SOUVENIRS
De tous les endroits que j'ai habités, ici et en dehors du pays, pas un ne me rappelle d'aussi beaux souvenirs que cette partie reculée du Canada, située en face du golfe dont l’espace, vers l'est et le nord, n’est borné que par l'horizon. L'été et durant quaire mois de la belle saison, ce coin favori, cet enfant gâté de la Nature grande et sauvage, devient sans conteste l'endroit le plus charmant que Dieu ait créé pour réjouir l'oeil de l’homme.
Si la Gaspésie se nommait la Suisse, ou la baie de Naples, ou
l'Italie, il n’y a pas de doute que tous nos compatriotes voudraient la parcourir en tous sens, y aspirer à pleins poumons l'air si pur de ses bords enchan- :
teurs; chacun voudrait aller se promener, le soir, sur le promotoire qui fait face à ce rocher curieux, le Mont-Joli, lorsque la lune argente de ses rayons la mer qui vient caresser de son doux murmure le pied de la fa- :
laise; on voudrait faire l’ascension du mont Sainte-Anne, autre sentinelie qui se dresse en arrière du village et dont le sommet offre le point de vue le plus ravissant qu’il soit possible de désirer.
Kalm, le naturaliste suédois, qui visitait le Canada en 1749, disait à son ami intime, M. de la
Galisonnière, gouverneur par intérim de la Nouvelle-France : — “Voir Québec et mourir.” D’autres ont dit avant Kalm—"“Voir la baie de Naples et mourir.” Quant à moi, je dis avec confiance et sans crainte d’être démenti:—“Voir la Gaspésie et mourvir.”
En attendant que je puisse donner aux lecteurs de la Lyre d’Or une description de quelques-unes des beautés naturelles de la Gaspésie, qu’il me soit permis de leur raconter un incident remontant au moins à un quart de siècle et marqué au coin le la couleur locale de cette époque. C’est un épisode du genre humoristique: à plus tard quelque chose de plus sérieux.
Je venais d'être nommé ins-
sets. en se RE TE CP LESrE DS ER LE
pecteur des écoles du comté de Gaspé, fomant un circuit de 80 .
lieues, dont la moitié était “sans chemin ni chemine.”
Ma première visite devait se faire à la Pointe-à-Geneviève, localité que les aimabes et puéti.
ques Jersiais ont surnommée Newport. J'avais prévenu tous les commissaires et syndics d’école que, à tel jour, je serais à tel ou tel endroit.
Il y avait, à l’époque dont je parle, une seule école à la Pointe-à-Geneviève et elle était sous la direction d’une fille fort re- Marquable par la légèreté du bagage renfermant ses connaistes pédagogiques. Gaspé n’a- Vait pas alors de bureau d’examinateurs, et ÿ en eût-il eu un ou deux des plus Complaisants :
que la pauvre fille n’aurait certaincment pas obtenu un brevet ‘même de troisième ordre. Cette institutrice, sentart probablement son indigence littéraire, voulut au moins remplacer par des démonstrations, des décors, du chant, etc., le viäe de ses connaissances en pédagogie.
Elle avait donc fait baliser le sentier menant à la maison d’école, tout comme pour la visite d’un évêque; il y avait des banderoles aux couleurs flamboyantes, et, à l’intérieur, un fauteuil au-dessus duquel on avait accrohé un baldaquin formé de toile à voile et sur lequel courait du papier à franges. Tout autour, de jeunes sapins portant des lambeaux de flanelle rouge.
C'était beau et aux couleurs lo-
éales d'alors. Ce n'était. pas encore tout.
La maîtresse d'école avait appris à ses élèves un cantique. ...
je ne dirai pas bien approprié, comme on va le voir; mais elle, la bonne âme, elle l'avait choisi comme Ça et sans penser à rien de plus. Peut-être croyait-elle aussi, dans Sa profonde candeur, que tout cantique pouvait faire l'affaire pour la visite d’un inspecteur d’école.
J'arrive donc et je me rends, escorté d’un commissaire, au milieu de deux rangées d’arbres improvisés. On ouvre la porte et nous entrons. Les petits garçons font un profond salut ES les petites filles tirent leurs plus belles révérences, puis, aussitôt, ils entonnèrent sur un ton nasil-
lard et avec cinq bémols à la clef, le cantique suivant :—‘“Le voilà ! l’agneau si doux,” etc.
Un aùtre, plus prétentieux que moi, eût prit l'agneau : si doux pour lui: je le passai modestement au commissaire qui n'accompagnait. C'était raide tout de même, cet agneau si doux, pour lui comme pour moi, je vous l’assure.
/ J'ai vu, Je me souviens, Je raconte !
Vicomte WALSH Campbellton est du côté du Nouveau-Brunswick. C’est un village qui doit toute son importance à l’Intercolonial et à sa position à la tête de ia naviga-
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tion de la Baie-des-Chaleurs. Ii y a 25 ou 30 ans, Campbellton n'était qu’un hameau où l’on :
n’entendait pas un seul mot de français; aujourd’hui, les choses sont bien changées: les deux langues se parlent également et peut-être la nôtre plus que celle de John Bull.
On appelle les habitants du Nouveau-Brunswick: Blue Noses, Nez bleus. Pourquoi !...
Je l’ignore, puisqu'ils n’ont pas le nez plus bleu que les habitants des autres provinces. Ce que je Sais, cependant, d’une manière certaine-et positive, c’est qu’il ont été (s'ils ne le sont plus) d'un fanatisme outré. Ils l'ont prouvé d’ailleurs en établissant des écoles sans Dieu; et celui qui voit le fond des choses, qui
connaît les Blue Noses comme je les connais, sait que la haîne du Catholicisme a été le grand mobile dans l’établissement de ces écoles.
Il y a maintenant à Campbellton, une église catholique, érigée sur une éminente, en arrière du village: le site en est bien choisi; c’est la première construction qui s'offre à la vue en remontant, soit par eau, soit par .
terre.
Les hôtels du village sont bons généralement. Celui que fréquentent les Canadiens est tenu par MM. W. H. Mclntyre, qui n’ont d'écossais que le nom.
A Campbellton finit la rivière Restigouche et commence la Baie-des- Chaleurs. De l’autre côté, sur la rive canadienne, vous
voyez distinctement d'ici l’égli-
' se et le village des Sauvages de Restigouche.. Cet endroit, à un mille séulement de Campbellton, se nomme encore La Mission, quoiqu'il y ait là un prêtre résident depuis un demi-siècle à peu près. A l’église, consacrée à la bonne Sainte-Anne, le chant
de la messe ef des vêpres, la pré-
: dication, tout se fait en micmac.
Il n’y a, à part de M. le curé (Mgr Guay), qu’un seul Cana-.
dien demeurant dans le village des Sauvages: M. Olscamps.
marchand.
Tous les voyageurs s’accortdent à dire que la station eât tenue dans un état de malpropreté qui ne fait pas honneur à al, à Campbellton, m'ont \paru ceux qui sont chargés d’en avoir
soin. La salle générale d’attente surtout ressemble plus à l'étable d'Augias qu’à une salle destinée à des voyageurs. Noneulement est-elle d’une saleté écoeurante, mais la puanteur qui s’en exhale a ün terribie effet srr un nez Canadien, si elle est imoffensive à un Blue Nose. Où est l’Hercule «+: voudra nettoyer cette salle ?
De la station, il y a un eémbranchement de l’Intercolonial qui transporte au quai de l’est les voyageurs et surtout les marchandises: la distance n’est que d’un demi-mille à peu près.
C’est là que nous devions, le len-
. demain matin, prendre le bateau l’'Amiral Ce Vapeur, très fort, très élégant et fort bien tenu, fait le trajet de Campbeliton au
: 18 Bassin-de-Gaspé (75 lieues à peu près) deux fois la semaine: le mercredi et le samedi. Le dévart, de Campbellton, se fait à 5 heures du matin, lorsque la brume, avec laquelle il faut compter assez souvent, n’y met point d’empêchement. En partant’ donc de Lévis, par l’Intercolonial, le mardi ou le vendredi, à 8 heures a. m., on arrive à Campbellton à 7h. et 3 min. le soir du-même jour, et l’on peut, en retenant sa cabine d’avance, aller coucher à bord, ou bien coucher à l’hôtel et prendre le
| bateau le lendemain matin.
Notre départ de Campbellton, sur l’Amiral, fut retardé d’une heure et demie par la.brume. A ; 1-2 heures, un soleil radieux avait dissipé le brouillard épais
qui cachait aux regards la Baie et ses rives.
M. Joseph Dugal est le Ccapitaine du vapeur qui nous emporte vers le Bassin-de-Gaspé: c'est un enfant de la Gaspésie. Il est le fils d’un brave et honnête habitant de la Grande-Rivière et qui était marin lui-même. Jeune : 1core, Joseph Dugal visitait, pour se faire la main au métier, tous les pays du monde: il est Capitaine au long cours depuis 20 ans bientôt : c'est qu’il a jeune à parcourir la mer qu'il a toufours aimée, On naît marin sur la côte de la Gaspésie.
Cette ligne de Campbellton au Bassin-de-Gaspé appartient à M.
Julien Chabot, le gérant de la Compagnie de Navigation à va.
Peur du Saint-Laurent. On sait que ce monsieur a toujours eu la
gite 44 CRU Me ah en
sit
main heureuse.dans le choix des officiers qu’il a mis sur les bateaux du Saguenay, et il a tout aussi bien réussi dans le choix des officiers de la ligne gaspési- .
enne. Là comme ici, et ici comme là-bas, on reconnaît le même cachet de politesse et de courtoisie à l'égard des voyageurs que
‘le sort leur envoie.
C’est en 1878 que l’on inaugura cette ligne qui devait rendre d'immenses services aux Gaspésiens. Les 'commencements en furent humbles. D’ailleurs, sur cette terre isolée, les esprits s'ouvrent lentement à toute entreprise qui sort de la routine ou de la seule industrie que l’on y voit depuis que cette côte est habitée: la pêche à la morue. . On aurait tort de blà
mer les Gaspésiens pour cette indifférence: ils sont que ce que la maison Robin les a fait: pé- Cheurs de morue et rien autre chose. Agriculture, écoles et le reste, à bas tout cela ! et vive la morue, le dieu des Jersiais 1
Depuis quelques années, Lependant, des prêtres sont parvenus à faire Comprendre à quelques-uns de ces pêcheurs, fils, petit-fils et arrière-petits fils de pêcheurs, que l'avenir pour eux était dans la culture de leurs terres et dans l'établissement d’é- Cole; et ceux qui ont suivi les conseils de leurs curés, leurs meilleurs amis, se sont vus récompensés, äu bout de quelques années, en acquérant une aisance relative et en devenant indé- ‘Pendants du monopole honteux
Le
exercé sur les pêcheurs par la maison Robin. Malheureusement, cette maison a trouvé plusieurs imitateurs chez d’autres marchands jersiais, race de vampires sans entrailles-et sans caractère moral. Ce sont eux et seuls qui ont sucé les sueurs et le sang des pêcheurs gaspésiens, qui les ont tenus dans la misère, loin des écoles, de l’agriculture et de toute idée de progrès. C’est donc sur eux, sur ces sangsues des pêcheurs, que doit retomber ‘ de tout son poids le reproche que l’on peut faire en voyant l’apathie, l’engourdissement, le sommeil de cette brave population.
Ces marchands engraissés ayant recueilli le profit matériel de leur commerce infâme, il n’est que juste qu’ils en recueillent
malédiction !
J’ai dit, plus haut, que l’inau- £uration de la ligne entre Campbellton et Gaspé se faisait en 1878. L’Otter fut le bateau choisi pour cette première année.
Lencouragement fut faible.
La maison Robin avait trouvé qu’une goëlette peut aire Je transport des voyageurs et des Marchandises plus rapidement que peut le faire un vapeur, tout comme un’ de ses ‘agents (Daniel Orange, de mémoire exécrée), à la Grande-Rivière, avait trouvé qu’un bac était plus commode qu’un pont pour traverser une rivière. Et, fier de sa découverte, cet agent des Robin f;, une guerre injuste, odieuse, au çuré d’alors et à toys ceux
aussi toute ja honte et toute la
s'étaient déclarés en faveur du pont. On parle de la barbarie du moyen âge; mais dites-moi donc si l’on peut trouver. à cet- .
te époque reculée, des B rbares plus barbares. que les . trsiais qui ont appauvri la Gas} lie et l'ont tenue dans la misère autant et aussi longtemps cils l'ont pu?... Heureusement que leur règne est à peu près fini et que leur joug odieux se brise au contact d'hommes de progrès !
Ce fut le vapeur City of Saint- John qui fit les trajets durant les étés de 1879, 1880 et 1881. II y eut encore peu d’encouragément: la maison Rotin n'avait pas encore résolu le problème de la différence de vitesse entre une goëlette et un var %. Ce problème épineux de %t lui prendre quatre ans à risudre.
PAL 2: amas à
C'est que ces Jersiais, ça ne va pas vite, quand il s’agit de sortir de l’ornière; puis il est si difficile de changer les habitudes prises.....quand elles sont mauvaises.
En 1882, la compagnie mit sûr *ette ligne de Campbellton au Bassin-de-Gaspé le Saint-Iaurent et le Clyde, non pas simultanément, mais tour à tour; et l'on fit ce que l’on aurait dû faire plus tôt: on confia le commandement de ces vapeurs au capitaine Dugal. Depuis bientôt huit ans qu’il occupe cette charge importante, il n’y a pas eu de plaintes, point de naufrages, et
. le trafic de cette ligne s’est dé- Culpé. C'était donc l’homme de la position.
L'Amiral, bien aménagé, fort