‹ La galerie du régent, Philippe, duc d'OrléansChapitre 81 sur 182 · REMBRANDT 105 REMBRANDT · texte numérisé non relu

REMBRANDT 105 REMBRANDT

Mais nous arrivons au grand peintre hollandais, à Rembrandt; ses six tableaux répondent tous à notre appel et nous prouvent que le duc d'Orléans fut un précurseur en accueillant le merveilleux artiste, discuté assez fâcheusement au xvr° siècle. Dubois de Saint-Gelais écrit : « On ne trouve dans ses ouvrages ni la correction du dessin, ni le goût de l'antique, de quoi il semble convenir, disant que son but n'était que l’imitation de la nature vivante... Il n’a pas laissé de faire quantité de portraits d’une force, d’une suavité et d’une vérité surprenantes. Sa manière est particulière et bien différente de celle qui est si finie dans les ouvrages des Flamands. » Et ne sent-on pas que l’abbé de Fontenay cherche à se faire pardonner de louer Rembrandt? « Il possédait, écrit-il, à un degré éminent, cette portion de génie pittoresque, si essentielle surtout dans le genre du paysage, où la nature dicte elle-même l'ordonnance de la scène, en détermine les plans, les masses et pose des bornes que le feu de l'enthousiasme ne peut franchir sans risquer de la défigurer. Rembrandt savait s'arrêter à propos : il sentait qu'au delà du beau vrai, toute illusion est vicieuse, et que le beau idéal, quelque séduisant qu'il soit, n’est que le résultat d’un goût licencieux qui, en peinture, mène d'erreur en erreur, à une dépravation pernicieuse. » N'’était-ce pas disserter de travers et bien mal comprendre l’art de celui qui, dans les Pèlerins d'Emmaüs, a rendu la poésie divine de la souffrance et qui, même dans ses paysages, a fait dire à la nature des secrets inconnus jusqu’à lui?

Parlons d’abord du Moulin, dont la vente, en 1911, fut un événement mondial. De l’avis de ceux qui l’ont vue ‘autrefois, c’est une des œuvres maîtresses de Rembrandt. « Ce paysage, note Waagen, mérite sa réputation, c’est le plus frappant exemple de la puissance que la facture peut donner au plus simple sujet; un moulin et une maison, une élévation de terrain avec, au bas, de l’eau et quelques figures sont, en eux-mêmes, de très vulgaires éléments, mais Rembrandt les a enveloppés d’un attrait enchanteur. Le

contraste entre les chauds rayons du soleil qui se couche et les tons dorés,

diaphanes du premier plan, entre le lumineux ciel du soir et les sombres nuées, est aussi noblement conçu que noblement exécuté. » Mrs. Jameson n’est pas moins lyrique, la bonne dame pille Waagen avec un sans-gêne inouï ; elle se résume en disant : «Il y a, dans cet humble paysage, une beauté calme, solennelle, qu'on ne saurait exprimer. » Le dernier exégète de Rembrandt, le D' Bode, directeur du Musée royal de Berlin, place le Moulin très haut dans l’œuvre de l'artiste et en fixe la date à l’année 1650.

La critique était encourageante. Aussi M. Widener, de Philadelphie, a-t-il offert au marquis de Lansdowne cent mille livres sterling (deux millions et demi) pour /e Moulin. On a beau être richissime, posséder une des plus belles fortunes d'Angleterre, on n’est pas insensible à un pareil coup de bourse. Il faut avouer, en effet, que l'acquisition de ce tableau, il y a plus d’un siècle, était un vrai placement de grand-père de famille de la part de l’aïeul du marquis — il l'avait payé huit cents guinées (21,000 francs).

La psychologie du collectionneur richissime est facile à noter. Trop nouveau, la plupart du temps, pour avoir eu le loisir de récolter autre chose qu'une fortune colossale, il ne saurait se piquer d’être ce que l’on appelle un connaisseur. Il se fie à des conseillers, à des courtiers plutôt, pour ses achats, mais comme il lui faut cependant des assurances concrètes, il convoite les tableaux qui peuvent prouver, par toute une série de parchemins, qu’ils ont appartenu à des collections fameuses. C’est un point de vue comme un autre et, en général, une garantie. On s’explique ainsi que la caisse la mieux garnie se soit ouverte aussi largement pour payer la note du Moulin; seule {a Madone de Saint Antoine, de Raphaël, avait été achetée ce prix-là, croyons-nous.

Le paysage de Rembrandt était une proie toute désignée par sa provenance et par sa célébrité. Si l’on fait le compte des deux millions et demi, tel est le résultat du calcul : un million en souvenir du Régent, un million pour avoir fait sortir le tableau d’une collection patrimoniale, aristocratique, et enfin cinq cent mille francs pour la peinture.

Une fois le marché conclu, malgré Waagen et Bode, on discutait dans

le monde des arts et des marchands. On disait que le Moulin ne valait pas

PORTRAIT D’ELEAZAR SWALMIUS Tableau peint par Rembrandt Musée Royal. — Anvers)

Photo Braun & Cis

LA

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