WEBSTER, N.Y
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les éclats de rire de ce soir-là s’entrecroisent dans ma mémoire, l'illusion m’environne, et il me semble encore être doucement bercé par le roulis du golfe. Mais hélas! ce n'est qu'un rêve. Des années sont passées ; la mort a glané depuis dans les rangs de ces joyeux compagnons de voyage, et celle qui pendant vingt-et-un ans croisa dans les parages les plus redoutés du Saint-Laurent, celle qui passait à bon droit pour un chef-d'œuvre d'architecture navale, a suivi la loi commune. La Canadienne n'existe plus : il a suffi d’un coup de vent pour que l’élégante goëlette vint se démembrer sur les récifs de l’île Saint-Paul,
La pointe Saint-Pierre est d’un aspect pittoresque, et vue par un lever de soleil, elie présente un coup d'œil superbe. À cette époque, une partie de la grève était couverte de vignots échelonnés en gradins, où séchait la morue destinée au Brésil et aux Antilles. De blanches habitations de pêcheurs, ainsi que des maisons de commerce—parmi lesquelles la plus importante appartient à M. Collas—s'élevaient à l'arrière-plan, tandis qu'au large, le Plateau, petite île fantastique et sauvage, montrait au voyageur sès grottes, ses arches, ses piliers travaillés par le flot. Mais le rayon de soleil qui revéla ce paysage ne permit guère d'en jouir longtemps. À peine entrevu, il se perdait dans notre sillage ; car, dès les premières lueurs de l'aube, notre pavillon avait salué celui de la
Canadienne, et le Napoléon IIT prenant sa courss dans l’intérieur des terres nous entraînait vers le bassin de Gaspé.
La nature s'est chargée d’embellir ce point du golfe Saint-Laurent, et elle s’est montrée prodigue envers Gaspé qui est appelé à jouir plus tard d’une grande importance maritime. Le Bassin n’est, à proprement parler, que le prolongement d'une baie qui a une longueur d’un peu plus de seize milles, et qui commence à la pointe Saint-Pierre pour ne se terminer qu'au Forillon. Entre le cap Haldimand et le banc de Sandy Beach, cette barre se rétrécit et formo alors le hâvre de Gaspé, port sûr et commode, qui se subdivise à son tour en üeux bras, celui au nord-ouest et celui du sud-ouest. Le bassin de Gaspé est formé par le bras du sud-ouest.
Son entrée n’a guère plus de 1,080 pieds. Ony mouille par un fond de six à neuf brasses, et Bayfeld reconnaît qu'ici, un navire se trouve être aussi en sûreté que s’il était dans le meilleur : des docks. Que de fois, pourchassé par la tempête, le Napoléon III, n'est-il pas venu se réfugier à Gaspé ? Au large, la houle l'avait rudement secoué ; l'équipage était sur les dents ; le tillac ruisselait encore des pièces de mer qu'il avait embarquées : mais dès que l'ancre du steamer glissait dans les eaux tranquilles du bassin, le calme se faisait autour de nous. Rien alors n’aurait pu rappeler nosluttes avec la mer; si nos oreilles n'eussent entendu le vent passer
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en hurlant sur la crète des mornes qui nous entouraient.
Du temps des Français, Gaspé portait le nom de Baie du Penouil, vieux mot basque qui signifie péninsule. En 1534, Jacques-Cartier fuyant “ les mauvais temps, la tempête et l’obscurité,” vint passer quelques jours au Bassin L'aspect tranquille et enchanteur de ces lieux frappa le cœur du marin, et fit vibrer en lui toutes les fibres de la poésie bretonne. Placé en face de ce merveilleux paysage le capitaine Malouin se prit à songer à Dieu, à la France, et prenant possession de ces terres au nom de son Roy, le soir, il consignait dans son “ routier ” le récit de cet acte solennel.
—“ Le vingt-quatrième jour de juillet, écrivait-il, nous fimes faire une croix haute de trente pieds, et fut faite en présence de plusieurs sauvages, sur la pointe de l'entrée de ce port, au milieu de laquelle nous mîmes un écusson relevé avec Trois Fleurs-de-Lys, et dessus étaitécrit en grosses lettres entaillées dans du bois :
VivE LE ROY DE FRANCE !
Et après, la plantâmes en leur présence sur la dite pointe, et la regardaient fort, tant lorsqu'on la faisait que quand on la plantait. Et l'ayant levée en haut nous nous agenouillions tous ayans les mains jointes, l’adorans à leur vue, et leur faisions signe regardans et montrans
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le Ciel que d'’icelle dépendait notre Rédemption.”
‘Cartier, disait l'abbé Ferland en rappelant ce souvenir historique, avait choisi un site adrairable pour y arborer l’étendard sacré du chrétien. Erigée pour la première fois dans la Nouvelle-France, la croix dominait d'ann côté sur la magnifique baie de Gaspé et de l’autre sur ce beau port, où svuvent depuis les bâtiments français et anglais sont venus s’abriter.”
Gaspé ne devait pas avoir le seul privilège d'être 1a première terre canadienne sanctifiée par le signe du salut. Cette bonne nouvelle allait être encore portée en France par ses enfants. Deux des fils du chef s’embarquèrent avec les Français, dès qu'ils furent en état de reprendre la mer.
Quel est celui qui peut oublier la patrie .
“ Lorsque l’année suivante, le navire de Cartier débouquait du canal qui court entre l’île d’Anticosti et la côte nord pour entrer dans le grand fleuve, les deux jeunes gaspésiens, se balançant dans les haubans, saluaient la chaîne bleuâtre des montagnes du sud, aux cris joyeux de Honguedo ! Honguedo! Malgré les splendeurs qu'ils avaient entrevues dans les villes européennes, ils portaient leurs regards avec bonheur vers la terre de leurs ancêtres. Et ils avaient le droit de la contempler avec un juste orgueil, car la France ne leur avait rien offert de plus majestueux que les monts Notre-Dame,
de plus noble que la Baie de Gaspé, de plus beau que le Bassin, sur les eaux duquol ils avaient souvent dans leur enfance, poussé le léger canot de leur père, le vieux chef de Honguedo.” (1)
Depuis sa découverte, le bassin de Gaspé n'a cessé d’être fréquenté. Champlain, de Caën, de la Ralde, la plupart des capitaines de navires français, ainsi que bon nombre de contrebandiers basques venaient s’y reposer, faire le dégrat
de la morue, traiter avec les sauvages, ou chercher un refuge contre le mauvais temps. Ce fut sur les bords du Fond de Penouil (2) que de Pontgravé malade et perclus par la goutte se fit mettre dans sa double chaloupe montée par sept matelots, et qu'il partit courageusement pour Québec, au grand étonnement de la Ralde, qui disait à Champlain :
— Je n'aurais jamais cru que le Pont eût voulu se mettre en un tel risque avec l’incommodité qu'il a. |
Du bassin de Gaspé l’amiral Claude de Roquemont détacha une de ses barques pour annoncer
(1) Ferland. Les côles de la Gaspésie.
(2) Le bassin de Gaspé, de tout temps, a dù être un lieu de refuge et de repos. Plus d’une fois, lors de mes excursions sur les côtes du Golfe Saint-Laurent, j'ai entendu les pêcheurs cünadiens se dire entre eux, en se confiant un contre-temps ;
—Laisse faire, mon vieux ; avec un peu de courage tu finiras comme les autres, par arriver un jour dans le Fond de Penouil.”
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à Champlain que 1: roi venait de donner au fondateur de Québec le gouvernement de la Nouvelle-France ainsi que le titre de lieutenant-genéral. Peu de jours après le départ de cette estafette, l'amiral apprenait l'approche de Kerth qui avait jugé prudent de ne pas attaquer Québec, bien que cette ville “ füt réduite à sept onces de pain par tête pour chaque jour, et qu’il n’y eût que cinq livres de poudre dans le magasin.” (1) N'écoutant que son ardeur militaire, de Roquemont donne l'ordre de lever les ancres. Le 8 juillet 1628 sa flottille vient se heurter contre l’escadre du rénégat dieppois. Les navires français sont lourdement chargés : ils portent tous les vivres destinés à la colonie. La pesanteur de la cargaison gêne la manœuvre : d'ailleurs l'ennemi a la supériorité du nombre et des bouches à feu. Il est trop tard pour avouer une imprudence.
Pendant quinze heures, de Roquemont lutta corps à corps avec l’escadre anglaise. La résistance fut désespérée. Quand il n’y eut plus de boulets, les Français chargèrent leurs pièces avec les plombs de leurs lignes ; et Sagard rapporte que ce jour-là “il fut tiré plus de douze cents volées de canon.” Le moment vint, hélas ! où la poudre n'eut plus à parler. Frappé dans ses œuvres vives par deux bordées successives, sa mâture hachée, ses voiles en lambeaux, l'amiral
(1) Vide Histoire de la Nouvelle-France, p. 166
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français fut forcé de parlementer. (1) Au soir, l'amiral Kerth, entouré de ses prises, fier d'avoir défait des compatriotes, remontait lentement vers le bassin de Gaspé, où il devait passer dix jours. Le vainqueur les employa à brûler une cache de bled appartenant aux Jésuites, et retenant auprès de lui les officiers français, il entassa le reste de ses prisonniers sur un de ses vaisseaux et leur permit d'aller dire en France que sous tous les cieux et par tous les temps il se pouvait trouver des hommes dont la mission consistait à trahir et à humilier la patrie.
Quatre-vingt-trois ans après le combat de Kerth et de Roquemont, l'amiral Walker fuyant devant un gros temps venait passer au Bassin les quelques jours qui précédèrent son naufrage, H incendiait ici un navire basque qui pêchait dans la baie. Plus tard, en 1759, quelques vaisseaux de ia flotte de Wolfe se détachèrent du gros de l’escadre anglaise pour se ravitailler à Gaspé ; et c’est ainsi qu'à tour de rôle, amis comme ennemis sont venus jeter leurs ancres dans les eaux noires et discrètes du bassin.
Le jour de notre arrivée nous trouvâmes la Gaspésie en liesse. Ses jolis villages se pavoisaient de banderolles et de drapeaux; chaque chose prenait un air de fête, et à voir les physio-
(1) D'après Sagard, les conditions de cette capitulation étaient :
“ Qu'il ne serait fait aucun déplaisir aux reiigieux ; que l’honneur des femmes et des filles serait conservé, et que l’on donnerait passage à tous ceux qui devraient retourner en France.”
nomies joyeuses qui nous entouraient, on devinait sans peine qu'il allait se passer quelque évènement important. Près de nous, le vapeur fédéral le Druid venait de stopper : le gouverneur-général du Canada, ie comte de Dufferin, était à son bord.
Qui de nous n’a pas vu cette physionomie douce, intelligente, que la gravure et la photographie ont rendue familière, depuis les falaises du cap Breton jusque dans les forêts de la Colombie britannique? Causeur brillant et plein d'humour, poète à ses heures, doux, humble de cœur, d’un abord facile, dès son arrivée au pays lord Dufferin s’est emparé des sympathies canadiennes-françaises, en faisant fi de cette morgue commune aux grands fonctionnaires anglais. Dans les faubourgs de Québec on connaît encore le comte sous le nom de M. Dufresne, et cette manière de rester populaire en vaut bien une autre.
Grand par la naissance, le comte de Dufferin a voulu se faire plus grand. Il a tenu que son
blason s’appuyât sur les sciences, sur les lettres.
Membre de la chambre des Lords, il a cru que cet horizon de perruques blanches pouvait s’élargir. Pendant que ses collègues péroraient, il rêvait à Sir John Frankiin et au pôle Nord.
Entre Saint-Jean de Mayen et le Spitzberg, il s’est rappelé qu'il était le petit-fils de Sheridan,
et il a écrit avec cet esprit irlandais — frère de
l'esprit gaulois — un livre qui restera : Lelters
from High Latitudes. I] conduit sa plume comme il gouvernait jadis son yacht le Foam, comme il a gouverné depuis le Canada. Sa mémoire est un des secrets de sa popularité. C'est lui qui, entrant un jour dans la chaumière d’un paysan canadien-français, s'amusa à jouer quelques minutes avec l'enfant de son hôtesse. Deux ans après, repassant par là, et reconnaissant la paysanne, il l’arrêta pour demander des nouvelles de la petite Josephte. Quand on sait s'ouvrir ainsi le chemin du cœur des mères, on peut sûrement compter sur le Aévouement des hommes.
Brun, expression fine, profil numismatique, tête un peu penchée vers le cœur, le comte de Dufferin a une nature chaude, ardente. Contraste étrange ! Cet homme qui, pour ceux qui le voient de prime-abord, ne doit être à l’aise que dans le midi, se sent invinciblement entraîné vers le Nord. Il aime la neige, les sapins ployant sous le givre, les fleuves, les lacs glacés, les prairies blanches, sans fin, les courses en traîneaux, les patins, les raquettes. Tout le monde en convient, excepté ce tempérament florentin — lord Dufferin est né à Florence —-et il songe peut-être au Liban et à la Syrie, au moment où dans les rues de Québec ou sur la perspective de Newski, on le voit passer, emmitouflé dans ses fourrures, et entraîné au son joyeux du fintinnabulum de son sleigh. Le vent de bise est son ami, comme le soleil l’a été de Josué, et cela était si bien connu, que lorsque le comte de Dufferin cessa d'être
18 U, tre
gouverneur du Canada au mois de novembre, d'Israëli, en février, l'a nommé ambassadeur en Russie.
Politique profond sans avoir les mesquines roueries de la politique, âme généreuse, intellect sûr, caractère énergique, esprit délicat, le comte de Dufferin n'a laissé que des regrets, que de l'admiration partout où il a passé. Parlez de lui à l’'Esquimaux, à l’Islandais, au Druse, au Maronite, au Yankee, au C'anadien, surtout au Canadien-Français : tons vous feront l'éloge du noble lord.
Vêtu simplement, la tête inclinée sur l'épaule, le comte de Dufferin se promenait seul, ce soir-là, à l'arrière du Druid. À voir cet homme parcourir ainsi la dunette d’un air mélancolique, on n’aurait guère reconnu l’auteur de ce speech abracadabrant, où un pair d'Irlande obligé de remercier les notabilités islandaises de leur réception hospitalière, exprimait sa gratitude dans un latin
qui, certes, aurait arraché cette approbation à Molière :
Dignus est intrare in nostro docto corpore.
Le souvenir du combat bachique livré aux terribles hôtes du comte Trampe, le joyeux reel écossais dansé à “ vingt-deux heures du matin ” chez la femme de l’apothicaire de Reykjavik, les près lointains du Snoëfell, la découverte de ces lapins ailés au nez rouge qui, une fois les va-
peurs du Xérès disparues, n'étaient plus que de modestes macareux du nord, toutes ces joyeusetés de jeunesse semblaient être loin maintenant du souvenir de lord Dufferin. Les mains derrière le dos, il arpentait lentement le pont ; et pour dire le mot, notre gouverneur-général paraissait ennuyé de la vie officielle, de ses exigences tyranniques. En ce moment, l'homme de lettres semblait prendre le dessus sur l'homme d'État ; et peut-être s’amusait-il à comparer les responsabilités de sa position à la vie douce et obscure que menaient jadis les lieutenants-gouverneurs de Gaspé Véritables rois d’'Yvetot, ces derniers étaient de petits favoris qu’on voulait récompenser, et que le gouvernement de Londres envoyait vivre à Carleton ou à Percé, avec de jolis appointements et un titre sonore. (1)
Voici ce qui arriva à l’un de ces potentat# en bonnet de coton. Il y avait dans la prison un condamné à mort : il allait être exécuté, lorsque tout à coup le courrier arriva, apportant un sursis. Cette bonne nouvelle enchanta et désola tout à la fois le lieutenant-gouverneur. Novembre finissait, et comme il ne fallait pas s'attendre
(1) Le capitaine Nicolas Cox fut, parait-il, le premier lieutenant-gouverneur de Gaspé. Ilavait £1000 de salaire ‘et d'autres choses encore ” dit le Dr Dionne, dans ses curieuses études historiques. Ce gouverneur habitait alternativement New-Carlisle et Percé. Il portait aussi le titre de “ surintendant des pêcheries du Labrador,” Ses successeurs furent Francis LeMaistre, puis Alexandre Forbes. Ce dernier ne prit pas même la peine de résider dans son gouvernement, Il est vrai que son traitement n'était plus que de trois cents louis, Il en fut le dernier titulaire (1833).
à voir la sentence confirmée pendant la mauvaise saison, Son Excellence se posa cette question :
— Comment nourrir et chauffer six mois d’hiver durant, un homme qui, en attendant la juste punition de ses forfaits, vit en paix, sinon avec sa conscience du moins avec son estomac, et chez qui tout à coup s'est développée la passion du coin du feu ?
L'histoire ne dit pas comment le lieutenantgouverneur sortit de ce dilemme. D'ailleurs, je n'aurais eu guère le temps de faire des recherches à ce sujet. Agénor Gravel venait de faire son apparition à bord, tenant sous son bras une bouteille soigneusement cachetée.
— Diantre ! voici du nouveau, lui criai-je. Aurais-tu fait une descente dans les caves de la maison LeBouthillier ?
— Non, mon ami ; et surtout ne touche à ceci qu'avec grands soins. Cette amphore renferme du pétrole.
Gravel confia alors son dépôt au maître d'hôtel, et lui fit mille recommandations. Pui. il plongea la main dans une de ses poches et en retira un petit bloc carré que je reconnus pour être de la galène.
— Je craignais fort de prendre maitre Nicolas Denys en défaut, me dit-il, en me tendant cet échantillon.
— Comment cela ? repris-je en l’examinant.
— Eh bien! tu sais ce que nous lisions ensemble hier soir, dans ce vieux bouquin qui con-
tient la description de l'Amérique septertrionale? L'ancien gouverneur français de ces parages ne disait-il pas, dans son livre, qu’une certaine compagnie d'exploitation avait tort de faire à Gaspé tant de dépenses “ sur ce que des personnes lui avaient apporté quelques morceaux de plomb ” ? “ Depuis vingt ans, ajoutait-il je connaïs cette mine : elle n’est autre chose qu’antimoine et ne se compose que de quelques petites veines qui courent sur la roche, et que la force du soleil finit par purifier.” (1) Te rappc!les-tu ce passage ?
— Je m'en souviens, et après ?
—- Tu sais de plus, que du temps du P. Chrestien LeClercq, la mine de plomb de Graspé était exploitée depuis quelques années, mais que la manière de procéder à l'extrait du minerai devint tellement dispendieuse qu'on fut forcé de tout abandonner.
(*) I1 est curieux de rapprocher ici les opinions de Denys et du P, Chrestien Le Clercq sur la mine de plomb de Gaspé.
— J'ai trouvé assez de personnes, écrivait Denys en 1675, qui ont voulu entreprendre sur les échantillons que j'ai fait voir; je n'ai jamais voulu, sachant bien que je les aurais trompées ; c'esl-ce que je ne suis pas capable de faire, à moins que je ne fusse moi-même trompé sans le connaitre,
De son côté, le P. Chrestien Le Clercq disait en 1691 :
—“On a découvert à Gaspé une mine de plomb depuis quelques années, laquelle toutefois on a été forcé d'abandonner, après y avoir fait une très grande dépense, cette mine n'ayant pas élé jugée assez abondonte pour en retirer le profit et les avantages qu’on en espérait; peut-être, à ce que j'en ai pu juger lorsque j'étais sur les lisux, parce que les mineurs que l'on y avait envoyés de France ont voulu trouver sur le haut, le filon qu'ils eùssent pu trouver beaucoup plus facilement au bas du rocher qui cache ce méta!, dont l'espèce approche davantage, ou pour le moins autant, de !’étain que du plomb.”
— Je me rappelle aussi cela, mais où veux-tu en venir avec cette érudition ?
— Où je veux en venir ? à te prouver que le vieux Denys avait raison lorsqu'il disait de cette mine : “ Si elle eût été bonne, je ne l'aurais pas laissée inutile.” Quel dommage qu'un esprit aussi pratique n'ait pas connu le pétrole! Avec quelle joie, cet homme d'affaire n'eut-il pas tué la lampe à bec de fer et à mêche fumeuse qui éclairait les travaux de ses interminables nuits d'hiver !
—-Mais alors cette bouteille que tu viens de confier au maître d'hôtel contient du pétrole de Gaspé ? Il y a donc ici des puits d’huile ?
—De l'huile, ici ? mais nous sommes devant ane région oléagineuse des plus riches. Sur une étendue de quarante milles et sur une largeur de quinze, on a déjà découvert du pétrole en plus de quatre-vingts endroits. Depuis longtemps déjà on s’apercevait, du côté de Douglasstown, que l'huile sortait à petits bouillons de la vase du rivage, et qu'à marée haute elle couvrait une certaine étendue de la baie. On constata aussi qu’à un demi-mille de là, au sud de la rivière Saint-Jean, une matière grasse suintait parmi les cailloux de la grève. Dès lors, les recherches commencèrent : et les anciens se rappelèrent qu’autrefois les Indiens avaient recueilli de cette huile, et en avaient fait cadeau à quelques colons qui s’en étaient servis avec succès. Un des savants de l'endroit alla même
jusqu’à donner le nom de “ goudron de la Barbade,” Barbadoes Tar, à cette substance huileuse : et dans son enthousiasme il en expédia un échantillon à la Société Littéraire et Historique de Québec. Une fois l'éveil donné, on se mit sérieusement à l’œuvre. À sept milles du Bassin de Gaspé, on découvrit une seconde source d'huile de couleur verdâtre et fortement aromatique. Elle était sise sur un des petits affluents du Silver Brook : on y fora un puits. Bientôt un autre puits fut ouvert sur le côté sud de la rivière Saint-Jean, et un troisième, qui atteint une profondeur de plus de mille pieds, est percé à Sandy Beach, à deux milles du bassin de Gaspé.
—Mais alors nous sommes en pleine Petrolia :
chaque parcelle de ce pays est un lingot d’or.
—Doucement, mon ami. Malgré ces efforts on n’est pas encore parvenu à frapper une veine assez considérable pour donner un rendement avantageux ; mais la patience vient à bout de tout. Le jour est proche, où la rivale de la Pennsylvanie, de l'Ohio, de la Virginie, de la province d’Ontario, se réveillera à son tour. Jusqu'à présent, tout est là pour donner aux savants la preuve que le district de Graspé est d'une grande richesse minéralogique. Il possède des marbres précieux, de l'or, de la houille. A un mille et demi au sud du bassin on vient de découvrir un banc de poix minérale ; et sur le mont Albert, qui est de la serpentine, la com-
mission géologique du Canada a rencontré des masses détachées de minerais de chrome, dont quelques-unes pèsent jusqu'à vingt livres.
Cette dissertation sur les gisements de Gaspé menaçait de se tourner en conférence, lorsque le bassin fut 1lluminé par une gerbe de lumières, Il était huit heures du soir, et les Gaspésiens tiraient un feu d'artifice en l’honneur du comte de Dufferin. Vàû ainsi, à la lueur des flambeaux et des feux du Bengale, le village a un aspect féerique. C’est un petit bourg de six à sept cents âmes, où il doit faire bon de venir passer la belle saison L’air y est pur, les gens aimables, hospitaliers ; le paysage incomparable, Au bassin, on peut se procurer à bon compte le confort de la vie. Chaque jour la brise du soir y souffle régulièrement,rafraîchissant tout de son haleine encore chargée des parfums de la mer, et je ne sais rien de plus agréable alors, qu’une p'omenade dans l'avenue des sapins. La nature sommeille autour du rêveur attardé. A ses pieds l’eau clapote doucement ; et l'écho harmonieux n'est réveillé de temps à autre que par le oruit des rames, et par les chants des bateliers qui ramènent au quai leurs légères embarcations.
Mais qui suis-je pour parler ainsi de ces heures enchanteresses ? un modeste voyageur qui n’a pas même le pouvoir de faire durer cec ravissements. Dès minuit, ou plutôt à “ l'horloge virante ” comme on disait du temps de Jacques
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204 PROMENADHS DANS
Cartier, le Napoléon IIT tournait ia proue à ce coin du paradis, et sortait de la baie pour relever, au matin, le fameux cap de Gaspé. Nous avions fait nos adieux à M. Mitchell, au député du Northumberland, M. Adam, qui plus tard devait être ministre du gouvernement local, à M. Call, consul des Etats-Unis ; et nous venions de jeter un dernier coup d'œil sur cette belle nappe d’eau qui, si l'on en croit la légende, cache discrètement sous ses plis plus d’un navire de guerre disparu.
—Quel est le coin du golfe et du fleuve Saint- Laurent, nous disait Agénor Gravel, en parlant de ces choses, le lendemain matin, qui n’a pas sa tradition plus ou moins joyeuse ou lugubre ? Cette nuit, pendant que vous ronfliez dans vos cadres comme des marsouins, je me suis fait raconter par Caraquette, qui était de quart, l’histoire de la Frégate-aux-Trésors. :
Le nom de Caraquette était un sobriquet que nous avions donné à un Acadien de notre équipage. Ce brave matelot avait vu du service un peu partout, même dans la marine française, ce qui est difficile pour l'étranger ; et bien qu'il passât son temps à maugréer contre la mer, Caraquette n’aimait qu'une seule chose au monde, la vie de marin. A cheval sur le cabestan, il était occupé en ce moment à hacher du tabac dans le creux de sa main, puis à le vider avec précaution dans sa blague. Cette dernière opération paraissait surtout l’intéresser vivement.
—-Allons, Caraquette ! criâmes-nous er chœur ; bourre ta pipe et pare à virer! Nous voulons avant le déjeuner avoir l’histoire de la Frégateaux-Trésors.
Caraquette leva tranquillemen les yeux sur nous, et toussa
—Voyez-vous, nous dit-il en développant sa puissante poitrine, le serein ne va guère à ma constitution ; j'ai été de quart cettenuit. Je me suis enrhumé, et mon médecin me défend de parler au vent
—Connue la maladie connu le remède ! On vous donnera de la tisane de wiskey pour vous guérir, mademoiselle, et en attendant la potion, lève l’ancre et en route !
La perspective d'une bonne rasade fit tomber Caraquette sur ses pieds et l’engagea à se gratter le front pendant quelques secondes.
C'était sa manière de se décider
—Allons ! hisse les voiles, vieux gabier ! lui cria Gravel
— Puisque vous le voulez absolument, reprit Caraquette en jetant sa chique pardessus 1:
lisse, nous allons déborder.
Et le vieux loup de mer commença ainsi.
—Il est bon de vous dire, avant C’aller trop loin, que la frégate l'Impérieuse, un 1aorceau de bois fini, venait de quitter Bcrdeaux, en France, pays où pendant toute l’année le vin coule, comme par chez nous l’eau des érables au printemps. L’Impérieuse était chargée de louis d’or,
ni plus ni moins que si elle eût été commandée par l'oncle de ma tante, celui qui a prêté à cinquante pour cent pendant toute sa vie, et qui doit être aujourd'hui passé au choix, patron de la chaloupe du mauvais riche de l'Évangile. Le capitaine de la frégate courait grand largue sur Louisbourg. Je me suis laissé dire que du temps des Français, cetendroit était une ville grosse, par comparaison, comme Québec ou Montréal. Elle avait des églises où les mères allaient offrir des cierges pour le retour de leurs garçons qui tenaient le large ; des quais, où les sœurs et les fiancées venaient embrasser les matelots qui débarquaient, et des auberges où on buvait un peu sec il est v rai, meis faut pas s’en fâcher : c'était du meilleur. Foi d’Acadien ! un fier coup de vent a dü passer tout de même par làdessus depuis. Rien de rien aujourd'hui. Pas plus de Louisbourg que d'argent dans ma poche Quand j'y suis allé il y a dix ans pour me soustraire à un naufrage qui me tomba dessus au Cap Breton, je n'ai vu que des pierres, des arches effondrées, des creux, paraissant comme qui dirait des fossés comblés, et des herbes Saint- Jean où le pied faisait rouler des vieux boulets et des bombes qui n'avaient pas l'air fâchés de se remuer un peu. Les bourgeois de Louisbourg avaient le métier de se battre contre les Anglais, et comme il faut de l'argent pour ce commerce-là, l'Impérieuse leur en portait, en veux-tu ? en voilà ! Quand on vient avec une
bonne nouvelle, il faut s'attendre à être bien reçu. Arrivée en vue des côtes, la frégate hisse pavillon de France. Patati! patatras ! cette politesse lui attire une volée de boulets dans le grément ; et pour lors, cinq vaisseaux de ia ligne anglaise se mettent à bouliner après. Mais tout doucement, mes gars ! le capitaine de l’Impérieuse avait son idée.
—Allons ! commanda-t-il, hisse le grand foc!
borde les huniers ! brasse carré partout !
Ce qui fut dit, fut fait. Et comme il ventait grande brise, l’Impérieuse chargée de toile se mit à monter bon train, laissant derrière elle l’Anglais qui finit par ne plus être en vue. On était alors à la hauteur de Pictou, et le capitaine français connaissait le Havre-au-Caribou pour y être déjà entré. Il ne sagissait plus de tortiller : il fallait manger de la toile maintenant. Si l’on voulait jouer un bon tour à l'Anglais, c'était dans ce havre qu’il fallait se cacher. L’équipage se jette dans les chaloupes ; on prend la frégaie à la remorque, et comme les matelots avaient du poil aux bras ; bernique ! quand l’ennemise présenta, ni vue ni connue l’Impérieuse : je t'embrouille l'Anglais !
— Elle a dû passer par là, pourtant, disait un
gros officier, qui se promenait sur la dunette, en
portant son sabre, sur votre respect, comme si c'était un parapluie.
—EÆEh! bien, nous l’attendrons; répondit un
camarade, qui, lui n’était jamais pressé : histoire de boire de la bière.
Les cinq vaisseaux de ligne s'embossèrent par le travers du Havre-au-Caribou et se mirent à jongler sur leurs ancre:, tandis qu’à bord chacun croyait que l’'Impérieuse s'amusait à raguer le fond avec sa quille, ou que son équipage se sanglait le ventre pour ôter de la place à la ration.
Une semaine, quinze jours se passent; et comme dans la chanson,
Marlborough ne revient pas.
Las de tendre le piège, les Anglais finirent par chercher le renard, et envoyèrent leurs embarcations à la découverte: ce qui leur procura le plaisir de ne voir au fond du Havre-au- Caribou qu'une petite rivière, bonne tout au plus pour les goëlettes. L’Impérieuse était partie en fumée, et gros Jean comme devani, l'en. nemi reprit le large, bien persuadé qu'il avait donné contre la frégate du diable en personne. Ce qui n'était pas vrai comme vous allez le voir.
Caraquette sortit une chique de tabac de sa blague, et la portant délicatement à sa bouche, reprit son histoire :
—Le docteur Harris demeurait le voisin de chez nous ; car moi qui vous parle, je n'ai pas toujours été dans le brai et dans l’eau salée. Caraquette a eu tout comme les autres un père
et une maison; mais il y a si longtemps de cela, que bientôt, lui seul se le rappellera. Le frère du docteur s'appelait Mathews, et un jour il demanda à mon grand'père :
—Prisque, connais-tu la rivière au Caribou ?
—Un peu, qu'il répondit; je l’ai remontée jusqu’à sa fourche.
. —Eh! bien, prépare ton canot et nos fusils : nous irons demain y faire un ‘our.
Le lendemain, M. Mathews était déjà installé dans l’embarcation; mon grand-père partait quant et lui, et ils pagayaient dans la direction de la fourche, abattant un canard ici, remarquant un peu plus loin une belle talle d'arbres qui feraient de bons billots, pour le cas où on se déciderait à en faire, l'hiver prochain. Tout en devisant et en brûlant leur poudre, ils prirent la petite Rivière et couraient déjà dans l’Anseà-Morrison, lorsqu'ils se trouvèrent en face de l’Impérieuse.
La frégate française était toute couverte d'herbes. Ëlle prêtait la bande à bâäbord. Sa môâture, avec ses toiles roulées, se perdait dans la tête des arbres ; et c'était là, dans ce berceau de feuillage, que l’{mpérieuse était venue termiher sa campagne.
Le grand père Prisque grimpa le long des sabords. Iln'y avait plus de canons dans la batterie, et sabres, pistolets, fusils, haches d’abordage manquaient à l'appel. Tout avait été raclé. M. Mathews courut alors au plus
pressé. Il s'agissait de retourner à Pictou et d'y quérir de l’aide pour déhâler sa trouvaille, On ne flâna pas en route. Songez-y donc: le frère d'un docteur propriétaire d’une frégate, tout comme la Reine d'Angleterre! Mais quand le régiment des pioches, des pelles des grues fut arrivé dans l’Anse-à-Morrison, répétition de la vieille farce. L'Impérieuse était au large. Aucun moyen d'indiquer aux grenouilles de la Rivière-au-Caribou le côté de sa dernière bordée,
—Mais comment soutenir que la frégate française avait repris la mer ? interrompit un sceptique.
—Je dis ce que je dis, repartit Caraquette en jetant sa chique et en chargeant sa pipe.
—Ce n'est pas la fin de ton récit, reprit Agénor Grravel. Cette nuit tu m'en as raconté bien plus long.
«C'est vrai, et faites excuses, reprit Caraquette en ce rasseyant. J’allais oublier le principal. Que voulez-vous ? Il y a si longtemps que je répète l’histoire de la Frégate-aux-Trésors, que j'ai fini par croire que tout le monde la savait. Or donc, deux ans après le voyage de mon grand-père dans J’Anse-à-Morrison, un navire se mit en panne à l'entrée du Havre-au- Caribou.
— Allons ! mâte les avirons, pousse &u large, en avant tribord ! commanda l'officier.
Pour lors, une chaloupe armée comme dans le bon temps des coups de haches et de pistolete,
ans
ete»
prit le chemin que l'Impérieuse avait suivi cinquante-trois ans auparavant. Elle doubla la Petite-Rivière, et disparut. Le lendemain, les habitants trouvèrent à l'endroit où la frégate avait flambé, un grand trou et un coffre-fort pour de vrai, qu'on avait crevé à coups de barre d’anspect. (C'étaient des Français qui étaient venus chercher le trésor de l’Impérieuse, et l’automne suivant, Gros-Louis chef des Micmacs, disait au grand-père Prisque, à qui il voulait emprunter :
—Frère, tu n’as pas besoin de mon billet pour régler cette affaire ; la parole d’un Micmac suffit. Prisque avait la réputation d’être un finot : il se prit à rire sous cape. Grros-Louis était, comme qui dirait son matelot ; un type achevé de bon ami. Sous prétexte de lever le coude ensemble, ils s'étaient accostés ce jour-là pour parler d’argent. :
—Mais les affaires sont les affaires, reprit le grand-père ; s’il fallait prendre la parole de tout le monde, que deviendrions-nous, grand Dieu ? Lorsque Grros-Louis avait quelque chose dans le petit hunier il ne l'avait pas, sous la quille.
Il reprit comme si de rien n'était:
Je t’assure, frère, que tu ne perdras rien avec le chef micmac, Te rappelles-tu de la frégate l'Impérieuse? Sa carcasse t’aurait rapporté de gros profits, le jour où tu trébuchas dessus. Quand les Français l’abandonnèrent, et avant de louvoyer à travers bois jusqu'à Shédiac,: ils
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la donnèrent en garde à mon père, le chef d'alors, et ils lui firent promettre de brûler l’Impérieuse, le jour où l'Anglais viendrait à l’éventer. Pendant bien des années le bâtiment resta tel qu'il avait été laissé par son équipage : mais un jour le frère du docteur Harris vint y toucher. C'était un Anglais celui-là ; et comme le chef était mort, le fils a relevé la parole donnée par le père. Pendant la nuit, je suis venu avec des gens de ma tribu mettre le feu à l’Impérieuse, sans regarder ce qu'il y avait dedans. Depuis longtemps, voistu, la France aime le Micmac. Elle l’a protégé pendant les grandes guerres d'autrefois. Il n'était que juste pour un chef sauvage de rendre service aux défenseurs de sa race. Je n'ai fait que mon devoir, en empêchant un navire français de devenir sans raison aucune, la propriété d’un docteur anglais.
—Sur terre comme sur mer, chacun à son idée, ajouta Caraquette en secouant sa pipe. Celle de mon grand-père Prisque était de ne prêter que sur garantie. Il serait à souhaiter qu'au jour d'aujourd'hui chacun en fit autant, et maintenant que j'ai filé mon nœud, à tantôt la tisane de M. Gravel, excusez la compagnie,
Inutile de dire que cette histoire, valut à Caraquette une ovation, qui se termina per l’arrivée d’un verre de vieux wiskey écossais, apporté avec mille précautions par le cuisinier.
Le narrateur but à notre santé. Une demi-
heure après, j'entendais dire à Agénor, tout en l'aidant à mettre pied à terre au Cap de Gaspé :
J'ai le tort, il est vrai, d'avoir le gosier en pente; et pourtant chaque fois qu'il me tombe une goutte de revenez-y dans la cale, je ne sais ce qui s’y 18e alors, mais les histoires se mettent à y fourmiller comme les rats dans la coque d’un vieux navire. Si nous avons l’occasion de naviguer encore ensemble, M. Gravel, je vous en vonterai bien d’autres. En attendant, n'oubliez pas de grimper sur cette motte de terre: vous m'en direz des nouvelles.
Etendant la main devant lui, Caraquette indiquait alors le cap de Gaspé, l’un des promontoires les plus élevés de la côte sud du Saint- Laurent.
Géant tombé à l'entrée du golfe, il domine le flot de sa tête qui repose du côté du nord-est, sur un oreiller de 692 picds de hauteur. Son vaste corps va se perdre dans l'intérieur des terres ; et ni la plume, ni le pinceau ne sauraient donner une idée de la sauvage grandeur qui plane sur les dépouilles de ce roi, mort dans les temps reculés de l'âge de pierre. Un de ses bras gigantesques repousse et contient dans un dernier effort les vagues de la baie deGraspé, pendant qu’au loin son immense poitrine, se soulevant une dernière fois, reste pétrifiée à une hauteur de quinze cents pieds, et renvoie au soleil les reflets de son armure grise et poussièreuse.