‹ La GaliléeChapitre 5 sur 8 · LE THABOR , NAZARETH ET LE CARMEL · texte numérisé non relu

LE THABOR , NAZARETH ET LE CARMEL

Le 6 octobre, à 7 heures du matin, après avoir visité les bains chauds, au sud de Tibériade.» nous partons pourleThabor.Nousavons rappelé que les montagnes de Syrie sont en général régulières de forme, arrondies, sans pics aigus ni crêtes déchirées; mais, entre toutes, la plus symétrique, celle à qui des pentes douces, un large sommet, donnent à peu près l’aspect d’une cloche énorme, c’es le Thabor ; elle réalise plus exactement que toute autre le type palestinien.

Seule, la montagne des Francs, appelée par les Arabes El Fureidis (le Paradis), et par les anciens l’Hérodion,est, de tous côtés,

aussi parfaitement semblable à elle-même, ou l’est plus encore; mais on sait qu’Hérode le Grand y avait fait de grands travaux pour s’y créer au besoin une retraite imprenable. C’est une montagne régularisée, rectifiée de main d’homme. Le Thabor est une montagne naturelle et paraît avoir porté toute une ville à l’époque de Jésus-Christ. Aussi M. Stanley a-t-il démontré que la tradition s’est trompée en appliquant au Thabor, ce qui est dit dans les Evangiles de la transfiguration; c’est le Mont Hermon que les évangélistes ont voulu désigner. Un couvent et une église grecque s’élèvent sur le plateau; ils sont décorés avec un certain luxe, mais sans goût. Une chapelle catholique s’y trouve aussi; elle était fermée* et l’on nous apprit qu’elle s’ouvre une fois par an seulement, le jour où l’Eglise romaine célèbre la fête de la Transfiguration.

Une particularité remarquable du Mont Thabor c’est que ses flancs sont revêtus d’une végétation vigoureuse. Il y a là des chênes à très-gros glands (Quercus Ægylops) et

sous ces beaux arbres touffus, un fouillis de broussailles enchevêtrées, très-peu commun en Palestine. Aussi la tradition, ingénieuse à tout mettre en oeuvre, a-t-elle imaginé que Caïn, le premier meurtrier, s était caché dans ces fourrés et y avait longtemps erré comme une bête fauve. D’autres légendes affirment que les deux frères s’étant partagé le monde, aucun des deux ne trouva sa part assez grande; ils se querellèrent sur une question de rectification de frontières. Qui se serait attendu à voir intervenir la politique entre les deux premiers frères? L’innocent Abel est accusé d’avoir secrètement déplacé une borne. Justement irrité, son frère la lui lança à la tête et le tua. Ce meurtre étonna prodigieusement le meurtrier lui-même, car jusqu’à ce jour.

Personne n’était mort ; la flamme de la vie

Vacillait par moment et ne s’éteignait pas.

Embarrassé du cadavre, Caïn le souleva par les piels, en prit les jambes à son cou et, le portant renversé sur son dos, courut le monde cinq cents ans avant de trouver un moyen

de s’en défaire. Evidemment le premier homicide manquait d’esprit. Au bout de ce demi-millier d’années il vit deux oiseaux de proie se livrer un combat acharné où l’un des deux succomba; le vainqueur, scrupuleux observateur d’un rite encore pratiqué dans les funérailles des Juifs et d’autres Orientaux, lava dévotement, dans l’eau d’un torrent, les restes mortels de sa victime, après quoi il les enterra. Ainsi averti de ce qu’il devait faire, Caïn lava et inhuma le corps d’Abel. Légende confuse où l’on peut entrevoir, naïvement exprimée, cette vieille vérité que le remords d’un crime pèse longtemps sur la conscience du coupable.

Quant à nous, tout ce que nous avons vu errer sur les pentes du Thabor, ce sont des Bohémiens dont le campement était très-pittoresque. Ces nomades étaient industriels à leur façon ; ils faisaient des tapis. C’était chose étrange que de voir sur le sol, à peine déblayé, une longue bande formée de fils très-forts qui sont la chaîne du tapis. Deux

femmes couchées à plat ventre sur la terre

ourdissaient la trame. Pour les préserver du soleil, pendant leur travail, un léger toit mobile, en étoffe de poil de chameau, était dressé obliquement sur des bâtons, à peu près comme l’écran qui préserve les sentinelles anglaises à Gibraltar. Elles transportent ce toit portatif de distance en distance, à mesure que leur ouvrage avance. Autour d’elles jouaient des enfants, absolument nus. Elles portaient de longues robes en coton bleu ou rouge ; leur menton était tatoué de bleu et leurs lèvres entièrement bleues, ce qui est un usage général, dans le pays, et les enlaidit étrangement. Elles portaient sur chaque joue et sur le front ces gros bourrelets de pièces d’argent, souvent européennes, que nous avions vus partout en Syrie. Ce mélange [singulier de sauvagerie et de civilisation chez des hordes nomades, étonne le voyageur. Une manufacture de tapis en plein champ, un atelier de tissage qui se déplace perpétuellement, le long de la chaîne, à mesure que la trame est faite, voilà un système assurément fort éloigné de nos mœurs indus-

trielles; mais il a un avantage : il est certainement plus sain que le travail de nos fabriques à huis clos.

Je ne rappelerai que pour mémoire la bataille du Mont-Thabor, l’arbre sous lequel se tenait, dit-on, le général français, la vieille femme qui a vu de ses yeux le héros, et les bénévoles professeurs de stratégie qui expliquent sur les lieux, comme Sosie sur la paume de sa main, l’emplacement occupé par les deux armées et les divers corps de troupes dont elles se composaient.

Je ne m’arrêterai pas à parler longtemps de Nazareth. Après les vives impressions que m’avaient laissées le lac de Tibériade et ses rivages, ce n’est pas sans désappointement que j’ai vu les mesquines, les plates inventions des moines, dans cette ville où Jésus a vécu trente ans, et où même, selon une opinion souvent soutenue, il était né. On y montre deux églises de l’Annonciation, l’une grecque, l’autre latine. Selon que vous êtes orthodoxe (gréco-russe) ou catholique (romain), vous êtes prié de croire que l’un

ou l’autre de ces édifices est bâti sur l’emplacement même de la maison de Marie. On vous montrera l’endroit précis où elle se trouvait au moment où l’Ange la salua, et la place non moins précise qu’occupait Gabriel, le messager céleste.

Dans l’Eglise des latins on voit, de plus, un objet assez étrange qui a passé longtemps pour miraculeux. Une colonne faite de trois morceaux a été brisée, probablement par quelque tremblement de terre, ou peutêtre, comme on le prétend, dans un des sièges que lâ ville a soutenus; le milieu du fût manque ; le soubassement et le tiers inférieur du fût sont à leur place; l’autre tiers et le chapiteau restent suspendus à la voûte. Il est vrai que ce tronçon aérien n’est plus bien solide et qu’on l’a raffermi avec un gros crampon de fer, très-visible. C’est probablement depuis ce temps que cette colonne a passé à l’état de simple curiosité. Elle a été pendant longtemps montrée par les moines à titre de miracle.

Cet ex-miracle, et les places où se tenaient

debout Marie et l’Ange, se voient dans une grotte ou crypte, au-dessus de laquelle est bâtie l’église des Franciscains. Elle est décorée avec le goût le plus pitoyable. Sur des rideaux d’étoffe à mille raies rouges et jaunâtres sont accrochés fort haut deux anges en bois peint, de grandeur naturelle, qui font semblant, fort gauchement, de soutenir un mauvais tableau représentant la Salutation angélique . Des oripeaux misérables, des objets absolument étrangers à toute espèce de sentiment de l’art, mais prétentieux et bizarres, ornent cette Eglise fameuse et les trois grottes sur lesquelles elle est construite. J'admire les splendides voûtes gothiques de Saint-Ouen à Rouen ; je comprends l’immensité et l’imposante magnificence de la basilique de Saint-Pierre à Rome; je sens trèsbien la poésie d’une pauvre église de village; mais le luxe indigent et maladroitement tapageur des églises de Palestine a quelque chose d’irritant. Oh ! que le rocher nu serait plus éloquent ! La pauvreté même serait touchante; mais ce clinquant fané et ces lamen-

tables peintures n’inspirent qu’une pénible répugnance.

On montre encore à Nazareth ce qu’on appelle le Mont de la Précipitation , d’où les compatriotes de Jésus, offensés de ses doctrines, voulurent le faire tomber; on ne sait pas bien quel endroit l’évangéliste a désigné, mais il est hors de doute que ce ne peut être celui-là. — Un seul objet paraît authentique comme souvenir de l’époque du Christ à Nazareth; c’est la source qu’on appelle Fontaine de la Vierge et qui est indispensable à la ville, où l’eau manque.

Nazareth, ignorée de l’Ancien Testament et de Josèphe, l’historien, est aujourd’hui florissante. Presque entièrement chrétienne, trèsfréquentée par les pèlerins et les touristes, elle attire à elle, peu à peu, les populations d’autres villes où la sécurité fait défaut, parce qu’elles sont trop exposées aux inva sions des Bédouins pillards. Telle est Beit-sân (l’antique Scythopolis). Nazareth, placée à mi-côte, serait plus difficile à surprendre, et les dévastateurs n’osent monter jusque-là.

Aussi peut-on dire de cette ville qu’elle a de l’avenir.

Après en être sortis, nous rencontrons, sur notre chemin, au moins quarante femmes de tout âge, chargées d’énormes fagots de ramée qu’elles sont allées couper dans la campagne à plus d’une heure de Nazareth. C’est pour elle l’unique moyen de se procurer du combustible. C’est un spectacle assez curieux que ce long défilé de femmes et de jeunes filles, portant sur leurs têtes ces fardeaux moins lourds qu’encombrants, plus longs et plus gros qu’elles. Leurs têtes s’encadrent d’une façon pittoresque dans les branchages et les feuilles vertes. Leurs longues robes qui tombent tout droit, leurs bras nus jusqu’à l’épaule, qui soutiennent sur leurs têtes les rameaux entrelacés, leur donnent une ressemblance frappante avec certaines cariatides grecques.

Plus loin nous trouvons sur notre sentier des groupes d’hommes, de femmes, d’enfants, tous parés de leurs plus riches atours, qui se rendent en grand nombre à une noce. La

plupart des femmes sont en robe rouge; et 1rs lourds boudins de pièces d’argent qui encadrent leurs figures ne sont pas, comme aux jours ordinaires, enveloppés dans des sacs de toile.

Le Carmel est un cap, à l’extrémité d’une baie arrondie. La montagne, avec la petite ville de Kaïfa à ses pieds, avance dans la mer, en face de la pointe où est bâtie une ville qui de là paraît toute blanche et qui fut quelque temps la capitale des Croisas, Ptolémaïs, Akka ou St-Jean-d’Acre. A gauche s’étend sans fin la Méditerranée, dont les eaux brillent au soleil, bleues comme le ciel; à droite le golfe avance dans les terres en suivant une courbe gracieuse. En face, à droite, à gauche, les montagnes du Liban, de l’Antiliban, de l’Hermon. Cette vue est splendide, et les terrasses du couvent bâti au sommet du Mont sont un séjour délicieux. Un lieu si privilégié à du être de tout temps, en ces parages, le centre d’un culte.

Le nom de Carmel (parc de Dieu) signifie le plus beau parc du monde, les juifs, le

peuple théiste par excellence, ayant fait du nom de Dieu comme un superlatif d’admiration. Pythagore y était venu adorer l’écho. Le Carmel tient une grande p’ace dans l’histoire du plus grand des prophètes du Nord, Elie. Plus tard, Yespasien y offrit un sacrifice et Tacite en fait mention. De nos jours le couvent, ou tout au moins l’église ont été entièrement reconstruits, et il faut admirer la persévérance et la force de volonté d’un moine, le frère Baptiste, qui a couru l'Orient et surtout l’Occident quêtant pour rebâtir Notre-Dame du Mont-Carmel et y a réussi. Malheureusement il a fait barbouiller impitoyablement de jaune et de bleu l’intérieur de l’édifice, et il y a laissé mettre des pilastres accouplés deux à deux sous un seul chapiteau de manière à révolter le goût le moins exigeant. Notre-Dame du Mont-Carmel e.vt l’objet d’une vénération toute particulière et nous avons vu son image habillée de bijoux et de riches étoffes couvertes de broderies de soie et d’or aux couleurs éclatantes, qui ont été, dit-on, en grande partie envoyées de Paris.

Les Carmes et les Carmélites tirent comme on le sait, leur nom, de ce lieu. Ils ont une prétention historique qui mérite d’être signalée, parce qu’elle recèle, comme la plupart des légendes, des traces de vérité. Cet ordre se croit le plus ancien de tous les ordres chrétiens ; il prétend dater, non pas de Jésus et des Apôtres, mais du judaïsme, il se dit fondé par Elie et se plaît à remonter même à Samuel. Ce qu’il y a de vrai, c’est que Samuel organisa des écoles de prophètes, qui sont fort peu connues, mais étaient certainement importantes ; c’est qu’Elie se trouva à la tête de nombreux disciples, appelés fils des py'ophctes et qu’il séjourna plus d’une fois au Carmel. Assurément ses élèves n’étaient pas des moines catholiques. Assurément Jésus-Christ ne fut pas plus moine que prêtre, vécut et mourut laïque et rien n’est moins monacal que ses enseignements, Mais il est certain aussi que longtemps avant le christianisme, et dans des religions diverses, le monachisme a toujours été en faveur dans l’Asie, pour bien des motifs auxquels le climat

n’est nullement étranger. L’esprit des anachorètes et des cénobites, quoique absent du Christianisme primitif, quoique opposé, sous bien des rapports, au genre de vie que Jésus fit mener à ses disciples au milieu du monde, se fit jour peu à peu dans la chrétienté et finit par l’envahir.

On peut comparer les religions qui se succèdent dans un même pays à l’écriture de ces manuscrits que les érudits ont nommés palimpsestes . Souvent au moyen-âge, quand les copistes manquaient de parchemin, ils effaçaient, par des lavages ou des enduits, ce qui était écrit sur les feuillets de quelque vieux livre et ils écrivaient des pages nouvelles par dessus les anciennes; mais avec le temps leur encre a pâli ; l’ancienne écriture a percé sous l’enduit usé; et c’est ainsi qu’on peut lire des fragments d’une comédie de Ménandre à travers un sermon de Saint- Augustin. Quelquefois même si les deux écritures diffèrent peu, elles s’enchevêtrent de telle sorte qu’il est mal aisé de ne pas les confondre. De même, toutes les fois qu’une

religion en supplante une autre, il arrive tôt ou tard que celle qu’on croyait effacée réparait au sein même de la religion nouvelle, la pénètre, la modifie, y reprend et y exerce quelque chose de son ancien prestige. Cela est vrai partout, et le Liban et la Galilée en offrent surtout des exemples. Toutes les religions sont plus ou moins palimpsestes, et il y a bien des rites, bien des dogmes, bien des institutions qui remontent beaucoup plus haut qu’on ne croit; en ce sens les moines du Mont-Carmel n’ont, nullement tort de dire que, sinon leur ordre, au moins l’institution monacale, en Syrie, est fort antérieure au Christianisme.

Mais ce n’est pas tout; si les religions du passé percent dans celles du présent, il se fait aussi une réaction en sens inverse. Par ignorance le plus souvent, ou par crédulité, et quelquefois par calcul, les cultes nouveaux assimilent rétrospectivement la foi et les images du passé aux leurs. Qui n’a vu ces peintures na'ives où un grand prêtre juif, habillé en évêque, bénit, devant un autel

chargé d’images, le mariage de la Vierge et de Joseph, tandis que la bénédiction nuptiale n’existait point chez les Juifs? On sait qu’un peintre du moyen âge a représenté Jésus et les deux larrons assistés au Calvaire par des moines, le crucifix à la main, et Salvator Rosa, dans sa satire sur la peinture, se moque d’un artiste qui avait représenté Marie, au moment où l’Ange va lui apprendre qu’elle enfantera le Sauveur, disant ses heures devant un crucifix. Les moines du Carmel font mieux encore. Deux grandes inscriptions sur des plaques de marbre à droite et à gauche de l’entrée attestent qu’en ce lieu, le culte de la Vierge-Mère fut célébré bien des siècles avant de l’ètre partout ailleurs, bien des siècles même avant qu’elle naquît. Voici comment on est arrivé à ce paradoxe un peu trop hardi. On affirme généralement qu’Ésaïe a prophétisé la naissance miraculeuse du Christ. Les prophètes savaient donc le fait à l’avance ; le sachant, ils ont dû adorer ce mystère , et voilà le culte d’hyperdulie, que l’Eglise catholique rend à la Vierge, reculé de bien des

siècles. Voilà des Juifs rétrospectivement initiés à un culte que pour divers motifs ils n’eussent jamais accepté. Voilà comment les cultes établis essaient de refaire le passé à leur image et plongent dans le temps écoulé, des racines imaginaires pour se rendre plus solides ou plus vénérables. Ce n’est plus l’ancienne écriture qui reparaît, c’est cette écriture qui est surchargée par la nouvelle. Il appartient aux historiens et aux critiques de réagir contre ce double entraînement. Us ne doivent jamais oublier qu’entre deux religions successives s’opère, malgré qu’elles en aient, une sorte de pénétration réciproque, la plus ancienne envahissant la nouvelle et celle-ci falsifiant l'autre naïvement ou de propos délibéré; à peu près comme les physiciens voient deux liquides de densité différente * séparés par une membrane* se substituer l’un à l’autre.

A vrai dire, comme on l’a très-bien observé de nos jours, il n’y a jamais eu au monde qu’une seule religion qui est l’aspiration de l’homme vers l’infini; cette religion variée

et développée de mille manières, atteignant peu à peu un haut degré de pureté morale, a été souvent pervertie et mise au service des ignorances les plus brutales ou des perversités les plus raffinées.

Dans cette histoire universelle de la religion qui est encore à faire, et dont les savants et les voyageurs modernes rassemblent les matériaux, je suis convaincu que le moment décisif, le point culminant du passé et la source des progrès à venir, le passage du crépuscule au jour, ou de l’enfance religieuse et morale à la virilité, c’est et ce sera toujours la vie et la mort, l’enseignement et l’exemple de ce Maître incomparable, Jésus, qu’on a appelé dédaigneusement d’un nom pour nous significatif et plein d’attrait : le Galiléen.

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