‹ La GaliléeChapitre 1 sur 8 · UN MOT D’INTRODUCTION · texte numérisé non relu

UN MOT D’INTRODUCTION

Fontenelle, dans son Éloge de Tourne fort , explique ce qu’il entend par un excellent voyageur ; c’est, dit-il, celui « en qui se trouvent, et une curiosité fort étendue, qui est assez rare, et un certain don de bien voir qui est plus rare encore. » Ce don, les voyageurs dont le récit va suivre ne prétendent pas bavoir reçu; mais quant à ce grand fond de curiosité qu'exigeait le spirituel académicien, ils osent s’en dire amplement pourvus. Chez l’un d’entre eux, cette curiosité

était même une passion fort ancienne et longtemps malheureuse.

Il y a quelque trente ans, un savant professeur, qui avait l’esprit un peu minutieux, mais du reste justement aimé et vénéré par ses élèves, mit au concours parmi eux un Mémoire sur la Topographie de Jérusalem antique . Malheureusement il ne pouvait songer à envoyer les concurrents étudier sur place leur sujet. Un d’entre eux se procura de côté ou d’autre force livres où la question d’archéologie, d’histoire et surtout de voyage, était traitée à tous les points de vue. En les lisant, il s’éprit de l’Orient et se promit bien de visiter la Palestine dès qu’il le pourrait. La modeste chambre de l’étudiant se peupla d’images orientales, Toutes les splendeurs de l’Asie, son climat enflammé, les féeries de son architecture et de ses jardins, ses religions rivales aux brillantes légendes, les étranges aventures, les armes étincelantes de pierreries, le costume mystérieux des femmes, les contes des Mille et une Nuits , les fables du Koran, les merveil-

leuses poésies des prophètes et des psaimistes, le profane et le sacré, passaient et repassaient devant son imagination ravie. Chateaubriand Téblouit d’abord par la magie de ses tableaux et l’appareil fastueux de son érudition de seconde main. Lady Esther Stanhope lui paraissait bien folle dans sa retraite de Djouni lorsqu’elle prédisait à M.de Lamartine,poëte et député, qu’il gouvernerait un jour la France; on était en 1840. Les vieux pèlerinages intéressaient souvent notre étudiant, et en particulier celui d’un certain bourgeois de Paris, au XVIe siècle, qui vit en Palestine la terre rouge dont Adam fut fait et le premier cep de vigne planté par Noé. Les Allemands lui offraient une science véritable, mais l’Américain Robinson dépassait tous ses prédécesseurs par l’étendue des recherches, la précision des résultats et l’es prit critique le plus exercé.

Faite et refaite avec amour, la thèse sur la Topographie de Jérusalem, laissa son auteur plus impatient que jamais de voir un jour ce qu’il avait essayé de décrire à l’avance.

Il répétait souvent deux vers de Catulle, qu’il trouvait les plus beaux du monde :

Ad claras Asiæ volemus urbes ;

Jam mens prætrepidans aret vagari.

« Volons vers les villes illustres de l’Asie; nos âmes frémissantes d’impatience brûlent de les parcourir. »

Longtemps, des devoirs impérieux rendirent impossible cette excursion tant désirée. Mais des études continuelles sur la Bible ramenaient la pensée au même point. Des essais de traduction de l’Ecriture firent sentir mieux encore la nécessité de connaître, au moins de vue, le sol de l’antique Syrie, ses ci eux ardents et quelque chose de ses mœurs.

Peu à peu cependant la chaîne s’allongea et l’Orient se laissa entrevoir de loin par degrés. Venise et les environs de Naples (Ravello, par exemple) donnèrent une première notion de l’architecture sarrazine, par les emprunts forcés que lui avaient fait les Italiens du moyen âge. La Hongrie montra

au voyageur, en pleine Europe, un ancien avant-poste de l’Orient, reconnaissable encore à bien des traits. En Espagne, la mosquée de Cordoue, l’Alcazar de Séville, Grenade et l’Alhambra lui firent prendre parti, religion à part, pour les Maures civilisés, artistes et poëtes pleins de goût et de sève, contre les rudes chevaliers chrétiens et leur barbare cortège d’inquisiteurs.

Plus tard encore, l’Algérie et la grande Kabylie du Jurjura rapidement parcourue, lui firent entrevoir le monde Levantin, étrangement altéré cependant, à demi sauvage et à demi- français. Enfin, bien des années après, il vit Athènes et Constantinople. C’était beaucoup; mais ce n’était pas encore cette Jérusalem que Pline le Naturaliste, tout païen qu’il était, déclarait déjà « la plus fameuse, et de beaucoup, entre toutes les villes non-seulement de Judée, mais de tout l’Orient ». Ce n’était pas surtout cette Galilée toute remplie, non de reliques et de prétendus lieux-saints, mais des souvenirs touchants de la vie de Jésus, de cette nature

tant aimée à laquelle il a emprunté de ravissantes et simples images.

Le voyage, plusieurs fois projeté et presque entrepris, échoua une dernière fois au printemps de 1869, pour s’accomplir enfin dans l’automne de cette même année. Il fallait se hâter; l’étudiant de 1840 était averti par ses cheveux gris que les courses lointaines ne lui seraient pas longtemps permises. Trois amis se réunirent à lui. Le 28 août, le Menzaleh , bateau à vapeur des messageries, les emporta enfin vers les pays du soleil ; il est vrai que ce ne fut pas sans mettre à une dernière épreuve leur persévérance. Huit tubes de la machine crevèrent l’un après Tautre à l’heure même du départ; il fallut quatre heures pour les réparer avant de sortir du port. Des Romains superstitieux eussent vu là un avertissement du sort, et peut-être auraient-ils reculé. Aucun de nos voyageurs n’y eût consenti et n’y songea.

On détache ici quelques pages de leurs carnets, retranchant souvent, ajoutant beaucoup, mais laissant partout percer Fini-

pression reçue, tout à fait sincère et libre. Le lecteur n’a point affaire ici à des pèlerins résolus à tout croire, ni à des sceptiques enclins à tout dénigrer, mais à des esprits affranchis et convaincus tout à la fois, désirant toujours apprendre, voir, réformer au besoin leur opinion, reconnaître partout le vrai, et le dire sans réticence.

COUP d’œil d’ensemble SUR LA GALILÉE

Si l’on m’avait demandé, avant mon départ, de quelle partie de mon voyage j’attendais le plus, j’aurais- nommé, sans hésiter, la Galilée; et, résultat assez rare, si depuis mon retour, je devais dire ce qui m’a le plus vivement intéressé, ce qui a le mieux répondu à mon attente, c'est encore la Galilée que je désignerais.

Ce petit pays est, historiquement et physiquement, l’intermédiaire naturel entre la Judée et le Liban, ou plutôt entre la Judée et le reste du monde, puisque la Palestine, bornée à l’Occident par la Méditerranée, n’a eu pendant des siècles pour proche voisin, au sud et à l’est, que le désert. C’est par le nord

qu'elle était en contact direct avec d’autres nationalités. On peut dire de la Galilée qu’elle était une fenêtre ouverte sur le monde intérieur, chose suspecte et déplaisante aux vrais Orientaux.

La nature est différente du nord au sud, dans la terre de Canaan. Les collines galiléennes n’ont pas les gorges profondes du Liban, où quelque courant d’eau s’est creusé un lit tapissé d’une végétation exubérante ; mais elles ont à leurs pieds, et dans leurs flancs, des bassins ou plateaux de verdure inconnus dans le midi : on a comparé ces collines à des racines que le mont Hermon, comme un grand et vieux chêne, enverrait au loin vers l’Ouest et la mer. Elles sont bien moins arides et pierreuses que la Judée.

Le nom de la contrée est un vestige du mépris qu’avait pour elle l’Israélite exclusif, fier de la pureté immaculée de sa race et de son orthodoxie. Pour lui seul était réservé, comme un titre d’honneur, le mot peuple (ham) ; le reste des hommes était dédaigneusement appelé les nations . (goyim). La pro-

vince qui touchait au monde païen était dite

le district ou cercle des païens (Ghelil hag-

goyim) et, par abréviation, le district, Ghelîl,

la Galilée. Pendant longtemps les vieilles ✓

Eglises chrétiennes de Palestine eurent un vestibule analogue au parvis des Gentils dans le temple juif; on l’appelait la Galilée.

Il est certain que les habitants avaient de nombreuses relations avec les idolâtres. Salomon cède une partie de la contrée à son allié Hiram, roi de Tyr ; il s’y trouvait vingt villes ou villages; ce fut ce qu’on nommait la Rognure (Caboul). Il est certain aussi que les quatre tribus du nord, Nephtali, Asser, Issachar, Zabulon, demeurèrent étrangères à la plupart des événements de l’histoire nationale, s’allièrent souvent aux Phéniciens ou aux populations mixtes du Liban et furent sans cesse envahies par des armées étrangères, tantôt hostiles, tantôt traversant le territoire sans le dévaster. Quand la Samarie fut devenue hérétique et ennemie des Juifs, elle sépara, comme une large barrière, la Galilée de# l’ancien royaume de Juda.

Il était difficile que les gens de ce pays devinssent jamais exclusifs et méprisants comme les vrais et purs Israélites, qui les traitaient de fort haut.

Le nom de la Galilée, celui du petit village galiléen de Nazareth, d’où rien de bon ne pouvait sortir , étaient honnis d’avance par l’orgueil héréditaire, à la fois orthodoxe et ihéocratique, des Pharisiens ( séparatistes ) qui se glorifiaient de vivre séparés des profanes. Ce n’est nullement par un concours fortuit de circonstances que le christianisme apparut en Galilée, ni que Jésus de Nazareth fut crucifié à Jérusalem. Le judaïsme mêlé malgré lui, par la conquête romaine et l’unité de l’empire, à l’histoire du monde, en était venu à sentir de plus en plus douloureusement la contradiction absurde de ses deux doctrines essentielles : « un seul Dieu pour tous, mais un seul peuple, privilégié éternellement par le Dieu de tous ». Les uns se raidissaient contre la lumière qui effaçait leur gloire et anéantissait leur monopole ; c’étaient les Pharisiens, les docteurs de la

loi, les prêtres de Jérusalem, sectaires passionnés et aveugles. D’autres, surtout parmi les Galiléens, avaient l’esprit et le cœur moins rétrécis] ar les préjugés et l'orgueil spirituel. Évidemment, si jamais l’antique monothéisme juif devait s’ouvrir comme une fleur épanouie ou un fruit mûr, pour verser, à grands flots, sur l’humanité des parfums vivifiants et les semences de l’avenir, c’était par la seule Galilée que pouvait et devait s’opérer cette transformation féconde.

Dans ces terres septentrionales, ni la race, ni le culte, ni la langue ne furent jamais exempts de mélange. A Jérusalem, une femme du peuple reconnaissait à son accent saint Pierre pour un Galiléen et le soupçonnait aussitôt d’être un adepte de Jésus le Nazaréen. Ce nom de Nazaréen est encore celui par lequel Juifs et Musulmans désignent, de nos jours, les chrétiens; épithète peut-être malveillante, mais qui, historiquement, n’est pas sans portée.

Nous avons cherché péniblement en Judée, et surtout dans Jérusalem elle-même, les

traces de Jésus-Christ. Ce que les moines Franciscains et la tradition, recueillie ou développée par eux, montrent de monuments historiques est presque toujours d’une fausseté criante qui froisse la raison et révolte la conscience. Tout y est précisé et rapetissé dans un esprit d’étroite dévotion, de crédulité mesquine. En Galilée, au contraire , les monuments qui rappellent Jésus sont ces montagnes, ce vaste lac, ces arbres, ces fleurs qui lui ont prêté tant d’emblèmes charmants, et de paraboles pleines de vie. Cette nature qui, pour lui, était le voile transparent de la présence et de la bonté divine, ou plutôt la révélation personnelle et vivante du Père, cette immortelle nature n’a rien perdu de sa puissance ni de sa poésie. Tandis qu’à Jérusalem quelques oliviers et des rochers innombrables sont tout ce qu’on voit, arbres au terne feuillage et pierres que le soleil a lentement brunies, la Galilée, plus fraîche, a des collines arrondies, sans angles durs ni aigus, des herbes hautes et épaisses, des eaux vives, les unes courantes, les autres

souvent agitées par de grands coups de vent. Les animaux mômes, renards et aigles ou petits oiseaux, le ciel empourpré du couchant, tout y rappelle les paraboles du Nazaréen. Parce qu’il était un vrai fils de la nature, en communion perpétuelle avec ses beautés et ses forces, il a été reconnu d’autant plus facilement, plus réellement, pour fils de Dieu. 11 fut élevé dans une région intermédiaire entre le mondejuif, trop fermé, et les croyances mystérieuses, mais païennes, sensuelles et confuses, dont le Liban est encore aujourd’hui et fut de tout temps le berceau. Cette contrée nous donnera lieu de faire des observations, peut-être utiles, sur la sucession de cultes divers dans un même milieu et sur leurs emprunts réciproques.

BANIAS

Le Liban a toujours été, de mémoire d’homme, et ne cesse pas d’être, pour ses propres habitants on ceux des contrées qu’il domine, une montagne sacrée. Il abonde en sites étrangement pittoresques, où la vive imagination des anciens indigènes, saisie par le spectacle sublime de la nature, avait érigé des sanctuaires. Ces lieux saints ont appartenu tour à tour, ou même simultanément, à des cultes très-divers et souvent ennemis. Quoique le sentiment pieux des montagnards s’y soit formulé en dogmes différents ou opposés, et que traduisaient des rites inconciliables ou hostiles, tous s’accordaient à reconnaître dans les beautés grandioses de

telle ou telle localité, charmante ou terrible, un caractère mystérieux et divin.

Les voyageurs venus du nord sont déjà familiarisés avec les étroites gorges et les cimes arrondies du Liban et de l’Anti-Liban ; avec les superstitions qui s’y sont développées et maintenues. C’est cependant, même pour eux, un exemple très-remarquable de ce genre de sanctuaire que celui de Banias, à l’extrémité septentrionale de la Galilée. La Syrie n’offre guère de paysages aussi singuliers ni aussi beaux. On y embrasse d’un coup d’œil une vaste plaine allongée dont l’extrémité la plus lointaine et la plus basse est occupée par les marais et le lac de Houléh, appelés dans la Bible les Eaux de Mérom. Au nord, cette plaine est fermée, comme d’une longue muraille, par les derniers contreforts de l’Hermon ; mais ce mur naturel est brusquement divisé par deux déchirures perpendiculaires, si rapprochées l’une de l’autre qu’il ne reste, debout entre deux profonds ravins, qu’un cône, haut de trois cents mètres au moins et couronné du château fort de Soubeibeh. C’est

au pied de ce cône que Banias est bâtie, sur une terrasse naturelle d’où Bon découvre toute la contrée jusqu’aux ruines élevées de Hounin. Cette terrasse est partout découpée et arrosée par des filets d’eau qui tombent en cascades ; elle est ombragée par des chênes et de vieux oliviers entremêlés d’aubépines et de myrtes.

Le village actuel a un aspect étrange, une quarantaine de maisons basses et carrées s’échelonnent sur les rochers, et presque toutes portent, sur leur toit plat, un gourbi rougeâtre bâti en branchages morts, juché comme sur des échasses et où la famille se réfugie pendant les nuits d’été pour échapper non-seulement à l’étouffante atmosphère de l'intérieur, mais surtout aux scorpions, aux centipèdes, aux insectes innombrables qui, pendant la saison chaude, y fourmillent. Chaque cabane ressemble de loin â un schako qui porte au côté une aigrette.

C’est la beauté de ce lieu, qu’un voyageur fort éclairé (M. Stanley, doyen de Westminster) appelle presque un Tivoli syrien ,

qui donna naissance à l’antique ville de Banias. Il est probable, comme Fa fait remarquer l’illustre savant américain Robinson, qu’avant même l’invasion du pays de Canaan par les Israélites, cet endroit avait été consacré à un des dieux appelés Baalim , soit sous le nom de Baal-Gad (Maître ou Dieu de la Fortune, identifié par les uns avec Jupiter et par d’autres avec Vénus), soit sous celui de Baal-Hermon (Maître ou Dieu de l’Hermon), qui est cité plusieurs fois dans le livre de Josué ; il était naturel qu’au moment de s’élever sur les premières pentes de la chaîne, le voyageur cherchât à se rendre propice le redoutable dieu qui régnait sur cette belle et haute montagne. C’était un acte de convenance et de piété en même temps qu’une précaution prudente.

Ce point intermédiaire entre les hauteurs des grandes chaînes et la région relativement basse de Galilée et de Judée fut la limite septentrionale des conquêtes de Josué, et, par conséquent, du territoire israélite.Ce fut aussi plus tard la limite des excursions d’un

autre Josué qui allait, de lieu en lieu, faisant du bien. On sait que les deux noms de Josué et de Jésus sont identiques, le premier en hébreu, le second dans le langage à demi

grec, à demi aramaen, du Nouveau Testament. Pour la race juive et la religion de Moïse, Banias est le point extrême de la Terre-Sainte ; pour les Syriens de toutes les époques, la Terre- Sainte comprend nécessairement le Liban tout entier. Pour nous, c’est là un mot qu’il vaudrait mieux abandonner ; toute la terre est sainte, puisque partout sont possibles et obligatoires le progrès et le dévouement, c’est-à-dire le service de Dieu et des hommes, et puisque la conscience et l’aspiration à l’infini n’ont rien de commun avec les délimitations géographiques. D’ailleurs, toute terre, où, comme dans le Liban, l’homme a longtemps cherché Dieu, fût-ce en s’égarant parfois dans les religions les plus funestes ou les plus folles, garde un caractère historique particulier, digne d’intérêt, d’étude, même de respect; car, là, notre nature a pris son essor et déployé* avec plus

ou moins de succès et de hardiesse, quelquesunes de ses plus mystérieuses et plus nobles facultés.

Il paraît que les Grecs, venus en Syrie à la suite d’Alexandre, furent frappés de l’aspect pittoresque de Banias; ils s’émurent surtout en trouvant dans la paroi du rocher qui domine la ville une grotte assez profonde, d’où s’écoule une source abondante ; ils se rappelèrent alors les cavernes semblables de leur patrie, consacrées par leurs pères à la divinité des sites agrestes, le dieu Pan, soit au pied de l’Acropole athénienne, soit en mille autres lieux. On lit encore sur la face du rocher, à gauche de l'entrée de la caverne, deux inscriptions grecques en l’honneur de la divinité nationale. C’est une caverne assez vaste dans le flanc d’un grand banc de calcaire à reflets bleuâtres et rougeâtres. La source sort plus bas, à travers des amas de petites pierres ; elle est limpide et puissante, mais se divise bientôt, abritée sous des touffes épaisses de menthe, de ronces, de roseaux épais qui servent de refuge à des merles

nombreux. En ces climats, partout où l’eau ne cesse de couler, la vie abonde.

Pendant bien des siècles, la grotte et la source de Banias furent fameuses ; des superstitions locales s’y établirent ; des supercheries de prêtres exploitèrent avec succès la crédulité des populations. Un miracle périodique s’y accomplissait, comme à Egnatia au temps d’Horace, ou à Naples de nos jours. En certains sacrifices solennels, la victime, à l’instant même où elle recevait le coup mortel, disparaissait miraculeusement dans la source ; le dieu déclarait ainsi avoir pour agréable l’oblation qui lui était faite. C’est ce culte de Pan qui a donné son nom à la ville, appelée Panéas par les écrivains grecs (excepté Josèphe qui en fait Panium), et ce mot, par la prononciation des Arabes, est devenu le Banias moderne.

On a toujours considéré la source qui sort de la grotte comme la première origine du Jourdain. Il est cependant plus naturel de regarder le Hasbâny, rivière qui descend de

l’Anti-Liban, comme la véritable tête de ce

fleuve célèbre dans la légende et dans l’histoire, quoique les deux cours d’eau se ressemblent peu à première vue; en général, le Hasbânyest aussi troubleque le Jourdain est limpide. Le nom de ce dernier est tout à fait caractéristique : Jordan, en hébreu, signifie celui qui descend . L'antiquité ne connaissait aucun fleuve dont la pente générale fût aussi rapide ; et la science moderne n’en a découvert qu’un seul, le Sacramento, en Californie. On dit également que nul autre fleuve n’a un cours aussi sinueux ; la ligne que suit le Jourdain est plus que triplée en longueur par ses dé'ours perpétuels. C’est parce que sa pente est si forte que ses bords sont peu habités, qu’il n’a jamais baigné aucune ville et qu’il baigne à peine quelques rares et chétifs hameaux. Il est cependant la grande, l’unique artère du pays juif; les Arabes, avec l’enthousiasme de la soif, ne l’appellent que le Grand Abreuvoir (Cheriat-el-Kébir).

Après avoir traversé deux lacs (le Houleh et la merde Tibériade), il descend encore d’un millier de pieds, par vingt-sept rapides ,

jusqu’à la mer Morte ou il disparaît. Le doyen Stanley, après avoir signalé tout ce qu’a d’exceptionnel le cours de ce fleuve, pose une question profonde et la résume : puisque la géographie de la Palestine est tout aussi singulière et spéciale que son histoire, n'est-ce pas à tort qu’on se représente habituellement les deux ordres de faits comme absolument étrangers l’un à l’autre?

Ce qui n’est pas contestable, en tout cas, c’est que la source, réelle ou présumée, d’un fleuve si précieux pour ses riverains devait être, dans l’antiquité païenne, entourée d’honneurs divins et devenir l’objet d’un culte très-important.

Les Romains étaient trop superstitieux pour ne pas suivre avec empressement à cet égard l’exemple des Grecs. Mais leur religion apporta avec elle d’autres préoccupations. Déjà chez eux la naïve adoration de la nature avait fait place aux flatteries les plus éhontées, aux apothéoses impériales, quand Hérode le Grand érigea sur ce même emplacement consacré depuis tant de siècles, un beau

temple en marbre blanc à César, c’est-à-dire à Auguste. Plus tard, un des fils d’Hérode, Philippe, tétrarque ou souverain de l’Iturée et de la Trachonite (aujourd’hui le Djeddour et le Ledja) changea le nom de l’antique cité. 11 l’appela Césarée en l’honneur de Tibère ; et l’on prit l’habitude de dire Césarée de Philippe pour la distinguer de Césarée de Straton (aujourd’hui Kaisariéh sur le bord de la Méditerranée). Il y avait concurrence de flagorneries royales à la gloire des Césars. Mais le nom de Banias ne tarda à pas reparaître; l’hommage imposé au peuple par une adulation intéressée fut éphémère.

C’est cependant comme Césarée de Philippe que ce lieu est cité dans les Evangiles. C’est là, «n eflet (et le fait étonnera peut-être quelques lecteurs de ces pages), c’est là que furent prononcées par Jésus les paroles fameuses qui sont inscrites en lettres d’or sous la coupole de Saint-Pierre de Rome, et qu’on chante au Pape quand il entre dans la basilique porté sur la sedia gestatoria : « Tu es Petrus, et super petram hanc ædificabo eccle-

siammeam. » C’est donc à Banias que serait née cette papauté qui depuis dix-huit cents ans n’a cessé de conquérir des prérogatives spirituelles, et qui, en ce moment, achève de se couronner elle-même.

Deux des quatre évangélistes, ceux dont le caractère historique est le plus généralement reconnu, Saint-Marc et Saint-Mathieu, racontent que Jésus s’éloignant un jour du lac de Génézareth, alla jusqu’aux environs de Césarée de Philippe, s’entretenant avec les apôtres en cheminant. Le sujet de leur conversation était en ce moment l’opinion qu’avaient de Jésus ses compatriotes. « Qui dit-on que je suis, moi, le fils de l’homme? » Après avoir entendu diverses réponses à sa question, Jésus demanda aux disciples leur propre pensée. Aussitôt Simon, l’homme de premier mouvement, toujours prêt à prendre la parole, s’écrie, dans un élan d’affection et de foi : « Tu es Y Oint (Messie, en hébreu, Christ, en grec), le Fils du Dieu vivant. » Rendant à son disciple titre pour titre et changeant son nom, suivant

un usage fréquent en Asie, Jésus félicite Simon d’avoir compris ce que n’auraient pu lui apprendre les hommes (la chair et le sang) mais Dieu seul : « Et moi, ajoute-t-il, je te dis aussi que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise; les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle, et je te donnerai les clefs du royaume des cieux. » Dans ce changement de nom il n’y a nullement un jeu de mots, comme on le répète souvent. Le mot pierre n’était pas plus un nom propre quand Simon, fils de Jonas, fut appelé Képhas (en grec Petros) que Marteau ou Martel, par exemple, n’était un nom propre et un jeu de mots quand ce surnom fut donné aux Macchabées ou à Charles, vainqueur des Sarrasins. Ce sont des noms communs, qui n’avaient jamais été noms d’hommes quand ils devinrent, pour ceux qu’ils servirent à désigner désormais, des distinctions honorifiques.

Le sens de l’image est des plus simples. L’Eglise future sera un édifice idéal dont les pierres vivantes seront les chrétiens, ceux qui reconnaîtront Jésus pour le Messie, le

Christ ou Fils de Dieu. La première de ces pierres vivantes, c’est-à-dire le premier membre de l’Eglise, sera la première personne qui aura déclaré reconnaître pour tel Jésus-Christ, c’est-à-dire Simon, désormais nommé Pierre en mémoire de cette primauté de date entre tous les chrétiens. L’emblème des portes et de leurs clefs se retrouve ailleurs, suivant immédiatement comme ici, celui de la première pierre (Livres des Juges et de Josué); la remise des clefs indique dans le symbolisme juif (et dans le nôtre même) l’entier achèvement d’une construction, et l’entrée en possession de l’édifice terminé. Au moment même où le fondateur de l’Eglise en pose la première pierre, il voit s’élever devant sa pensée l’œuvre achevée et il remet les clefs idéales au premier membre de la société nouvelle. C’est par un mal-entendu vulgaire que l’on croit voir le paradis ou le ciel désigné dans les mots : royaume des deux. C’est le nom caractéristique que Jésus donna toujours à la religion qu’il établissait sur la terre; deux fois seulement les Evangélistes

mettent le mot Eglise dans sa bouche; ce que ses disciples appellent ainsi, il le nomme partout ailleurs le règne de Dieu ou royaume des cieux. Enfin saint Matthieu, qui attribue ici (XVI, 19) à Simon Pierre le pouvoir de c lier et de délier », répète ces mêmes paroles plus loin (XVIII, 18) comme adressées par le Maître, non à un seul, mais à tous ses disciples réunis.

On a cru voir dans ce titre de roc (Céphas) ou de pierre, accordé à Simon, quelque allusion au fameux rocher de Panéas dans lequel s’ouvre la grotte d’où jaillit le Jourdain. C’est sans doute trop préciser. La Palestine est le pays du monde le plus rocailleux ; les pierres de toutes les dimensions, les roches énormes s’y rencontrent de toutes parts. Il est plus à propos de rappeler le goût tout particulier des habitants de la Syrie pour des pierres de construction aux proportions colossales, l’admiration et l’orgueil que leur inspirait ce genre de luxe et le bon parti qu’avait tiré leur poésie nationale (Ps. 1 1 8) de cette particularité de leur architecture. La

première pierre et la pierre de l’angle rappelait au voyageur ces blocs immenses qui font « la force et l’ornement» des murs de Baalbek, de la mosquée d’Hébron, de l’angle sud-ouest des constructions du temple à Jérusalem.' « Maître, disaient les apôtres à Jésus avec un naïf enthousiasme, regarde que’ les pierres et quelles constructions I » Le château, beaucoup plus moderne de Banias ou Soubeibeh, en offre aussi des exemples, quoique moins étonnants que les premiers. Quiconque a vu les prodigieuses pierres taillées des villes antiques de Syrie ne peut s’étonner de ce genre d’allusions. Cette énormité des matériaux employés rendant les jointures beaucoup plus rares, semblait assurer à un édifice une solidité indestructible.

S’il faut en croire l’historien Eusèbe (YI, 18), Banias devrait figurer dans les annales du christianisme non-seulement pour l’entretien mémorable que nous venons de rappeler, mais pour un monument chrétien qui aurait succédé au temple de Pan et d’Auguste. Ce n’était point un sanctuaire, mais

la plus antique représentation publique de Jésus dont l’histoire fasse mention. Selon Eusèbe, ce serait à Banias que Jésus aurait guéri une femme, qui d’abord avait timidement touché le bord de son vêtement (Matth. IX, 20), et le souvenir de ce miracle aurait été célébré par l'érection d’un groupe, ou de deux statues en bronze représentant un homme en long manteau et une femme agenouillée à ses pieds. Ce monument, au dire de Théophane aurait été détruit par l’empereur Julien en haine du Christianisme. Les statues en question ont certainement existé ; Eusèbe les a vues; et il est fort possible que les chrétiens d’alors en donnassent l’interprétation que l’historien rapporte. Mais il n’est pas rare que le peuple attribue à une effigie dont il a oublié l’origine une signification de pure fantaisie. C’est ainsi que les * %

Romains ignorants, voyant aux coins des rues des images de la Vierge allaitant son enfant et couronnée de la tiare papale, ont rêvé l’histoire scandaleuse d’une papesse Jeanne, crédulement adoptée et enseignée par

maints écrivains catholiques, mais réduite à néant par la critique érudite et impartiale du pasteur Blondel au XVIIe siècle. Il est assez probable que le bronze de Banias devait représenter une ville conquise ou une province pacifiée aux pieds de son bienfaiteur ou de son vainqueur. C’est un sujet beaucoup plus flatteur pour le héros du monument que pour la dignité du pays, mais un sujet très-fréquent dans l’antiquité impériale, et qui décore de nos jours un des pieds-droits de l’Arc-de-Triomphe de l’Etoile à Paris.

Du reste, les humiliations de ce genre ne manquèrent pas à notre petite ville de Syrie. Hérode Agrippa la dédia à Néron et 'l’appela Néronias; Tibère était dépassé! Le monde moderne n’a pas de hontes semblables; avouons cependant qu’il y a en France une ville dite jadis la Roche-sur-Yon, qui depuis trois siècles a changé de nom quatre fois, si ce n’est cinq, en l’honneur de telle ou telle dynastie.

Aujourd’hui, de tous ces souvenirs des Romains et des Hérodes, il ne reste qu’un amas de décombres à l’entrée de la grotte de

Banias ; mais c’est un des points où il pourrait être intéressant d’opérer des fouilles. Il est possible aussi que cette source où l’on faisait disparaître des -victimes et où sans doute , selon l’usage romain, on jetait des monnaies et d’autres offrandes, recèle, dans les profondeurs d’où elle jaillit, bien des objets curieux.

Quant au vaste château en ruines qui domine Banias de très-haut, c’est le mieux conservé et le plus grand de toute la Syrie. Bien des voyageurs l’ont cru antique, l’ont même attribué aux Phéniciens; M. Porter, auteur estimé de plusieurs ouvrages sur cette contrée où il a longtemps vécu, déclare le fait incontestable. Mais il nous paraît beaucoup plus sùr de se contenter, comme M. Renan (. Mission de Phénicie), de le faire remonter seulement aux Croisés. On sait qu’en 1130 les Sarrasins le prirent aux chrétiens qui le leur reprirent plus d’une fois. En 1165, Noureddin de Damas s’en empara définitivement ; dès lors les Musulmans l’ont toujours possédé; mais, depuis environ deux siècles, ils l’ont abandonné.

J’emprunte à l’un de mes compagnons de voyage quelques remarques sur l'architecture de cette, curieuse et importante forteresse. Elle est double, et bâtie sur deux plateaux irréguliers qui se touchent par un point, en sorte que le plan de l’édifice donne à peu près la forme d’un 8. Quatre tours rondes et des bastions carrés, tous revêtus des bossages en usage dans toute la Syrie, en tous temps, donnent un grand air de force et de durée à la façade. Une précieuse ressource, encore existante et qui survit aux habitants, c’est un grand bassin voûté en ogive dont l’eau est couverte d’un tapis de mousse verte,

Parmi les salles nombreuses, imposantes, mais délabrées, il en est une fort remarquable au point de vue de l’architecture. Chacun des six murs est percé d’une fenêtre en ogive qui, diminuant de largeur dans l’épaisseur du mur, n’est à l’extérieur qu^une meurtrière. L’appareil en rassemble beaucoup à ce que les architectes appellent une trompe sur le coin , biaise. Au centre de la salie se dresse un pilier

vigoureux à sept faces. Six d’entre elles vont se relier aux six panneaux de mur par des berceaux circulaires ; et ces berceaux, parleurs intersections successives, donnent des demicirconférences nettement accentuées. Du coté du pilier, la voûte est une voûte à' arête ; elle devient, du côté du mur, une voûte en arc de cloître. L’effet de cette voûte bizarre est des plus saisissants. Il y avait évidemment parmi les Croisés des constructeurs habiles et hardis; l’étude de leur œuvre serait utile, malgré la barbarie à jamais regrettable avec laquelle ils ont détruit d’admirables constructions antiques ou musulmanes. Sous ce rapport, même après les travaux deM. de Vogué et d’autres, il reste à faire en Syrie des études pleines d’intérêt. Le château de Soubeibeh tiendra à cet égard un des premiers rangs dans les recherches de la science.

Je ne dirai qu’un mot du tombeau ou wèly musulman qui s’élève sur la hauteur au-dessus de la ville, et d’où la vue est admirable. C’est une des nombreuses tombes attribuées à El-Khodr, être légendaire qui semble réu-

nir en sa personne le prophète Elie des Juifs et le saint Georges des catholiques, saint d’ailleurs fort peu orthodoxe. Ce héros à demi fantastique, vénéré par les sectateurs de trois religions fort différentes, est un exemple encore actuel des mélanges singuliers, des perpétuelles tentatives de syncrétisme, ou volontaire ou inconscient, que l’on rencontre dans ces contrées. Un juif, un '

musulman, un catholique vantent chacun son saint, et il est parfois difficile de démêler dans un seul de leurs trois récits ce qui appartient ou non aux deux saints reniés par

celui qui parle, mais réclamés par les deux autres.

Il me souviendra longtemps de notre départ de Banias. Après une excursion dans la montagne de Soubeibeh, nous revînmes au plateau boisé où nos tentes avaient été dressées pour la nuit précédente ; ce fut le point de départ. Un pont enguirlandé de plantes grimpantes, très-touffues et du plus beau vert, une fontaine où les habitants venaient s’approvisionner d’eau, le ravin abrupt

et irrégulier où courait la source grandissante qui allait devenir le Jourdain, un autre pont précédé d’un fortin ou tète-de-pont , dans les murs duquel étaient engagés de nombreux fûts de colonne (suivant l’habitude vandale des Croisés); en un mot, tout ce qui frappait notre vue au sortir de Césarée de Philippe, était si caractéristique, si pittoresque, rappelait si éloquemment tant de souvenirs divers et accumulés , que nous ne pûmes descendre dans la plaine sans regarder souvent en arrière. Nous avions peine à quitter cet obscur et étrange recoin du monde, limite bizarre et charmante entre la haute contrée des montagnes et le sol classique de l’histoire d’Israël.

Dès qu’on a laissé Banias derrière soi, on est en pleine terre biblique ; et dès lors les noms et les lieux rappellent partout au voyageur les faits et les légendes dont l’histoire judaïque est remplie.

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