‹ La Gaspésie [microforme]Chapitre 7 sur 7 · LES · texte numérisé non relu

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Au pied de la couche où dort le colosse, s'élevait jadis le Forillon. Bayfeld l'appelle le Fower Pot et les marins anglais le désignent sous le nom de Saip Head. Il est vrai, pour être de bon compte, que les pêcheurs canadiens-français s'obstinent à lui donner le nom üäe la Vieille. Ce pilier se trouve à l'extrémité sud-suest du cap de Gaspé. Il a changé plus d’une fois d’aspect, Gepuis le jour où la tempête est venu le séparer de la côte. Champlain dit dans un de sés voyages que ce petit rocher était “éloigné de la terre d’un jet de pierre et que sa pointe fort étroite était ombragée de pins sapins, bouleaux et autres méchants bois;” le temps a fini par raser complètement ce bouquet d'arbres. Avant le voyage de M. Ferland, le Forillon représentait assez bien “une tête de femme couverte d'une large coiffe, comme en portaient nos grand'mères canadiennes.” Plus tard, ou moment de la visite de cet abbé, les traits “ de la bonne dame ” disparurent à leur tour, pour faire place à une nouvelle illusion d'optique. “ Vue de la mer, écrivait alors le touriste canadien, cette roche ressemble tellement à un vaisseau portant toutes ses voiles, que les navigateurs, même ceux qui connaisser.: les lieux, y sont quelquefois trompés.”

L'œuvre commencée par la tempête—dès les temps reculés où ce pays ne s'appelait pas même la Nouvelle France—a été achevée en 1851.

Cette. année-là, l'ouragan revint tordre et culbu-

ter le fameux rocher, que lavent aujourd’hui les vagues du golfe.

Ancré par le travers de ces falaises grises, taillées à pic, tachetées çà et là par des bouquets de sapins, le Napoléon IIT tanguait légèrement, la poulaine tournée vers ces petites grottes, qu’en ses jours de colère le Saint-Laurent est venu creuser au pied du sombre promontoire.

L’ascension du cap de Gaspé est roide, mais on arrive à la cîme par un assez bon chemin.

Une fois sur le sommet, le voyageur est amplement récompensé de ses fatigues, par le panorama grandiose qui se déroule devant lui.

—J'’écrirais volontiers un nouveau livre, nous disait un de nos compagnons de voyage—excel- Jent romancier à ses heures-—-pour avoir l’occasion de placer ici une scène de meurtre, d’incantation ou d'épouvante,

—Va pour le roman inédit, répliqua Grravel, tout en se laissant glisser sur le gazon, et en examinant curieusement la formation géologique du promontoire. N'oublie pas surtout d'informer tes lecteurs que le cap de Graspé est un bloc de calcaire. Il appartient au terrain silurien supérieur. Cet endroit abonde en fossiles ; et je me rappelle qu'ici, Sir William Logan a collectionné de grandes colonnes crinoïdales, des tiges aplaties de plantes marines, des restes de fucoïdes, et une variété considérable d'espèces non déterminées.

Et de plus le Forillon placé jadis au pied de

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ee cap a donné son nom à toute la Graspésie, repris-je à mon tour ; heureux de n'avoir pas Vair de me laisser enfoncer par l’érudition toujours croissante de ce gascon d'Agénor. L'abbé Laverdière ne dit-il pas dans une des savantes notes de son édition de Champlain, que ies Indiens avaient donné à cette aiguille de pierre le nom Xaste pioui, mot dont la traduction littérale signifie “ce qui est séparément”? D'un autre côté, mon frère Jules, lors d’un voyage fait au Saguenay et sur les bords du lac Saint- Jean, m'écrit qu'il a entendu un Montagnais nommer le cap où nous sommes Guihakspèque, deux mots qui, en langage chrétien, veulent dire “ ]a fin de la terre.”

—-On en a fait autant pour un des promontoires de la côte de Bretagne ; ce qui prouve que nous serions alors chez le frère de lait du cap Finistère—finis terrae--repartit Agénor, en épinglant un bouquet de fraises à sa boutonnière.

La vue de cette grappe appétissante mit fin à la lutte courtoise que menagçaient de se livrer l’étymologie et la géologie. L’'inspectenr des phares était allé choisir le terrain destiné à l'emplacement d’une lumière que le ministre de la marine se proposait de faire ériger ici, (#) et pendant que ce personnage officiel donnait

(‘) Ce nouveau phare a été allumé en 1873. Ilest carré, construit en bois, et porte une lumière rouge. Un sifilet d'alarme est placé ici, et pendant le gros temps, les brumes,

les tempêtes il se fait entendre dix secondes par minute, laissant un intervalle de cinquante secondes entre chaque

ses instructions, la seule idée de cueillir des fraises nous éparpilla au milieu des marguerites et des trèfles odorants. Nous étions redevenus pendaut cette demi heure des écoliers en vacances. Ce ne fut que les mains rougies et parfumées par le jus de cette rosacée délicieuse que nous rentrâmes à bord. Notre chaloupe avait plutôt l’air d’une corbeille chargée de fruits et de fleurs des champs, que de la baleinière d’un navire de l'État. Chacun avait voulu emporter un bouquet pour en orner le salon du Napoléon TIT, et pendant qu'aidé de nos conseils, le maître d'hôtel faisait un choix, l'officier de service, impassible sur le banc de quart, donnait l’ordre de courir sur le cap des Rosiers.

Ce dernier endroit est séparé du Forillon par la Grande Grève, poste de pêche, qui en 1770, était exploité per la maison Janvrin, de Jersey. La mine de plomb du petit Graspé ne se trouve guère loin de ce village. On chuchotait même à bord d'y organiser une excursion, lorsqu’au débarquement, on vint nous apprendre que des lettres et des journaux nous attendaient au cap des Rosiers. Il n’y avait pas à hésiter: ceux qui ont tenu la mer pendant des mois sans recevoir de nouvelles, me comprendront.

Le cap des Rosiers est un banc d’ardoise grise,

coup. Par un temps calme, ou avec vent arrière, le son de cet appareil est perceptible à huit.ou treize milles, tandis que par les temps d'orage et avec vent debout, on ne l'entend guère qu'à trois ou six milles, selon l’état de l’atmosphére. (Notes officielles.)

peu élevé, sur lequel est bâti un phare dioptrique, fixe, de première classe, Il porte une lumière blanche. La tour a cent douze pieds de hauteur. Elle domine de cent trente-six pieds le niveau du golfe. Pendant le brouillard et les gros temps, on tire le canon d'heure en heure.

En l'absence du gardien, madame Trudeau nous fit les honncnrs de sa maison, résidence spacieuse, propre et qui touche au confort aristocratique. De tous les phares du Saint-Laurent, celui du cap des Rosiers est le plus agréable à habiter. Ici, lé gardien n'a pas à lutter contre l'isolement et l'abandon Le gouvernement lui donne un logement de rentier Tous les jours, le télégraphe se charge de le mettre au courant de ce qui se passe dans le monde. Un courrier y arrive tant bien que mal ; le prêtre et le médecin sont à la porte : et si le salaire n’est pas très élevé, le gardien a l’avantage d’être payé régulièrement. Que peut-on dési-er de plus ?

Je connais de par le monde, un philosophe, vieux rat de bibliothèque qui, à ces conditions-là, consentirait volontiers à venir s’enfouir ici, pour le restant de ses jours.

Bayfield dit, qu’au cap des Rosiers, un navire peut s’abriter par un vent de nord-ouest, bien que l’ancrage y soit mauvais, mais que par un vent d'est le ressac est terrible sur cette côte. Nous devions constater cette observation à nos dépens. |

Lors du dernier voyage de la baleinière entre le phare et le steamer, la brise qui était faible, s’accentua, et tourna tout-à-coup dans la mauvaise direction. Le signal fut donné de rallier au plus vite. Il était trop tard pour nous. Arri. vés près de l'observatoire météorologique du cap des Rosiers, nous vîmes sur la crète d’une lame notre embarcation. Chargée de quatorze personnes et da quinze cents livres de poudre, elle se traînait péniblement vers le Napoléon III. L’embrun des vagues la couvrait : mais elle ne s'en défendait pas moins contre la mer, et elle finit par arriver saine et sauve le long du bord. Un nouveau signal nous avertit qu’on reviendrait nous prendre, dès que le vent changerait. Comme la nuit tombait, nous crûmes prudent de nous mettre à couvert de la bise, et de quitter cette éminence, d’où, en 1759, l'officier français chargé de faire le guet, aperçut les premiers vaisseaux de l’escadre de Wolfe, et courut prévenir le gouvérneur de Québec, de l’arrivée de l'ennemi. Un bon feu de bivouac flambait déjà sur la grève. Pendant que le vent attisait les braises, et qu'il faisait pétiller un monceau d’épaves, roulés dans nos manteaux, nous devisions entre nous, couchés sur un lit de ces petits cailloux ronds, veloutés, brillants, qu’on néglige de ramasser ici, mais qu'on va quérir à grands frais aux États-Unis, pour en orner les allées de nos jardins. Auprès de nous le refoul de la mer, comme disent si poétiquement les Acadiens,

venait déferler avec bruit sur le rivage ; et ces voix incessantes et mystérieuses qui montaient de l’abîme, répandaient dans nos âmes, je ne sais quelle poignante sensation de mélancolie,

—À chaque fois que le golfe se tourmente comme cela, nous disait le gardien du Rocheraux-Oiseaux, M. Whelan,—qui venait de passer un congé à Québec—il me semble y déméler encore les gémissements et les cris d'appel des passagers du Carrick.

—Qu'est-ce que c'était que le Carrick ? fit Agénor, en mordant dans une sandwich qu'il avait eu la précaution de glisser dans sa poche.

Le Carrick était un navire chargé d'émigrants irlandais, répondit d’un ton triste, le gardien. Il est venu se jeter ici, le 18 mai 1847. Cette date je me la rappellerai toute ma vie! Moi qui vous parle, j'ai retiré de la mer les corps de quatre-vingt-dix-sept passagers, hommes, femmes, vieillards, enfants ; et vingt cadavres ont été mangés sous nos yeux par les’ marèches ; ce qui porte à cent-dix sept le nombre des noyés.(1)

—Mais le capitaine avait tout de même une drôle d'idée de venir louvoyer ainsi sur cette grève, maugréa Gravel entre ses dents.

—Le capitaine Thomason était un ivrogne, repartit M. Whelan. Ces gens-là louvoyent où ils le peuvent. Nous avions réussi à établir une communication entre la grève et le navire en

(1) La marèche est le requin du Golfe Saint-Laurent.

pcrdition. À peine ce moyen assuré, le capitaine s’empressa de déserter, abandonnant à son bord six matelots ; et réussissant, je ne sais trop comment, à se faufiler le long du câble, il vint tomber à moitié ivre sur les cailloux du rivage. Sa première question, dès qu'il rouvrit les yeux, fut de nous demander sur quel point de l’Anticosti il venait de toucher ! Nous le laissâmes cuver son rhum sans lui répondre ; et quant aux morts, nous les enterrâmes dans deux fosses séparées. Une d'elles se trouve sous cette butte qui traverse le chemin du roi: l’autre a été creusée à peu près vers l'endroit, où M. Agénor est couché en ce moment.

Gravel fit un haut-le-corps qui le remit lestement sur ses deux jambes.

—Cela n’est pas chrétien, nous dit-il, de fouler ainsi la tombe des morts. La dépouille de celui qui a pleuré, aimé, prié, souffert, espéré ne peut être assimilée à la carcasse d’un animal mort du charbon, et qu'on se hâte d'’enfouir dans le premier trou venu. M'est avis que le ministère de la marine, la municipalité du cap des Rosiers, ou mieux encore, les sociétés de Bienveillance Irlandaise, feraient acte de charité patriotique, en relevant les corps de ces naufrages, et en les mettant dans un cimetière entouré d’un enclos et surmonté d’une.croix. Il fait peine de voir un chemin public passer ainsi sur l'endroit où des morts sont venus chercher le dernier somr:eil. Il fait peine surtout de savoir qu'ils ne

sont plus visités que par les chiens, les poules, les pourceaux.

Cet épisode de la mer n'était guère propre à Lous remettre en gaieté. Pendant une heure et plus, nous restâmes ainsi, causant à voix basse autour du feu. Sur ces entrefaites, le vent tomba. La mer s’aplanit ; nous entendîmes une voix qui nous hélait :

—Ohé ! de la grève ?

C'était le lieutenant LeBlanc. Il était temps de retourner à bord.

L’aube nous prit loin de la frontière de l’ancien gouvernement de Nicolas Denys. Depuis quelques heures nous avions quitté le golfe pour rentrer dans le Saint-Laurent, qui commence à la lumière du cap des Rosiers (1). Ce dernier phare n'était plus même visible. Le Napoléon iTI réparant le temps perdu, approchait déjà du cap de la Madeleine. Pendant la nuit, nous avions passé par bâbord l’Anse-au-Griflon, ainsi nommée, peut être, en souvenir du griffon qui entrait dans les armes du comte de Frontenac. Ici, Bayfield, toujours si exact d'habitude, s’est laissé empoigner par l'imagination. Il a eu l’idée cocasse d'appeler ce lieu Griffin's Cove (2).

(*) D’après Malte-Brun, la masse d’eau que le Saint-Laurent déverse dans l’océan est évaluée à 57,335,706 mêtres cubes, par heure, Vide Géographie Universelle de Malte-Brun, refondue par Th. Lavallée, tome VI.

(2 Ne pouvant angliciser la race on tient à se rattraper sur le pays. Pendant que la carte de l’amirauté anglaise se contente d'estropier les noms, et d'écrire Pabos Pabou, la

Derrière cette anse viennent à la file la Rivièreau-Renard, le Grrand-Etang, la Grande Vallée, villages et postes de pêche, jetés dans les petites baies qui çà et là rompent la monotonie de ces côtes. La Rivière-au-Renard est un bourg considérable. Il possède une belle église catholique, et jouit de la réputation d’avoir en face de sa grève, des fonds excellents pour la morue. De plus la Rivière-au-Renard se trouve être le point de la terre ferme le plus rapproché de l’île d’Anticosti.

On dirait que Dieu a créé pour l’homme;certains jours, que ce dernier ne peut oublier. (Certes, le matin où nous débarquâmes au Cap de la Madeleine, ne saurait être confondu avec les autres (1). L’atmosphère était tellement pure et sereine, que l’œil atteignait à des distances infinies. Une légère fraîcheur de la mer annonçait une journée tempérée. Les poumons se remplissaient d’un air vivifiant, et mis en belle humeur par ces heureux pronostics, le jarret souple et solide, nous étions-déjà rendus sur la galerie du phare. De là, je pouvais embrasser un de ces panoramas, comme je ne me souviens

Tableà-Rolland le Table Roulante, un Anglais, M. Jeffery, a tenu à casser les vitres. Ilremplace hardiment les noms de la Baie-des-Chaleurs, de Percé et du Grand-Etang par ceux de Heaih Bay, de Prerced Rock et de Great Pond. Jusqu'où cette anglomanie géographique doit-elle s'étendre chez nous ? Quien sabe ?

(1) Le Cap de la Madeleine est désigné sous le nom de Cap Montmorency par Jacques-Cartier,

plus d'en avoir contemplé, depuis mes courses à travers les Andes. Devant moi la mer immense, profonde, toujours bruissante, allait so perdre à l'horizon. Sous mes pieds, le cap s'élançait perpendiculairement de la grève, et venait offrir à la brise le parfum de ses prairies de trèfles blancs et de marguerites. Derrière un banc de sable, que la mer façonne tous les jours en croissant, la rivière de la Madeleine nouait ses méandres. La tranquillité n’en était troublée que par la truite, par le saumon qui sautaient. Au loin, ce tableau magique se heurtait, s’arrêtait brusquement aux contre-forts des monts Shikshoks, qui laissaient flotter au vent leur sombre chevelure de sapins. Une partie de ce paysage incomparable était inondée par les feux du soleil levant. Seul, le moulin de la Madeleine et les quelques maisons qui l’entourent,

restaient encore dans la pénombre.

J'étais en extase devant ces merveilles de Dieu, et je ne saurais dire combien de temps cela durait, lorsqu'une main se posa sur mon épaule, Je me retournai. J'en atteste mes compagnons de voyage, Méphistophélès se dressa devant moi, portant toujours sa tête de satyre, ornée—sans doute pour la circonstance—d’une longue barbe. tressée en deux mèches, et qui lui descendait jusqu'à la ceinture. Je ne savais que dire.

Toutes sortes d'histoires, plus épouvantables les unes que les autres, me trottaient déjà dans la tête. Il ne fallait pas se faire ‘illusion : nous

venions d'aborder à ces rivages redoutés, où pendant des siècles a gémi le Braillard de la Madeleine. Il ne me restait plus qu'à me signer, ou tout au moins à essayer de contourner la queue du diable sans tirer dessus—délicate opération qui doit être familière à plus d’un de mes lecteurs—lorsqu'une voix claire, sortant de ce corps de bouc, me dit :

—Fine morning, sir ?

Le diable parlerait-il anglais, pensai-je aussitôt, et cette grave question n'aurait-elle pas été oubliée par quelques théologiens ?

Ce probléme pouvait m’entraîner loin; lorsqu'un des officiers du Napoléon IIT arriva fort à propos pour me présenter à mon interlocuteur, qui n’était autre que le gardien du phare de la Madeleine, Une mauvaise étoile avait voulu que notre rencontre avec ce personnage excentrique eût lieu après son déjeuner. Or, dans les temps mythologiques, cet original aurait au moins été l’égal d'Eole. De nos jours, il ne fallait pas songer à pareille promotion; et le phénoménal gardien se contentait de prêcher en action, certaines théories bien arrêtées qu'il avait sur les vents et sur les courants stoma. chiques. Notre présence l'avait mis en veine. Il fit tant et si bien, que la position ne fut tenable, que lorsque le dernier d’entre nous eût réussi à s’esquiver par l'escalier de la tour pen-

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dant que resté maître du terrain, ce formidable émule de frère Etienne,

Riant à perte d'haleine Et frappant sur sa bedaine Amorçait un second coup,

Battu, mis en pleine retraite, je descendais lentement le sentier qui conduit à l'entrée de la rivière, lorsque je rencontrai un Français du nom de Briard. Né à Grandrville, ancien artilleur, depuis trente-huit ans il habitait ici, et ne cessait d’aspirer au jour où il lui serait donné d'aller “ revoir sa Normandie.” Je ne sais trop comment cela se fit; la conversation tomba sur le Braillard de la Madeleine. Chacun sait que cet être merveilleux séjournait près de la rivière de ce nom, et que pendant la nuit, il ne cessait de pousser des lamentations épouvantables.

—“ Etait-ce l'âme d’un naufragé, disait M.

Ferland, qui demande la sépulture chrétienne pour son corps et les prières de l’Église pour lui-même ? Est-ce la voix d’un meurtrier condamné à expier son crime au lieu même où il l'a commis? Les écumeurs de mer qui ont rôdé sur ces côtes 2 se sont pas toujours bornés à dépouiller les naufragés ; ils ont essayé quelquefois de s'assurer de l'impunité par l’homicide, convaincus que la tombe est muette et ne révèle point de secrets.”

François Briard n'avait pas lu l'abbé Ferland ; il n'était guère en mesure de répondre à ces

deux interrogations ; mais ce qu'il savait, il ne se génait pas pour le raconter :

—Depuis trente-huit ans que je cours cette côte, nous assura-t-il, il ne m'est pas arrivé une seule fois d'entendre pleurer le Braillard de la Madeleine. Néanmoins, voici ce que je me suis laissé dire par Joseph Dion, qui vit encore, et fut longtemps au service du curé Painchaud. Ce dernier s’adonnait à passer par ici. Sur sa demande, le capitaine de la goëlette mit en panne, pendant que le prêtre se rendait à terre. Quatre heures de temps, le Braillard hurla comme il ne l'avait pas encore fait de mémoire de vieillards ; mais tout-à-coup les lamentations cessèrent, et le curé Painchaud héla la chaloupe. Dès qu'il eut mis le pied à bord, chacun remarqua que sa soutane était trempée de sueurs; et aux questions qu'on lui fit, l'abbé ne voulut jamais répondre. Nul ne sut ce qui s'était passé dans le bois. Une seule chose demeura positive : depuis cette nuit-là les matelots du large n’entendent plus les lamentations du Braillard de la Madeleine, Ce ne fut que longtemps après ce voyage, que le curé dit à Joseph Dion, du moins ce dernier me l’a juré :

—$i jamais tu vas au Cap de la Madeleine, n'oublie pas, Joseph, de te rendre jusqu’à l’endroit où deux ruisseaux se rencontrent. Là, sous deux épinettes poussées ex croix, tu trouveras quelque chose que le Braillard de la Made-

leine était obligé de garder, jusqu’au jour de sa délivrance.

Et Joseph a-t-il trouvé ce quelque chose ? de. mandai-je à M. Briard.

—Il est venu ici. Nous avons travaillé ensemble ; mais nos recherches ont été inutiles. Le feu des bois avait brûlé les deux épinettes; et maintenant il n’y a plus que les deux ruisseaux qui continuent à se rencon:ver, ajouta le Normand, en nous regardant d’un air madré.

—Je ne crois pas, reprit Agénor Gravel, qu'il y ait mieux qu'ici, un coin du fleuve et du golfe Saint-Laurent où l'esprit populaire ne place un loup-garou, la chasse-galerie, un feu-follet ou un lutin quelconque. (Celui qui recueillerait toutes ces légendes ferait un travail original et des plus curieux, Le récit de M. Briard vient de me rappeler l’histoire de ces voix mystérieuses de l’Ile-du-Prince-Edouard qui sont disparues comme celle du Braillard de la Madeleine. Elles avaient attiré l'attention d’un de nos érêques, et puisque nous passons une partie de la journée ici, vaut autant lire que flaner.

Tirant alors de sa poche le “ Journal de deux voyages apostoliques dans le golfe Saint-Laurent, faits en 1811 et 1812 par Monseigneur Plessis, ” Agénor offrit un cigare à l’ancien artilieur de Louis Philippe, et n’'attendant guère une réponse, nous lut l'étrange passage que voici:

“Depuis environ six ans. on entend parler dans toutes les chapelles acadiennes de l’île

Saint-Jean—celle de la baie de Fortune exceptée—des voix, ou plutôt une voix, tantôt charmante et tantôt soupirante, dont plusieurs personnes se trouvent singuiièrement affectées, La voix soupirante est celle d’une personne qui serait dans une affliction sourde et profonde, la voix chantante est celle d’une femme ou d’un enfant qui se fait entendre au-dessus de celles des chantres; car, c’est pendant que l'office se chante que l’on entend cette voix glapir, mais surtout pendant les litanies du Saint nom de Jésus qu'il est d'usage de chanter le dimanche pendant la messe. Tous les ussistanis n’entendent pas cette voix en même temps ; ceux qui l'ont entendue un dimanche dans une église ne l’entendent pas toujours dans une autre, ou le dimanche suivant. Il en est qui ne l'ont jamais entendue. Quelquefois elle est entendue d’une personne et ne l’est pas d’une autre, placée dans le même banc. Cependant plusieurs sont frappés du son de la voix gémissante, jusqu’à en tomber en pamoison. S'il n’y avait que des femmes et des enfants qui affirmassent la chose, on pourrait tout uniment l’attribuer à une imagination échauffée, mais, entre plus de cent personnes qui l'ont entendue dans la seule église Rustico (1), et peut-être dans celle de Malpec,

(1) Rustico a été desservi pendant quelque temps par l’abbé de Calonné, frère de l’infortuné ministre de Louis XVI et ancien rédacteur du Courrier de l'Europe, publié à Londres. ue de Calonne est mort dans l’Ile-du-Prince-Edouard, en 1822,

il y a des gens de tout âge, des esprits sensés et solides; tous rapportent la chose uniformément, sans avoir aucun intérêt à la maintenir, puisqu'ils en sont fatigués et affligés. Ces voix n'ont pas épargné les cabanes, où les Acadiens, occupés au loin à l'exploitation du bois, se réunissaient le dimanche pour chanter quelques cantiques. Elles ont même traversé à Shédiac, où l’on n’a cessé de les entendre que depuis le dimanche de Quasimodo 1811.”

—“ J'ai nié cela, disait au prélat, un des hommes les plus sensés de Rustico, aussi longtemps que je l'ai pu, car je ne suis pas du nombre de ceux qui entendent. Mais ce norbra a tellement crû, et il s’y est trouvé des personnes si graves, si incapables de mentir; j'en ai tant vu se mettre en dépense et faire prier pour les âmes du purgatoire, dont ceci leur semblait étre le langage, que j'aurais cru être coupable de témérité, si j'avais résisté plus longtemps à la persuasion générale.

“ Que conclure de tout cela ? qu'il y a des voix qui se font entendre, et cela dans des lieux où il n'y a point de ventriloques, où le peuple n'est pas assez rusé pour être soupçonné d'aucun prestige, où la disposition même des édifices ne s'y prêterait pas. Mais quelles sont ces voix ? D'où viennent-elles ? Pourquoi se font-elles entendre ? Par quelle raison ne sont-elles pas entendues de tout le monde? Pourquoi les églises écossaises en sont-elles exemptées, en même

temps que celles des Acadiens en sont si afligées ? C’est sur quoi chacun peut former telles conjectures qu'il lui plaira. L'évêque après avoir entendu là-dessus plusieurs personnes, se borna à dire par manière de consolation, que ces voix n'ayant réellement fait de mal à personne, il importeit peu qu'elles cessassent ou continuassent de se faire entendre.”

—Ce cas me serait aussi difficile à juger que celui du Braïillard de la Madeleine, et appelé à se prononcer, Solomon n'aurait pas mieux décidé que cet évêque.ajouta Gravel en fermantsonlivre.

L'endroit où nous étions semblait se prêter à ces récits merveilleux ; et je ne sais trop jusqu'où les voix mystérieuses de l’Ile-du-Prince- Edouard nous auraient entraînés, si par un habile mouvement de flanc un de nous n'eût mis la conversation sur la pêche et sur la chasse.

—Dans les bois qui courent en arrière du cap de la Madeleine, disait M. Briard en répondant à nos questions, la loutre, la martre, le vison peuvent être trappés en assez grande abondance. Le caribou s'y rencontre même fréquemment ; mais personne ne songe ici à s'occuper de la chasse, Quant à la pêche, elle n’est pas aussi bonne que dans le golfe, et bien que je sois locataire de la rivière qui coule à vos pieds, je n'ai guère à m'en réjouir, et je suis démonté du peu de saumon qu'on y prend.

Pendant que l’artilleur Briard nous faisait part de ses déboires, entremêlés de légendes et

de renseignements sur le pays où nous nous trouvions, on entendait monter de la rivière un bruit de battoirs, entremélé de rires, de fredonnements. C'était un groupe de laveuses. Les bras nus, la chevelure nouée par une faveur noire ou rose, elles blanchissaient le linge du dimanche. Tout à coup, une d'elles, grande fille, brune, à la taille élancée, se prit à chanter d’une voix douce, mais forte. Elle disait ce vieux noël qui se répète encore souvent dans nos chaumières canadiennes. Autour d'elle, ses compagnes écoutaient, puis le couplet terminé elles faisaient gaiement refrain : :

—D'où viens-tu bergère, D'où viens-tu ?

—Je viens de l'étable De m'y promener :

J'ai vu un miracle Ce soir arrivé.

—Qu'as-tu vu bergère, Qu'as-tu vu ?

—J'’ai vu dans la crèche Un petit enfant Sur la paille fraiche Mis bien tendrement.

— Rien de plus bergère, Rien de plus ?

—Saint’ Marie sa mère Qui lui fait boir, du lait, Saint Joseph son père Qui tremble de froid.

—Rien de plus hergère, Rien de plus ?

—Y a le bœuf et l'âne Qui sont par devant, Avec leur haleine Réchouffant l'enfant,

—Rien de plus, bergère, Rien de plus ?

—Y a trois petits anges Descendus du ciel, Chantant les louanges Du Père Éternel.

Rien de touchant comme ce noël et ce doux refrain qui montaient vers Dieu, du milieu de cette création sauvage, et qui s’en allaient ra-

conter à la mer et aux forêts, les commencements de la rédemption de l’homme. Nous étions devenus tout ozeille, mais en se retournant, la brune fille nous avait aperçus. Malgré nos supplications, nous ne pûmes retirer de la belle laveuse que ces paroles du refrain :

Rien de plus, bergère Rien de plus.

Ce fut ainsi que se passa une des dernières journées de notre croisière. Nous l’employämes à causer, à prendre des croquis, des notes, à pêcher de la truite, à herboriser ; et comme les heures s’écoulent vite ainsi, quand l’ordre d’embarquer arriva, il nous sembla qu'il n'était

‘encore que le matin. Le soleil annonçait pour-

tant qu'une autre journée venait de faire faire à chacun de nous, un nouveau pas vers la tombe. Comme Auguste mourant, l’astre du jour avait voulu, ce soir-là. poser sur son front le plus beau de ses diadèmes. Il était fait de nuages, sur lesquels, s'étaient incrustées des pierreries, dont les feux auraient fait pâlir les diamants de Golconde: Tout autour se croisaient les scintille-

* ments, les reflets de milliers de topazes, d’escar-

boucles, Ils se détachaient en relief, sur un fond d’or, plus pur que ne l’étaient les lingots de Montézuma. Lentement le vieux monarque s’éteignit ; et quand il eut laissé tomber sa tête royal dans la nuït, un long rideau tissé d’une pourpre, telle que n’en a jamais connue Sidon, fut tiré sur la nature en deuil. Des extrémités

du pôle, les ténèbres accoururent en foule. En passant, elles étendaient leurs ailes sur le fleuve ; et commençant bientôt sa vigile nocturne, le phare de la Madeleine alluma sa lanterne.

Toutes les deux minutes elle répandait sa lumière rouge et blanche sur les eaux noires du Saint-Laurent ; mais silôt ces éclats disparus, l'ombre envahissait le large, et le flot n’était plus irradié que par les phosphorescences de notre sillage. Nous remontions vers le cap de Chastes.

Le voyage devenait rapide maintenant. La croisière tirait à sa fin. Une fois ce phare ravitaillé, nous avions l’ordre de nous rendre à Québec. Avant d'arriver au cap de Chastes— ainsi nommé par les premiers navigateurs du Saint-Laurent, en souvenir du commandeur Aymard de Chastes, qui avait cb&enu du roi de France une commission pour fonder un établissement au Canada, et qui,—plus tard fut gouverneur à Dieppe—-le Napoléon III devait passer devant le Mont-Louis et Sainte-Anne-des-Monts, joli village, sur lequel j'aurai l’occasion de revenir plus tard. |

Ce fut un peu plus haut au Cap-à-la-Baleine —désigné dans la carte géographique de Dawson sous le nom de Cap-à-la-Balance, —que se termina brusquement le premier voyage d'exploration de Jacques-Cartier, ‘“ Nous ne faisons autre chose qu'aller et venir selon le vent, écrivait ce marin, et tirâmes pour cette raison vers la terre pour tacher de gagner un cap vers le sud qui

était le plus loin et le plus avancé en mer que nous puissions découvrir, mais étans proches de là,trouvâmes que c’étaient rochers, pierres et écueils.” La marée portait alors contre le vent et en voulant faire une manœuvre, Jacques- Cartier eut la douleur de voir une de ses barques heurter un rocher, de sorte qu'il leur “ fallut tous sortir hors pour la marée.” Mais le découvreur Malouin savait surtout prendre une décision. On était rendu au samedi, le premier Août 1534. Il constata que la saison des grands vents d'est approchait. Il fallait agir de suite. Capitaines, mariniers et compagnons furent donc sommés à son bord ; et ce conseil décida de retourner en France (1).

(1) Jacques-Cartier relate ainsi ces faits dans son premier voyage :

La marée survint avec une telle impétuosité qu’il ne nous fut jamais possible de passer avec treize avirons entre la longueur d’un jet de pierre, si bien qu’il nous fallut quitter les barques et y laisser partie de nos gens pour la garde, et marcher par terre quelque dix ou douze lieues, jusqu’à ce Cap où nous trouvâmes que cette terre commence à s’abaisser vers Sud-Ouest. Ce qu'ayans vû et étans retournés à nos barques, revinmes à nos navires qui étaient déjà à la voile, qui pensaient toujours pouvoir passer outre ; mais ils étaient avallés à cause du vent de plus de quatre lieues du lieu où nous les avions laissés, où étans arrivés fimes assembler tous les capitaines, mariniers, maitres et compagnons pour avoir l'avis et conseil de ce qui était le plus expédient à faire. Mais après qu’un chacun eût parlé, l’on considéra que les grands vents d’Est commençaient à régnér et devenir violents, et que le flot était si grand que nous ne faisions plus que ravaller, et qu’il n’était possible pour lors de gagner autre chose ; même que les tempêtes commençaient à s'élever en cette saison en la Terre- Neuve, que nous étions de lointains pais, et ne savions les hasards et dangers du retour, et pour ce, qu'il était temps de se retirer.”

L'abbé Casgrain est aussi d'avis que le premier voyage de Jacques-Cartier au Canada, se termina au Cap-à-la-Baleine.

Dans la vie je ne connais rien de plus attrayant que le voyage. Ce mot renferme tout ce qui convient à une nature puissante, virile. N'estce pas pour ce privilégié, pour le voyageur, que sont réservés les luttes, le danger, l'imprévu, les études attrayantes, les découvertes, les observations, tout ce qui constitue le véritable travail ? De ces choses, je parle en enthousiaste. J'y ai mordu. Dès que l’occasion se présente de courir par monts et par vaux, j'en profite. Au milieu des plaisirs que cache le voyage, je n’en conhais pas de plus parfait que celui du retour. Lorsque ce mot circule à bord, les visages s'épanouissent. Pour le matelot, voyez-vous, le retour, c'est le moment où il embrasse Josette, où il porte ses économies à sa famille, boit un bon coup avec les amis. Pour l'officier, c’est l'heure du repos, de la promotion peut-être, des fêtes, des plaisirs à coup sûr. Pour le voyageur, c’est la veillée dans le cabinet de travail, auprès de la petite bibliothèque, où s’étalent des bou: quins aimés, dorlotés comme des enfants. C’est le vieux fauteuil d’où l’on raconte gaiement ce que l’on a vu ; et où quelquefois on finit par s’assoupir, en rêvant au balancement de la vague, aux plaintes du vent de Nord-Est.

Certes, l’idée du retour ne causa pas autant de plaisir aux compagnons de Jacques-Cartier, que cela en fit au personnel du Wapoléon III. Chacun était pressé d'arriver. À peine primesnous le temps de jeter un coup d'œil sur cette

plage désolée du cap de Chastes, où--en 1813— le premier régiment d'infanterie royale anglaise vint faire naufrage. Nos cœurs étaient ailleurs. Notre pensée courait bien au-delà de ce lieu que Champlain décrit comme “ étant assez haut, fait en forme de pain de sucre et fort écore.” Pour ma part, j'allais goûter de nouveau les joies pures du foyer. Je revenais conter à mes vieux parents les choses que j'avais apprises en route. La famille se groupait alors autour de moi ; et l'imagination courant au-devant de tous ces plaisirs, je voyais déjà mes récits en butte aux douces plaisanteries de ma sœur, cette | blonde et sainte Alice que la mort est venue | m'enlever depuis. Pendant ce rêve charmant le steamer remontait le fleuve à grande vitesse. Son passage était télégraphié le long de la côte ; et quand, après avoir prolongé le roc de Québec, nous vîmes jeter notre passerelle sur le quai de | la Reine, je trouvai là mon père, ma sœur Au- | gusta, mes frères Napoléon, Henri qui m’attendaient avec impatience. | Eux aussi s’en sont allés sous les cyprès ! | En cinq ans ma destinée a été d’être frappé

aux sources de la vie, et j'ai collé mes lèvres sur les couvercles de huit tombeaux !

Seigneur quand donc pourrai-je, Sous le linceul de neige, Prendre la place où l’on dort ?

Au milieu de ces deuils, le travail, grand consolateur et frère de la prière, est venu me

visiter. J'ai refait avec Jacques-Cartier, avec Champlain, avec les premiers pionniers de ma race, au Canada, l'itinéraire parcouru par le Napoléon III.

Ces retours vers le passé, m'ont fait comprendre cette pensée d'Alfred de Vigny : le beau moment d’un ouvrage est celui où on l'écrit.

Que de douces distractions, que de journées d'indépendance ne dois-je pas à ces chères études ?

Un matin, je me livrais avec une nouvelle ardeur au travail, lorsque la porte de mon cabinet s’ouvrit : c'était Agénor Gravel.

—Enfoui dans ton fromage de Hollande, tu ne sais guère ce qui se passe, me dit-il. La débâcle se fait. La glace du lac Saint-Pierre passe devant Québec. Elle enlève des quais entiers, fait sombrer tout sur son passage, et vient de couler dix-sept steamers, entr’autres le Napoléon III.

D'un bond nous fûmes dans la petite rue de Champlain, et de là sur le lieu du désastre.

Il n’y avait rien d’exagéré dans cette sinistre nouvelle. Partout on ne voyait que débris, que désolation.

Le Napoléon III avait coulé par l'avant.

À dix pieds du quai, son couronnement appuyé disaient les uns, sur un bloc de glace, les autres sur une épave sous-marine, sortait seul hors du fleuve. Le lieutenant LeBlanc s’y promenait, tout comme aux jours où il était de quart.

—Vous voyez, messieurs, que je n’abandonne pas mes amis dans la détresse, nous dit-il, d’un ton qui était loin d'être gai.

Il ne faut pas se décourager pour une débâcle, mon vicux LeBlanc, répondit Agénor Gravel.

Tout n’est pas perdu. La science possède assez de moyens pour renflouer le Napoléon III. Si Dieu nous prête vie, quelque chose me dit que nous n'avons pas encore fait notre dernier voyage à son bord. Cette année le ministère de la marine me charge d’une. mission archéologique pour la Baie-des-Châteaux : et je tiens à aller au Labrador avec vous.

—Va pour le Grand Nord! répondit mélancoliquement LeBlanc. Si on me le commande, j'irai tout de même sans le Napoléon III. C’est mon métier d'obéir. Mais voyez-vous, je l’aime ce navire là; je lui ai donné les belles années de ma vie, et çà me causerait de la peine de faire le voyage sur un autre.

—Fh bien ! rendez-vous est pris, ici, pour le

rand-Nord, dîimes-nous au lieutenant, en prenant congé.

—Au Grand-Nord, messieurs, et sur le Napoléon III! répondit LeBlanc, en touchant sa casquette de la main, et en continuant son quart sur l'épave du navire sombré.

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