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langage des aïeux. J'ai pu constater ici, comme au cap Tourmentin, que nos compatriotes passent leur temps à discuter et à ferrailler pour un parti ou pour un autre. Ces querelles habilement fomentées par les éléments hétérogènes qui les entourent, ne profitent qu'à leurs fauteurs. Ils arrivent ainsi sans bruit aux charges, au pouvoir. Une fois là, ils oublient volontiers ceux qui ont été les instruments de leur fortune politique.
Deux ans après, j'avais le plaisir de reprendre, pour quelques instants, ma place au foyer hospitalier de l'excellente famille Richard. Mais il n’est pas donné à l’homme de tout retrouver sous un aspect riant. La loi commune s'était appesantie sur cette maison. Le deuil y était entré ; et la gentille acadienne, que je revois encore présentant en souriant une jatte de lait à Gravel, puis nous racontant dans son langage pittoresque l’agonie du homard, a été emportée par la consomption, entraînant avec elle la joie et l’espérance de cette chaumière qui n’est plus habitée que par la résignation.
De Richibouctou nous devions nous rendre à Escuminac,—autrefois le Cap d’'Orléans.—C'est ce que nous tächâmes de faire au milieu de la brume et d’une pluie fine et serrée qui se termina par un coup de vent. Perdus au milieu des rafales et de l'obscurité, nous envoyions de temps à autre quelques fusées pour attirer l'attention d'un pilote. La nuit était trop mauvaise pour
qu'il vint; et comme il y avait impossibilité de franchir, sans lui, la barre du Miramichi, nous primes le parti de mettre en panne jusqu'au petit jour.
L’aube nous montra le phare d’'Escuminac entouré de vapeurs blafardes. Vu ainsi de la dunette, il rappelait ce cavalier fantastique de la ballade, qu'Ossian fait chevaucher sur les nuages du Morven. À trois cents pieds à l’ouest de la lumière se trouve un sifllet d'alarme à vapeur qui, dans les gros temps, se fait entendre dix secondes par minute, avec intervalle de cinquante secondes entre chaque coup. Le livre bleu de la marine assure que dans les temps calmes, ou avec un vent favorable, le son de cet appareil franchit la distance de neuf à onze milles, tandis que les jours de vent contraire il n’est perceptible que de trois à six milles. J'aime toujours à croire sur parole les livres bleus, mais la tourmente emporta sur son aile, cette nuit-là, les cris d'alarme chargés de prévenir ceux qui s'étaient égarés au large, et ne leur laissa que le bruit des lamentations du vent dans les cordages.
Le temps s'était remis au beau, bien que la mer fût grosse, et pendant que les chaloupes glissaient sur les palans et prenaient la direction de terre, je m’amusais à regarder une nuée de mauves et de goëlands qui planaient au-dessus de nous. Elles se laissaient tomber comme
une masse, plongeaient sous la houle, en reti-
raient un poisson tout frétillant, et reprenaient leur vol pour aller recommencer leur pêche un pen plus loin. La présence de ces oiseaux annonçuit le passage d’un banc de harengs. Ils nageaient par millions dans nos eaux. En route, un homme nous hêla pour nous annoncer qu’il venait d’en prendre vingt-cinq quarts, d’un seul eoup de filet. Autour de nous cent quarante petits navires couverts de toile faisaient la chasse à ce poisson, et on nous assura qu'en pareille circonstance, on avait vu jusqu'à trois cents goëlettes courir ainsi, entre Escuminac et l'entrée de la baie.
Une fois sur la grève rocailleuse d'Escuminac le vent nous fit défaut, et bientôt nous eûmes à lutter contre un tourbillon de moustiques qui faillit nous manger sur place. Nous avions beau les abattre par milliers, allumer nos pipes, nous couvrir le visage de nos mouchoirs, mettre nos mains endolories dans nos poches, puis les retirer ponr nous donner des coups de poings, ils arrivaient sans cesse en colonnesserrées, trompettes en tête et montaient à l'escalade. Les uns se précipitaient dans nos yeux, d’autres sur notre nez et nos oreilles, quelques-uns descendaient dans nos bottes, quelques autres se cachaient dans nos cheveux, beaucoup enfin, d'humeur plus facile, n'avaient aucune préférence et prenaient leur butin où ils le pouvaient, Au milieu de cette mêlée, Agènor Grravel voulut ouvrir la bouche pour nous prier de faire ses adieux à
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sa famille, et nous dire combien il regrettait de partir sans avoir signé son testament. Mais ce bon mouvement n'eut pour effet que lui faire avaler un bataillon entier de moustiques qui, d'ailleurs, fut tout aussitôt remplacé par des troupes fraiches. Il n’y avait pas à s'y méprendre. C'était la plaie des mouches d'Esypte qui venait de s’abattre sur le Nouveau- Brunswick. Nos yeux gonflés, fiévreux, nous les faisaient paraître grosses comme des guêpes, et mis en déroute, esjuintés, n’osant plus pousser une plainte, nous retraitämes de notre mieux vers la chaloupe, emportant dans nos poches et dans nos habits quelques centaines d’ennemis. Repus et satisfaits d’avoir fait aussi rude besogne, ils prenaient clandestinement la route du bord pour recommencer la curée dans nos cabines.
—Toi qui es fort en histoire naturelle---dis-je à Gravel, dès que quelques bons coups de rames nous eürent mis à distance respectueuse du rivage—peux-tu nous renseigner sur le compte des moustiques ?
—ÏIls appartiennent au genre des diptères, et avant d'être aïlés et de se livrer ainsi à la chasse à l'homme, ils ont été poissons.
Tout le monde de la chaloupe se regarda en hochant la tête. Chacun crut qu'Agénor n'était guère sorti sain, sinon sauf de la bataille.
Mais lui, sans y prendre garde, continua :
— Lorsque, par un jour d'été, tu vois un mous-
tique se reposer sur l’eau d'une petite mare, n'hésite pas à reconnaitre de suite une femelle qui fait la ponte de ses œufs. Elle en dépose ainsi des centaines enveloppés dans un mucus imperceptible. Au bout de quarante-huit heures d'exposition aux rayons du soleil, il en naït une quantité de la ves aquatiques qui respirent par la queue et emportent dans leurs poils lisses et microscopiques une petite bulle d'air qui prévient l'asphyxie lorsqu'elles plongent. Ces larves passent ainsi une quinzaine de jours, jusqu’au moment où elles deviennent nymphes. C’est alors l'époque d’une autre métamorphose, pendant laquelle l'animal devient plus fort, se revêt d’un second tube respiratoire qui rétablit son équilibre et lui permet de ramener sa tête sur l’eau. Au bout d’une huitaine la peau se sèche et lui fait comme une petite nacelle d’où bientôt, si le temps est serein, l’air calme et le soleil chaud, le nouveau moustique prend son essor, s’élance du marais et court faire les dégâts que tu vois. Agénor me montra alors un de ses yeux à demi-fermé, puis il s’éfforça de regarder avec celui qui restait valide le bout de son nez qui grossissait sensiblement, mais n’y pouvant arriver, il reprit sa dissertation entomologique : —Les moustiques se rencontrent sous toutes les zônes. Ils ont du te poursuivre au milieu des Cordillières, pendant que le fameux voyageur Rac en classifiait trois nouvelles espèces, dans les régions arctiques. Un médecin a même pré-
tendu que ces insectes féroces accomplissaient ici-bas une mission philanthropique; et que le liquide qu'ils injectent sous la peau contient le principe de la quinine, antidote puissant contre la fièvre. Il faut donc en conclure que,—surtout dans les pays marécageux,—le moustique nous a été donné comme remède par une nature aussi délicate que prévoyante. D'ailleurs, à part de ses vertus pharmaceutiques, il est un insecte patient. Il a des instincts musicaux ; il sait choisir le moment, ainsi que les bons morceaux, et ne perd jamais son temps. Les Anglais, qui se connaissent en affaires, lui trouvent un air business-like, qu'ils ont du sans doute être à même de constater plus d’une fois, lors de leurs excursions de pêche. Tiens ! voici un moustique qui s’est décidé à faire le voyage avec nous ; regarde quelle activité il déploie.
Et Agénor, levant la main avec précaution, indiqua un de ces diptères qui, les deux pattes de derrière tendues, la trompe fermement appliquée sur le dos de son gant, essayait d'en percer le tissu, pour arriver jusqu'à la peau.
—-Tu oublies aussi que cet insecte est vif et effronté, celer et audax, ajoutai-je en riant aux éclats du maître-soufflet que ce pauvre Gravel venait de s'appliquer, pendant que le maringouin sonnant gaiement du cor, retournait à tire d'ailes vers le rivage raconter l'aventure à ses camarades.
Ce combat à outrance ne nous avait guère
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mis en état de nous remontrer en pays civilisé,
Nous étions tellement bosselés et endoloris, que
nous nous faisions pitié les uns aux autres.
C'était le temps d'appeler à notre rescousse la
gaieté gauloise. Nos matelots nous ramenèrent
à bord au chant d’une vieille ballade française, Chacun faisait refrain.
La lune silencieuse—silentia lunae---nous suivait dans le sillage, et quelques heures après le cabestan qui tournait lentement, nous annonçait que nous reprenions le large pour franchir dès l'aurore cette barre dangereuse qui, pendant une nuit de tempête, nous avait empêchés de remonter les bords enchanteurs du Miramichi.
Le Nouveau-Brunswick.—La Baie des Chaleurs.
Large de quatorze milles à son embouchure, le Miramichi est d'accès difficile, mais le gouvernemeni canadien n’a rien négligé pour diminuer les obstacles qui se présentent à son entrés. Des amarques ont été placées partout où il peut y avoir du danger. Un phare flottant est ancré sur le Fer à Cheval, entre les îles du Portage et du Renard—qui sous les Français portait le nom d’ile du Pendu—et deux balises-lumières placées sur ce dernier endroit guident à travers le chenal de Swashway, route ordinairement suivie
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par les navires qui veulent remonter ce fleuve.(1) Le Napoléon IIT s'y engagea, et passait bientôt par-dessus cette barre redoutée qui court pendant six milles dans la direction sud-est—quart— sud, et dont, à marée basse la plus grande profondeur ne dépasse guère dix-sept pieds, pendant qu’en certains endroits on ne trouve plus que de un à deux pieds d’eau. Jusqu'à trente milles de son point d’intersection avec le golfe Saint-Laurent, le Miramichi mérite le nom de fleuve ; mais à cette distance son cours perd de sa largeur. Il se sépare en deux branches, celles du nord-ouest et du sud-ouest: ces dernières se subdivisent à leur tour en une foule de tributaires, et le pays qu'ils arrosent ainsi est couvert d'un réseau de petites rivières.
Ce fut le 2 juillet 1534 que le Miramichi vit, pour la première fois, un navire voguer sur ses eaux. Ce jour-là, Jacques-Cartier venait d'y jeter l'ancre et de donner à cet endroit le nom de golfe de Saint-Lunaire. (2) L'aspect du pays
(!) Bellin, ingénieur de la marine francaise, donne à ce chenal le nom de passage à Jumeuu, dans sa carte de 1744.
(2) En étudiant l'édition originale du voyage de Jacques- Cartier les abbés Laverdière et Casgrain sont arrivés à Ja con. clusion que la baie de Saint-Lunaire qui, au dire du capitaine Malouin, avait “ vingt lieues de parfont et autant de traversée,”” ne serait autre que le détroit de Northumberland. Jacques-Cartier supposait que ce bras de mer était fermé, et n'eut pas le temps d'en taire l'exploration. Ge qui parait confirmer l'opinion de MM. Laverdière et Casgrain, c'est que Cartier, quelques lignes plus bas, parle d’une ‘autre baie en manière de triangle qui était moulte profonde ”’et dont la cone figuration correspond à celle de l'embouchure du Miramichi
d'alentour l’enchanta, s’il faut en croire sa relation de voyage. lle nous assure, “que les arbres y étaient très-beaux et de grande odeur... les terres où il n’y a point de bois, très belles, toutes pleines de pois, de raisin blanc et rouge, ayant la fleur blanche dessus, de fraises, mûres, froment sauvage comme seigle qui semble y avoir été semé et lahouré ; que la température y était meilleure et que l’on voyait ici infinité de grives, ramiers et autres oiseaux.”
Depuis, la civilisation a passé par ici. (Ces forêts de ‘“ grande odeur” sont mortes à son contact. Les fleurs de pois et de raisins blancs ont fait place aux blés et aux jardins potagers. Grives et ramiers ne chantent plus au milieu de leurs vignes disparues ; et à mesure que le Napoléon IIT avançait, le Miramichi nous révélait sous d’autres aspects ces paysages qui avaient enthousiasmé le rude capitaine Malouin. Autour de nous se détachaient des moulins, des scieries, de jolies maisons, des églises, des bosquets, des champs couverts de moissons, pendant que le long du bord passaient des barques de pêcheurs occupés à relever leurs rets à saumon qui, cette année-là, donnait d’une façon extraordinaire.
Tout en remontant ainsi le fil de l’eau, nous finîmes par laisser Chatham à bâbord, Douglasstown à tribord. À quelques milles de là—dans un des replis du fleuve—nos lunettes nous montrèrent Newcastle. Enveloppée d’un rayon de
soleil, et assise sur la rive droite du Miramichi, elle faisait songer ainsi à ces petites villes allemandes qui passent leur temps à rêver et à se mirer dans le Rhin,
Le Miramichi n’a pas toujours eu cet aspect enchanteur, et ses rives ont souvent été dévastées par le feu des bois. En 1825, l'incendie ravagea une superficie de quatre millions d’acres. Cent quatre-vingts personnes perdirent la vie dans cette conflagration, et les documents du temps nous disent que 875 têtes de bétail, 595 maisons et soixante mille louis de propriétés— appartenant à de pauvres gens—disparurent dans ce désastre. Cent quarante-cinq ans auparavant, pareille catastrophe avait eu lieu, et le P. Chrestien LeClercq écrivait dans sa relation de la Gaspésie :
—“ Je vous dirai que le ciel étant un jour en feu, plein d’orages et de tonnerres qui grondaient, la foudre tomba dans un temps où la sécheresse était extraordinaire, et embrâsa nonseulement tout ce qu'il y avait de bois et de forêt entre Miramichi et Nipissiguit--aujourd'hui Bathurst--mais encore brüla et consuma plus de deux cent cinquante lieues de païs; en sorte qu’on n’y voit plus que des trencs d'arbres fort hauts et tous noircis, qui portent dans leur affreuse stérilité des marques d’un incendie général et tout-à-fait surprenant. En un mot ce feu fut si furieux et si violent que les flammes s’élançaient et s'embrassaient même, pour ainsi
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dire, d'un bord de la rivière à l’autre ; d’où vient que les oiseaux et les castors n’y ont paru que longtemps après ce funeste accident.”
Malgré ces désastres répétés, les essences forestières du pays ne semblent guère appauvries.
En remontant le fleuve, nous comptâmes treize moulins à scie entre Chatham et Newcastle.
À bord, les connaissances se font vite. La mer use les angles de la bêtise humaine, et sur les paquebots transatlantiques, que de fois n’ai-je pas vu un sxob ou un soi-disant mi/ord condescendre à adresser la parole à autrui, sans avoir au préalable passé par les minuties de la présentation. En quittant Pictou, notre personnel s'était augmenté d’un nouveau compagnon, M.
James Mitchell, inspecteur de phares. Il joignait à cette charge la dignité de shérif de la ville de ‘Newcastle. Figure sympathique, causeur charmant, esprit vif et enjoué, gentleman accompli, M. Mitchell, dès ses premières paroles, ne comptait que des amis sur le Napoléon III, et en souvenir de tout le plaisir que nous a rapporté son amitié, je tiens à consigner ici ce que chacun pensait de lui à bord. Que d'heures charmantes, que de joyeuses causeries n’avons-nous pas éparpillées ensemble sur la dunette du vapeur, pendant le cours de ces trois croisières; car, la nature de ses devoirs officiels avait voulu que chaque fois, M. Mitchell füt notre compagnon de route.
Nul mieux que lui connaissait le pays où
nous venions de nous arrêter. À peine sur le quai de Newcastle, nous avions déjà, par son entremise, serré la main de presque toute la foule, et nous étions au mieux avec les notabilités de la ville et de ses alentours. Les députés du parlement local et des Communes avaient choqué leurs verres avec les nôtres. Agénor Gravel famait un cigare que lui avait offert le consul des Etats-Unis, et le capitaine acceptait en notre nom une invitation chez le sénateur de ces parages. Une demi-heure avait suffi pour nous rendre familières ces nouvelles fivures, et après une large poignée de main et des politesses réciproques, nous réussimes à nous installer dans une voiture légère conduite par deux chevaux. Puis, fouette cocher à travers la ville !
Newcastle compte une population de 8,579 âmes, et n’a de remarquable que son site. Elle renferme des moulins, des quais, des buvettes, une banque, une cour de justice, des cimetières, une geôle, tout ce que la civilisation la plus raffinée a inventé pour que l’homme puisse à son aise vivre, financer, et mourir. D'ordinaire, ces curiosités ne prennent pas grand temps à être étudiées, et notre promenade nous ramena bientôt chez le consul américain. Il nous proposa d'aller à Chatham.
Le consulat se trouve sur le quai; et par la fenêtre entr'ouverte nous voyions le Vew Era qui chauffait et qui se disposait à partir. Cinq minutes après, nous étions à bord. Le petit
vapeur poussa, et comme il ne nous était plus permis de revenir sur notre décision, nous primes le parti d'examiner et de surveiller la machine de ce bateau-mouche, qui nous fit l'effet d’être une des merveilles de la science explosible. Cinq milles séparent Chatham de Newcastle. Nous fimes un temps d'arrêt à Douglasstown, petit bourg assez joli, et le res.e du trajet fut employé à causer des propriétés du fulmi-coton, du picrate de potasse, de la nitro-glycerine et de plusieurs autres compositions infernales qu'Agénor Gravel connaissait à fond, et qui vinrent fort à propos lui fournir l’occasion de nous donner un cours de chimie ctfrayante.
De temps à autre le professeur était interrompu par un sinistre miaulement échappé à la machine.
— Nous y sommes ! disions-nous en chœur.
Mais le New Era n’en continuait pas moins sa route. Et ce fut en crachant, toussant et hurlant ainsi, qu'il vint cahin-caha nous déposer sains et saufs sur un des quais de Chatham.
Il est dans la nature de l’Ecossais d’être loyal et hospitalier. La réception cordiale que nous avions eue à Newcastle, nous attendait encore ici. À peine débarqués, le sénateur Muirhead voulut nous faire les honneurs de la ville, et nous visitèmes l'église catholique, le palais de l'évêque, son beau collège, les chantiers de construction, les banques, les moulins — dont un,
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celui de M. Snowball, coûte $66,000 — les principaux édifices et les magnifiques points de vue de Chatham. Maigré sa population de 4,203 âmes et son commerce florissant cette ville peut diffcilement tenir tête à Newcastle. Cette dernière est devenue chef-lieu du comté, et je ne sais si l'esprit d'entreprise semble y être plus énergique, plus vivace, mais chacun s'accorde ici pour avouer que Newcastle a plus d'avenir que sa rivale.
Ces promenades et ces visites nous avaient mis en appétit, mais lorsque nous voulûmes prendre congé, le sénateur n’entendait plus de cette creille. Il fallut rompre chez lui le pain de l'hospitalité, et minuit nous trouva installés dans son fumoir, dégustant à petites doses un vieux whisky écossais, dont le souvenir me suit encore. Nous causions de commerce et de politique, tandis que par la porte entr'ouverte du salon nous arrivaient les dernières notes d’une ballade anglaise, jouée et chantée à ravir.
Pendant que s’écoulaient ces heures charmantes, le New Era s’en était retourné. Il ne fallait plus songer à reprendre la route de Newcastle, et nous passâmes la nuit à la maison Bowser. Je ne suis pas grand admirateur de la vie d'hôtel, et je n'aime guère ces caravansérails où chacun circule le chapeau sur la tête, sifflote un air entre ses dents comme s’il parcourait un chenil, ou passe son temps à faire courir les garçons et à tirer sur les sonnettes sous prétexte de se don-
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ner plus d’aplomb, de prestige et de bon temps, L'observateur qui vit dans un pareil tohu-bohu ne saurait y recueillir que de fausses impressions. C'est au milieu de ces palais du cigare et du brandy and water, en face d’une horizon de semelles de bottes alignées à la hauteur de l'œil du voisin, que se ramassent la plupart de ces notes et de ces impressions mensongères qui, chaque année, vont grossir la bibliothèque des voyages. Cette règle compte peu d’exceptions, et certes, il ne fallait pas s'amuser à les chercher ici ce soir-là. L’étranger qui serait venu partager ce gîte et aurait entendu les conversations qui s’y tenaient, n'aurait emporté qu’une piètre idée de nos cousins du Nouveau-Brunswick. Dans une atmosphère de pipes, où dominait l’odeur du pétrole et du tabac à chiquer se tenait une foule de soumissionnaires, de jobbers, de manipulateurs de toutes sortes. Chacun parlait de l’argent qu'il avait fait ou qu'il se proposait de faire : pour eux le commerce était un dieu vers lequel tout devait converger, surtout ce que nous sommes convenus d'appeler chez nous /a politique.
Il fallait entendre causer ces gentlemen. L'un devait infailliblement réussir à faire passer le chemin de fer de l’Intercolonial le long de ses terres. L'autre venait de mettre la main sur une dizaine C’ilots sis dans le golfe Saint-Laurent, et préparait un mémoire pour démontrer au ministère de la marine l'utilité que pourrait avoir pour la navigation un système de phares et de
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sémaphores érigés sur ces récifs, qu'il était prêt à céder pour le double du prix de vente. Un troisième avait ses poches pleines de sous-contrats. Tous sans exception aspiraient ardemment vers l’époque des élections ; celui-ci pour faire valoir ses droits au suffrage populaire, celui-là pour écraser du poids de son influence tel député qui n'avait pas bien saisi l'importance d’un certain marché, où il aurait eu quelques milliers de dollars à diviser. Et pendant que ces confidences allaient leur train, cock-tail, gin, brandysmash, hot-scotch de se succéder sans interruption. Alors, il y avait crescendo. Chacun s’essuyait la moustache : puis on commençait à se pousser, à taper sur le ventre de son ami, à gesticuler comrae une ombre chinoise, à parler tous ensemble, et à refaire de la haute finance.
Je le répète, celui qui aurait jugé nos voisins par cette heure d'observation n'aurait guère écrit des choses agréables sur leur compte. Heureusement que la plupart des chevaliers de la nuit étaient des agioteurs attirés en ces parages par les travaux du chemin de fer, par les éventualités de la spéculation ou par l’approche des élections. Ils ne pouvaient personnifier pour nous le type général de l'habitant du Nouveau-Brunswick, qui est loyal, actif, entreprenant, entendu aux affaires, et porté — mais dans une juste mesure — vers les choses du commerce. En leur qualité de colons anglais et écossais, la devise “Time is money” est en grand honneur chez eux;
mais ils mettent beaucoup de décorum à la pratiquer, et tout en soignant de près ce qui les concerne, ils savent faire tout en grands seigneurs.
Le lendemain matin, nous venions de refaire gaiement la route de Chatham à Newcastle. Notre baleinière accostait, et nous mettions pied à terre, lorsqu'un matelot tout débraillé, la figure déchirée, couverte de boue, fit son apparition sur le quai. Ce neveu de Neptune tenait triomphalement une bouteille de rhum à la main.
— Hourrah ! vive le glorieux quatre de juillet ! hurla-t-il en anglais, tout en titubant et en déposant son précieux flacon an pied du mât du pavillon du consul des Etats-Unis, qui faisait flotter son drapeau en l'honneur de l’anniversaire de la proclamativn de l'indépendance de son pays.
Puis avisant Agénor, il lui mit la main sur l'épaule en lui disant :
— Capitaine, vous êtes Prussien : vous allez trinquer avec un compatriote.
C'était la première fois de sa vie qu'Agénor se faisait prendre pour un amateur de pendules. Peu sensible à cet honneur, il passa outre en haussant les épaules. Nous avions quelques emplettes à faire. Le temps pressait pour retourner à bord. L'aventure allait être oubliée car cinq miuutes après nous poussions au large, lorsque nous entendîmes quelqu'un crier du quai :
— Grarde à vous!
Un bruit mat se fit entendre, et Raymond, un de nos matelots, tomba sur son banc de rame frappé par un bout de madrier que venait de lancer l’Allemar1 en goguette.
Il faut l'avouer, Raymond n'était pas la patience même. Il brandissait déjà son aviron, et suivant son expression, se disposait “ à ramer sur l2 dos” de son adversaire, lorsque nous parvînmes à le calmer. Mais à peine obtenions-nous ce semblant de paix, qu’un second projectile fit son entrée dans la baleinière. Ma casquette disparut alors aplatie sous la nression du talon de la botte droite du Teuton, pendant que la botte gauche allait s’'enfoncer dans le Miramichi. Restait Agénor Gravel, cause de tout ce tapage, puisqu'il n'avait pas voulu s’annexer à ce Prussien en bonne bumeur. La main sur la barre du gouvernail, notre ami nous représenta comme il serait ridicule de s’entreprendre avec un pochard, et il termina son allocution en disant à nos gens :
— Allons, mes enfants, ne faites pas attention. Nagez ferme !
Mais horreur! Un parfum de gendarme incompris se répandit soudain dans l’embarcation, et chacun d'abandonner la nage pour se prendre le nez. En désespoir de cause et n'ayant plus do munitions, le Prussien s'était mis pieds nus. Il avait jeté ses chaussettes sur la tête du malheureux Agénor qui, au milieu de son asphyxie, trouva le courage de nous dire d'une voix éteinte :
— Pouah! elles sentent véritablement plus fort encore que tout ce qui sort de la tabatière du roi de Prusse.
N'en pouvant mais après cet excès de propreté, le Poméranien était déjà dans la rivière, nageant comme un poisson, et se blanchissant à vue d'œil; ce qui ne devait pas l'empêcher de reprendre sa couleur ordinaire.
Le lendemain Agénor, appuyé sur le bastingage, rêvait sans doute au triste dénouement de la veille, quand il m'appela. Une chaloupe passait sous l’étrave du Napoléon IIT. Gravel m'indiqua du doigt le fond de l’embarcation. J'y aperçus un paquet ficelé avec autant de soin que s’il sortait de la pharmacie, mais il était tout déchiré, trempé d'eau de mer, maculé de sang. C'était le Prussien, je n’eus pas de peine à le reconnaître, et pendant que l’embarcation filait à toutes voiles, nous vimes son capitaine—espèce d’'Hercule du Farnèse — se pencher sur l'ennemi d’Agénor, et examiner attentivement les progrès rapides que faisaient sur les yeux de son matelot déserteur deux énormes coups de poings qu’il venait de lui décocher.
—Tant il est vrai, me dit alors Agénor Gravel, en me prenant le bras et en commençant sa promenade habituelle sur le pont, que ce ne peut être sans cesse le tour de la Prusse.
Nous devions reprendre la mer le lendemain, et nous ne voulions pas quitter Newcastle et Chatham sans rendre les visites que nous avions
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reçues. En voyage il se fait bien des lacunes dans une malle. Nous n'avions plus de cartes. Un matelot fut dépêché à terre avec consigne de s’en procurer. Il fit vainement le tour des boutiques de ces deux villes. À chaque instant notre homme se heurtait contre un horizon de bibles, de pots plusou moins étrusques, de bijouteries et de morues sèches ; mais des cartes de visites, point ! Un marchand de tabac, plus avisé que les autres et voyant son embarras, lui offrit de découper en morceaux de la grandeur voulue par la mode, une carte où s'étalaient de gros bracelets en verroterie. Mais notre marin avait des notions d'étiquette. Il hésita, finit par trouver le carton trop épais, s’en fit donner un échantillon et revint à bord demander notre avis. Nous ne pouvions prendre sur nous d’être excentriques à ce point, aussi fimes-nous tant bien que mal nos adieux sans la précicuse carte, et prenant congé de tous ces amis d'un jour, nous redescendîmes le Miramichi sur le Napoléon III, laissant derrière nous Newcastle, que l’ombre du crépuscule envahissait déjà, pendant que Chatham était encore éclairée par le soleil couchant. Bientôt ces deux villes disparurent elles aussi, ne laissant dans notre mémoire que le souvenir des douces heures passées à rire, à faire de la musique et à causer avec des gens aimables, qui, une fois rencontrés en chemin, ne sauraient plus s’oublier. Nous étions au mois de juillet : la nuit était calme, toute éclairée par
la lune, et rafraîchie par une légère brise qui nous apportait les odeurs des foins et des moissons. Il faisait bon de respirer et de causer par un temps pareil, et nous passâmes la veillée à nous promener sur le pont du Vapoléon III, et à converser comme d'habitude sur les faits historiques qui s'étaient passés dans les pays que nous parcourions. Ces bois silencieux, ces rives endormies par le murmure du fleuve sur lequel nous glissions, avaient jadis entendu les plaintes des Acadiens, de cette prignée de 8500 hommes qui avait réussi à passer à travers les lignes anglaises, et qui s'était réfugiée ici, protestant de son inaltérable dévouement à la France, et ne demandant que ‘ du pain et des armes ” pour recommencer la guerre contre les bourreaux de l'Acadie. Hélas! “la patrie qui leur avait coûté si cher ne put leur donner que des lambeaux de mcr'e salée ; ils expirèrent de misère sur une terre française,” et il en est déjà mort trois cents “ écrivait Doreil au ministre le 25 février 1758.”
Tout en causant ainsi des choses du passé, nous nous reportions vers les temps de la découverte de ce pays, et la mystérieuse énigme qui avait fait rêver jadis plus d’un missionnaire, revenait 5e poser devant nous, Ici a vécu cette tribu indienne des Porte-Croix dont la croyance fait involontairement songer au Dieu inconnu qu'adoraient les Athéniens, du temps de Saint- Paul. La légende acceptée par les ssuvages du
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Miramichi et de la Gaspésie, rapporte qu'un jour—dans un moment où la peste ravageait toute la contrée--un homme resplendissant de Jrumière et de douceur apparut aux anciens. Il leur donna une croix, en leur disant que tant que ce signe serait en honneur parmi eux, il serait un gage de salut et de bonheur. Depuis lors, la croix remplaça le totem des tribus du Miramichi (1). Avant d'allumer les feux, on la plantait dans le ouigouam du conseil. Les ambassadeurs se la mettaient sur la poitrine lorsqu'ils allaient à l'étranger porter les vœux et les ordres de la nation, et les tombes des morts étaient encore protégées par ce signe consolateur qui, pendant la vie les avait suivis partout, les uns dans la forêt, lorsque chaussés de légères raquettes ils donnaient la chasse à l'orignal ou au caribou, les autres sur leurs canots d’écorce, lorsqu’en poussant leurs cris de guerre ils voyageaient vers ces côtes désolées du Labrador où vivait leur ennemi héréditaire, le petit Esquimaux.
À cette légende de la croix s’en joignent d’autres qui se rapprochent de la tradition biblique. Que penser de ces récits de la création et du déluge, qu'on se racontait alors le soir au- (1) Le P. Charlevoix traite cette croyance de ‘ fausse tradition ”’ dans son histoire de la Nouvelle-France. Néanmoins, il ajoute aussi que * Monseigneur de Saint-Valier, évèque do Québec, dans uns lettre publiée au retour d’un premier voyage qu'il fit dans son diocèse, parle de ce culte comme d’un fait
avéré” Je donne ces À, ré à titre do renseignements pour l’histoire du golfe Saint-Laurent.
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tour des feux du ouigouam, et qui étonnèrent si étrangement les missionnaires de ces tribus ? —“ Dieu, disait un de ces enfants de la forêt, au P. Chrestien LeClercq créa tout ce grand univers (1) Il divisa promptement la terre en plusieurs parties séparées les unes des autres par de grands lacs, et dans chacune il fit naître un homme et une femme qui multiplièrent et vécurent fort longtemps. Mais étant devenus méchants avec leurs enfants qui se tuaient les uns les autres, le soleil en pleura de douleur. La pluie tomba alors du ci 1 en si grande abondance que les eaux montèrent jnsau'à la cime des rochers et des montagnes les plus hautes et les plus élevées. Cette inondation fut générale par toute la terre, et les obligea de s’embarquer sur leurs canots d'écorce pour se sauver du
(1) M. Henry Harrisse dans son excellent ouvrage intitulé : ‘“ Notes pour servir à l’histoire, à la bibliographie et à la cartographie de la Nouvelle-France et des pays adjacents (1545- 1700; ”’ donne les détails suivants sur ce père récollet ;
‘“ Chrétien LeClercq est né dans la province d’Artois et entra de bonne heure chez les Récollets. Ces religieux ayant enfin obtenu en 1669, par les instances de M. Talon, un édit qui leur permettait de revenir dans la Nouvelle-France, ils y envoyèrent le 15 juillet suivant quatre d'entre eux qui, par suite d’un naufrage sur les côtes du Portugal, ne purent reprendre leur voyage qu’au mois de mai de l’année suivante : mais ce ne fut qu’en 1675 que le P. LeClercq, alors jeune novice, partit pour le Canada. Ilresla cinq ans dans la Gaspésie, dont il nous a laissé une description. Après un voyage en France, il fut envoyé à Montréal en 1682 pour y diriger une mission et y établir une église. En 1690 le P. LeClercq revint en France, où il remplit jusqu’à sa mort les fonctions de gardien du couvent de Lens, ou de Supérieur de son ordre. Paquet dit dans ses Mémoires qu’il mourut en 1695, mais Hennepin dans la préface de son ‘ Nouveau Voyage,” publié en 1699, le nomme ‘ Définiteur actuel des Récollets d'Artois.”
gouffre furieux. (Ce fut en vain. Ils périrent ; un vent impétueux les culbuta et les ensevelit dans cet horrible abîme, à la réserve cependant de quelques hommes et de quelques femmes qui avaient été les plus vertueux et les meilleurs des sauvages, Dieu vint alors les consoier de la moit de leurs parents et de leurs amis, puis les laissa vivre sur la terre dans une grande et heureuse tranquillité, leur donnant avec cela toute l'adresse et l’industrie nécessaires pour prendre des castors et des orignaux, autant qu'ils en avaient besoin pour subsistance.”
Portés à la poésie par la nature même de leurs traditions, ii ne faut pas s'étonner si les peuplades du Miramichi cet de la Gaspésie touchaïent hardiment aux choses qui parlaient à l'imagination. Le père récollet LeClercq se plaisait à écrire que leur langue ‘“ ne sortait pas de l’estomac comme celle des Hurons,des Suisses, et qu'elle était très imagée.” Un de ces sauvages voulant un jour expliquer à M. Ferland comment il se faisait que la rivière Nipissiguit était aussi sinueuse, lui raconta l’histoire suivante :
—Le grand esprit faisait chaudière sur le cap. Il venait de prendre une grosse anguille et
s’apprêtait à l’écorcher, lorsqu'elle glissa entre
ses doigts, tomba dans le bassin, et en s’enfuyant vers la mer, creusa dans le limon le chenal étroit et tortueux qui cause tant d’ennui aux pilotes.
En parlant des saisons, le Gaspésien disait
que le printemps était:venu “ lorsque les feuilles commencent à pousser, que les faons d'orignaux sont d’une certaine grandeur dans le ventre de leur mère, et que les loups-marins font leurs petits.” S'il voulait parler de l'été, il désignait cette époque en disant que c'était celle où “ les stumons remontent les rivières et que les outardes quittent leurs plumes : ” l'automne était ‘“ la saison où le gibier retourne du nord au midi” et l'hiver celle “ où les ours se retirent dans le creux des arbres.”
Un jcur, un de leurs chefs, après avoir admiré le travail d’une colonie de castors, finit néanmoins par leur tirer un coup de fusil :
— Les castors ont de l'esprit, disait-il, en ramassant son gibier ; ils sont une nation à part et je cesserais de leur faire la guerre s'ils parlaient un tant soit peu pour m'apprendre s'ils sont véritablement mes amis ou mes ennemis.
Dans leur langue, la grande et la petite Ourse portaient le même nom que leur donne chez nous l'astronomie ; mais ils ajoutaient que “ les trois gardes de l'Etoile du Nord sont trois sauvages qui s'embarquèrent un jour dans un canot pour surprendre ces ours du firmament, et que par malheur ils n’ont pu, jusqu’à ce jour, les rejoindre.
Seule la tradition de la croix distinguait les peuplades du Miramichi des autres tribus de l'Amérique ; car il faut l'avouer, leur mœurs étaient semblables à celles des nations voisines.
Comme la plupart d’entre elles, les Porte-Croix étaient volages, malpropres, dissimulés, moqueurs, portés au suicide par la moindre contrariété, ingrats, très-hospitaliers, doux et paisibles pendant la paix, cruels à l'extrême durant la guerre, superstitieux en tout temps. Ure de leurs sauvagesses qui avait été baptisée, vécut fort longtemps, menant dans les bois une vie de recluse. Elle mourut à l’âge de 114 ans, laissant derrière elle une grande réputation d’ascétisme. Quand on ouvrit son ouigouam et qu'on voulut voir les objets de sa dévotion, on n'y trouva qu'un roi de cœur, le pied d’un verre et une médaille qu’elle adorait avec tant de respect, dit un père récollet, “ qu'elle se prosternait devant ces bagatelles comme devant ses Divinités.”
Les idées des Porte-Croix sur la vie future étaient de ces plus curieuses. Ecoutez plutôt ce véritable conte bleu que nous entendimes dans le petit salon du Napoléon III. Inutile d'ajouter qu'Agénor Gravel avait la parole.
—Il est bon de vous dire, mes amis nous assura-t-il gravement, qu’en ces temps, le grand chef des Porte-Croix venait de perdre son fils unique. La chasse au castor, la pêche au loupmarin, les expéditions où se levaient les chevelures, tout avait été essayé pour chasser sa douleur, mais en vain ; rien ne pouvait distraire ce guerrier de son noir chagrin. Nuit et jour une idée fixe l’obsédait : revoir son fils. Or le
pays des âmes n'était séparé du sien ‘“ que par le trajet d'un étang de quarante à cinquante lieues qu'on traversait facilement à gué”’ Ilse décida donc à y aller, et voici le fidèle récit qu'une des chroniques du temps nous fit de ce mémorable voyage.
Agénor Gravel plongea alors la main dans ce fameux sac où était déjà le récit des tribulations de l'amiral Walker et bien d’autres choses encore, sur l'histoire du littoral du golfe Saint Laurent, puis en tira la relation de la Gaspésie par le P. Chrérien Leclercq, et nous lut le passage suivant, en ayant soin de s'arrêter de temps à autre pour le commenter et y mettre l’action du dialooue.
—“ Le chef des Porte-Croix n'eut pas beaucoup de peine à persuader ce voyage à des gens qui ne demandaient pas mieux que de l’entreprendre, et ils se trouvèrent bientôt en état de partir et de commencer cette course périlleuse qui fait encore aujourd’hui l'étonnement de toute la nation Graspésienne. Ces voyageurs s'étant munis de tous les vivres qui leur étaient nécessaires, et armés de leurs arcs, flèches, carquois, casse-têtes, ainsi que ds: plusieurs perches de neuf à dix pieds de hauteur, se mirent à l’eau, et marchèrent à grande journée, avec beaucoup de peines et de fatigues. Le soir étant venu, ils piquèrent dans le sable quelques-unes de leurs perches, pour en former une espèce de cabane, afin de s’y reposer durant la nuit ; ce qu'ils ob-
servèrent toujours dans la continuation de ce pénible voyage, jusqu’à ce que plusieurs d’entre eux étant morts de fatigue, les cinq ou six autres qui restaient en vie, arrivèrent heureusement au pays des âmes. Nos voyageurs furent surpris et consolés d'y voir en entrant, une infinité d’esprits d’orignaux, de castors, de raquettes qui voltigeaient agréablement devant leurs yeux, et qui, par je ne sais quel langage inconnu, finirent par leur faire comprendre qu'ils étaient au service de leurs pères. Mais au moment où ils s’extasiaient le plus devant ces merveilles, ils pensèrent mourir de frayeur. S'’étant approchés d'une cabane semblable à celles qu'ils avaient dans leur pays, ils aperçurent un homme ou plutôt un géant armé d’une grosse massue, d’un arc, de flèches et d’un carquois.
——Qui que vous soyez, leur cria-t-il en les regardant avec des yeux étincelants de colère, disposez-vous à mourir, puisque vous avez eu la témérité de venir tout vivants dansle pays des morts. Je suis le gouverneur des âmes.
“ Et il se disposait à les assommer, lorsque le pauvre chef songeant à son fils unique, le conjura plutôt par ses larmes et par ses soupirs que par ses paroles.
A la vérité, disait-il au géant, mon entreprise mérite les châtiments de ta juste colère, mais adoucis tes rigueurs en considération d'un père qui a eu trop de tendresse et d’inclination pour son enfant. Décoche contre lui toutes les
flèches de ton carquois, accable-le par la pesanteur de ia massue, puisque tu es le maître absolu de la vie et de la mort ; mais s’il te reste encore quelaue sentiment de compassion pour les mortels, daigne accepter les présents que nous avons apportés du pays des vivants e: reçois nous au nombre de tes amis.
“ Les paroles soumises de ce père affligé touchèrent le cœur du gouverneur des âmes.
—Je te pardonne pour cette fois l’attentat que tu viens de commettre, dit-il an chef, et pour te marquer combien je suis sensible à ta douleur, je te donnerai avant ton départ l’âme de ton fils. Mais en attendant cette faveur extraordinaire, nous allons nous divertir et jouer ensemble une partie de Ledelstaganne.
—AÀ ce qu'il paraît que c’est l’écarté de ces pays-là, interrompit Agenor, en regardant pardessus son viéux bouquin pour voir si personne ne dormait.
—“ Rassurés sur les intentions du géant, nos voyageurs mirent au jeu tout ce qu’ils avaient apporté de plus considérable de la Gaspésie ; à son tour le gouverneur, pour ne ps être en reste de politesse, joua ce qui servait de nourriture aux âmes, le blé-d'inde, le pétun et quelques fruits. La partie dura ainsi depuis le matin jusqu’au soir, mais les voyageurs demeurèrent victorieux. Ils gagnèrent ainsi ce qu'il y avait de plus précieux dans le pays des âmes, la nourriture des morts, et résolurent de planter
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dans la Gaspésie le pétun et le blé-d’inde qui étaient devenus leur propriété. Pendant qu'ils jouaient ainsi, l'âme du fils du chef était invisiblement entrée dans la cabane. Sur le commandement du gouverneur, elle prit la forme d’une noix ; celui-ci la roula alors dans ses mains, la serra étroitement dans un petit sac et la donna au chef Porte-Croix, en lui disant :
—“ Retourne maintenant dans ton pays, et immédiatement après ton arrivée, étends le corps de ton fils dans une cabane faite exprès ; remetslui alors son âme, et prends garde qu'il n'y ait aucune ouverture, car elle reviendrait en ce pays, qu'elle ne quitte qu'avec une extrême répugnance.
‘“ Le père reçut ce sac animé avec la plus grande joie, prit congé du gouverneur des âmes après avoir vu et examiné tout ce qu'il y avait de plus considérable dans ses domaines, et retourna joyeusement dans son pays, où il fit à la nation Graspésienne un ample récit des merveilles qu’il avait vues. On ne saurait exprimer quels furent l’étonnement et la joie de ce peuple quand il «prit que l’âme du fils du chef avait été rapportée dans ce sac et que bientôt elle les instruirait elle-même de toutes choses, dès qu'elle serait remise en possession de son corps.
L'impatience extrême où étaient les Gaspésiens d'apprendre des nouvelles de l’autre monde, les obligea de faire promptement une cabane pour y déposer ie corps du fils. Leurs espé-
rances cependant furent vaines; car le chef ayant confié le sac aux soins d’une sauvagesse— afin d'assister et de danser plus librement aux festins publics qui se faisaient pour son heureux retour—cette femme eut la curiosité de l'ouvrir. L'âme en sortit aussitôt, et retourna d’où elle était venue, emportant avec elle son secret.”
Ce récit nous avait ramenés vers les temps, où pelotonnés sur les genoux de nos grand’inères, nous écoutions attentivement les histoires de la Lampe merveilleuse et de Simbad le marin, entremèlées de ces doux contes de Perrault qui nous faisaient tant pâmer de joie ou de frayeur.
Autour de nous la brise berçait le golfe assoupi, pendant que
Par es cieux endormis, comme de blanches voiles Qu'un souffle frais du vent gonfle et mène sans bruit À leur poupe blafarde allumant des étoiles,
Les nuages pressés voyageaient dans la nuit. (*)
De temps à autre la lune perçait à travers les P nuées floconneuses. Elle inondait alors le steamer : de sa lumière, et cette veillée se prêtait si admi- à rablement au merveilleux, que nous aurions K
voulu entendre Gravel lire ainsi jusqu'au matin. Mais le Napoléon III venait de stopper, et une embarcation avait été mise à l’eau. Nous P
étions par le travers de Néguac. Il y avait là ns deux petites lumières à ravitailler. Comme elles d étaient sans intérêt pour nous, d’un commun d
(*) Louis de Laincel—Poësie. d
accord nous nous décidèmes à quitter le pays des âmes pour celui des rêves, et nous allâmes attendre tranquillement dans nos cadres le moment où nous ferions escale à Tracadie.
Ce ne fut qu'après le déjeuner que nous vinmes jeter l’ancre en face de ce dernier endroit. Une grève sablonneuse s’étendait devant nous, et un côteau boisé courait tout le long de la berge, laissant échapper çà et là l'église, le lazaret et les maisons de Tracadie. Sur une petite presqu'ile était bâti le phare, tour blanche, carrée qui, en ligne droite, se trouve située à trois milles du village.
Une réputation sinistre s'attache au lieu où nous venions de débarquer. Ici vivent, souffrent, meurent des malheureux attaqués par cette terrible maladie que l’Écriture sainte a désignée sous le nom de la fille aînée dela mort. En ces lieux, la lèpre règne en despote; e que de plaintes, de sanglots incompris, d’agomics épouvantables ces rivages si sombres eux-mêmes, n'ont-ils pas entendus, et n’ont-ils pas discrètement ensevelis sous leurs sables depuis bientôt trente ans ! $
C’est dans le Miramichi que l’horrible fléau a pris naissance. Par une nuit de tempête, il y a cent dix-neuf ans, un vaisseau français, l’Z#dienne, parti de Morlaix, était venu se briser dans la Baie des Vents, et bientôt les vagues rejetèrent sur le rivage dss colis de marchandises et des coffres d’habillements qui avaient
appartenu à l'équipage. On était alors dans les tristes temps de 1758. Les transports envoyés au secours de l’Acadie venaient d’être capturés par les Anglais, à la hauteur de Louisboursg, et comme chacun manquait du nécessaire, on s'empressa de recueillir ces précieuses épaves, de se les distribuer et de s’en servir. Or, ce navire avait fait le commerce des Echelles du Levant, et l'on appris plus tard qu'il avait séjourné à Smyrne. La contagion venait-elle de ces lointains parages, et l'Orient envoyait-elle à l’Occident le plus terrible de ses fléaux? Nul ne peut répondre. Tout ce que l’on a appris, c'est que les symptômes de la lèpre commencèrent à se manifester quelques tmps après le naufrage de T'Indienne, et qu'elle s’attaqua d'abord à ceux qui avaient porté les habits de l'équipage du navire perdu. Cette peste mystérieuse se propagea dès lors avec une telle rapidité, qu’elle emporta une partie de la petite population de Beaubère, déjà décimée par la famine; et M. de Bellefeuille rapporte qu'en ces temps huit cents personnes périrent sous la double étreinte de la faim et de la lèpre. La contagion finit par atteindre le commandant M. de Beaubère. Aujourd'hui ces pestiférés gisent à quelques milles de Newcastle, enterrés sous les gazons de ia petite île à laquelle le colon écossais de ces parages a laissé le nom de l'officier français qui, ne voulant pas abandonner ses gens, est mort lépreux, par devoir ! Après avoir exercé d'aussi rapides ravages la
maladie sembla s'arrêter et tendre à disparaître. À peine mentionne-t-on, par ici par là un cas isolé ; mais en 1717 l'esprit public endormi commença à se remettre sur ces gardes ; et en 1844, le mal avait repris de telles proportions, qu'un bureau médical nommé pour étudier les moyens de le prévenir en arriva à la conclusion de séquestrer le fléau autant que possible, et ordonna la construction du lazaret de Sheldrake. On ne pouvait guère choisir un endroit moins convénable. C'était une île du Miramichi, basse, marécageuse, et qui, l'été est infestée par les moustiques. Une fois l'hôpital construit en cet endroit, on se mit à la recherche des lépreux. Jadis, lorsqu'un cas de lèpre était constaté, l'église faisait venir te malheureux, et au msment où on le séparait de ses concitoyens, elle prononçait sur lui les prières usitées pour le service des défunts, disait des messes pour le repos de son âme, et pour completer l'illusion jetait sur son corps une pelletée de terre (1). Sous Louis VII, des échafauds étaient en permanence à la porte des Zéprosies, et un valet du bourreau s’y tenait constamment, prêt à mettre à mort le
lépreux assez imprudent pour franchir le seuil
de cet endroit maudit. Il est vrai que les idées
modernes ont réagi contre ces cruautés. Le
système de rigueur a disparu ; mais la position
de ces pauvres gens n’en reste pas moins ter-
(1) M. Lefebvre de Bellefeuille,
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rible. “ Quelqu'un était-il atteint de la maladie, écrit un des gonverneurs du Neuveau-Brunswick, l'honorable M. Gordon, il lui fallait de gré ou de force s’arracher à sa famiile. L'époux était enlevé à sa femme, 1: mère à ses enfants, les enfants à leurs parents, quels qu'ils fussent, aussitôt qu'on reconnaissait en eux les symptômes de la lèpre. On les forcait de dire adieu à tout ce qui leur était cher pour aller se confiner dans cette prison. Il est arrivé plusieurs fois que certains lépreux refusant de se réndre au lazaret, on les y trainait avec des cordes, comme des animaux, car personne ne voulait mettre la main sur eux, et même on les frappait à coups de bâton jusqu’à ce qu'ils y entrassent.” (1)
Ces terribles scènes de l’internement se renouvelèrent-elles, lorsqu’en 1847 on se décida à transporter le lieu du lazaret de Sheldrake à Tracadie? La tradition est restée muette làdessus, mais un homme qui a consacré les plus belles années de sa vie à donner les soins de son ministère à ces abandonnés, l’abbé Ferdinand Gauvreau, fait une triste peinture de la position des lépreux. “ Ce n'était pour eux que malpropreté à faire bondir le cœur, discorde, insurbordination envers les autorités bienveillantes du gouvernement, divisions et querelles continu-
(1) Wilderness journeys in New-Brunswick in 1862-63, by His Excellency the Honorable Arthur Hamilton Gordon; traduction de M. de Bellefeuille
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elles entre eux, révoltes contre le chapelain ; la, loi du plus violent était en pleine force, et souvent l'oreille était blessée par d’horribles blasphêmes ; en un mot l'hôpital était devenu comme une caverne de voleurs et de bandits que: le démon tenait enchaînés par toutes sortes de crimes, excepté le meurtre.” Repoussés de tous, n'ayant pour les contrôler qu'un prêtre dont ils méconnaissaient l'autorité, et ïes gardiens auxquels ils inspiraient de la répulsion, ces malheureux menaient une vie infernale, lorsque les portes de cet antre du crime et de la pourriture s’ouvrirent, pour laisser passer six courugeuses filles de l’Hôtel-Dieu de Montréal, Ces religieuses avaient obtenu la permission de se consacrer au soins du lazaret de Tracadie, et impressionnés par leur douceur, leur abnégation, leur dévouement, les lépreux comprirent alors que l'espérance et la paix venaient d'entrer chez eux, à la suite de ces saintes filles du cloître. Soumis par leur modestie, ils se résignèrent mieux à leur triste sort. La concorde, les pratiques religieuses, la patience, l'abandon à la volonté de Dieu vinrent habiter le lazaret de Tracadie, et aujourd'hui le lépreux accomplit sans se plaindre la pénibl: mission qui lui est imposée ici-bas ; l’apostolat de la souffrance. Que dire maintenant de cette épouvantable maladie ? Gordon n'hésite pas à retrouver en
elle l’éléphantiasis des Grecs, la véritable lèpre
d'Orient. Capricieuse dans sa marche, chez les
uns elle n’est pas héréditaire, chez d’autres elle se transmet par le simple contact. Hideuse, implacable dans son étreinte, la lèpre travaille longuement ceux qu’elle inocule de son horrible virus. Elle co:rompt leurs chairs, détruit leurs facuités mentales, annihile leur sensibilité nerveuse, et quand elle les a torturés ainsi pendant d'interminables années, elle étouffe dans ses bras ulcéreux et court ailleurs se choisir d’autres victimes (1).
Fondé en juillet 1844, le lazaret de Sheldrake a reçu des lépreux jusqu'en juillet 1849. Pendant cette période, les documents officiels constatent que 82 patients y furent admis ; sur ce nombre quatorze moururent, trois s'évadèrent et quinze furent transférés au nouveau lazaret de Tracadie. Depuis juillet 1849, jusqu’au premier octobre 1863, quatre-vingt-deux lépreux, comprenant les quinze qui furent internés sur l'ile de Sheidrake, ont été reçus à l'hôpital de Tracadie. Cinquante-huit sont morts; trois furent renvoyés comme n'étant pas infectés de la lèpre, et vingt-et-un continuèrent à recevoir les soins du lazaret. Malheureusement, jusqu’à présent on n’a pu constater ia guérison d'aucun patient.
(1) Le‘fléau tend à disparaitre. Néanmoins, la sœur Saint Jean de Goto supérieure de l’Hôtel-Dieu de Saint-Joseph de Tracadie—c'est le nom du lazaret—m'écrivait en 1878 :
‘Nous n’avons en ce moment que quatorze lépreux au lazaret, sept hommes et sept femmes. Mais il y en a quelques cas au dehors.”
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Cette terrible maladie assume quelquefois la forme tuberculaire, quelquefois la forme anesthésique. Elle atteint son complet développement au bout de sept ans, et ne dépasse guère la durée dé quatorze ans. Quelques médecins prétendent qu'elle est contagieuse, d'autres assurent le contraire. À l’appui de ceite dernière affirmation le Dr. Nicholson, qui fut longtemps attaché au service du lazaret, constate qu'une servante a fait pendant six ans le lavage des habits des lépreuses, mangeant à leur table et couchant même dans leurs lits, sans ressentir aucun effet de l’horrible virus.
Il était temps de quitter ces parages maudits, et ce fut avec une satisfaction véritable que nous vimes le Napoléon III mettre le cap sur Shippegan, île inculte, longue de vingt milles.
Elle renferme un village de 1610 pêcheurs, et un excellent hâvre, près duquel le gouvernement a placé un phare. En route, nous avions relevé 1: position de l’ile de Pokemouche. Le ministère de la marine désirait y ériger une lumière, et pendant que l'inspecteur était descendu à terre pour déterminer l'endroit où elle serait construite, nous fûmes hêlé par le capitaine DeGrâce de la goëlette l’Ave, vieil Acadien qui navigue en ces endroits depuis tantôt quarante ans. Il nous salua avec les couleurs françaises ; et c’est ainsi que l’Acadie n'oublie pas. Sur ces entrefaites, le vent s'était accentué de plus en plus; la mer grossissait: et comme la grève de
Shippegan forme une barre qui court assez loin au large, nous eûmes quelques difficultés à regagner le vapeur. Deux fois nous frappâmes à plat sur un sable dur comme pierre. Notre quille était solide. La vague, après nous avoir fait talonner violemment pendant quelques secondes, nous remit en eau profonde, et ce ne fut pas sans danger que nous dîmes adieu à Shippegan pour courir sur Miscou.
Je ne voudrais pas paraître faire de ce travail un livre de contes, mais en voyage on cueille avidement tout ce qu'’o1 peut apprendre sur les pays que l'on parcourt. Que mes lecteurs n’aillent donc pas se mettre à rire sous cape, lorsqu'ils sauront que l’île de Miscou était jadis hantée par un monstre épouvantable, à qui les sauvages de la côte avaient donné le nom de Grougou. Ces grands enfants de la nature faisaient des us et coutumes de ce fils de l’enfer, un tableau si effrayant, que Champlain jugea à propos de noter dans ses Voyages, ce que les Indiens lui en avaient rapporté :
“— Il y a, disait-il, une chose étrange, digne de réciter, que plusieurs sauvages m'ont accusé être vraie; c'est que proche de la Baie des Chaleurs, tirant au Sud, est une île où fait résidence un monstre qui avait la forme d’une femme, mais fort effroyable, et d’une telle grandeur qu'ils me disaient que le bout des mâts de notre vaisseau ne lui fût pas venu jusqu'à la ceinture. Ils le peignent grand ; il a dévoré et
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dévore beaucoup de sauvages, lesquels il met dedans une grande poche, quand il peut les attrapper, puis les mange, et disaient ceux qui avaient évité le péril de cette malheureuse bête que sa poche était tellement grande qu'il y eût pu mettre notre vaisseau. Ce monstre fait des bruits horrib'as devant cette île, que les sauvages appellent le rougou, et quand ils en parlent ce n’est qu'avec une peur si étrange qu'il ne se peut dire de plus et m'ont assuré plusieurs l'avoir vu. Même le sieur Prévert de Saint-Malo, en allant à la découverte des mines, m'a dit avoir passé si proche de la demeure àe cette effroyable bête, que lui et tous ceux de son vaisseau entendaient les sifflements étranges des bruits qu'elle faisait, et que les sauvages qu'il avait avec lui, lui dirent que c'était la même bête, et avaient une telle peur qu'ils se cachaient de toutes parts, craignant qu'elle fût venue à eux pour les emporter.”
— Je tiens, disait Champlain en terminant cette description du Grougou par cette réflexion pleine de logique, que l’île soit la résidence de quelque diable qui les tourmente de cette façon.
Le Gougou ne fut pas longtemps maître de ces parages. Quelques Français qui avaient plutôt l'esprit tourné au positif qu’au merveilleux, étant un jour passés par là, s’aperçurent que Miscou était admirablement située pour la pêche de la morue. M. de la Ralde, plus tard général de la flotte du Canada, vint y habiter,
exploita ses eaux, y fit la traite et y entretint des pinasses qui donnaient la chasse aux Basques. Cer derniers, gens de peu de foi, couruaient la côte, et, “tout en achetant des fourrures semaient parmi les sauvages une foule de préjuzés contre les Français.” Mais les Basques ne sont pas hommes à s’intimider facilement. Un iour, le capitaine Gallois, parti avec consigne de faire observer ici les ordres du roi, fit rencontre du capitaine DuMay qui avait mission semblable.
Un navire basque était à l’ancre devant Miscou. L'occasion parut trop belle pour la manquer : on l’accosta. Tout l'équipage était à terre à l’exception d’un petit mousse et du capitaine Joannés Arnandel, de Saint-Jean de-la-Luz.
Avec pareille infériorité numérique il ne fallait pas songer à se défendre. Le pavillon fut amené. À quelques heures de là, on entendit un bruit de rames ; c'était l'équipage de la prise qui revenait à bord. DuMay était prudent : il monta sur un des bastingages, annonça aux nouvesux arrivants la prise de leur capitaine, et se préparait à leur servir un petit discours où il leur expliquerait tout le respect qu'ils devaient aux ordres du roi, lorsqu'un des Basques l’interrompit :
—Basta! pas tant de phrases. Notre capitaine est un pas grand chose, que nous remplacerons par le petit mousse du bord.
— Vous avez tort de parler si désavantageusement de votre supérieur, se hâta de reprendre
DuMsy qui voyait dans ce commencement de phrase une transition pour arriver au respect dù à l’autorité souveraine.
Les Basques ont la tête près du bonnet. C'est Champlain qui nous l’assure. Ceux-ci, ennuyés par ces belles phrases, montent à l’abordage, ‘“ gagnent le bas du navire, se saisissent de quelques piques et mousquets qui n'avaient pas été trouvés par DuMay et Gallois, et avec ces armes se défendent et attaquent si courageusement,” que les envahisseurs sont contraints de sauter dans leurs chaloupes. Mais une fois échauffés, ces gens-là ne s'arrêtent plus ; et déjà ils s'étaient mis à la poursuite de DuMay, lorsque celui-ci craignant pour sa vie, fit monter Arnandel sur le pont, en le conjurant de calmer ses hommes. Ce dernier s'avança vers eux, leva les deux mains comme s’il voulait prendre la position d’un suppliant, et terminant son geste par une plonge au fond de la mer. Joannés se mit à tailler une coupe dans la direction de son navire. Vingt minutes après, il était sous voile et courait canonner DuMay, le menaçant de le couler à fond s’il ne lui renvoyait ‘ non seulement toutes les armes et munitions qu'il iui avait prises, mais encore celles de son propre vaisseau.”
On ne se serait guère attendu à pareille tournure. Pourtant, c’est ainsi, ajoute philosophiquement Champlain en commentant cet épisode, que
“ tel se trouve pris par celui qu'il venait de prendre.”
Jadis, l’île où nous étions jouissait d’une grande importance. Elle donnait son nom au district de Miscou qui comprenait toutes les” tribus de la Gaspésie, du Miramichi et du Nipissiguit. De la Ralde y avait commandé, ainsi que Desdames, et Denys y tenait une habitation, où il avait fait planter “ force pêches ou autres fruits à noyaux qui y vinrent à merveille, ainsi que la vigne qui réussit admirablement,” mais les dissensions des petits seigneurs de l’Acadie se frayèrent un chemin juisqu’ici. Une journée suffit à d'Aulnay de Charnisay pour saccager toutes ces bonnes choses, que “ le gouverneur lieutenant-général pour le roi sur ces costes ” décrit si complaisamment dans son livre.
Le travail et la pêche avaient fait alors de Miscou un endroit que tout le monde connaissait dans la colonie. Pendant la belle saison un navire—l’Ange Gardien—faisait un service 1égulier entre cette île et Québec. L'été se passait à pêcher et à faire la traite ; puis à l'automne les équipages regagnaient les côtes de France, emportant avec eux ces cargaisons de morue, qui revenaient l’année suivante pour être mangées à Québec ; car, disent les relations du temps, “ nous n'avons pas encore assez d'hommes en cette ville pour descendre à cette pêche.” L'hiver, Miscou reprenait son aspect triste et solitaire. L'île n’était plus habitéo que par une
poignée d'hommes qui veillaient à la garde des maisons. Souvent, pendant les longues nuits de décembre, ces malheureux eüûrent à lutter contre un ennemi encore plus à craindre que l'ennui. Champlain nous a conservé le souvenir du terrible hiver de 1627, où de novembre jusqu’à la fin d'avril, iltomba sur Miscou huit pieds de neige. Cette année là, M. de la Ralde avait laissé quelques Français hiverner dans l’île pour traiter un reste de marchandises qu’il ne voulut par rapporter en France, maisles gardiens faillirent tous mourir du mal de terre. L'année suivante ne fut guère plus heureuse pour l'établissement de Miscou. Un matin, la Vicaille, commandée par le capitaine David Kerth qui montait faire le siége de Québec, vint s’embosser par le travers de l’ile, et se saisir de la “ Maison et de toutes les chaloupes et pinasses de cette côte.” Remise aux Français en même temps que Québec, Miscou revit ses jours de prospérité revenir avec la compagnie des “ Cent Associés,” dont la flotte faisait la traite et pêchait le poisson, de Sainte Anne du Cap Breton jusqu’à Tadoussac. Ce commerce et ce mouvement avaient engagé les Jésuites à fonder en 1635 la résidence de Saint Charles, en l’île Saint Louis de Miscou. Grand nombre de sanvages venaient ici chaque année porter leurs pelleteries, et c'était de là que leurs flottilles de canots partaient pour faire la guerre à la nation des Bersimis sur la côte nord. C'était encore à
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Miscou qu'ils accouraient se réfugier lorsque la peur de l’Iroquois s'emparait d'eux. Une abondante moisson d’âmes pouvait se faire au milieu de tous ces rassemblements, et les courageux missionnaires se mirent aussitôt à l'œuvre.
Les pères Charles Turgis et Charles du Marché y furent envoyés pour administrer les sacrements à vingt-trois Français qui devaient jeter les tondements de l’habitation, mais ‘ les souffrances furent quasi l'unique occupation de ces pauvres gens, raconte la relation de 1647. La maladie les terrassa et la moït en enleva une grande partie. Le P. du Marché fut contraint de repasser en France ; le P. Turgis résista quelque temps, consolant les uns, écoutant les confessions, fortifiant les autres par l’Eucharistie et l'Extrême-Onction, enterrant les morts. Mais enfin le travail et le mauvais air qu'il prenait auprès de ces pauvres languissants le jetta par terre aussi bien que les autres ; si, failait-il combattre jusqu'au dernier soupir. Ilse fait porter contre les malades et auprès des mourants, les anime et les fortifie, les encourage et après avoir enterré le capitaine, le commis et le chirurgien, en un mot tous les officiers et huit ou neuf autres personnes de travail, il y mourut lui-même, en laissant plus qu’un malade à la mort, qu'il disposa saintement à ce passage devant que de rendre l'esprit.”
C’est ainsi que vivent, luitent et. meurent les soldats du Christ. Ils passent sur la terre, ne
semant que la paix, le dévouement, et plus d'un grand de ce monde pourrait venir demander à la tombe du saint missionnaire de Miscou le secret de la véritable gloire.
Dès que la nouvelle de cette mort parvint à Québec, les PP. Jacques de la Place et Nicolas Grondoin furent envoyés pour continuer l’œuvre du P. Turgis. Ils trouvèrent “ l'habitation toute désolée, les s:&uvages touchés de compassion tiraient les morts de leur lits pour leur donner sépulture, les Français n'ayant pas la force de le faire. D’autres plus méchants et barbares, voyant tout le monde abattu, voulaient piller le magasin ; mais l’effurt et l'adresse des réchappés qui avaient plus de mine, comme on dit, que de jeu, les en empêchèrent.” D’après les relations des Jésuites, la mission de Miscou était des plus pénibles. ‘“ Le Père Gondoin, assurent-elles, fut contraint de la quitter ; le P. Claude Quentin y perdit la santé, après avoir enseveli un jeune garçon qui l’assistait : le P. Jean Dolbeau y devint perclus de tous ses membres, et comme on le reportait en France pour trouver un air plus doux, il rencontra en chemin le paradis, et le feu s'étant pris dans les poudres du vaisséau, l’envoya dans le ciel.” IL n’y eut que le P. André Richard et le P. de Lyonne qui purent résister au climat “ et y jeter les fondements d’une petite église ” qui fut assez prospère, mais finit par disparaître lors de l'abandon de l'ile.
Aujourd’hui Miscou compte à peine une dizaïne de familles qui vivotent pauvrement du produit de leur pêche, et s'occupent à récolter le foin sauvage qui abonde sur ses grèves, L'ile a sept lieues de tour, et garde toujours l’aspect triste et désolé qu’elle avait du temps des Jésuites. “ Le sol n’en est pas bon, écrivait un de ces derniers à son supérieur : les eaux n’y sont pas saines, les bois n’y sont ni si grands ni si beaux qu’en la terre ferme, mais elle abonde en perdrix et en lièvres, et il y avait autrefois des élans, mais on les a tous exterminés.” (1) Remarquable par ses immenses prairies que les eaux du golfe couvrent à leur montant, Miscou est un endroit célèbre pour ses chasses. (Ce ne sont, au dire de Denys, “ que des marécages tous pleins de brandes : quand on marche là-dessus, on fait tout trembler à plus de cinquante pas autour de soi, et c’est là que l’on trouve des grues, des oies blanches et des grives comme en France et que les outardes vont faire leurs petits et se déplumer pendant le printemps.” En explorant cette côte, Denys y fit une curieuse découverte. À quelques deux cents pas de la grève, il sort du fond de la mer un bouillon d’eau douce
(1) A peu près vers l'époque où ce Jésuite écrivait, Miscou avait été ravagé par un incendie, ce qui explique la pauvreté de ses bois. Cet accident était arrivé, au dire de Denys, “ par le hasard d’un canonnier qui laisant sécher ses poudres à Miscou y mit le feu en prenant du tabac, et ce feu ayant mis en cendres une bonne partie du bois de l’ile, fit que i’année sui-
vante il n’y avait point de morue à la côte, en sorte que les pêcheurs furent obligés d’aller chercher du poisson ailleurs,
gros comme les deux poings qui conserve sa douceur dans un circuit de vingt pas, sans se mêler en façon quelconque, soit par le flux ou le reflux de la mer, en sorte que le bouillon d’eau douce hausse et baisse comme la marée. Les pécheurs y vont faire leur course, avec leurs chaloupes pleines de barriques qu'ils emplissent à sceaux, comme s'ils puisaient dans le bassin d’une fontaine. À l’endroit où est cetie source extraordinaire, il y a une brasse d’eau aux plus basses marées, et l’eau est salée tout autour comme le reste de la mer.” Ce récit de l’ancien seigneur de nos provinces maritimes est corroboré par les marins du golfe Saint-Laurent qui ont navigué en ces parages, et plus d’un m'a affirmé avoir bu à la source du gouverneur Denys.
Auprès de Miscou se trouve le banc des Orphelins qui, sous la domination française, était fameux pour la pêche à la morue. D’après les témoignages du temps, le poisson qu’on y péchait était aussi beau et aussi grand que celui des bancs de Terreneuve. Les Orphelins courent pendant une distance de vingt-deux milles dans la direction de l'Est, et ce fut sur ce banc, près de la Pointe-aux-Bouleaux, que le vaisseau de l’intendant de Meulles vint faire naufrage le 81 octobre 1685. Le gouvernement du Canada a choisi ce point pour y construire un phare octogone, en bois. Il porte une lumière rouge. À 321 pieds à l’est, on voit un sifflet à vapeur. Pendant
les gros temps, les brouillards et les tempêtes de neige, il résonne “ deux fois en une minute, donnant un coup de cinq secondes avec intervalle ‘de v'ngt-cinq secondes.” Sur le côté ouest de Miscou, au lac aux Oies, s'élève un second phare. Sa lumière blanche fait une évolution complète toutes les deux minutes.
Le ravitaillement de ces phares avait pris quelque temps; et comme la mer continuait à se creuser et à grossir, quand nous revinmes à bord nous trouvâmes le consul des Etats-Unis et le député du comté de Northumberland, deux passagers que nous avions pris à Newcastle, en train de songer mélancoliquement à ces paroles d’un vieil auteur latin : viscera eructantes cum gemitu. Päles et abattus ils regardaient avec horreur les vagues perfides s'amuser à faire faire un movement d’escarpolette au Napoléon III pendant qu’'Agénor Gravel, plus aguerri depuis la perte de sa casquette devant la pointe sud de l’île d'Anticosti, par 48, 50 latitude et 62, 20 longitude du méridien de Greenwica, s’efforçait de leur traduire en anglais ces vers assez médiocres, où Diéreville peint l’affreux mal de mer qui le prit sur les côtes de France, pour ne plus le quitter que sur celles d'Acadie :
La mer me fit payer ce tribut de nouveau Et ce ne fut pas sans tristesse :
Je ne croyais pas que sur l'eau Ainsi que sur la terre on en payât sans cesse.
Co000000e 0000000 00000000 0000000008 18000 1000000 0000000000 00000070 10000000 00000000
Mais dans les mauvais temps c'est l'usage ordinaire,
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Conduits par les longues vagues nous arrivâmes en face de Caraquette. Il était onze heures du soir; le lendemain était un dimanche, et comme l'inspecteur tenait à visiter le phare de suite, il nous pria de l’accompagner. À mesure que nous ramions vers terre, la lumière qui d'abord nous paraissait assez proche se prit à fuir devant nous : et ce ne fut qu'après avoir nagé pendant une heure et demie, que nos matelots parvinrent à attérir auprès du phare qui est assis à quelques pas d’une grève rocailleuse. Caraquette est un gros village acadien du comté de Gloucester ; sa population française est de 1955 âmes, et le comté lui-même renferme 12,680 Acadiens. Ici, — comme dans le comté de Kent qui compte 10,701 Acadiens, — la race française est :n majorité et n’aurait qu’à le désirer pour faire valoir et défendre ses droits par les siens, au lieu de se faire représenter la plupart du temps par des étrangers qui ne comprennent guère s& foi et ses traditions.
De tout temps Caraquette a été fameux par ses huîtres. Au dire des connaisseurs, ce sont les meilleures du monde. Petites, grasses, légèrement parfumées, elles sont supérieures en finesse aux huîtres les plus recherchées par les gourmets d'Europe. Elles laissent surtout dans l’ombre celles d’Arachon et du Cancale, ainsi que ces bivalres que les Anglais pêchent sur leurs côtes et qu’ils vont déposer avec soin en face du
Texel, pour leur y faire recevoir cette éducation
indispensable qui les font tant priser par les clubs de Londres. D'ailleurs, les huîtres du golfe Saint-Laurent gagnent à être connues : et celui qui expédierait à Paris et à Londres quelques bourriches de Shédiac, de Bouctouche, de Malpèque, de Saint-Simon et de Summerside s’attirerait les bénédictions et les écus de tous ceux qui aiment les bonnes choses et qui tiennent à en avoir pour leur argent. Ainsi que cela est arrivé pour bien d’autres ressources que nous avions, Ja pêche des huîtres a malheureusement été faite ici sans discernement. Ce précieux bivalve n'a été protégé qua très tard par nos législateurs. Plusieurs bancs qui, au dire de M. Whiteaves, étaient jadis des plus productifs, ne donnent plus rien aujourd’hui, et tout porte à croire que si on ne prend de suite des mesures
préventives pour remédier à cet état de choses, les huîtres disparaîtront du golfe Saint-Laurent et deviendront à leur tour une chose du passé.
Du temps des Indiens, on leur faisait déjà la pêche. Les tribus de la côte de la Nouvelle-Angleterre et de l’Acadie en séchaient de grandes quantités, pour leurs provisions d'hiver. (1) Il
(1) En parlant des huîtres, Denys écrivait en 1672 :
‘“ C’est une grande manne pour l’hiver quand le temps ne permet pas d’aller à la pêche. Elles sont dans les ances ou à la côte proche de terre : pour les avoir on casse la glace, on fait une grande ouverture, puis on a de petites perches pour toucher au fond de l’eau. On en lie deux ensemble par la moitié, puis on rouvre et ferme cela comme des tenailles, on les tire de l’eau et les jette sur la glace. On ne va point à cette pêche que l’on ne soit plusieurs : les uns pêchent, un autre fait
y a deux sortes d’huîtres dans le golfe Saint- Laurent ; l’une est courte et ronde, l’autre longue et étroite. Elles se trouvent ordinairement en eau basse, ne dépassent guère une profondeur de trois brasses, aiment les baies, les criques ; et elles sont disséminées tout le long des rivages de l’île du Prince-Edouard, dans le Bras d'Or au Cap-Breton, et sur la côte de Nouveau-Brunswick, entre la Baie Verte et Caraquette. Bien entretenus et pêchés raisonnablement, ces bancs deviendraient une source d'énormes revenus pour les Provinces Maritimes. Aux Etats-Unis on a compris l'importance de la culture de ce bivalve. La Virginie à eile seule entretient des parcs d’huîtres —- elles sont loin de valoir les nôtres — qui ont une étendue de un million cinq cent mille âcres, et pendant que nous revenions à bord, M. Mitchell nous disait qu'il se fait annuellement chez nos voisins de la Nouvelle-Angleterre, un commerce d’huîtres pour une valeur de $5,000,000.
Nous passèmes la nuit et une partie de la journée du lendemain ancrés en face de Caraquette. Pour tuer le temps, nous nous amusions à voir tourner autour de nous des myriades de
le feu, l’autre écalle pour faire fricasser, d’autres les mettent sur des charbons, deux ou trois ont une grande coquille, avec leur eau, de la mie de pain, un peu de poivre et de muscade. On les fait cuire comme cela et c’est un bon manger, et quand on est bien rassasié chacun emporte sa charge et les chiens entraînent chacun une sachée (sic) avec un petit traineau que l’on leur fait fort légère.”
méduses, malacodermes aux mille formes, qui passaient, ainsi que les fleurs, le long des flancs du steamer, et qui prenaient leurs ébats sur la mer endormie et toute baignée par le soleil. Nous nous rappelions que c'était par une journée semblable que Jacques-Cartier était entré dans cette baie. Il lui a donné le nom de Grolfe-dela-Chaleur, et nous prenions plaisir à relire et à comparer avec ce que nous voyions, la description qu'il fait de ce pays qui lui parut “ plus chaud que n’est l'Espagne.”
“ Il est le plus beau, disait-il, qu’il soit possible de voir, tout égal et tout uni et n'y a lieu si petit, où n’y ait des arbres, combien que ce soient sablons, et où il n’y ait du froment sauvage qui a l’épie comme le seigle et le grain comme de l’avoine et des pois aussi épais comme s'ils s’y avaient semé et cultivé, du raisin blanc et rouge, de fraises, mures, roses rouges et blanches et autre fleurs de plaisante douce et agréable odeur.”
Ce paysage qui avait tant charmé le navigateur Malouin s'étendait maintenant sous nos yeux. À notre tour nous venions croiser dans la Baie-des-Chalevrs, et à plus de trois siècles d'intervalle nous ous retrouvions en présence de ces ‘belles prairies de bonnes herbes et de ces lacs où il y a abondance de saumon.” Puis, tout en feuilletant ainsi le premier voyage de Cartier, nos regards se portaient sur l'horizon, et nous cherchions à entrevoir dans le lointain