UN SOIR D’ETE A PERCE
Si l’hiver est plus ennuyeux | sur les bords du golfe que dans nos riantes campagnes d’en haut; si nous sommes emprisonnés plus étroitement durant les cinq muis des frimas et des neiges, en revarche, nous avons la saison d’été plus belle, plus salubre qu’en aucun autre cndroit de notre pays: nous avons l'air frais et pur de la mer: tandis que ncs frè.es québécois rôtissent sous un so:eil brûlant, nous jouissons ici d’une température agréable qui, dans les
plus grandes chaleurs, n’est ja- Mais accablante, L'été, en un mot, semble vouloir nous faire oublier les ennuis de l'hiver, en étalant à nos regards les beautés de tous genres d’une nature pittoresque et grandiose.
La monotonie des —Jongs jours de l’hiver commence à disparaitre vers la fin d'avril. Les pêcheurs préparent déjà leur agrès de pêche; on se hâte partout de faire les préparatifs du rude et si pénible métier de sillonner en tous sens les eaux de la mer pour tirer de son sein la subsistance de tant de familles. Ici, l’on radoube les berges, on les calfate, on les flambe; là, on fait ies ailes de la berge, qui la feront voguer si rapidement et si leste-
ment sous le souffle de la brise.
Jn s'applique surtout à donner aux agrès toutes les proportions, toutes les conditions de vitesse,
car si on allait se faire dépasser par les autres pêcheurs, en revenant des bancs ou en y allant, quelle humiliation! et surtout juelle bordée de sarcasmes de la part des vainqueurs!...
Plus loin on répare les déchi- "u::s faites aux voiles par la æmpête, l’automne précédent ; puis on travaille aux filets, aux seines: on pose les tangons, etc.
#nfin, partout règne une activité, une fièvre de travail, qui forne un contraste frappant avec les jours mornes et tranquilles es cinq mois de reclusion. Chajue arrivage nous amène des
LA
‘entaines de pêcheurs du district
e Québec, des Etats-Unis et de "Europe, etc. On sent que l’hi- “er est fini et que la belle saion, Ja saison de l’abondance arive. Déjà, l’on a pris quelques norues: la nouvelle s’en répand partout avec la rapidité de l’élair, et tous les pêcheurs se lancent à l’envie sur la mer et vont
ui demander la nourriture de
, eurs familles. C’est alors que __ ?ercé présente un aspect qu’on
1e se {ässe jamais d’admirer:
Depuis cinq añs entier, chaque jour
[je le vois, Et crois toujours le voir pour la pre- [mière fois,
Mais ïil est un endroit entre autres où j’aime à aller souvent
contempler le vaste et magnifiiue panorama qui, de là, se dé- ‘oule, de toutes parts, aux regards de l'amateur de la Nature.
Ce site avait été remarqué par les Français, les premiers pécheurs de la Gaspésie, qui lui donnèrent le nom de Mont-Joli, qu’il porte encore. Ce joli mont forme un promcntoire qui va s'élevant en amphithéâtre jusqu’à la hauteur de 125 pieds et présente à la mer ses flancs escarpés et taillés presque perpenliculairement. On gravit la pente un peu raide du Mont-Joli du côté de la terre, sur une lisière éroite qui s’'élargit à mesure que "on avance vers la mer, et cette isière, la végétation la recouvre tous les printemps d’un riche ta-
pis de verdure. Arrivé sur la crête, on se repose sur un plateau de forme elliptique et au miieu duquel on a planté une haute croix, qui étend ses bras sur lez deux anses du village, comme pour les protéger.
C’est, assis au pied de cette Croix, quand le soleil est au dé-
lin de sa course diurne, qu’il fait bon de respirer l'air frais de l’océan que la brise de la mer nous apporte sur %es ailes. Quels Jeaux points de vue de tous côtés! Comme on remercie l’'Etre Suprême d’avoir parsemé sous nos pas tant de beautés naturelles; d’avoir créé pour sa créatu- "e toutes ces merveilles qui an- 1oncent sa toute-puissance et sa Jonté!
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Derrière moi, au couchant, se esse le Mont Sainte-Anne, caant sa tête altière presque lans les nues. Le flanc exposé -U vent, dont les rafales sont si
“iolentes ici, est hérissé de saxns rabougris, tandis que l'aure côté est couvert de jeunes -rbres vers ondoyant mollement Qus l’haleine plus légère de la rise. D'ici, je vois l’église avec ‘on clocner élancé: elle est siuée au pied même de la montane et se dessine parfaitement
‘ir le fond vert du versant qui ‘egarde lorient. Le mont Saint-
-nne, qui termine la chaîne des
‘ hickchâks ou Notre-Dame, (ces
:.0nts font partie des Allégha-
«es ou Apalachés) est le baro-
-être que la Providence a mis à
pour nos pêcheurs. Quand la cime se couvre de son bonnet, suivant ‘leur belle expression, quand elle‘ se cache dans un rouillard épais, la pluie et le mauvais temps ne sont pas loin, disent-ils, et ils se trompent ra- :
“ement. - sg s
Un peu pius loin du mont Sainte-Anne, s’élancent vers les nues les hautes falaises et les pics aux mille formes fantastiques, qui se mirent dans l’eau diaphane de la mer. En certains
ndroits, leur base, miné par les * Vagues en furie, laissent voir, cà et là, des grottes profondes qui ne manqueraient pas d’être * habitées par des fées ou des naades, si nous étions encore aux ours de la mythologie payenne.
Ailleurs, ces falaises surplom- Jent au-dessus des eaux d’une nanière effrayante pour ceux qui sont au pied et qui ne peuvent s'empêcher de tressaillir en ‘egdrdant ces masses énormes :
uspendues sur leurs têtes et nenaçant de les EneITRE dans ’abîme.
A droite, PA de chaque ‘bord du chemin: tortueux
qui conduit à la Baie-des-Cha-
leurs, les maisons..coquettes du Cap Blanc et de l’Anse-du-Cap.
A l'heure autuelle, ce chemin
est rempli de voitures presque
outes traînées par des boeufs et ‘harroyant sur les terres les tées de morue entassées sur le ri” vage et qui forment un excelent engrais, surtout pour les
terrains humides. Chaque voi- t ture est moritée par ‘une jeune Gaspésienne qui, pour se faire
oublier la marche lente de son
indolent quadrupède, chante gaît- s * ment les chansons du pays. Pa]
Mais voyez, à gauche, le petit village de la Malbgie et de la à pointe Saint-Pierre, dont les maisons semblent, d’ici, être baïi-
. gnées dans l’eau.
Au-dessus et loin derrière la pointe Saint-Pierre, apparais- Sent les montagnes situées à l'entrée de la Baie-de-Gaspé, et dont l’une porte le nom assez étrange, mais bien connu de la Vieille. Ÿ Ce nom fut donné par ‘les pêcheurs français à un quarcier de rocher isolé qui, vu de bin et de côté, ressemble beau-
= ent e. - —
*Oup à une grand’maman coiffée lu bonnet des anciennes du bon.
vieux temps. La Vieille était onnue et respectée de tous les manins, et c'était lorsqu’os passait devant elle que l’on baptisait ceux qui descendaient pour la première fois sur les côtes gaspésiennes. fais le Temps, {ui ne respecte rien, ou plutôt la 1er en courroux vint un jour (il y a déjà plusieurs années) e ruer avec plus de fureur que -amais contre la pauvre vieille, 1éjà courbée sous le poids de son grand âge, et la précipita à son piédestal. Son corps giga...
esque forme aujourd’hui pn érueil à fleur d’eau: c’est le seul umulus élevé en l'honneur de ette illustre défunte.
Les voyageurs peuvent néanmoins admirer encore le Bontomn.e, 4 quelques pas en arriè- 1e de S& regrettée compagne; avec son gros casque enfoncé sur les yeux et le dos appuyé à la falaise, vous diriez qu'il pleure la mort de sa vieille et qu’il craint d’être, à tout instant, enseveli dans les mêmes eaux à ses côtés.
Laissons-le en paix avec son deuil et ses craintes, et regardons plus loin cette multitude de navires qui se perdent de vue dans la perspective de la mer -et'du ciel. Les uns sont en route pour l’Europe ou en revien. ent; d’autres sont occupés à la pêche du maquereau, de la morue, etc. Fuis, un peu en deca, voyed-vous tous ces points noirs
qui semblent autant de petites coquilles flottantes? Ce sont les berges des pêcheurs qui déjà ap-
pareillent pour entrer au port.
Comme notre vue se fatigue
de la couleur éblouissante de la mer, dorée par les rayons obliques du soleil, reposons-nous' la vue suf le fond vert dela petite
îles Bonaventure, située en face, à deux tiers de lieues de nous.
Cette île est protégée par Ja ; nature avec un amour maternel. Son terroir fertile est abrité par de haute falaises qui l'enceignent presque en entier et
ne s’affaisent au niveau de l’eau que sur un seul point assez étroit pour former une crique à
‘abri des vents du large et for-' nant un refuge favorable aux 1iabitations de pêche que nous a- Jercevons d'ici. Les bords es- ‘arpés de l’île Bonaventure sont plus” pittoresques et plus sauvages du côté de la terre ferme, et ournissent aux chasseurs habi- ‘es du gibier en abondance. Le jois, qui couronne le sommet de ‘lie, forme une lieu de promenae délicieuse en face de la mer ans limite. Outre ces beautés 1aturelles, l’île offre de grands avantages aux pêcheurs, qui jet- . tent leurs lignes sous son abri, lorsque le gros vent ne leur per-
met point d’aJler sur les grands bancs: aussi, ont-ils coutume de dire souvent: “Quelle. bonne aventure pour nous d’avoir cette
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Île qui nous protège contre les vents! Sans elle, combien de jours, pendant l’année, où nous 1e pourysions aller à la pêche.” Ce point est de plus*le rendezvous d'un grand nombre de pécheufs canadiens, acadiens et jersiais, qui le choisissent de préférence à cause de sa position avantageuse, En été, l’île Bonaventure est une véritable fourmillière; en hiver, il n'y reste que les insulaires véritables, au nombre de 10 ou 12 familles, qui
se trouvent alors tout à fait i iso-
i‘es, quand le grand froid ne leur construit pas un pont de glace, re qui arrive assez rarement.
La
Cependant, lé soleil Re sur
- Fhorizon, et j’ai encore sous les
veux un ciel magnifique qui ré fléchit ses dernières lueurs. Les deux anses, à gauche et à draitc, sont remplies d'hommes et d:
femmes, occupés à préparer l:
morue prise durant la journéc J'entends d'ici les gais propos les ris bruyants qui montent jusqu'à moi. J'entends aussi le:
chansons normandes et bretonnes que chantent à pleine poi trine ceux qui vont tendre les fi ets au large pour la bouette du: ee.
lendemain. Une multitude in- :
nombrable d'oiseaux, qui habitent la cime du Rocher Percé, volent en tous sens autour et au-dessus de moi, s’ébattent, tournoiïent et remplissent l'air de leurs cris aigus.
Mais bientôt ce bruit confus
s’apaise: le soleil a, depuis quelques instants, disparu - derrière les Montagnes. C’est l'heure que Lamartine peint si bien dans les beaux vers de la Prière:
Le roi brillant du jour se couchant
[dans sa gloire, Descend ‘avec lenteur de son char de
[victoire Le nuage éclatant qui le cache à nos [yeux.
‘dans [les cieux, un reflet de Pourpre inonde l’é-
Conserve en sillons d’or Sa trace Et d’
[tendue,
Comme une harpe d’or dan: l’azur [suspendue,
La lune se balance au bord de l’ho- [rizon ;
Ses rayons affaiblis dorment sur le [gazon.
Et le voile deë nuits sur les monts se | [déplie :
C’est l’heure où la nature, un moment [recueillie,
Entre la nuit qui tombe et le jour
[qui s'enfuit,
at
[nuit, \ Et semble offrir à Dieu, dans un bril- \ [lant langage, De la Création le. magnifique hom- | . [mage,
La lune sort et s'élève lente-
le d’un éclat pur. La mer, agitée par les vents de terre, réfléchit son globe argentée et scintille sous ses rayons. Bientôt, je n’aperçois plus que les flambeaux de la nuit que la main de Dien a suspendus au-dessus de nos têtes, puis la mer se confondant avec la voûte azurée des cieux.
Quelques pêcheurs attardés ar- ‘ivent au port en chantant. Leurs 2erges, poussées par la brise de
Ærre qui augmente, coulent rapidement sur l’eau et laissent
S'élève au Créateur du jour et de la
ment du sein des eaux; elle bril-
derrière elles de gros bouillons phosphorescents, qui ressem- “ent à une traînée de feu qui vétille.
Mon oreille n'entend plus que 'es flots succédant aux ficts, mais ne dépassant jamais la limite tre cée par le doigt de Dieu.
La solitude où je me trouve, et ce bruit incessant de la mer expirant sur le rivage, porte l’âme à la prière et aux méditations religieuses, et je m'écrie, en quittant ce lieu enchanté: Quam inirabilis Deus in omnibus operibus suis/
Percé est le chef-lieu du comsé de Gaspé et c’est une naroisse dont les régistres remontent au
commencement du siècle, . / Dans le cimetière que vous a-
percevez au pied du mont Saïnte- Anne, reposent les restes d’un .
de mes enfants. Le parler des anges est la prière, dit-on, et - cet ange a dû prier souvent pour ceux qui l'ont tant pieuré.
Le lecteur, en lisant ce que j'ai dit de la maison Robin, a peut-être cru à des préventions injustes de ma part. S'il en était ainsi, il n’aura, pour se désabuser, qu’à lire l'historique des agissements de cette maison puissante, lorsque je fus chargé par le gouvernement d'établir la taxe scolaire à Percé.
A l’époque où je devenais inspecteur d’école (en 1857), la taxe scolaire n’était établie légale-
ment que dans deux paroisses du comté de Gaspé: à la Grande-Ri-
vière et à Sainte-Anne des Monts. Partout ailleurs, on en était encore au système ‘“antique de la rose” des contributions ‘ volontaires, et, avec ce système, parmi une population formée par la maison Robin, surtout à l'indifféresce en matière d’éducation, les écoles se soutenaient ‘bien misérablement et, souvent, fallait-il les fermer.
Les Robin, à cette époque, étaient les propriétaires du grand Village “e Percé pour une bonne moitié, aujourd’hui, ils en possèdent les sept-huitièmes. Savezvous le chiffre le plus élevé de la contribution volontaire de cette maisos alors plusieurs fois millionnaire ?.... Quatre . piastres par année, et, souvent, rien!
L’hon. M. Chauveau m'avait déjà écrit à plusieurs reprises :
“TI faut que la taxe scolaire légale s’établisse dans tout votre
district d’inspection.”
Je crus devoir cominencer ce travail d'Hercule au chef-lieu, pour l’exemple, et je me mis réslument à l’ceuvre.
- Dans ies montagnes, en arrière du village de “Percé” se trouve un autre village portant le nom
de Irish Town. Ce nom suffit
pour faire comprendre que ce sont des Irlandais et leurs descendants qui habitent cette locaité. Or, il est connu que l'Hibernien a une horreur instinctive du mot taxe. On sait encore que les Irlandais, persécutés d’une manière atroce dans l:ur pro-
pre pays, se rangent, une fois établis sur ce continent, du côté de leurs persécuteurs protestants, poussant souvent le fanatisme jusqu’à vouloir imposer à la race française une langue qui lui est étrangère et qui, pour eux, est la langue de leurs bourreaux. Privés de la mémoire du coeur sous ce rapport, ces fils de
Martyrs oublient en même temps : ce qu'ils doivent aux Français, en Europe, et à nous, leurs des cendants, dans la province de Québec. Qu'on examine ce qui se passe, depuis 1847, à Québec, à Montréal, à Ottawa et ailleurs, et convenons que la reconnaissance compte pour bien peu parmi les vertus irlandaises, tandis
que leur aplatissement en face
4 ‘ 4 ï de leurs ennemis séculaires for-
me un spectacle superlativement triste.
Cette horreur, ou plutôt cette haine de la taxe chez les Irlandais et leur inqualifiable injustice à notre égard, la inaison Robin devait l’exploiter au désa- Yantage des'écoles. Tout à coup, les agents des Robin devinrent &énéreux, chose qui ne se voyait point parmi eux et qui n'était pas dans leur nature d'hommes à argept. Le whisky coula à flots, les esprits se montèrent et il fallait, coûte que coûte, faire lisparaître l'officier du gouvernement avec la taxe scolaire.
‘Pas de taxe!” criaient les a.
gents des Robin en faisant leur distribution de whisky, et ces
Donner 17" -vêt > -rmses ete E
RP EE: poule pr otee
A pois nhes:t
pes np: rte me
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