LE LAC DE GÉXÉZARETH, TIBÉRIADE ET CAPERNAUM
J'étais impatient de voir enfin le lac de Tibériade. Je quittai, au point du jour, nos tentes dressées sous de superbes oliviers et je gravis le sommet de la montagne de Safed, couronnée des ruines d’un château fort. L’histoire de cette forteresse est tragique. Construite probablement par les Croisés et défendue par les Templiers, elle fut prise par Saladin après cinq semaines de siège et détruite. Un évêque de Marseille, Benoît, la rebâtit en 1240 ; mais, vingt ans pli s tard, le fanatique sultan du Caire, Bibars, la reprit, et malgré une capitulation formelle, massacra jusqu’au
dernier les 2,000 chrétiens qui s’étaient ren-
dus à lui; quant à leur chef, il le fît écorcher vif. Les restes de cette citadelle sinistre ont été encore bouleversés par le tremblement de terre dont nous avons parlé plus haut. De cette ruine lugubre, je découvrais ie beau pays de Génézareth, le jardin des princes de Nephtali, car tel est le sens de ce nom. Hoc erat in votis! C’est ce que j’avais si longtemps souhaité de voir. Le lac s’étendait au loin, devant moi; les rayons du soleil levant n’étaient pas encore descendus à cette profondeur; les eaux semblaient d’un gris de plomb, blanchâtres et ternes.
Une descente, par moments difficile, qui dura trois heures, nous amena enfin au rivage. Le paysage s’était élargi à mesure que nous débouchions d’une vallée étroite dans une autre plus spacieuse. Le lac s’était peu h peu animé et coloré. Il déployait sous nos yeux sa couronne de collines, et prenait par degrés la forme d’un vaste trapèze. Arrivés enfin à Tell-Hum, sur le bord même de l’eau, nous la vîmes d’un bleu de ciel limpide et vif, qui réfléchissait, dans tout son
éclat, le beau ciel pur, resplendissant bien haut au-dessus de nos tètes.
Pendant toute la journée, nous ne fîmes que longer ces bords fameux et charmants, tantôt chevauchant sur les galets, tantôt obligés de serpenter sur un étroit sentier, en suivant les détours d’une berge élevée. Vers midi, le bleu du lac s’était changé en un vert magnifique, à la fois transparent et foncé- La masse des eaux ressemblait à une immense émeraude ; le regard plongeait avec délices dans ses profondeurs lumineuses et fortement colorées. Quand le soleil cessa de darder d’aplomb ses rayons sur le lac, sa couleur changea de nouveau par degrés ; vers la fin de l’après-midi un bleu indigo très-sombre, presque opaque, tirant sur le violet, envahit toute la surface. Lorsque le soleil disparut, cette même surface prit une teinte intermédiaire entre le gris et le vert d’eau, qui rappelait, sans cependant la reproduire, la première nuance du matin. Cette pâle coloration contrastait avec les montagnes de la rive opposée, toutes flamboyantes
des reflets du couchant. Enfin, la nuit tombée, les eaux parurent d’un bleu noir où brillaient les étoiles et qui me rappelèrent un beau vers de Byron.
And the sheen of their spears was like stars on the sea, When the blue wave rolls nightly on the deep Galilée.
(Au loin étincelait le fer des javelots,
Comme l’azur mouvant du lac de Galilée,
Abîme transparent, réfléchit dans ses flots Les mille et mille feux de la nuit étoilée.)
Le lendemain, sous les murs de Tibériade, j’attendis le lever du soleil, devant ma tente, au bord de l’eau. Il allait apparaître en face de moi, au-dessus des collines dont j’étais séparé par la largeur du lac. Déjà une clarté diffuse révélait tous les objets au regard ; mais tout était encore incolore et pâle. Les coteaux qui me dérobaient l’astre étaient surmontés comme d’une haute muraille de nuages très-sombres. Bientôt le haut de ce rideau noir se frangea de blanc, cette bordure s'élargit, devenant plus brillante, comme argentée ; tour à tour elle parut toute dorée, puis elle s’empourpra et se couvrit du rouge le plus ardent. Tout à coup, au milieu
de cette pourpre, éclate un vrai brasier; ce n’est plus de l’or, ni de l’écarlate, c’est du leu. L’instant d’après, ce foyer embrasé lance deux rayons qui jaillissent à droite et à gauche en s’élevant et s’élargissant comme ceux qu’on représente sur le front de Moïse. Ces deux flammes s’écartent, s’étendent en tous sens, en se multipliant, et courent partout allumer l’incendie. Alors du bandeau de nuages noirs, déchirés par mille feux, il ne reste que des lambeaux épars qui roulent étincelants de tous côtés. Derrière moi, les brunies légères de l’Occident se nuancent de reflets roses et orangés. Le lac a passé déjà d’un gris de perle à un blanc presque pur ; mais maintenant il réfléchit comme un miroir profond, ce jaune d’or, ce rouge éblouissant, toute cette braise incandescente, découpé, par les fraîches brises du matin en mille lames qui tremblent et qui scintillent.
J’avais vu des lacs plus vastes, encadrés de montagnes plus hautes et plus lièrement taillées ; le mont Blanc se colorant deux fois au coucher du soleil, au delà du Léman ; le
Pilate et le Righi à l’extrémité du lac des Quatre-Cantons ; les îles Borromées et les villas élégantes que baigne le lac de Côme ou le lac Majeur; des nappes d’eau charmantes, souriant à travers le brouillard dans le Westmoreland ou au pied des Highlands écossais; et enfin, les rives toutes boisées et les innombrables petites îles vertes des lacs suédois; mais rien en ce genre, je l’avoue, ne m'a autant ravi, ému, que le lac de Génézareth. Etait-ce en moi une illusion due à cette faculté mystérieuse qui associe les idées aux choses, et les lie puissamment aux objets, aux figures, aux lieux qui nous les rappellent? Etait-ce la féerie sublime du ciel d’Orient? Est-ce réellement la nature à la fois, simple, gracieuse et imposante de ce beau pays de Galilée? Etait-ce enfin tout cela à la fois? Je ne sais, mais je puis dire que la beauté délicieuse et sereine du paysage a dépassé tout ce que j’en espérais.
Il me fut doux d’errer, l’Evangile à la main, en m’éloignant des murs crénelés de Tibériade, et de relire à haute voix dans
l’entière solitude, au bruit léger des flots frémissants sur leurs bords, ces paroles souveraines qui ont déjà régénéré l’humanité et qu’elle est encore si éloignée de mettre en pratique. « Bienheureux sont ceux qui pleurent car ils seront consolés ! Bienheureux les pacifiques car ils seront appelés fils de Dieu (1) 1 Bienheureux sont ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés ! Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car c’est à eux qu’appartient le royaume des cieux! »
Une de ces déclarations hardies qu’on a nommées les huit Béatitudes , et par les-
(1) Avait-on oublié ce mot, quand, en son nom» et pour reconquérir son tombeau vicie, on entreprit tant et de si cruelles guerres, souillées par des cruautés et des crimes de toute sorte? c’est ici même, le 11 juillet 1187, que Saladin prit le roi de Jérusalem (Guy de Lusignan) et la vraie croix, dans une affreuse bataille qui dura deux jours, et qu’on appelle tantôt bataille de Tibériade, tantôt de Hattin du nom de la montagne ( Kcren Hattin) oû>
selon la tradition, Jésus aurait prononcé les Béatitudes.
quelles le jeune maître proclamait l’avènement de la vérité nouvelle et appelait à lui ceux qui en devaient établir le règne, me frappa surtout en ce beau lieu, près duquel elle a été prononcée pour la première fois. C’est le mot si neuf et si profond : « Bienheureux sont ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieul » Il voyait Dieu, en effet, dans cette nature grandiose et riante, l’homme au cœur pur, le fils pacifique de Dieu, humble et doux. Il me semblait que sa parole planait encore sur ces hauteurs lumineuses, sur ces eaux transparentes qu’il a tant de fois traversées en tout sens. Il me semblait mieux *
comprendre dans sa propre patrie ses discours pleins de hardiesse, ses fables familières; rien n’y sent Fhuile de l’école ni la dialectique artificieuse des rabbins; tout y est imprégné de lumière et de grand air. Le vent de l’esprit y souffle comme il veut. Chaque grain qui germe y devient un symbole vivant du règne de la charité et de la vérité- qui s’étend et grandit inaperçu. L’anémone écarlate y esplenditdans l’herbage, plus splendidement
vêtue, simple fleur des champs, que ne le fut jamais dans tout son faste ce roi somptueux, dont la proverbiale magnificence n’a pas cessé, même aujourd’hui, d’éblouir tout l’Orient.
Ceux qui ont accusé Jésus de n’ètre ni artiste ni poëte, comprennent mal les mots dont ils se servent et en rétrécissent la portée ; il règne dans ses discours et ses paraboles un sentiment sain et vigoureux des richesses de la nature qu’il avait sous lesyeux.
En même temps rien n’y est efféminé.
L’air des montagnes n’a rien d’énervant; les senteurs des hautes herbes sont aromatiques et vivifiantes. Rien de mièvre ou de mou dans ce large paysage. Il fallait de l’audace, et beaucoup, pour commencer par saluer et bénir du haut d’une de ces collines tous les persécutés de l’avenir ; et pour déclarer à une population fanatique, acharnée à la révolte, s'enivrant de l’espoir d’horribles représailles, que la terre sera un jour l’héritage des débonnaires. 11 y a dans ces pensées une si haute sagesse que bien peu de gens l’ont comprise ; et il y a aussi une rare énergie.
Celui qui parle ainsi, ira d’un pas ferme démasquer dans Jérusalem, elle-même, les hypocrites, balayer du temple les trafiquants qui font métier et marchandise des choses saintes, confondre les scribes , représentants de la lettre, les prêtres, héritiers de la théocratie cléricale, et il se fera crucifier par eux. Je n’admets pas une sorte de dualité en Jésus : naïf et ravissant prophète en Galilée, martyr lugubre et presque fanatique à Jérusalem. C’est ici même, en pleine Galilée, sur une des hauteurs qui entourent ce lac paisible, c’est dès le début et le premier mot de sa mission, qu’il a glorifié les proscrits et les martyrs, et flétri les violences des despôtes spirituels. Dès le premier jour, ici même, il a fait vivement ressortir le contraste de sa religion à lui, sans dogmes et sans sacerdoce, avec le mécanisme oppressif, le littéralisme tyrannique de la théocratie officielle. Il était trop libre et trop vivant, en harmonie trop intime avec le Dieu de la nature et de la charité pour ne pas être d’avance afmé en guerre contre tous les
pharisaïsmes. Cette guerre là n’a jamais cessé et n’est pas près de finir. Tous ceux qui combattent, avec des armes loyales, le dogmatisme autoritaire et les hypocrisies officielles, continuent Jésus-Christ; et pour eux ce doit être une joie, un accroissement de force et de vie, que de se retremper le courage et l’esprit dans cette nature aimable et austère, au sein de laquelle il a grandi, il a parlé.
Je me rappelai cependant que ces grandes paroles, dont j’étais tout ému en les relisant dans l’Evangile, ne peuvent être mot à mot, syllabe pour syllabe, celles que Jésus a dites. Il en existe une preuve absolue, incontestable. Le Nouveau Testament est écrit
en grec; or, c’était l’hébreu ou un dialecte araméen que le Nazaréen parlait à ses compatriotes de Galilée. C’est donc déjà une traduction, que chacun des mots de l’Evangile. Mais, à vrai dire, il est bon qu’il en soit ainsi; le fétichisme des mots, la bibliolatrie des Israélites pour l’Ancien Testament, et des protestants pour l’Ancien et le Nouveau,
ne sont que des puérilités. C’est revenir à ce culte des lettres et des mots que Jésus lui-même a stigmatisé et raillé chez les scribes. Le littéralisme est en ceci comme en tout insoutenable et impossible; il n’y a de réel, de vivant, que l’esprit.
Un fait d’un autre ordre, me revenait à la mémoire; c’est que le lac de Génésareth et les alentours, ne sont plus, à bien des égards, ce qu’ils étaient au temps de Jésus. Alors, comme on l’a fait observer, ce iac ressemblait beaucoup plus à celui de Corne qui est entouré de maisons de plaisance, de palais habités par les Italiens riches et par nombre d’étrangers.
Les Hérodes y fuyaient en été la chaleur étouffante et l’aridité de Jérusalem, comme les Césars oubliaient à Pouzzoles ou à Baïa l’ardent climat de Rome. Ces princes et leur cour s’étaient érigé en plusieurs endroits des demeures élégantes. Hérode le Grand, qui était homme de goût, quoiqu’il fût un tyran soupçonneux et sans pitié, choisit admirablement le site de Tibériade, et donna
à la ville qu’il créait le nom du successeur d’Auguste. Bethsaïda (c’est-à-dire maison de pêche ) devint Julia, en l’honneur d’une princesse romaine, de honteuse mémoire. Les pêcheries, considérables dès le temps de Josué, au dire des rabbins, ontàpeu près cessé d’exister. Je n’ai vu, en vingt-quatre heures, que trois petites voiles blanches sur ces eaux jadis sillonnées sans cesse parles barques des pêcheurs au milieu desquels Jésus vécut et choisit ses premiers disciples. Ces trois voiles brillaient au soleil et diapraient l’uniforme niveau de la mer. Après notre ère, et pendant trois siècles, Tibériade devint le siège d’une célèbre école de théologie juive; c’est de cette ville que sortirent d’énormes et minutieux travaux, sur le texte hébreu de l’Ancien Testament. Il y eut là pour la cité à demi-payenne d'Hérode une longue célébrité d’orthodoxie légale et savante, ou du moins érudite. Beaucoup plus animé et peuplé que de nos jours, le paysage avait-il en ces temps reculés, plus de charme que ne lui en prêtent aujourd’hui la solitude, le silence et la
majesté de souvenirs toujours vivants? On peut en douter.
La ville même de Tibériade est des plus pittoresques. Entourée , comme en plein moyen-âge, d’une ceinture de murailles flanquées de nombreuses tours, elle est assise au bord de l’eau. Les vents, après avoir traversé le large espace, secouent les verts panaches et les régimes de dattes jaunes ou rouges de quelques palmiers qui s'élèvent au-dessus des murs.
Pour construire cette petite ville dans le lieu le plus favorable à la vue, le despote iduméen avait profané un ancien cimetière, au grand scandale des Israélites. Aussi les juifs rigoristes considéraient-ils la ville comme païenne et souillée. Elle n’était guère habitée que par des étrangers, des Rêro diens , zélés partisans de la dynastie régnante, ou enfin par de3 personnes qui ne partageaient pas l’horreur nationale pour la violation et le contact même des tombeaux. C’est peut-être ce qui expilqué une circonstance assez singulière : il est souvent parlé
de Tibériade dans les évangiles, mais il n’est jamais dit de Jésus qu’il y entra ou en sortit. Sans en conclure qu’il n’y mit jamais le pied, on peut comprendre que ce n’était pas là qu’il devait chercher ses compatriotes auxquels il voulait s’adresser d’abord. Le fait d’une ville habitée à peu près exclusivement par les sectateurs de telle ou telle religion, et évitée par d’autres, est encore commun en Orient.
Ce qui est plus étrange, c’est qu’on cherche [en vain, de nos jours, le lieu que Jésus habitait, ce village de Capharnaüm (Kafr- Nahum, villaye de Nahum ) dont il est tant question dans les évangiles. Les uns le retrouvent dans Tell-Hum {le tertre de Hum), et leurs motifs nous semblaient solides. Mais Khan-el-Miniyeh, où nous avons fait une halte de quelques heures, près de la fontaine du Figuier (Aïn-et-Tin) a pour lui la tradition et l’autorité considérable du savant Robinson. A regret, nous suspendons notre jugement, mais non sans reproduire la remarque frappante d’un autre savant, d’un des esprits les plus éclairés et les plus mo-
dérés de notre temps, M. Stanley ; seulement nous y insisterons plus vivement peut-être qu’il ne Ta fait: tandis que les diverses églises, grecque, romaine, arménienne ont couvert de marbre et d’or les lieux où, selon elles, Jésus naquit et mourut; tandis que depuis des siècles, des pèlerins affluent au berceau et au tombeau (réels ou présumés) du Sauveur; tandis que la possession de ces lieux saints, ou leur délivrance ont occasionné de grandes guerres où tout l’Occident s’est précipité sur l’Orient à maintes reprises; tandis
que les rivalités des Eglises à cet égard sont loin d’avoir cessé, n’est-il pas au moins étrange qu’aucune d’entre elles, en aucun temps, ne se soit mise en peine de connaître la localité où ce même Jésus a vécu habituellement pendant la durée de sa vie active et de son enseignement? Le monde religieux, courbé devant le crucifix par les diverses orthodoxies, absorbé par les miracles que célèbrent les diverses fêtes chrétiennes, a semblé oublier que ce Christ qu’il adorait avait vécu, parlé, enseigné, professé une
religion où il s’agissait d’autre chose que de sa naissance, ou de ce qui l’a précédée, et de sa mort, ou de ce qui l’a suivie. Il y a là une négligence naïve et universelle qu’il est utile de constater; c’est un symptôme de cette maladie générale du monde chrétien qui a consisté à s’occuper beaucoup plus de glorifier le Maître que de lui obéir et de l’imiter. 11 est vrai que l’un est plus facile que l’autre.