‹ La galerie du régent, Philippe, duc d'OrléansChapitre 82 sur 182 · REMBRANDT · texte numérisé non relu

REMBRANDT

sa réputation, que sa couleur chocolat n’était pas très rembranesque, que son exécution ne dénotait pas une grande maîtrise. Le prix énorme de l'achat ne semblait point proportionné à ce tableau mis tout à coup au pinacle, à l’égal des chefs-d'œuvre consacrés. La suite de l’histoire montre que l’on n'avait pas tort. N’a-t-on pas découvert que le Moulin portait une signature, celle d’Hercule Seghers, connu plutôt comme graveur que comme peintre? La chose en est là. Si le nom de Rembrandt a disparu, l’authenticité première n’est pas douteuse, c’est bien le tableau de la galerie du Régent. Cette consolation est-elle suffisante ?

Quoi qu’il en soit, cette toile unique fut payée, en 1911, le double du prix que récolta Philippe-Égalité pour toute sa galerie. Il y a de quoi faire rêver les spéculateurs.

Le Saint François agenouillé, tenant un crucifix des deux mains, ne nous retiendra pas aussi longtemps. D'Angleterre il est revenu à Paris, chez M. Charles Sedelmeyer, il est aujourd’hui la propriété d’un collectionneur hongrois, M. Marcel de Nemès, de Budapest. On en connaït une réplique chez M. Alfred Beit, de Londres. Les deux amateurs discutent pour savoir qui possède l'original. Nous n’avons pas malheureusement qualité pour intervenir dans le débat. Ce petit panneau est signé et daté de 1637.

Ce fut certes une joie, pour le Musée d'Anvers, d'acquérir, en 1886, pour la somme raisonnable de deux cent mille francs, le beau Portrait de bourgmestre, signé et daté de 1637. Il a passé dans les collections anglaises de Morland, de Woodburne, du duc de Buckingham, de Lord Dudley. Ce bourgmestre, qu’on dit être le prédicateur Eleazar Swalmius, est de noir vêtu, il a un col blanc; les cheveux sont grisonnants, le teint est clair et frais. Tout l'intérêt est dans le visage et dans ce bras levé comme pour souligner quelque noble sentence. « On a le sentiment, dit M. Gustave Geoffroy, de l'évocation toute-puissante d’un être qui a vécu. Ce personnage, jailli pour nous de la mort, comme doucement ramené à la lumière après des siècles de sommeil, est purifié de la sottise et de l’égoïsme humains. » M. Hymans, moins lyrique et moins littérateur, voit tout simplement dans

Swalmius l’une des œuvres les plus saisissantes comme expression que

Rembrandt nous ait données, et il la compare avec le Vieillard, de Bridgewater House, qui est de la même époque et qui est aussi beau.

Deux autres portraits, l’un celui de Rembrandt, signé et daté de 1632, l’autre celui de sa sœur aux cheveux roux, appartiennent à Lord Leconfield et sont à Petworth Castle. Au xvmi° siècle, on les avait catalogués sous le titre de Flamand et Flamande. C’est dire combien peu familière était la figure de l'artiste.

On attribue à l’année 1644 la Veillée hollandaise ou le Berceau (collection de M. C.-A. Boughton Knight, Downton Castle) qui est le sixième et dernier des tableaux de Rembrandt cités dans le catalogue de Dubois de Saint-Gelais. On a reconnu aussi dans cette scène une Sainte Famille. Une jeune femme (Marie), vue de dos, lit à côté d’une vieille (Anne); entre elles une lampe invisible éclaire vivement la seconde dont l’ombre gigantesque se projette contre le mur. Sur le devant, un berceau où dort un enfantelet (Jésus). A gauche, un escalier sous lequel on distingue vaguement dans la pénombre la figure d’un homme (Joseph). L'hypothèse est gratuite, comme elle l’était pour le tableau du Louvre {Ménage du menuisier). D’après Bode, l’œuvre est de la bonne époque du grand artiste.

On verra, dans notre Catalogue raisonné, la liste assez longue des maîtres hollandais, cette liste pour nous est maintenant presque un désert. Nous en avons donné quelques raisons, en voici encore d’autres. Ces tableaux, qui sont pour la plupart des acquisitions postérieures à 1723, ne figurent pas dans Dubois de Saint-Gelais; il est malaisé de rechercher un Buveur de Brauwer ou des Paysages de Herman Saftleven, sans avoir d’autre point de repère qu’un simple titre. Aussi, peu nombreuses sont les œuvres secon-

daires dont nous avons pu découvrir la retraite actuelle.

PH. WOUWERMAN

Les quatre Philippe Wouwerman du Régent ont été gravés, malgré cela, le seul Départ pour la chasse est parvenu jusqu’à nous. Il a fait partie des

trois cents tableaux de maïtres de M. Ch. Sedelmeyer et a passé dans la

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collection de M. Henri Heugel. C’est, comme la plupart des Wouwerman, une scène très bien composée, pleine de mouvement et tout illuminée d’une atmosphère diaphane. À gauche, sous le porche d’un château à l'aspect chenu, un couple galant s’avance vers le spectateur, les chevaux attendent impatients qu’ils soient montés, des valets ont peine à retenir leur ardeur fringante; à droite, se détachant sur un bel horizon, un avant-coureur part au grand trot. Le peintre a souvent chanté ce même refrain, variant à l'infini ses groupes et ses fonds de paysages, mais n’évitant pas toujours la monotonie ; toutefois, ce tableau de chevalet, isolé, donne une note

agréable, c’est l’œuvre d’un artiste sûr de son métier.

WEENIX

En voyant l’Orgie ou Gaieié bachique de Jean-Baptiste Weenix, chez Madame Adolphe Schloss, on jurerait avoir devant les ÿeux un des achats du Régent lui-même. On se tromperait fort. Ce n’est certes pas son fils qui fit l’acquisition de cette Orgte, laquelle semble synthétiser, à première vue, un des petits soupers du Palais-Royal, mais bien son petit-fils, l’ami de Madame de Montesson. Sur la table désertée sont juchés deux convives au milieu des reliefs du festin; vautré sur un lit, un homme tient encore une flûte de champagne, il lutine une femme aux seins découverts, tandis qu’une autre beauté, couchée près de lui, le lutine à son tour. Au premier plan un cavalier, complètement ivre et étendu sur une banquette, essaie de tirer son sabre, mais il va enfin s'endormir au son d’un refrain que lui chante une guitariste. La facture de ce panneau en double la licence; l'intention du peintre est augmentée par le rendu qui ne fait grâce ni d’un geste, ni du moindre détail; tout s'étale en pleine lumière, sans le plus léger sacrifice. La couleur même, où domine le rouge que n'atténue pas sa complémentaire, ne révèle pas un coloriste. Ce libertinage est trop lourdement conçu pour ceux qui se plaisent aux charmants caprices de Watteau ou de Fragonard. Notre xvure siècle est tout aussi libre, mais nos peintres sont plus spirituels; ils

glissent sans appuyer, et leur palette magique sauve tout.

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