mathias, au point de vue de la spéculation. Cela l'attrista, sans le décourager. Au moment où son fils achevait ses premières poésies, il nourrissait une équipe de tâcherons qui fouillaient les souterrains de Quintin. La douce marquise, semblable à la châtelaine épeurée de Com- ])ourg, en s'interdisant de juger son époux, avait rossé depuis longtemps de s'affliger qu'il découvrît si peu de millions. Enveloppée d'un tourl)illon do démence, elle s'était blottie dans l'amour maternel. Son délicieux et singulier fils la remplissait d'admiration, de trouble et d'espoir. Une vioille marraine, comme il en est dans les contes (le fées, partageait l'orgueil de la mère et sa foi

VILLIERS DE l'ISLE-ADAM 111

dans l'avenir du jeune homme. Ces pieuses dames parvinrent à se persuader qu'il importait peu que la terre d'Armorique s'obstinât à refuser au marquis de lui livrer d'autre or que celui de ses genêts. Puisque Mathias avait du génie, la gloire et la fortune devaient arriver infailliblement. Toutes deux donc soumirent au chef de la famille un plan de conduite qui aboutissait à l'opulence, en partant de la littérature.

Si peu sensible que fût le marquis à l'agencement des syllabes sonores, il vit seulement dans ce projet qu'il était absurde, et cela suffit pour le décider. Par mesure de prudence, il doubla l'équipe des fouilleurs, puis il vendit ses derniers lopins. La bonne marraine réahsa son avoir ; on monnaya une somme rondelette, et tous quatre, le père, la mère, la marraine et l'enfant sublime, vinrent s'échouer à Paris, pour en faire la conquête. Gomme munitions de guerre, ces conquistadores d'un nouveau genre dissimulaient dans leur bagage un volume de vers.

Ce fut ainsi que notre Villiers de l'Isle-Adam entra dans la vie, vers 1860, à l'époque où Cochinat était montré en exemple aux jeunes écrivains, non pas seulement parce qu'il était nègre, mais parce qu'il vivait de sa plume. Pense-t-on que Renan se soit trompé en disant de la race bretonne qu'elle garde au cœur une source intarissable de folie ?

AugusUvMathias, enveloppé de fourrures et les poches gonflées de manuscrits, s'en fut voir Girardin et Villemessant. Soit dit sans offenser leurs ombres, ce n'étaient pas des créatures

humaines de complexion mystique. S'ils goûtaient tous deux la poésie lyrique, ils s'y entendaient imparfaitement. Ni Tun ni l'autre ne manifesta la' moindre intention de publier les «poèmes de ce bizarre étranger, des poèmes qui s'appelaient Hermosa et le Chant du calvaire. Un éditeur de Lyon, nommé Perrin, leur infligea une leçon sévère en consentant à publier le volume aux frais du jeune auteur.

Mais tandis que les grands journaux sacrifiaient aux seuls dieux de la prose, un tout jeune homme, Catulle Mendès, était venu de Toulouse pour venger les poètes, en fondant La Revue Fantaisiste. Les bureaux de ce joli recueil, satiné et rose, offraient un asile aux servants du beau. Villiers y vint, naturellement, en vertu d'une force irrésistible, comme le papillon vole à la fleur, parce que là était son air respirable. Il fut accueilli et fôté. Tous ceux qui le connurent alors ont gardé l'éblouissement de son apparition première. Ingénu et satanique à la fois, candide et pervers, tour à tour bredbuilleur et éloquent, bon garçon et aristocrate, naïf et madré, la mémoire débordante de beaux vers, intarissable narrateur de contes bleus, plein de projets qu'il livrait au premier venu, gouailleur, grimacier, mystificateur, caressant, généreux, exquis, lointain, la séduction même, il s'imposa. On raffola du nouveau venu en ce cénacle, où un peu de désordre mental n'était pas pour déplaire. Dans les yeux amis où lui riait sa bienvenue, Villiers devina cette même confiance dont les regards de sa marraine et de sa mère étaient illuminés. Il se crut marqué pour un grand destin.

Les autres le crurent aussi. Les témoignages demeurent unanimes sur l'ôtre d'exception qu'il

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était alors. Mendès, qui fut pour Villiers, et pour tant d'autres, le compagnon lidèle et l'ami toujours prêt, définirait mieux que personne le charme vainqueur que tous subirent. Stéphane Mallarmé, qui vénérait en Villiers le type princier de l'écrivain, disait un jour à un ami qui écoutait avec délices bruire les pierreries de son discours : « Le mot d'infini ne peut être proiéré dignement que par un jeune gentilhomme, au type Louis XIII, en fourrures et cheveux blonds. » Et comme un timide geste de surprise ponctuait cette sentence, le bon poète qui redoutait par-dessus tout que sa pensée semblât obscure, ajoutait, par amour de la clarté et pour couper court à toute objection : « C'est ainsi que j'ai entendu Villiers prononcer ce mot devant moi pour la première fois. » — Léon Gladel, d'une exactitude farouche, répétait volontiers : « Villiers à vingt ans était prodigieux ». Même impression chez les aînés : chez Gautier, si olympien d'indifférence ; chez Leconte de Lisle, facile au dédain ; chez Dumas, cuirassé de méfiance. On ne laisse pas indûment un tel et même souvenir à tant d'hommes d'une sensibilité avertie. Le début de Villiers de l'Isle-Adam eut l'allure d'une entrée dans la gloire. Ce fut conquérant, magnifique, — et meurtrier pour lui.

Il a payé ces quelques mois d'enivrement de vingt-huit années de déboires. G'€st une histoire picaresque et douloureuse.

* Un cousin du poète, M. du Pontavice de lïeussey, a narré le martyre de son parent dans un généreux et gentil livre, où se retrouvent toutes les grâces des boUandistes, et aussi leurs erreurs coutumières.Les méchants s'y liguent contre le Saint et le supplicient sans lui faire perdre

un atome de sa foi. Ce naïf récit, où la Vérité, par décence, revêt sa nudité de quelque parure, est à consulter, à titre d'exemple de ces admirations fanatiques que Villiers eut le don d'inspirer. Le bienheureux Jacques de Voragîne ne toAiche pas d'une main plus* légère aux chers fantômes de sa Légende dorée. Par contre, une tradition diabolique fait de Tauteur d'Axel un impuissant, un flâneur, hagard et fiévreux, le prince des ratés, le dernier bohème. Une fois de plus, le vrai siège au centre, à distance égale de ces deux légendes'. L'hortime était autrement complexe, non moins fuyant pour les hagiographes que pour les reporters. Il avait en lui cent personnages contradictoires. Le tout donnait un être unique, comme on n'en verra de longtemps, un homme peut-être du passé, mais à. coup sûr point du présent, en incompatibilité d'humeur avec la vie moderne, qui passait, méprisant et effaré, dans notre société utilitaire comme on traverse un marché de bestiaux, haïssant son époque et prétendant tout obtenir d'elle, le plus décevant, le plus chimérique, le plus divers et le plus amusa-nt des mortels.

Si nous étions' condamné à dégager les traits caractéristiques de cette insaisissable figure, nous dirions que, nourri de préjugés nobiliaires sucés avec le lait, né poète et poète jusqu'aux moelles, plus vain que Lucifer de sa naissance et de son génie, gendelettre féodal, baron livresque, Villiers cultivait en lui la dupe, la victime, le créancier perpétuel et toujours exploité des fils grossiers de la Révolutiion. Chateaubriand, joignant ses colères d'émigré à l'orgueil d'apporter un Beau nouveau dans sa valise, attendait de ses contemporains moins d'homma-

jores et de profits que Villiers' n'en exigeait d'avance, quand, le 2 juillet 1862, il donna le bon à tirer de son roman Isis à Téditeur Dentu.

Souffrit-il de voir ses premiers oracles* tomber dans un silence de désert ? Certes», et nul ne sondera les colères qui traversaient parfois son œil de voyant. Mais à peine renversé de son trépied, il y remontait, inconscient, intrépide. L'espoir était intarissable en lui. « On verra rhiver prochain ! » est la phrase qu'il a le plus prononcée. Gomme son père, il ressembla jusqu'à sa mort à ce citoyen d'Athènes dont parle Elien, un heureux halluciné qui croyait posséder toutes les galères du Pirée et venait chaque jour sur le port assister au déchargement de ses richesses' imaginaires. L'atavisme, la race, régotisme, le parti pris de se soustraire aux contingences,, le commerce habituel de la chimère maintinrent Mlliers dans une longue enfance. Il vécut dans un songe incessant de fortune et de gloire. Ce fui un somnambule ignorant du vertige, le dormeur enchanté que rien n'éveille. Et de quel sommeil il a dormi cinquante ans ! La réalité hurlait à ses oreilles, le secouait brutalement, le meurtrissait, il songeait toujours.

De ses illusions la plus tenace, parce qu'elle était native et foncière, fut la foi au triomphe littéraire. Jusqu'au dernier soupir, il a espén^ qu'un drame ou un livre mettrait le siècle à ses pieds. Après les Premières poésies, après Isis, il publie Elën, M organe, drames hyper-romantiques ; il fonde à son tour une Bévue des lettres et des arts, dont les quatre ou cinq numéros, introuvables aujourd'hui, sont remplis de sa prose.

Il y donne, pour la première fois, Ylntersigne^ une nouvelle de cauchemar, dont le début annonce un chef-d'œuvre. Tout ce beau bruit s'éteint dans le vacarme frivole du Paris du second empire. iCependant sa famille, ahurie et confiante, voit s'épuiser le trésor de guerre. On vend encore quelques clos ; le marquis, élargissant le cercle de ses opérations financières, augmente la meute hurlante de ses créanciers. Près de dix années s'étaient gâchées ainsi, de projet en projet, d'espoir en espoir. En 1870, Villiers et les siens comptaient sur un acte en prose : La Révolte. Fargueil et Delannoy jouèrent au Vaudeville cet ouvrage que patronnait Dumas. Cette pièce irritante, emportée, cruelle, se trompait d'époque ; quinze ans plus^ tard, et Scandinave, elle serait allée aux nues. On ricana. Cette fois,. Villiers eut un instant de réveil : seul avec un ami éprouvé, il éclata en sanglots.

On l'a dit paresseux, c'est admirable ! Le paysan qui, au lendemain d'une nuit de grAle, remet les bœufs à la charrue, n'a pas plus de stoïque vaillance. Villiers besognait, à ses' heures et à sa manière, sur une table de brasserie, dans un bureau de rédaction, sur l'impériale d'un omnibus', dans un garni, à la ville, à la campagne, la nuit, même le jour, partout où une plume lui tombait isous la main, mais son labeur était considérable. Cet artiste, qui ciselait les mot? un par un et les sertissait comme des pierres, a laissé dix volumes. Il en a rêvé cent.

L'incroyable est qu'il ait pu autant produire dans le désordre de sa vie. De 1861 à 1870, il avait fait le tour de ses aspirations et épuisé ses stratagèmes de conquête. Aux amertumes de la littérature, il s'était ingénié à ajouter de^' mé-

comptes, aussi incroyables que variés. Il avait visé et manqué bien des buts.

D'abord, en descendant logique dun chercheur d'or, il conçut toute sa vie le projet du mariage fastueux et opulent. Sans relâche, il était en quête de la fiancée adorable, quoique millionnaire, à qui quelque prince de TEglise l'unirait, sur le coup de minuit, dans un nuage d'encens. Des agents matrimoniaux, prosaïques espèces, ayant connu son dessein, lui proposèrent de vieilles actrices ou des fruitières retirées. Il eut horreur. Se prêta-t-il, comme on rassure, à de hasardeuses rencontres ? On ne le saura jamais. Resté provincial en certains travers, on le rencontrait parfois endimanché et frisé outrageusement ; c'était signe de mariage. Une tradition veut qu'il ait vogué jusqu'à Londres, sous la conduite d'un marieur de profession, qui l'avait pourvu, pour la circonstance, de vêtements fashionnables' et d'une montre à répétition. Ainsi vêtu et orné, il aurait eu avec une demoiselle anglaise, orpheline, et richissime, une entrevue dans une loge de Covent- Oarden. Toujours selon la tradition orale, il fut imprécis et tumultueux. Il récita son prochain livre à l'étrangère, la noya de lyrisme, l'épouvanta ; elle le prit pour un évadé de Bedlam. Le soir même, la jeune miss, encore frissonnante, déclarait préférer le célibat éternel, et même le cloître, à la couronne comtale de l'Islo-Adam. Le marieur, déçu et furieux, rompit avec son client, lui reprit la montre, l'abandonna dans l'immense Londres'. Après le premier moment d'effarement, Villiers, dont le donquichottisme gardait des roueries de Sancho, parvint à découvrir dans la ville la moins poétique du globe

un sollicitor qui faisait des vers. Le jurisconsulte, amant des muses, le rapatria à titre de confrère.

Les entreprises matrimoniales! n/absorbaient pas son ajctivité. Quand les Hellènes remercièrent leur dynastie bavaroise, Villicrs se laissa persuader, par quelque railleur à froid comme il s'en trouve dans les cabarets de nuit, que sa race avait des titres indiscutables à la succession d'Othon. Pendant plusieurs semaines, il ne fut question, au café de Madrid, que de la candidature de Villiers au trône de Grèce. Le prétendant obtint une audience de Napoléon IIL Au jour fixé, impénétrable et frisé, il se présenta aux Tuileries. Le souverain s'était fait suppléer par le duc de Bassano. On ne s'entendit pas.

Les détails manquent sur les propos qu'échangèrent l'héritier des Grands'-Maîtres et le chambellan ; et c'est grand dommage. Nous estimons plus regrettable encore qu'il n'y ait pas eu mélange de vues entre le plus rêveur des potentats et le plus' princier des parnassiens. Villiers avait préparé quelquesj phrases, dont une seule •devait suffire à magnétiser l'empereur. Une des scènes qu'il a le plus rêvé d'écrire mettait aux prises le Vieux de la Montagne et saint Louis ; deux souverainetés, celle du glaive et celle de l'esprit, is'y mesuraient à armes égales. Napoléon III aurait-il joué suffisamment le rôle de saint Louis, je n'ose l'espérer. Mais il en eût entendu de sévères. Il y a eu là du comique et du beau perdus.

Villiers, en général, ne fut pas heureux avec les têtes couronnées. En allant voir Richard Wagner, il pensa se lier d'amitié avec le grandduc de Weimar. Ce fut Lis'zt, si je ne me trompe,

qui le présenta. Le grand-duc était de loisir et d'aimabl-e humeur. Il trouva divertissant cet étrange écrivain français qui lui disait des scénarios ; il récouta toute une soirée. Villiers se vit premier ministre. La situation de Gœthe, demeurée vacante, lui convenait à merveille. Le lendemain, à la promenade, nouvelle marque de faveur. Villiers salue de loin le grand-duc, celuici l'appelle et le prend sous le bras ; on cause de plus belle. Tandis' que le poète expliquait le premier acte d'Axel à son auguste compagnon, pour ramener insensiblement à lui offrir la présidence du conseil, voici qu'un camarade de voyage, nommé Lorbach, qui joignait la critique musicale au commerce des vins de Bordeaux, s'approche du groupe, et, sans préambule, propose sa bachique marchandise. Le Grand-Duc en oubUe Villiers, s'absorbe dains une pensée unique, accepte des cartes d'échantillons^, choisit vingt caisses de cachet rouge. Lorbach, homme de décision rapide, l'entraîne dans le palais des aïeux pour prendre la commande. Noliie coniidere principibus. « Ce jourlà, disait Villiers, j'ai manqué ma vie ! » Il n'aimait pas Lorbach.

Pour varier la chance, il essaya des demirois*. On le vit assidu auprès de cet excellent M. de Tonneins, avoué défrdqué, îroii détrôné é''Araucanie, un 'souverain libéral et farceur, qui décorait les camarades à tour de bras et signait des commanderies sur toutes les tables' de la brasserie des Martyrs. Auprès de ce monarque débonnaire et pince-sans'-rire, Villiers dut remplir deux ou trois charges théoriques, qui ne l'absorbèrent pas au point de lui interdire de laire de la copie. Tel, le vicomte de Château-

briand, chargé par Louis XVIII, pendant Texil d€ Gand, du ministère de l'intérieur, en profita pour relire Virgile.

Il eut commerce aussi avec Naundorff et se plongea, par loyalisme, dans' les grimoires du faux dauphin. Sa puérilité, toujours en éveil, s'amusa de ces histoires d'enlèvements où la logique se mêle à l'absurde. Il parut quelque temps un naundorffiste de la stricte observance. Gomment conciliait-il cette foi schismatique avec sa fidélité à Henri V, c'est le secret de sa conscience. Il rompit un beau jour et s'exprima sur son prince en termes amers. Pourquoi ? Certains propos qui lui échappèrent indiquent que l'incompétence littéraire de Naundorff l'avait choqué jusqu'à la nausée. Qu'ils soient autheniiques ou truqués, les Bourbons ne sont pas' gens de littérature.

Mais le plus beau coup de gong qu'il frappa jamais, ce fut quand il s'avisa d'envoyer du papier timbré aux héritiers de Locjkroy et d'Anicel-Bourgeois' sous prétexte que, dans le drame Perrinet Leclerc, son aïeul le maréchal jouait le rôle d'un traître. Jusqu'à quel point se mystifia-t-il lui-môme, nous mourrons sans le savoir. D*abo,rd, il se plongea, :i la Bibliothèque nationale, dans toutes' les histoires de France qui lui tombèrent sous les yeux, ne parla que Bourguignons, Armagnacs, Cabochiens, découvrit le quatorzième siècle et s'en divertit comme un enfant. On le vit courir d'avoué en avoué, dos généalogies sous le bras. Ce fut une pluie (rancôtres. L'idée qu'un officier ministériel « occupait )) pour lui le ravissait. « Je te quitte, disait-il : je n'ai que le temps d'aller voir le procureur qui occupe pour moi. » La partie ad-

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verse avait cru d'abord à une espièglerie de mauvais gpût. Quand elle comprit que Mlliers' entendait plaider pour de bon, -elle se fâcha rouge. Les hommes de loi qui « occupaient » pour les défendeurs firent fouiller les archives de Bretagne ; ils contestèrent à Villiers ses aïeux. Il bondit sous l'outrage. Mais en ces matières la vérité est une courtisane ; nous ne saurions penser, avec M. du Pontavice de Heussey, que « la généalogie est une science exacte, qui n'admet pas plus d'erreur que l'algèbre. » Villiers connut les' amertumes de cette science. Je le rencontrai, d'aventure, dans le passage des Panoramas, comme il sortait de chez son avoué. Il était verdàtre et présentant des symptômes de phobie. Un clerc familier venait de Taccueillir d'une claque sur l'épaule, en lui disant, sans nul ménagement, et semi-gouailleur : « Dites donc ! On assure que nous ne descendons pas. » Ce « nous » avait paru à ViUiers, peu au courant de la langue du palais; une fétide gaîto de basochien. « Ah î criait-il. en brandissant ses liasses, on va bien voir si nous descendons, oui ou non. » On ne vit rien du tout. Le tribunal s'égaya une heure de ce conflit, s'abstint de sonder la conscience du feu maréchal et débouta son pieux héritier. « J'aurais dû plaider moimôme ». conclut le vaincu.

On ferait une épopée héroïque, du genre bur lesque, des coups d'estoc et de taille qu'il distribua à tous' les moulins à vent du chemin.

Pendant le siège, il crut devoir prendre le titre euphonique de « Capitaine général des Enfants- Perdus* de la Villette » et s'orner de quelques

galons. Eperdu de Rouvière, il s'était fait broderun costume d'Hamlet, et donna à souper aux Aïssa-Houas de TExposition de 1867 déguisé en prince de Danemark. Il nous entretint aussi de sa résolution, inébranlable, d'entrer dans la cage de lions qu'on exhibait alors aux Polies Bergère, et de déclamer ses vers mollement étendu sur les fauves. Dans ley grandes circonstances, il tirait d'une malle qui l'accompagnait en ses pérégrinations, une brochette, éblouissante et illégale, d'ordres abolis. Témoin avec Leconte de Lis'le du mariage d'un ami, il arriva, ainsi constellé, chez l'auteur de Gain, Celui-ci, épouvanté à l'idée de se montrer en public avec ce carêmeprenant, employa tour à tour la persuasion et la violence, la menace et la prière, pour que son compagnon remît dans sa poche ses diverses toisons d'or. Villiers céda par respect pour les faiblesses du génie.

On le vit candidat aux élections municipales dans le 17® arrondissement. En retraite à Solesmes, chez dom Guéranger, où il rencontre Veuillot, et glosa d'exégèse avec lui sans que ces deux docteurs pussent se comprendre. Hôte, à Puy, de lord Salisbury, dont il avait exaKé l'aïeul dans le Nouveau-Monde. A ce propos, tout un plan de fortune avait surgi dans son cerveau. Le pair d'Angleterre ébloui, fasciné, reconnaissant, devait lui donner à gérer quelque colonie peuplée d'éléphants et de houris.Il passa une soirée chez le noble lord et lui infligea ses œuvres complètes. Villiers admira le flegme seigneurial que l'héritier des' Cecil gardait en l'écoutant: Il n'apprit que le lendemain que son illustre auditeur était sourd. « Et voilà ma veine ! » disait-il, comme si lord Salisbury

se fût plu à perdre l'ouïe subitement, par magie noire.

Tant d'aventures d'un comiqu-e cruel avaient aiguisé en lui l'ironie. J'imagine que, seul avec lui-même, il a dû pleurer plus d'une fois. De- A^ant les autres, il raillait toujours. Quand cessait-il de se moquer de vous pour se moquer de lui-même ? Il était malaisé de le deviner. Sa raillerie, ^ans être méchante, lançait parfois des flèches dangereuses. Il a donné de certains de ses contemporains des définitions sommaires qu'il est inutile de rappeler ; les victimes ont encore le trait dans la chair. Il avait de qui tenir, ayant intimement fréquenté Baudelaire aès son arrivée à Pans. L'auteur des Fleurs du mal affectait une perversité qui nous paraît aujour- <l'hui un peu nigaude, mais qui passait alors' pour une incomparable élégance. Très sensible aux hommages, sous sa cuirasse de mépris, il se laissa complaisammenf aduler par ce jeune poète, d'un enthousiasme discipliné et d'un dandysme extravagant. Villiers, frais émoulu de sa province, candide néophyte en cruauté, admirait ^t redoutait dans Baudelaire un moine damné aux blasphèmes subtils. Tous deux se plaisaient l'un à dire, l'autre à écouter, des propos sans' charité sur les hommes et les choses. Leur plaisir préféré consistait à aller ensemble, à l'Opéra, voir Robert le Diable, qui occupait alors la situation de chef-d'œuvre. Le diabolique de cet ouvrage les attirait. Ce génie du mal, incarné sous les traits bourgeois de Dulaurens, ce diable Qui met son orgueil et dépense son fluide à méduser une petite paysanne, les plongeait dans la joie. A l'idée que les abonnés coneevaient ainsi l6 satanisme, tous deux se sentaient ras'surés.

Après des années, Villiers gardait la hantise des plaisanteries féroces de Baudelaire, et comme le remords d'une mauvaise rencontre. Il me revient à Tesprit une folie que je lui ai entendu dire ; elle aide à comprendre le mystificateur à demi-mystifié, tourmenteur et victime, dont la double nature s'agitait en lui.

Il possédait, en indivision avec Charles Crosv un chien nommé Satin. Satin, ratier hybride, était noiraud, bancroche, hideux, trahissait la race la plus vile et dégageait des miasmes fâcheux. Villiers le chérissait. Aux termes de son traité avec Gros, chacun des deux maîtres jouissait du commerce de Satin une semaine sur deux. Villiers, qui manquait tous les rendezvous*, arrivait ponctuellement tous les quinze jours prendre livraison 'de son humble ami. Il l'emmenait dans toutes ses courses ; il le caressait avec tendress'e, couchait avec lui, le regardait longuement dans les yeux et lui prêtait des pensées Ipihtaines. Un jour que j'avais baigné Satin contre son gré dans les» eaux de Croissy, Villiers me dit mystérieusement : <( Méfie-toi de ce quadrupède. C'est un chien hasardeux, un saturnien. On ne saura jamais ce qu'il cache de dém'oniaque. » Quelques jours après, nous déjeunions dans le jardin d'une maison amie. Le gros chien favori de la maîtresse du logis, tristement vautré dans sa niche, agonisait lentement. Villiers, tout attendri, regardait ce bel animal mourir avec douceur. Soudain, Satin, empressé et guilleret, s'approche du malade et lui renifle effrontément dans l'oreille. A partir de ce moment, le moribond, jusqu'alors résigné et paisible, s^'agita en des contorsions frénétiques et trépassa comme le mauvais larron. « Tu

vois Satin ! s'écria Villiers. Il lui a soufflé le Doute ! J'ai toujours soupçonné qu'il servait d'habitacle à l'âme de Baudelaire ; maintenant

j'en suis sûr ! )>

Au demeurant, cet ironiste infernal était le meilleur fils du monde. Ce dédaigneux, cet outlaw de lettres, brouillé avec le siècle, mécontent de tout et de tous, ce passant perdu parmi la société moderne comme le Petit Poucet dans les futaies de l'Ogre, cet anarchiste à base féodale avait le nihilisme bon enfant. Les brutalités, les' cruautés, tous les gestes de la force le remi5lissaient d'horreur. Quand il voyait un

. bambin pleurer dans la rue, il s'informait, au risque d'inspirer à la mère ou à la nourrice les préjugés les plus injurieux s'ur son équilibre mental ou sur la pureté de ses intentions. Il a été plus d'une fois conduit au poste pour avoir voulu évangéliser un de ces couples qui, après minuit, sur les boulevards extérieurs, discutent sans grâce des intérêts temporels de l'amour.

J'en appelle à ceux qui l'ont vraiment connu, ce fut une aimable créature et le plus' divertissant des compagnons. Il épandait la joie. Après des disparitions de plusieurs mois, il faisait dans' le? milieux amicaux de brusques rentrées, d'une diplomatie coquette et savante. On n'avait pas le courage de le quereller. Il entassait excuses sur excuses, invoquait des alibis de romans-feuilletons, annonçait pour la semaine suivante des changements extraordinaires dans sa vie, parlait de millions prochains avec détachement, s''écriait : « Maintenant, vous «allez voir î >> et tirait de sa poche un manuscrit.

Quand il daignait s'en donner la peine, il lisait merveilleusement, en évocateur. Les grandes

phrases' aérées et sonores s'amplifiaient de passer dans sa' voix. Il magnifiait tout, parce qu'il créait autour de lui une atmosphère féerique, parce que ses propos, ses gestes; ses contorsions, ses grimaces, ses rires', ses attendrissements, ses élans, ses colères, ses bouffonneries et ses' extases s'évanouissaient en poésie. Eloquent à ses heures comme un apôtre, s'il lui plaisait de vous cacher sa pensée, il usait d'une sorte de balbutiement qui vous obsédait. Tout d'un coup, il repartait de plus belle, s'envolant en plein ciel, absurde, prestigieux, insensé, magnifique. On récoutait une nuit entière parler d'art, de son art à lui surtout, de ses* projets, de ses pl^ns, du livre qu'il faisait, de celui qu'il allait faire, de ceux qu'il ne fe-rait jamais. Tout lui était sujet de vaticination. Tout aussi lui était auditoire : les scribes du Mont-de-Piété connaissaient ses poèmes pour les' avoir entendus de sa bouche. Fertile en ruses ingénues, il considérait la révélation d'une de ses œuvres comme un stratagème infaillible. Il espérait bien au jour suprême, dans un coin ombragé de la vallée de Josaphat,lire le Vieux de la Montagne à son Créateur et lui subtiliser une entrée de faveur pour le Paradis en Tensorcelant de littérature.

Il se croyait bon chrétien et n'entendait pas le badinage sur les choses saintes. Au vrai,il avait gardé, tant bien que mal, la foi bretonne de son enfance, non sans laisser des lambeaux de dogme à tous les' buissons de l'hérésie. Les bons recteurs du pays natal lui avaient enseigné le catéchisme, qu'après* trente ans de noctambulisme il savait encore imperturbablement.

VILLIERS DE l'ISLE-ADAM 127

« C'est un livre excellent, répétait-il. Il contient toute sagesse et ne coûte que deux sous. » Son catholicisme était celui de^' curés de campagne, celui des Pardons et des Calvaires, des cantiques villageois, des soirées claires du mois de Marie. Il logeait dans sa mémoire de vieilles lit-anies qui y voisinaient avec les poèmes d'Edgar Poë. A la longue, Raymond LuUe, Hegel, Eliphas L^vy, rOccultisme, Allan Kardec exercèrent bien quelques ravages dans ses croyances, mais Thumble foi subsistait. Avant Verlaine, il a dit la prière du pécheur, toujours coupable et toujours confiant. Serait-il sauvé ? La peur de l'enfer le lancinait par moment. Mais en réfléchissant bien, il ne voyait voués au feu éternel que Lorbach, quelques éditeurs et tous les directeurs des théâtres. Il pensait de lui-môme ce que le garde de son confrère La Fontaine disait du bonhomme : (( Dieu n'aura pas le courage de damner une si inoffensive créature. » Toutefois, il se préparait s'oigneusement aux surprises du grand interrogatoire. Face à face avec FEternel, il lui faudrait parler théologie, comme avec Dom Guéranger, comme aveic Veuillot, et l'Adversaire serait formidable. Une de na.3 espiègleries coutumières consistait à lui demander de nous révé^ler les bulles secrètes qu'il avait réservées pour le terrible duel. « Riez, jeunes railleurs ! répondait-il. Vous y passerez à votre heure. Je vous souhaite de vous en tirer comme moi. » Une chose le troublait pourtant. La discussion suprême se développerait-elle en ce latin qu'il savait mal, ou en ce français qu'il avait passé une vie entière à s'efforcer d'apprendre ? Son idée de derrière la tête était qu'on parlait.au Paradis la langue de ses poèmes ; toutefois', le latin

est idiome d'église. A tout hasard, il s'était muni de quelques citations des Pères, jugeant avec raison que cela ne pouvait nuire. Lactance, qu'il tenait en dilection particulière, lui avait paru de bonne prise ; il en disait de longs passages. Son érudition chrétienne demeure suspecte, et j'imagine qu'il y ajoutait de son cru. Une de ses sentences favorites, qu'il déplorait de ne pouvoir appliquer à son cas particulier, et qu'il aimait à psalmodier, entre trois et quatre heures du matin, au retour des parlottes' poétiques, était ainsi conçue : « Quoniam non cognovi litteratwram introïbo in potentias Deù » L'authenticité, sinon la sagesse, de cette parole sacrée m'inspire des doutes.

La compagnie des hommes d'église lui plaisait fort, il recherchait la société des prêtres et s'affligeait d'être mal payé de riBtour ; à peine étaitil avec un ecclésiastique qu'il lui posait des questions captieuses et, sans attendre la réponse, fournissait de monstrueuses solutions d'hérésiaque ; naturellement,rinterlocuteur ripostait par un exorcisme. Et comme il avait à l'orthodoxie la plus stricte des prétentions d'inquisiteur, il souffrait de ce malentendu. Il gémissait aussi de constater chez les ministres" du culte une certaine nonchalance à manier la langue du romantisme. Un brave abbé, dont il fut voisin de table ù quelque dîner de province, lui avait laissé un souvenir. Comme ils causaient, bon gré mal gré, de littérature, et que Villiers incitait le digne prêtre à lire Salammbô, celui-ci s'écria : « Avez-vous lu Beaumarchais ? » Et sur une réponse affirmative, l'abbé s'était cru en droit d'ajouter : « Mais Tavezvous' compris ? » Villiers, réserve faite du respect qu'il .devait au caractère sacré de ce questionneur, ne désirait pas renouer l'entretien.

VILLIERS DE l'iSLE-ADAM 129

Nous croyons superflu d'ajouter qu'il n'était pas républicain. La Révolution française, dont il ignorait l'histoire à un point qu'on ne saurait imaginer, l'ayant apprise de quelque Loriquet basbreton, lui apparaissait comme une de ces émeutes qui passaient de temps en temps devant la terrasse du café de Madrid, et que M. Pietri apaisait avec quelques horions. Il en voulait cruellement à M. de Launay, gouverneur de la Bastille, d'avoir composé avec la canaille. Tout le mal, selon lui, venait de cette faiblesse. A partir de cette déplorable sottise, l'évolution humaine n'était plus* qu'une descente de Gourtille, affolée, hideuse, empestée. Cette conception simplette de l'histoire nationale lui permettait de juger les hommes politiques de sa génération avec sévérité.

Mais c'est assez considérer l'extérieur de cette captivante et exceptionnelle figure et trop s'attarder aux traits pittoresques*. C'est la spiritualité de cet homme si rare, la qualité de son imag-ination, le sens et la portée de son œuvre qu'il conviendrait surtout d'examiner.

L'homme, en Villiers de l'Isle-Adam, si multiple, étrange jusqu'à l'extravagance, peut un instant prêter à sourire. L'écrivain commande le respect.

C'était un esprit de la plus haute aristocratie poétique. Nous n'oserions qualifier de chef-d'œuvre aucun de ses livres, ni dire de lui qu'il fût im génie. Mais quelques-uns de ses écrits sont de la grande lignée, et le feu sacré brûlait dans son âme.

Comment ce rare artiste s'était-il formé ? Pourquoi cet oiseau de haut vol ne pouvait-il respirer que sur les cimes ? Qui lui avait appris à planer ? Sa famille ? — - Il se glorifiait, nous l'avons dit, de son origine. Il voyait les ancêtres en un vitrail incendié, par l'adieu du soleil, où ils siégeaient, le glaive au poing et la croix au cœur, avec le haubert des preux mystiques ou la cape des moines guerriers. Tous ses aïeux, routiers pillards, bandits des grandes compagnies, abbés pansus, agronomes en sabots, devenaient autant de Lohengrins ou de Wolframs dans le miroir magique, de son rêve. « J.e sens, s'écriait-il, que je porte dans mon âme le reflet des richesses stériles d'un grand nombre de rois oubliés. » C'est à merveille. Mais là ceux de jadis reçoivent tout de leur petit-flls et ne font rien pour lui ; ils rayonnent de la lumière qu'il dégageait. D'ailleurs, chacun de nous ne remarque-t-il pas, en déjeunant à son cercle, d'authentiques fils de croisés qui, très avertis des choses hippiques, sont médiocrement férus de poésie ? Et puis, en matière de descendance, sait-on jamais ? Les chevaliers de Rhodes sont pour bien peu dans l'ivresse lyrique dont leuir arrière-neveu fut possédé. Ne compromettons point leurs nobles ombres dans une enquête de psychologie littéraire. Au demeurant, le propre père de Villiers qui, lui aussi, se piquait de « descendre », n'était qu'un bonhomme rural, d'une assez mesquine démence. Sa mère, il est vrai, fut exquise, une couveuse tendre et toujours craintive, avec un cœur fier et un esprit d'humilité. Mais ici encore rien d'extraordinaire. C'est une loi biologique que tout homme d'exception sort d'une femme d'élite. Ne cherchons point sur un arbre généalogique le germe de la fleur

VILLIERS DE L'iSLE-ADAM 131

empourprée, un peu vénéneuse, trop lourde pour sa tige, qui resplendit aux derniers jardins du romantisme, se fana vite, efc dont le parfum mérite de survivre.

Son milieu ? — Il était quelconque, ce milieu, voire un peu falot. Des hobereaux désheurés, des marguilliers, des béguines, des marchands de biens, des cousins quémandeurs, toute une potinière de bourg-pourri, oisive, rageuse et sournoise. Pour pâture intellectuelle, ce pauvre monde, après quelques souvenances de chouannerie, se nourrissait de la Semaine religieuse, du récent mandement de Monseigneur, de la dernière lettre où le comte de Ghambord précisait ses droits. Ce fut à l'église que la sensibilité de l'enfant s'éveilla : aux grand'mes^es, fi. Toffice des Ténèbres, aux litanies murmurantes des veillées, aux glas funèbres, aux cantiques des Rogations, aux cloches de Pâques. Villiers, vieilli, cultivait fidèlement dans son cœur désert le suuvenir des pompes chré-tiennes; il en chérissait le doux sortilège. La vue d'une procession l'enchantait ; il suivait d'un regard attendri les humbles enterrements de la campagne, et il eût aimé, comme Racine, à pleurer aux vetures. Sa première initiation artistique lui était venue à travers les spectacles de la Foi.

Son éducation ? — Il avait été un écolier peu rorrect, mais avide d'apprendre, subtil à deviner les formes de la beauté antique sous la lourde b;1che de pensums. Il jouissait d'une mémoir; d'enfant-phénomène, dont la réceptivité tenait du prodige. Son cerveau, sans le moindre effort, s'emplit à en éclater de vers et de proses.

« J'ai su Boileau par cœur ! », disait-il avec un

bon rire de pardon. 11 apprit un peu de tout et rêva le reste. Nulle discipline ne pesa sur lui.

La fée souveraine de sa jeunesse, et qui resta sa consolatrice en dépit de tout, malgré la vie, ce fut la Musique. Il en était éperdu. Il posséda en propre, au cours de sa nomade existence, souvent un lit, quelquefois une table de travail, un piano toujours. La musique, il la savait mal et la s^entait à miracle ; il l'aimait d'un amour ingénu de tzigane ou d'oiseau chanteur. On Ta vu passer des heures et des heures à promener ses doigts sur le clavier, au hasard du souvenir, jouant tout n'importe comment, à sa manière, les yeux noyés au paradis des sons.

Sa race ? — Il tenait de sa province, peuplée de Korrigans et de sorcières, le besoin de chimère et le goût de l'étrange. Les loups-garous et les revenants lui avaient appris à frissonner, les vols de corneilles à chercher des présagea. Tout petit, il avait dû voir les fées danser sur la lande et s'évanouir avec le matin. L'espoir, l'invincible espoir breton, l'optimisme invétéré des gens de mer, l'obstinée confiance en une aurore meilleure firent de sa vie souffrante une marche à l'Etoile.

Tout cela, race, éducation, milieu, famille, ces causes secondes de la sensibilité d'un être ne suffiront jamais à expliquer pourquoi tels ou tels hommes deviennent des créateurs de beauté. Spiritus flat ubi vult, Villiers de Tlsle-Adam fut un poète, parce qu'il plut de le sacrer tel à la Grâce mystérieuse qui distribue la sottise ou le génie, le charme ou la hideur, la vertu ou le crime, au gré de son caprice cruel. D'aucuns naissent pour commander, certains pour servir,

VILLIERS DE L'iSLE-ADAM 133

les uns pour agir, d'autres pour chanter, — et c'est ainsi. Il ne pouvait, lui, que poésie.

La Femme exerça-t-elle une influence sur ce songeur farouche ? Des vers existent de lui, des vers d'enfant, trempés des larmes d'un premier amour, interrompu par la mort. Peu enclin, malgré son intempérance narrative, à conter ses enfances, il laissait deviner qu'un souvenir adoré lui saignait au cœur. Dans une de ses nouvelles le plus atrocement ironiques, Virginie et Paul^ cet aveu lui échappe, qui a la mélancolie d'un regret :

«< Alors que les seize ans vous enveloppaient de leur ci€l dUllusions, avez-vous aimé une toute jeune fille ? Vous souvenez-vous de ce gant ouWié sur une chaise, dans la lonnelile ?... Avez-vous connui le doux infini de deux yeux pur> vous regardant avec une tendresse pensive ? Avezvous touché de vos lèvres, les lèvres d'une enfant foremblante et brusquement pâlie, dont le sein battait contre votre cœur oppressé de joie ? Les avez-vous gairdées, au fond doi reliquaire, les fleurs cueillies le soir, près de la rivière, en revenant ensemble ?

(f Caché, depuis les années séparatrices, au plus profond de votre cœur, un tel souvenir es't comme une goutte d'essence de lOrient enfermée en un flacon précieux. Cette goutite de baume est si flne et si -puissante que, ai l'on jëite le flacon dans votre lombeau, son parfum, vaguement immortel, durera plus que votre poussière.

« Oh ! s'il eU une douce chose, par un soir de solitude, c'est de respirer, encore une fois, l'adieu de ce souvenir enchamié ! »

Villiers était entré dans la vie sentimentale, à la façon d'un petit prince candide et gâté. Son premier déboire, odieusement cruel, lui vint du tombeau. Il embauma le cher fantôme au (ond

de son âme, et nous croyons bien que ce fut tout. Son adieu à. l'amour, infiniment douloureux, dut être défmitif. Nous doutons que par la suite il ait recommencé. Inspirer à quelque improbable reine, Sémiramis ou Gléopâtre de notre temps, une passion de scandale, être adoré, au mépris de toute pudeur et à la honte des lois, ainsi qu'il arrive à d'heureux ténors, ce fut toujours une de ses manies favorites et son espoir secret. Mais cette inoffensive chimère, qui fut déçue, prouve à quel point il s'entendait mal aux bataifles de l'amour. Quand il était en veine de vaillantises, il indiquait discrètement que de nombreuses dames avaient péché pour lui, jamais qu'il lui fût arrivé d'en payer une seule de retour. Lorsqu'il se trouvait dans une fête, parmi les nuquesambrées et les blanches épaules, devant l'insolent spectacle de la souveraineté féminine, sa revanche était d'appréhender un jeune homme, le premier venu, et de lui ricaner à l'oreille : « N'aimez jamais ! » Ce conseil prenait dans sa voix des lointains d'oracle farceur. Il y avait du dévot là-dessous, et surtout du moine de lettres qui tremblait pour l'intégrité de son vœu. Son anti-féminisme, quasiment théologique, a dû, quelques rares fois et s'il n'avait pas trop d'épreuves à corriger, condescendre à d'aimables aventures. Mais, ainsi qu'il l'a déclaré un jour, il ne « palpitait que par courtoisie. » La femme fut pour lui l'Ennemie, la tentation que l'on conjure, le mauvais piège à éviter. Il ne lui livra rien de son secret.

Une nervosité suraiguë, une imagination déchaînée, une mémoire semblable à un écrin gonflé de perles, un cœur neuf, des sens à peu près vierges, la coquetterie du bizarre et le goût du grandiose, un don miraculeux d'assembler les

mots, de la perversité cérébrale mêlée à beaucoup de candeur, tous les appétits, toutes les ambitions, tous les désirs et par-dessus tout la hantise de Tor et la folie de la gloire, — le voilà tel qu'il était à vingt ans. Le Moloch-Littérature mit trente ans à dévorer ce noble holocauste, et, à tout prendre, il s'y usa les dents.

Un de ses dons, peu commun chez ceux qu'un idéal tyrannise, fut le pouvoir d'admirer. Ses dédains étaient sans rémission, outrageants, cruels. Mais quand la beauté passait sur sa route, il mettait sa fierté à s'incliner devant elle, et il s'agenouillait. Dès le collège, il eut de ces admirations prosternées. Chateaubriand et Victor Hugo s'étaient partagé sa ferveur première. A Paris, deux génies lui furent révélés, qui llrent sa conquête et le prirent tout entier.

Edgar Poë, d'abord. Baudelaire venait de le traduire. Villiers goûta, comme tout le monde, par curiosité, à cette liqueur nouvelle. C'était le breuvage de sa soif secrète ; il s'enivra. Le dandy virginien, égaré dans une démocratie oii tout l'insultait, martyrisé par l'utilitaire, saturé d'amertumes, réfugié dans son orgueil de Satan, lui parut l'ange noir envolé loin du réel, au-dessus du rêve, au delà du beau. Le Corbeau, Ligeïa, Morelia, Bérénice, ces cauchemars savants devinrent son habituel sommeil. Il fut secoué dans tout son être spirituel par ce « frisson nouveau » que Victor Hugo avait salué d'un geste poli et à distance, bien que sa rouge santé de colosse n'en dût rien redouter. Chez Villiers, intoxiqué jusqu'aux moelles et ravi de l'être, ce fut un cas d'envoûtement volontaire.

L'œuvre du poète américain, d'une perversité exauise et voulue, ressemble à c^t arbre de la

légende dont l'ombre endormeuse faisait mourir. C'est un délice néfaste. « Pas la bonne espèce de livres », grondait Carlyle dans son langage sibyllin, quand il accordait son admiration en refusant son amour. Villiers se reput de ce poison subtil comme il eût fait d'un miel nourricier.

Coquetterie du bizarre, avons-nous dit. Besoin factice, et despotique à la longue, de chercher quand même dans l'irréel un abri contre l'ouragan des choses. Ce dandysme, aujourd'hui si loin de nous, exigeait de ses initiés qu'ils allassent rêver non pas seulement en dehors et au-dessus de la vie, mais au rebours de la vie même. Ils se détournaient de la nature, croyant que son sein maternel était tari ; comme s'il pouvait tarir ! Leur nourrice stérile ne leur donnait pas à boire une goutte de bon lait:

Par bonheur une autre admiration, « de la bonne espèce », arracha Villiers à l'atmosphère alourdie des serres chaudes et l'emporta sur les sommets. « O majesté des altitudes ! » s'écrie Siegfried lorsqu'il aspire pour la première fois lair des monts. Tannhœuser venait de succomber sous la plus formidable coalition de préjugés et de sottises qu'ait connue cette histoire de l'Erreur, que nul n'écrira et que nous revivons tous les jours. Quelques pieux lévites, Villot, Gaspérini, Champfleury, Baudelaire, brûla,ient devant l'autel renversé leurs derniers errains d'encens. Les mopoeaux de cet éventail de Mme de Meiternich, brisé le soir de la première par de jcUes mains indignées^ étaient distribués entre les adeptes comme des talismans. Richard Wagner, tandis que la verve des parodistes jappait sur ses traces, semblait à la phalange de ses apôtres la statue vivante d'un dieu outragé.

VILLIERS DE L'iSLE-ADAM 137

Cette fois, le dernier Villiers de l'Isle-Adam eut un vrai geste de chevalier de Rhodes : il se croisa.

Certes, il admirait, respectueux et stupéfait, la miraculeuse puissance verbale et l'inlinie charité de Victor Hugo. Contre les blasphèmes épeurés de Baudelaire il s'amusait à aiguiser sa foi ; il saluait en Gustave Flaubert le maître-ouvrier des formes parfaites ; Leconte de Lisle représentait pour lui le chef sans reproche qui tient Toriflamme et éclaire la route. Mais de quel ciel descendait cet inconnu ! Tous les autres, y compris les plus illustres, étaient des confrères, de simples mortels, avec qui on luttait à égalité ; on prenait leur mesure en combattant auprès d'eux. La stature de celui-là était géante. Devant tant de grandeur, Villiers humilia sa superbe. Il se voua, et jusqu'au dernier soupir il tint son vœu.

11 se plongea dans cette musique de poète, dans cette poésie de musicien, comme en une source purificatrice. Ce fut la plus forte secousse de sa vie artistique, l'apparition de la beauté rêvée, une extase, mais saine et joyeuse, un sursaut de l'âme entière vers l'idéal accompli. Je ne sais rien de plus digne que cette abdication d'une intelligence hautaine, déposée ainsi qu'une offrande aux pieds du génie.

L'esprit de Villiers oscilla dès lors du dilettantisme sataniqu^ d'Edgar Poë au mysticisme wagnérien. Alors que son démon s'attardait aux sabbats de l'Artificiel, son ange aspirait à siéger, devant le Graal découvert, à la table de communion. D'où le dauble caractère de son inspiration, tantôt macabre et tantôt si noble. D'oia sa desséchante ironie et sa soif de poésie pure. D'où les contorsions de damné et les élans célestes qui font le charme inquiétant de son œuvre.

Œuvre troublante et troublée, œuvre mêlée aussi, où il y a de tout, du meilleur et du pire, de Tabsurde et du vrai, de la douleur et deja farce, du mensonge et de la sincérité, de la verroterie et du diamant. OEuvre considérable après tout, et qui témoigne d'un rude labeur. Plus d'un de nos littérateurs consacrés a moins travaillé que ce vagabond.

Ce furent d'abord, selon l'usage, des poésies diverses, des juvenilia, odes lamartiniennes d'une langue un peu molle, qui se fondaient en musique Jolie. Un poème décousu et grandiloquent, le Chant du Calvaire, que parcourait un souffle biblique. Un drame, Morgane, d'un romantisme enragé, d'une affabulation amusante et puérile, où l'on entend deux femmes damnées, une comtesse de Poliastro morphinée de Baudelaire, une lady Hamilton plus scélérate que nature, exhaler avec un élégant cynisme leurs âmes de crime et d'amour. Un second drame, aussi peu dramatique que possible, Elen, aux prétentions de dialogue philosophique, œuvre hybride, brillante et confuse, qui semble en son obscurité traversée d'éclairs, une rêverie allemande dans le clair de lune de Shakespeare. Premières lueurs, encore fumeuses, d'un flambeau qui vacillait à tous les vents. Dès ces ébauches, dont Vilîîers eut le tort de prolonger en lui l'enfance, l'écrivain s'annonçait, l'écrivain de race, l'habile et savant ouvrier des mots, le joaillier du style.

Avec Isis, Villiers pensa soulever le monde.

L'épigraphe liminaire, empruntée à Don Guéranger, disait ceci : « Tout senible annoncer que le siècle actuel est appelé à voir les luttes les plus ardentes et les plus décisives qui se soient jamais livrées sur les plus grands intérêts dont l'homme

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ait droit de se préoccuper ici-bas. » Le lecteur était dûment et loyalement averti qu'il n'allait point être question d'amourettes. Villiers venait de lire Hegel, au moins dans les commentaires de Véra. Il s'en allait répétant partout, avec la joie d'un écolier qu'on vient de gratifier d'une arme dangereuse : « L'Etre et le Néant sont identiques dans le Devenir. » Les formules cabalistiques, pourvu qu'elles fussent concises et obscures, le prenaient à leur piperie. H voulut écrire un grand ouvrage, en un nombre infini de volumes, un.

compendium de poésie et de vérité, où la sagesse hégélienne, accrue de sa sagesse à lui, se dresserait devant le siècle pour l'éclairer et le conduire. Ce sont là des tentatives comme on en ose à vingt-deux ans, quand on a autant d'ingénuité que d'orgueil et l'heureuse fortune de tout ignorer. L'auteur candide et audacieux d'Isis fait songer à un enfant touche-à-tout qui se serait introduit dans le laboratoire d'un chimiste et ferait la dînette avec des poisons. On sourit en relisant ce livre, quarante ans après son apparition. On admire que la raison du jeune imprudent soit sortie vivante du choc de tant d'idées explosives. Au fond, il se divertissait. Si entiché qu'il fût de métaphysique transcendante, il était artiste avant tout. Aussi, quand il voulut rendre tangible la vérité selon Hegel, lui imposa-t-il la forme voluptueuse de TuUia Fabriana, une princesse de l'Italie stendhalienne, mystérieuse comme une nuit de Florence. Villiers caressa toujours cette conception, au moins étrange et qu'on n'a connue qu'à lui, du génie incarné dans la beauté d'une femme. Ce misogyne, que la conversation des dames horripilait, n'imaginait la pensée suprême qu'abritée dans un corps parfait. Il voulait sans doute cor-

Œuvre troublante et troublée, œuvre mêlée aussi, où il y a de tout, du meilleur et du pire, de l'absurde et du vrai, de la douleur et deja farce, du mensonge et de la sincérité, de la verroterie et du diamant. OEuvre considérable après tout, et qui témoigne d'un rude labeur. Plus d'un de nos littérateurs consacrés a moins travaillé que ce vagabond.

Ce furent d'abord, selon l'usage, des poésies diverses, des juvenilia, odes lamartiniennes d'une langue un peu molle, qui se fondaient en musique jolie. Un poème décousu et grandiloquent, le Chant du Calvaire, que parcourait un souffle biblique. Un drame, Morgane, d'un romantisme enragé, d'une affabulation amusante et puérile, où l'on entend deux femmes damnées, une comtesse de Poliastro morphinée de Baudelaire, une lady Hamilton plus scélérate que nature, exhaler avec un élégant cynisme leurs âmes de crime et d'amour. Un second drame, aussi peu dramatique que possible, Elen, aux prétentions de dialogue philosophique, œuvre hybride, brillante et confuse, qui semble en son obscurité traversée d'éclairs, une rêverie allemande dans le clair de lune de Shakespeare. Premières lueurs, encore fumeuses, d'un flambeau qui vacillait à tous les vents. Dès ces ébauches, dont Vilîîers eut le tort de prolonger en lui l'enfance, l'écrivain s'annonçait, l'écrivain de race, l'habile et savant ouvrier des mots, le joaillier du style.

Avec Isis, Villiers pensa soulever le monde.

L'épigraphe liminaire, empruntée à Don Guéranger, disait ceci : « Tout semble annoncer que le siècle actuel est appelé à voir les luttes les plus ardentes et les plus décisives qui se soient jamais livrées sur les plus grands intérêts dont l'homme

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ait droit de se préoccuper ici-bas. » Le lecteur était dûment et loyalement averti qu'il n'allait point être question d'amourettes. Villiers venait de lire Hegel, au moins dans les commentaires de Véra. Il s'en allait répétant partout, avec la joie d'un écolier qu'on vient de gratifier d'une arme dangereuse : « L'Etre et le Néant sont identiques dans le Devenir. » Les formules cabalistiques, pourvu qu'elles fussent concises et obscures, le prenaient à leur piperie. H voulut écrire un grand ouvrage, en un nombre infini de volumes, un.

compendium de poésie et de vérité, oii la sagesse hégélienne, accrue de sa sagesse à lui, se dresserait devant le siècle pour l'éclairer et le conduire. Ce sont là des tentatives comme on en ose à vingt-deux ans, quand on a autant d'ingénuité que d'orgueil et l'heureuse fortune de tout ignorer. L'auteur candide et audacieux d'Isis fait songer à un enfant touche-à-tout qui se serait introduit dans le laboratoire d'un chimiste et ferait la dînette avec des poisons. On sourit en relisant ce livre, quarante ans après son apparition. On admire que la raison du jeune imprudent soit sortie vivante du choc de tant d'idées explosives. Au fond, il se divertissait. Si entiché qu'il fût de métaphysique transcendante, il était artiste avant tout. Aussi, quand il voulut rendre tangible la vérité selon Hegel, lui imposa-t-il la forme voluptueuse de TuUia Pabriana, une princesse de l'Italie stendhalienne, mystérieuse comme une nuit de Florence. Villiers caressa toujours cette conception, au moins étrange et qu'on n'a connue qu'à lui, du génie incarné dans la beauté d'une femme. Ce misogyne, que la conversation des dames horripilait, n'imaginait la pensée suprême qu'abritée dans un corps parfait. Il voulait sans doute cor-

riger ainsi la nature, qui semble se plaire généralement, et nous ne saurions lui en avoir trop de gratitude, à ne point cacher les cerveaux profonds sous les tresses blondes. Voilà bien une idée de solitaire, qui ignore lia femme et la hait sourdement. Cette Tullia Fabriana est sublime et inépousable. « Elle était, dit Villiers en la présentant, du nombre de ces grands esprits, types supérieurs, constitués par la précoce expérience des événements, de la méditation et du monde. A force de reconstruire et de sonder les faits, elle s'était dégoûtée de l'action. » Fuir une telle dame est infiniment doux. Pourtant, « si dégoûtée qu'elle soit de l'action », elle se laisse présenter le comte de Strally d'Anthas, un chérubin d'une grâce accomplie. Elle lui parla longtemps, très longtemps, lui tient les discours d'une reine de Saba qui en sait plus que Salomon ; mais la leçon s'achève le mieux du monde, si nous en croyons les deux dernières lignes du livre : « Ce soir-là le comte de Strally d'Anthas s'anuita chez la marquise Tullia Fabriana. » A la bonne heure I Mais que vient faire le bonhomme Hegel dans cette aventure ? Voilà, comme eût dit une de nos grand'mères, bien du non-être pour une coucherie. Cette histoire est absurde ! objectera-t-on. D'accord, mais il n'est pas donné à tous les débutants d'avoir des absurdités de cette allure. Dans ce fatras d'idées contradictoires, sous les oripeaux de ce carnaval idéologique, quelqu'un s'annonce et déjà s'affirme. Une lumière a jailli de ce chaos. Nous n'allons pas dénombrer les œuvres de Villiers de l'Isle-Adam une à une, ni les analyser. Ce serait importuner ceux qui les ont lues, déflorer l'impression de ceux qui ont à les lire. Nous ne voulons qu'indiquer les plus importantes.

VILLIERS DE L'iSLE-ADAM 141

Cet acte de la Révolte^ qui fut hué quasiment, c'est de Tlbsen, avant Tibsénisme, exprimé en cette prose française qu'il est permis de préférer au danois. Son grand poème dialogué Axel, l'œuvre qu'il remit sans relâche sur le métier, qu'il corrigeait toujours, qu'il voulait parfaite, débute magnifiquement par une prise de voile, sous les voûtes d'un cloître, dans les cantiques d'une nuit de Noël. Prologue superbe de ce conte magique, où deux amants, Axel et Sara, types suprêmes de beauté juvénile, appareillés poUr l'idéale union, possesseurs d'un monceau d'or qui peut leur livrer la royauté du monde, préfèrent mourir de leur premier baiser. Le vent du large souffle à travers ce livre, décevant, incomplet, touffu, irritant, mal fait, — admirable.

Le meilleur de Villiers est dans certains contes, Véra, Vlnconnue, VAmour suprême, Sentirtientalisme, Impatience de la foule. Devenu maître de sa langue, il parvint à donner une expression parfaite aux idées maîtresses qui le dominaient : l'horreur de la vie contemporaine, le mépris des hypocrisies sociales, la malédiction de la bêtise, l'exaltation du sacrifice, la foi simple, le pur amour.

Dans cette orageuse mêlée de souffles contraires, après quelque ironie grimaçante ou d'obscurs délires, se produisent des accalmies délicieuses. Lisez ce début de Vlntersigne. Le poète, allant rendre visite à un curé villageois, s'arrête au seuil du presbytère et médite ainsi avant d'entrer :

« L'aspect champêtre do cette maiison, les croisées et leurs Jalousies vertes, les Iror^ marches de fjrôs, des lierres, les clématites ot les roscs-lhé qui s'enchevêtraient sur les murs jusqu'au toit, d'où s'échappait dun tuyau à girouette

liai petit nuage de lumée, m'inspiirèrent des idées de recueillement, de santé et de paix profonde. Les arbres dun verger -voisin montraient, à travers un treillis d'enclos, leurs feuilles rouillées par l'énervante saison. Les deux fenêftres de l'unilque étage brillaienjt des feux de l'occident ; une niche, où se trouvait l'image d'un bienheoireux, était creusée entre elles. Je mis pied à terre silencieusement ; j'attachai le cheval au voloi et je levai le marteau de la porte en jetant un coup d'oeil de voyageur à l'horizon derrière moi. aMais l'horizon brillait tellement sur les forêts de chênes lointains cit de pins sauvages où les derniers oiseaux s'envolaient dans les bois, les eaux d'un étang couvert de roseaux, dans l'éloignement, réfléchissaient si solenneJlcment le ciel, la nature était si belle, au milieu de ces airs calmes, dans ceitte campagne déserte, à ce moment où tombe le silence, que sans quitter le marteau suspendu, je restai muet.

O toi, pensai-je, qui n'as point l'asile de tes rêves et pour qui la terre de Chanaan, avec ses palmiers et ses eaux vives, n'apparaît pas au milieu d^s aurores ; après avoir tant marché sous de dures étoiles, voyageur si joyeux au départ et maintenant assombri, cœur fait pour d'autres exils que ceux dont tu partages l'amertume avec des frères mauvais, — regarde ! Ici l'on peut s'asseoir sur la pierre de la mélancolie.- Ici les rêves morts ressuscitent, devançan«t les moments de la tomibe. Si tu veux avoir le véritable désir de mourir, approche I Ici la vue du ciel exalte jusqu'à l'oubU. »

Nous choisissons cette page entre mille, moins pour la grâce attristée de son style que pour le sanglot qu'elle exhale et le remords qu'elle avoue. Nous souhaitons qu'elle donne envie de connaître Villiers à ceux qui pourraient croire encore qu'il fut une manière de bouffon nocturne dont les cafés se divertissaient.

Deux colères lui venaient : l'une de ce que l'homme, vermisseau impie, prétendait domestiquer la création ; l'autre de voir de sottes ou méchantes âmes habiter d'adorables corps. Il jura de laisser un pamphlet vengeur contre ses deux ennemies préférées, la Femme et la Science.

UEve future le résume tout entier. Contrairement à son procédé ancien, il écrivit ce livre d'un jet, ayant fait retraite pendant un hiver. Il le conçut dans la joie, comme quelqu'un qui règle ses comptes et rembourse en une fois tous ses griefs.

Les découvertes de la physique l'avaient toujours plongé dans une sorte d'indignation épouvantée. En présence des inventeurs modernes, il redevenait un gars breton devant des sorciers. Quand son vieux camarade Charles Cros faillit découvrir le phonographe, il lui sembla que la plaisanterie passait la mesure. Le téléphone l'acheva ; c'en était trop. « Eritis sicut dii ! » grognait-il. La promesse menteuse du Serpent continuait, depuis l'Eden, à duper l'Homme. Les enfants d'Adam mâcheraient donc toujours le fruit acerbe de Tarbre de science ! Une rancune de curé de campagne l'envahit, vite changée en ivresse prophétique et en littérature achevée.

UEve future est l'histoire d'un jeune lord anglais, d'une pâleur byronienne et d'une mélancolie à la Shelley, qui, pour son malheur, aime une femme d'une beauté surhumaine et d'une épaisse sottise. Miss Alicia Clary désespère et ravit son amant. Dans la forme de la Vénus Vietrix elle recèle une petite âme stupide et mauvaise. Lord Ewald s'en va conter sa peine à Edison, le sorcier moderne : « Qui m'ôtera cette âme de ce corps ? » s'écrie-t-il. L'inventeur, appelant à son aide toutes les ruses infernales de la néo-magie américaine, fabrique une Andreïde, de tous points semblable à Alicia, sauf en ceci qu'elle exprime, avec d'exquises paroles, des pensées fortes et des sentiments purs. Entre la femme et la poupée, le jeune Anglais vit un délicieux et affolant cauchemar. Il quitte New-York, ayant

loué une cabine du paquebot pour la vivante et caché dans une caisse scellée triplement Tidéale Hadaly. Un naufrage survient. Lord Ewald, tandis que se noie celle de chair, veut à tout prix sauver TAndreide. Il a la douleur de voir le coffret qui renferme Hadaly sombrer dans les flots. Edison reçoit de lui ce télégramme : « Ami, c'est de Hadaly seule que je suis inconsolable, — - et je ne prends le deuil que de cette ombre. »

Cette pauvre analyse est une trahison envers ce livre, le plus insolite, le plus blasphématoire, le plus amusant et, par moments, le plus suave des livres. Grisé par son sujet, épris, comme le sculpteur de la fable antique, du jouet qu'il avait modelé, Villiers s'éleva très haut, cette fois, dans la poésie fantastique. Son Andreïde, exaspérée de sa demi-existence, entrevoyant en sa conscience ébauchée les joies interdites de la vie, Hadaly aspirant à l'Etre, dépasse de cent coudées les autres créatures de sa fantaisie.

(( Hadaly se leva, puis, après un profond soupir, marcha vers un arbre et, levant la main contre l'écorce, s'y appuya, regardant le parc illuminé par la lune.

« Le pâle visage de lincanlalrice resplendissait : — Nuit, disait-elle avec une simplicité d'accent presque fQtmiliôre, c'est moi, la fille auguste des vivants, la fleur de Science et de Génie résultée d'une soUiffrance de six mille années. Reconnaissez dans mes yeux voilés votre insensiblo lumière, étoiles qui périrez demain ; — et vous, ftmc^ ôcs vierges mortes avant le baiser nuptial, vous qui Ho^'lez, interdites, autour de ma présence, rassurezvous ! Je suis l'être obscur dont la disparition ne vaut pas un souvenir de deuil. Mon sein infortuné n'est pas même digne dêtre appelé stérile. Au Néant sera laissé le charme de mes bai^^ers soliiîaires ; au vent, mes paroles idéales ; mc5 «imôres caresses, l'ombre et la foudre les reccvron;t-, es i L,.air seul osera cueillir la fausse Heur

Je ma vainc virginil.j. Chassée, je m'en irai dans le désert sans Ismaël ; cL je Sfrai pareille à ces oiselles tristes captivées par de? onfan<cS, cl qui épuisent leur mélancolique maternité à couver la terre. O parc enchanté ! grands arbres qui sacrez mon humble front des reflets de vos ombrages ! Herbes charmantes oii des étincelles de rosée s'allument o' ({ui ùtes plus que moi ! Eaux vives, dont les pieurs ruissellent sur cette écume de neige, en clanés plus pures que les lueurs de mes larmes sur mon visage l Et vuus, cieux d'Espérance, — hélas ! si je pouvais vivre ! Si je possédais la vie ! Oh que c'est beau de vivre ! Murnuircs d'extase, vous entendre ! Amour, sabîmer en tes joies ! Oh ! respirer, seulement une fois, pendant leur sommeil, CCS jeunes roses si 'belles î Sentir seulement passer ce vent de la nuit dans mes cheveux î... Pouvoir seulenient. mourir !

.< lladaly .se tf-idait les bras sous les et iles. »

Notons que Villiers parlait cette langue-là, au plus fort du mouvement naturaliste, à l'époque heureuse où les jeunes écrivains aimaient à cueillir leur i)romier laurier en contant des histoires de cuisinières enceintes. En outre, il avait cru devoir olfrir la primeur d'un ouvrage semblable à une feuille mondaine, aimée des grands cercles. On se désabonna. Le volume obtint le suffrage d'une élite, un peu plus nombreuse que de coLitiinie. Qnelques têtes se dressèrent à ce beau bruit.

Ce n'était pas la gloire, c'-éfait au moins la joie de se sentir sincèrement admire et un peu compris. ^'!lliers ne devait pas aller plus avant dans le succès. T//ÙU* future fut son dernier défi, sou testament, le témoignage le plus complet qu'il nous lègue des égarements de sa pensée, des envolées de son imagination, des splendeurs de son art.

Le soir de sa vie fut soml)re. Usé, malade, désespérément las, il disputa quelques mois à la mort un cor])S dévasté («ii brûlait un i -^^io de flamme.

Quelques camarades dévoués et discrets, de délicats artistes en amitié, Mallarmé, Huysmans^ Léon Dierx, Catulle Mendès, Jean Marras, Guy de Maupassant,' Hervieu, ingénieux à obliger avec pudeur, adoucirent sa fin. Sa dernière énergie fut dépensée à assurer le sort d'un enfant. Depuis plusieurs années une humble femme partageait son sort. N'ayant plus rien à lui donner que ce nom dont il était si vaih, Villiers lui en fit présent avec son adieu. Et l'acte suprême de ce révolté fut un geste de soumission à la loi écrite. — Qui dira jamais de quel fiel fut abreuvée cette agonie ?

Un poète aimé de notre jeunesse a chanté dans une heure de beau lyrisme la mort d'un danseur, qui faisait de son tréteau banal un tremplin pour bondir dans Tinfini :

Enfin, de son vil échafaud Le clown sauta si haut, si haut !

Qu'il creva le plafond de toiles, Au son du cor et du tambour, Et, le cœur dévoré d'a^mour.

Alla rouler dans les Otoilcs.

La vie et l'œuvre de Villiers de l'Isle-Adam ressemblent à ootic acrobatie sacrée. De ses premiers rnvos à son dernier râle, il a été hanté par ce délire, (lue Banville, en un magnifique langage, nomme le « vertige du gouffre d'en haut. »

Le monument qu'il voulait édifier jusqu'aux niios, sa Babel impossible, jonche le sol de débris .Lrrandioses. Nous convions à un pèlerinage ver? Ci', tcunple écroulé ceux qu'attire la beauté des ruines.

25 mai 1906.

Nous allons célébrer dans quelques jours la semaine de Corneille. Pour fêter dignement son troisième centenaire, la Comédie-Française prend le bon parti : elle jouera quelqu'une de ses tragédies abandonnées. C-et hommage-là vaut mieux que les plus belles' statues et les plus éloquents dis'cours du monde. C'est pitié comme nous connaissons mal le père de la scène. Il nous a légué plus de trente pièces : nous en avons, bon gré mal gré, adopté six. On va nous rendre Nicomède, délaissé depuis si longtemps. Lors de la reprise de 1861, Sarcey en demandait le maintien au répertoire. Claretie exaucera ce vœu de Sarcey. Allons-nous enfin assister à la revanche de celui des chefs-d'œuvre cornéliens qu'il nous est le plus facile de comprendre et consacrer son établissement dans la gloire ?

Pourquoi cette lamentable indifférence à l'égard d'uTi ouvrage si profondément moderne et si curieusement beau ? On s'étonne que les comédiens aientj désappris peu à peu un dos rôles les plus séduisants du vieux théâtre. Leurs ancêtres mettaient leur honneur et leur joie à jouer Nicomède. Floridor y triompha à l'Hôtel de Bourgogne. Beau gars avantageux, de tournure militaire, avec une voix et un torse de parade, il vi-

Quelques camarades dévoués et discrets, de délicats artistes en amitié, Mallarmé, Huysmans, Léon Dierx, Catulle Mendès, Jean Marras, Guy de Maupassant,* Hervieu, ingénieux à obliger avec pudeur, adoucirent sa fm. Sa dernière énergie fut dépensée à assurer le sort d'un enfant. Depuis plusieurs années une humble femme partageait son sort. N'ayant plus rien à lui donner que ce nom dont il était si vaih, Villiers lui en fit présent avec son adieu. Et l'acte suprême de ce révolté fut un geste de soumission à la loi écrite. — Qui dira jamais de quel fiel fut abreuvée cette agonie ?

Un poète aimé de notre jeunesse a chanté dans une heure de beau lyrisme la mort d'un danseur, qui faisait de son tréteau banal un tremplin pour bondir dans rinfini :

Enfin, de sun vil échafaud Le clown sauta si haut, si haut !

Qu'il creva le plafond de toiles, Au son du cor et du tambour.

Et, le cœur dévoré d'amour.

Alla rouler dans les loi les.

La vie et l'œuvre de Villiers de l'Isle-Adam ressemblent à cette acrobatie sacrée. De ses premiers rcvos à son dernier raie, il a été hanté par ce délire, que Banville, en un magnifique langage, iioninio le « vertige du gouffre d'en haut. »

Le monument qu'il voulait édifier jusqu'aux nues, sa Babel impossible, jonche le sol de débris frrandioses. Nous convions à un pèlerinage ver? co. temple écroulé ceux qu'attire la beauté des ruines.

25 mai 1906.

Nous allons célébrer dans quelques jours la semaine de Corneille. Pour fêter dignement son troisième centenaire, la Comédie-Française prend le bon parti : elle jouera quelqu'une de ses tragédies abandonnées. Cet hommage-là vaut mieux que les plus belles' statues et les plus éloquents dis'cours du monde. C'est pitié comme nous connaissons mal le père de la scène. Il nous a légué plus de trente pièces : nous en avons, bon gré mal gré, adopté six. On va nous rendre Nicomède, délaissé depuis si longtemps. Lors de la reprise de 1861, Sarcey en demandait le maintien au répertoire. Claretie exaucera ce vœu de Sarcey. Allons-nous enfin assister à la revanche de celui des chefs-d'œuvre cornéliens qu'il nous est le plus facile de comprendre et consacrer son établissement dans la gloire ?

Pourquoi cette lamentable indifférence à l'égard d'uTi ouvrage si profondément moderne et si curieusement beau ? On s'étonne que les com-édiens aient/ désappris peu à peu un des rôles les plus séduisants du vieux théâtre. Leurs ancêtres mettaient leur honneur et leur joie à jouer Nicomède. Floridor y triompha à l'Hôtel de Bourgogne. Beau gars avantageux, de tournure militaire, avec une voix et un torse de parade, il vi-

i\S LA GALERIE DES BUSTES

vait le rôle d'après ses souvenirs. Quand il se nommait Josias de Soûlas, sieur de Prinefosse, il avait été aux Gardes ; cela ne lui nuisait point pour incarner les capitans. De Floridor à Beauvallet, en passant par Grandval, Baron et Lekain, tous les tragédiens s'essayèrent dans un emploi qui les tentait par sa difficulté. Au témoignage de Lekain « le grand Baron était le seul qui savait le sauver par ses nuances imperceptibles ». On doit croire à la sincérité d'un acteur qui parle ainsi d'un autre que lui. Lekain, qui s'acharnait sur ce rôle, eut le tort de pousser le zèle jusqu'à corriger les vers qui ne passaient pas dans sa voix. Il est à craindre que Voltaire ne lui ait pas déconseillé ce sacrilège. Une des manies de Voltaire fut de mettre en marge du style cornélien des' corrections qui sentaient le régent de jésuitière. Il hésitait à placer Nicomède au rang des chefs-d'œuvre réglementaires. Cette pièce de demi-caractère, toute d'ironie et d'intimité, où la grandesse affectait la langue familière, le troublait dans son esthétique et dans sa grammaire de conservateur. Le dix-huitième siècle ji'en raffolait pas moins de Nicomède, La reprise de 1756, après un oubli de quatre-vingts ans, fut ('datante. On adora tour à tour Lecouvreur et Clairon dans Laodice. M. La Harpe, non sans inquiétude, se décida à délivrer au genre humain le permis d'admirer.

Nous n'avons pas abusé de la permission.

L'ombre irritable et grondeuse du père Corneille devrait nous en garder quelque rancune. Son Nicomède lui tenait au cœur. « Je ne veux point dissimuler que cette pièce est une de celles pour qui i*ai le plus d'amitié. » Il disait encore, dans une do ces belles formules de jadis où l'orgueil

se donne l'air de saluer : « €e ne sont pas les* moindres vers qui soient partis de ma main. » Il a écrit aussi quelque part, et c'est là qu'il faut chercher le secret de sa préférence : « J'ai beaucoup osé dans Nicomède. »

« Il est bon, déclarait-il, de hasarder un peu. » Le public lui fit même hasarder plus encore qu'il ne l'eût souhaité.

Le bruyant succès de la première représentation de Nicomède ne dépendit point de la seule admiration littéraire. La passion politique y fut pour beaucoup. Les Comédiens du Roi donnèrent la pièce en février 1651. Quel est le membre de la Sociél-é des auteurs qui oserai-t, de nos jours, tenter la fortune pendant une semaine à ce point troublée ? — Nous nous rappelons tous cette première où Delibes et Gondinet eurent à lutter contre la (( Diornière heure », qui annonçait la chute de Thiers. — Les premiers spectateurs de Nicomède avaient d'autres soucis' en tête que la Bithynie et ses destinées. Paris se régalait d'émeutes. Condé et les princes, sortis la veille de prison, rentraient triomphalement dans la ville en fête. Mazarin avait dû honteusement filer vers' l'Allemagne. Les pamphlets outrageants circulaient contre Madame Anne et son faquin de cardinal consort. Appuyé sur le trône du petit roi de treize ans, Condé jouait les maires du palais. Huit jours avant, le Parlement avait exigé d'Anne d'Autriche une déclaration « excluant du pouvoir tous étrangers ou autres qui auront serment à d'autres' que le Roi ». — Et l'on croit que la peur de l'influence romaine date d'hier ! — Les petits-maîtres, le verbe aussi relevé que la moustache, traînaient leurs bottes dans les appartements de la Régente.

C'est à ce public, ivre de rébellion, que Corneille soumettait sa pièce. Et quelle pièce ? L'histoire d'un jeune prince qui revient des camps' pour disputer ses droits aux convoitises d'une reine usurpatrice et aux intrigues d'un diplomate étranger ; prince victorieux, beau parleur, généreux, insolent, irrésistible ; prince éperdument aimé d'une fille de sang royal capable d'organiser une sédition populaire pour délivrer son héros. Instantanément, Nicomède devint Condé pour le parterre, et Flaminius l'exécré Mazarini et Anne d'Autriche Arsinoé l'insidieuse ; et en Laodice revécut Longueville elle-même, l'Armidé blonde aux yeux de turquoise. On chercha des allusions dans chaque hémistiche et toute l'humanité de la Fronde se reconnut dans ces Bithyniens. — Paris n'a jamais vraiment aimé pour elle-même la littérature.

Le bonhomme Corneille avait-il songé à se servir de ce procédé de lancement ? Il convient de n'en rien croire. Ce robin tranquille et dévot n'avait rien de frondeur. Il était alors à Vlmitalion de Jésus-Christ bien plutôt qu'aux mazarînades. Au surplus, il avait de bonnes raisons, et de toutes récentes, pour ne pas se joindre aux ennemis' de la Cour. L'année précédente, à la suite des prises d'armes de Normandie, le cardinal était venu à Rouen remettre de l'ordre et procéder à une épuration de fonctionnaires. Le sieur Bauldry, procureur des états de Normandie, compromis dans la faction Longueville, avait été destitué prestement. Or le remplaçant du magiî^trat disgracié n'était autre que Corneille lui-môme. La lettre de cachet qui le nommait procureur-syndic honorait en lui « une pers'onrie capable, dont la fidélité et l'affection étaient con-

nues ». Inutile d'ajouter que Bauldry trouvait cette mutation nauséabonde ; il ne pouvait pourtant pas faire échec à Corneille en luttant contre lui au théâtre ! Rouen comptait des bauldryllarls passionnés qui en voulurent au remplaçant de leur bon juge. « On a donné au sieur Bauldry. disait un libelliste anonyme, un successeur qui sait fort bien faire des' vers pour le théâtre, mais qu'on dit être assez mal habile pour manier les grandes affaires. Bref, il faut qu'il soit ennemi du peuple pour qu'il soit pensionnaire de M. de Mazarin ». Corneille passait aux yeux de la presse d'opposition pour un « ennemi du peuple » ; cette vague définition était déjà d'usage. Fervent mazarin ou classé comme tel, la rentrée des princes ne le réjouissait guère. Le duc de Longueville allait précisément, quelques jours après Nicomède, obtenir du Bloc la réintégration du martyr Bauldry. Corneille, homme d'épargne, d'ordre et de travail, charg'é de famille, n'aimait pas les changements de ministère ; il ne dédaignait ni les pensions ni les' charges et se plaisait à voir des gratifications répondre à la courtoisie de ses dédicaces. Conservateur par profession et par tempérament, il ne songeait aucunement, en écrivant son Nicomède, à divertir l'émeute. C'est en toute sincérité qu'il déclare : « Mon principal but a été de poindre la politique des Romains au dehors. » Le public voulut voir autre chose dans sa tragédie. Gomme on applaudissait. Corneille se laissa faire. Il n'était pour rien dans le scandale.

Si prudent qu'il fût, et si loyaliste, et si désireux de la seule immortalité, il était de sou temps et respirait le vent de son siècle. En croyant ne peindre que le cœur humain éternel,

dans le décor d'une petite cour d'Asie, il fronda^ plus ou moins consciemment-, parce que tout frondait dans la France d'alors. Henri Heine, qui eut dans la critique de merveilleuses intuitions, a mis bien des choses dans ce mot, si souvent cité : « En Corneille gronde la voix de la Fronde. » Nicomède et son auteur sont bien datés de 1651- Riou ne vaut, pour comprendre la folie qui fit de Condé et de Turenne des reitres parricides, un voyage à la cour de Prusias,

Triste histoire, douloureuse et sotte, que celle de cette, guerre de quatre ans, où l'espièglerie alla jusqu'au crime ! La troupe de cette farce tragique est composée de saltimbanques scélérats. Un Condé qui change d'étendard comme de cuirasse, agité, impulsif, emporté, absurde, condottiere aveugle de ses haines ; Mademoiselle, une Clélic au long nez qui mit du burlesqu-e dans l'amour ; un Tletz, Catilina d'alcôve, qui avec der, vues do génie agissait en drôle ; cette Longueville ensorceleuse, Mélusine toquée, dont on connaît Toffronté aveu : « Je n'aime pas les jeux innocents ». — Et, dans l'autre camp, le ménage ranci de la reine espagnole et de son Arlequin en simarre, lequel s'épanouissait dans toute cette canaillerie bouffonne et les roulait tous, en demeurant, lui ritalien, le seul bon Français de la bande. Moment terrible d'égoïsme et d'anarchie dont l'étranger s'amusait, convulsion d'un monde condamné, dernier hoquet de l'ogre féodal î Un grand historien, Ernest Lavisse, vient d'éclairer ces masques en pleine lumière. Vilaines gens et vilaines âmes ! Mais ils sont bien amusants*, les gredins. Et qu'ils s'amusaient î Ils montrèrent à nu leurs dessous de bandits seigneuriaux, do caillettes Cxyniquos, de prêtres athées-

d'hypocrites robins, de bourgeois gobeurs. Avec cela il eurent de Tesprit comme des démons, les gestes superbes, de la crânerie, de la grâce, et cet on n-e sait quoi d'élégance magnifique, môme dans les sottises, qui empêche de s'ennuyer à l'histoire de France.

Ce fut en regardant grouiller ces fantoches que Corneille créa des êtres cornéliens. Les portraits immortellement typiques ne sont peints, après tout, que d'après nature ; le chef-d'œuvre a toujours eu besoin du modèle vivant. — Nicomède, ce héros goguenard, qui n'est jamais plus provocateur qu'en prison et qui fait avec ses ennemis' assaut d'épigrammes, il a gagné la bataille de Rocroy et ne veut pas qu'on l'oublie ; dès qu'un adversaire le défie, il le soufflette de ce souvenir. Arsinoé, mûre et belle encore, ment superbement, à la castillane, et sait sourire avec la rage au cœur. L'ambassadeur romain Flaminius, l'homme de l'influence lointaine, fait semblant de céder et attend son heure ; il sait bien qu'il reviendra de Cologne. La plus « Fronde » de tous, c'est Laodice, reine d'une Arménie de VAstrée, qui s'exprime en guerrière pastorale, mettrait le feu au monde pour son beau soldat et envoie, à ses frais, la canaille hurler sous les' fenêtres de Rueil et de Saint-Germain. Elle est pour princes du sang conspjrateurs. Elle méprise cruellement le petit Attale, « qui tremble à voir un aigle ». Un pâle prétendant pour cette amazone ! Aux madrigaux de ce page de ruelle elle répond par des métaphores militaires. « La place est occupée », lui dit-elle. Amoureuse, lettrée et fringante, cette Laodice est une précieuse qui parle mousquetaire. Ah ! l'admirable galerie de « mauvaises têtes » ! Ils sont tous de leur époque

et de leur parti, malgré Tite-Live, Justin et Diodore, — et malgré Corneille.

Et puis, qui sait ? Corneille n'était peut-être pas si incapable de flatter le public dans ses plus coupables passions. Pour si grand qu'il fût, il était auteur. Et il était Normand aussi, le sublime Aïeul.

S'il y a jamais un historien de la Presse, sa tâche sera rude. En supposant qu'il borne son enquête aux publications d'importance secondaire, il lui faudra explorer une montagne de papier noirci. Fût-il le plus intrépide des chartistes, les dix dernières années du second Empire suffiront à lasser sa patience.

Le quartier latin était alors jonché de feuilles multicolores dont le tourbillon soulevait des poussières. Après un vol rapide, elles venaient les unes après les autres s'affaisser aux pieds de M. DeLesvaux. Ce magistrat repose désormais dans l'oubli ; nul homme ne fut de son vivant plus abondamment flétri en vers et en prose. C'était un personnage expéditif, peut-être un bon enfant, qui jouait son rôle avec gaillardise. Chargé de distribuer aux mutins les amendes et les mois de prison, il s'acquittait de ce sacerdoce sans scrupule ni colère. Entre lui et ses victimes, il s'était établi à la longue une sorte de cordialité. Quand il voyait revenir à la barre un de ses clients habituels, il l'accueillait d'un : « Vous, encore ! » digne d'un oncle du répertoire. Un haussement d'épaules, un soupir, un regard sur le Code, puis un bon arrêt envoyant a Sainte- Pélagie un nouveau martyr de la pensée. Cela se passait presque affectueusement. Ce n'était pas l'idéal du libéralisme, c'était surtout inélégant

et vain. Mais, à présent que les délinquants de jadis sont gendarmes à leur tour, nous pouvons' reconnaître entre nous que leur supplice n'avait rien d'atroce. Le règlement faisait la part des faiblesses humaines. Le prisonnier pouvait prendre soin de sa personne. Il ne lui était pas* interdit^ s'il avait du linge et même s'il n'en avait point, de désigner une blanchisseuse, résidant au dehors. Celle-ci n'étant pas soumise à la formalité du serment, il Lui arrivait, tout en gardant la même position sociale, de changer de personnalité. On vit ainsi certains détenus, de tempérament capricieux, ne pas conserver la même blanchisseuse pendant toute la durée de la peine. Si le condamné redoutait la solitude, on l'autorisait à recevoir dans son cachot. Les heures du châtiment se passaient à persévérer dans le crime. Et quand le captif redevenait libre, un nouveau journal était fondé.

Tandis que nos maîtres, les Alphonse Peyrat, les Nefftzer, les Delescluze, les Edouard Hervé, les Weiss, les Paradol, menaient la grande guerre stratégique, ces innombrables petits corsaires criblaient l'ennemi de leurs brûlots. Il y en eut par centaines, de ces journaux d'un jour, dans tous les tons et dans tous les styles, de violents et de perfides, de brutaux et de légers, de stupides et de plaisants. Leurs opinions oscillaient de la légiliinité au blanquisme, ces deux pôles de Topposiiion d'alors. Leurs rédacteurs ne se mettaient guère en frais d'imagination. On composait le numéro d'un éloge do Robespierre, d'une ode à Lincoln, de quelques anecdotes' tendancieuses, d'une description des mœurs de la décadence romaine remplie d'allusions aux orgies de Compiègne et d'une ou deux chansons satiriques dans

la manière des salons orléanistes'. Les malins poussaient Fingéniosité jusqu'à se procurer une lettre de Garibaldi, généralement brève. Il n'en fallait pas davantage pour contenter un public, plus choisi que nombreux, où les académiciens du programme de Nancy coudoyaient des jacobins de stricte observance. — Ainsi allaient les choses, au temps oii la Presse était bâillonnée.

Il serait amusant, et instructif aussi, d'aller dans les casiers de la Bibliothèque nationale réveiller cette collection de son sommeil. On revivrait là, en quelques heures, tout un chapitre héroï-comique de nos luttes d'antan. Ce voyage à travers le passé servirait à notre édification : il nous aiderait à comprendre tout le prix de la libert-é ; et la dignité professi^onneRe n'y perdrait rien, s'il nous conseillait d'user avec moins' de prodigalité du droit funeste et sacré de tout dire.

Mais nous demanderions vainement à ces pamphlets d'étudiants en révolte de nous renseigner sur les tendances' artistiques de la jeunesse d'alors. Ces petits journaux ne se disaient littéraires que pour tourner la législation. Pour des raisons étrangères à l'art, mais qui ne manquaient pas de clairvoyance, le Parquet leur refusait ce titre ; il s'obstinait à ne voir en eux que des braconniers de la politique. L'historien que nous rêvons devra distinguer soigneusement ces prétendus « journaux littéraires » des « journaux de littérature ». Ces derniers, qui furent nombreux aussi, avec des allures plus douces et des passions moins subversives, s'adressaient à d'autres lecteurs.

Deux jeunesses, qui ne le ressemblaient que par le pittoresque du costume, se tutoyaient sans fraterniser. L'une, dont le stagiaire Gam-

betta était le Danton, plaçait au-dessus de tout le devoir civique. L'autre, résignée sinon acquise à l'Empire, avait appris* de Théophile Gautier à s'absorber dans la religion de la beauté pure.

Sans prendre garde à l'ouragan Qui foueUait mes vitres fermées, Moi, jai fait Emaux et Camées.

Cet alexandrinisme de serre-chaude suffisait aux adeptes d'une confrérie plus éprise du rêve que de l'action. La vie quotidienne mêlait sans les confondre les serviteurs de ces dieux différents. Les deux églises se méprisaient i'éciproquement; ainsi qu'il convient à des églises, elles se plaisaient à s'excommunier. On échangeait les épîthètes de « guillotineurs » et de « joueurs de flûtes ». Quelques rares intelligences, plus larges et plus souples, allaient d'un temple à l'autre et voulaient prêcher à la fois l'amour des belles formes et le culte de la liberté. Ces conciliateurs, selon le sort habituel des esprits équitables, étaient conspués de part et d'autre. Ceux qui sont guelfes aux gibelinî-j et gibelins aux guelfes se voient, depuis Montaigne, « pelaudés à toutes mains ».

Le terrain d'entente était pourtant possible. Les dévots des deux autels n'avaient-ils pas dans' les Châtiments le môme bréviaire 7 Le poète par excellence n'était-il pas l'exilé suprême, pour les uns la voix de Justice, pour les autres le verbe du Beau ? (( Mes bonnes amies, dirait un pianiste illustre, ne se disputent jamais : elles s'aiment en moi. » iMoins heureux et moins sages que ces dames, les admirateuri' de Victor Ilugo n'arrivaient qu'à se méconnaître en lui. Vainement, de son rocher de Guernesey, le Père bénissait

REVUES LITl'ÉRAIRES 159

du même geste la postérité de sa parole et celle de son indignation. Cet arbitrage souverain ne conciliait rien. Toutefois, on cherchait de temps à autre à se rapprocher. On consentait à relire le Manteau impérial à la même table du café de Madrid. Des' parnassiens bons garçons convenaient que les Propos de Labienus étaient d'une grammaire irréprochable ; des révolutionnaires, par gentillesse, concédaient des métaphores incorrectes dans les manifestes de Ledru-Rollin. Mais ces tentatives de fusion n'aboutissaient qu'à des heurts nouveaux. En certaines circonstances, on en vint aux mains. A prop-os de la Gaétana d'Edmond About, des horions s'échangèrent.

La bataille dllenriette Maréchal^ où l'excellent Pipe-en-Bois entra dans la gloire, brouilla définitivement les deux partis. La rupture parut irrémédiable. Les deux armées couchèrent sur leurs positions : ici, ceux de la Politique, avec toutes les raideurs, toutes les injustices et toutes les violences de l'apostolat ; là, dans leur morgue aristocratique et leur dédain des contingences, ceux de la Littérature aimée pour elle-même.

Aujourd'hui, cette querelle pour et contre la doctrine de TArt pour l'Art nous laisse indifférents. Elle figure au musée des vieilles modes entre un modèle de crinoline et la cote de Gladiateur. En son temps elle fit rage dans les compagnies intellectuelles et mit les cervelles à l'envers. Sans égaler en importance la querelle des anciens et des modernes, où se mesurèrent Boileau et Perrault, elle a droit à une page, disons à une note, dans un manuel d'histoire littéraire. Des

écrivains considérables descendirent dans la lice et rompirent des lances. Pour quelles causes combattaient-ils avec tant d'ardeur ? Nous avons cru le savoir, à l'âge où l'on ne tient pas encore à comprendre. A présent nous serions bien en peine de dire de quoi au juste il s'agissait. Peutêtre, au fond, d'un désaccord, aussi vieux que l'esprit humain, entre les artistes et les apôtres : ceux-ci voulant refaire le monde et fonder le bonheur ; ceux-là acceptant l'univers tel qu'il est et ne prétendant qu'à l'embellir. Mais encore tout apôtre a-t-il besoin de se faire artiste à ses heures, la vérité n'allant pas sans quelque parure. De son côté, le poète n'est qu'un misérable jongleur de syllabes, s'il ne croit pas à la vertu des mots qu'il assemble. Il n'y avait là, en réalité, que l'antagonisme naturel entre les cafés où l'on rimait des strophes et ceux où l'on faisait des constitutions. La police impériale donnait une leçon d'impartialité en les surveillant les uns et les autres avec une égale vigilance. Ceux-là seuls furent dans le vrai qui, demandant des sonnets aux poètes et aux tribuns des révolutions, promenèrent d'un camp à Tautre leur dilettantisme. Si tout le monde faisait des vers, on ne changerait jamais le gouvernement, et l'histoire y perdrait de sa variété. Mais tout le monde ne peut pourtant pas conspirer.

Gautier ne conspirait pas. Aussi fier que quiconque, il avait son civisme à lui en célébrant Victor Hugo dans les colonnes du Moniteur, Et ceTa ne manquait pas de noblesse.

Vers 1861, un très jeune homme, récemment

arrivé de Toulouse, incarnait le type du dandy de lettres. Catulle Mendès venait de publier ses premiers vers. « Son prénom Toblige, avait dit Sainte-Beuve, et il ne semble pas d'humeur à y déroger. » Rompu à tous les sports du style, saturé de littérature, appliqué, convaincu, volontaire, ce débutant avait un visage d'écolier et des allures de maître ; à Tâge où Ton tâtonne et bégaie, il parlait une langue impeccable et s'avançait en ligne droite dans son sillon. Voici longtemps que Mendès exerce, avec sa logique et sa vaillance, la profession, sacrée pour lui, d'écrivain ; j'ai la joie d'être son ami depuis trente ans. Je ne vois pas qu'il ait rien modifié d'essentiel aux idées de sa jeunesse. Tel il était, au lendemain de Philoméla, tel il persiste, fidèle à sa foi. Polémiste agressif, théoricien sévère, partial et généreux, compréhensif et intransigeant, impitoyable aux choses qu'il hait, se donnant tout entier à ce qu'il aime, capable d'embrasser son pire ennemi s'il vient d'écrire une belle page, serviteur de Fart jusqu'au fanatisme et grammairien comme on est dévot. Il est né chef d'école. Il mourra tel, conservant jusque dans la plus extrême vieillesse l'adolescence de son esprit. Au jour suprême, après avoir corrigé quelques épreuves, il rentrera comme chez lui clans l'Empyrée des bons ouvriers de la langue. A peine arrivé, il se fera présenter à Ronsard. Mais aussitôt il réunira autour de lui des ombres heureuses pour leur enseigner le contre-point du style. Il fondera une revue chez l'Eternel.

Sur la planète il en a fondé deux.

La première fois, il n'avait pas vingt ans. Ce fut la Revue fantaisiste, de gracieuse mémoire. C'est dans ce recueil, à couverture satinée et rose.

162 LA GALERIE DES BUSiES

qu'il faut aller s'informer d'un état d'àme qui fut à cette époque lointaine celui 'de tout un groupe. Vous pourriez lire, l'es uns après les autres, tous les exemplaires de la collection, sans deviner entre les lignes qui naissait ou mourait sur les trônes en 1861, quels peuples vivaient en paix et quels en guerre, quelles découvertes modifiaient le globe, quelles révolutions changeaient les patries. Les vitres dont parle Gautier étaient closes à la vie du siècle, et les ouragans les fouettaient en vain. En leur atelier recueilli, les artisans de cette corporation fermée se livraient à des travaux sulotils d'émaillage et de ciselure. Ce cénacle d'orfèvres des mots fait songer à ces cloîtres du moyen âge où les bons « escriveurs de vermillon » enluminaient des Heures, pendant que les Jacques brûlaient les manoirs et les routiers les métairies. Le jeune abbé, souriant et rigide, initiait une élite de clercs à des rites savants. Quelques prieurs du voisinage, d'une sainteté plus mondaine et d'une règle moins austère, tels que Monselet et Banville, étaient seuls admis, sur leur bonne renommée, à pénétrer dans le parloir ; ils y apportaient les bruits du dehors, que l'épaisseur des tapisseries et le mystère du vitrail rendaient musicaux et lointains. Un moine, connu pour pécher avec toutes les délice3 du remords, Cliarles Baudelaire, venait y réciter ses litanies de chrétien damné. C'était, dans un entresol du passage Mirés, un oratoire de dévotion satanique, et, au milieu de la tourmente moderne, à trois mètres du boulevard, comme une petite émigration.

Mendès, aujourd'hui, est le premier à sourire au souvenir de cette attitude. 11 en sourit, mais il n'en rit point. Il comprend, mieux que per-

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sonne, quel service le groupe qu'il dirigeait rendit aux Lettres en résistant à la débâcle qui mettait en péril la haute poésie. Il fallait remonter un courant bourbeux. Les improvisateurs d'album, les fabulistes humanitaires, les traînards du lakisme, les Ju venais de cabaret, les prédicants et les larmoyeurs avaient troublé la source. La pureté de la langue française exigeait que l'on réagît au plus vite et rigoureusement. Elle se fit, cette réaction nécessaire, avec la raideur et les excès que les réactions comportent toujours. Il ne faut demander aux jeunes gens ni souplesse, ni mesure ; ils dédaignent les compromis de l'équité. Par dégoût des fades nourritures, ces natures ultra-délicates se mirent au régime des aromates et des poisons. Elles s'enfermèrent aux paradis artificiels d'Edgar Poë pour déguster le haschisch et fumer l'opium. Cette hygiène démoniaque pourrait être dangereuse à des hommes mûrs, leur corroder l'estomac et le cerveau. Mais à vingt ans on digère des cailloux, surtout quand ils sont de matières précieuses ; on revient frais et dispos d'une nuit de sabbat. Les Parnassiens d'avant le Parnasse respiraient à pleins poumons cette atmosphère délicieusement vénéneuse ; leur croissance intellectuelle s'en accommodait. Un seul dont nous évoquions récemment le pur et cher souvenir trop zélé, trop sincère peut-être, resta intoxiqué pour toujours.

Leur admiration pour Victor Hugo fut ce qui les sauva. Ces dédaigneux connaissaient l'humilité. Ils avaient appris dans la Légende des Siècles à lire et à écrire. La dévotion au Maître les défendit contre leurs outrances et leur conserva, en

dépit d'eux-mêmes, la santé du goût. Il nous paraît qu'à l'heure actuelle nos jeunes n'ont plus de ces élans de servitude volontaire. Ils nous semblent trop dépourvus de soumission. Ce sentiment un' peu maussade vient à coup sûr de ce que nous sommes en train de vieillir. Les malentendus entre aînés et cadets doivent dater de l'homme des cavernes. On n'aime pas les mêmes livres que son fils, et si d'aventure on se rencontre avec lui dans une admiration commune, c'est pour des raisons si contradictoires qu'il vaut mieux des deux côtés les garder pour soi. Ceux qui lirent leurs humanités au déclin du second Empire et vécurent l'année terrible à leur entrée dans la car3:*ière ont élu leur poète préféré en Victor Hugo. Cette admiration tient en nous à des causes si profondes que nous souffrons jusqu'au malaise, de la voir moins pieuse chez les âmes nouvelles. Nous nous expliquons mal surtout qu'on veuille substituer une autre prosodie à celle où se joua souverainement une puissance verbale qui tenait du prodige. Que nous veulent ces troublantes nouveautés ? Est-ce une aberration passagère, une excentricité, une élégance, une mode d'un jour ? Est-ce au contraire une chaîne qui se brise ? Serait-ce quelque chose qui se fonde sur les ruines du temple que nous jugions éternel ? Se prépare-t-il dans la langue des vers un quatrevingt-neuf dont nous sommes les ci-devants boudeurs et bornés ? Il est prudent de feindre de le croire, pour le cas où la postérité nous donnerait tort. L'avenir est capable de beaucoup de choses et il en a fait bien d'autres à nos pères ! En ma* tière de progrès, quand on ne comprend pas, si la loyauté commande de le dire, la sagesse conseille de réserver à tout hasard la part de

ilnconnu. Qui sait si les rythmes qui enchantent nos oreilles et bercent nos songes ne paraîtront pas à nos neveux des cadences de barbares? Un jour viendra peut-être où les professeurs de rhétorique citeront Booz endoryni comme l'exemple d'une forme abolie.

En attendant cette époque heureuse où Textrôme civilisation confinera à la sauvagerie primitive, buvons nos vieux vins dans nos verres. Laissons-nous aller à croire sénilement que Booz endormi est un incomparable et immortel chefd'œuvre. De notre balcon vermoulu regardons avec une curiosité bienveillante se développer rémeute. Si c'est une révolution, on le verra bien.

N'avons-nous pas d'ailleurs, de notre côté, à confesser des repentirs ? Nos amis de la Revue fantaisiste, dans leur zèle jaloux, eurent aussi leurs injustices de sectaires et leurs ingratitudes d'enfants ? Captifs d'un idéal plus haut que large, garrottés dans une formule étroite, ils s'interdirent d'aller, hors des limites réglementaires, connaître Ta joie d'admirer. Ils mettaient de la mauvaise grâce à saluer dans Musset la plus touchante voix de douleur qui ait gémi ici-bas. Ils n'allaient pas, chez Lamartine isolé, baiser la main la plus noble qui ait porté la lyre à sept cordes. Avec Hugo dans l'Olympe et Leconte de Liste Passage Ghoiseul, ils estimaient avoir assez de dieux. On n'en a jamais trop quand ils sont bons. Mais l'esprit d'éclectisme ne vient à l'homme qu'avec les cheveux gris. C'est une vertu qui s'acquiert chèrement.

Parmi les divinités dont le culte était célébré à la Revue fantaisiste, n'oublions pas la moins oubliable.

ll>6 LA GALERIE DES UUSTES

Richard Wagner venait de traverser Paris pour y connaître à la fois, selon la loi de sa destinée, l'adoration et Tanathème. Tannhauser était tombé avec fracas ; à la Revue fantaisiste on prit fait et cause pour le grand vaincu. Dans ce duel entre le génie et la foule, la jeunesse politique était restée neutre, avec une sourde hostilité. Ses préjugés remportaient souvent sur son intelligence et sa générosité. Le soir ûlîenriette Maréchal^ elle n'avait voulu voir dans les frères de Concourt que les commensaux d'une princesse.

Ce musicien allemand, admis aux Tuileries, n'était pour elle qu'un favori de cour, joué par ordre, sur la prière de Mme de Aletternich. Les sifflets des abonnés de l'Opéra ne déplurent pas aux républicains. Il y eut toutefois d'heureuses exceptions. Quelques esprits indépendants se rencontrèrent pour comprendre qu'il venait de se commettre un assassinat de la beauté. Détail oublié, une concentration s'établit entre soldats des deux camps pour consoler par un môme hommage deux illustres orgueils outragés. La chute des Funérailles de Vhonneur avait coïncidé avec celle de Tannhauser. Un même banquet vengeur fut offert à Richard Wagner et à Auguste Vacquerie. Aujourd'hui on en donnerait deux, un chez Ritz, un à Courbevoie, et ce serait d'une sage hiérarcliie. Mais on avait alors le banquet moins facile, et, dans l'ardeur de la lutte, on ne redoutait pas quelque confusion.

Catulle Mendès, frémissant et indigné, avait assisté, entre deux siffleurs, à cette soirée de l'Opéra qui fut peut-être la plus grosse victoire Yfirait jamais remportée la sottise. Avec une rl;ii voyance soudaine, il avait ouvert les yeux h ce lever d'astre. De ce jour, il servit la gloire

REVUES LITTÉRAIRE? bj7

du musicien poète de toutes les forces de son esprit. Ce fut un vœu. Sa ferveur a résisté à tous les assauts, à l'ignorance, à la mauvaise foi, auK ricanements des niais, aux oracles des pontifes ; plus tard, à l'exubérance des admirations tardives et aux excès de zèle des ouvriers de la dernière heure. 11 a prêché la bonne croisade contre l'armée des incrédules et la prêche encore, malgré la cohue des pèlerins.

Cependant, Wagner, outré, furieux, tombé du plus haut de ses espérances, saignant de toute son âme, avait quitté la ville impie, la rage au cœur. On sait comment il nous paya sa dette, dix ans plus lard. Son factum le Siège de Paris devait montrer ce que peut accumuler de fiel et exhaler de niaiserie la colère de Wotan. 11 ne pouvait prévoir par quelles phases singulières les Français feraient passer sa gloire. La stupeur d'abord, première attitude obligée du plus routinier des publics, envers tout ce qui dérange sa quiétude. Chez nous, la peur du changement alterne avec la fureur des nouveautés. Tannhmiser étonna, ce fut son crime. Le beau, que nous avions étourdiment insulté, nous revint quelques années plus fard, après avoir fait son tour du monde. Nos repentirs ont des sursauts qui dépassent ceux de nos injustices. Nous savons mal haïr. Quand nous nimons. c'est avec tumulte. Paris, qui avait refusé furieusement d'être wagnérien, le devint trop. Certains symptômes indiquent qu'il se prépare h ne plus TAlre assez. Ceux qui sont demeurés fidèles h leur passion raisonnée de 1861 ont le droit de sourire.

La Bévue fanlaisisle vécut ce que vivent ici-

bas les commandites et les roses. Quand elle mourut d'une mort élégante, elle avait connu la faveur des lettrés, l'indifférence des acheteurs et la rigueur des lois. Une comédie, outrancière et gamine, avait choqué la chasteté de ce Parquet que le fiacre de Madame Bovary avait alarmé.

Mendès eut l'honneur d'être traité comme Gustave Flaubert. C'était un chevron de plus. Quand on relit ce Roman d'une nuit, jugé attentatoire à la morale, si l'on songe à ce qui s'imprime, s'affiche et se chante de nos jours, on rend aux pudeurs de l'ancienne magistrature un hommage •effaré. Nous avons progressé.

Le Parnasse contemporain, que Catulle Mendès et Louis-Xavier de Ricard fondèrent chez Alphonse Lemerre, ne fut ni une revue, ni un journal, mais une anthologie distribuée par fleurs. Pour suivre l'évolution de la nouvelle pléïade, il faut exhumer une autre petite feuille de cénacle, celle des Lettres et des Arts, que créa, en 1867, Villiers de l'Isle-Adam. Villiers rêvait toutes les majestés. Le fauteuil de directeur de journal l'amusa quelques semaines, à défaut d'un trône. 11 voulut avoir aussi sa revue à lui, laquelle fut audacieuse, apostolique, ignorée, inutile et charmante. Elle lui valut quelques recrues dans le groupe de ses admirateurs, et décupla le contingent de ses créanciers.

Nous retrouvons encore les parnassiens polémistes au Diable, une feuille de bataille, dont les rédacteurs rendaient coup pour coup aux chroniqueurs qui les criblaient d'épigrammes. Le Parnasse était blagué ; en Franco, c'est presque un sacre.

La guerre éclata. Le Quatre-Soptcmbre allégea la littérature, en lui empruntant une quantité con-

sidérable de ses sous-préfets. Pendant le siège, les poètes se métamorphosèrent en gardes nationaux. L'heure n'était pas à l'impassibilité. L'ouragan ne se contentait pas de fouetter les vitres ; il les brisait. Les défenseurs de la langue avaient cette fois le sol à défendre. On connaît la belle parole de Gautier, rentrant dans Paris : « On bat maman, j'accours ! » Ce fut un mot d'ordre.

Les Parnassiens enfouirent émaux et camées au fond d'un tiroir et s'en furent grelotter aux remparts, avec les camarades de la prose, comme de braves garçons qu'ils étaient.

Après la guerre et la Commune, Paris fut pris d'une fièvre de lecture, semblable à la folie de danser qui l'envahit au lendemain de la Terreur, Depuis le Quatre-Septembre, les journaux à grand format pullulaient. On vit dès lors une quantité considérable de jeunes hommes gagner leur vie en écrivant, phénomène extrêmement rare sous l'Empire. Le Rappel avait été le premier organe où la poésie et la politique s'étaient réconciliées au point- de se ressembler comme deux sœurs. Victor Hugo habitait Paris ; il recevait à la même table les rirneurs et les tribuns. Des écrivains, tels que Zola, étaient courriéristes parlementaires. Faire un journal, pour ne le remplir exclusivement que de littérature, ne répondait plus à un besoin : mais c'était toujours une élégance. Les Parnassiens, de plus en plus nombreux, moins étroitement groupés, vaguaient d'un journal à l'autre, plaçant dos chroniques ou des échos. La poésie pure manquait toujours d'un chez elle. Tous les hommes dont la copie était d'une utilisation difficile constf-

tuaient une faction, presque un parti, qui s'appela « les jeunes ». L'âge des jeunes variait de dux-huit à soixante ans. Les jeunes, cela ne se dit plus guère aujourd'hui. Aux environs de 1873. c'était un cri de ralliement, une devise retentissante, sinon très précise.

L'organe par excellence du parti des jeunes fut La Renaissance d'Eimile Blémont. Joli papier, d'aspect souriant, où la prose était rhytmée, où la polémique avait des ailes, où les vers mettaient de Tespace. Tous les genres de bonne littérature y furent gracieusement hospitalisés. La Renaissance vécut vaillamiment et dura trop peu. On y vit passer, comme des météores, les personnalités les plus diverses. Des vétérans y combattirent avec des conscrits ; les enfances do Richepin et de Bouchor y fraternisèrent avec la sagesse nestorienne de Louis Ménard. Ce fut dans la marée montante de la presse un îlot de verdure, où les liserons se mêlaient aux chênes.

En ce temps-lù, les écrivains aimaient à se réunir et à deviser ensemble. On se retrouvait, entre soldats du même drapeau, aux soirées de Daudet, de Banville et de Leconte de Lisle. Des rencontres, phis familières et plus libres, avaient lieu chez Mario Proth, qui donnait de la l>ière et des pipes, sous les lambris où s'aimèrent Racine et la Ghampmelé ; chez la belle musicienne Augusla Holmes aux grâces de walkyrie ; dans le logis de cette trop bonne Nina de Villard où tant de vaincus do Texistence ont trouvé un gîte.

("atulle Mendès avait toujours vu dans ces rendez-vous périodiquos une institution nécessaire aux loUres. Son petit salon de la rue de Bruxelles, égayé de kakémonos, devint un centre d'art et d'amitié. A la suite d'un dîner d'intimes, tous

les camarades venaient s'étendre sur des matelas cambodgiens pour s'occuper des intérêts de la poésie. Les bonnes veillées qu'on a connues là, dans la fumée des cigares et des théories! Je n'y puis songer, pour ma part^, qu'avec attendrissement, ayant fait mes classes dans cette université sans pédagogie. Gomment oublier la date solennelle où Gustave Flaubert vint en per^ sonne s'asseoir à notre tablée .? Il avait publié la veille sa Tentation de saint Antoine. G'était le burgrave Magnus parmi les petits comtes Gorlois. Avec sa moustache de pirate Scandinave et ses gros yeux paysans, il semblait un ogre de légende. Tout en mangeant d'un air affectueux et féroce les plats d'archevêque que la géniale cuisinière de Mendès avait préparés, il disait des choses formidables. Nous recueillions, comme autant d'oracles, les propos qui tombaient de ses lèvres, anas énormes, illustres souvenirs, exaltations, anathèmes, tout *'Ie répertoire de ses joies, de ses rancœurs et de ses colères. Il nous quitta de bonne heure, nous laissant terrifiés et conquis. Et tandis qu'un de nous relisait tout haut le Dialogue du Sphinx et de la Chimère, la présence spirituelle du l>on maître s'attardait à la place demeurée vide, où s'était étalé son corps de géant. Villiers, dans son coin, pleurait d'enthousiasme. On alla se coucher à l'aube grisé de slyle et fourbu d'admiration.

Cependant Stéphane Mallarmé répétait, chaque mercredi, en dépliant sa serviette : « Il faut absolument fonder une revue. » Mallarmé ne tirait vanité que de son esprit pratique. « Je

suis avant tout un homme d'affaires », disait-il humblement. Il partait de cet axiome primordial que tout être humain qui ne fait pas personnellement de littérature cache en son âme un désir dévorant d'être éditeur. Selon lui, il suffirait d'aborder un passant avec courtoisie et de lui parler sans réticences pour éveiller le bailleur de fonds qui dormait on lui. « Que Catulle consente à diriger la revue, disait-il ; je me charge de trouver l'éditeur. » — Et il le trouva.

Son procédé était ingénu. Il entrait ^ans une boutique de librairie, la première venue, saluait d'un sourire et prenait un siège, de l'air d'un homme rcs-olu ù l'occuper longuement. Après quelques considérations préalables sur l'état général des lettres françaises, il exposait à son hôte forcé les beautés morales du mécénat. La vérité nous oblige à reconnaître qu'en la plupart des cas il se heurtait à une muraille d'indifférence. Mais il avait su tout prévoir, môme l'absurde hypothèse d'un refus. Si la réponse était négative il s'éloignait, dans un salut un peu froissé, et allait frapper à la porte d'en face. J'imagine que le doux vagabond d'Assise ne s'y prit pas différeanment pour fonder la puissance franciscaine. De visite «n visite, d'échec en échec, Stéphane parvint à découvri^r un libraire de tempérament nostalg^ique, qui publiait des thèses d'obstétr^ique et préférait aller au café. Il le convainquit, en quelques paroles. I^n partant de points de vue éloignés, ces deux natures originales arrivèrent à se rencontrer et à se comprendre : la Republique des lettres naquit de leur union.

La vie, qui m'a gâté à l'excès, m*a permis de récolter plus que ma part des honneurs de ce

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njonde. Rien pourtant ne m'a donné le vertige d3 la fortune comme le titre qui me fut conféré de secrétaire de la rédaction. Mendès poussa la bonté jusqu'à ne m'annoncer la nouvelle qu'avec ménagement. Je passais alors des journées sans joie à faire de la copie de pièces dans une étude d'avoué et je m'y montrais, je dois le dite, mférieur à ma mission. Lé patron, qui étciit d*ailleurs un aimable homme, ne manquait pas de psycholog^ie. « Je ne vous vois pas des nôtres », me disait-il. Je me voyais tel encore moins que lui. Ma rupture avec la basoche dépqndait d'un souffle. Corriger des épreuves do sonnets au lieu de grossoyer, c'était passer de l'ergastule du sut'fète aux jardins de Salammbô. Je me séparai sans déchirements de la procédure, j'abandonnai gaiement cette austère nourrice : on est ingrat à vingt ans.

Je puis le dire sans nulle vanité, mon rôle s'étant borné à servir fa messe : La République des Icltrcs représente le type d'un genre d'imprimé qui a disparu.

Le premier numéro parut le 20 décembre 1875, date qui prit immédiatement, à mes yeux, un caractère liistorique. Au point de vue typographique, il était laid, où du moins austère. Nou? étions résolus à dédaigner les vains luxes qui avaient perdu nos devanciers. Mais cet exemplaire (le début rachetait par ses charmes spii'ituels la simplicité de son aspect. Des vers inédits de Lccontc cTe Liste, des proses de Gustave Flaubert et de Louis Ménard, la traduction d'une ode de Swinburne, un admirable poè-me de I^éon Dierx, (>t j'en passe. Avec un tel commencement, nous attendions les abonnés d'un cœur tranquille. Nous leur demandions une somme

mensuelle de soixante centimes, et Ton conviendra que c'était peu. Mais, pour ne pas enchaîner l'avenir, nous avions pris soin d'insérer sur la couverture cette note prophétique : « La République des lettres^ assurée dès h présent d'une longue existence, pourra, dans un avenir prochain, augmenter son volume et rapprocher les époques de sa périodicité ». Nous n'avions pas fait de manifeste, mais cette simple déclaration : « La revue veut grouper, autour des personnalités illustres qui ont hien voulu lui assurer leur collajboration, les talents nouveaux déjà célèbres et les talents encore inconnus. Mais l'idée de groupe, ici, n'implique pas l'idée d'école. La communauté des travaux n'exigera pas des collaborateurs une entière conformité de tendances. Pour donner à l'ensemble de leurs œuvres un nable caractère d'unilé, il suffira qu'ils aient enire eux ces points de communion : J'amour et le respect de leur art ».

On a vu de plus sots programmes. Gelu'i-là, nous l'avons réalisé fidèlement, et après tout ce n'est pas vulgaire. Nous étions de bons camarades, de cœur fidèle et d'esprit fervent. Mendès était un chef de file accompli, le P'ius ponctuel et le plus laborieux des directeurs. 11 ne connaissait pas de plus grande joie que d'accueillir un débutant, de lui donner confiance en lui-même. Il a armé chevalier plus d'un écuyer destiné à faire des prouesses à travers le monde. C'est chez lui, pour ne citer que celui-là, qu'a débuté Guy de Maupassant.

Les destins nous récoimpensèrent. De mensuels nous devînmes hebdomadaires et nous connûmes rabonnement. Comme il ne faut jamais mentir, même quand on essaye d'écrire une page de la petite histoire, reconnaissons (jue le succès ne

nous vint pas uniquement du triomphe de la poésie pure.

Emile Zola publiait alors dans le Bien public un feuilleton nouveau, VAssommoir, Les lecteurs de ce journal étaient en général d'à bonnes gens, sans perversité littéraire, qui préféraient réconomie politique à la psychologie. Le romancier réaliste les secouait dans leur indifférence et leur pudeur avec un sans-gêne un peu brutal. Us patientèrent quelques jours et parlèrent ensuite de se désabonner. Le public, aujourd'hui unifié bon gré mal gré, comportait alors des castes qui avaient leurs scrupules et leurs préjugés. Pour ne pas se brouiller avec sa clientèle, le grand journal quotidien dut abandonner Coupeau et Gervaise ])our revenir à Stuart iMill. Nous apprîmes la brusque interruption de VAssommoir dans une chambre de Sainte-Pélagie; nous étions allés là voir Léon Cladel qui réfléchissait, sans résignation, aux dangers que présentaient encore en 1875 les opinions révolutionnaires. A cette nouvelle, nous échangeâmes, Mendès et moi, le pins astucieux des regards. \)q Samte-Pélagie nous courûmes aux Batignolles c\x demeurait Zola. Le grand écrivain nous reçut à liras ouverts. Notre oïlre lui agréa do publier, contre vents et marées, la suite de soji roman. Il nous lit un prix (Fami. Nous emportâmes, comme une concjuêîe, le manuscrit inachevé encore.

d'est ainsi quK) (notre raffinée clientèle dégusta rAssoinmoii\ cha(iue semaine, entre une ballade et un conte bleu. Quand nous annoncions que u ridée de groupe n'impliquerait pas en nous ridée d'école », on voit assez que nous disions vrai.

Au fond, nous n'aimions guiîre cette littéra-

mensuelle de soixante centimes, et Ton conviendra que c'était peu. Mais, pour ne pas enchaîner Tavenir, nous avions pris soin d'insérer sur la couverture cette note prophétique : « La République des lettres^ assurée dès à présent d'une longue existence, pourra, dans nn avenir prochain, augmenter son volume et rapprocher les époques de sa périodicité ». Nous n'avions pas fait de manifeste, mais cette simple déclaration : « La revue veut grouper, autour des personnalités illustres qui ont hien voulu lui assurer leur collajboration, les talents nouveaux déjà célèbres et les talents encore inconnus. Mais l'idée de groupe, ici, n'implique pas l'idée d'école. La communauté des travaux n'exigera pas des collaborateurs une entière conformité de tendances. Pour donner à l'ensemble de leurs œuvres un notole caractère d'unilé, il suffira qu'ils aient enire eux ces ipoints de communion : J 'amour et le respect de leur art ».

On a vu de plus sots programmes. CeWi-là, nous l'avons réalisé fidèlement, et après tout ce n'est pas vulgaire. Nous étions de bons camarades, de cœur- fidèle et d'esprit fervent. Mendès était un chef de file accompli, le plus ponctuel et le plus laborieux des directeurs, il ne connaissait pas de plus grande joie que d'accueillir un débutant, de lui donner confiance en lui-même. Il a armé chevalier plus d'un écuyer destiné à faire des prouesses à travers le monde. C'est chez lui, pour ne citer que celui-là, qu'a débuté Guy de Alaupassant.

Les destins nous récompensèrent. De mensuels nous devînmes hebdomadaires et nous connûmes labonnement. Comme il ne faut jamais mentir, même quand on essaye d'écrire une page de la petite histoire, reconnaissons (jue le succès ne

nous vint pas uniquement du triomphe de la poésie pure.

Emile Zola publiait alors dans le Bien public un feuilleton nouveau, VAssommoir, Les lecteurs de ce journal étaient en général d'à bonnes gens, sans perversité littéraire, qui préféraient réconomie politique à la psychologie. Le romancier réaliste les secouait dans leur indifférence et leur pudeur avec un sans-gêne un peu brutal. Ils patientèrent quelques jours et parlèrent ensuite de se désabonner. Le public, aujourd'hui unifié bon gré mal gré, comportait alors des castes qui avaient leurs scrupules et leurs préjugés. Pour ne pas se brouiller avec sa clientèle, le grand journal quotidien dut abandonner Coupeau et Gervaise pour revenir à Stuart Mill. Nous apprîmes la brusque interruption de ïAssommoir dans une chambre de Sainte-Pélagie; nous étions allés là voir Léon Cladel qui réfléchissait, sans résignation, aux dangers que présentaient encore en 1875 les opinions révolutionnaires. A cette nouvelle, nous échangeâmes, Mendès et moi, le plus astucieux des regards. De Sainte-Pélagie nous courûmes aux Batignolles où demeurait Zola. Le grand écrivain nous reçut à. bras ouverts. Notre oiTre lui agréa do publier, con- Irc venls et marées, la suite de sou roman. Il nous lit un prix d'ami. Nous empoi'tâmes, comme une concjuéle, le manuscrit inachevé encore.

d'est ainsi qu\i (notre raffinée clientèle dégusta ïAssom7noii\ chaque semaine, entre une ballade et un conte bleu. Quand nous annoncions que (( ridée de groupe n'impliquerait pas en nous ridée (fécole )>, on voit assez que nous disions vrai.

Au fond, nous n'aimions guère celle litléra-

turc aux fortes couleurs. Zola combattait dans un camp et sous un drapeau qui n'étaient pas les nôtres. Nous admirions sa puissance, la hardiesse de son intelligence et la dignité de sa vie ; il nous étonnait, nous troublait, s'imposait à nous, mais sans nous séduire. Ce n'était pas un de nos maîtres. Aussi avons-nous eu plus d'une fois, en lisant les épreuves de ÏAssommoir^ des mélancolies qui ressemblaient presque à des remords. Ce qui devait s'appeler le naturalisme ailait à rencontre de nos goûts les plus chers. Mais quoi ! nous avions tout d'abord un devoir de pile tes à remplir. Nous savions gré à ce vapeur de remorquer nos balancelles dans son sillage un peu trouble. Grâce à son concours, nous voyions arriver au quai notre cargaison de parfums, (ie fleurs exot?iquGS et de fruits rares. Nous frtmc^ infidèles à nos dieux pour les mieux servir. C'était presque de la politique. Tous les hoanmes d*.Etat nous comprendront.

La fortune est une courtisane, qui favorise l'audace et la ruse. Nous l'avions violentée, ello nous combla. La République des lettres put réaliser ce qui, pour une revue littéraire, représentait alors le plus lointain des rêves : elle paya la copie.

Peu. Alais enfin, elle l'a payée. Et ce fait seul suffirait à assurer sa gloire.

Nous ne reculions, pour, contenter nos lecteurs, devant aucun sacrifice, surtout quand' il ne nous (Ml coulait rien. C'est ainsi que nous avons publié, dans un numéro extraordinaire, des vers inédits de ^'ic(()r Hugo : La Sieste de Jeanne. Le Maître ne prodiguait pas les munificences de ce genre.

REVLES LITTÉRAIRES 177

On daigna môme, autour de lui, s'émouvoir de cette faveur inusitée. Au fond le Père Hugo nous aimait un peu. Tout prophète qu'il fût, et sénateur, il était homme de lettres par-dessus tout. Nous dînions cliez lui, le vendredi de chaque semaine. Nous jouissions autour de sa table d'une intimité que TEmpereur du Brés-il vint troutoler à peine. Les autres soirs, il y avait gala, et le salon de Tavenue de Glichy prenait la pompe d'une cour. Victor Hugo n'y était que roi. Visiblement il se reposait sur un trône de la tâche professionnelle accomplie dans la journée. L'exercice de la souveraineté devait faire partie de son hygiène. Mais il prenait plaisir à donner congé à sa grandeur. S'entretenir de littérature devant un petit cercle d'adeptes amusait sa vieillesse conteuse. Il nous disait de belles histoires des temps romantiques, et nous l'écoutions avec ravissement. Ce n'était pas à vrai dire un causeur, bien qu'il eût à ses moments des saillies imprévues et le mot pour rire, mais son parler d'aïeul avait une grâce sévère et une infinie majesté. H semblait, sous ses rudes cheveux blancs de vieux matelot, quand il s'abandonnait aux confidences, les yeux aniclos et le front penché, regarder au-dedans de luimême. Il revivait les orages de ses traversées. Nous aimions à pousser respectueusement dans le passé la rêverie qu'il faisait tout haut. Il s'y prêtait complaisamment. Les souvenirs de tliéâtr-? étaient chez lui les plus vivaces et les plus chéris. 11 en voulait, comme au premier jour, à M. de Martignac d'avoir laissé censurer un de ses drames, et l'interdiction du Roi s'amuse le faisait encore frémir de colère. Il n'avait pas absous Armand Carrel de sa résistance aux vérités révélées dans la Préface de Cromicell. A qui eût-

il consenti à pardonner, de Napoléon III ou de Nisard ? Lempereur n'avait touché qu'à l'hommo : le critique avait attaqué l'écrivain. Nous avons eu, un peii pour nous seuls, ce génie qui se reposait en semblant se donner à tous.

Parfois il nous lisait des vers. Il lisait sans nuances, d'une voix ^rave et forte de sermonnaire irrité. En sortant, nous cherchions à nous rappeler le texte exact du nouveau poème. On y parvenait, à quelques mots près. C'était à qui arriverai-L l<e premier dans ce pieux concours de mémoire et d'adoration.

Victor Hugo poussait la bienveillance à notre égard jusqu'à nous parler de nos vers, de nos articles. Il le faisait avec précision et mettait du discernement dans l'éloge. Nous savions très bien qu'il ne nous lisait pas et laissait ce soin à l'excellente Mme Drouet, qui s'en acquittait avec patience. Mais c'était une feinte délicieuse à notre orgueil, et de la courtoisie comme en ont les dieux. — Ai-je dit que nous lui faisions, à titre exceptionnel, le service de la revue ?

Il est toujours délicat, et un peu dangereux, de se souvenir. Celui qui écrit ses mémoires d'enfant de troupe risque de prendre toutes les escarmouches auxquelles il a pris part pour autant de batailles des Pyramides. Le ridicule le guette au tournant de chacune des pages qu'il noircit. Je sais cela et je me méfie. Toutefois l'utilité du mouvement parnassien est un fait acquis à l'histoire des lettres. J'ouvre la Littérature française, de M. Gustave Lanson, un des livrer les plus savants et les plus solides qu'ait produits la jeune Université. J'y trouve tout un chapitre intitulé : la Poésie parnassienne. J'y lis ces lignes : (( Le trait commun de l'école fut le respect de.

ViXTi, rarnour des formes pleines, expressives et 'belles. » J'y note encore ceci, après les réserves d'usage : « Il laut reconnaître que presque tous ont dit en perfection ce qu'ils avaient h dire. Il n'en est guère qui, grâce à la probité du métier, n'aient eu la bonne fortune de donner la forme qui dure h quelque sujet bien rencontré, f) Vivent les dictionnaires et les précis pour rendre une justice sûre et tardive ! « Probité du métier, forme qui dure », voilà toute la méthode et toute la doctrine de cette phalange, dont la République des lettres fut le dernier bulletin. Les Parnassiens débutèrent sous les mépris d'Albert Rogat ; ils vieillissent à l'état d'auteurs cités en Sorbonne. Il y a compensation. Voici longtemps qu'ils ont renoncé à leur nom de guerre, pour n'être plus que des poètes ou des prosateurs tout court. Le respect de la langue, qu'ils professèrent à l'égal rrune religion, est une vertu qui court les rues. Tout homme ({ui tient une plume cherche maintenant à châtier son style : le moindre journal a de la granmiaire, s'il n'a pas toujours de l'aménité. A force de taper sur leur clou de diamant, les Parnassiens l'ont planté au profond du sol. C'est un résultat. 11 n'a pas été obtenu sans luttes. La dernière campagne ne fut ni l;i moins hardie, ni la moins vaillante. Parce que tout le monde appartient désormais au parti vainqueur, est-ce un motif d'bul)lier ceux qui virent clair et eurent raison les premiers ? X'est-ce qu'une coïncidence fortuite, mais quand la République des lettres cessa (Jf p.'irnîire. on avait ville gagnée. Pourquoi l'illusion lui serait-elle interdite de n'avoir pas nui à la victoire ?

Elle n vécu d(Uix ans. ce qui, pour une revue littéraire, est un exemple paradoxal de long^^-

il consenti à pardonner, de Napoléon III ou de Nisard ? L'empereur n'avait touché qu'à ThomjTie : le critique avait attaqué l'écrivain. Nous avons eu, un peu pour nous seuls, ce génie qui se reposait en semblant se donner à tous.

Parfois il nous lisait des vers. Il lisait sans nuances, d'une voix ^rave et forte de sermonnaire irrité. En sortant, nous cherchions à nous rappeler le texte exact du nouveau poème. On y parvenait, à quelques mots près. C'était à qui arriverai'L le premier dans ce pieux concours de mémioire et d'adoration.

Victor Hugo poussait la bienveillance à notre égard jusqu'à nous parler de nos vers, de nos articles. Il le faisait avec précision et mettait du discernement dans l'éloge. Nous savions très bien qu'il ne nous lisait pas et laissait ce soin à l'excellente Mme Drouet, qui s'en acquittait avec patience. Mais c'était une feinte délicieuse à notre orgueil, et de la courtoisie comme en ont les dieux. — Ai-je dit que nous lui faisions, à titre exceptionnel, le service de la revue ?

Il est toujours délicat, et un peu dangereux, de se souvenir. Celui qui écrit ses mémoires d'enfant de troupe risque de prendre toutes les escarmouches auxquelles il a pris part pour autant de batailles des Pyramides. Le ridicule le guette au tournant de chacune des pages qu'il noircit. Je sais cela et je me méfie. Toutefois l'utilité du 'mouvement parnassien est un fait acquis à l'histoire des lettres. J'ouvre la Littérature (ranraise^ de M. Gustave Lanson, un des livrer les plus savants et les plus solides qu'ait produits la jeune l'niversité. J'y trouve tout un chapitre intitulé : la Poésie parnassienne. J'y lis ces lignes :

"'.e trait commun de l'école fut le respect de.

J'art, l'amour des formes pleines, expressives et 'belles. )) J'y noie encore ceci, après les réserves d'usage : « Il faut reconnaître que presque tous ont dit en perfection ce qu'ils avaient à dire. 11 n'en est guère qui, grâce à la probité du métier, n'aient eu la bonne fortune de donner la forme qui dure à quelque sujet bien rencontré, f) Vivent les dictionnaires et les précis pour rendre une justice sûre et tardive ! « Probité du métier, forme qui dure », voilà toute la méthode et toute la doctrine de cette phalange, dont la République des lettres fut le dernier bulletin. Les Parnassiens débutèrent sous les mépris d'Albert Rogat ; ils vieillissent à l'état d'auteurs cités en Sorbonne. Il y a compensation. Voici longtemps qu'ils ont renoncé à leur nom de guerre, pour n'être plus que des poètes ou des prosateurs tout court. Le res])ect de la langue, qu'ils professèrent à l'égal d'une religion, est une vertu qui court les rues. Tout homme qui tient une plume cherche maintenant à châtier son style : le moindre journal a de la granjmaire, s'il n'a pas toujours de Taménilé. A force de ta})er sur leur clou de diamant, les Parnassiens l'ont planté au profond du sol. C'est un résultat. Il n'a pas été obtenu sans luttes. La dernière campagne ne fut ni la moins hardie, ni la moins vaillante. Parce que tout le monde appartient désormais au parti vainqueur, est-ce un motif d'oublier ceux qui virent clair et eurent raison les premiers ? N'est-ce qu'une coïncidence fortuite, mais quand la BéjmbUque des lettres cessa (le p:<raîlre, on avail ville gagnée. Pourquoi rillusioii lui serait-elle interdite de n'avoir pas nui à la victoire ?

Elle n vécu doux ans. ce qui, pour une revue littéraire, est un exemple paradoxal de long^S-

i80 LA GALERIE DES BUSTES

vite. Elle avait eu un tirage, une clientèle et des abonnés, même en province. Elle n'a rien coûté à ses éditeurs. Les a-t-elle enrichis ? Je Tignore, attendu qu'ils se sont gardés de le dire. On n'en voit pas d'ailleurs la nécessité.

Tout arrive, même l'improbable. Vint le jour, où il fallut fermer cette chère maison, où tant d'hôtes avaient trouvé asile. Mais nous n'avons pas péri, nous avons cessé. On ne meurt pas, disait Gœthe, on ne fait que consentir à mourir. Nous y consentîmes au moment opportun. L'autel fut désaffecté. Ses dévots se dispersèrent pour aller, chacun de son côté, suivre son .destin. De toutes les statues qu'ils avaient encensées de concert, il en est une surtout qui reste debout et dont le temps caresse la patine : celle de l'amitié.

Insister sur le génie de AJaurice-Quenlin de La Dur est au moins inutile. Après les trouvailles 3s Concourt, après les pages si pénétrantes do Maurice Barrés, au moment où M. Tourneux DUS annonce un livre qui, venant de lui, ne peut re que définitif, à quoi bon accabler de prose DuveJle la gloire du plus français des peintres sychologues ? Tout est dit, ou va l'ôtre, excélmnient. quant à la maîtrise de La Tour. Mais il sied de se taire sur l'œuvre elle-même et de la Dntempler en silencieuse adoration, on ne comlentera jamais assez l'homme et sa carrière, 'est un (iief-dVeuvre aussi que cette destinée. La Tour, qui mourut '■ la veille de 1789, plein e jours (^t cuinhlé de gloire, annonce et déjà ^surne en lui le type accompli de l'artiste morne, tel (\ue la llévolution allait le rendre norlal et tel que la société nouvelle devait le multiler. An-dessus des professionnels, ses contemrains, dont ])lusieurs furent ses pairs en talent, lis qui restaient, bon gré mal gré, gens de corration rt (le hiérarchie, il nous apparaît, ir.déndant et libre, unique artisan de sa fortune, ns rexpausiou d'une personnalité dominatrice. ies peintres ])euvent vénérer en lui, au point de le social, une sorte de Saint du Succès.

Dans la petite ville picarde où il naquit, une destinée médiocre semblait l'attendre. Son père, humble chantre à la Collégiale, était peu enclin et peu apte à lui ouvrir les grandes voies. Dès Tenfance, la vocation jaillit chez La Tour, irrésistible. A V'àge du cerf-volant et du petit-palet, il choisit la figure humaine pour jouet préféré : il crayonne des frimousses de condisciples sur la marge de ses rudiments. Il essaie de convaincre les siens et de les fléchir. Quand il comprend clairement qu'on veut l'entraver, il se révolte, s'évade. A quinze ans, il quitte Saint-Quentin et son foyer, s'en vient à Paris faire apprentissage. Un bon maître, que Mariette estimait, Spoède, recteur à l'Académie de Saint-Luc, lui enseigne les grammaires dont nul génie, fût-il suprême, ne saurait se passer. Une fois pourvu de la technique indispensable, l'apprenti n'accepte plus de leçons que de la nature. Il choisit son procédé, selon les préférences de sa virtuosité personnelle, et travaille, ol^stinément, sans intermédiaire entre lui et la vie. Il va gagner son pain à Londres, s'y crée une clientèle, amuse ses modèles, les contente, s'entraîne au maniement des hommes en même temps qu'à l'étude de leurs secrets d'âme et qu'aux pratiques de son art. A son retour, le malin Picard, qui sait son public de France, estime que l'exotisme est le meilleur passeport auprès d'un peuple accueillant, facile et crédule. Il se laisse croire un peintre anglais. Cependant il ne se hâte poinl de forcer les portes. Il ramasse ses énergies par un labeur constant, patient, tranquille. Ce n'est que vers 1737, à trente-trois ans, qu'il demande h l'Académie de l'agréer. Au Salon suivant, il débute officiellement — et triomphe. ,

Désormais et jusqu'au jour de sa retraite volon-

taire, il sera le portraitiste recherché, imploré, accablé d'offres, qui traite avec le modèle, de seigneur à vilain. Pour qu'un tel homme se sentît affranchi, il n'était pas besoin que la Bastille capitulât. Avec ses crayons pour armes offensives et défensives, il supprime entre lui et les grands toutes les barrières sociales. Il charme et 'dompte la société où il se meut.

Qu'on étudie le portrait qu'il a fixé de luimême, s'étant observé, comme il savait le faire, jusqu'aux profondeurs, et ayant pu, à force de scruter sa physionomie, s'avouer tout entier. C'est un être de ruse heureuse, un civilisé à base de paysan, joignant à la cautèle villageoise le grand ton des compagnies, un gourmand de tous les bons fruits de l'existence, mais aussi un gourmet qui sait les cueillir, un passionné, un volontaire, violent s'il a besoin de se fâcher, gouailleur s'il faut rire, formidablement outillé pour tous les conflits, trop madré pour qu'on le dupe, trop intelligent pour être méchant, un de ces hommes, à l'esprit ouvert et au cœur large, que la vie amuse et qui veulent tout d'elle. A toutes les facultés dont dispose un tempérament semblable, ajoutez un don génial. Ce combattant est un créateur. Réfléchissez que son regard s'aiguise et que sa pénétration s'exerce sur l'humanité la plus sensible, la plus divertissante, la plus multiple qu'ait connue l'histoire. Replacez La Tour parmi la foule frémissante de ses modèles, au milieu des princes, des traitants, des netits abbés, des encyclopédistes, des muguets, des penseurs, des comédiennes et des demoiselles de In danse. Donnezlui en outre le goût des idées générales, une méditation scientifique, une universelle curiosité à la Fontenelle, une âme libre et généreuse, le pouvoir

Dans la petite ville picarde où il naquit, une destinée médiocre semblait l'attendre. Son père, humble chantre à la Collégiale, était peu enchn et peu apte à lui ouvrir les grandes voies. Dès l'enfance, la vocation jaillit chez La Tour, irrésistible. A l'âge du cerf-volant et du petit-palet, il choisit la figure humaine pour jouet préféré : il crayorme des frimousses de condisciples sur la marge de ses rudiments. Il essaie de convaincre les siens et de les fléchir. Quand il comprend clairement qu'on veut l'entraver, il se révolte, s'évade. A quinze ans, il quitte Saint-Quentin et son foyer, s'en vient à Paris faire apprentissage. Un bon maître, que Mariette estimait, Spoède, recteur à l'Académie de Saint-Luc, lui enseigne les grammaires dont nul génie, fût-il suprême, ne saurait se passer. Une fois pourvu de la technique indispensable, l'apprenti n'accepte plus de leçons que de la nature. Il choisit son procédé, selon les préférences de sa virtuosité personnelle, et travaille, o])stinément, sans intermédiaire entre lui et la vie. Il va gagner son pain à Londres, s'y crée une clientèle, amuse ses modèles, les contente, s'entraîne au maniement des hommes en même temps qu'à l'étude de leurs secrets d'âme et qu'aux pratiques de son art. A son retour, le malin Picard, qui sait son public de France, estime que l'exotisme est le meilleur passeport auprès d'un peuple accueillant, facile et crédule. Il se laisse croire un peintre anglais. Cependant il ne se hâte poinl de forcer les portes. Il ramasse ses énergies par un labeur constant, patient, tranquille. Ce n'est que vers 1737, à trente-trois ans, qu'il demande h l'Académie de l'agréer. Au Salon suivant, il débute officiellem.ent — et triomphe.

Désormais et jusqu'au jour de sa retraite volon-

Ql ENTIN DE L.\ TOUR 183

taire, il sera le portraitiste recherché, imploré, accablé d'offres, qui traite avec le modèle, de seigneur à vilain. Pour qu'un tel homme se sentît affranchi, il n'était pas besoin que la Bastille capitulât. Avec ses crayons pour armes offensives et défensives, il supprime entre iui et les grands toutes les barrières sociales. Il charme et 'dompte la société où il se meut.

Qu'on étudie le portrait qu'il a fixé de luimême, s'étant observé, comme il savait le faire, jusqu'aux profondeurs, et ayant pu, à force de scruter sa physionomie, s'avouer tout entier. C'est un être de ruse heureuse, un civilisé à base de paysan, joignant à la cautèle villageoise le grand ton des compagnies, un gourmand de tous les bons fruits de l'existence, mais aussi un gourmet qui sait les cueillir, un passionné, un volontaire, violent s'il a besoin de se fîlcher, gouailleur s'il faut rire, formidablement outillé pour tous les conflits, trop madré pour qu'on le dupe, trop intelligent pour être méchant, un de ces hommer, à l'esprit ouvert et au cœur large, que la vie amuse et qui veulent tout d'elle. A toutes les facultés dont dispose un tempérament semblable, ajoutez un don génial. Ce combattant est un créateur. Réfléchissez que son regard s'aiguise et que sa pénétration s'exerce sur l'humanité la plus sensible, la plus divertissante, la plus multiple qu'ait

, connue l'histoire. Replacez La Tour parmi la foule frémissante de ses modèles, au milieu des

• princes, des traitants, des petits abbés, des encyclopédistes, des muguets, des penseurs, des comé- «diennes et des demoiselles de la danse. Donnezlui en outre le goût des idées générales, une méditation scientifique, une universelle curiosité à la Fontenelle, une âme libre et généreuse, le pouvoir

de connaître ses semblables à miracle et de leur vouloir du bien quand même. N'est-ce point là un exemplaire merveilleux de la race, et n'est-ce point là tout Quentin La Tour ?

11 incarna l'artiste vainqueur, tel qu'on l'imagine dans les ateliers, à l'âge des débuts, alors qu'on rêve de fortune et de renommée en copiant des natures mortes pour les petits marchands. Il tient de son temps, du nôtre, de celui de demain et de toujours. Ce fut un précurseur. Certes il est permis de songer à un type plus éthéré, plus pur, comme il en glisse dans l'azur des légendes. Mais chaque époque a les héros qu'elle mérite. La France de Louis XV n'offrait point à la sainteté d'atmosphère respirable. Voit-on Fra Giovanni de Fiesole aux dîners de Mme Geoffrin ? La bonne commère ne l'eût pas invité, et fort heureusement : il aurait été blagué par Marmontel et roulé par La Reynière.

Autre mérite, et non des moindres, chez La Tour : il a créé les gros prix. Il établit cette loi que l'ouvrage du génie, si on le transforme en objet (le commerce, impose sa cote à la clientèle. Fastueux et libéral avec cela, bon garçon vis-àvis de ses pareils, il prodiguait les cadeaux princiers. Il donnait ses portraits ou les vendait très cher. Pas de milieu ; on était son ami ou son clialand. Les fermiers généraux prenaient ses heures et att(Midaient la pose sur le seuil de son atelier. A tous il infligeait ses humeurs. II poussa la coquetterie jusqu'à essayer son impunité sur la majesté royale, et se montra quinteux envers Louis XV, sans vraie colère, pour le principe. Le roi, bon enfant et homme d'esprit, fut plus grand seigneur encore : il céda. Mais quelle volupté d'orgueil pour le fils du chantre et quelle revanclie

pour la corporation des artistes, encore intimidée et tenue à distance ! La leçon dure encore et profite toujours. Les cendres de notre contemporain Meissonier doivent tressaillir d'aise, si elles gardent conscience de ce précédent. La vie de La Tour devrait s'écrire avec ce sous-titre : « De la manière dont un grand peintre se comporte avec le reste de Thumanité. »

C'est à ce génie, si parfaitement national et représentatif entre tous, que la Revue Bleue veut rendre hommage. Elle me demande de battre le rappel des admirateurs de La Tour. C'est trop d'honneur qu'on me fait là. J'ose accepter, ne fûtce que pour la joie de me sentir l'hôte de cette chère maison des bonnes lettres, où l'on me fit jadis un cordial accueil. Mais le soin d'annoncer le deuxième centenaire de La Tour revenait de droit à notre ami M. Paul Fiat. Nul ne goûte le maître de Saint-Quentin avec plus de sagacité, nul ne l'aime d'une ferveur mieux avertie. Il vient, par un livre austère et tendre. Pastel vivant, de consacrer un autel exquis à ses mânes. On a dit ici, le mieux du monde, ce qu'il faut penser de cette noble idylle ; je n'y reviens que pour m'excuser. Au refus trop modeste de Paul Fiat, je ni'exécule de grand cœur et je fais l'annonce.-

La Revue Bleue convie les admirateurs de Maurice Quentin de La Tour à célébrer son deuxième centenaire. On ne me croirait point si je n'avouais tout d'abord ({u'une commission va se constituer. J'ajoute qu'il me sera précieux d'y être admis. Ce sera pour moi une sensation délicieuse et quasi néronienne de siéger dans une commission, d'interrompre au lieu de présider. Cette commission devra organiser, pour le mois de septembre prochain, une solennité aussi peu officielle que pos-

de connaître ses semblables à miracle et de leur vouloir du bien quand même. N'est-ce point là un exemplaire merveilleux de la race, et n'est-ce point là tout Quentin La Tour ?

11 incarna l'artiste vainqueur, tel qu'on l'imagine dans les ateliers, à l'âge des débuts, alors qu'on rêve de fortune et de renommée en copiant des natures mortes pour les petits marchands. Il tient de son temps, du nôtre, de celui de demain et de toujours. Ce fut un précurseur. Certes il est permis de songer à un type plus éthéré, plus pur, comme il en glisse dans l'azur des légendes. Mais chaque époque a les héros qu'elle mérite. La France de Louis XV n'offrait point à la sainteté d'atmosphère rcspirable. Voit-on Fra Giovanni de Fiesole aux dîners de Mme Geoffrin ? La bonne commère ne l'eût pas invité, et fort heureusement : il aurait été blagué par Marmontel et roulé par La Reynière.

Autre mérite, et non des moindres, chez La Tour : il a créé les gros prix. Il établit cette loi que l'ouvrage du génie, si on le transforme en objet de commerce, impose sa cote à la clientèle. Fastueux et libéral avec cela, bon garçon vis-àvis de SCS pareils, il prodiguait les cadeaux princiers. Il donnait ses portraits ou les vendait très clier. Pas de milieu ; on était son ami ou son clialnnd. Les fermiers généraux prenaient ses heures et attendaient la pose sur le seuil de son atelier. A tous il infligeait ses humeurs. Il poussa la coquetterie ju?(iu'à essayer son impunité sur la majesté l'oyalo. et se montra quinteux envers Louis XV, sans vraie colère, pour le principe. Le roi, bon enfant et homme d'esprit, fut plus grand seigneur encore : il céda. Mais quelle volupté d'orgueil pour le fils du chantre et quelle revanche

pour la corporation des artistes, encore intimidée et tenue à distance ! La leçon dure encore et profite toujours. Les cendres de notre contemporain Meissonier doivent tressaillir d'aise, si elles gardent conscience de ce précédent. La vie de La Tour devrait s'écrire avec ce sous-titre : « De la manière dont un grand peintre se comporte avec le reste de l'humanité. »

C'est à ce génie, si parfaitement national et représentatif entre tous, que la Revue Bleue veut rendre hommage. Elle me demande de battre le rappel des admirateurs de La Tour. C'est trop d'honneur qu'on me fait là. J'ose accepter, ne fûtce que pour la joie de me sentir l'hôte de cette chère maison des bonnes lettres, où l'on me fit jadis un cordial accueil. Mais le soin d'annoncer le deuxième centenaire de La Tour revenait de droit à notre ami M. Paul Fiat. Nul ne goûte le maître de Saint-Quentin avec, plus de sagacité, nul ne l'aime d'une ferveur mieux avertie. Il vient, par un livre austère et tendre. Pastel vivant^ de consacrer un autel exquis à ses mânes. On a dit ici, le mieux du monde, ce qu'il faut penser de cette noble idylle ; je n'y reviens que pour m'éxcuser. Au refus trop modeste de Paul Fiat, je ni'exécute de grand cœur et je fais l'annonce.-

La Revue Bleue convie les admirateurs de Maurice Quentin de La Tour à célébrer son deuxième centenaire. On ne me croirait point si je n'avouais tout d'abord qu'une commission va se constituer. J'ajoute ((u'il me sera précieux d'y être admis. Ce sera pour moi une sensation délicieuse et quasi néronienne de siéger dans une commission, d'interrompre au lieu de présider. Cette commission devra organiser, pour le mois de septembre prochain, une solennité aussi peu officielle que pos-

de connaître ses semblables à miracle et de leur vouloir du bien quand même. N'est-ce point là un exemplaire merveilleux de la race, et n'est-ce point là tout Quentin La Tour ?

11 incarna l'artiste vainqueur, tel qu'on l'imagine dans les ateliers, à l'âge des débuts, alors qu'on rêve de fortune et de renommée en copiant des natures mortes pour les petits marchands. II tient de son temps, du nôtre, de celui de demain et de toujours. Ce fut un précurseur. Certes il est permis de songer à un type plus éthéré, plus pur, comme il en glisse dans l'azur des légendes. Mais chaque époque a les héros qu'elle mérite. La France de Louis XV n'offrait point à la sainteté d'atmosphère respirable. Voit-on Fra Giovanni de Fiesole aux dîners de Mme Geoffrin ? La bonne commère ne Teût pas invité, et fort heureusement : il aurait été blagué par Marmontel et roulé par La Reynière.

Autre mérite, et non des moindres, chez La Tour : il a créé les gros prix. Il établit cette loi que l'ouvrage du génie, si on le transforme en objet de commerce, impose sa cote à la clientèle. Fastueux et libéral avec cela, bon garçon vis-àvis de ses pareils, il prodiguait les cadeaux princiers. Il donnait ses portraits ou les vendait très (^hor. Pas de uLilieu ; on était son ami ou son clialand. Los fermiers généraux prenaient ses heures et attendaient la pose sur le seuil de son atelier. A tous il infligeait ses humeurs. Il poussa la coquetterie jusrju'à essayer son impunité sur la majesté royale, et se montra quinteux envers Louis XV, sans vraie colère, pour le principe. Le roi, bon enfant et homme d'esprit, fut plus grand seigneur encore : il céda. Mais quelle volupté d'orgueil pour le fils du chantre et quelle revanclie

pour la corporation des artistes, encore intimidée et tenue à distance ! La leçon dure encore et profite toujours. Les cendres de notre contemporain Aleissonier doivent tressaillir d'aise, si elles gardent conscience de ce précédent. La vie de La Tour devrait s'écrire avec ce sous-titre : « De la manière dont un grand peintre se comporte avec le reste de Thumanité. »

C'est à ce génie, si parfaitement national et représentatif entre tous, que la Revue Bleue veut rendre hommage. Elle me demande de battre le rappel des admirateurs de La Tour. C'est trop d'honneur qu'on me fait là. J'ose accepter, ne fûtce que pour la joie de me sentir l'hôte de cette chère maison des bonnes lettres, où l'on me fit jadis un cordial accueil. Mais le soin d'annoncer le deuxième centenaire de La Tour revenait de droit à notre ami M. Paul Fiat. Nul ne goûte le maître de Saint-Quentin avec, plus de sagacité, nul ne l'aime d'une ferveur mieux avertie. Il vient, par un livre austère et tendre. Pastel vivant, de consacrer un autel exquis à ses mânes. On a dit ici, le mieux du monde, ce qu'il faut penser de cette noble idylle ; je n'y reviens que pour m'e'xcuser. Au refus trop modeste de Paul Fiat, je m'exécute de grand cœur et je fais l'annonce.-

La Revue Bleue convie les admirateurs de Maurice Quentin de La Tour à célébrer son deuxième centenaire. On ne me croirait point si je n'avouais tout d'abord qu'une commission va se constituer. J'ajoute qu'il mo sera précieux d'y être admis. Ce sera pour moi une sensation délicieuse et quasi néronienue de siéger dans une commission, d'interrompre au lieu de présider. Cette commission devra organiser, pour le mois de septembre prochain, une solennité aussi peu officielle que pos-

sible, mais digne de celui qu'on honore. Ce sera surtout un pèlerinage. Si je disais qu'il n*y sera pas prononcé de discours et que la journée ne se terminera pas par un banquet, on verrait en moi un myslificaieur, Nous pouvons avoir toute confiance dans la municipalité et dans la population de Saint-Quentin ; elles rivaliseront de zèle pour commémorer le grand homme qui fut leur bienfaiteur. On garde le culte de La Tour en sa cité natale. Les humbles doivent être de la fête ; ils se rappellent que le bon maître, démocrate sans phrases, fit large la part des pauvres dans ses dernières volontés.

Cette cérémonie sera presque expiatoire. Nos pères, en effet, fêtèrent de façon singulière le premier centenaire. On sait cette histoire, à la fols lamentable et heureuse. Les merveilles qu'abrite aujourdljui l'Hôtel Lécuyer avaient été léguées par La Tour à sa ville. Aux termes d'une clause de ce testam.ent, modèle de générosité prévoyante et de bonté pratique, l'artiste autorisait son frère à vendre certaines œuvres, au mieux des intérêts de tous. Des enchères s'ouvrirent, en 1808. David, aussi terrorisli^ en liabit brodé qu'en carmagnole, gouvernait nlors despotiquement la prison du goût. Les cnclianteurs des fêtes galantes, les imagiers des belles aux cheveux poudrés, épuisaient les dernières rigueurs de la loi des suspects. Il y avait blocus continental contre la beauté illégale. On le fit bien voir au pauvre La Tour. Il lut traité comme le dernier des Watteau. Un de ses paslels, comme disent les commissaires-priseurs en leur langage imagé, « fit dans les trois francs ». On arrêta la vente : ce fut ainsi que l'inappréciable trésor nous resta.

Le public de 1808 se montra stupide, mais nous

ne saurions lui en avoir trop de gratitude. Sans son épaisse et fortunée sottise, il nous faudrait aller chercher à Londres, à Chicago, à Tokio même, au train où vont les choses d'Europe, ces 2hères eiligies : les gentils abbés Hubert et Pommier, si ]KHi fanatiques, le Rousseau, le Duclos, [e Crébillon, la triomphante Gamargo, la vaniteuse Faviirt, Allie Fel si doucement rêveuse, et 2ette mutine inconnue aux joues de pêche, à [aquolle Manon Lescaut ne pouvait pas ne pas ressembler, et qui a dû faire souffrir les hommes ivec tant de grâce innocente.

Donc, rendez-vous, le dimanche 25 septembre, devant la statue de La Tour et au Musée Lécuyer. Profitons de ce que nous avons, avec moins d'orig-inaîité féconrle, plus d'équité et de compréhension que nos pères, et sachons effacer la petite lonte d'un premier centenaire, qui fut manqué.

sible, mais digne de celui qu'on honore. Ce sera surtout un pèlerinage. Si je disais qu'il ny sera pas prononof!' de discours et que la journée ne se terminera pas par un banquet, on verrait en moi ] un myslificateur, Nous pouvons avoir toute confiance dans la municipalité et dans la population de Saint-Quentin : elles rivaliseront de zèle pour comménir)rer le grand homme qui fut leur bienfaiteur. On garde le culte de La Tour en sa cité rififale. Los humbles doivent être de la fête : ils se rappellent que le bon maître, démocrate sans phrases, fit large la part des pauvres dans ses dernières volontés.

Cette cérémonie sera presque expiatoire. Nos pères, en effet, fêtèrent de façon singulière le premier centenaire. On sait cette histoire, à la fois lamentable et heureuse. Les merveilles qu'abrite aujourd'hui THôtel Lécuyer avaient été léguées par I^a Tour à sa ville. Aux termes d'une clause de ce teslamjmt, modèle de générosité prévoyante ot de bonté pratique, Fartiste autorisait son frère à vendre cerlaines œuvres, au mieux des intérêts de tous. Des enchères s'ouvrirent, en 1808. David, aussi terroriste en habit brodé qu'en carmagnole, gouvernait alors despotiquement la prison du goût. liCS enchanteurs des fêtes galantes, les imagiers des bollos aux cheveux poudrés, épuisaient les dernières rigueurs de la loi des siispects. Il y avait blocus continental contre la beauté illégnle. On le fit bien voir au pauvre La Tour. Il lut traité comme le dernier des Watteau. Un de ses i)astels, comme disent les commissaires-priseurs en leur langage imagé, « fit dans les trois francs ». On arrêta la vente : ce fut ainsi que l'inappréciable trésor nous resta.

Le ])ul)lic de 1808 se montra stupide, mais nous

ne saurions lui en avoir trop de gratitude. Sans son épaisse et fortunée sottise, il nous faudrait aller chercher à Londres, à Chicago, à Tokio même, au train où vont les choses d'Europe, ces chères effigies : les gentils ahbés Hubert et Pommi(T, si ]MHi fanatiques, le Rousseau, le Duclos, le Crchillon, la triomphante Camargo, la vaniteuse Kavart, Mlle Fel si doucement rêveuse, et cette mutine inconnue aux joues de pêche, à L'Hiuclie Manon Lescaut ne pouvait pas ne pas ressembler, et qui a dû faire souffrir les hommes avec tant de grâce innocente.

Donc, rendez-vous, le dimanche 25 septembre, devant la statue de La Tour et au Musée Lécuyer. Profitons de ce que nous avons, avec moins d'originalité féiMinde, plus d'équité et de compréhension que nos pères, et sachons effacer la petite honte (Tun premier centenaire, qui fut manqué.

LE IlESPECT DES MORTS

itre confrère M. Jean Finot nous invite, dan^ irnier numéro de la Revue^ à laisser en paix aorts illustres. Il s'élève éloquemment contre nnibalisme spirituel qui sévit depuis quelque )s. Nous sommes tous plus ou moins coupadu péché qu'il réprouve. On est curieux. Ce erait pas un crime, mais aux curiosités légis s'ajoute le besoin mauvais de violer les Des. La mode est aux cancans macabres, set, Sainte-]3euve, Hugo, George Sand viend'êlre regardés dans leurs alcôves. Pour un Pascal aurait été convaincu de faux €t âge de faux ; il se prépare en ce moment le une demande de 'revision de son procès ; lire Pascal ne fait que commencer. M. Pinot ligne avec raison de celte course au scandale, i faudrait pas le défier de demander un texte jlatif pour la protection des grands morts, îiel nous préserve d'Une loi de plus I La pme désirable ne dépend d'aucun code ; ce des mœurs iiilellectuelles qu'il faudrait chan- L'humanilé devrait comprendre qu'elle n'a à gagner à se diminuer dans ses exem- ?es de luxe. Le dernier venu est intéressé que les hommes de génie demeurent intacts ; 5ue la gloire d'un individu s'écroule, il y a mage pour l'espèce entière. Nous devrions

LE IlESrECT DES MORTS

Notre confrère M. Jean Finot nous invite, dans, le dernier numéro de la Revue^ à laisser en paix les morts illustres. Il s'élève éloquemment contre le cannibalisme spirituel qui sévit depuis quelque temps. Nous sommes tous plus ou moins coupables du péché qu'il réprouve. On est curieux. Ce ne serait pas un crime, mais aux curiosités légitimes s'ajoute le besoin mauvais de violer les tombes. La mode est aux cancans macabres.

Musset, Sainte-Beuve, Hugo, George Sand viennent d'ùlre regardés dans leurs alcôves. Pour un peu Pascal aurait été convaincu de faux €t d'usage de faux ; il se prépare en ce moment même une demande de 'revision de son procès ; l'affaire Pascal ne fait que commencer. M. Pinot s'indigne avec raison de cette course au scandale. Il ne faudrait nas le défier de demander un texte législatif pour la protection des grands morts. Le ciel nous préserve d'une loi de plus ! La réforme désirable ne dépend d'aucun code ; ce sont des maii rs intellectuelles qu'il faudrait changer. L'humanité devrait comprendre qu'elle n'a rien à gagner à se diminuer dans ses exemplaires de luxe. Le dernier venu est intéressé à ce que les hommes de génie demeurent intacts ; lorsque la gloire d'un individu s'écroule, il y a dommage pour l'espèce entière. Nous devrions

méditer cela, avant de nous réjouir, comme d'une conquête, de découvrir des tares dans les âmes hautes, ou des sottises dans les grands esprits. On a classé des monuments, on parle de classer les paysages ; sans recourir au zèle du Palais- Bourbon, prenons sur nous-mêmes de classer des ombres.

Celle de Jean-Jacques Rousseau ne parvient point à connaître la paix. Elle erre de l'apothéose aux gémonies, comme Rousseau vagabondait de son vivant entre la fortune et la misère. Elle souffre de la critique pathologique. Chacun de nos écrivains a auprès de cette grande mémoire un carabin psychologue qui la surveille, du coin de l'œil, comme l'interne de service au chevet d'un maniaque. La folie de Jean-Jacques a été dûment diagnostiquée ; elle a sa fiche. Nous voulons à toutes forces que le pouvoir de poésie ait pour rançon un peu de démence. Ne pas considérer l'auteur des Conlessions comme un aliéné semblerait un déni d'admiration. Les foules, même en Occident, ont un respect attendri des égarés ; passer pour fou n'est pas une défaveur. Mais, de diagnostic en diagnostic, on arrive à exiger que chez Jean-Jacques le monomane ait été doublé d'un gredin. Et là, vraiment, il y a excès de pathologie.

Quelqu'un s'est élevé pour prendre la défense du Citoyen de Genève. Ce ne pouvait être qu'une femme. Rousseau a toujours eu de belles dames dans sa clientèle. A seize ans, il avait trouvé une bonne hôtesse pour lui enseigner l'amour et la

pliarmacio. La maréchale de Luxembourg, la comtesse de Boufflers, la marquise de Créqui furent au petit soin pour son ourserie. Ces filles d'une épociue galante avaient la nostalgie de la passion vraie. Elles devinaient dans ce Suisse sentimental un être bizarre, capable de prendre Tamour au sérieux. Elles lisaient, à leur toilette, des contes polissons, mais, le soir, elles cachaient sous l'oreiller YUélo'ise. Sans jamais pénétrer dans leur ciiambre, Rousseau eut le meilleur de leurs insonniics. H s'en contentait, n'étant pas un glouton, mais un gourmet de voluptés. Il eut ainsi de jolis ('onnncrces d'amitié, un peu équivoques, qui convenaient à sa timidité de frôleur. De toutes celles qui l'aimèrent de loin, la plus touchante est cette discrète Marie-Anne de La Tour-Franquoville, que Sainte-Beuve a pieusement ressuscitée. Elle était mal mariée et vertueuse. Pour se • consoler d'ignorer l'amour, elle correspondait avec le père de Julie. Elle échangea, en tout bien tout honn(nn\ plusieurs volumes de lettres avec Rousseau (juinquagénaire. Tous deux s'écrivaient sans se connaître. Marie-Anne, qui se savait jolie fenmie, souffrait de n'avoir pas été vue, au moins une fois, par son cher confesseur ; elle voulut qu'il eût d'elle au moins un portrait à rendre, l'ne de ses lettres donne des détails sur sa personne, u J'ai, raisonnablement chaussée, quatre pieds neuf pouces et dix lignes de haut », dit-elle. Pent-on avouer quelque chose de plus chaste ? Elle ajoute toutefois, pour qu'on n'en ignore : « et de l'embonpoint tout ce qu'il faut en avoir... » Jean-Jacques n'abusa point du renseignement. Si Mme de La Tour avait envoyé cette confidence au château de Ferney, quel quatrain, à lire tout bas, elle aurait reçu du châtelain!..'.

Voltaire aimait les dames ; Rousseau, lui, n'aimait que Tamour.

Mais tout s'exaltait à son contact, et aujourd'hui encore Tamitié féminine se fait passionnée pour le servir. Une dame anglaise, Mme Frederika Macdonald, consacre sa vie à le défendre. Elle nous donne, dans la Revue^ un chapitre du livre qu'elle publiera, dans quelques mois, pour venger Jean-Jacques des calomnies de ses détracteurs. Elle est curieuse à lire, et troublante, cette étude sur Rousseau calomnié. Mme Macdonald n'a pas écrit là un devoir de rhétorique, mais uji rapport cl la suite d'une enquête. Jusqu'ici Jean-Jacques demeurait écrasé sous le poids des Mémoires de Mme (VEpinay^ toujours acceptés comme paroles d'Evangile. L'ingratitude du philosophe 'y était affirmée abondamment. A vrai dire, nous attendons encore une édition critique de ce journal en forme de roman. Mme Macdonald a voulu juger sur pièces. Elle a comparé les manuscrits des Archives et ceux de l'Arsenal, regardé les textes à la loupe, expertisé les écritures. Elle conclut que les Mémoires de Mme d'Epinay ont été « truqués ». Cet aimable livre serait une œuvre de rancune et de haine, savamment perpétrée pour déshonorer l'ombre de Jean-Jacques.

Alors, c'est Mme d'Epinay qu'il faudra désormais haïr ? Ce sera difficile. Une méchante femme, une menteuse, l'Emilie du portrait de Liotard, cette jolie laide aux grands yeux inquiets ! Srliérer en eût pleuré, lui qui ne pleurait pas souvent ! Emilie nous plaisait, non pour avoir tenu un bureau de philosophes, mais pour avoir été

malheureuse. Son fermier général de mari était un drôle. Elle avait fait, sous le roi Louis XV, le rôve de l'amour conjugal ; M. d'Épinay mit à réveiller de cette chimère une obstination de goujat. Emilie confiait ses peines à une amie dé cœur, cette bonne pièce de Mlle d'Ette, une joyeuse Flamande dont Diderot disait : « Son visage est comme une jatte de lait sur laquelle on a jeté des feuilles de roses. » A cette figure de François Boucher Mlle d'Ette joignait une petite âme coquine et fôtarde ; elle poussa Emilie dans les bras de Francueil : après l'époux cynique, ramant frivole. Francueil, en vrai roué, faisait la débauche avec le mari. De déboires en déboires, Emilie finit par prendre Grimm, qui, à défaut d'élégance, apportait dans l'adultère des vertus de mari. Il faut aimer en Mme d'Epinay une des rares femmes qui ait été capable et digne de souffrir. Bes sacra miser. Et elle aurait menti ? Ce serait grand dommage.

Mme Fredericka Macdonald désire, comme nous, tirer Mme d'Epinay de ce mauvais pas.

Emilie aurait été à demi inconsciente de l'acte vilain qu'elle commettait ; elle agissait en instrument passif et les diffamateurs dirigeaient sa main.

Quels diffamateurs ? Quels sont les scélérats qu'il nous faut (létrir ? Où les victimes expiatoires à sacrifier aux mânes irrités de Jean-Jacques ?

Les coquins seraient Grimm et Diderot !

Si cela est vrai, on le verra bien. Mais hélas ! que gagnerons-nous au change ? Quand nous aurons été convaincus de la nécessité de mépriser

Voltaire aimait les clames ; Rousseau, lui, n'aimait que Tamour.

Mais tout s'exaltait à son contact, et aujourd'hui encore l'amitié féminine se fait passionnée pour le servir. Une clame anglaise, Mme Frederika Macdonald, consacre sa vie à le défendre. Elle nous donne, dans la Revue^ un chapitre du livre qu'elle publiera, dans quelques mois, pour venger Jean-Jacques des calomnies de ses détracteurs. Elle est curieuse à lire, et troublante, cette étude sur Rousseau calomnié. Mme Macdonald n'a pas écrit là un devoir de rhétorique, mais uji rapport cl la suite d'une enquête. Jusqu'ici Jean-Jacques demeurait écrasé sous le poids des Mémoires de Mme (VEpinay^ toujours acceptés comme paroles d'Evangile. L'ingratitude du philosophe 'y était affirmée abondamment. A vrai dire, nous attendons encore une édition critique de ce journal en forme de roman. Mme Macdonald a voulu juger sur pièces. Elle a comparé les manuscrits des Archives et ceux de l'Arsenal, regardé les textes à la loupe, expertisé les écritures. Elle conclut que les Mémoires de Mme d'Epinay ont été « truqués ». Cet aimable livre serait une œuvre de rancune et de haine, savamment perpétrée pour déshonorer l'ombre de Jean-Jacques.

Alors, c'est Mme d'Epinay qu'il faudra désormais haïr ? Ce sera difficile. Une méchante femme, une menteuse, l'Emilie du portrait de Liotard, cette jolie laide aux grands yeux inquiets ! Scliérer en eût pleuré, lui qui ne pleurait pas souvent ! Emilie nous plaisait, non pour avoir tenu un bureau de philosophes, mais pour avoir été

malheureuse. Son fermier général de mari était un drôle. Elle avait fait, sous le roi Louis XV, le rôve de Tamour conjugal ; M. d'Epinay mit à réveiller de cette chimère une obstination de goujat. Emilie confiait ses peines à une amie de cœur, cette bonne pièce de Mlle d'Ette, une joyeuse Flamande dont Diderot disait : « Son visage est comme une jatte de lait sur laquelle on a jeté des feuilles de roses. » A cette figure de François Boucher Mlle d'Ette joignait une petite âme coquine et fôtarde ; elle poussa Emilie dans les bras de Francueil : après Tépoux cynique, l'amant frivole. Francueil, en vrai roué, faisait la débauche avec le mari. De déboires en déboires, Emilie finit par prendre Grimm, qui, à défaut d'élégance, apportait dans l'adultère des vertus de mari: Il faut aimer en Mme d'Epinay une des rares femmes qui ait été capable et digne de souffrir. Res sacra miser. Et elle aurait menti ? Ce serait grand dommage.

Mme Frcdericka Macdonald désire, comme nous, tirer Mme d'Epinay de ce mauvais pas.

Emilie aurait été à demi inconsciente de l'acte vilain qu'elle commettait ; elle agissait en instrument passif et les diffamateurs dirigeaient sa main.

Quels diffamateurs ? Quels sont les scélérats quil nous faut flétrir ? Où les victimes expiatoires à sacrifier aux mânes irrités de Jean-Jacques ?

Les coquins seraient Grinmi et Diderot !

Si cela est vrai, on le verra bien. Mais hélas ! que gîignerous-nous au change ? Quand nous aurons été convaincus de la nécessité de mépriser

Diderot et Grimm, en serons-nous plus avancés ? Passe encore pour Grimm, qui n'était pas quelqu'un de chez nous, encore que ce lourdaud, insistant, despotique, avantageux, paraisse mériter, jusqu'à nouvel ordre, sa solide renommée de galant homme. Mais Diderot, si vibrant, si humain, si vaste, si près de nous pour ses boulimies intellectuelles, si au-dessus de nous avec des bonhomies de confrère, va-t-il falloir 1p traiter comme un camarade qui n'est plus du cercle ?

Maladroit, envahissant, tyrannique, d'une tendresse encombrante et fâcheuse, tant qu'on voudra ; mais faussaire et menteur, il faudra voir 1

Le plus triste, c'est qu'on ne verra rien. Ces revisions de procès dont les parties et les témoins sont tous morts demeurent insolubles. Ces arrêts jaunis ne sauraient être cassés sans renvoi. Les fidèles de Diderot ne manqueront pas de répondre au mémoire de Mme Macdonald. Gare alors au dossier secret !

Vous verrez qu'en définitive, ce sera encore le pauvre Jean-Jacques qui payera les frais de cassation. La pathologie se vengera sur lui. Le plus sage serait de nous résigner à ignorer toujours qui eut raison ou qui eut tort de la coterie holbachiquc ou de l'hôte de l'Ermitage. Si j'osais. je hasarderais un moyen de conciliation : tous ont eu tort, tous ont menti et tous ont été d'une bonne loi parfaite. Vouloir se prononcer entre des gens de lettres qui s'étaient brouillés, n'estce pas défier la raison humaine ? Que le président de Montesquieu était donc inspiré par les Muses cjuand il disait à ses invités de la Hrède : « Ne croyez pas un mot do ce que, le P. Tournemine et moi, nous dirons Tun de l'autre ; nous avons cessé de nous aimer. »

Voilà la parole humaine du psychologue et la sentence du vrai magistrat. Aimons Jean-Jatîques, sans haïr pour cela Mme d'Epinày, ni Diderot, ni ce brave Grimm. Ne leur cherchons point que> relie sous prétexte qu'ils nous ont ressemblé. Restons persuadés qu'ayant tous nos vices corporatifs ils furent infmiment meilleurs que nous. Lorsqu'il leur arrivait d'être en désaccord, ils se calomniaient en toute candeur. A la candeur près cette tradition ne s'est pas perdue.

Mais que devient dans tout cela le respect des morts ?.

Une fresque d'Herculanum représente un jeune faune qui danse sur la corde raide en brandissant la lyre. Un souffle sacré gonfle sa nébride; il ne tient plus que par miracle au fil enguirlandé de lauriers ; en proie à la double ivresse du vin et du chant, il plane joyeusement au-dessus de Ta vie.

Le riche Romain qui fit décorer ainsi un pan- . ncau de sa villa devait être un gros parieur du Cirque; tandis qu'il digérait dans Tatrium, au murmure d'une source artificielle, il préludait à sa sieste par l'illusion de son spectacle favori. L'artiste hellène qui accepta cette commande avait •plus de malice et de sensibilité que son client ; en restant docile au programme, il célébra secrètement les dieux de son cœur. Sous ses doigts subtils, une imagerie bourgeoise devint le symbole du lyrisme ancestral, captif de cette civilisation parvenue qui s'amusait de lui comme d'un jouet. Cloué maintenant aux parois d'un musée, ce fragment sernble une fleur de la grâce antique, desséchée dans l'herbier moderne ; il faut un effort d'intelligence et d'amour pour lui rendre un peu de l'ancien parfum.

■ Il peut aussi, ce fragile témoin d'autrefois, nous aider à mieux lire un chapitre récent de notre histoire littéraire. Une projection de la fresque d'Herculanum fournirait tout un commentaire

pour une causerie sur Fœuvre de Théodore de Banville. Le vulgaire, héritier du lourd propriétaire latin, serait libre de ne voir sur l'écran lumineux que le portrait d'un funambule. Les enthousiastes y trouveraient l'image d'un esprit pareil aux oiseaux. Ceux qui joignent à la piété la clairvoyance goûteraient à la fois la joie d'aimer et celle de comprendre. Tous admireraient que le hardi citharède puisse ainsi chanter et bondir sans se rompre le cou. Peu à peu, on discernerait que son délire est habilement simulé. Habitué depuis Tenfance au vertige, il se trouve aussi à Taise sur la corde que le commun des honjmes sur le plancher. Avec la pantomime du dithyrambe, il garde la tête froide et le pied sûr. N'espérez point qu'il s'envole dans l'azur : nous ne sommes plus à l'âge des prodiges. Mais ne craignez pour lui aucune chute : il est trop adroit pour tomber. Et puis — mais la courtoisie commande de no point s'en apercevoir — entre le gouffre et lui, il y a un filet.

Rien n'était plus touchant et plus noble que l'humilité de Théodore de Banville au pied du trône de Victor Hugo. îl gardait dans le salon de la rue de Glichy la posture de libre servage que devaient observer, place Royale, Petrus Borel et Louis Bertrand. Sa dévotion était jalouse. Il souffrait jusqu'au malaise de coudoyer des profanes autour de l'autel. Quand on annonçait quelque agitateur péruvien ou le président de la commission du budget, Banville sentait la dignité du lyrisme atteinte en plein cœur. H trouvait alors un prétexte pour se retirer de bonne

THÉDDORË DE BANVILLE 190 •

heure et partait, souriant et furieux. Mais la piété exige d'une âme fidèle qu'elle sache subir les faiblesses des dieux ; en fils exemplaire, Banville voilait la nudité du Père et respectait son égarement.

(( Je suis un romantique! » affîrmait-il, et cette parole, proférée comme un cri professionnel, revenait sans cesse sur ses lèvres. On l'eût offensé, et surpris plus encore, en y contredisait. « Que suis-je donc, alor^ ? eût-il demandé. Si j'ai débuté alors que la bataille d'Hernani se perdait déjà dans une brume de légende, c'esl, qu'une erreur du sort m'a fait naître vingt ans trop tard. J'appartiens par mes répugnances et mes enthousiasmes à rhéroïque génération de 1830, révélatrice du vrai Beau. Mes langes ont été découpés dans le gilet rouge d'Albertus. La doctrine romantique est une vérité ; je la professe. Pour n'être venu qu'à la treizième heure, je ne suis ni le moins vaillant, ni le moins pur de ses adeptes. Au commencement était le Verbe, en lequel Hugo s'incarna. Je suis né dans cette religion, je vis pour elle et j'y veux mourir. » — Il eût* dit cela joliment et avec drôlerie, sans nulle emphase et comme il savait dire, mais en séide imperturbable dans sa foi.

Elle était, cette foi, ardente et sincère, et elle agissait. Voyait-elle clair dans les sources de son zèle ? Il est permis de se le demander, maintenant que Banville habite les Champs-Elyséens et qu'on ne risque plus de le scandaliser.

Lorsqu'il publia les Cariatides, en 1842, il n'avait pas vingt ans. C'était le début d'un apprenti très avisé qui méritait, dès ses premières preuves, d'être inf=crit au livre de maîtrise. Dans un poème liminaire, le néophyte avouait ses dieux. En

pour une causerie sur Tœuvre de Théodore de Banvilie. Le vulgaire, héritier du lourd propriétaire latin, serait libre de ne voir sur l'écran lumir^eux que le portrait d'un funambule. Les enthousiastes y trouveraient Timage d'un esprit pareil aux oiseaux. Ceux qui joignent à la piété la clairvoyance goûteraient à la fois la joie d'aimer et celle de comprendre. Tous admireraient que le hardi citharède puisse ainsi chanter et bondir sans se rompre le cou. Peu à peu, on discernerait que son délire est habilement simulé. Habitué depuis l'enfance au vertige, il se trouve aussi à Tnisc sur la corde que le commun des honjmes sur le plancher. Avec la pantomime du dithyrambe, il garde la tête froide et le pied sûr. N'espérez point qu'il s'envole dans l'azur : nous ne sommes plus h l'âge des prodiges. Mais ne craignez pour lui aucune chute : il est trop adroit pour tomber. Et puis — mais la courtoisie commande de ne point s'en apercevoir — e,ntre le gouffre et lui, il y a un filet.

. Rien n'était plus touchant et plus noble que l'humilité de Théodore de Banville au pied du trône de Victor Hugo. H gardait dans le salon de la rue de Clichy la posture de libre servage que devaient observer, -place Royale, Petrus Bord et Louis Bertrand. Sa dévotion était jalouse. Il souffrait jusqu'au malaise de coudoyer des profanes autour de l'autel. Quand on annonçait quelque agitateur péruvien ou le président de la commission du budget, Banville sentait la dignité du lyrisme atteinte en plein cœur. Il trouvait alors un prétexte pour se retirer de bonne

THÉ:. DUKE DE BANVILLE VoO

heure et parlait, souriant et furieux. Mais la piété exige diine ùme fidèle qu'elle sache subir les faiblesses des dieux ; en fils exemplaire, Banville voilait la nudité du Père et respectait son égarement.

(( Je suis un romantique ! » affirmai t-il, et cette parole, proférée comme un cri professionnel, revenait sans cesse sur ses lèvres. On Teût offensé, et surpris plus encore, en y contredisant. (( Que suis-je donc, alor^ ? eût-il demandé. Si j'ai débuté alors que la bataille dllernani se perdait déjà dans une ])rume de légende, c'est qu'une erreur du sort m'a fait naître vingt ans trop tard. J'appartiens par mes répugnances et mes enthousiasmes cl l'héroïque génération de 1830, révélatrice du vrai Beau. Mes langes ont été découpés dans le gilet rouge d'Albertus. La doctrine romantique est une vérité ; je la professe. Pour n'être venu qu'à la treizième heure, je ne suis ni le moins vaillant, ni le moins pur de ses adeptes. Au commencement était le Verbe, en lequel Hugo s'incarna. Je suis né dans cette religion, je vis pour elle et j'y veux mourir. » — Il eût dit cela joliment et avec drôlerie, sans nulle emphase et comme il savait dire, mais en séide imperturbable dans sa foi.

Elle était, cette foi, ardente et sincère, et elle agissait. Voyait-elle clair dans les sources de son zèle ? Il esl ijermis de se le demander, maintenant que Banville habite les Ghamps-Elyséens et qu'on ne risque plus de le scandaliser.

Lorsqu'il publia les Cariatides, en 1842, il n'avait pas vingt ans. C'était le début d'un apprenti très avisé qui méritait, dès ses premières preuves, d'être in^^rit au livre de maîtrise. Dans un poème liminaire, lo néophyte avouait ses dieux. En

développant, au cours de mille vers, une métaphore de rhétoricien, il montrait dans la « Voie lactée » réternelle poésie, diverse et immuable, dont les astres sont les génies. Il en dénombrait en litanies les étoiles de toutes grandeurs, d'Orphée à Delphine de Girardin.

Rien de plus fervent, ni de plus vague que ce manifeste d'écolier. En relisant ces jeunes vers vieillis, je songeais aux pieux exercices que nous imposait l'aumônier du collège pendant la retraite de la première communion. Ces grimoires de galopins édifiés, où nous devions nous déclarer enfants de Jésus et de Marie pour toujours; s'appelaient, en langage ecclésiastique, des « diligences ». Il convenait d'y affirmer avec abondance des vertus exaltées' et d'y justifier sa ferveur par des citations. Aussi les accents les plus mystiques provenaient-ils de méridionaux discoureurs qui excellaient à parler la langue de l'innocence, en attendant l'heure de la récréation pour rosser les faibles. Nous avons appris ainsi de bonne heure cette grosse vérité que le don d'exprimer l'idéal peut s'allier à un certain sens du réel. La « diligence », dont Banville égrenait à dix-huit ans le chapelet d'alexandrins, avait au moins le mérite de la sincérité. Elle témoignait d'une conception de l'humanité aussi simpliste que partiale ; dans la tourbe brutale des mortels livrée aux luttes de l'intérêt et de la force, marche à l'écart une phalange élue : celle des poètes, seuls conscients du sens secret des choses. Que ce lieu commun magnifique eût été déjà développé dans toutes les langues du globe, peu importait à Banville. Il n'avait pas la prétention de révéler une vérité, mais le besoin de l'affirmer une fois de plus pour maintenir des hiérarchies consa-

crées. Pour lui, l'espèce se divisait ainsi : d'un ccMé la foule, de l'autre l'élite des hommes fortunés qui parlent en vers. Il était naïvement sectaire et plein de morgue, à l'exemple d'un aimable Joas, qui avait appris son catéchisme dans 1-es anthologies. Comme le petit roi séminariste, il eût répondu, avec insolence et tranquillité, aux majestés adoratrices des idoles :

il faut craindre le mien ;

Lui seul est Dieu, Madame, et le vôtre n'est rien.

Si on lui avait demandé quel était son Dieu, fl eût ])eut-(Mre été gôné pour répondre, étant naturellement malhabile à l'expression des idées abstraites. Sa doctrine demeurait flottante encore, si déjà sa loi se montrait rigide. Il n'était bien convaincu ({lie de la souveraineté du poète et de la sainteté de la Poésie.

Il voyait dans le don d'assembler des syllabes harmonieuses un présent providentiel et miraculeux. Cerlaines voix mortelles savent scander les mots ; depuis qu'il y a une humanité, elle obéit au bi^soin mystérieux d'écouter ces voix. De ce l)esoin satisfait est né un art, suprême et bienfaisant, qui spiritualise et magnifie^ les langages. Ceux à ([ui la fonction de s'exprimer ainsi est commis!^, ont par cela même des dr(.)its supérieurs et (i'auslèi'es devoirs. Banville avait l'orgueil de se croire de cette race et l'humilité de ne voir en hii qu'mi corypliée d-^ l'Ode éternelle.

Ainsi pensait-il h dix-huit ans ; il est mort sexagénaire^ et, de sa première rime h sa dernière, il îi p(Misé de même. Ce n'était pas chez lui vanité, mais conscience qu'il était investi, en

lûrit que poète, d'un caractère sac-erdotal. Il n'a pas existé de curé de campagne plus solidement fortifié dans son dogme. Il a fait des vers pendant un demi-siècle sans qu'un doute vînt rider la surface de sa limpide conscience. L'idée qu'il pût y avoir une fonction plus haute que l'art des assonances et quelque chose de supérieur à un bon poème lui paraissait une injurieuse absurdité. Le plus simple et le moins pontifiant des hommes, il cachait sous d'aimables dehors tout le fanatisme de la certitude.

Pour bien comprendre cet état d'esprit, il faut aussi le situer dans le temps. Sous le régime de Juillet, si prodigue de principes égalitaires, il y avait encore des castes jalouses et fermées. Les écrivains et les artistes ne vivaient qu'entre eux. Nous nous figurons assez mal cet être légendaire que Gautier et Gérard de Nerval appelaient un bourgeois. Un vocable, qui a disparu du langage de l'invective, flétrissait du nom d' « épiciers » les dix-neuf vingtièmes de la race humaine. Ce qui constituait l'épicier n'était pas^ le fait de négocier certaines denrées, mais l'inaptitude congénitale à discerner le beau. Etait épicier quiconque se livrait aux besognes de l'utile et demeurait, sans en souffrir, le prisonnier des geôles du réel. Les serviteurs de l'art professaient le mépris le plus outrageant et le plus candide à l'égard des autres hommes, qui les payaient d'une haine épouvantée. Il semble bien que nous ayons changé tout cela. Aujourd'hui que l'intellectualité fait partie des élégances courantes, toute différence de langage, de costume et d'humeur a disparu entre les deux camps. L'ancien système n'est pas à regretter. Mais jadis, à vivre à l'écart et dans une atmosphère raréfiée, les hommes d'art

gagnaient en fierté et en indépendance ce qu'ils perdaient en avantages temporels. Cette attitude îl'émigrés à l'intérieur leur donnait, avec la morgue des aristocraties, une conception très haute de leur noblesse. Inintelligents, farouches et bornés, ils conservaient tous leurs travers et ne dépouillaient rien de leurs vertus.

Ces préjugés de secte, Banville, les avait sucés sur la montagne sainte avec le lait des chèvres sacrées. Il entrait dans la vie à l'un des moments les moins poétiques de l'histoire. La société créée par le régime censitaire n'était pas clémente aux ûmes rêveuses. Que pouvait faire, sous le consulat de M. Guizot, un jeune homme qui à toute demande de certificat eût fourni cette unique réponse :

Prince, voilà inin inos secro's :

,lo ne m'entends qu'à la métrique.

Fils du dieu qui lance des traits, Je suis un ijoète lyrique.

l'ne (les formules favorites de Banville était celle-ci : u Je suis poète lyrique et je vis de mon état. » Vil sacerdoce dabord, un métier ensuite, tel lui paraissait l'art des vers. Ainsi se résumaient sa doctrine et sa conception pratique de la vie. De ce que la cruauté du sort exige de tout homme qu'il gagne son pain ])ar rexercice de ses facultés il déduisait un raisonnement rigoureux. Il posait en principe qu'une civilisation se passerait plus aisément d'agriculteurs et de marchands que de bons joailliers des mots. Etant poète et ne sachant être rien d'autre, il devait subsister en rimant : c'était son droit. Par contre, le devoir

lui incombait, rigoureux, de rimer excellemment. Avant tout, il faut savoir son métier ; il se vantait, avec raison, de connaître le sien à merveille. Sa fonction consistait à fournir de poèmes une humanité qui ne saurait vivre sans en entendre. — Tel était Banville économiste.

Et qu'on ne sourie pas. Si tous mettaient à se perfectionner dans leur savoir autant de conscience et deTierté, les ouvrages humains seraient sans défauts. Il avait appris toute la mathématique de son art, en travailleur opiniâtre et méticuleux. Venant après Vigny, Lamartine, Hugo, Musset, il sentait bien que le champ divin était moissonné ; il cherchait à disposer en gerbes savantes les rares épis qui se pouvaient glaner.

Varier les formes à Tinfini, multiplier les rythmes, assouplir les cadences, en trouver au besoin de nouvelles, telle était la tâche qui s'imposait, selon lui, aux tard venus, continuateurs des grands nînés. Certains types avaient disparu : le rondeau, le lai, le virelai, le triolet, le chant royal, le dizain, la ballade. Il voulut remettre en honneur ces modes oubliés. Gela lui fit relire les vieux maîtres.

Une des erreurs capitales de la critique romantique, et (laiis laquelle tomba Sainte-Beuve, qui pour une fois Faillit se tromper, avait été de rattacher l'école de 1830 à celle de Ronsard. Au Cénacle on vénérait de confiance dans la Pléiade un groupe d'artistes qui avaient échappé à Top- ])rol)re de l'admiration de Boileau. Il nous paraît aujourd'hui que Ronsard, du Bellay, Rémi Belloau. Poiilus de Tliyard, Jodelle. Baïf et Dorât, par la révolution qu'ils accomplirent à demi, furent les protuirseurs de l'espril (^Inssiriuo. Mais '^^anviîle. fid(Me h l'erreur commune, se fit ronsar-

THÉODORE DÉ BANVIIXE 205

aisant par obédience et pour satisfaire sa haine de Malherbe. Il vit d'abord dans les hommes de la Pléiade de parfaits professeurs dé métrique. I! les lut et relutv par curiosité en commençant ; peu à peu, il se fit une intelligence à l'image de la leur et découvrit en eux ses pères spirituels. C'était sa filiation véritable qu'il retrouvait ; il rentrait chez lui. La Préface de Cromwell lui avait été un premier catéchisme ; la Défense et illustration de la . langue française de du Bellay et VArt poétique de Ronsard devinrent ses bréviaires. L'idéal intellectuel, moral et social de la Pléiade répondait à tous les besoins de son esprit.

Celui qui est « charmé du phyltre des bonnes lettres » se doit a travailler d'être copieux en vocables ». Et surtout, comme l'enseignait Pontus : « Il faut embellir et rehausser le stile des vers. )) Les mots, quels qu'ils soient, maniés par un ouvrier émérite, deviennent par la magie de leur assemblage autant de gemmes. On les cueille, ainsi que les fleurs, dans des jardins superbes ou d.ius d'humbles prés : « Tu pratiqueras les artisans de tous métiers, comme- de marine, de vénerie, fauconnerie et principalement les artisans du feu, orfèvres, fondeurs, maréchaux, minéral iers. )) Il sied de rechercher les métaphores héroïques : « Tu n'oublieras pas la piste^ et le battement des pieds des chevaux et représenter en tes vers la lueur et splendeur des armes frappées do la clarté du soleil. » Ces prescriptions de 1549 flattaient chez Banville une aptitude native à les comprondre et à les observer. Il voulait, lui aussi, jouer (( d'une musette bien résonnante ». Cette poétique, aristocratique et corporative, était l'art de ses rêves et sa profession obligée. « Sur toutes choses, prends garde que ce genre de poème soif

lui incombait, rigoureux, de rimer excellemment. Avant tout, il faut savoir son métier ; il se vantait, avec raison, de connaître le sien à merveille. Sa fonction consistait à fournir de poèmes une humanité qui ne saurait vivre sans en entendre. — Tel était Banville économiste.

Et qu'on ne sourie pas. Si tous mettaient à se perfectionner dans leur savoir autant de conscience et deTierté, les ouvrages humains seraient sans défauts. Il avait appris toute la mathématique de son art, en travailleur opiniâtre et méticuleux. Venant après Vigny, Lamartine, Hugo, Musset, il sentait bien que le champ divin était moissonné ; il cherchait à disposer en gerbes savantes los rares épis qui se pouvaient glaner.

Varier les formes à l'infini, multiplier les rythmes, assouplir les cadences, en trouver au besoin de nouvelles, telle était la tâche qui s'iml)Osait, selon lui, aux tard venus, continuateurs des grands aînés. Certains types avaient disparu : le rondeau, le lai, le virelai, le triolet, le chant royal, le dizain, la ballade. Il voulut remettre (Ml lionneur ces modes oubliés. Cela lui fit relire les vieux maîtres.

Tne des erreurs capitales de la critique romanti(iiK\ et dans laquelle tomba Sainte-Beuve, qui |)()ur une fnis faillit se tromper, avait été de rattarlier Técole de J830 à celle de Ronsard. Au Cénacle on vénérait de confiance dans la Pléiade un proupr' d'artistes qui avaicMit échappé à Topprobre de l'admiration de Boilean. Il nous paraît nujonrd'lnii que Ronsard, du Bellny, Rémi Bell(sin. Pnntus (!(' Tliyard. Jodello. Baïf et Dorât, par la révolulion qu'ils accomi^lirent à demi, furent les précurseurs de Tespril ('!assi<nH\ Mais Banville, fidèle fi Terreur commune, se fit ronsar-

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aisant par obédience et pour satisfaire sa haine de Malherbe. Il vit d'abord dans les hommes de la Pléiade de parfaits professeurs de métrique. I! les lut et relut, par curiosité en commençant ; peu à peu, il se fit une intelligence à l'image de la leur et découvrit en eux ses pères spirituels. C'était sa filiation véritable qu'il retrouvait ; il rentrait chez lui. La Préface de Cromwell lui avait été un premier catéchisme ; la Défense et illustration de la - langue française de du Bellay et VArt poétique de Ronsard devinrent ses bréviaires. L'idéal intellectuel, moral et social de la Pléiade répondait à tous les besoins de son esprit.

Celui qui est « charmé du phyltre des bonnes lettres » se doit a travailler d'être copieux en vocables ». Et surtout, comme l'enseignait Pontus : « Il faut embellir et rehausser le stile des vers. )) Les mots, quels qu'ils soient, maniés par un ouvrier émérite, deviennent par la magie de leur assemblage autant de gemmes. On les cu-eille, ainsi que les fleurs, dans des jardins superbes ou dnns d'humbles prés : « Tu pratiqueras les artisans de tous métiers, comme de marine, de vénerie, fauconnerie et principalement les artisans du feu, orfèvres, fondeurs, maréchaux, minéraliers. » Il sied de rechercher les métaphores héroïques : « Tu n'oublieras pas la piste^ et le battement des pieds des chevaux et représenter en tes vers la lueur et splendeur des armes frappées de la clarté du soleil. » Ces prescriptions de 1549 flattaient chez Banville une aptitude native à les comprendre et à les observer. Il voulait, lui aussi, jouer (( d'une musette bien résonnante ». Cette poétique, aristocratique et corporative, était l'art de ses rêves et sa profession obligée. « Sur toutes choses, prends garde que ce genre de poème soif

éloigné du vulgaire. )> N'était-ce point là l'exacte définition de ses goûts intimes ? Enfin une dernière maxime acheva sa conversion, en recommandant au poète de choisir l'antiquité pour nourrice : « Prends garde qu'il n'y ait vers où n'apparaisse quelque vestige de rare et antique érudition. »

Etre un ouvrier subtil et patient, traiter la strophe ainsi qu'un émail, choisir les vocables comme des améthystes, étaler la phrase en paillon, ne jamais laisser s'éteindre te feu, faire fleurir la couleur, ne produire que des ouvrages parfaits, illustrer la langue, adorer les dieux de roiympe, ciseler pour les dames des sonnets aussi précieux que des bijoux, et -mériter ainsi une abbaye de la munificence d'un prince connaisseur, cette destinée d'atelier fut celle que Banville rêva toujours. L'exemple de la Pléiade lui donna, avec une prosodie et un vocabulaire, une morale et une politique, j'ai failli dire une philosophie.

Il trouva son chemin de Damas aux jardins de la Loire. Dès lors, sans y prendre garde, il tourna le dos aux maîtres du siècle et devint tout à fait le contraire d'un romantique d'orthodoxie.

Poète lyrique peut-être, mais bien autrement que ses devanciers immédiats.

Ce que les modernes appellent lyrisme, c'est l'écho, dans un mot souffrant et sonore, de la plainte infinie des âmes. L'indifférence de la nature, l'énigme de la mort, les perpétuelles défaites du juste, la face obstinément voilée du vrai, la cruauté de l'amour, l'épouvante d'un Dieu blasphémé, voilà les thèmes qui servirent à Byron, à Shelley, à Vigny, à Lamartine, à Victor Hugo, à Musset, à Henri Heine de prétextes pour

raconter leur cœur. Ils furent égoïstes, pessimistes, révoltés, chrétiens, et toutes les douleurs humaines s'abîmaient en eux. L'univers leur fut un cachot, la nature une fête insultante.

Le lyrisme des humanistes de la Renaissance cueillait des roses dans un parc, parmi des statues de dieux innocents. Il était résigné, frivole, impersonnel, et ;se croyait païen. Il aimait à regarder ailleurs qu'en lui-même ; il chantait en cage. Banville représenta parmi nous, à titre de phénomène attardé, lès humeurs et les doctrines d'une famille d'esprits, qui différaient sur tous les points des fils douloureux du génie moderne. Chez cet affable petit homme rose qui cherchait des nymphes dans le Luxembourg, il n'y avait pas trace de satanisme et, à ceci près qu'il ne faisait peur à personne, ce doux flâneur était un revenant.

Gomment donc concevait-il le lyrisnie ? « Tu auras en premier lieu les conceptions hautes, grandes et belles, et non traînantes à terre. » Avoir des yeux pour les beaux spectacles, des oreilles pour les musiques,, des sens exquis pour toutes l(\s voluptés et célébrer la fête du monde en rythmes nombreux, afm de multiplier la joie, tel était le rôle social du poète. Et il répétait sans ces^e. avec la conviction la plus sincère, celte parole cpii dans sa bouche prenait un sens précis : « (ycst mon état. »

Pensant ainsi, en toute candeur, comment rfeût-il pas vu dans Ronsard le type achevé du poète ? Auprès d'une monarchie somptueuse et lettrée, l'abbé de Saint-Cosme avait rempli

éloigné du vulgaire. )> N'était-ce point là l'exacte définition de ses goûts intimes ? Enfin une dernière maxime acheva sa conversion, en recommandant au poète de choisir l'antiquité pour nourrice : « Prends garde qu'il n'y ait vers où n'apparaisse quelque vestige de rare et antique érudition. »

Etre un ouvrier subtil et patient, traiter la strophe ainsi qu'un émail, choisir les vocables comme des améthystes, étaler la phrase en paillon, ne jamais laisser s'éteindre le feu, faire fleurir la couleur, ne produire que des ouvrages parfaits, illustrer la langue, adorer les dieux de roiympe, ciseler pour les dames des sonnets aussi précieux que des bijoux, et mériter ainsi une abbaye de la munificence d'un prince connaisseur, cette destinée d'atelier fut celle que Banville rêva toujours. L'exemple de la Pléiade lui donna, avec une prosodie et un vocabulaire, une morale et une politique, j'ai failli dire une philosophie.

Il trouva son chemin de Damas aux jardins de la Loire. Dès lors, sans y prendre garde, il tourna le dos aux maîtres du siècle et devint tout à fait le contraire d'un romantique d'orthodoxie.

Poète lyrique peut-être, mais bien autrement que ses devanciers immédiats.

Ce que les modernes appellent lyrisme, c'est l'écho, dans un mot souffrant et sonore, de la plainte infinie des âmes. L'indifférence de la nature, l'énigme de la mort, les perpétuelles défaites du juste, la face obstinément voilée du vrai, la cruauté de l'amour, l'épouvante d'un Dieu blasphémé, voilà les thèmes qui servirent à Byron, à Shelley, à Vigny, à Lamartine, à Victor Hugo, à Musset, à Henri Heine de prétextes pour

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raconter leur cœur. Ils furent égoïstes, pessimistes, révoltés, chrétiens, et toutes les douleurs humaines s'abîmaient en eux. L'univers leur fut un cachot, la nature une fête insultante.

Le lyrisme des humanistes de la Renaissance cueillait des roses dans un parc, parmi des statues de dieux innocents. Il était résigné, frivole, impersonnel, et se croyait païen. Il aimait à regarder ailleurs qu'en lui-même ; il chantait en cage. Banville représenta parmi nous, à titre de phénomène attardé, les humeurs et les doctrines d'une famille d'esprits, qui différaient sur tous les points des fils douloureux du génie moderne. Chez cet affable petit homme rose qui cherchait des nymphes dans le Luxembourg, il n'y avait pas trace de satanisme et, à ceci près qu'il ne faisait peur à personne, ce doux flâneur était un revenant.

Comment donc concevait-il le lyrisnie ? « Tu auras en premier lieu les conceptions hautes, grandes et belles, et non traînantes à terre. » Avoir des yeux pour les beaux spectacles, des oreilles pour les musiques,, des sens exquis pour toutes l(\s voluptés et célébrer la fête du monde en rythmes nombreux, afin de multiplier la joie, tel était le rcMe social du poète. Et il répétait sans cosse, avec la conviction la plus sincère, cette parole qui dans sa bouche prenait un sens précis : <( C'csi mon état. »

Pensant ainsi, en toute candeur, comment n'eût-il pas vu dans Ronsard le type achevé du poète ? Auprès d'une monarchie somptueuse et lettrée, Tabbé de Saint-Cosme avait rempli

une charge publique. Le luxe des mois concourt, comme les autres luxes, à la noblesse d'une civilisation ; on comprenait cela au temps jadis. En rimant des fleuretons et des complaintes, un Crétin, un Molinet avaient illustré dans la société française la coutume de poésie. Clément Marot, sauf le tort qu'il eut de verser dans l'hérésie, avait tenu gentiment l'emploi. Mais Ronsard et ses fidèles surent donner tous les préceptes et laisser tous les exemples. Ils fournirent aux besoins d'une époque fastueuse des bergeries, des entrées, des mascarades et des carrousels. Courtisans courtisés, égaux des plus grands, nécessaires aux belles, honorablement prébendes, ils purent maintenir leur pensée dans un ciel de fête et réjouir les autres en se réjouissant. Exécuter en perfection de belles commandes, ce fut leur destin bienheureux. Et Banville, s'exaltant au souvenir des féeries passées, en vint à la glorification (lu rôle de poète fournisseur, que l'orgueil romantique eût considéré comme un outrage.

Mais qu'étaient donc les ancêtres légendaires, un Virgile, un Horace, un Ovide, alors qu'ils racontaient les mythes, composaient un chant séculaire à la gloire d'un règne heureux, ou dotaient d'une épopée leur patrie, sinon des poètes de cour qui vivaient fièrement de leur état ? Remontant jusqu'aux âges primitifs, Banville, à la recherche de sa généalogie, s'en fut jusqu'aux roches Phœdriades où il rencontra Tombre de Pindare. Il se crut en pays de connaissance.

Que savait-il du vieux Dorien ? Ce que nous en savons nous-mêmes, c'est-à-dire peu de chose. Il ignorait le grec, comme un bon écolier qui a récité les Racines de Lancelot aux régents de son

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oollège. A lire les traductions dé Boissonade et -de Poyard, il discerna plus ou moins clairement que le père du lyrisme, affranchi des passions personnelles^ nourri de fables enchantées, dédaigneux des curiosités impies qui regardent de Tautre côté du divin, résumait à certaines dates sacrées, en des communions solennelles, tous les rêves de gloire et de joie d'une humanité de héros, « Voilà mon homme I'» pensa-t-il. Il se flt de Pindare une image infidèle et vénérée, quelque chose €omme le portrait d'un simple patronal sur la banlaière d'une corporation. Il savait gré au chantre olympique d'avoir eu naturellement l'esprit grandiose, mythique et conservateur. L'ode pindarique, versant l'enthousiasme et la beauté dans . l'âme d'un peuple, c'était la Commande sublimée. L'illusion qu'il « pindarisait » lui était chère €t c'était une entreprise hasardeuse qu'essayer de l'en guérir. Sarcey, un jour, s'en avisa étourdiment. Banville entretenait avec Sarcey des relations espacées et polies. Ils se disaient bonjour de temps en temps, du plus loin possible, simple trêve courtoise entre ces deux ennemis irréconciliables que sont la flûte et la lyre. Banville trouvait excessif qu'ion même homme fût à la fois thrace et normalien. Le bon Oncle, qui n'était que prose et blasphème, ayant rencontré Banville, au stylobate odéonien, crut devoir se vanter devant lui de n'entendre rien à Pindare ; cela n'était ni pour surprendre Banville, ni pour Taffliger. Mais Sarcey, en verve de théories, se permit en outre d'accuser l'Aïeul « de n'avoir écrit que pour des cochers ». Il ne prit même pas la précaution de dire des « auriges ». Ce jour-là, l'Oncle connut le regard qu'Apollon dut jeter à Marsyas avant de l'écorcher vivant. Evidemment, la formule man-

quait d'élégance. Prompt à conclure du particulier au général, Banville demeura dès lors convaincu que TEcolo .lormale était un antre de cyclopes, où des monstres borgnes et velus infligeaient aux Muses les derniers outrages.

Hélas ! Pindare exerçait facilement son « état m. Les fêtes olympiques ne pouvaient exister sans lui : l'enthousiasme d'une foule trouvait sa formule dans le lyrisme choral. Banville, lui, subissait un monde où il n'était plus de vi'Ctoires agonistiques qu'à la pelouse de Longchamp. L'ode divisée en triades eût été incomprise au pesage ; le jockey de Gladiateur n'avait que faire des épinicies. Entre le lyrisme collectif et la société du suffrage universel, le divorce «était sans trêve.

Essayer de les réconcilier était une erreur généreuse où pensa tomber M. Bardoux. Dans son zèle ardent pour les lettres, ce ministre tint à honneur de nommer Banville membre d:une commission chargée de préparer une glorification de la République. Banville accepta pour le principe. Il vint siéger avec une ponctualité exemplaire, autour de la table verte, parmi les organisateurs du délire public. Il entendit des conseillers municipaux développer un programme formidable : la Poésie et la Musique, conviées à des noces augustes, exprimeraient la joie d'un peuple ivre de liberté. On pressentit Banville, p'our savoir s'il se chargerait de la chose. Après s'être excusé poliment, il proposa de confier à Orphée la mélodie, et le poème à Pindare. On crut qu'il se moquait : jamais il n'avait parlé plus sérieusement. Et il s'éloigna tout songeur, les yeux perdus dans le maigre azur de Ir rue de Grenelle, se félicitant plus que jamaif

*lill':01)UUE DE BANVILLE 211

davoir donné 'du plus amoureusement ciselé de ses livres ce titre profond :Les Exilés,

(( Ce livre, a-t-il écrit, est celui peut-être où j'ai mis le plus de moi-même et de mon âme, et s'il devait rester un livre de moi, je voudrais que ce fût celui-ci ; mais je ne me permets pas de telles ambitions, car nous aurons vécu dans un temps qui s'est médiocrement soucié de l'invincible puissance du Rythme et dans lequel ceux qui ont eu la noble ambition de vouloir enfermer leurs idées dans une forme parfaite et précise ont été des exilés. » — Banville comprenait malgré tout riu'enlre lui et son temps i)arbare toute communion n'était que chimère :

siècle de fer, ci'èvc de sécheresse :

Fra>ppo ol nioiirtris TAnge à la blonde tresse. Moi, je 11 IL' sens le cœur d'un ouvrier Pareil à coux qui iloris>aieni!i en Grôce.

Pourquoi je vis ? Pour lamour du lauriei? !

Sa pensée fraternisait avec tous ceux que Tinjuré (les foules a meurtris et dont la destinée terrestre ne fut qu'un morne exil. Il a traversé s^aiis y rien comprendre ces règnes de Louis- Philippe, de Napoléon III et de M. Thiers, qui ignorèr(4it les Panathénées. Ce n'est pas assez de dire qu'il fut étranger à son siècle : il en était absent.

Mais à s'(Mre banni de Florence, à n'entrevoir qu'un morceau du ciel à travers les grilles d'un cabanoiL à boire le lait des juments sarmates, Ovide, le Tasse et Dante connurent les affres du désesi)oir. ('ourlamné à exercer une fonction, qu'il estimait divine, comme une acrobatie démodée, Hauville eut le secret d'échapper à la mélancolie. Comment fit-il pour u'^. point souffrir ?"

Il y avait un filet, avons-nous dit. Sous sa marche vertigineuse, l'Ironie tendait sa trame légère. Il resta ainsi suspendu entre ciel et terre, ignorant du haut vol et préservé de la chute. Il devint oiseau et resta enfant. La gaieté des âmes aériennes palpitait en lui.

Pendant qu'il vivait ses années d'apprentissage, une révolution pacifique s'était accomplie au boulevard du Temple. Bertrand, directeur des Funambules, avait obtenu l'autorisation de jouer des pièces. En ces temps lointains, où de sages lois protégeaient l'art dramatique, l'administration avait le devoi^r d'empêcher la conlusion des genres. Le gouvernement de Charles X refusa d'abord, au nom des hiérarchies nécessaires. Mais un fonctionnaire se rencontra pour sauvegarder à la fois l'ordre et la liberté. Il fut stipulé que les Funambules auraient licence de représenter de courtes comédies, sous cette réserve que les acteurs n'entreraient en scène qu'après avoir fait préalablement le saut périlleux.

Le nom s'est perdu de l'homme incomparable qui imagina ce compromis. Etait-ce un de ces humbles d'esprit dont l'innocence a des lueurs géniales ? ou plutôt quelque psychologue, pessimiste et profond, qui espérait ainsi rendre, le simulacre des passions humaines plus conforme ù leur réalité ? Condamner les personnages du drame éternel à s'avouer tout entiers en marchant sur les mains, de quel cerveau de bureaucrate sibyllin a pu surgir cet oracle ? La mémoire de cet archonte a péri, comme avorta la formule

THÉODORE DE BANVILLE iJiJ

poétique qui eût dû jaillir de cette loi féconde. Une fois de plus, ce fut une solution moyenne qui intervint misérablement, La troupe du père Bertrand eut la timidité de croire que Tobligation -de faire la roue lui interdisait la pensée. On n'eut qu'une renaissance de la pantomime, au lieu du merveilleux théâtre symbolique qui avait failli naître, et dont il est permis de rêver toujours.

Gassandre, Arlequin, Léandre, Polichinelle et Golombine furent ramenés par Pierrot aux rives <le la Seine. Jean-Gaspard Deburau nationalisa la farce italienne. Banville sortait du collège à rheure où le grand mime balançait la gloire de Frédérick-Lemaire et de Rachel. Ge fut au spectacle des Funambules, dans le parfum des beignets frits et des oranges, qu'il compléta ses humanités. Le boulevard du Temple le consola de l'Hélicon perdu. Entre Mme Saqui, fée victorieuse de la pesanteur, et Pierrot, l'Ulysse enfariné, les nostalgies de Banville apprirent à rebondir en ironies voltigeantes. Il porta, en tunique blanche, en collerette et en escarpins, le deuil do Pindare.

Ge n'est pas manquer de respect à sa mémoire vfuo de rappeler sa miraculeuse ressemblance physique avec le Gilles de Watteau. Geux qui ont aimé cet homme délicieux vont le revoir à la galerie Lacaze. En ce type d'innocence malicieuse, aux yeux éblouis, qui s'amuse du monde et craint de pleurer, ils retrouvent son amical et joyeux fantôme. Les strophes des Odes funambulesques dansent, en se tenant par la main, autour d'un Terme couronné de pampres.

Banville a vécu en chantant, ne s'interrompant que pour lancer aux contempteurs des anciens dieux des flèches qui piquaient sans laisse-r

de blessures. Il a conservé, à travers les besognes du journalisme, Fâme d'un petit enfant. Ironique comme un Grec d'Aristophane, il s'est moqué de tout et de tous, sans qu'il en ait coûté une larme. Ce païen était bon chrétien. Si fervent qu'il fût de Gypris et des Gharites, il pratiquait, sans en parler jamais, un catholicisme ingénu. Son Olympe de ballet faisait bon ménage avec le paradis peint de la mère de Villon. Le maître Ronsard lui avait enseigné que « les Muses, Apollon, Mercure, Pallas et autres telles déités ne nous représentent autre chose que la puissance de Dieu ». Gela mit sa conscience en repos une fois* pour toutes et l'incita même à prétendre que M. Renan était un a diseur de riens ». Ge fut très peu un exégète et pas davantage un romantique pur. Son ombre, enfin satisfaite, doit glisser sur un parterre fleuri, semblable au clos d'une de ces abbayes du Vendômois où Ton célébrait Madame Vénus après avoir dévotement prié la Vierge Marie.

Nous n'empêcherons point les esprits maussades de se demander si ce parfait poète se faisait une idée complète de la Poésie. Certains prétendent que la poésie ne se résume point dans l'art des vers. Banville trouvait dans ce paradoxe un relent d'Ecole normale. Il aurait maî compris la réponse que fait Tristan au bon écuyer Kurvenal : a Va ! c'est bien autre chose que ce que tu crois !» •

En 1755 la nation portugaise semblait heureuse sous le roi José. C'était un imbécile que ee prince. Paresseux et jouisseur, il avait du moins cette vertu professionnelle de ne pas s'occuper de son royaume. Il abandonnait le tracas des affaires à don Sébastien de Carvaiho, marquis de Pombal. Un rude homme que ce ministre. Ce fut une manière de Richelieu portugais, une de ces âmes d'Etat, dans l'ancien style, où la vertu ressemblait au crime. Pombal ne craignait rien sous le ciel, pas même la Compagnie de Jésus. Rompant au besoin avec le Saint-Siège, il supprimait les (( Réductions » des Petits Pères. Mais ici s'arrête la ressemblance de sa politique avec celle du Bloc. Le Grand Marquis ne considérait point que la guerre aux moines dispensât un gouvernement de gouverner. Il s'inquiétait, à ses moments perdus, de ces menus 'besoins des peuples : la guerre, la marine, le commercé et la police. Il maintenait même les crédits de la Censure.

Au début du ministère de Pombal, à la Toussaint de i755, le peuple de Lisbonne, convoqué par ses associations cultuelles, se pressait dans les églises à l'heure de la grand'messe. Soudain la terre trembla pendant six secondes et le flot du Tage monta de quarante pieds. Lisbonne, Tetuan et Méquinez s'abîmèrent. Le sol fut bouleversé jusqu'à Cadix ; il y eut trente mille morts.

Tous les scélérats du royaume fondirent sur les ruines fumantes ; l'anarchie renaissait du désespoir. Le Grand Marquis ne décora personne. Il promulgua la loi martiale. Il rétablit Tordre à coups de décrets, réédifia la ville é-:roulée, rendit cette cohue dolente au travail et à l'espoir. Bientôt, la population de Lisbonne s'était suffisamment ressaisie pour prendre plaisir à un autodafé.

Cependant Rousseau s'était brouillé avec Voltaire.

A la nouvelle du tremblement de terre de Lisbonne, toute l'Europe avait poussé le même cri d'horreur. Les professionnels de la philosophie, après le premier moment de stupeur, jugèrent que l'occasion était bonne d'argumenter pour et contre la Providence. Tout est prétexte aux disputes des sages. Nous-mêmes, au lendemain de la catastrophe du Bazar de la Charité, n'avons-nous pas vu la congrégation des Dominicains et celles (les Déterministes se jeter les victimes à la tête et se gourmer sur les cendres du brasier? On t(M'iait alors, beaucoup plus qu'aujourd'hui, à savoir si décidément la vie est bonne. L'homme est-il Tadjudicataire d'une divine entreprise de Ijonlieur et le gagnant d'une loterie mystérieuse ? n'ost-il que la dupe éternellement bafouée d'une farce cruelle^ ? La sagesse moderne — moins audacieuse ou plus fatiguée ? — paraît renoncer à résoudre ce problème. A la recherche éperdue (lu pourf[uoi nous préférons l'humble examen du comment des choses. Au dix-huitième siècle, ([uand le néo-cartésianisme coulait à pleins bords,

toute créature intelligente se devait de chercher le mot de l'énigme et de le trouver. Nos grandspères croyaient à la réalité sensible de la Vérité ; ce fut môme pour cela que leurs fils s'entre-guilloiinèrcnt avec ferveur.

Un versificateur anglais, un peu bossu, assez méchant homme, Alexandre Pope, que les dames appelaient « la mauvaise guêpe », avait naguère rimé un gros poème pour établir que « tout était bien )). M. de Voltaire, qui raffolait de la mauvaise littérature anglaise, admirait chez Pope l'ivresse lyrique ; sur la thèse il hasardait quelques réserves. En apprenant le désastre de Lisbonne, il estima que feu son poète favori avait abusé de la crédulité des mortels. Que peut faire un homme de lettrés quand il croit avoir des griefs contre Dieu et contre un confrère ? De la copie. I^a Providence et feu Pope, responsables des calamités du Portugal, s'attirèrent de Voltaire un éreintement dans les formes didactiques.

Lorsqu'il connut la tragédie de Lisbonne, Voila i'^e venait de s'installer sur les bords du Rhône, (]nn^ ce bien de Saint-Jean qu'il appelait les Délices. Tout fraîchement installé, il s'amusait nu rôle de rural, plantait des oignons et des cnrotles, et, pour faire damner le Conseil de Genève, donnait la comédie dans ses salons.

« Heureux, déclarait-il, qui vit chez soi avec ses nièces, ses livres, ses jardins, ses vignes, ses phevaiix, ses vaches, son renard et ses Inpins qui se passent la patte sur le nez ! » La digne Mme Denis, criarde et boulotte, menait la maison à la cavalière, donnait la réplique aux soirées théâtrales, soignait la cuisine et. friande comme une cjianoinesse, se régalait des truites du lac jusqu'à risquer d'en périr. Son oncle attelait à

quatre pour descendre en ville. Il était toutefois de méchante humeur. L'Orphelin de la Chine venait pourtant de réussir jusqu'à promettre douze représentations. Mais Voltaire n'entendait parler que des nombreuses versions de laPucelle qui circulaient à travers TEurope ; il lui fallait avec un peu de honte et beaucoup de peur, désavouer les copistes et désarmer les magistrats ; ajoutez à cela une crise de coliques dont Tronchin ue le sortait point. Le moment était mal choisi pour TArchitecte de l'univers d'avoir un porte-(\-faux dans son bâtiment. Aux nouvelles de Lisbonne, le gentilhomme campagnard des Délices fut pris d'un accès de pessimisme aigu. Le 30 novembre, il écrit au prédicateur bernois Elle Bertrand : « Voilà un terrible argument contre l'optimisme. » A Palissot : « L'optimisme en a dans l'aile. C'est le jugement dernier ; il n'y manque que la trompette. » Et à l'ange d'Argental ce cri du cœur : « Après cela Je n'ose plus me plaindre de mes coliques. » Vite, une plume, du papier, de l'encre, tout ce qu'il faut pour se livrer au démon des vers ! Ce sermon rimé le remplit d'or^nioil, c'est son Petit Carême, « Tout est iDien est une insulte aux douleurs de notre vie. » Le pauvre genre humain était enfin vengé en deux cents vers ! — L'intention était excellente et les deux cents vers éloquemment mauvais.

Ils furent universellement trouvés sublimes.

Les pires ennemis du sieur Arouet lui eussent tout contesté, hors le don surnaturel de parler à miracle la langue des dieux. Nos raisons d'ad-

VIEILLES QUERELLES. 2l9 .

mirer Voltaire, si bonnes qu'elles soient et combien nombreuses ! le blesseraient cruellement dans son amour-propre ; elles rempliraient ses contemporains de mépris pour nous. Le meilleur de sa gloire d'alors ressemblait assez à ce qui ■ fait chez nous le prestige de Mme la comtesse de Noailles. Voltaire, de son vivant, jouait les Orphées.

En 1756, Rousseau n'était qu'un invité des salons de la littérature, un croque-notes à peine connu pour avoir été couronné par l'Acaciéime de Dijon. Traité de h^ut en bas par les million-. naires de l'incrédulité, condamné par respect humain à bouder ce Paris qu'il eût ardemment voulu conquérir, il venait d'édifier le Tout-Genève en rentrant avec quelque tapage dans la communion protestante. Cette petite crise d^ calvinisme l'avait mis du dernier bi-en avec les pasteurs. Les saints de la Réformation ne voyaient pas san»^ inquiétude un corrompu tel que Voltaire, échappé ' des coulisses et familier des saltimbanques, mener tout ce grand bruit de fête profane aux portes de la Cité du Seigneur. Ils excitèrent contre ce sectateur de Baal le ^èlè de néophyte dont brûlait Jean-Jacques. Celui-ci n'était pas homme à négliger la réclame d'une polémique retentissante avec le prince des lettres françaises.

A la différence de Voltaire, qui souffrait alors des intestins et de la conscience, Rousseau traversait une des rares heures de sa vie où il y eut du bien-être et de la paix. Mme d'Epinay l'avait installé récemment à l'Ermitage.

Loin des dîners de M. d'Holbach, Jean-Jacques oubliait délicieusement la couche de Thérèse en peuplant de naïades la forêt de Montmorency. Il promenait dans les bosquets d'un fer-

quatre pour descendre en ville. Il était toutefois de méchante humeur. L'Orphelin de la Chine venait pourtant de réussir jusqu'à promettre douze représentations. Mais Voltaire n'entendait parler que des nombreuses versions de laPucelle <[ui circulaient à travers l'Europe ; il lui fallait avec un peu de honte et beaucoup de peur, désavouer les copistes et désarmer les magistrats ; ajoutez à cela une crise de coliques dont Tronchin uc le sortait point. Le moment était mal choisi pour TArchitecte de l'univers d'avoir un })ortc-à-faux dans son bâtiment. Aux nouvelles de Lisbonne, le gentilhomme campagnard des Délices fut pris d'un accès de pessimisme aigu. Le 30 novembre, il écrit au prédicateur bernois Elle Bertrand : « Voilà un terrible argument contre l'optimisme. )> A Palissot : « L'optimisme en a dans l'aile. C'est le jugement dernier ; il n'y manque que la trompette. » Et à l'ange d'Argental ce cri du cœur : « Après cela Je n'ose plus me plaindre de mes coliques. » Vite, une plume, du papier, de l'encre, tout ce qu'il faut pour se livrer au démon des vers ! Ce sermon rimé le remplit d'or<ruoil, c'est son Petit Carême. « Tout est iDien est une insulte aux douleurs de notre vie. » Le pauvre genre humain était enfin vengé en deux cents vers ! — L'intention était excellente et les deux cents vers éloquemment mauvais.

Ils furent universellement trouvés sublimes.

Les pires ennemis du sieur Arouet lui eussent tout contesté, hors le don surnaturel de parler à miracle la langue des dieux. Nos raisons d'ad-

mirer Voltaire, si bonnes qu'elles soient et combien nombreuses ! le blesseraient cruellement dans son amour-propre ; elles rempliraient ses contemporains de mépris pour nous. Le meilleur (le sa gloire d'alors ressemblait assez à ce qui fait chez nous le prestige de Mme la comtesse de Noailles. Voltaire, de son vivant, jouait les Orphées.

En 1756, Rousseau n'était qu'un invité des salons de la littérature, un croque-notes à peine connu pour avoir été couronné par l'Académie de Dijon. Traité de hciut en bas par les millionnaires de l'incrédulité, condamné par respect humain à bouder ce Paris qu'il eût ardemment voulu conquérir, il venait d'édifier le Tout-Genève en rentrant avec quelque tapage dans la communion protestante. Cette petite crise de calvinisme l'avait mis du dernier bien avec les pasteurs. Les saints de la Réformation ne voyaient pas sans inquiétude un corrompu tel que Voltaire, échappé des coulisses et familier des saltimbanques, mener tout ce grand bruit de fête profane aux portes de la Cité du Seigneur. Ils excitèrent contre ce sectateur de Raal le zèle de néophyte dont brûlait Jean-Jacques. Cehii-ci n'était pas homme à négliger la réclame d'une polémique retentissante avec le prince des lettres françaises.

A la différence de Voltaire, qui souffrait alors des intestins et de la conscience, Rousseau traversait une des rares heures de sa vie où il y eut du bien-être et de la paix. Mme d'Epinay l'avait installé récemment à l'Ermitage.

Loin des dîners de M. d'Holbach, Jean-Jacques oubliait délicieusement la couche de Thérèse en peuplant de naïades la foret de Montmorency. Il promenait dans les bosquets d'un fer-

quatre pour descendre en ville. Il était toutefois de médian te humeur. L'Orphelin de la Chine venait pourtant de réussir jusqu'à promettre douze représentations. Mais Voltaire n'entendait parler que des nombreuses versions de la Pucelle <iui circulait-lit à travers l'Europe ; il lui fallait avec un peu de honte et beaucoup de peur, désavouer les copistes et désarmer les magistrats ; ajoutez à cela une crise de coliques dont Troncliin ne le sortait point. Le momjçnt était mal choisi pour l'Architecte de l'univers d'avoir un porte-à-l'aux dans son l)i\tinient. Aux nouvelles (le Lisbonne, le gentilhomme campagnard des Délices fut pris d'un accès de pessimisme aigu. Le 30 novembre, il écrit au prédicateur bernois Elie Bertrand : « Voilà un terrible argument contre roptiniismt\ » A Palissot : a L'optimisme en a dans l'aile. C'est le jugement dernier ; il n'y manque que la trompette. » Et à l'ange d'Argent;il ce cri du cœur : « Après cela Je n'ose plus me plaindn» dt^ mes coliques. » Vite, une plume, du papior. de l'encre, tout ce qu'il faut pour se livrer nu démon des vers î Ce sermon rimé le remplit d'ori^Micil. c'pst son Petit Carême. « Tout est bien est une insulte aux douleurs de notre vie. » Le pauvre genre humain était enfin vengé en deux cents vers ! — L'intention était excellente et les deux cents vers éloquemment mauvais.

Ils furent universellement trouvés sublimes.

Les pires ennemis du sieur Arouet lui eussent tout cont-esté, hors le don surnaturel de parler à miracle la langue des dieux. Nos raisons d'ad-

mirer Voltaire, si bonnes qu'elles soient et combien nombreuses ! le blesseraient cruellement dans son amour-propre ; elles rempliraient ses contemporains de mépris pour nous. Le meilleur (le sa gloire d'alors ressemblait assez à ce qui fnit chez nous le prestige de Mme la comtesse de Noailles. Voltaire, de son vivant, jouait les Orphées.

En 1756, Rousseau n'était qu'un invité des salons de la littérature, un croque-notes à peine connu pour avoir été couronné par l'Académie de Dijon. Traité de hî^ut en bas par les millionnaires de l'incrédulité, condamné par respect humain à bouder ce Paris qu'il eût ardemment voulu conquérir, il venait d'édifier le Tout-Genève en rentrant avec quelque tapage dans la communion protestante. Cette petite crise de calvinisme l'avait mis du dernier bien avec les pasteurs. Les saints de la Réformation ne voyaient pas sans inquiétude un corrompu tel que Voltaire, échappé des coulisses et familier des saltimbanques, mener tout ce grand bruit de fête profane aux portes de la Cité du Seigneur. Ils excitèrent contre ce sectateur de Baal le zèle de néophyte dont brûlait Jean-Jacques. Celui-ci n'était pas homme à négliger la réclame d'une polémique retentissanie avec le prince des lettres françaises.

A la différence de Voltaire, cfui souffrait alors des intestins et de la conscience, Rousseau traversait une des rares heures de sa vie où il y eut du bien-être et de la paix. Aime d'Epinay l'avait installé récemment à l'Ermitage.

Loin des dîners de M. d'Holbach, Jean-Jacques oubliait délicieusement la couche de Thérèse en î)euplant de naïades la foret de Montmorency. Il promenait dans les bosquets d'un fer-

mier général ses rêveries de faune valétudinaire, sans péril pour les nymphes. Ses « sens combustibles » flambaient « dans un sérail de houris ». Cette extase de « berger extravagant » fut interrompue par rappel sacré des pasteurs de Genève. Toutes les vieilles rancunes secrètes de Jean- Jacques à l'égard de Voltaire, Tenvie du parasite contre le richard, la haine de Tobscur pour rillustre, la gloriole surtout de se mesurer, David de la religion naturelle, contre ce Goliath du blasphème, lui dictèrent sa lettre du 18 août. Eh ((uoi ! ce vieil enfant gâté par toutes les fées du monde, le triomphant Arouet, admiré, célèbre, opulent, chéri des grands, caressé des bell'es, cet heureux insolent s'avisait de proclamer que tout allait mal ! « Je formai l'insensé projet de le faire rentrer en lui-même. » La lettre de Rousseau est bien de son encre, déclamatoire et rythmée, absurde, magnifique et sonore, avec toutes les grâces du sophisme et toutes ses pompes, un proche de pasteur hargneux qui aurait le génie des phrases. Sous l'humilité du vilain qui ose s'adresser au Roi du beau style, on sent la griffe (lu plébéien frémissant de haine. Tout le douceâtre à la Robespierre est déjà là-dedans ; s'il eût reçu cette lettre vingt-cinq ans plus lard, M. de Voltaire aurait émigré.

Il le prit de très haut, refusant de faire le jeu de ce croquant qui ambitionnait des duels de I)rincrs. Justement, Voltaire n'était pas de loisir. Sa nièce Mme de Fontaine venait d'arriver aux Déliros, en compagnie d'un sien amant; il y avait frte de famille sous le toit du patriarche. Mme Denis mettait les petits plats dans les grands. Il faut croire qu'à l'exemple de sa sœur cette Mme de Fontaine aimait la table : elle con-

Irista son oncle du spectacle d'une indigestion.- Au défi hypocritement obséquieux de Jeaç-Jacques, Voltaire répondit en ces termes : a Monsieur, votre lettre est très belle. Mais j'ai chez moi une de mes nièces ' malades ; j'attendrai qu'elle soit guérie pour penser à vous. » — La réponse se fit attendre deux années : ce fut Candide,

Désormais les deux plus grands représenlahls de la philosophie sur la terre se haïrent jusqu'aux pires outrages. Plus poli et plus timide, Jean-: Jacques se réserva le dernier mot. « Depuis lors, écrivit-il bien après dans les Confessions, Voltaire a publié cette réponse qu'il m'avait promise, mais qu'il ne m'a pas envoyée. Elle n'est autre que le roman de Candide^ dont je ne puis parler, puisque je ne l'ai pas lu. » — Cela, citoyen de Genève, c'est un gros mensonge.

Des demi-dieux, assurément I Mais tout de même, c'étaient des gens de lettres. Nous leur ressemblons à s'y méprendre, au génie près.

On a raconté un peu partout qu'une réplique réduite de la Vénus de Milo venait d'être découverte à Délos. Cette statue étant sans bras comme selle du Louvre, toute une théorie menaçait de se développer : la mutilation de l'œuvre typique iurait précédé son enfouissement.*. Déjà les curiosités s'irritaient et les gens zélés s'apprêtaient à échanger des propos amers. Hypothèses ^t invectives devront rester au fond des encriers. [1 a bien été exhumé du sol de Délos un monuiient important de statuaire antique, mais cette trouvaille, qui remonte d'ailleurs à plusieurs mois, ne rappelle en rien le chef-d'œuvre (Ju Louvre, La Vénus de Alilo reste unique. Elle tient ï demeurer telle. Naguère on lui cherchait un époux à travers l'Olympe : il a fallu renoncer ï la marier. Résignons-nous encore à l'idée qu'elle ne veut pas de sœur. C'est une divinité sans famille.

Mais si elle n'accepte pas de parentés dans la hgne divine, elle ne manque point de parrains parmi les mortels. L'histoire de sa vie humaine est charmante. Tout récemment un savant conservateur du musée des Antiques la disait aux A.mis du Louvre. Grâce à M. Etienne Michon, le premier venu est aussi renseigné que le plus Srudit des archéologues sur l'entrée d'Aphrodite rtctorieuse dans sa seconde immortalité. On ne saurait trop remercier les savants qui consentent

ainsi à mettre le résultat de leurs recherches à la portée du pauvre monde. Nous ne pouvons guère leur témoigner notre gratitude qu'en abusant de leur générosité. Mais les piller, comme nous allons le faire, c'est, après tout, la politesse de rignorance.

En popularisant cette belle aventure archéologique, IM. Michon fait une bonne action. Il en fait même deux. Tandis que les contemporains profitent de son enquête, les hommes d'autrefois en sortent grandis. Ce chapitre d'histoire administrative n'est pas seulement poétique : il est exemplaire. Si la France possède la plus rare des meirveilles, c'est» qu'elle a eu en même temps à son service beaucoup de braves gens qui firent leur devoir. Cette conquête patiente de la Vénus de Milo par les représentants de l'Etat français, c'est une revanche pour toute la corporation des fonctionnaires, cette caste omnipotente et martyrisée.

En cette année 1820, ce fut, parmi les fonctionnaires de tout ordre, à qui rivaliserait de zèle et Jouerait le mieux son personnage. Pourrait-on revoir un pareil concours et aussi heureux, de bonnes volontés ? Ceux qui veulent à tout prix que leur époque soit la pire de toutes ne manqueront pas de condamner le présent, qu'ils croient connaître, au nom du passé, qu'ils ignorent. Les agents d'alors étaient-ils mieux préparés et plus sagement choisis ? A vrai dire, le métier était plus facile. Les responsabilités, moins traquées par l'opinion, y gagnaient en initiative et en conscience. Sous la Restauration, on jouissait encore des derniers avantages de la barbarie : on

VÉiNUS RIVIÈRE ? 225

pouvait négocier dans les Cyclades à l'abri des reporters et le marché de la curiosité n'existait point. ^ , .■

Quand le laboureur Yorgos découvrit la grottç où dormaient les débris de la Vénus, il n'y avait pas d'archéologues professionnels à Mile. Yorgos -' ' . eut bien l'idée qu'il venait de découvrir quelque ' , chose de rare, mais les Grecs des îles étaient dans ce temps-là capables encore d'une certaine candeuT, Bien que subtil, le moine OEconomos, en .. offrant mille francs de ces marbres mutilés, ne ., voulait que procurer aux primats l'occasion de . ;^ faire un cadeau au bey de l'arsenal de Gonstan- , tinople. Quoi qu'il en soit, sans les jeunes officiers de la marine française, la possession de la Vénus nous échappait. Il nous paraît facile maintenant de comprendre la sublimité du chefd'œuvre. On oublie dans quelles conditions lamentables ses premiers admirateurs le contém- > plèrent : d'un côté le buste, de l'autre la partie inférieure, dans une poussière 'de débris, le tout" gisant sur le sol de l'étable où Yorgos avait emmagasiné ses trouvailles. Ge sont là de singuliers éléments pour une expertise.

L'honneur d'avoir pressenti qu'il y avait là de la beauté suprême revient tout entier à des marins : M. de Trogoff, de la corvette Espérance^ M. Voutier, de VEstafette, M. Duval d'Ailly, commandant de la Lionne. Bientôt arrivait à son tour, sur la Chevrette, l'enseigne de vaisseau Dumont d'Urville. Il eut le coup de foudre, comme un héros de Pierre Loti. Il allait conclure l'achat, au prix de douze cents francs, Malheu-

reusement, le commandant de la Chevrette n'osa point prendre cette pesanteur de marbre à son bord. Cependant Dumont d'Urville retournait en hâte à Gonstantinople. Il était résolu à tout tenter pour décider l'ambassadeur du Roi. Il avait pour ami le troisième secrétaire, M. de Marcellus, que passionnaient inégalement le christianisme et l'antiquité ; il le prit pour confident de ses désirs. Marcellus a raconté éloquemment dans ses Souvenirs (rOrient leurs longues causeries sur le Bosphore et Tardeur énamourée de Dumont d'Urville quand il parlait de la déesse captive. Le marin montrait à son compagnon un croquis crayonné à la hâte. Où est-il, .ce dessin de Dumont dXTville ? Aurait-il péri ? Quelqu'un le possè(le-t-il ? Ce serait une relique à garder pieusement... Le geste brusque d'un kodak ne vaudra jamais ce salut ingénu du pèlerin moderne en face (le l'antique beauté retrouvée.

Notre ambassadeur auprès de la Porte n'avait point de prétentions à l'archéologie. Charles- François Riffardeau, marquis de Rivière, ancien officier dos gardes, s'entendait mieux aux complots qu'aux expertises d'art. Royaliste fougueux, émigré irréconciliable, il s'était compromis dans les alTaircs de Georges. Condamné à mort, gracié par le premier consul, il avait boudé l'Empire, sous la surveillance de la police. La Restauration fit de lui en quelques mois un maréchal de camp, un olTicier du comte d'Artois, un ambassadeur. M. de Rivière s'ennuyait fort en Turquie. Etaitce un parfait diplomate ? Un peu raide, volontiers cassant, désoaivré, avec la nostalgie des

Tuileries, depuis surtout qu'il avait appris la mort du duc de Berry il ne cessait de solliciter son rappel. Dumont et Marcellus le persuadèrent aisément. L'idée de faire à la monarchie un cadeau seigneurial consolait Tancien partisan de n'avoir pu offrir à son roi la dépouille du général Bonaparte. Rivière chargea Marcellus d'aller à Milo acheter la statue.

Si Ton voulait donner un nom distinctif à la Vénus, comme ont fait les Anglais pour l'Apollon Choiseul-Gouffier, peut-être serait-il équitable, ainsi que le proposerait volontiers M. Etienne Miciion, de l'appeler la Vénus Rivière. C'était ravis formel de AI. de Porbin, directeur des musées royaux. Si vain que fût le grandiloquent MarccHus d'avoir été l'argonaute d'un pareil trésor, il a déclaré lui-même, en subordonné correct et en royaliste fervent :

« La plus belle statue qui soit aux musées de France est un don de cette auguste famille des Bour])ons si calomniée et si généreuse : ce fut l'hommage d'un chevalier sans reproche et sans peur, qui avait voulu mourir pour ses rois. » ^ A parler franc, on voit mal en quoi, dans cette affaire, les Bourbons firent preuve de générosilé. Le rôle rlo. Louis XVIIT fut facile ; il se borna au geste d'acr'cpter. On dira qu'il eût pu garder la statue pour lui : mais, croyant la monarchie éternelle, il se refusait à distinguer entre son domaine privé et celui de la France. Quant au payement, six mille francs environ, ce fut le marquis de Rivière (lui Tncrjuitta de ses derniers.

Rivière fut .c^rand seigneur jusqu'au bout. Les

Turcs firent arrêter les primats miliotes ; pour leur apprendre à mieux conserver les antiquités, on leur donna le fouet, avec une amende de sept mille piastres. Les primats fustigés demandèrent à la France de se charger de la seconde partie de leur peine. Les bureaux cherchaient anxieusement sur quels crédits ils pourraient imputer cette insolite dépense. Pour abréger leurs recherches, le marquis donna les sept mille piastres, par-dessus le marché.

Il avait le beau geste, cet émigré. Aussi songea-t-on un instant à le récompenser. 11 fut môme question, à la Manufacture de Sèvres, d'immortaliser sur porcelaine peinte la découverte de Milo. Comment M. de Rivière et la Vénus échappèrent-ils à ce redoutable honneur ? Les Olympiens, camarades de la déesse, veillèrent sans doute à lui épargner cette apothéose. On frappa à la Monnaie une médaille, où figurait Louis XVIII, vaguement poétisé ; sur le revers, aucune mention du véritable donateur. II est vrai que, pendant un entr'acte du sacre de Reims, Charles X dit négligemment à son ancien camarade de Trianon : « A propos. Rivière, je t'ai fait duc ! » Mais l'Aphrodite antique n'était pour rien dans cette promotion ; il s'agissait, plus probablement, d'une ancienne dette de la Vénus de François Boucher.

L'an dernier seulement, le nom du marquis de Rivière a été gravé sur les tables de marbre, h l'entrée de la galerie d'Apollon.

Victor Hugo racontait ceci :

Il était allé un jour faire sa cour à M. do Cha-

teaubriand. Le grand vicomte accueillait avec une bienveillance marquée ce jeune rédacteur du Conservateur littéraire, auteur de Moïse sur le Nil et maître es jeux floraux. Tout en causant avec son visiteur, Chateaubriand dépouillait son courrier :

— Tenez ! s'écria-t-il, voici qui vous intéressera, jeune poète. On m'apprend qu'il a été décou-^ vert dans une île de TArchipel une statue de Vénus d'une parfaite beauté.

Et l'auteur des Martyrs transmit la lettre de M. de Marcellus à l'Enfant sublime.

C'est une scène solennelle si l'on, songe à la majesté des deux interlocuteurs. Elle gagnait encore en grandeur à passer .par la bouche de Hugo vieilli. N'importe ! Ce qu'il y a de plus touchant dans toute cette histoire, c'est encore le premier cri d'adoration poussé par l'enseigne de vaisseau de Trogoff dans le taudis du laboureur des Cyclades.

Il était impossible à Dumas fils de passer quelle part inaperçu. La foule reconnaissait austôt en lui un de ceux qu'elle salue d'un geste stinctif. Si Ton avait interrogé à son sujet un ettré, un enfant, le premier venu : « Ce doit re un grand homme )>, eût été la réponse. En ici ce passant était-il d'une nature supérieure, 3 gens qui le coudoyaient pouvaient Tignorer, ais sa grandesse leur paraissait manifeste. Cet p de domination, Dumas l'apportait partout et ujours. Bien au'il n'affectât aucune morgue, et î pontifiât jamais, il intimidait en dépit de i-mème. Au milieu de notre société niveleuse

bonne fille sa rencontre exigeait le recul, .nsi que ses pairs, et plus souvent qu'eux peutre, il fut exploité, dupé, outragé, trahi — tuyé rarement. La familiarité hésitait devant un Tsonnagc dont Boyio n'aurait pas manqué de re qu'il était a distant ». Aussi fut-il un écri- .in admiré plutôt qu'un homme populaire. II ait été mêlé à tout et livré à tous, sans jamais

confondis. Il se suffisait à lui-même. Sa médition lui faisait un refuge contre les amertumes times et rr)ntro la cohue une solitude. Cette aire un peu farouche venait, je crois bien, de ce

ALEXANDRE, DUMAvS

Hait impossible à Dumas fils de passer quelpart inaperçu. La foule reconnaissait ausen lui un de ceux qu'elle salue d'un geste actif. Si Ton avait interrogé à son sujet un 'é, un enfant, le premier venu : « Ce doit un grand homme », eût été la réponse. En ce passant était-il d'une nature supérieure, ens qui le coudoyaient pouvaient l'ignorer»

sa grandesse leur paraissait manifeste. Cet e domination, Dumas l'apportait partout et urs. Bien au'il n'affectât aucune morgue, et Dntifiàt jamais, il intimidait en dépit de ôme. Au milieu de notre société niveleuse nne fille sa rencontre exigeait le recul, que ses pairs, et plus souvent qu'eux peutil fut exploité, dupé, outragé, trahi — turaremeni. La familiarité hésitait devant un •nnage dont Boyle n'aurait pas manqué de qu'il était « distant ». Aussi fut-il un écriadmiré plutôt qu'un homme populaire. II été mêlé à tout et livré à tous, sans jamais ûfondre. Il se suffisait à lui-même. Sa médii lui faisait un refuge contre les amertumes es et contre la cohue une solitude. Cette alun peu farouche venait, je crois bien, de ce

qu'il avait commencé par beaucoup souffri avant de parvenir à penser beaucoup.

Les hommes illustres qui ont écrit des Même res se sont presque tous attendris sur leur enfa ce. Au début des Confessions, Rousseau lui-mêi est optimiste jusqu'à Fidylle. L'histoire de s premier âge a la fraîcheur d'un conte de fée ; i parents, sa mie Jacqueline, le pasteur Lamb< cier, le ccusin Bernard, semblent des boi hommes de légende dorée ; Jean-Jacques a t( maudit de son existence hormis son berceau. ' roué comme Marmontel, effronté dans ses ac et pleurnicheur dans son œuvre, au souvenir foyer domestique, devient poète et trouve aes cents d'émotion vraie. Renan parle adorablemi du pauvre nid si tiède où il fut couvé dans tendresse. Nous citerions vingt autres exemple c'est toujours la même affirmation d'un bonh( premier. Il y a une musique de chansons et caresses dans les souvenirs de chacun de no Pour la plupart des hommes, l'enfance flgun l'arrière-plan du rêve, un pays bleu où 1 s'évade aux heures de dégoût et de colère. D< les destinées les plus grises, il y a de l'azur p( commencer. Est-ce là une sage méthode d' prentissage, et devrait-on débuter par la joi On peut, sur ce point, disserter savamment. Ce fote initiale, c'est toujours autant de pris cette vieille ennemie que sera la vie ; quoi qu'( fasse ensuite, cela vous reste, et c'est quelc chose de pouvoir conserver, à tout hasard, parfum secret de contre-poison.

Cola avait manqué à Dumas. 11 fit, dans

honte et les larmes, la découverte du monde. On sait l'humble roman de sa naissance : il Ta conté, avec pudeur, aux premières pages de VAftaire Clemenceau. Vieille et monotone histoire de la fille-mère et du petit bâtard humilié. Le père Dumas, inconscient et farceur, capable du meilleur ' comme du pire, lui fit, dans un moment de distraction, présent de la vie. Il avait pour excuse^ d'avoir agi sans malice, étant le type du criminel innocent. Il se conduisit le mieux qu'il put : i\ donnait de llargent, quand il en avait, quelquefois trop, peu à l'heure voulue. Parfois, au lendemain d'une nuit de bamboche ou de travail, il se sentait en verve d'amour paternel. Cette crisesentimentale consistait à emmener Tenfant au cabaret, puis au spectacle, pour le reconduire, un louis en poche et un jouet dans les bras, jusqu'au s€uil du triste foyer. Ce devoir accompli, le brave géant fêtard disparaissait pendant plusieurs mois. Imaginez les réflexions que devait ' faire sous la lampe, pendant que sa mère reprisait des chemises de dentelles, un enfant songeur et sensible, qui comparait cette maman dolente à ce joyeux papa. Son cerveau n'y comprenait rien, son cœur comprenait trop. A l'âge du colin-maillard, il jouait aux questions sociales, inconsciemment.

Le père Dumas le fît instruire. Avec ce tact de potentat nègre qu'il apportait dans les circonstances délicates, il choisit le pensionnat dont la mère du petit était lingère. Le futur auteur du Fils naturel connut là toute la lâche sottise des heureux et épuisa leur mépris. Ceux de ses condisciples qui avaient le mot pour fire le chargeaient de leurs remontrances à sa mère au sujet 'de l'empois de leurs collerettes ou du repassage

'dô^ LA GALERIE DES BUSTES

de leurs cravates. A soixante ans, riche, triomphant, célèbre, magnifiquement vengé, Dumas se rappelait ces choses en pâlissant et secoué •d'un frisson de rage. Quelqu'un osa un jour sonder cette plaie d'une main tremblante et fut effrayé de voir qu'elle saignait encore. « Ah ! les misérables ! )> grondait Dumas, les dents serrées. Il levait le poing pour frapper; volontiers il fût allé souffleter sur son siège de magistrat, ou à son comptoir de millionnaire, l'ancien labadens dont il croyait voir encore la face ricanante. « Alors, disait-il à son interlocuteur, vous faites partie d'une association d'anciens camarades de collège ! Je vous en fais mon compliment. Moi, s'il m'arrivait d'en rencontrer un èur ma route, je lui sauterais à la gorge pour l'étrangler ! » Il coupa brusquement la conversation et se lut longtemps avec de la colère d'abord, puis une tristesse infinie dans le regard. Quand il songeait k ce passé cruel, toutes les revanches que lui avait données la vie ne lui étaient plus rien. On sentait qu'il lui restait au cœur une couche épaisse d'amertume et de la douleur extravasée. Le secret de sa foncière mélancolie tient dans cet aveu : « J'ai vu à peu près tous les spectacles qu'un homme de mon Age peut et doit avoir vus ». Dumas avait fait le tour des choses. N'étant pas de ceux qui demandent à la théorie pure l'illusion de la paix, il ne devait presque rien aux livres. La sérénité égoïste que procure l'étude n'habitait pas en lui. Il avait chèrement ar^quis beaucoup de sagesse, sans devenir cet être, tranquille et un peu sec, qui s'appelle un sage. Habitué depuis le berceau, mais point résigné, à voir chez les hommes des adversaires, il gardait sa sensibilité sur le pied de guerre et

ALEXANDRE DUMAS Zlo

5'aventurait dans Texistence que bardé d'iru- G'était une tentative malaisée, voire périle, de glisser la main sous cette armure et de c\ter le cœur ; il se prêtait mal à l'expérience, si la foule des indifférents, incapable ou gne de gagner sa confiance, se vengeait-el|^e ,on impuissance à le bien connaître en le môlaissant. Une légende, à la fois respectueuse nalvcillante, renveloppait d'un prestige hos- La vulgaire se demandait s'il était bon ; t une question que les oisifs posent volon- 5 quand il s'agit des autres. Point un bon jon à coup sûr, ni ce qu'une formule outrante nomme « un sympathique ». C'était un id seigneur de l'intelligence, d'une appâte redoutable, qui cachait sous des façons taines le pouvoir et le besoin d'aimer. Ayant 3rvé les hommes sous tous les aspects et dans ,es les postures, il persistait à leur vouloir du 1. Il avait autant d(^ méfiance à leur égard de zMe pour leur bonheur. Les leçons de périence, en l'avertissant, l'avaient laissé gé- 3UX et facile au pardon. C'était un misan- )pe humanitaire.

m HP

voir approché un tel homme, même à disle respectueuse, laisse un beau souvenir. En dernières années, il ne combattait plus que

hasard. Victorieux sur tous les domaines où vait livré bataille, le lutteur s'était apaisé, nblé d'honneurs, il acceptait l'hommage de

temps, en homme qui a conscience de son nte et dédaigne la comédie de l'humilité. Sa ommée lui imposait de menues charges. On

Taccablait de fonctions semi-officielles • qu'il ceptait de la meilleure grâce du monde. Je crois pas qu'il y ait eu dans ce siècle un vain qui soit resté plus complètement indé dant du pouvoir et plus indulgent à ceux qi détiennent.

S'il avait des idées originales sur le devoi vique, il se gardait d'une opinion polil comme d'un bagage encombrant. Le Pre Consul, après la débandade du Direct Thiers, au lendemain de Tannée terrible, fi les seules individualités qu'il ait vénéréei entretenait à travers l'histoire contempoi de bonnes relations de courtoisie : « J'aim travail, a-t-il écrit. J'aime le bon sens, j'ain netteté du langage et de l'esprit, j'aime 1'^ rience, la sagesse et la philosophie de ces 1 mes bien équilibrés qui ont beaucoup vu, l coup retenu, et qui, prévoyant la sottis l'ignorance des autres, se sont tenus prêts sauver, sans récriminations et sans espéranc Voilà une définition du pouvoir où tous le binets présents, passés ou futurs, peuvent s'« la consolation de se reconnaître. Les goi nants, quels, qu'ils fussent, et il en avait vu 1er de toutes couleurs, lui paraissaient des inévitables, dont on ne peut pas plus se p que de cantonniers ou de notaires, qui font métier maussade, difficile, nécessaire et ] leux. Quand ils étaient polis et point néfast leur en savait gré, les considérant comme créatures passagères, en proie à la tentation pétuelle d'abuser de leur puissance. Un fonctionnaire lui semblait un être fragile, cesse menacé de devenir subitement perver dément. Tout personnage qui restait bonho

.un état satisfaisant d'équilibre mental, t à Dumas une surprise attendrie. Un peu ;hologie éloigne de l'équité, beaucoup y . Ayant des trésors de psychologie en rét ne les utilisant plus guère au théâtre,

à la fin de sa vie, en faisait bénéficier les 3 de Tordre public. Ses sentiments à leur

me paraissent assez bien définis dans ntence de Don César de Bazan : ^

:es gens-là seroni peut-être un jour pendus ; dono les égards pour eux qui leur sont dus I

:retenaii' donc avec les autorités consti»

[es relations empreintes d'une sorte de ération cordiale. Il était au mieux avec istres, sans qu'un changement de cabinet îversât. On en profitait pour l'envoyer d'eux en ambassadeur aux alentoura du et et du Jour de l'an. On le mobilisait aipour la cure d'une vanité malade ou le ment d'une misère. 11 a perdu dans les mbres plus d'une matinée, par pure obli- II plaidait avec chaleur la cause qui lui nfiée, et, s'il la gagnait, ne trouvait pas ous de lui de remercier. Sa visite laissait i de ravoir reçu et le désir de le revoir.

)re il avait la grande manière, toutes les questions qui touchent à l'art lettres, on lui infligeait la corvée des ;sions. Il y venait siéger ponctuellement, d'avance à ne point passionner le débat, jsignù à jouer son rôle d'arbitre et à dire t s'il y avait lieu. Dans tous ces petits •inats sur refficacité desquels il conser- \i d'illusions, il en était un qu'il exerçai?

Taccablait de fonctions semi-officielles • qu'il ceptait de la meilleure grâce du monde. Je crois pas qu'il y ait eu dans ce siècle un i vain qui soit resté plus complètement indé; dant du pouvoir et plus indulgent à ceux q\ détiennent.

S'il avait des idées originales sur le devoi vique, il se gardait d'une opinion polit comme d'un bagage encombrant. Le Pre Consul, après la débandade du Direct Thiers, au lendemain de l'année terrible, fi les seules individualités qu'il ait vénérée; entretenait à travers l'histoire contempoi de bonnes relations de courtoisie : « J'aim travail, a-t-il écrit. J'aime le bon sens, j'ain netteté du langage et de l'esprit, j'aime 1'^ rience, la sagesse et la philosophie de ces 1 mes bien équilibrés qui ont beaucoup vu, 1:

coup retenu, et qui, prévoyant la sottis rignorance des autres, se sont tenus prêts :

sauver, sans récriminations et sans espéranc Voilà une définition du pouvoir où tous le binets présents, passés ou futurs, peuvent s'( la consolation de se reconnaître. Les goi nants, quels, qu'ils fussent, et il en avait vu 1er de toutes couleurs, lui paraissaient des inévitables, dont on ne peut pas plus se p que de cantonniers ou de notaires, qui font métier maussade, difficile, nécessaire et ] leux. Quand ils étaient polis et point néfasti leur en savait gré, les considérant comme créatures passagères, en proie à la tentation pétuelle d'abuser de leur puissance. Un fonctionnaire lui semblait un être fragile, cesse menacé de devenir subitement perver dément. Tout personnage qui restait bonho:

.un état satisfaisant d'équilibre mental, t à Dumas une surprise attendrie. Un peu jhologie éloigne de Téqûité, beaucoup y . Ayant des trésors de psychologie en réit ne les utilisant plus guère au théâtre,

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pour la cure d'une vanité malade ou le iment d'une misère. Il a perdu dans les mbres plus d'une matinée, par pure obli-

II plaidait avec chaleur la cause qui lui jnfiée, et, s'il la gagnait, ne trouvait pas ous de lui de remercier. Sa visite laissait é de l'avoir reçu et le désir de le revoir.

)re il avait la grande manière, toutes les questions qui touchent à l'art lettres, on lui infligeait la corvée des ssions. Il y venait siéger ponctuellement, d'avance à ne point passionner le débat, §signé à jouor son rôle d'arbitre et à dire )t s'il y avait lieu. Dans tous ces petits rinats sur reffieacité desquels il conseru d'illusions, il en était un qu'il exerçai/

îivec un véritable plaisir. La première place lu*" revenait de droit dans les comités d'examen e les jurys du Conservatoire. Cette innocente ma gistrature Tamusait visiblement. Il ne manquai! jamais une réunion, prenait des notes en toute 1 conscience, tenait registre de ses remarques et votait scrupuleusement. Tout compte fait, il semble bien qiie sa participation effective aux affaires publiques se soit bornée à aider le gouv(îrnement de son pays dans le recrutement des comédiens nationaux. Il a rempli, pendant trente ans, ce devoir social avec un zèle exemplaire. Le })laisir de se rencontrer là avec quelques-uns de J SOS pairs devait être pour beaucoup dans cette i»éritoire assiduité, et puis c'était encore quel- (fue chose de cet art du théâtre dont la passion dominait sa vie. Toujours est-il qu'il donna une part importante de lui-même à une fonction qu'il . lui était permis de considérer avec détachement. 1 Tous les ans, au concours public, il acceptait son | k)l des invectives poussées par le chœur frémissant des familles et se laissait bonnement cons- ; puer. Quand une mère venait lui demander s'il ])ensait que sa fille serait une Rachel, il lui rél^ondait avec mansuétude et jugeait aussi inhu- ' main que chimérique de la détromper. Le comédien, dès l'âge le plus tendre, est profond et fertile en ruses : un des machiavélismes en usage faubourg Poissonnière consiste à choisir subtilement pour sujets de concours des scènes empruntées au répertoire des membres du jury. Ce calcul infernal vient d'une science précoce du c.œuv humain; le métier n'exige-t-il pas que Ton saclie tout des hommes pour mieux rendre Tinfmi de la passion ? Dumas écoutait avec une constaucc superbe les écoliers et les écolières

Al.EXAMUlK DUMAS 239

glapir, rugir et bégayer son œuvre. Savourait-il cet avant-goût un peu acide de Timmortalité ? Pourquoi non ? C'est un contrôle redoutable que cette revue passée, loin des prestiges de la scène, de toutes les pièces qui furent applaudies. Bien peu résistent à cette présentation sans fête, sans lumière; sans parure, qui a la brutalité d'une autopsie. Point de fards pour cacher les rides, et c'est là qu'on peut voir que la vérité seule est assez belle pour s'exhiber toute nue. Il se fait là des études cliniques sur le cadavre plus instructives que les théories; on voit la littérature étendue sur la table de dissection. Les créations de Dumas gardaient dans ce jour blafard d'hôpital les couleurs de la santé et de la vie. On s'explique qu'il ait suivi avec intérêt et avec orgueil une série d'expériences dont ses œuvres sortaient victorieuses.

A la suite de quelqu'une de ces séances, un de nous se permit de le féliciter de la solidité que son théâtre opposait toujours ù. cet assaut. 11 n'y coiilredil poiril, n'ayant pas plus de fausse modestie que de vanité. Mais il ajouta, en toute candeur : « Ce que vous dites là est surtout vrai pour mon père. » Il y avait là une erreur de critique qui provenait du meilleur de lui-même. Le détromper eût été de l'impolitesse; on lui répondit qu'il avait raison.

Qu'on ne lui ait jamais arraché un mot amer contre le vieil enfant de génie, qui avait été son père de temps à autre, rien de plus noble et de plus logique. 11 avait eu si peur jadis de demeurer sans famille qu'il se considérait comme doté.

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d«»minjit sa vie. Toujours est-il qu'il donna part importante de lui-même à une fonction ( lai était permis de considérer avec détachem Tous les ans. au concours public, il acceptait h't des invectives poussées par le chœur fré smt des familles et se laissait bonnement c puer. Quand une mère venait lui demander pensait que sa fille serait une Rachel, il lur pondait avec mansuétude et jugeait aussi ii main que chimérique de la détromper. Le ce dien. dès Tàge le plus tendre, est profond et tile en ruses : un des machiavélismes en u:

faubourg Poissonnière consiste à choisir si lement pour sujets de (Min«*ours des scènes pruntées au répertoire des membres du jury calcul infernal vient d'une science précoce cœur humain: le métier n'exige-t-il pas que sache tout des honmies pour mieux rendre fini de la passion ? Dumas écoutait avec constance superbe les écoliers et les écoli

AI.KXAM.llE r.UMAS 239

glapir, rugir et bégayer son œuvre. Savourait-il cet avant-goût un peu acide de Timmortalité ? Pourquoi non ? C'est un contrôle redoutable que cette revue passée, loin des prestiges de la scène, d(' toutes les pièces qui furent applaudies. Bien peu rrsisicnt il cette présentation sans fête, sans lumière; sans parure, qui a la brutalité d'une autopsia». Point (le fards pour cacher les rides, et c'est là qu'on peut voir que la vérité seule est as- ?)^z helle pour s'exhiber toute nue. Il se fait là des études cliniques sur le cadavre plus instructives que les théories; on voit la littérature étendue sur la table de dissection. Les créations de Dumas gardaient dans ce jour blafard d'hôpital los cr)u](Uirs de la santé et de la vie. On s'explique f[u'il ait suivi avo(^ intérêt et avec orgueil une sr'iio (roxj)ériouces dont ses œuvres sortaient victorieuses.

A la suite de quelqu'une de ces séances, un de nous se permit de le féliciter de la solidité que son Ihéfiirc» opposait toujours à cet assaut. 11 n'y cniitrrdil ])()int. n'ayant pas plus de fausse modê>ti«' <jue de vanité. Mais il ajouta, en toui« iNandeur : « Ce que vous dites là est surtout vrai pour mon père. » Il y avait là une erreur de critique qui provenait du meilleur de lui-même. Le détromper eôt été de l'impolitesse; on lui répondit quil avait raison.

Quon ne lui ait jamais arraché un mot amer contre le vieil enfant de génie, qui avait été son père (le temps à autre, rien de plus nol)le et de plus logique. 11 avait eu si peur jadis de demeurer sans famille qu'il se considérait comme doté.

par une grâce miraculeuse, d'une noblesse et dun blason. Ici il voyait juste. Certes, le premier Dumas n'eut pas à se repentir d'avoir avoué et signé le second. Toutefois, il ne pouvait prévoir la rare fortune réservée à cetvsnfant de hasard. La paternité de ce garçon quinteux et fantasque n'eût tenté que médiocrement un bour^ois pratique. Par étourderie pure, le père Dumas fit cette fois une bonne action qui lui profita. Il se conquit un cœur pour toujours. Son fils lui voua un culte fanatique. A force d'y mettre du sien, il était parvenu à réaliser ce prodige de piété filiale de le vénérer. Il n'eût pas été d'une iiiiquité monstrueuse que Dumas père quittât ce mo]ide sans avoir inspiré le respect. L'idée lui étant venue un jour de s'offrir un fils, comme on prend un numéro de loterie, il tomba sur un être d'exception qui le paya de gratitude et doubla sa gloire. C'est un bon placement que la vertu. ., (]'

Mais, dans l'ardeur de son zèle, l'auteur de la Visite de Noces saluait dans Tauteur d'Antony son initiateur et son modèle. Il ^vait vu dans un éblouissement le feu d'artifice paternel tfrer ses dernières fusées. Depuis Henri III et sa cour, l'ancien expéditionnaire du duc d'Orléans montrait la lanterne magique au peuple, et quelle lanterne, et avec quelle magie ! Il avait commencé par exhUxTier du- charnier d'Anquetil quel((ues squelettes et par les habiller si joliment d'oripeaux, que la. foule s'était rangée p:(X les voir passer. De cette Ali-Careme était, née unx révolution. Ce n'est jamais très délicat, ,une révolution, ni très véridique, ni. très préconçi.\ En. s'obattant sur la scène frarrçaiî^e, ce gros ^éto.uj;'ncau en chassa la poussièriB'et fit voler en éclat»

(es vieux, carreaux. On crut qu'une aube venait de naître : c'était du moins de l'air qui entrait. La représentation du 11 février 1829 data comme une soirée d'émeute. Du jour au lendemain le hardi manifestant se vit chef d'école et traité de nouveau Shakespeare. Il y avait tant de fmesse et de malice sous cette tête folle, qu'elle n'éclata point. Le premier Dumas, une fois dégrisé, s'établit imagier populaire. Sous sa baraque de toile peinte, une histoire de France de kermesse foraine défila aux yeux écarquillés des passants. Ce cortège de masques bouleversant l'ordonnance racinienne ressemblait au passage d'un cirque au milieu des charmilles de Versailles. La bande des déguisés troublait le silence; les fanfares déchiraient Tair endormi, les chariots saccageaient les pelouses, les rouges et les ors des friperies mettaient des taches brutales sur l'aut nne exquis des quinconces. Les vieux Termes moussus fermaient les yeux pour ne pas voir. Mais ils étaient de mousse et de marbre, tandis que ces histrions, avec leur insolente santé canaille, parodiaient habilement les bruits de la vie.

Dumas fils se croyait le disciple de cette salurnale. 11 y avait mis fin.

Quand il débuta, l'émeute était à bout de voix.

Sur ]os protendues ruines de la tragédie carté-

ienno, qu'on croyait défunte à force de pousser

Titre elle dos cris de mort, un monument de drlon doré, lo mélodrame, dressait sa carcasse mullioolore: mais dojfi rédifioe improvisé se lé- '^ai'd.iit. et lo vont soufflait dans ses crevasses. Le T^^^ivoau venu comprit- il confusément que le .»ubîic do sa gonération désirait regarder des ftfcres qui ne fussent 'h^s celles d'un musée de

2'j2 la GALEniE DES BUSTES

cire ? Se mit-il en devoir de créer un genre ? Il paraît bien que ce iut de sa part plus spontané et plus ingénu. Ayant dans ses souvenirs de boulevardier une anecdote touchant-e, presque un lait-divers, il la raconta tout simplement. Et il se trouva que cet apprenti de lettres venait, sans y prendre garde, de recommencer Manon Lescaut.

Sa Dame aux Camélias était vaguement un romiui, peu une comédie, à peine un drame, point une œuvre d'art. Elle reçut pourtant en un soir rélincelle vitale qui jaillit du contact de la foule avec la nouveauté dont elle a besoin. Les chefsd'œuvre ne sont jamais annoncés d'avance, ils jaillissent du pavé.

Ce que Dumas fils devait réellemetit à son hérédité, c'était le génie de la scène. A défaut d'autre patrimoine, le bon matamore romantique lui avait transmis son sabre de bataille. Du premier coup, il mania ce jouet comme une épée.

Amuseur merveilleux, il pouvait fixer le capi'ice de la foule et s'emparer souverainement de ses plaisirs. Psychologue inquiétant, il lui était facile de montrer aux liommes un miroir cruel et divertissant de leurs sottises et de leurs misères. C'en était assez pour conquérir une place d'élite entre le puéril mélodrame et le vaudeville oiseux. Mais être applaudi ne lui suffit point. Il méditait, depuis l'enfance, sur de soml3res et dangereux problèmes. Cette société, dont il avait failli n'rtre pas, il la jugeait injusîe et frivole. En réponse à ses revendications et à ses reproches, elle lui avait répondu : « Faites-vous truand î » — 11 se fit moraliste, pour relever le défi.

« L'heure lui semblait venue de mettre la scène au service des grandes espérances de l'âme, p

\ ALEXANDRE IHJMAâ 243

Né du plus insouciant hâbleur qui ait jamais pa- ^

rade sur les planches, il prit au sérieux la fête du théâtre et, nourri de mensonges, ne fut avide que ^ , .. de vérités. . ;-:

Où donc avait-il pris une philosophie ? Partout ;

et nulle part. Il était de « ces gens de. qualité, ..^

dont parle Molière, qui savent tout sans avoir rien appris. » Sans méthode, sans pritique,nns- . /^ truit à la diable, au hasard des livres, ayant eu >

les coulisses pour cabinet d'études et la rue pour Sorbonne, il s'était enseigné tout seul d'abord à regarder, puis à voir. Il pouvait faire, à ceux qui lui auraient demandé ses diplômes, la réponse *)'

d'Hilarion à Saint Antoine : a Je me suis nourri ■. de choses amères. »

A ses facultés natives de contemplateur, il ■ . -

joignait une bravoure d'insurgé. Un sang guerrier coulait dans ses veines, celui de l'aïeul, le héros mulâtre, ce colosse d'épopée qui défendait . .^; un pont contre un régiment. Tenir tête à tout le monde lui paraissait une élégance héréditaire; être sifflé ne l'effrayait point. N*étant d'aucune coterie ni d'aucun cénacle, il ne redoutait point le scandale. Au risque de se blesser et de blesser les autres, il se mit à jouer avec les idées les plus meurtrières. L'homme de théâtre trouvait un délice à violenter le public et à le dompter. Des drôlesses protestèrent contre ses hardiesses « au nom de toutes les pudeurs de la femme ». Ces orages l'amusaient énormément. Il aggravait les thèses de ses pièces en des préfaces, gouailleuses et bibliques, oii il parlait de changer les mœurs et de refaire les lois. La clientèle de

Scribe frissonnait sous l'averse; la critique sacerdotale se voilait la face. Une étude de J.-J. Weiss est à relire, à titre de document typique. Ce n'était pourtant pas un craintif que celui-là. Mais quoi ! ses habitudes d'esprit étaient prises, avec des enthousiasmes de titi et des préju'gés de mandarin. Dumas le secouait trop rudement dans sa digestion de gavroche diplômé. Il y avait aussi une sorte de garde-champêtre de la littérature dans ce délicieux écrivain. Où classer ces pièces inattendues qui n'étaient ni la comédie de genre, ni celle de mœurs, ni celle d'intrigue, ni la larmoyante ? Weiss saisissait ces œuvres singulières en flagrant délit de vagabondage, et il veii)alisait. Cependant Dunjas répliquait : « En art littéraire, il n'y a pas de genres, il n'y a pas de formes, il n'y a pas de vérités, il y a ce qui dure. » — « Mais vous ne durerez pas ! » criait l'autre. Dumas répondait en. haussant les épaules : « Ni vous ni moi, nous n'en savons rien. On verra plus tard. » Il dure encore, et plus tard est venu.

Le moraliste a tellement gagné sa cause que ce sont les audaces qui ont le plus vieilli dans son œuvre. Les idées pour lesquelles il bataillait, de dangereuses et de subversives, sont devenues de sagesse courante. Gapus le constatait Tautre jcuir, avec son bon sens enjoué, les enfants sans tache originelle et les femmes sans péché n'ont qu'à bien se tenir : ils n'ont plus l'oreille du pu- })lir. Le père Duval n'oserait plus refuser son consentement au mariage de Marguerite et d'Armand ; on le blâmerait au Cercle. Les clients pour lesquels Dumas a plaidé sont désormais triomphants. Avant domain, ils abuseront de leur victoire, ce qui sera le signe évident que la

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justice a passé de leur côté. Une étape du progrès se mesurerait-elle au temps que met un opprimé à devenir oppresseur ? La hardiesse aujourd'hui consisterait peut-être à remonter ce courant de laisser-faire et à réclamer des mœurs plus rudes.

Au contraire, l'auteur dramatique a conservé intact tout son pouvoir d'imposer un conte dialogué à deux mille personnes réunies sous un lustre et de leur donner quatre heures d'oubli.

Nous avons adopté ses personnages; ce sont pour nous de vieilles connaissances à qui nous passons tout et que nous aimons. Les aimera-ton demain encore ? En tout cas, nul n'enlèvera à Dumas son chapitre dans l'histoire du théâtre ni sa pago dans celle des idées.

(]e serait passionnément difficile de rechercher quel lut au juste son idéal de derrière la tête et d'analyser sa philosophie. Dans ses préfaces et dans les tirades de ses raisonneurs, il affectait un ton péremptoire qui donnait l'illusion 3e la cei'titude. Au vrai, il était moins sûr qu'il voulait le i)araître de posséder le mot de l'énigme. Il aimait la vérité plus qu'il ne la connaissait, et, sans espérer la trouver jamais, s'inquiétait de la trouver toujours. Sa curiosité faisait des bibles et des codes un pêle-mêle et saccageait les dogmes. On l'a vu consulter successivement des docteurs et des sonniambules, des chiromanciens et des apôtres. La vérité se cache peut-être là, pensait-il. Il battait les buissons à la recherche de cette fugitive. Par instant, il entrevoyait un pan de son écharpe ou une boucle de sa chevelure. Il criait : a J(* la tiens ! » 11 se trompait, mais c'était tout de même (juehiue chose d'elle, et bien des ■gen< n'en voinit pas autant.

Convaincu d-' réalisme, d'immoralité et de sa-

Scribe frissonnait sous Taverse; la critique sacerdotale se voilait la face. Une étude de J.-J. Weiss est à relire, à titre de document typique. Ce n'était pourtant pas un craintif que celui-là. Mais quoi ! ses habitudes d'esprit étaient prises, avec des enthousiasmes de titi et des préju'gés de mandarin. Dumas le secouait trop rudement dans sa digestion de gavroche diplômé. Il y avait aussi une sorte de garde-champêtre de la littérature dans ce délicieux écrivain. Oii classer ces pièces inattendues qui n'étaient ni la comédie de genre, ni celle de mœurs, ni celle d'intrigue, ni la larmoyante ? Weiss saisissait ces œuvres singulières en flagrant délit de vagabondage, et il verbalisait. Cependant Dunjas répliquait : « En art littéraire, il n'y a pas de genres, il n'y a pas de formes, il n'y a pas de vérités, il y a ce qui dure. » — (( Mais vous ne durerez pas ! » criait l'autre. Dumas répondait en. haussant les épaules : « Ni vous ni moi, nous n'en savons rien. On verra plus tard. » Il dure encore, et plus tard est venu.

Le moraliste a tellement gagné sa cause que ce sont les audaces qui ont le plus vieilli dans son œuvre. Les idées pour lesquelles il bataillait, de dangereuses et de subversives, sont devenues de sagesse courante. Gapus le constatait l'autre jour, avec son bon sens enjoué, les enfants sans tache originelle et les femmes sans péché n'ont qu'à bien se tenir : ils n'ont plus l'oreille du public. Le père Duval n'oserait plus refuser son consentement au mariage de Marguerite et d'Armand ; on le blâmerait au Cercle. Les clients pour lesquels Dumas a plaidé sont désormais triomphants. Avant demain, ils abuseront de leur victoire, ce qui sera le signe évident que la

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justice a passé de leur côté. Une étape du progrès se mesurerait-elle au temps que met un opprimé à devenir oppresseur ? La hardiesse aujourd'hui consisterait peut-être à remonter ce courant de laisser-faire et à réclamer des mœurs plus rudes.

Au contraire, l'auteur dramatique a conservé intact tout son pouvoir d'imposer un conte dialogué à deux mille personnes réunies sous un lustre et de leur donner quatre heures d'oubli.

Nous avons adopté ses personnages; ce sont pour nous de vieilles connaissances à qui nous passons tout et que nous aimons. Les aimera-ton demain encore ? En tout cas, nul n'enlèvera à Dumas son chapitre dans l'histoire du théâtre ni sa page dans celle des idées.

(]e serait passionnément difficile de rechercher qu(3l lut au juste son idéal de derrière la tête et d'analyser sa philosophie. Dans ses préfaces et dans les tirades de ses raisonneurs, il affectait un ton péremptoire qui donnait l'illusion 'de la certitude. Au vrai, il était moins sûr qu'il voulait le i)araître de posséder le mot de l'énigme. Il aimait la vérité plus qu'il ne la connaissait, et, sans espérer la trouver jamais, s'inquiétait de la trouver toujours. Sa curiosité faisait des bibles et des codes un pêle-mêle et saccageait les dogmes. On Ta vu consulter successivement des docteurs et des somnambules, des chiromanciens et des apôtres. La vérité se cache peut-être là, pensait-il. il battait les buissons à la recherche de cett(^ fugitive. Par instant, il entrevoyait un pan de son écharpe ou une boucle de sa chevelure. Il criait : a Je la licMis ! » Il se trompait, mais c'était tout de même ({uolque chose d'elle, et bien des geii< n'en voient j^as autant.

(Convaincu d-;^ réalisme, d'immoralité et de sa-

tanisme, avait-il tort de se proclamer fils du romantisme, conservateur et religieux ?

Malgré son souci de simplicité, il gardait en effet du boulevard du Crime le diable au corps et le panache, le goût des intrigues enchevêtrées, les coups de pistolet, les cliquetis d'épée, les anges et les traîtres. Après tout il avait appris le métier à Tavant-scène du Théâtre historique, parmi les fantômes et les poisons. Le sens psychologique luttait en lui contre le doubla atavisme tropical et mousquetaire ; un feutre à plume et des verroteries restaient à portée de sa main et il lui arrivait parfois de s'en affubler d'un geste inconscient. Il ne comprenait pas bien le mot (( l'éalisme » et son embarras venait sans doute de ce que ce mot ne veut probablement rien dire. Mais il n'était pas seulement un conteur romantique, puisqu'il savait créer des êtres vivants.

Qu'il aimât dans les questions morales à prendre le contro-piod des usages, à fouailler les préjugés et les fausses pudeurs, évidemment- Mais tout en errant au travers des lois, Tescopette au poing, il gardait une mentalité de gendarmerie sublime. 11 voulait ouvrir quelques fenêtres dans la vieille demeure, la rendre plus habitable, plus riante et plus salubre. Quant à la démolir, il n'y songeait pas. Inconsolable de son origine équivoque, il avait la nostalgie de la vie normale, l'amour et le respect du ménage paisible et du foyer sans honte. En ce sens très élevé et très iioble, c'était un bourgeois que ce révolté.

Entre lui et l'Eglise, les rapports restaient sur le pied d'une hostilité polie. Il avait grandi en dehors de tout dogme, et nulle discipline profes-

sionnelle ne pesait sur lui. Jaloux avant tout de son indépendance spirituelle, il redoutait le prêtre et l'évitait. Incapable d'une hypocrisie, môme posthume, il refusa pour ses funérailles les pompes d'un culte qu'il n'observait point. Libre-penseur donc, ou, disons mieux, penseur libre — les deux locutions n'ayant pas le môme 3ens — Dumas vécut en dehors de toutes les Eglises, aussi bien de celles qui affirment que de celles qui nient. Et pourtant tout était christianisme dans le tumulte de ses théories. — Il avait la hantise de la sainteté. Son œuvre abonde en extatiques et en bienheureux. Ses personnages parlent de Dieu à tout propos. De son temps on abusait au théâtre de l'intervention divine; ce serait aujourd'hui aussi choquant pour les âmes pieuses que pour les incrédules. Naguère encore, il était possible à Mistrcss Glarkson de s'écrier, en pleine Comédie-Française : a Chaque fois que je sens Dieu contre moi, je baisse la tête et je jette mon jeu. » Que vient faire l'Eternel dans les peines de cœur de celte dame cosmopolite, et est-ce sa faute à lui si elle doit renoncer à la couche d'un ingénieur ? Mais nos devanciers osaient compromettre le déisme providentiel en de singulières aventures. Ses traîtres, ses méchants sont plongés dans dos vap(Mirs do soufre; le duc de Septmonts est moins tué par un Yankee archangélique qu'embroché par la fourche du diable. — Chrétienne, ridoe do relever la pécheresse et de l'épurer pai' le saci'ifice. Chrétiens, les analhèmes contre les amours vénales et l'hommage à la virginité. Chrétiens, Aïontaiglin quand il s'interdit de punir, et Claude alors mome qu'il punit. Chrétienne, Mme Aubray, immolant les préjugés de sa caste sur l'autel de la pitié et du pardon. —

tanisme, avait-il tort de se proclamer fils du romantisme, conservateur et religieux ?

Malgré son souci de simplicité, il gardait en effet du boulevard du Grime le diable au corps et le panache, le goût des intrigues enchevêtrées, les coups de pistolet, les cliquetis d'épée, les anges et les traîtres. Après tout il avait appris le métier à Tavant-scène du Théâtre historique, parmi les fantômes et les poisons. Le sens psychologique luttait en lui contre le double atavisme tropical et mousquetaire ; un feutre à plume et des verroteries restaient à portée de sa main et il lui arrivait parfois de s'en affubler d'un geste inconscient. Il ne comprenait pas bien le mot (( réalisme » et son embarras venait sans doute de ce que ce mot ne veut probablement rien dire. ATais il n'était pas seulement un conteur romantique, puisqu'il savait créer des êtres vivants.

Qu'il aimât dans les questions morales à prendre le contre-pied des usages, à fouailler les préjugés et les fausses pudeurs, évidemment.

Mais tout en errant au travers des lois, Tescopette au poing, il gardait une mentalité de gendarmerie sublime. Il voulait ouvrir quelques fencMres dans la vieille demeure, la rendre plus habitable, plus riante et plus salubre. Quant à la démolir, il n'y songeait pas. Inconsolable de son origine équivoque, il avait la iiostalgie de la vie normale, l'amour et le respect du ménage paisible et du foyer sans honte. En ce sens très élevé et très iioble, c'était un bourgeois que ce révolté.

Entre lui et l'Eglise, les rapports restaient sur le pied d'une hostilité polie. Il avait grandi en dehors de tout dogme, et nulle discipline profes-

sionnelle ne pesait sur lui. Jaloux avant tout de son indépendance spirituelle, il redoutait le prêtre et l'évitait. Incapable d'une hypocrisie, môme posthume, il refusa pour ses funérailles les pompes d'un culle qu'il n'observait point. Libre-penseur donc, ou, disons mieux, penseur libre — les deux locutions n'ayant pas le même 3ens — Dumas vécut en dehors de toutes les Eglises, aussi bien de celles qui affirment que de celles qui nient. Et pourtant tout était christianisme dans le tumultf^ de ses théories. — 11 avait la hantise de la sainteté. Son œuvre abonde en extatiques et en bienheureux. Ses personnages parlent de Dieu il tout propos. De son temps on abusait au théàlre (W l'intervention divine; ce serait aujourd'hui aussi choquant pour les Ames pieuses que pour 1(\"^ incrédules. Naguère encore, il était possible à Alistress Clarkson de s'écrier, en pleine Comédie-Française : a Chaque fois que je sens Dieu contre moi, je baisse la tête et je jette mon jcni. » nue vient faire l'Eternel dans les peines de cuHir (le (M^ltf^ dame cosmopolite, et est-ce sa faute à lui si elle doit renoncer à la couche d'un ingénieur ? Mais nos devanciers osaient compromettre le déisme providentiel en de singulières aventures. Ses traîtres, ses méchants sont plongés dans (les vap(Miis de soufre; le duc de Septmonts est moins tué par un Yankee archangélique qu>ml)j"()ché par la fourche du diable. — Chrétienne, ridée (le relever la pécheresse et de l'épurer pai' le saci'ifice. Chrétiens, les analhèmes contre l(»s amours vénales et l'hommage à la virginité. Chrétiens, Montaiglin quand il s'interdit de punir, et Claude alors même qu'il punit. Chrétienne, Mme Aubi'ay, immolant les préjugés de sa caste sur l'autel de la pitié et du pardon. —

Point orthodoxe, presque hérésiarque, mais brûlé du zèle apostolique et mystique jusqu'à la vision, tel fut ce braconnier des champs de TE* vangile qu'un Concile eût excommunié.

Dumas était l'homme de toutes les contradio lions et de toutes les sincérités.

Un fier homme. Tout en divertissant le siècle, Il lui imposait une philosophie, changeait ses humeurs, élargissait sa morale et humanisait ses lois. Il a ennobli le plaisir et transformé le tréteau du vaudeville en chaire moderne. Ce charmeur des foules aura été un esprit conducteur. Il écrivit ces lignes, qu'on devrait graver sous sa statue : « En présence de certains progrès accomplis, j'ai le droit de me dire ce que se disent les ouvriers, en se promenant le dimanche dans les quartiers nouveaux : j'ai tout de même travaillé à ces maisons-là. »

L'humanité semble un peu moins sotte et un peu moins cruelle, depuis qu'il a pris souci de l'amuser. On rencontre son ombre, ironique et consolatrice, aux carrefours principaux des nouvelles routes. Elle est là chez elle.

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