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PROMENADES DANS LE GOLFE SAINT-LAURENT

Nouvelle-Écosse—Ile du Prince-Edouard et ‘Nouveau-Brunswick.

Toute la nuit nous filâmes, poussés par un vent frais. L’aube surprit les matelots faisant la toilette du Napoléon III, pendant que nous humions à pleins poumons les effluves iodurés que nous apportait la brise du détroit de North. umberland. Par le hublot entr'ouvert de nos cabines, nous apercevions dans le lointain les côtes sombres du Cap Breton, le goulet de Canso qui, un jour, porta le nom de passage de Fronsac en l’honneur d’un ministre de la marine française, le duc de Fronsac; et plus près, les hauteurs de l’île du Prince-Edouard, dont les gais pâturages, les moissons dorées et les jolis

maisonnettes se détachaient au-dessus de la grève blanche et sablonneuse qui sert de ceinture à cette Cérès du Golfe Saint-Laurent.

Sept heures après, le Napoléon IIT jetait l'ancre dans la rivière du Milieu, et Pictou, bâti en amphithéâtre, se montrait à bâbord. Nous devions y faire du charbon, et comme cinq jours de relâche nous attendaient ici, nos baleinières ne tardèrent pas à se détacher du bord.

Pictou compte une population de 8562 âmes, dont la majorité se compose d’Écossais presbytériens. Le hasard du voyage avait voulu que le jour de notre débarquement fût un dimanche, Or, il n’y a qe ceux de nos lecteurs qui sont allés en Écosse qui pourront se faire une idée de l’incommensurable ennui et de la force d'inertie qui pèsent pieusement, en ce jour, sur une ville presbytérienne. Un anglais, M. Gi'bert Hamerton, auteur d’un livre rempli de curieuses observations sur la France rurale ('), assure avoir vu une ménagère écossaise iermer ses persiennes et jeter un voile sur une cage remplie de serins, dans le but d'empêcher cet imprudent volatile de troubler par ses chants le saint repos du dimanche. Dans certains endroits, on doit traverser des lochs pour se rendre à l’église, mais le jour du Seigneur toute brise qui souffle est perdue ; il faut prendre les rames.

(1) Round “e house, notes on rural life in France, in peace and war, by Philip Gilbert Hamerton, Boston—Robert and brothers, 1876.

Laisser courir sa nacelle au gré d'un vent propice serait plaisir par trop mondain. Il est plus convenable-—more gentlemanlike—de s'escrimer bravement à gagner une dizaine d'ampoules au maniement de l’aviron, et d'arriver au sermon tout aussi essoufflé que l'âne de Balaam.

En mettant le pied sur le quai de Pictou, on se serait cru transporté dans ce bienheureux pays d’Ecosse. Ici tout est mort ; rien ne bruit. Ce jour là il n’y a que les blés, céréale peu soucieuse de la dignité presbytérienne, qui poussent dans les champs.

Nous errâmes à travers cette ville endormie, tant et si bien, que nous nous promenions encore à la belle étoile, frappant aux hôtels de Pictou sans pouvoir nous faire entendre, et finissant par trouver un gîte dans un caboulot borgne, où Cocardasse et Passepoil—ces deux désopilants et peu difficiles personnages du Bossu de Paul Féval—auraient hésité à frapper.

Là, nous attendait le plus fantastique des sommeils entre deux matelots qui, bien que portant des barbes rousses comme tous les habitants de Pictou, eurent la complaisance de nous informer, en entrant, qu'ils n'étaient pas de la ville. Je ne sais s; les rontiements de ces nochers contribuèrent à notre hallucination, mais nous rêvâmes que nous étions couchés au milieu du fameux tableau de Géricault, sur le radeau de la Méduse. La vérité est qu’au lieu de flotter sur la mer embrasée de l'océan indien,

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nous étions étendus sur les planches d’une couchette qui, se disjoignant peu à peu, finit par nous lancer dans le vide ; et que loin d’être tirés au sort pour servir de déjeüner à nos compagnons d'infortune, nous finîmes bel et bien par être distribués en ration à tout un corps de débarquement de poux, de puces et de punaises, Ils se détachaient du gris perle de nos oreillers, s’avançaient en colonnes serrées de sous-division, et profitant lâchement de la torpeur où nous avaient plongés les suites d'un dimanche presbytérien, ils accouriient se refaire l'estomac sur une chair toute fraîche et bien, ravivée par les brises de Ja mer. Hélas ! que dire ? Ce supplice de Prométhée ne se termina qu’à six heures du matin. Ce fut la tête en désordre, l'œil rougi par l’insomnie, les ongles aiguisés par les terribles luttes de la nuit que nous nous installèmes dans la poste-aux-choux et que nous regagnâmes le bord, en compagnie du maître-d'hôtel et de trois saumons (1).

Il est vrai qu'un bain nous remit promptement des suites de ces cruelles heures que nous passâmes à être exposés ainsi aux bêtes du Colysée, et comme le lendemain Pictou avait inventé une nouvelle torture, en faisant accompagner chacun de nos pas par un vent sournoiïs qui nous lançait aux yeux des colonnes de poussière

(1) On nomme poste-aux-choux dans la marine française le canot qui fait le service des provisions,

fine et cuisante, nous nous décidâmes à secouer ce qui s’en était attaché à la semelle de nos souliers, et nous primes le train-omnibus pour Halifax.

Notre guignon venait de monter en croupe :

il galopait avec nous. À peine dépassions-nous la petite station de Hopewell, quand le conducteur vint nous prévenir que notre locomotive ne pouvait aller plus loin. Agénor Gravel était un tant soit peu mécanicien ; il voulut se rendre compte du retard. Une des roues était brisée, et comme le coräucteur du train télégraphiait pour avoir une seconde locomotive, que le soleil était chaud, qu'il faisait soif, Agénor se décida à prendre une limonade. Or, le limonadier demcurait à trois milles en avant; mais le gosier de Gravel n’admettait pas la réplique. Notre camarade se dirigea sur Grlengarry, prit un chemin de traverse et se mit à arpenter le pays comme s’il eût fait partie de son jardin. Trois quarts d'heure après ce départ qui nous avait tous laissés inquiets, la nouvelle locomotive arrivait à notre rescousse, et bientôt nous stoppions à la gare du petit bourg de Grlengarry, où Agénor Grravel, altéré plus que jamais, tout crotté et sentant le marécage à cinq lieues à la ronde, n'avait réussi à trouver qu'un peu d’eau et de vinaigre pour apaiser sa soif. Sa mauvaise humeur ne tomba tout-à-fait qu'à la vue d’une pyramide de citrons, d’oranges, de bananes et de goyaves, pompeusement étalés dans la gare de

Richmond, et comme nous devions quitter ici le chemin de fer pour prendre un cab, ce fut entourés de l’attirail d'un marchand de fruits que nous nous acheminâmes vers Halifax.

J'avais glissé dans ma poche un volume de la collection Dentu, où il est question de la Nouvelle-Ecosse, Pendant qu'Agénor mordait dans une orange, j'ouvris le livre au hasard et je tombai sur les lignes suivantes :

— “ Si l’on interroge un dictionnaire de géographie à l'article Halifax-:on y verra qu'il s’agit d’une ville capitale de la Nouvelle-Ecosse, ayant tout à la fois un beau port, un commerce actif, une citadelle, un arsenal et deux évêques, lun catholique, l’autre protestant. L'Anglais ‘que l’on questionnera sur cette même ville sera ‘plus explicite ; elle sera pour lui la clef des possessions britanniques de l'Amérique du Nord.

Pour l'habitant des provinces voisines, Halifax sera avant tout la ville des mariages, a place famous for picking up wives; le militaire y verra par excellence le pays loyal et dévoué à la croix de Saint-George, et le marin n'en parlera que comme du paradis de sa longue campagne.”

Ces choses sont bien dites; elles sont vraies, et pour ma part je n’oublierai pas l'impression que me fit de prime-abord cette ville propre, bien aérée et jetée en amphithéâtre sur le versant d’une colline assez élevée.

Halifax est bâtie sur le côté ouest de l’ancienne baie française de Chibouctou. Fondée en 1748,

sur la demande des habitants du Massachusetts qui voulaient en faire une barrière contre l’élément français, cette ville ne vit arriver ses premiers colons que l’année suivante, sous les ordres du colonel lord Cornwallis. (1) Quarantedeux ans plus tard, Halifax—ainsi nommée, en l'honneur du comte de Halifax, président du bureau de commerce, —comptait 700 maisons où logeaient 4000 habitants, et ce nombre, lors du dernier recensement, se voyait porter à 29,582. Divisée primitivement en trois sections distinctes, les villes irlandaises, allemandes et anglaises, Halifax a vu ces dénominations disparaître. (Ces différentes nationalités se sont fondues en un seul type, le néo-écossais—le b/ue nose—et cet esprit d'union fait aujourd'hui de leur cité une ville riche et prospère, si l’on peut en juger par les magasins somptueux, les quais magnifiques et les résidences princières de ses

(1) M. G. A. White, dans un essai historique intitulé ‘« }alifax and ils business” publié en 1876, donne de curieux détails sur les commencements de cette ville:

“ During the first five months of the city'u :xistence it required eighteen licensed taverns to supply the thirsty inhabitants with liquors !

“ We get another curious glimpse into the morale of those early times, when Englishmen strode the hoggy streets incocked hat, wig, kneebreeches and big buckied shoes; Englishwomen walked sturdily inside a veritable hoop (one hoop, and not the so-called hoops of our days). Men and womem while alive could do something to help themselves,; but the dead, what could they do but lie still where they died! And 50 they lay on, and living friends and neighbours cared not to pay the last sad rites. The government had to impose penalities to compel those in the vicinity of the deceased’s last place of abode to see 10 the burial.”

12 PROMENADES DÂNS

habitants. La nature a admirableinent aidé à la capitale de la Nouvelle-Ecosse. Son port est libre de glace, même quand ceux de Boston, de New-York et de Baltimore subissent les conséquences d’un hiver rigoureux, et au nord de la ville se trouve le bassin de Bedford, que de hautes montagnes protègent contre tous les vents, et dans les eaux duquel pourraient ancrer les plus grandes flottes du monde.

Pendant que nous discourions ainsi sur la capitale néo-écossaise, notre cocher ouvrit la portière et nous indiqua de la main l'entrée du Halifax House, un des bons hôtels de la puissance du Canada. Les trois milles qui séparent Richmond de Halifax venaient d’être franchis, et un quart d’heure après, un ami de Québec, M. Sichel, nous serrait la main et s’offrait à nous servir de cicerone.

Pour celui qui n’a pas vu la citadelle de Québec, celle de Halifax doit laisser un souvenir ineffaçable. J'étais curieux d'établir une comparaison. Notre première visite fut faite de ce côté, et le paysage qui se déroule du haut des remparts est vraiment féérique. Aux pieds du spectateur la ville est là qui remue et qui s’agite, pendant qu'un peu plus loin s'étend le port où dorment mille et un navires, depuis le yacht de plaisence jusqu'au vaisseau-amiral.

Dartmouth est en face, estompée par le soleil. Au nord bruissent les flots du bassin, pendant qu'au sud l'Atlantique soupire dans ses soli-

tades, et qu’en arrière du spectateur, la brise passant sur les hautes futaies du cimetière, et sur les plantes embaumées des jardins publics, court faire onduler les gazons de ces interminables prairies qui vont se perdre vers le “ Head of the Arm.” Ce spectacle est sublime, je l'avoue, et s’oublie difficilement pour celui qui n’a pas eu la bonne fortune de voir lever le soleil du haut de la forteresse de Québec.

De la citadelle nous nous fimes mener au “ Spring flower garäen,” beau jardin rempli de lacsartificiels et de fontaines pittoresques. Dans ses larges allées sablées le public vient se reposer du travail quotidien et y chercher une heure de délassement. La musique du 60ème carabiniers anglais y jouait ; mais nous ne pûmes juger de la fashion de la ville, car le temps s'étant mis à la pluie, nous rentrâmes à l’hôtel pour préparer le programme du lendemain, qui fut employé à visiter les environs de la ville.

Nous étions accompagnés du vice-consul d’Espague, don Antonio de Zéa. joyeux et spirituel garçon,dont la verve netarissait pas. Hissés dans une monumentale voiture qui semblait avoir été fraîchement découpée de cette estampe d’Epinal qui représente Ravaillac plongeant son poignard à travers la portière du carrosse de Henri IV, nous fimes le tour de la Pointe, et nous parcourûmes le Head of the Arm, ainsi que ie labyrinthe du chemin militaire, une des plus jolies promenades de la Nouvelle-Ecosse.. Comme il

faisait plaisir de se sentir entraînés rapidement sous un ciel pur et balsamiar.e, par une journée, ai trop tiède ni trop fraîche, et de humer à loisir la brise de mer, pendant que sous nos yeux défilait le plus joli panorama possible. Là, devant nous, se trouvaient semés à plaisir, forêts sombres et hautes futaies, horizons sans bornes, chaumières et fermes confortables, villas enchanteresses, où les rois du commerce néoécossais se donnent le luxe d’une saison des eaux, à deux pas de la Bourse, de leurs bureaux d’affaires, de leurs entrepôts et de leurs navires. Rien ne manque ici pour le bonheur de l'homme, pas même us geôle, et le premier édifice que nous eûmes l’occasion de visiter en route, fut le pénitencier, où nous fûmes reçus par le gouverneur de la prison. Il nous fit les honneurs du bagne, et Agénor lia de suite conversation avec un second de navire qui, dans un moment de mauvaise humeur avait assommé son capitaine à coups de barre d’anspect, puis l'avait jeté à la mer. Quant au consul. d’Espagne il se prit d'intérêt peur un lascar de l'Inde. Ce petit homme, à l'air doucereux, n'était condamné que pour viol, accompagné d’une tentative de meurtre. Pendant les longues heures de la prison, le repentir était venu frapper à la porte de ce cœur endurci ; il n’espérait plus qu'en la vie future, et se plongeait sans cesse dans les innombrables réflexions que peuvent faire naître les 999 incarnations de Vichnou,

y apportant tout le soin que sait mettre un fakir de son pays, quand il passe des jours entiers abimé dans la pieuse contemplation de son nombril. Au milieu de cette loterie du crime, le hasard m'avait donné en partage un respectable vieillard, à la figure ouverte, au front large et ombragé par des cheveux blancs, qui m'avait offert ses bibelots ayec un grand air de bonhomie. Il fabriquait à ses moments de récréation et veudait aux visiteurs, des manches de plume, des coupe-papier, mille et un riens fouillés dans les os que lui abandonnait le cuisinier. Je fis discrètement mon choix, tout en m'apitoyant sur le sort de ce patriarche, dont la tête n’aurait pas déparé les épaules d'un ermite de la Thébaïde, et ce ne fut qu'à la porte que j'appris le principal épisode de sa biographie. Ce vénérable septuagénaire avait eu la faiblesse d’assommer son frère au milieu de la nuit. Fiezvous donc maintenant aux apparences.

En rentrant en ville, nous allâmes visiter la cathédrale catholique, petite, jolie, un peu mignarde dans son architecture ogivale (1), et nous parcourûmes l'hôpital militaire de la rue Grottingen qui a coûté $150,000 au gouvernement, ainsi que l’hôpital provincial, pour lequel on a dépensé $260,000. : Ce dernier æ'était pas encore terminé. Quant au parlement provincial, nous fimes de vaines tentatives pour y arriver,

(1) La liberté du culte catholique fut autorisée à la Nouvelle- Ecosse, en 1783, par un acte du parlement provincial.

en visiteurs, bien entendu. Le conservateur de la bibliothèque faisait de la villégiature, et sa permission était indispensable pour parvenir jusqu’au sanctuaire des libertés néo-écossaises.

- Ce qu'Halifax avait de plus curieux à nous montrer était à peu près épuisé. Nous avions trouvé la ville propre, hospitalière et portant à ravir ce cachet d'originalité qu'ont presque tous les grands centres maritimes. La liste des édifices publics avait été consciencieusement épuisée. Nous avions parcouru ses parcs et ses jardins, flâné dans Hollis Street, la rue fashionable de la capitale, visité ses magasins et fumé dans les clubs mis à la mode par les officiers anglais. Nous n'avions pas même oublié les cimetières, où une touchante coutume populaire nous avait frappés. Elle consiste à entasser des conques marines au pied des épitaphes : puis, à certains jours on vient s’agenouiller, et l'oreille appliquée aux lèvres de la funèbre coquille, on écoute pieusement la grande voix des morts qui murmure et se plaint de l’oubli des vivants.

Néanmoins, je ne pouvais quitter Halifax sans visiter son marché. De ma vie je n’oublierai le spectacle de ce jour-là.

Ici, les vendeurs forment trois groupes bien distincts : des indiens, les nègres, les blancs.

. Les indiens appartiennent tous à ces puissantes tribus qui jadis, sous les ordres du baron de Saint-Castin, tinrent si longtemps les Anglais en échec. Accroupis sur Jeurs talons, ils atten-

dent silencieusement que l'acheteur se présente et marchande les peaux repassées, les mocassins, les raquettes, les paniers, les petits objets de fantaisie qui composent leur fonds de commerce. Quelques-uns d’entre eux parlent encore le français et s’en montrent très-fiers ; la plupart sont catholiques. (1)

La gaieté bruyante du second groupe fait contraste avec l’immobilité du premier. Partout ce ne sont que lazzis, éclats de rires, démonstrations de joie enfantine. Nègres, négresses, négrillons, jadis tous princes et princesses du sang en leur pays, sont-là entassés pêle-mêle criant à tuetête leurs fruits et leurs denrées ! Le marché d'Halifax est unique sous ce rapport, et je ne crois pas qu'il existe au monde une endroit où l’on puisse rencontrer autant de nez camus, de dents blanches, de yeux noirs et ardents, de lèvres épaisses de trois pouces, de bottes éculées, d’habits noirs râpés, d’uniformes et de livrées

(1) D'après les statistiques officielles du Canada, la tribu des Micmacs occupe la Nouvelle-Ecosse, l'ile du Prince-Edouard, la partie est du Nouveau-Brunswick et les comtés de Bona venture, cop et Rimouski, dans la Province de Québec, En 1871. ils étaient 1745 âmes. Du temps d+ Diéreville, en 1706, les Micmacs habitaient les environs de Port-Royal et le long de la rivière Saint-Jean. Les Anglais firent à cette tribu, ainsi qu'à celle des Abénaquis, une guerre sans merci. Dès la fondation d’'Halifax, un scalp indien était ofliciellement coté à dix louis sterling. En 1750, le gouvernement de la Nouvelle- Ecosse offrait une prime de cinquante louis sterling pour chaque chevelure de peau-rouge, et six ans plus tard, une nouvelle proclamation offrrit trente louis pour chaque indien pris vivant, ving-cinq luuis pour son scalp, et vingt-cinq louis pour chaque fernme ou enfant,

flétris, de cravates blanches, rouges où bleues longues d’un pied, de robes jaunes surmontées

d’un fichu vert, de cachemires en loques, de pantalons à jour et de chapeaux de castor fantastiques. Sur ce petit coin de terre la déesse de la folie a laissé rouler quelques-uns de ses grelots, et certes l’homme qui, à cette heure, aurait pu enrégimenter dans une troupe de ménestrels

tous ces rois et toutes ces reines d'Afrique, | aurait pris du même coup la fortune dans ses filets (1)

Les écossais, les irlandais, les anglais et quelques acadiens composent le troisième groupe, {

qui nous réservait un curieux incident. Près d’une voiture attelée à un petit cheval blanc et chargée de bluets—la myrtille de France-se tenait debout un homme de taille au-dessus de la moyenne, vêtu d'un veston bleu, d’un pantalon d'étoffe grise et coiffé d’un large chapeau de feutre. Sa figure osseuse et énergique tranchait assez sur les types rubiconds qui l’entouraient, pour faire dire à Agénor Gravel :

—Tiens, je parie que voilà un Fran,ais.

Et s’avançant vers lui:

(1) En 1797 l'esclavage régnait encore à Halifax, et M. Whitecite à l'appui de cet avancé, l'annonce suivante parue dans lejournal du temps. ;

Fon sauce. A iively, stout negro girl, aged 18 years, good natured, found of children, and accustomed to both town and country work. For particulars apply at the Old Parsonnage, Dutch Town Halifax.

—Vous êtes Acadien ?

—Oui, monsieur.

—Marié à une Acadienne ?

—Mais pourquoi pas? fit l’autre d’un air étonné.

—Où habitez-vous ? lui dis-je à mon tour.

—Je demeure à vingt-deux milles d'ici, à Chetzettcook, pour vous servir, monsieur.

—Merci: quel est votre nom ?

—ÂAntoine Faucher ; et le vôtre ?

ÿ —Faucher aussi, répondis-je en serrant la main du brave homme qui croyait à une mystification.

Nous étions de la même famille ; l’un appartenait à la branche d’Acadie, l’autre à celle du Canada. Nous descendions tous deux de cet humble soldat du Limousin qui, débarqué à Québec le 15 octobre 1669, était venu faire souche en la Nouvelle-France, et y avait vu Dieu bénir ses efforts, puisque jusqu’à ce jour il a permis à ses enfants de conserver la langue et la religion de leurs pères. Emus l’un et j’autre, nous n'’osions plus nous quitter, et ce n'est qu'après lui avoir promis d'aller à Chetzettcook

que nous nous séparâmes. :

.. Le lendemain—qui peut répondre du lendemain ?—une dépêche télégraphique nous rappelait à bord du Napoléon IIT, et je fus forcé de laisser derrière moi cet intéressant village acadien que, plus heureux que moi, un officier de

la marine française, M. L. du Hailly, a si bien décrit dans les pages suivantes : (1)

—“ Dès le matin nous étions en voiture. La campagne que traversait la route avait ce carac. tère particulier à tous les paysages de la Nouvelle-Ecosse : rien de grandiose ou d’abrupt, mais une succession de pelouses ondulées et de côteaux gracieusement couronnés de bois; de distance en distance, un lac transparent, sur lequel glissait sans bruit quelque pirogue d’indiens, et sur la rive, la hutte conique en écorce de bouleau, où la squaw, sa compagne, passe la journée à tresser des paniers. Plus loin, Je pays était occupé par une petite colonie de nègres fugitifs des Etats-Unis. Plus loin encore la mer reparaissait à l’horizon élargi ; des barques de pêcheurs étaient halées sur la grève, une centaine de maisons se montraient éparpillées sans ordre le long du chemin; c'était le village de Chetzettcook, groupé autour de sa modeste église de bois. À l'entrée, quelques marmots déguenillés jouaient dans un fossé. Combien résonna doucement à notre oreille leur patois enfantin, émaillé de j'allions et de j'étions! De même à la ferme où nous allâmes demander l'hosbitalité tout était français, tout avait été religieusement conservé, le costume aussi bien

(1) Campagnes el stalions sur les côles de l'Amérique du Nord, par L, du Hailly, Paris. Le véritable nom de cet écrivain de talent et de cœur était Valetcourt. Il est mort capitaine de frégate, il y a déjà quelques années.

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que le langage. à et là quelque locution vieillie rappelait depuis combien de temps ces pauvres exilés vivaient loin de la mère-patrie, qu'ils désignaient toujours sous le nom de vie/x pays. On eût pu se croire transporté dans un village normand d'il y a deux siècles. Ici demeuraient les Bellefontaine ; ce pêcheur qui déchargeait son poisson était un Monette; ce laboureur qui revenait de champs un Lapierre. Pas un nom qui ne nous fût familier. Le sentiment que nous éprouvions ne peut être compris que des Français. Pour l’Anglais et pour l'Espagnol qui ont couvert le monde de leurs émigrations, rencontrer au loin un compatriote n’a rien que d'ordinaire ; il en est autrement pour nous, dont, sauf de rares exceptions, toutes les colonies sont passées en des mains étran. gères, et'ce n’est jamais sans émotion que nous retrouvons au-delà des mers, les vestiges de l'empire que nous n'avons pas su conserver.

L’émotion était plus vive encore ici, où depuis si longtemps ces débris étaient enfouis dans un coin perdu de la Nouvelle-Ecosse. Il me semblait à Chezettcook, relire l’une après l’autre les premières pages d'Evangeline. La nature qui m'entourait avait bien le charme voilé, l'attrait mélancolique et pénétrant des campagnes décrites par Longfellow ; les femmes avaient le même costume, la même quenouille chargée de chanvre; le village et les maisons étaient tels qu'il les a dépeints. La joie de ces pauvres

gens était grande de recevoir des visiteurs qu’ils considéraient comme des compatriotes, et force fut d'accepter une hospitalité qu'on ne nous permit de reconnaître que par des remerciements. Lx maître d'école demandait les livres français dont nous pourrions disposer pour les besoins de ses élèves, et une de leurs premières préoccupations, en apprenant que des bâtiments de guerre du vieux pays se trouvaient à Halifax, fut de savoir si ces navires avaient un prêtre et s’il voudrait venir prêcher en français chez eux. En effet, par une regrettable anomalie, qui est plutôt le fait des circonstances que d’aucun mauvais vouloir, le curé chargé de desservir cette modeste paroisse est le plus souveni un irlandais qui s’y considère comme en exil, et qui ne sait pas un mot de notre langue. La population de Chezettcook, peut être de 2,000 âmes environ (1) ; originairement formée d’un petit nombre de familles qui ne se sont alliées qu'entre elles, elle s’est accrue et multipliée peu à peu, sans que nul mélange étranger vint s’y glisser, comme la goutte d’huile qui s'étend à la surface de l’eau sans s’y mêler. Serait-il vrai que l’attachement au 01 natal se conserve d’autant plus vivace que la position sociale est moins élevée? Au lieu des humbles paysans dont nous parlons, supposons quelques opulentes familles Françaises ayant échappé par hasard à la dis-

(1) Le recensement de 1870 donne à Chezettcook 1334 âmes.

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persion de leur race, et ayant depuis lors continué à s'enrichir; croit-on qu'elles ne seraient pas devenues aujourd'hui Anglaises de mœurs, d'idées et de langage ? Respectons la pauvreté laborieuse ; l’Acadien lui doit le sentiment de sa nationalité, pendant que la France ignore aujourd’hui jusqu'au nom de ces enfants perdus qui n’en conservent pas moins religieusement son souvenir (1).”

De l'autre côté de Halifax se trouve la petite ville de Dartmouth; elle est à la capitale néoécossaise cé que peut être Lévis à Québec. Les points de vue que l’on découvre du haut de ses collines sont splendides, et. sur l’une d'elles, qui porte le nom consolant de montagne de l’Espérance—Mount. Hope—est sis le plus bel hôpital d’aliénés qu'il soit possible de voir.

‘ Néanmoins les autorités s’y distinguent par une excentricité qui, certes, ne se trouve pas (1) A ces curieux détails que M. du Hailly nous offre sur Chezettcook, j'ajouterai une citation d’Haliburton, traduite ar M. Rameau. Elle complètera l’idée que l'étranger peut se aire sur la manière de vivre des Acadiens. Il s’agit de ces malheureux qui, dirigés sur Boston, furent rapatriés plus tard dans le comté de Clare, ‘ partie de la côte néo-écossaise qui était alors non-seulement inhabitée, mais fort éloignée de tout établissement anglais, et accessible seulement par mer : ” —‘ Aujourd’hui la route d’Halifax à Shelbourne passe à travers leurs établissements qui s'étendent pendant plusieurs milles sur le rivage, el ressemblent à un gros village. A l’entrée au voyageur dans Clare, les maisons, les ustensiles de ménage, le langage étranger et l'habillement uniforme, mais particulier des hubitants, excitent sa surprise; car aucun canton de la Nouvelle-Ecosse ne possède un caractère plus distinctif, Les Acadiens sont fort en arrière de leurs voisins

pour le système de culture ; ils montrent une grande répulsion à pénétrer dans la contrée boisée, et au lieu de s'étendre

‘déparée au milieu des cas d’aliénation les plus

fantastiques confiés à leurs soins. Chaque dimanche le service religieux diffère de la semaine précédente, et cette anomalie faisait dire à un écrivain français:

“—Les ministres des diverses sectes poursuivent jusque dans ce refuge les âmes absentes de ces infortunés, et se sont, pour éviter toute discussion, réglé une sorte de tour de service, de manière à avoir successivement un dimanche ‘anglican, un autre baptiste, un autre presbytérien, et ainsi de suite. Malgré mon respect pour le prosélytisme religieux ; je ne puis m'empécher de le trouver ici singulièrement four- “voyé.” |

Dartmouth, je viens de l'écrire, est jolie au possible. Les fous, s'ils n’y sont pas trop ren- ‘seignés sur ce que leur réserve la vie future, sont admirablement logés pour cette vallée de

dans les terres hantes, ils subdivisent leurs terres le long de la mer et maintiennent leurs enfants autour d'eux. Ils conservent leur langage et leurs habitudes avec un attachement particulier, et bien que le commerce les mette naturellement en rapport avec les Anglais, jamais ils ne contractent mariage avec eux, n’adoptent leurs manières ou ne vont habiter leurs villages. Cette conduite ne tient pas à une disposition malveillante envers le gouvernement anglais ; il faut l’attribuer plutôt aux usages, au caractère national et à leur système d'éducation. Mais s'ils sont inférieurs aux colons anglais dans ‘ces arts qui fortifient et font progresser la société, ils peuvent fièrement soutenir la comparaison dans les vertus sociales et domestiques. Sans ambition, vivant avec frugalité, ils basent leur existence sur leurs moyens; dévoués à leur ancien culte, ils ne sont divisés par aucune discorde religieuse; enlin, contents de leur sort et moraux dans leurs habitudes, ils jouissent peut-être de tout le bonheur que comporte la fragilité de la nature humaine.”

larmes. Tout autour de la ville la nature a prodigué ses plus beaux paysages, mais hélas! pourquoi y avoir fait naître, braire et pulluler tant d'ânes montés et gourmandés par tant de nègres ?

Un yatch à vapeur nous arracha à cette cacophonie 1ésespérante, et pendant quelques heures nous eûmes le plaisir de croiser dans la baie. Rien de gentil comme ces bateaux de plaisance, où pour quelques dollars, on peut se reposer et rêver à sa guise, pendant que sous les yeux défilent les merveilles d'une création large et puissante.

Nous allâmes ainsi de Bedford à l'ile de McNab, puis nous remontâmes jusqu'au Bras,

“pour revenir par la même route. Mais pendant que mes camarades s’extasiaient sur les beautés

qu'ils voyaient, ces paysages perdaient pour moi leur teintes ensoleillées, et ne m'apparaissaient plus que comme des cimetières mornes et oubliés, où dormaient des milliers de mes compatriotes. (C'était ici, au milieu de cette incomparable marine, qu'était venue se fondre et s’éteindre la fameuse escadre que M. de Maurepas avait envoyée en 1746, au secours de l'Acadie Commandée par un marin consommé, le duc d'Anville, elle se composait de onze vaisseaux de ligne et de trente transports, sur lesquels étaient montés trois mille hommes de débarquement, placés sous les ordres du maréchal de camp, de Pommeril. La traversée avait été

longue et ennuyeuse: au lieu de mettre six semaines à franchir l'Atlantique, cent jours et plus s'étaient écoulés avant de pouvoir signaler. terre. Les vivres diminuaient sans cesse. Enfin, on parvint à relever Chibouct'ou — aujourd’hui Halifax—et comme c'était le lieu du ralliement, la joie commençait à illuminer ces rudes figures de marins, lorsqu'une tempête terrible fondit sur la tiotte, et l’éparpilla devant elle, pourchassant certains vaisseaux jusqu'aux Antilles, et en écrasant quelques-uns sur l'ile du Sable.

Pendant ce temps l'amiral français capeyait, et dix jours après le cyclone, parvenait à relever de nouveau Chibouctou, en compagnie de quelques-uns de ses navires. Mais hélas! chacun de ses vaisseaux portait dans ses flancs un ennemi encore plus terrible que l'ouragan. L’encombrement des entreponts avait amené une épidémie à bord, et bientôt officiers, sous-officiers et matelots moururent par centaines. “ Peut-on imaginer, dit notre historien Grarneau, rien de plus lugubre que cette flotte enchaïnée à la plage par la pesie ? que ces soldats et ces équipages encombrant d'immenses baraques érigées à la hâte sur des côtes incultes, inhabitées et silencieuses comme des tombeaux, en face de l'immense océan qui gémissait à leurs pieds et qui les séparait de leur patrie, vers laquelle ils tournaient en vain leurs regards expirants ?

Un sombre désespoir s'était emparé de tout le monde. Ce fléau remplissait d’effroi les ennemis

eux-mêmes qui se tinrent au loin, dans un moment où ils auraient pu anéantir sans effort l'expédition française, et l'amiral Townshend regardait avec terreur, du Cap-Breton, où il était avec son escadre, les ravages qui désolaient ses malheureux adversaires.” Brisé par cette série de catastrophes et d'émotions, l'amiral français ne put y tenir. Un matin on le trouva mort, et la dépouille du duc d’Anville, de la maison des de La Rochefoucault, enfouie modestement entre deux de ses matelots, alla grossir le nombre des morts illustres et obscurs qui se sont dévoués aux destinées de l’Acadie et de la Nouvelle-France. Quelques jours après, son successeur, M. d’Estournelle, était frappé par la terrible maladie, et dans un accès de fièvre se trouait la poitrine d’un coup d'épée. Onze cents hommes moururent en quarante-deux jours, ce qui faisait un total de Z,400 depuis le départ de France, et comme il y aurait eu folie de lutter plus longtemps contre la peste, le marquis dela Jonquière, à qui il ne restait plus que quatre vaisseaux, donna l’ordre du rembarquement et se décida, malgré ces terribles épreuves, à mettre le siége devant Port-Royal. Mais la tempête se remit de la partie, et force fut de regagner l’Europe, laissant sur cette côte inhospitalière la fine fleur de la noblesse, de l'esprit et du courage de la marine française.

N'’avais-je pas raison de dire que ces rives en. suleillées, où depuis cent ans et plus dorment

des miliers de mes compatriotes, ne m'apparaissaient aujourd'hui que comme des cimetières mornes et oubliés ?

Le train de Halifax partait alors à huit heures le matin. Nous le primes, et après avoir cheminé quelque temps sur une voie parsemée de lacs, de prairies et de rivières, nous descendions à Truro, villette bâtie sur un terrain plat, divisée en deux par un ruisseau, et dont les rues larges et la place publique ne dépareraient pas un gros bourg de l'Amérique centrale.

Truro est située à un mille de la baie de Cobequid, et nous nous trouvions ainsi en plein cœur de l’ancienne Acadie.

Monté sur une éminence près de la ville, je ne pouvais me rassasier de regarder cette baie, ces rivières, ces prairies, ces gras pâturages, ce pays splendide qui avait été habité et cultivé par les gens d’une race dont les descendants n'avaient pas eu la permission de mourir sur la terre défrichée par lesaïeux. Assis sur ce gazon qui avait bu leur sang et leurs sueurs, je me reportais vers l’an 1604. Je revoyais de Mons, débarquant au petit port de Liverpool et y saisissant le navire du capitaine Rossignol qui je ne sais trop pourquoi, a trouvé le moyen de léguer son nom à un lac du comté de Queen, tandis que tant de Français illustres sont aujourd'hui oubliés par la Nouvelle-Ecosse. Puis, j'assistais à la fondation du Port-Royal, —aujourd'hui Annapolis,—et bientôt un fort sur-

monté des triples écussons du Roy, de Mons et de Poutrincozrt, “ couronnés de lauriers,” indiquait au monde que la France avait pris terre là. Tout autour, au dedans comme au dehors, ce n'était qu'espérance, vie et activité. On défri-. chait, on évangélisait. Champlain monté sur une petite chaloupe explorait la baie Française et, relevait la côte du Maine ; l'avocat Lescarbot “ la serviette sur l'épaule, le bâton d'office à la main, le collier au cou,” continuait les joviales traditions de l’ordre du Bon Temps, et chacun accomplissait sa mission dans l’humble mesure de ses moyens.

Mais bientôt apparaissait le scorbut, et la série. des lourdes épreuves et des mauvais jours s’allongeait. Sir Samuel Argyll, gouverneur de de la Virginie, tombait sur Pentagoët, où la vaillance de frère jésuite Grabriel du Thet, tué d’un coup d’arquebuse, l’arrêtait un instant, puis s'emparait de Sainte-Croix et détruisait Port- Royal. Les zizanies éclataient alors parmi les français, et leurs seigneurs commençaient à se faire une lutte qui ressemble à ces guerres de châteaux qui ensanglantèrent une partie du moyen-âge. N'est-ce pas le même degré d’animosité, le même esprit d’intrigue et d'ambition ? Voici Denys, “ propriétaire de toutes les terres et isles qui sont depuis le cap de Campseaux jusques au cap des Rosiers,” persécuté par Le Borgne et de la Giraudière, qui brûlent ses vaisseaux et mettent le feu à sa chapelle. Voilà le

comte de Stirling à qui Jacques I d'Angleterre vient de faire cadeau de toute l’Acadie, qui la passe sous le nom de la Nouvelle-Ecosse à un rénégat français, sir Claude de la Tour. Ce dernier a un fils qui commande ici, au nom du roi de France. Promesses d'avancement, titres, ordre de la Jarretière, richesses, protection royale, tout est mis en œuvre par le malheureux père pour engager son enfant à trahir ; mais celui-ci ne répond à ces propositions que par des arquebusades, et les anglais repoussés à coups de canon abandonnent Sir Claude à la générosité de son fils. Voilà encore d’Aulnay de Charnisay, nommé au commandement de l’Acadie, rendue en 1632 par Charles I à Louis XIII. De, Charnisay voit son autorité méconnue par ce même de la Tour. À quelque temps de là il subit un échec, apprend que son ennemi est absent pour quelques jours du fort de la rivière Saint-Jean, accourt y mettre le siége, s’en rend maître par la trahison d’un snisse, et, malgré sa promesse de faire quartier, ne gracie que le soldat qui consent à être le bourreau de ses camarades, et force madame de la Tour, qui s’est bravement battue à la tête de ses troupes, d'assister, la corde au cou, à l'exécution de toute sa garnison. Enfin voici une dernière fois de la Tour qui abandonnant les idées moyen-âge pour se rallier au positivisme moderne, se venge plus tard de cet affront en épousant la veuve de Charnisay, et en recueillant J'héritage de son ennemi.

De,

Au milieu de toutes ces divisions intestines la grande épopée de l'Acadie est là qui déroule lentement ses sanglantes péripéties.

Deux ans après la reddition du pays par Charles I, les Anglais viennent encore ravager cette contrée, qu’en 1667, le traité de Bréda remet de nouveau entre les mains de la France. Vingt ans d’un tranquillité relative s'étendent alors sur l’Acadie. Elle en profite pour coloniser et faire fructifier ses terres, mais la paix n’était pas faite pour ce pays si merveilleusement doué par la nature. Sir William Phipps vient attaquer M. de Menneval à Port-Royal, et force Chedabouctou à capituler. Port-Royal abandonné, ouvert de tous côtés, est visité à diverses reprises par des pirates ; ils le pillent, et dans un moment de joyeuseté pendent quelques-uns de ses habitants. Pourtant la tranquillité semble renaître sous M. de Villebond qui reprend le fort français ainsi que Pesequid—aujourd’hui Windsor—mais en 1696, Church envahit l’Acadie à son tour et ravage toute la contrée.

Pendant ces luttes, les malheureux Acadiens, harassés sans cesse par un ennemi implacable, n’ont cessé de se défendre et de rester loyaux à la mère patrie : aussi le traité de Ryswick futil la récompense de leur fidélité. Il remettait l’Acadie à la France. Malheureusement en le signant les diplomates oublièrent de bien définir les frontières qui devaient séparer les deux peuples, et pendant la guerre de onze ans, ce pays

demeure toujours exposé aux horreurs de l’invasion. Une flotte anglaise ‘envoyée contre Port-Royal, en 1707, est repoussée deux fois de suite par de Subercase et de Saint-Castin, mais trois ans plus tard, ce fort finit par tomber au pouvoir du colonel Nicholson, Cet échec ne décourage pas les Acadiens ; ils luttent tout de même, remportent un avantage sur les Anglais au Pont-au-Massacre, et bientôt arrive la paix d'Utrecht, mais la diplomatie oublieuse de cette fidélité à toute épreuve, déclare maintenant que l’Acadie est une possession anglaise.

Dès lors, il n’est plus de tranquillité possible. Chacun guette l'occasion de se servir de son fusil. Un prêtre, M. de la Loutre, curé de Beaubassin, court à la tête de trois cents indiens mettre le siége devant Annapolis, et pendant quatre semaines tient ce fort dans des transes continuelles. Quatre cent soixante-dix soldats anglais enfermés dans la Grande-Prée,—aujourd'hui Horton,—sont forcés de mettre bas les

armes, et cet état de choses se continue jusqu'au.

traité d’'Aix-la-Chapelle qui, en 1748,. vient, il est vrai, sauver pour quelques instants le Cap- Breton, mais finit aussi par arracher définitivement l’Acadie des bras de la France. Ne sachant plus que faire, réduite à l'état de neutre, cette brave population ne peut encore se résoudre à prendre son-parti. Elle vit largement du produit de sa pêche,et ses prairies artificielles lui promettent d’inépuisables moissons; mais que

sont ces choses auprès de la France qui ne peut être oubliée ? Le chevalier de LaCorne est sur la Baie Verte qui commande un petit fort, où flottent encore fièrement les fleurs de lys. C’est là que ces exilés volontaires veulent aller.

En vain le major Lawrence charche-t-il à s’opposer à ce dessein ? Le curé de la Loutre met lui-même le feu à son égiise, ses paroissiens incendient leurs chaumières, leurs granges, leurs barques, et tous, l’œil sec, le cœur ferme, tournant le dos à leur village et au cimetière où dorment les ancêtres, ils courent rejoindre le commandant français. (Cette protestation décide Lawrence à bâtir le fort qui a porté son nom. Une garnison anglaise y est jetée, avec consigne d'observer Beauséjour, et ce dernier boulevard de l’autonomie acadienne finit par tomber entre les mains de l'officier anglais qui, pour y parvenir, n’a qu'à faire éclater une bombe au milieu d’an des magasins du fort ! Il est vrai qu’en ces temps-là, Beauséjour était confié à ce de Vergor, de si triste mémoire qui plus tard, commandänt l’avant-poste du Cap-Rouge, la veille de la bataille des Plaines d'Abraham, se laissa surprendre de nouveau, et permit ainsi à Wolfe de couronner les hauteurs et d’écraser du même coup les troupes de Montcalm et la domination française au Canada (1).

(t) Il est bon derappeler ici un curieux incident qui eut lieu à propos de la chute de Québec. Le 4 décembre 1759, le second parlement de la Nouvelle-Ecosse se réunissait, et le disconrs

À partir de la capitulation de Beauséjour, l’Acadie fatiguée et exténuée ne semble plus chercher une consolation à ses malheurs que dans les jouissances de l’agriculture. Les fermes se relèvent, les champs s’ensemencent, les pâturages regorgent de troupeaux, les barques parties dès la pointe du jour pour aller pêcher sur les fonds, reviennent au coucher du soleil déposer leur cargaison sur la grève, et à la veillée on cause tout bas de la France, et peut-être encore plus bas de cette tête-chaude de Jean- Louis—un des gars de la chaumière—qui, lui, n’a pas voulu se soumettre et fait encore dans les bois—du côté de Shediac—la guerre à l'Anglais. Et le lendemain recommençait cette vie calme et heureuse, où tout en jetant un regret aux bons coups d’estoc d'autrefois, on ne permettait guère à la charrue, à la bêche, à la faucille et aux filets de se reposer.

De son côté l'anglais semblait avoir assoupli sa morgue et oublié les rancunes de jadis, lorsque le cinq septembre 1755 chaque village acadien fut éveillé par les roulements du tambour qui convoquait la population à venir à l’église du trône, en faisant allusion à la capitulation de Ramsay, disait de Québec : ‘“ {hal barbarous melropolis from whence his good subjects of lhis province and the King's olher American Dominions have groaned under such conlinual and impardonable wrongs. ”

L’Ass-mblée Législative pour ne pas rester en politesse avec l'autorité répondait à son tour, en présentant sa réponse au discours du trône :

—‘ Canada is the mother and nurse of the most cruel savage ennemies lo the:’e [lis Majesly's American Co!onies.”

ou sur la place publique, pour prendre connaissance des ordres du roi d'Angleterre. Presque tous s’y rendirent en habits du dimanche, pour apprendre *‘ qu'ils étaient prisonniers de guerre, que tous leurs biens meubles et immeubies étaient saisis au nom du roi, sauf l'argent et leurs effets personnels, et que le dix septembre ils seraient tous embarqués pour être dirigés sur les colonies anglaises (1).” Qu'ajouter à ces épouvantables conclusions ? La foudre ne frappe pas plus rapidement que ces malheureux ne furent écrasés par l’'infâme proclamation de Lawrence. D'ailleurs on n'avait pas d'armes.

jinq jours après, la population de l’Acadie était parquée à coups de crosses de fusil et attendait morne et résignée, sur la plage, l’heure de l'embarquement. Six officiers et quatre-vingts soldats montaient chaque navire, pendant qu’à terre un fort cordon de troupes cernait les prose crits. Deux cent soixante jeunes gens reçoivent l’ordre d'entrer les premiers dans les chaloupes ; mais ils refusent fermement de le faire à moins d’être accompagnés par leurs familles. L’officier commande une charge à la bayonnette ; ils sont refoulés jusque dans la mer, et les blessés jetés pêle-mêle au fond des embarcations. Alors, eut lieu une scène indescriptible où l'honneur anglais joua le rôle de bourreau. Les troupes se divisèrent par pelotons et eurent la consigne de

(1) Voir Rameau, La France aux Colonies p. 43.—Ainsi que l'article de M. Ney, publié dans la Revue des deux-Mondes, 1831.

me

séparer les femmes de leurs maris, les pères de leurs enfants, et de les faire monter sur des navires différents. A mesure que ces familles se disjoignaient et se quittaient pour ne plus se réunir, les mains des vieillards se levaient pour bénir, les époux s'étreignaient dans de longs embrassements, les enfants sanglotaient et la soldatesque continuait son implacable besogne. Puis, quand le funèbre convoi eut pris la haute meretse fut dispersé sous l'horizon, on promena la torche dans les villages abandonnés, on pourchassa les bestiaux, et on se paya le prix de cette journée de travail en faisant le partage des richesses et des propriétés du peuple exilé (1).

La convoitise des biens et des fameux abboiteaux de l’Acadien, autant que son inviolable attachement à la France avait été le mobile de cette làcheté, que pas un historien anglais n’a eu le courage d’excuser ou d'expliquer jusqu’à présent. Les Acadiens avaient réussi à endiguer et à cuitiver d'immenses prairies artificielles que la mer venait fertiliser à certaines époques de l’année. Là, dans ces grands prés on cultivait le foin, le lin et le chanvre : un système d’écluse permettait de les inonder à volonté, et au village d'Horton —les Mines—on avait réussi à conquérir par ce moyen 2,100 acres de terre sur

(1) M. Rameau dit que le nombre des prisonniess enlevés. dans le district des Mines fut de 4,000 hommes. On y brüla 400 maisons, 500 étables, et on y prit 2,000 bœufs, 3,009 vaches, 5,000 veaux, 12,000 moutons et 800 chevaux.

l'Océan. Après le départ de leurs légitimes propriétaires, ces abboiteaux vieillirent ; la mer finit par les ronger, et comme en disant adieu à la patrie les Acadiens avaient emporté avec eux le secret de la construction de ces digues, les envahisseurs ne purent jamais leur donner le degré de solidité qu’elles avaient eu jadis. Néanmoins, en 1851, il y avait encore à la Grande Prée 6983 acres de prairies qui, presque toutes, avaient été indiguées par les Français, une centaine d’années auparavant, et quide nos jours sont estimées à dix-sept louis l’acre (1).

Qu'advint-il aux malheureux proscrits,et comment ces verdoyäntes campagnes, d’où ma pensée se reporte aujourd’hui vers eux, ont-elles sitôt perdu leur souvenir ? Ils furent jetés au hasard, “ la mère ici, là le père, les enfants partout,

(1) Diéreville qui a écrit de curieuses choses sur l’Acadie, fait ainsi la description de ces abboiteaux dans sa ‘ Relation du voyage du Port-Royal ” publiée à Amsterdam, 1710 :

# On n'arrête pas le cours de la mer aisément ; cependant les Acadiens en viennent à bout par de puissantes digues qu'il appellent des Aboleaux, et voici comment ils font. Ils plantent cinq ou six rangs de gros arbres, tous entiers, aux endroits par où la mer pénètre dans le marais, et entre chaque rang ils couchent d’autres arbres les uns sur lesautres, et garnissent tous les vides si bien avec de la terre glaise bien battue que l’eau n'y saurait plus passer. Ils ajustent au milieu de ces ouvrages un Esseau, de manière qu'il permet à la marée basse, à l’eau des marais de s’écouler par son impulsion, et défend à celle de la mer d’y entrer. Un travail de cette nature qu'on ne fait qu’en certains temps que la mer ne monte pas si haute, coûte beaucoup à faire, et demande bien des journées ; mais, la moisson abondante qu’on en retire dès la seconde année, après que l’eau du ciel a lavé ces terres dédommage des frais qu’on a füits.

pendant que dans leur patrie tout changeait do nom, la terre et l’eau. ” (1) Quinze cents d'entre euxdirigéssur la Virginie furent renvoyés en Angleterre, où on les interna à Liverpool, à Southampton, à Pennyn et à Bristol : 1,200 abordèrent au Maryland et parvinrent à obtenir du travail. Le convoi destiné à la Pensylvanie fit naufrage, et les quatre cent cinquante survivants parvinrent à Philadelphie, où on voulut les vendre comme esclaves : mille allèrent à Boston, d'où plus tard ils eurent la permission de revenir en Acadie et de s'établir dans le comté de Clare, du côté opposé à leurs anciennes concessions. Enfin, 2,000 dirigés sur la Caroline se virent refuser l'accès des côtes, remirent le cap sur la Virginie, où on leur défendit d'aborder, et finirent par s'emparer de leur navire et par retourner à la Baie de Fundy, où ils s’armèrent en corsaires —un de ces corsaires était commandé par le capitaine Bronard-Beausoleil—et sans merci nitrêve commencèrent à courir sus à l'Anglais. Les autres furent éparpillés à la Martinique, à Saint-Pierre et Miquelon, à la Guyane, en France, dans le Berry, dans le départe-

ment de la ienne, à Belle-Isle en mer, à Mon-

toiron, dans le Poitou, en Corse, à Cayenne, à Saint-Domingue, où dernièrement encore un voyageur français, M. Achintre, retrouvait la

(l) Essai historique sur Montcalm, par M. de Bonnechose, œuvre magistrale couronnée par l’Académie francaise.

colonie acadienne de Bombardopolis.(1) D'autres 3 réfugièrent à Shédiac et à Miramichi, ou se cachèrent au fond des bois, et M. Rameau assure d'après M. Haliburton, que jadis il y avait au sud de la Grande Prée, “ un p'tit noyau

(1) Les Acadiens qui s'établirent à Montoiron eurent uno concession de ‘ 4000 arpents de landes à mettre en culture. ” En 1775 ils présentèrent un mémoire au clergé de France “ dans le but d'obtenir une subvention annuelle de 300,0)0 livres pour faire face aux frais de cet établissement ‘’, Ge document appartient à la bibliothèque publique de Niort et a été publié pour la première fois en 1867 dans la Revue de l’Aunis, de la Saintonge et du Poitou, pir M. Louis Duval, Le voici :

—!" Si l'humanité souffre au spectacle des malheurs de nos semblables, combien n'est-elle pas attendrie à la vue de l’infortune de concitoyens vertueux, et surlout quand c’est une horde entière de frères qui depuis un si long temps gémissent sous le poids de la misère, et que l’origine de ses maux vient d’un sentiment aussi respectable que celui qui nait du patriotisme et de la religion. Cet intéressant tableau est digne d’être offert au corps respectable du Clergé de France qui, dépositaire des vérités de la foi, ne respire que le bien de la patrie.

‘“ Pour attacher les regards de ceite illustre assemblée sur ces victimes qui lui tendent la main, l'éloquence serait inutile, l'histoire de leurs vertus suflit. .

“ Au commencement du règne de Louis XIV, dont la gloire et le nom tenaient léjà la balance dans l'Europe, les puissances souveraines ayant fait entre elles le partage du Nouveau-Mon. de, l’Acadie échut à Louis-le-Grand ; vingt-quatre familles sorties de la France furent habiter ce nouveau climat, où la nature féconde ne demandait que des bras pour ouvrir son sein et leur faire part de ses richesses, Tant que les conquêtes du monarque s'étendirent, cette peuplade fut heureuse ; mais dans les jours de son déclin, sa fortune changée, changea aussi la destinee des Acadiens par la guerre qui plongea la France dans cette crise funeste dont le souvenir est encore à peine éteint, l'Acadie passa aux Anglais. Comme vainqueurs ils donnèrent la loi, Ces colons, quoique sous une domination étrangère n'en conservèrent pas moins leur religion, et cet amour que tout français porte à son souverain. Leur nouveau maitre pouvait bien ravir leur liberté avec leurs possessions, mais la perte de leur vie ne fut pas capable de leur faire abandonner le culte qu'ils avaient embrassé, ni la fidélité qu'ils avaient jurée à leur véritable sonverain. Le vainqueur, malgré tous les droits que donne la victoire, dans le pacte qu'il fit avec eux, fut

d’Acadiens qui n'avaient pas mangé de pain depuis le jour de la dispersion de leur race, et qui vivaient dans les bois, de légumes, de poissons et du peu de bétail qu'ils avaient sauvé, n'osant

forcé d'y consigner ces deux clauses, et de s’obliger à les ratifier tous les ans.

‘“ Cependant, le sol amélioré de jour en jour, la population singulièrement augmentée, offraienc dans un coin de l'univers l’image d’un petit peuple heureux ; partout on voyait régner dans cette colonie la probité, la bonne (oi dans le commerce, la concorde dans les familles, la paix dans la société, et surtout ce zèle pour la religion qui ne s’est jamais ralenti : en un mot, ces heureux habitants jouissaient du double avantage d'avoir des mœurs aussi pures que les hommes du premier âge, et une foi aussi vive que les premiers chrétiens.

“ En 1755,époque malhcureuse à la France et fatale aux Acadiens, la guerre se ralluma. L’Anglais voulut les forcer à porter les armes contre les Français leurs compatriotes, et gè. ner le libre exercice de leur religion ; ce peuple tout prêt à s’immoler pour la foi de ses pères, réclama les conditions du traité ; on viola les droits sacrés du pacte, on jeta les chefs de famille dans les cachots; et presque tous les vieillards, les femmes et enfants, pour avoir montré qu'ils avaient le courage de mourir dans leur fidélité à la religion et au roi de France, furent impitoyablement massacrés. On ne peut fixer longtemps sans horreur de pareils objets ; mais on y admire un héroïsme digne des premiers âges du christianisme ; les restes qui échappèrent donc à cette barbarie se jetèrent, les uns dans le Canada, les autres dans l'Isle Saint-Jean, d'où ils passèrent en France en 1756, 59-60 et 61, où ils furent rrjoints par leurs vhefs de famille sui, détenus dans les cachots les plus affreux depuis l'infraction du traité arrivée en 1755, furent réclamés à la paix par M. lc duc de Nivernois, ayant resisté non seulement aux souffrances inouïes qu’on leur faisait éprouver, mais même aux tentations les plus flatteuses qu’on leur présentait pour éteindre en eux les sentiments de religion et de patriotisme dont ils étaient les martyrs ; ce respectable ministre, qui les à retirés de la captivité, citoyen aussi sensible qu'’éclairé ne peut encore se rappeler qu'avec attendrissement le souvenir de ces malheureux et c’est avec d'autant plus de vérité «w'il fait l'éloge de leurs mœurs qu’il a été en quelque sorte témoix de leurs vertus,

‘“ Rendus enfin à leur patrie. sans biens et sans secours, le feu roi ne put voir d’un œil indifférent tant de sujets fidèles errants et abandonnés dans ses états ; il leur fit assigner une

LE GOLFE SAINT-LAURENT 4l

plus retourner sur leurs terres, crainte d’éprouver le sort de leurs compatriotes.”

D'autres enfin prirent terre à la Louisiane et se propagèrent dans la zône d’Atchafalaya, sur les bords des bayous des Pierrepont, des Crotell, des Ours, du Large etc., etc. etc., et dans les

solde de 6 sols par jour à chaque individu, ordonna qu'on leur formât des établissements sur des terrains incultes de son royaume et permit même qu’on leur en donnât de sa part l’assurance par écrit, Cc peuple infortuné, à qui la bonté du souverain assurait la subsistance et des ‘établissements dont ils devaient être propriétaires, avait lieu de se croire à la fin de ses malheurs ; mais la bonté du roi à son égard a été trompée, et lui est en quelque sorte devenuc inutile, car la solde de subsistance qu'il avait plu à c monarque de lui accorder et dont les fonds étaient faits au département de la marine a toujours éprouvé des retenues si considérables que, surtout les familles nombreuses, n’en recevaient qu'environ moitié.

‘“ C’est dans cette cruelle position que les Acadiens ont été oubliés pendant quinze ans sur les côtes maritimes où ils étaient répandus et où, trop distants du trône, ils ont gémi sans que personne leur ait servi d’interprète auprès de Sa Majesté, et plongés si longtemps dans la misère la plus affreuse qui en a fait périr un grand nombre, le reste quoique découragé, batlu et dans une sorte d’engourdissement total de corps et d'esprit, a cependant conservé ses vertus et ses mœurs, fruits précieux les vrais principes de la religion si profondément gravés dans

“leurs cœurs que, quoique manquant des choses les plus néces-

saires à la vie, aucun parmi eux ne s’est encore porté à commettre la moindre friponneie ni bassesse, au point que dans les endroits où ils ont habité depuis 15 ou 18 ans, personne n'a pu se plaindre de la plus petite rapine de leur part, même de leurs enfants qui n’oseraient derober des fruits dans un jardin.

‘“ Tel est lo tableuu fidèle de ia suite de leur infortune et de la constance de leurs vertus qui s’est soutenue au point de refuser les propositions les plus flatteuses que plusieurs puissances étrangères leur ont faites pendant cette longue suite d'années où le gouverr.ement semblait avoir oublié les promesses que le roi avait bien voulu leur faire,

‘“ Mais en 1772, les Espagnols, alliés naturels de la France, et gouvernés par un prince de la maison Bourbon, leur ayant fait entrevoir que, n'ayant pas été établis dans le royaume depuis quinze ans qu'ils y étaient, ils ne devaient pas s’attendre à y avoir jamais de propriétés, leur firent offrir les établissements les plus avantageux, tant à la Louisiane qu’à la

prairies d’Attakapas. Là, ils vécurent tranquillement et sont encore aujourd’hui ce qu'ils étaient il y a cent vingt ans, français et catholiques. Un écrivain du Scribner's Monthly, qui

Sierra-Morena, mais les fidèles Acadiens ne voulurent écouter ces propositions qu'après s'être assurés que le Roi, ne jugeant pas à propos de les fixer par des propriétés dans son royaume, approuverait leur sortie pour passer sous Ja domination de l'Espagne ; et ce fut à cette occasion qu'ayant fait demander au feu Roi son agrément el un passe-port pour sortir de ses états, Sa Majesté, surprise que 3000 de ses plus fidèles sujets, dont elle avait ordonné l'établissement depuis plus de douze ans, fussent forcés de lui demander la permission de sortir du rovaume, faute d’y être établis, en témoigna du mécontentement à ses ministres, et donna des ordres précis pour que l’obligation qu'elle avait bien voulu contracter en faveur de ces infortunés fut promptement remplie,

“ Ce fut alors qu'on décida de les fixer presque toi; sur des terrains incultes, si communs dans les provinces de Poitou, et de Berry, où M. l'abbé Terrey en envoya 1500 dont on a commencé l'établissement sur des terrains de l’évêché de Poitiers et quelques seigneurs voisins, mais il est à craindre que malgré les vues humaines et bienfaisantes du gouvernement, les dettes de l'Etat ainsi que beaucoup d’autres objets intéressanis qui gènent aujourd’hui les finances, ne retardent trop longtemps les secours indispensables pour achever et consolider l'établissement de ce peuple infortuné, ce qui engage à réclamer ceux de nos seigneurs du Clergé de France qui, s'ils voulaient bien leur accorder pendant cinq ans une somme : de 300,000 1, chaque année (ce que fait le montant de leur solde) donneraient au gouvernement la facilité d'employer uniquement aux dépenses de l'établissement, les fonds qu'il est aujourd’hui forcé d'employer à leur soide de subsistance

‘“ La cause des Acadiens est celle de l'humanité et de la religion tout ensemble. Quel autre corps de l'Etat que cel du Clergé pourrait-on se flutter d'intéresser davantage en ler: faveur, lui qui, nous faisant aimer l’une et respecter l’autre, s'est empressé dans tous les temps de secourir les malheureux et de contribuer à tous les établissements qui ont pour objet le bien de l'Etat.

Celui-ci réunissant les différents motifs qui ont toujours si puissamment intéressé la charité de Nos seigneurs du Clergé de l'rance, les infortunés qui la réclament a: jourd’hui osent se livrer à la plus doüce espérance et croient même avoir à se reprocher leur timidité qui depuis 18 ans les a empèchés de recourir aux bontés de cet illustre corps.”

visitait il y a quelque temps les Acadiens de la Prairie du Gros Chevreuil, sur le haut de la Têche, à quinze milles d'Opelousas, (1) disait qu'on ne pouvait rencontrer une population plus laborieuse, et plus honnête. Ils choisissent ordinairement pour s’y établir les bayous éloignés où ne peuvent pénétrer les s/eamboats, et là ils se livrent à la culture du blé, du maïs, du tabac, du coton, des pommes de terre. Beaucoup d’entre eux ont des chevaux et de beaux troupeaux. Ici, l’Acadien se marie jeune. Il n’est pas rare de rencontrer des grands-pères qui n’ont que trente-cinq ans. Leurs maisons sont construites comme celles que nous voyons dans nos campagnes canadiennes, La traditionnelle ca/èche est, comme chez nous, remisée sous le hangard, et tout respire dans leurs villages la vie de famille, la tranquillité, le bien-être, Ils sont sédentaires et sacrifient volontiers au confort plutôt que de se séparer de leurs enfants. Arrêtez le premier venu d’entre-eux et posez-lui cette question :

— Vous êtes américain, sans doute ?

—Nenni, mon bon monsieur, vous répondrat-il, j'étions français.

Ce mot résume à lui seul l'histoire, la fidélité de ce peuple si loyal, si chevaleresque, mais trop confiant.

(1) Voir dans le Scribner’s illustraledmagzin for the people. New-York. Vol. XX, No. 3, page 188, l'étude intitulée ‘ The Acadians of Louisiana, par L, R. Daniels.”

La tradition a pourtant ses sévères enseignements. En reportant ses regards vers le passé, l’Acadien aurait dû se douter que la tranquillité dont semblait vouloir l’entourer l'Anglais, ne pouvait être que factice. N’était-ce pas Nicholson qui en 1771 avait déporté 252 habitants de Port- Royal à la Rochelle? L'Angleterre n’avait-elle pas, lors du siége de Louisbourg en 1744, embarqué toute la population de cette ville sur ses transports, et n’avait-elle pas été la jeter sur la côte de Brest? puis en 1757 n’y était-elle pas retournée reprendre à bord de ses navires 1700 autres habitants de Louisbourg, pour les diriger sur LaRochelle? Plus tard, après l’'nfamie du 10 septembre 1755, n’était-ce pas encore l’Angleterre qui, en 1761, apprenant l’arrivée à Terreneuve d’une petite escadre française, ordonnait la déportation de cent trente paysans acadiens au Massachusetts (1)? Enfin, n'était-ce pas le cabinet anglais qui, poursuivant toujours sa politique machiavélique, enlevait d'un seul coup les sept mille Acadiens de l’ile du Prince- Edouard et les forçait à leur tour, à prendre le chemin de l'exil? À cette époque la marine anglaise faisait un triste métier. Elle passait son

(1) The province was thrown into consternation by the arrival at Newfoundland of a French fleet..………. As further security for the protection of the colony, 130 of the Acadians were trunsported to -Aassachusetts, but on account of the burthen imposed on that colony by those formerly sent, they were not received, and were brought back to Nova-Scotia.— New Brunswick with a brief oulline of Nova-Scolia, by Alezander Monro, p. 273.

temps à convoyer sur l'océan un peuple arraché violemment à ses foyers. Ses matelots, ses soldats d'infanterie et ses canonniers s’escrimaient à qui miezx mieux pour effrayer des femmes et des enfants laissés, par calcul, sans défense, et les colonies américaines, donnant à cœur joie dans ce système de politique féroce, trouvaient très drôle de refuser l’hospitalité à ces malheureux qui, une fois en vue des côtes, étaient impitoyablement repoussés vers la haute mer.

Quand je songe maintenant à toutes ces choses, je comprends pourquoi personne n’a eu chez eux le courage d'écrire tout au long et de commenter cette page d’infamie nationale.

Pendant que je me livrais à ces réflexions, mes yeux attristés se promenaient sur les paysages d’alentour. Tout ce qui m'environnait avait jadis appartenu aux Acadiens. À eux ce canton de Truro avec ses 50,000 acres de terres défrichées: à eux ce canton d'Onslow avec sa ville de Londonderry, dont la population française devait être assez forte, assure Haliburton, si l’on en juge par sa vieille église qui mesure cent pieds de longueur sur quarante de largeur. Puis à droite et à gauche, là par derrière l’'horizon, ce qui est aujourd'hui Cumberland, Colchester, Hants, Lunenbourg, Queen, Annapolis, Shelbourne, Yarmouth et Digby, tout cela c'était encore une partie de la vieille Acadie, peuplée aujourd’hui par les descendants de

ces soldats qui, sous les ordres de Lawrence, s'étaient distingués dans la journée du 10 septembre 1755; peuplée par des Irlandais qui, sans le vouloir, étaient venus trouver sur des terres confisquées à d’honnêtes paysans cette liberté et ce home rule qu'on leur refuse chez eux; peuplée enfin par des loyalistes, descendants de ces gens du Connecticut, du Massachusetts et de la Pensylvanie qui, placés en face d'un malheur sans exemple, n'avaient trouvé rien de mieux à faire que de fermer leur porte à ces infortunés, et d'envoyer le fils de la maison prendre possession des terrains expropriés.

Puis, de fil en aiguille, mon imagination allait se reposer sur les pages du poëme mélancolique de Longfellow, et revenait avec ce point d’interrogation :

—Combien de lecteurs américains qui pleurent tous les jours sur les malheurs d'Evangéline, et qui comptent dans leurs familles des gens qui ont refusé un morceau de pain au vieux notaire LeBlanc. mort de chagrin à Philadelphie, après avoir erré pendant des années à la recherche de ses douze enfants ?

Une fois la folle du logis partie, nul ne sait où elle peut s'arrêter. J'étais là, sur ce tertre, à rèver à ces choses et à bien d’autres encore, lorsqu'une voix essoufflée me héla :

—Je te retrouve enfin! que diantre fais-tu là perché ainsi sur ce mamelon et te prélassant au soleil, pendant que le convoi file sur Pictou ?

Heureusement qu'un train-omnibus doit passer dans deux heures. Si tu m’en crois, profitons de ce répit pour aller au buffet nous mettre un morceau sous la dent ?

C'était maître Agénor Grravel que j'avais complètement perdu pendant cette excursion dans le passé, et qui se chargeait de me rappeler à la réalité. Toujours en mouvement, il avait fini par se faire un ami, à Truro, et il s'était renseigné sur une foule de choses.

—Je parie, me dit-il, en me prenant par le bras et en m’entraînant du côté de la gare, que

tu n’as jamais entendu parler des marées de la baie de Fundy ?

—$i ; j'ai oui-dire qu’elles étaient énormes.

—Enorme n'est pas le mot, mon ami; dis plutôt phénoménale, Ce sont les marées les plus considérables du globe. La grande marée du printemps atteint à Annapolis une hauteur de cent vingt pieds! C’est sir John Herschell qui l’assure dans ses “ Outlines of Astronomy,” et le docteur Traill corrobore cet avancé dans la septième édition de son “ Encyclopedia Britannia.”

— Bah! pas possible! où as-tu lu cela ?

—-Dans la bibliothèque d’un officier anglais dont je viens de faire la connaissance. Il est vrai qu’il possède aussi l'encyclopédie de géographie de Hugh Murray. Celui-ci est plus modeste que le docteur et sir John, puisqu’à son

as PROMENADES DANS

tour il nous apprend que les marées d'Anna.

polis n’ont que quarante-cinq à cinquante pieds.

—Mais c’est encore fort joli; et lequel croire, Agénor ?

—Attends, mon ami, ce n’est pas tout. À côté du livre de Murray, il y avait aussi le dictionnaire des sciences de M. Brande. Ce travail donne aux mêmes marées une hauteur de cent pieds, pendant qu’un peu plus loin la géographie physique de M. Hughes, principal de l’école royale de l'hôpital de Greenwich, assure gravement à son tour... Mais, comme ce principal est le plus gascon de la bande, j'ai copié pour toi cet extrait de son livre:

Et Agénor lut d’une voix grave:

—“ Les marées de la baie de Fundy sont extraordinaires : on aperçoit à une distance de trente milles une vague énorme qui court avec un bruit éclatant, et atteint quelquefois dans la baie une hauteur de cent et même de cent-vingt. pieds (1).

Eh ! bien, que dis-tu de cela ?

—Mais alors c’est le déluge qui recommence.

Nous ne sommes plus en sûreté dans ce coquin de pays qui, d’après tes auteurs, mérite double-

(1) “In the Bay of Fundy there are extraordinary high tides; a vast wave is seen for thirty miles off, approaching with a prodigious noise, sometimes rising in the Bay to the height of one hundred and twenty feet; on some occasions, the rapidity of the waters is so great as to overtak: the animals feeding on the shores!”” Ouilines of physical geography 1847, page 60, by M. Hughes, head master of the Royal naval school, Greenwich hospital.

ment le nom de province maritime. Quelle moyenne dois-je prendre au milieu de ces chiffres contradictoires ?

—M. de la Poër-Beresford, le propriétaire de la petite bibliothèque qui renferme les ouvrages de ces savants en gribouille, va te renseigner lui-même ; car il a fait une étude particulière sur les marées de l'ancienne Baic Française.

Et en arrivant au buffet, Agénor me présenta un officier anglais qui nous donna les informations suivantes, en nous assurant qu'elles étaient exactes.

À Annapolis la marée monte à une hauteur de trente pieds, et se maintient au même niveau à la rivière aux Pommes, tandis qu’au bassin des Mines et dans la baie de Chignectou elle atteint soixante pieds. Au cap d'Or elle n’a plus que cinquante pieds, et au cap Split cinquante-cinq. Mais au cap Blowmedon elle monte de nouveau à soixante pieds, pour atteindre soixante-onze pieds à la tête de la baie de Cumberland ; puis, elle retombe à cinquantecinq pieds à l’île aux Perdrix, pour remonter à l'énorme chiffre de soixante-quinze pieds à la rivière Shubenacadie, et retomber encore aux chiffres de soixante pieds à Truro, et de soixante pieds à Windsor.

M. de la Poër-Beresford était un capitaine d'infanterie anglaise, parfait gentleman, sans morgue ni prétentions, qui donnait sa science et

ses renseignements à qui voulait l'écouter, Il

causait parfaitement le français et l'espagnol, avait passé l'hiver précédent au Brésil et au Paraguay, où il avait été envoyé en mission, et s'en allait en ce moment faire une excursion de chasse et de pêche dans le Ristigouche. Cet officier devait prendre, comme nous, le train de Pictou, et nous n’eûmes qu’à nous louer de son érudition et de ses bonnes manières pendant notre trop court trajet.

En route, nous avions projeté d'arrêter à New- Glesgow et de visiter ces fameuses mines de charbon de terre qui sont une si grande source de richesse pour la Nouvelle-Ecosse. Malheureusement c'était jour de travail. Il était défendu aux étrangers de circuler alors dans les puits et les galeries, et comme mou lecteur curieux peut se mettre en tête qu'il a droit de se faire conter des choses que je n'ai pas vues, je ne saurais mieux faire qu'emprunter à un de nos écrivains canadiens, M. Genand, la description qu'il fait de la mine Albion dans ses notes de voyage sur le golfe et dans les provinces maritimes :

— “ La mine se trouve à une profondeur de 920 pieds. On y arrive au moyen d’un appareil que fait mouvoir un engin de la force de 200 chevaux et qui sert à monter le charbon. Pour y descendre, il ne faut pas être en toilette de bal ni dépourvu d’un certain courage. Comme nous avions pris nos précautions d'avance, il ne nous en coûta nullement de tenter l’excursion dans l'intérieur de la terre.

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‘“ Munis de bonnes lampes, et nous tenant les uns aux autres, nous nous plaçâämes sur la plateforme, et le signal au départ fut donné. Fichtre! quelle sensation ! ça vous prend au cœur et vous parcourt tout le corps ; mais à peine le shaft a-til fait quelques degrés que vous reprenez bientôt votre assurance, La première émotion passée, un accès de folle gaieté s’empara de nous, et d’une voix tonnante nous fimes retentir les entrailles de la terre du chant de Vive la Canadienne : nos guides étaient ravis, quoique ne comprenant pas un mot de ce que nous disions. Ceux des nôtres qui étaient restés là-haut, nous ont dit ensuite qu'ils avaient eu le vertige en nous voyant disparaître aussi brusquement dans ce trou béant, dont à la surface, il était impossible de voir un quart même de la profondeur. Quant à nous, nous étions parfaitement à l'aise, les dispositions particulières du caveau nous permettant de respirer à pleins poumons, tout comme si nous eussions encore été sur la surface de la terre. Au reste, la descente ne fut pas longue : en une minute, nous avions parcouru les 920 pieds et arrivions à destination.

‘“ Quelle chose étonnante que ces mines et quel courage il faut pour y rester, je ne dirai pas des jours et des mois entiers, mais même quelques heures! Cependant il y a des mortels qui y passent toute leur vie.

“ Vous vous imaginez bien qu'il ne fait pas précisément très clair, là-dedans ; aucune ouver-

ture n'y laisse pénétrer le jour, et celle par laquelle vous êtes descendu s’est depuis longtemps effacée dans l’espace. On n’y voit qu’à la faveur de petites lampes suspendues çà et là, et de lampions que chaque travailleur porte avec lui.

“ La mine comprend quatre ou cinq grandes galeries ou tranchées qui courent dans différentes directions et viennent aboutir audessous de l’ouverture ; chacune d'elles est haute de six ou sept pieds et large de huit ou neuf; elles sont sillonnées par des lisses de fer sur lesquelles roulent de petits chars à charbon traînés par deschevaux. Car, il faut vous dire que là, comme sur la terre, il ya toute une organisation économique ; on nous a montré une étable dans laquelle se trouvent une quarantaine de chevaux qui n’ont pas vu la lumière du soleil depuis sept et les pauvres bêtes paraissent comprendre t l'horreur de leur situation. Imaginez un peu ce que cela doit être pour les malheureux mineurs qui sont des semaines entières sans sortir de ces cavernes et qui s’y trouvent, paraît-il, aussi bien que dans leur propre demeure.

“ Quand vous êtes là-dedans, il vous passe par la tête toutes sortes d'idées. La pensée d’un tremblement de terre et plus encore celle d'une explosion vous saisit tout à coup, et vous avez hâte d’être sorti de cet antre infernal ; cependant, il vous en coûte de laisser échapper cette occasion unique, peut-être, de vous rendre compte des merveilles que Dieu a semées dans les pro-

fondeurs de la terre. Aussi prenez-vous la peine de tout bien examiner ; mais ce n’est pas sans pousser un immense soupir de soulagement que vous revoyez ensuite le monde extérieur.”

Bien que connues de l'univers entier, les richesses minérales de la Nouvelle-Ecosse sont loin d’être exploitées comme elles le méritent. Lors de l'occupation française, les coureurs de bois et les petits seigneurs de l’Acadie avaient déjà signalé des gisements de charbon, de fer, de cuivre, d'or, de gypse et d'argent. Plus tard, on devait découvrir de l’huile'et de la manganèse ; mais à quoi pouvaient servir ces précieux produits, dans un temps où la pêche, la guerre et la traite primaient toute autre occupation ? De la part des Français, — bien qu’en 1670 un arrêt du conseil d'état “ permit aux habitants du Canada d'apporter en France des morues de la pêche du dit pays et du charbon de terre ” — la première tentative d'exploitation n'eut lieu qu’en 1720, époque où l’on envoya des mineurs travailler le charbon de la baie Morienne — aujourd’hui Cow-Bay. — Ils devaient approvisionner de combustible les gens chargés d’ériger les fortifications de Louisbourg, et lorsque ces dernières furent terminées, la mine fut abandonnée et fermée. Ce ne fut que sous la domination anglaise que l’industrie minière put prendre son essor, et encore eut-elle à lutter contre les exigences du pouvoir. Pendant longtemps l’Angleterre ne voulut se servir de ces richesses que

pour l'usage de ses garnisons. Cette restriction était si sévère, qu'elle allait jusqu’à défendre aux habitants de la Nouvelle-Ecosse d’emporter le charbon que l’action du temps ou de la mer détachait des falaises de la côte, et en 1764, le souvernement refusa péremptoirement à Lord Howe la permission d'explorer la région minière et d'y faire travailler. Néanmoins l’autorité finit par abandonner peu à peu ce monopole é’roïste ; mais ce ne fut que pour le remplacer p2r le plus onéreux des impôts. En 1826, toutes les mines et les minéraux qui n'étaient pas expressément concédés avec les terres, furent donnés par charte royale au frère du roi, le duc d’York. Il avait le privilège de les exploiter pendant soixante ans, et Monroe, dans son étude sur la Nouvelle- Ecosse dit. que la rente réservée ainsi se montait à la somme annuelle de £3000 sterlings, avec une somme additionnelle de un shilling sterling par chaque tonneau de 2640 livres, et de quatre pences par chaque tonneau de rninerai travaillé. Outre son droit de royalty il revenait au duc d’York un quart sur les profits faits par la compagnie des capitalistes, à laquelle il s'était empressé de concéder ses droits. Elle fut incorporée sous le now de “General mining association of London,” commença par exploiter les mines de Picton, et bientôt celles de Sydney, de Bridgeport et du Bras d'Or au Cap-Breton. ainsi que celles de South Joggins, dans le comté de Cumberland, furent ouvertes au commerce,

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Le charbon de Pictou, nous disait M. Beresford, est bitumineux et propre à la confection du gaz, aux travaux de fonderie et aux usages domestiques. Il en est de même de presque toutes les houilles de la Nouvelle-Ecosse qui sont tellement riches, que la veine principale de l’Afbion a une épaisseur de trente-six pieds et six pouces ! Trente mines sont en opération maintenant, et représentent un capital de douze millions de dollars. Leurs gîsements semblent inépuisables ; ils peuvent alimenter pendant des siècles bien des marines et la statistique assure qu’il y a ici 18,000 milles carrés de charbon, ou un tiers de plus qu’en Angleterre. (1)

— Il est vrai qu'on ne doit pas se croire plus riche pour tout cela, ajoutait malicieusement l'officier anglais. Le Canada possède le plus beau fer et peut produire le meilleur acier du monde, ce qui ne l'empêche pas d’avoir acheté en trois ans pour plus de treize millions de piastres de ces produits aux Etats-Unis.

Tout en causant et en devisant ainsi, la locomotive nous avait amenés sur la jetée de Pictou. Nous devions nous séparer ici : une bonne poignée de main remercia M. de la Poër-Beresford de ces précieux renseignements, ei une heure

(1; Les forêts de la Nouvelle-Écosse semblent être aussi riches que ses mines, et en 1851, on a pu en tirer une flotte de 58,900 tonneaux, pendant que cette année-là, dit M. du Hailly, le tonnage total des navires construits dans les iles Britanniques fut de 149,137 tonneaux, ce qui fait une proportion de plus du tiers.

après, le Napoléon IIT prenant la route de l’île du Prince-Edouard se dirigeait vers Charlottetown, où nous arrivions au soleil levant.

L'ile du Prince-Edouard qu'un acte de son parlement désavoué à Londres, nomma Nouvelle Irlande, reçut en 1797 l'appellation qu’elle porte aujourd’hui, en l'honneur du duc de Kent. Nos ancêtres lui avaient donné le nom de Saint- Jean sous la domination française, et l’ile fut accordée par lettres patentes du mois d'août 1719 à la compagnie de ce nom. Elle a 134 milles de longueur, et la dentelure de ses baies fait varier sa largeur de cinq à trente-quatre milles. L'île du Prince-Edouard fut séparée de la Nouvelle- Ecosse en 1770. Denys qui l’explora en 1672, et Bayfield qui, en 1860, la décrit dans ses études hydrographiques sur le Saint-Laurent, s’accordent tous deux” pour lui trouver la forme d'un croissant. Dans sa plus grande élévation, elle ne dépasse guère quatre à cinq cents pieds.

Lors du recensement de 1871, sa population se montait à 94,021 âmes, Elle s'occupe de la pêche, de l’agriculture, de la construction navale, seules véritables richesses de l’île jusqu'à présent, bien que le professeur Dawson ait affirmé dans une conférence donnée à Ottawa, que d’après des observations géologiques sur lesquelles on ne peut se tromper, l’île du Prince- Edouard est assise sur un vaste lit de formation houillièr,

Les conditions météorolngiques de l’île sont

des meilleures. Elle n’a jamais été visitée par le choléra asiatique ; ses étés sont moins chauds que ceux de Québec et ses hivers moins froids. Néanmoins, l'amiral Bayfield assure que le printemps est retardé par les vents du nord qui viennent du Grolfe, et ce marin expérimenté a constaté que les vents de sud-ouest, qui, en juin, juillet et août couvrent d’un épais brouillard la baie de Fundy, deviennent une brise tiède en passant par le détroit de Northumberland et sur l'ile, puis reprennent leur haleine humide et brumeuse, à mesure qu'ils gagnent le large et courent vers le Labrador.

Jadis, l'ile du Prince-Edouard comptait une population de sept mille Acadiens. Ces bonnes gens vivaient du produit de leurs terres, se livraient avec succès à l'élevage, et moissonnaient en assez grande quantité pour que plusieurs d’entre eux pussent exporter jusqu’à douze cents minots de blé sur le marché de Québec. Mais le malheur qui semblait en ce temps s'attacher aux pas de la race acadienne, vint les relancer jusqu'ici. Leurs vainqueurs affriandés par la vue des belles exploitations agricoles qui les entouraient, eurent recours de nouveau à leur marine, et déportèrent toute la population. À peine cent cinquante familles purent-elles échapper à ce terrible acte d’arbitraire en gagnant les bois, les fourrés, ou en se réfugiant à bord de leurs berges, et en se cachant au jour le jour dans les criques et les petites anses de l’île.

Puis quand cette chasse humaine fut terminée, quand ces nouveaux Hébreux eurent à leur tour pris le chemin du désert, le gouvernement sonna l'hallali et la curée officielle commença (1).

Dès que l’ordre d’expulser les Acadiens eut été donné, le premier lord de l’amirauté anglaise, le comte d’'Egmont, s'empressa de demander à son gouvernement la concession entière de l’île, s’obligeant en retour à la diviser en cinquante baronnies érigées en faveur de Lords de son choix, qui lui payeraient «1 signe de suzeraineté £20 sterling par année. Chaque baronnie se subdivisait en vingt châtellenies de 2000 acres. Un château-fort armé de canons était construit non loin de chaque manoir, et cinq cents acres étaient mis de côté pour la colonisation, dans chacune des seigneuries. Le colon avait droit à cinq acres moyennant une redevance de quatre shillings sterling payable annuellement à son baron. Une foire se tiendrait quatre fois l’an dans chaque baronnie, où un marché serait aussi ouvert deux fois la semaine. Le comte d’Esmont se réservait en outre

(1) Dans une lettre écrite en 1764 au comte de Hillsborough, par le capitaine Holland, envoyé pour faire un rapport ofticiel sur l'ile, ce dernier disait :

‘— There are about thirty AcCadian families on the island who are regarded as prisoners, and kept on the same footing as those at Halifax. They are extremely poor, and maintain themselves by their industry in gardening, fishing, fowling.” History of Prince Edwards island by Duncan CAMPBELL,

Un mémoire de l’Evêque de Québec, en date du 30 octobre 1757, dit que vers ce temps il y avait six mille Acadiens à l'ile Saint-Jean.

le droit de haute et de basse justice. Bref, d'après son projet, l’île devait se diviser entre 50 barons, 400 châtelains et 8000 colons. Quatre amiraux, huit membres des Communes et grand nombre d'officiers supérieurs appuyèrent de leur influence le plan du comte d'Egmont, mais le bureau de’ commerce et des plantations ne fut pas de leur avis. Il fit offrir au comte une gratification de 100,000 acres de terre, que celui-ci refusa avec indignation, et il s'arrêta à une décision que l'historien Duncan Campbell qualifie d'acte de mauvaise foi de la part de l'Angleterre, “which was on the part of Britain a flagrant breach of faith.”

Les terres des proscrits Acadiens furent divisées en soixante-sent lots de vingt mille acres chacun. Uu seul terrain, le numéro soixante-six fut réservé par le roi. Le total, se montant à un milli 1 trois cent soixante mille acres fut mis à la loterie et tiré au sort le même jour par les officiers et les personnes qui, à tort ou à raison —c'est Alexandre Monroe qui le dit, pretendaient avoir bien mérité de la couronne anglaise. Ces propriétaires improvisés par le hasard étaient obligés, en acceptant leurs titres de prendre l'engagement de s'établir dans l’ile, ou d’y envoyer dans l'espace de dix ans un certain nombre de colons qui tous devraient appartenir à la religion protestante (1).

(1)—" Thal such selllers should be European foreign prolestants— Vide minute des réunions des commissaires du bureau de Commerce et des Plantations, 8 juillet 1767.

Quelques-uns remplirent leurs conditions ; mais beaucoup oublièrent leurs promesses. Peu importait, maintenant. On avait atteint le but, L'Acadien n'était-il pas chassé de l'ile? (1)

Les concessions passèrent entre d’autres mains, et la plaie des baux à longues années s'abattit sur la contrée. Ils comprenaient une période de vingt-un à neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ans, et voici comment on procédait. Lorsqu'un colon signait un bail de neuf cent quatre-vingt-dixneuf ans il ne payait rien les deux premières années, donnait une redevance de trois pences l’acre pour les trois suivantes, était tenu de verser six pences pour la cinquième et la sixième, se voyait porté à neuf pences pour la septième et la huitième, et payait un schelling de l’acre, plus les impôts, pendant le reste de la durée du bail. On peut facilement se rendre compte des embarras de ce système, qui n’a cessé d’être discuté devant le parlement de l’île

(1) L’historien Duncan Campbell, de l'ile du Prince-Edouare, dit qu'il n’y eut que dix propriétaires sur soixante-sept qui rencontrèrent leurs engagements.

La plupart des hommes d’état anglais ont blâmé vivement Ja division de l'ile, telle que décretée par le bureau de Commerce et des Plantations. Lord Durham dans une dépêche datée du Château Saint-Louis, Québec, 8 octobre 1836, écri. vait à Lord Glenelg :

‘“ The whole of this land was alineated in one day by the Crown, in very large grants, chiefly to absentees, and upon conditions of settlement which have been wholly disregarded.”

De leur côté les commissaires anglais disaient dans leur rapport, en 1861 :

—"“ The granting of a whole colony in a single day, in large blocks of twenty thousand acres each was an improvident and unwise of the prerogative of the Crown.’

depuis sa création en 1773. Néanmoins, le gouvernement local a réussi dernièrement à faire une entente avec les détenteurs de ces immenses lots. Il rachète à un prix convenu, et revend à mesure aux colons qui demeurent

alors véritablement propriétaires (1).

Le soleil se levait comme nous pénétrions à

toute vapeur dans le vieux port français de la Joye, au fond duquel est bâtie le Capitale de l'ile. Charlottetown possède une rade magnifique. Ses quais ne sont pas très commodes, mais les rues de la ville sont larges, ombragées par des arbres, et passent devant quelques résidences particulières qui sont belles. Chacun ici tient à orner sa demeure, et presqu’à chaque pas le touriste admire de frais parterres plantés çà fleurs, d’où s'élancent des fontaines faites as rustement avec quelques pierres, des coquilles et de la mousse. Partout semble régner l’aisance et chose remarquable, Charlottetown est la seule ville d'Amérique où je n'ai pas rencontré de mendiants.

Une foule active et polie encombrait le débarcadère. On s’informa de ce qu'il y avait à voir, et comme nous avions six heures devant nous,

(1) Seuls nos compatriotes Acadiens n’ont pu obtenir justice. En parlant d’eux, la commission conclut en ces termes :

—" With regard to the claims of the descendants of the original French inhabitants, the commissioners, with every desire 10 take a generous view of the sufferings of persons whose only crime was adherence to the weaker side in a great national struggle, could not after the lapse of a century rescue them from the ordinary penalties incident to a state of war.”?

chacun suivit sa fantaisie. Ce fut ainsi que nous finîmes par arriver au marché de fruits et de légumes, véritable bazar, où de jolies revendeuses, accortes et bien mises, font l’article. . Non loin de là se trouve le bureau de poste, puis à quelques pas, le Parlement, où nous visitàmes les chambres de l’assemblée et du conseil législatifs. Ces deux enceintes n’ont guère l’apparence grave qu'on s'attend à trouver en pareil lieu, et nous en sortimes avec l'impression que nous venions de visiter un théâtre de société. La bibliothèque parlementaire de l'ile ne contient guère autre chose qu'une collection de statuts. Pour y parvenir il faut grimper un escalier, le long duquel sont installés dans leurs vitrines des hiboux empaillés. Ces nocturnes ont l'air de se prendre au sérieux et de croire, qu'eux aussi, ils ont fait partie d’une députation dans les temps anciens. Le toit du palais législatif est un véritable observatoire. De là on aperçoit la ville, les faubourgs, ainsi qu'une partie de la baie. À nos pieds sont les prineipaux édifices de Charlottetown, parmi lesquels l’église catholique, petite, sans cachet et qui fait contraste avec le palais épiscopal, bâti en face. Si l’on en croit la chronique, les débuts du régime constitutionnel n’ont pas :t6 brillants dans l’île du Prince-Edouard. Son premier gouverneur fut le capitaine Walter Patterson, spéculateur émérite, sans cesse à l’affüt de chaque vente de terre confisquée par défaut de paie-

ment d'impôt, dissolvant le Parlement dès que ce dernier refusait de se plier à ses caprices, et refusant péremptoirement de passer en Angle.

terre quand son Souverain lui donna l’ordre de venir rendre compte de sa gestion. Cet hiver-là l'île du Prince-Edouard eut deux gouverneurs, ayant leurs aides-de-camp, ieur gazette officielle, etc., etc., se combattant à coups de proclamations, et chacun prétendant représenter l’autorité royale. Un des successeurs du gouverneur Patterson, Charles Douglass Smith—frère de Sir Sydney Smith — fut encore plus excentrique.

La Chambre d'Assemblée voulant lui présenter sa réponse au discours du trône, Son Excellence lui indiqua le jour et l'heure où il la recevrait, æt choisit ce moment pour se promener dans les rues de sa capitale pendant que le corps législatif faisait antichambre chez lui. À quelque temps de là, fatigué de la longueur de la session, il envoyait un message aux deux chambres, leur ordonnant de se proroger. Le lendemain, son aïde-de-camp, M. Carmichaël, se rendait à la ‘barre de l’Assemblée et. de là s'adressant au président il lui montrait le poing, en lui disant : —“* M. le Speaker, si vous continuez à siéger dans ce fauteuil une minute de plus, la chambre sera dissoute par ordre de Son Excellence.” Puis pendant que l’assemblée était à discuter sur les mesures à prendre pour punir cette insulte, le gouverneur Smith envoyait chercher le président, et tenant sa montre à la main, il

lui disait que si dans trois minutes la chambre n'était pas prorogée il allait émettre une procla. mation la dissolvant. À quelque temps de là, le Parlement prenait sa revanche en faisant emprisonner le fils de Son Excellence, jeune Britisher qui avait tout simplement enfoncé une fenêtre, et qui s'était introduit dans l’Assemblée Législative, pendant que la chambre siégeait. Vive le régime constitutionnel ainsi compris ! (1)

En sortant du Parlement nous gagnâmes les environs de Charlottetown qui méritent la peine d'être vus, mais à moins d'être l'héritier de Rostchild, il vaut mieux s’aventurer à pied sur ces routes poussiéreuses. Nous les parcourûmes dans un mauvais char-à-banc que notre trésorier Agénor Gravel eut à payer cinq dollars de l'heure, lorsque le quart auquel Rabelais donna son nom vint à sonner. Si les voitures sont dispendieuses ici, en revanche les places de chemin de fer se donnent à très bon marché. Pour quelques piastres le voyageur peut aller d’un bout à l’autre de l'ile visiter les plus beaux endroits qu'il soit possible d'imaginer pour passer la saison des bains. Cette voie ferrée, construite aux frais du gouvernement fédéral, va de Cascumpec à Georgetown, passant par Summerside, et a des embranchements qui vont à Souris et à Tignish. Elle mène à plusieurs

(1) Voir pour tous ces curieux détails, “ Hislory of Prince Edward's Island, by Duncan Campbell, p. 65, etc., etc.

centres français, parmi lesquels se trouve Rustico, gros bourg situé sur le côté de l’île qui fait face au golfe Saint-Laurent. Il est confié au ministère de l’abbé Trudel, dont le nom et la charité sont connus au loin, et qui a su faire aimer et respecter ici le nom Acadien. Nous prenions plaisir à interroger les Anglais de cette petite province sur leurs voisins Français : tous s'accordent à reconnaitre que l’Acadien est industrieux, frugal, honnête et le meilleur compagnon du monde. (1)

Dépouillés de leurs terres par le vainqueur, mes compatriotes se virent encore persécutés pour leur religion. Les instructions du gouverneur Patterson lui ordonnaient d'accorder liberté de conscience à tous, excepté aux catholiques romains — “ liberty of conscience Lo all persons, except Roman Catholics.” Elles furent suivies rigoureusement. Les protestants eurent droit de vote, toutes les charges leur furent confiées, pendant que leurs concitoyens catholiques furent traités comme des ilotes. En 1826, un député, M. Cameron, demanda à l’Assemblée l’émancipation des catholiques, et fit un discours où il démontra qu'on ne pouvait guère refuser le

(1) Dans un recensement de l'ile Saint-Jean fait en 1798 par ordre du gouverneur Fanning je retrouve les noms Acadiens suivants, accommodés à l'orthographe anglaise: Gallong (Gallantÿ, Shason (Giasson), Martin, Doucette, Blanchard, Dourong (Durand), Leclair, Blakair (Plaquière), Sennott (Sinoile), Deroche, Arsnoe (Arsenaull), Ducett (Doucel),

Ruschaw (Richard), Bourke, Rochfort, Launderie (Landry), etc., etc, 6)

droit de voter à ces derniers puisqu'ils obéissaient aux lois décrétées par le parlement de l’île. La voix prépondéraute du président, M. Stewart, fit tomber cette juste mesure, Ce ne fut que quatre ans après, en 1830, que la loi Cameron fut passée. Plus tard une proposition tendant à rendre obligatoire la lecture de la bible — version protestante — dans les écoles publiques de l’île, fût négativée à son tour par la voix prépondérante du speaker, M. McGill.

La capitale de l’ile du Prince-Edouard a une rivale commerciale placée sur les bords du détroit de Northumberland. Elle porte le poétique nom de Summerside. Le chemin de fer traverse cette petite ville, fameuse pour ses huîtres, que les gourmets du Canada préfèrent à toutes celles du golfe Saint-Laurent. Elles sont un peu grosses, ilest vrai; meis leur chair blanche, grasse et toute parfumée par le salin et par l’iode de la mer en font un hivalve qes plus recherchés. Il se vend sur place deux dollars le quart.

Il faisait nne forte houle lorsque nous sortimes du port de Charlottetown, et comme le vent était mauvais pour traverser le détroit, nous fimes route vers la Pointe Ouest de l'ile du Prince-Edouard, où nous avions à débarquer l'appareil complet d'un nouveau phare, ce qui n'était pas chose facile. Mouillés à «uatre milles au large, il nous fallait transborder de grosses pièces en fer dans nos chaloupes: : pendant tout ee travail la brise restait carabinée, et durant le

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va-etvient qui s'établit entre la terre et le steamer chacun finit par prendre un bain de lame, et par revenir trempé jusqu'aux os.

La grève de la Pointe Ouest où nous devions aborder est formée de sable rouge. On y descend par un petit quai jeté en avant d’un hangar, où s'emmagasine le homard en conserve que la maison Matheson et Brown vend ici cinq dollars la caisse. Chacune de ces caisses contient quatre douzaines de boiïtes en ferblanc, fabriquées à raison de dix piastres le millier, et au dire du principal employé de l'établissement, l’exportation annuelle varie de 8),000 à 40,000 boîtes, ce qui pourrait être considérable, si l’on en juge par l'énorme quantité de homards qui fréquentent cet endroit. À quelques arpents de ce magasin se trouve le village de la Pointe Ouest. Les habitants semblent partager leur temps entre la pêche, la culture des pommes de terre et la construction navale.

Notre pénible besogne terminée, il fallait rebrousser chemin et refaire une partie de ce détroit de Northumberland, qu'une sage poli:

tique s'efforce de rendre navigable pendant les mois d'hiver. Nous devions ravitailler le cap Tourmentin, et déjà nous apercevions son phare qui domine la partie la plus rétrécie du bras de mer jeté entre le Nouveau-Brunswick et l’ile du Prince-Edouard—la distance à franchir n'étant que d'environ neuf milles—-lorsque le mauvais temps nous prit au large, et nous passâmes la

nuit à courir des bordées pur nous retrouver à la pointe du jour en face üc la Baie Verte.

C'était ici, sur les bords de cette baie, que jadis le chevalier de la Corne était débarqué pour aller jeter à cinq lieues de là les fondations de ce fort de Beauséjour — aujourd’hui Crifmberland — où de Vergor devait s’illistrer par son fameux siège de velours (1). Là, du côté de Grasparaux — un petit ruisseau qui se décharge dans la mer — M. de Villeray avait commandé un fortin dont toute la défense consistait “ en pieux debout, fort mauvais, flanqués de quatre blockhaus de bois à moitié pourri, sans giacis ni fossés, éloigné de quatre toises seulement d'un grand bois, et enfermé des deux côtés par de grosses souches et des fredoches qui pouvaient aisément favoriser l'approche de l'ennemi.” Tout à coup une garnison composée de vingt hommes chargés de défendre “ vingt-cinq toises de terraiñ par chaque face ” se voyait investie par trois cents soldats anglais, et ce paysage sombre qui se détachait devant nous avait vu ces braves gens forcés de mettre bas les armes. (C'était sur cet

(1) Vide mémoires sur les affaires du Canada, depuis 1749 jusqu'à 1760, page 101.

En ces temps là, pendant que nous étions abandonnés de tous et que nous nous préparions quand même à représenter tête haute la patrie française humiliée, l’intendant du Canada, Bigot, ourdissant les infamies qui devaient amener l'heure de la cession, écrivait à ce mignon :

20 Août 1754.

‘# Profitez, mon cher Vergor, de votre place : taillez, rognez, “ vous avez Lout pouvoir, afin que vous puissiez bientôt venir ‘“ me joindre en France, et acheter un bien à portée de moi.”

isthme étroit que se trouvait ce Pont-au-Massacre, où les troupes du colonel Dixon avaient été écrasées et mises en pièces par les Micmacs. C'était jusqu'ici, et encore plus loin peut-être, que ce farouhe béarnais, le baron de Saint-Castin, accourait de Pentagoët, sur la côte du Maine, et venait donner de formidables coups d’estoc, pendant que sos Abénaquis semaient partout la terreur et la mort.

Aujourd’hui, le temps de ces terribles luttes est passé. La forêt a reconquis son domaine. De gros arbres prennent leur sève dans les caves et les ruines acadiennes de Missisquash, pendant que la mer dans ses jours de fureur, met à nu . les tombes de la grève, où dorment pêle-mêle, oublieux de leurs combats et de leurs haines, Français, Anglais et Micmacs. Le nom de la baie Verte, retranché pour longtemps des dépêches militaires et des bulletins de guerre, n’est plus maintenant mentionné que dans les discussions et les rapports parlementaires. Eloignée à peine de cinq lieues de la baie de Fundy, il a été question, depuis 1822, d'y creuser un canal de la plus haute utilité économique. D’après M. Monro la distance maritime qui existe entre l'extrémité ouest de la Nouvelle-Ecosse et le point le plus rapproché des fonds de pêche du golfe Saint- Laurent est de quatre à cinq cents milles par le détroit de Canso, et de six cents milles par le Cap-Breton. Or cette distance est réduite à cent cinquante milles par l'exécution de ce projet de

canalisation. M. Robert Marshall, de Saint-Jean, N.-B., a calculé de son côté qu’en doublant le cap Nord, 1239 milles séparent Montréal de la capitale du Nouveau-Brunswick; qu'il n’y a plus que 1179 milles en franchissant le détroit de Canso, et que ces chiffres sont réduits à 690 milles en coupant par le canal projeté. Séparant la Nouvelle-Ecosse du Nouveau-Brunswick, et jeté en face de l'ile du Prince-Edouard, le canal de la baïe Verte est le transit naturel des produits de ces trois provinces. Les goëlettes de pêche et les petits navires peuvent franchir en peu de temps les quinze milles qui séparent cette baie de la baie de Fundy, tandis qu’aujourd’hui pour faire ce même trajet ils sont exposés à toutes les éventualités d’une navigation de quinze jours. De plus, des gens de l’art sont arrivés à la conclusion que l'ouverture de cette voie aurait pour résultat de faciliter le dessèchement de 8000 acres de marais qui, livrés à l’exploitation agricole, acquéreraient une valeur de £30,000. Malheureusement l'alimentation de ce canal rencontre des obstacles ; les différentes commissions chargées d'examiner ce projet n’ont pu conclure, et cette grande idée que l’on agite depuis 1822 est encore à l’état d'embryon.

Le vent était tombé sur ces entrefaites, et la lumière du cap Tourmentin, — qui, sur certaines cartes anglaises porte aussi le nom du cap Jourimain—avait été ravitaillée par le Napoléon ITT. Ce phare est octosone : il a un feu blanc, visible

du sud-est quart de nord à ouest, ei il se trouve à cheval sur la frontière du Nouveau-Brunswick.

Depuis la cession jusqu’en 1784 — époque où il fut séparé de la Nouvelle-Ecosse — le Nouveau-Brunswick portait le nom de comté de Sunbury. Cette province a 285,594 âmes, disséminées sur 32,000 milles carrés et elle compte plus de 545 milles de côtes maritimes. (1) Elle renferme plusieurs cours d’eau. Le plus considérable est la rivière Saint-Jean que de gros navires peuvent remonter à soixante milles, pendant que ceux qui jaugent au-dessous de cent tonneaux vont jusqu’à cent milles de son embouchure. Découverts en 1604, le jour de la Saint- Jean-Baptiste, par de Mons qui croyait avoir trouvé la route la plus courte pour arriver à Ja baie des Chaleurs et à Tadousac, les bords si tranquilles et si pittoresques de la rivière Saint-Jean ont été ensanglantés plus d’une fois par les luttes des guerres Acadiennes, et plus d’un coup de mousquet s’y est fait entendre depuis le temps des de la Tour jusqu'à l’époque de la cession définitive de la Nouvelle-France. Il en a été de même de la rivière Ste-Croix, dont les rives long :emps contestées servent aujourd'hui de frontière entre l’état du Maine et le Nouveau-Brunswick. De jolis villages s'étendent le long de ses bords ; partout fleurissent les arts de la paix, et les échos ne sont plus éveillés que

(1) La Nouvelle-Ecosse compte 1170 milles de côtes maritimes.

par le sifflet de la locomotive qui court à toute vapeur au milieu des champs fertiles, où jadis de Mons et de Champlain sont venus à la tête d'une poignée d'hommes prendre possession de la solitude et y faire flotter les couleurs de France.

La capitale du Nouveau-Brunswick est Frédéricton, située à quatre-vingt-quatre milles de la baie Fundy. Elle a pour rivale la ville de Saint-Jean, bâtie sur les bords de la rivière de ce nom. Au dire des touristes, Saint-Jean, qui fut érigée en ville par une charte royale en date de 1785, est la plus agréable et la plus jolie résidence des provinces maritimes.

En quittant Tourmentin, nous avions pris notre course vers Cassie qui se trouve près de Shédiac. Quelques heures après nous étions à prendre le frais sur la grève de cette pointe, et nous causions avec le gardien du phare, M. Le- Blanc. Marié à une compatriote, mademoiselle Bourgeois, cet Acadien nous parla longuement du comté de Kent, où se trouvait la lumière de la pointe Cassie.

— “ Les trois quarts de la population de cette division électorale se composent d’Acadiens, nous disait-il entr'autres choses ; et malgré leur nombre, nos gens ne peuvent réussir à se faire représenter par un des leurs en parlement, Les zizanies et les querelles de partis en sont cause : les étrangers nous aigrissent les uns contre les autres, puis profitent de nos divisions pour ar-

river et s'emparcr des positions qui nous appartiennent.”

Que n’aurais-je pas donné ce soir-là pour que la voix de cet humble gardien de phare pénétrât dans chaque chaumière acadienne et canadiennefrançaise! Le pieux regret de LeBlanc n'a-t-il pas raison de se renouveler un peu partout où se retrouvent les traces de la France en Amérique ?

Pendant que nous devisions ainsi, quelques Acadiens du village de la Grande Digue, situé près de la Pointe-Cassie, avaient fait cercle autour de nous et approuvaient du bonnet. Bientôt la conversation devint générale. Comme il arrive presque toujours chez les pêcheurs et chez les gens de grève, la mer en fit les frais, et l’un de mes interlocuteurs nous décrivit la triste fin du précédent gardien du phare qui, après avoir perdu deux de ses fils dans le golfe, avait fini par s’y noyer lui même :

— Chose étrange ! ajoutait le conteur, En draguant pour retrouver le corps du père, je retirai de l’eau celui d’un de ses garçons qui avait disparu depuis près de six mois.

— Il était dans son élément, celui-là, reprit sentencieusement un voisin. Il y a deux ans, étant à bord d’une goëlette de Halifax, j'ai recueilli ce même homme, à cinquante milies au large du cap Traverse. Figurez-vous que ce pauvre Gabriel s'était mis en tête d'aller à l’île du Prince-Edouard voir un de ses parents, Accompagné d’un ami, ils avaient déjà fait une

distance de quarante milles, à partir de Shediac, dans l'espoir de rencontrer une embarcation, mais n’en trouvant pas, ils se construisirent un radeau et prirent la mer. Dès leur premier jour de navigation une petite banquise vint les heurter, et quand nous les rencontrâmes, ils s’en allaient à la dérive sur un glaçon.

Ce dernier conteur était de Shédiac, et j'en profitai pour le faire causer sur son pays.

La petite ville de ce nom se trouve à quelques milles de la pointe Cassie. (C'était l’ancienne Gédaiïque des Français, et lorsque les mauvaises heures sonnèrent pour la famille acadienne, une minime portion de ces malheureux proscrits purent venir se réfugier ici, et continuer pendant quelques années à guerroyer contre l’Anglais. L'abbé de la Loutre y fut pris par ces derniers, et expia pendant six ans, dans les cachots de l’île de Jersey, sa fidélité à ses ouaiïlles et à son roi. Aujourd’hui, Shédiac compte une population de 5756 personnes, dont 8980 Acadiens.

La ville est traversée par le chemin de fer “ European and Northern American,” et c'est là que se publie le seul organe français des provinces maritimes le Moniteur Acadien, courageux défenseur des droits et des aspirations d’une race, qui n’a qu’à pratiquer l'esprit d'union et de concorde pour voir revenir les jours de puissance et de richesses de jadis.

Non loin de l'endroit où nous étions giît Cocagne, nom qui me fait rêver au roi d’Yvetot

et qui faisait dire à Denys, dans sa description géographique et historique des côtes de l’Amérique Septentrionale :

—-“ Ici l’on mouille l’ancre devant une grande prairie qui fait une anse d’une raisonnable étendue, où l’on se met à l'abri. J'ai nommé cette rivière “ la rivière de Cocagne,” parce que j'ai trouvé tont de quoi y faire bonne chère pendant huit jours, que le mauvais temps m'obligea d'y demeurer, et tout le monde était tellement rassasié de gibier et de poisson, qu'ils n’en voulaient plus, soit d’outardes, canards, sarcelles, pleuviers, becasses, becassines, tourtes, lapins, perdrix, perdreaux,saumons, truites, maquereaux, éperlans, huîtres et autres sortes. Tout ce que je vous en puis dire, c’est que nos chiens se couchaient contre la viande et le poisson, tent ils en étaient rassasiés. Quant au pays il est aussi agréable que la bonne chère.”

Les exigences du voyage firent que nous passèmes à distance respectueuse de ce pays véritablement béni de Dieu ; car, à peine le phare de la pointe Cassie et la petite grotte qu’il ya auprès commencèrent-ils à s’effacer derrière notre chaloupe, qu'un banc de brume vint nous dérober le Napoléon III. Nous ramâmes à l’aventure, faisant en zig-zag une distance de huit milles avant de retrouver le steamer, et comme le temps pressait, une fois le pied sur le pont, nous fimes force vapeur pour gagner Richibouctou. Quelques heures après, l’aile ouverte

comme un goëland, notre baleinière talonnait sur le sable, et nous déposait sur le rivage.

Dès 1672, il y avait sur les bords du bassin de la rivière Richibouctou—l’ancien fleuve des Barques, de Jacques-Cartier“ un fort fait de pieux, avec deux formes de bastion.” Là, entouré de ses sauvages, demeurait le capitaine Denis, indien redoutable et pernicieux qui, au dire des historiens du temps, était appréhendé de fort loin. Cet original frappa par se excentricités son homonyme le gouverneur Denys qui voyageait souvent sur ces côtes, et cet esprit normand disait en parlant de ce chef :

—“ Il a fait mettre une grande pièce de boïs droit au bout d’un arbre avec de grandes chevilles qui passent au travers à la manière d’une estrapade. Elles servent d’échelons pour monter en haut, et il y envoye de temps en temps un sauvage pour voir s’il ne verra rien le long des côtes. De là, l’on découvre de fort loin à la mer ; si l’on aperçoit quelques bâtiments ou canots, il fait mettre tout son monde en armes, avec leurs arcs et flèches, et leurs fusils ; met une sentinelle à l'avenue pour demander quelles gens ce sont, et puis, selon sa fantaisie, il Les fait attendre, ou les fait venir surle champ. Avant que d'entrer il faut qu'ils fassent une décharge de leurs fusils pour salut, et quelquefois deux, puis ce chef entre, et sa suite après. Il ne sort jamais de sa cabane pour recevoir ceux qui le viennent visiter : il esttoujours là planté sur

son derrière—j'adoucis le mot de Denys—comme un singe, la pipe à la bouche, s'il a du tabac.

“ Il ne parle pas le premier, attend qu'on lui fasse compliment, et quelque temps après répond avec une gravité magistrale. S'il va chez quelque sauvage, en arrivant il fait tirer un coup de fusil pour avertir tous les autres sauvages qui sortent de leurs cabanes et vont au devant de lui avec leurs armes. Pour lors il descend de sa chaloupe : mettant pied à terre, tous les sauvages qui sont là tirent leurs fusils, puis l’accompagnent jusqu’à leurs cabanes, et lorsqu'il entre dedans tirent chacun un coup. Voilà la manière dont il se fait recevoir, plus par crainte que par amitié. Ils souhaitent tous sa mort et n’est aimé de pas un. S'ils manquaient à leur devoir, il les battrait, non pas étant en nombre, car en ce cas il ne le ferait pas impunément, mais quand il les attrape seuls il les fait souvenir de leur devoir. Si les sauvages font la débauche :! n’est jamais de la partie ; il se cache, car en l’ivrognerie ils sont aussi grands capitaines que lui, et s’il leur disait quelque chose qui les fàächôt ils l’assommeraient. Aussi, en ces temps là, il est sage, et ne parle jamais de sa grandeur.” (1)

(1) De tout temps les indiens ont été friands du bruit et de la parade. C'est à propos des sauvages de cette côte que le P. Chrestien LeClerq écrivait en 1691 à la princesse d’Epinoy :

“ Ils aiment l’honneur et sont bien aises d’en recevoir lorsqu'ils viennent en traite aux habitations françaises ; et c’est aussi pour les coatenter qu'on tire quelquefois les fusils et

Depuis longtemps le petit potentat qui faisait trembler cette côte, est mort et enterré. Sa race est dispersée. Son fort est rasé : et ce jour-là, au lieu d’avoir à subir le cérémonial que décrit Denys avec tant d'humour, nous n’eûmes qu'à serrer la main à M. Richard qui nous attendait sur une grève couverte de carapaces et de débris de homards. Ancien élève du collége de Memramcook, ce jeune Acadien s'était mutilé un bras en se le faisant prendre dans un moulin à battre. Il nous souhaita cordialement la bienvenue, et comme la maison de son père était située auprès du phare—lumière de quatrième ordre—il insista pour nous y conduire.

Propre, bien entilée, meublée avec goût mais sans luxe l'habitation n'était occupée, en ce moment que par des femmes qui filaient ou tricotaient, tout en devisant entreelles. A notre approche elles se levèrent pour nous souhaiter la bienvenue, et l’une d'elles passant dans un autre‘ appartement en revint avec une jatte

même du canon à leur arrivée, Le chef alors assemble tous les canots auprès du sien et les range dans un bel ordre, avant que de descendre à terre, pour attendre le salut qu’on lui fait, et que tous les sauvages rendent aux français par la décharge de leurs fusils. On admet quelque fois à table les chefs et les capitaines, pour montrer à tous les sauvages de la nation qu’on les aime et qu’on les honore, On leur donne mème assez souvent quelque bel habit pour les distinguer du commun, et dont ils font une estime particulière, principalement s’il a été à l'usage du commandant des Français. Ce fut peut-être pour cette raison, qu’un bon vieillard qui m’aimait tendrement ne voulait jamais paraitre en aucune cérémonie, soit publique, soit particulière, qu'avec une calotte, une paire ‘> gants brochés et un chapelet que je lui avais donné.”

bleue, remplie d’un lait mousseux et frais qu’elle présenta à Gravel. Pendant qu'Agénor y puisait à longs traits, mes regards étaient tombés sur un malheureux homard qui, malgré ses soubresauts et ses coups de queue, cuisait à gros bouillons dans une chaudière.

—Pauvre bête! m'écriai-je, pourquoi ne pas lui casser la tête avant de la plonger ainsi dans l'eau bouillante ?

Une des jeunes Acadiennes me regarda avec ses yeux noirs, et dit tranquillement :

—(Ça n’étions pas la coutume d'ici. Le homard quand je le prenions, ajouta-t-elle, étions malin. Je me défions de ses mordants qui serrions fort. Si voulions le manger, je mettions un petit d’eau sur le feu, y glissions la bête qui, du moment qu'elle touchions le chaudron, éprouvions un choc qui l’y rougissions : puis y bouillions tranquillement jusqu’à ce que, si je le voulions, un autre le remplacions.

Ce langage, malgré ses excentricités, est prononcé d’un ton si musical et si rhythmé, qu’il charme volontiers, surtout une oreille habituée à la prononciation monotone que nous avons au Canada. Si les femmes accentuent plus que les hommes, elles sont plus françaises ; et en écoutant ces derniers, une observation me frappa douloureusement. La plaie de l’anglicisme commence à corrompre la langue. Sil'Acadien n y veille mieux, dans un avenir peut-être assez rapproché, l’idiome étranger finira par supplanter le

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