CHAPITRE DEUXIÈME
Sainte-Anne des Monts — Un village de pècheurs — Le Mont-Louis — Le braïllard de la Madeleine — La rivière au Renard — Les pêcheries — Une chasse à la poursille, suivie de réflextions — Un loup marin qui cause en anglais — Le beaupré, et une heure de méditation sur le passé, le futur et le présent.
Vers 6 heures du soir, poussés par un tort vent de nord-ouest, nous doublons la pointe de Sainte-Anne des Monts, située à un peu plus de
trois lieues du cap Chates. Comme le capitaine
Ÿ. ne connaît point l'entrée de la rivière, nous
mouillons à une demi-lieue de terre. Quelques coups de canon annoncent aux habitants de Sainte-Anne l’arrivée del’évêque,quiest attendu depuis quelques jours. Une berge se détache aussitôt du rivage : elle nous amène un pilote,
qui, pour éviter des cayes dangereuses, jette la
goëlette sur un banc de sable, à cinquante pieds de l'entrée du petit port. Par bonheur, la mer | est presque basse ; nous pourrons facilement
nous remettre à flot, quand elle montera.
À peine avons-nous en le temps de rire de notre malheur, que nous voyons arriver une berge, expédiée pour transporter les passagers
à terre, M. BB. missionnaire de Sainte-Anne, et M. LeM. ancien seigneur du lieu, chez qui va!
nous devons être reçus, viennent prier Mgr. Æ tré de Sidyme et ses compagnons de débarquer de ! suite. Cette invitation est reçue avec grand
pr
plaisir, car depuis notre départ de Québec nous no
v’avons pu encore descendre au rivage. À de
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| Le mouvement de la mer nous suit sur la | ie terre ; lorsque nous entrons dans la maison de Hi
notre hôte, le plancher semble s'élever et s’abaisser, le pied est mal assuré, et le corps con- |
nte pieds r, la mer cilement ra.
rire de ver une assagers Anne, et
serve un balancement qui serait compromettant à la suite d'un dîner à l’anglaise.
Mais c'est du souper qu'il s’agit ; il est déjà huit heures, et, après quelques jours passés à la mer, il n’est rien pour aiguiser l'appétit, comme
des murailles qui ne vacillent point et une table
qu'il n’est pas nécessaire de retenir avec les pieds et avec les mains. Sur leur demande, on sert aux voyageurs des mets qu'ils ont entendu vanter, mais qu'ils n'ont encore jamais rencontrés; ce sont des ralingues de flétan et des morues toutes fraîches. Les morues qu'on nous présente ont été prises, il y a vingt-quatre heures, non à la ligne, mais avec le pied! Hier soir, à deux pas du banc sur lequel nous nous sommes échoués, une vingtaine de morues, entrainées au rivage en poursuivant le capelan, sont restées sur le sable et ont été assommées à coups de
pied.
Le vent du nord-ouest nous a fait parcourir
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depuis le matin environ trente lieues, dont dixhuit, depuis Matane, ne nous ont coûté que ! cinq heures et demie de navigation. Ce jcur | étant un dimanche, il a fallu suppléer aux offices de l’église par les prières de la messe, la récita- ll tion du chapelet et quelques lectures de piété. Comme le temps était magnifique, ces exercices | se sont faits sur le pont, afin que tout l'équipage | y pût assister. Se brisant contre les flancs du vaisseau, la mer élevait sa grande voix pour louer avec nous le Seigneur, et bénir celui qui À
a creusé son bassin et tracé ses limites.
Nous retournons à bord pour la-nuit. La et goëlette a été laissée sur le flanc lorsque la mer @ re! s’est retirée, et elle a donné à la bande de telle # au sorte, que deux d’entre nous doivent renoncer M pi à se coucher sur leurs lits, où ils ne peuvent À me saventurer qu'en risquant de rouler sur le | plancher. Force leur est donc de s'étendre in À
plano, afin de se maintenir la tête au-dessus des Îf
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pieds. Mias ils ont compté sans leur hôtesse : lassée d’être étendue sur le côté droit, la Sara, pendant la nuit, s’est soulevée avec la marée montante, et, en reprenant sa position sur le banc de sable, s’est étendue sur le flanc gauche. Par suite du demi-tour, les deux malheureux de la veille se trouvent, ce matin, dans la position de Gulliver entre les mains du géant de Brobdignag : ils ont les pieds levés au ciel et la tête penchée vers le banc de sable.
Juin, 20.
Sainte-Anne des Monts est un poste agréable
et salubre, offrant, pour les mois de l'été, une
ni
A retraite confortable à un valétudinaire qui de telle #
enoncer !
aurait conservé assez de santé pour aller respirer l'air pur et frais, en se livrant aux amusements de la pêche et de la chasse. À cette époque, les bords de la mer sont couverts de
bandes de gibiers noirs ; au printemps et à
: l'automne, les canards et les outardes abondent ;
outre cela, dans les bois voisins des habitations,
l'on trouve en tout temps des perdrix et des #
porcs-épics.
Dans les eaux limpides de la Sainte-Anne l'œil du pêcheur peut suivre les mouvements,
des truites, câlinant derrière une pierre, ou se |
poursuivant et se disputant entre elles les en-
trailles de morue qui leur sont jetées. Vers le
commencement de juin arrive le capelan, qui
remonte le Saint-Laurent pour déposer son frai.
Ce petit poisson voyage en masses si denses, | qu’elles opposent quelquefois de la résistance ! aux rames plongées à l’eau. Leurs colonnes | mouvantes sont poursuivies par les morues, qui À arrivent vers le même temps dans ces parages. | Pendant que le capelan reste près de terre, la 4 morue est abondante, et deux bons pêcheurs !
peuvent alors en prendre de trois cents à six !
cents par marée.
La chapelle et la maison du seigneur sont |
bitations,
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nte-Anne vements,
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bâties sur une presqu'île sablonneuse, formée par un barachois et l'embouchure de la rivière Sainte-Anne. Les habitations s'étendent le long du fleuve, jusqu’à une demi-lieue de chaque côté de ce point central. N'ayant rien de m'eux à faire avant les exercices de la mission, je consacre une heure à visiter le premier endroit de pêche que j'aie encore rencontré. Le soleil vient de se lever; la brise du matin répand une délicieuse fraîcheur et porte au loin cette odeur, moitié saline et moitié sulfureuse, qui s'échappe des tas de varech déposés au rivage. Une grève de sable blanc, ferme et unie, s'étend autour de l'anse. Vers l’intérieur, à quelque distance du fleuve, le terrain s'élève, et les coilines s’étagent les unes au-dessus des autres, jusqu’à ce qu'elles se terminent par les Chikchâks, dont quelques cimes, dans les environs, ont plus de trois mille cinq cents pieds de hauteur. Près de chaque maison de pêcheur est le vignot, échafaud long, étroit, couvert de claies sur lesquelles sèche la
morue. Des bandes de chiens et de pourceaux,
dans la jouissance d’une indépendance illimitée, errent de côté et d'autre, grognant, aboyant, se querellant autour des débris de poissons amoncelés sur le sable.
Sainte-Anne des Monts ne renferme que trentesept familles, dont la plus ancienne y est établie depuis vingt ans, les autres y sont venues depuis. ! Il n’y a pas encore bien longtemps que ceux qui naviguaient sur cette côte craignaient de s’y arrrêter ; ils aimaient mieux essuyer les plus rudes tempêtes au large que de venir mouiller dans ce port, car les habitants passaient alors pour des pillards déterminés. Aujourd’hui les choses ont bien changé ; les pêcheurs du lieu gagnent leur vie honnétement, se contentant de faire la guerre à la morue et au saumon. Ils prouvent leurs bonnes dispositions pendant
la visite épiscopale, car tous se rendent aux
1 En 1860, 119 familles habitaient Sainte-Anne des Monts.
limitée, yant, se s amon-
trenteétablie ues deps que rnaient yer les venir
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ndant aux
exercices et s'empressent d'approcher des sacre-
ments.
La seigneurie de Sainte-Anne des Monts appartient maintenant à M. Buteau, marchand de Québec, ainsi que celle de Petite-Sainte-Anne acquise de la famille Vallée. Le sol est sablonneux près du fleuve, mais devient meilleur à mesure que l’on s'approche des montagnes.
Quoique la température soit froide, le blé müûrit très-bien ; jusqu’à présent, cependant, les habitants ont négligé la terre pour s'occuper presque
entièrement de la mer.
6 heures du soir.
A près les exercices de la mission, nous allons essayer notre chance à la pêche. Près du banc de sable, placé à l’entrée de la petite rivière, un grand nombre de pêcheurs, les uns marchant dans l’eau, les autres montés sur des flottes, s'occupent à prendre du capelan, qui
sert de bouetle ou d'appât pour la morue ; à chaque coup de verveux, ils retirent plus d’un demi-minot de ce poisson. Aussi notre provision de capelans se fait dans un instant, et nous mouillons ::r un fond, où il y a cinq ou six brasses d’eau. Au bout de trois quarts d'heure, seize grosses morues, étendues au fond de la chaloupe, ‘‘:nisnent leur mauvaise humeur, en ouvrant ies cuës, balançant les nageoires et battant de la queue. ‘: faut savoir s'arrêter à temps dans les voies de ià bonne fortune ; le soleil vient de se coucher, le canon de la pointe nous appelle ; on nous attend pour le souper. —‘ Ramons, amis, vivement, vigoureusement ; qu'importe la fatigue du moment, nous pourrons ce soir dormir en paix, sans craindre les
soubre sauts de la Sara.”
La goëlette est, en effet, entrée dans la petite rivière, où, à l'abri des vents et des flots, elle
nous promet une nuit plus tranquille que la
rue ; à us d’un ‘ovision t nous OU Six l'heure, | de la umeur, oires et ‘rêter à ne ; le pointe souper.
ment ; pour-
ire les
petite
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dernière. Cependant, Morphée a beau entasser ses pavots sur nos paupières, il nous coûte de laisser le pont pour la chambre. Le temps est si calme ; la lumière de la lune tombe si mollement sur les masses obscures des montagnes !
Voyez au large ces feux glissant silencieusement sur la mer; une lueur rougeûtre s'attache aux canots, et aux figures fantastiques qui les guident ; elle se répand au loin et s'étend sur les eaux, comme un vaste linceul ensanglanté. Armés de flambeaux, les pêcheurs sont en quête du saumon, qui ordinairement remonte pour rayer dans la rivière, vers le milieu du mois de juin. Le temps de son arrivée est passé, et il n’en a pas encore été pris. Aussi on s'inquiète de cette circonstance, et, chaque soir, depuis quelques jours, les pêcheurs viennent sonder de l’œil les fonds, où il a coutume de s'arrêter
avant d'entrer dans la rivière Sainte-Anne.
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Re Sp SE PPT,
Juin, 21.
Hier, nous devions laisser ce lieu; mais À comme plusieurs des habitants éloignés n’avaient pu encore se rendre afin de recevoir la confirmation, Mgr. de Sidyme est resté pour l'avantage des retardataires ; à l'issue de la messe, il a adressé aux pêcheurs et à leurs familles des recommandations, qui ont été écou-
tées avec beaucoup d'attention.
La goëlette nous attend au large: la plus belle berge du port, choisie pour nous y transporter, est suivie de nombreuses embarcations. Du gaillard d’arrière, l’évêque renouvelle ses adieux auxquels les braves gens de Sainte-Anne répondent par une fusillade prolongée. Vers sept : heures du matin, nous partons avec le secours | d'un très-faible vent, qui, après nous avoir ta- À
quinés pendant une couple d'heures, nous aban-
donne complètement à la merci de la mer et du |
courant.
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La Gaspésie 49 Aussi avons-nous le temps d'examiner les cheminées, rochers ainsi nommés à cause de leur forme, et d'admirer plusieurs gentilles cascades de cinquante à soixante pieds de hauteur, dont la blancheur contraste avec la teinte sombre des arbres voisins. Toute cette côte, depuis Sainte- Anne, est haute, escarpée, coupée par de profondes ravines. Dans l’intérieur, les terres sont bonnes, nous dit-on, et pourraient nourrir un grand nombre de familles. En ouvrant des chemins pour lier cette portion du pays avec le district de Québec, la lég'slature encouragerait à s’y établir les cultivateurs peu fortunés des anciennes paroisses. ;
Pendant que la France possédait le Canada, on maintenait sur cette côte quelques établissements de pêche ; un des plus florissants, selon Charlevoix, fut celui de la compagnie du sieur Riverin, au Mont-Louis. Cet endroit, dans les
environs duquel l’on avait découvert du cuivre, C :
promettait alors beaucoup, par l’abondance de la pêche, la fertilité des terres de la vallée, et les avantages du port pour les petits bâtiments employés aux pêcheries. Il est à remarquer que le blé mürit ici, aussi bien que dans les environs de Québec. Le poste de Mont-Louis est à douze lieues de Sainte-Anne des Monts; il ne renferme plus aujourd'hui que trois familles, dont les habitations, placées sur les bords de la rivière, sont abritées contre les vents par l'éperon d’une haute montagne. Une famille habite Grand - Etang, à sept lieues au-dessus de la Rivière-au-Renard ; et voilà les seuls habitants qu'après avoir laissé Sainte-Anne, l’on trouve
sur une étendue de trente lieues de côtes. !
one mean Juin, 22.
Le vent nous a aidés pendant la nuit ; nous
sommes par le travers de la rivière de la Ma-
ms ann sens 1 Le Mont-Louis renfermait, en 1860, 256 familles, formant une population de 216 âmes,
deleine, célèbre dans les chroniques du pays par les histoires de revenants qui s'y rattachent. Et quel est le matelot canadien qui a fréquenté ces parages, sans avoir entendu, pendant la nuit, les accents plaintifs, les cris lugubres du braillard de la Madeleine ? Quel marin de la côte consentirait à passer quelques
jours, seul dans ce lieu, où un esprit tourmenté
cherche à faire comprendre sa peine ? Est-ce
l'âme d’un naufragé, qui demande la sépulture chrétienne pour son corps et les prières de l'église pour elle-même ? Est-ce la voix du meurtrier, condamné à expier son crime au lieu même où il l’a commis ? Les écumeurs de mer qui ont rôdé sur ces côtes ne se sont pas toujours bornés à dépouiller les naufragés ; ils ont essayé quelquefois de s'assurer l'impunité par l'homicide, convaincus que la tombe est muette et ne révèle point de secrets. Serait-ce la cé-
lèbre terre des démons, dont parle le cosmogra-
phe Thevet, terre où il prétend que Roberval
ee 2 ——————
abandonna sa nièce, la demoiselle Marguerite, avec son amant etune vieille duègne normande. Le vieux conteur place cette terre sur quelque point des côtes du golfe Saint-Laurent, et rapporte qu'après la mort de ses deux compagnons, la demoiselle eut longtemps à lutter contre les démons, qui, sous la forme d'ours blancs, cherchaient à l’effrayer par leurs cris et par leurs griffes. Thevet aurait pu tenir tête à un des matelots de la Sara, qui ne connaît pas l’histoire de la demoiselle Marguerite, mais qui en sait bien d’autres sur le compte du braillard de la Madeleine. Aussi, se sentant mal à l’aise dans ce quartier, il brasse vigoureusement les voiles pour appeler le vent, fut-ce même un vent contraire ; peu lui importe le moyen, pourvu qu'il s'éloigne du braillard de la Madeleine !
Juin, 23.
À une heure après midi, s'ouvre, devant nous, la baie de la grande rivière au Renard; la
ous, : la
petite rivière du même nom se trouve à quelques milles au-dessus. Cette baie forme un demi-cercle, dont le diamètre peut être d’un
mille. L'entrée est entre deux caps, sans cesse
mins par les flots ; autour du bassin, le terrain :
présente un amphithéâtre couvert de verdure et couronné de bois-francs. Vers le fond de la baie et au-dessus de l'embouchure de la rivière au Renard, se déploie un barachois !, bordé de belles prairies. Des maisons éparses, habitées par dix-huit familles ? ; quarante berges à l’ancre autour du bassin ; un cul-de-poule ? de l’île Jersey ; au rivage, des vignots, des chafauds ; sur le penchant du côteau, une cha-
pelle, qui a vingt pieds de longueur et res-
1 Le barachois est un étang ou lac, qui se trouve ordi airement à l’intrée des petites rivières, au } oint cù elles se jettent dans la mer. Les puissantes vagues qui arrivent du arge élèvent un banc de sable, à l'embouchure des rivi res; c'est derrière ce banc que se forme le barachois. Le surplus des eaux de la rivière tomie dans la mer, par un canal étroit, qui se creuse tantôt d'un côté, tantôt de l’autre.
2 En 1858 la Rivière-au-Renard renfermait 84 familles.
8 Goëletie à poupe allongée et pointue.
54 La ! aspésie
semble à une chambre de vaisseau: voilà un petit monde riant, animé, où tout annonce que nous sommes dans un pays uniquement occupé de la pêche.
M. Edouard Montminy, prêtre, dont la mission s'étend sur plus de cinquante lieues de côtes, depuis la Pointe au Maquereau jusqu'au Mont-Louis, est bientôt rendu auprès de nous ;
depuis quinze jours, il attend en ce lieu l’arrivée
de monseigneur Turgeon.
Le débarquement se fait sur une belle grève de sable et de gravier ; mais quelle puanteur s'exhale de ces monceaux de têtes et d’entrailles de morues, qui pourissent sous un soleil brüûlant ! — Que voulez-vous, c'est le pays de la morue ! Par les yeux et par les narines, par la langue et par la gorge, aussi bien que par les oreilles, vous vous convaincrez bientôt que,
dans la péninsule gaspésienne, la mor. forme
miss de u’au JUS ;
ivée
ève eur illes brüla
r la les que,
me
la base de la nourriture et des amusements, des affaires et des conversations, des regrets et des espérances, de la fortune et de la vie, j'oserais
dire, de la société elle-même.
Autour de la rivière au Renard, le sol est excellent et naturellement couvert d’une herbe longue, propre à la nourriture des bestiaux ; il produit d'assez bon blé, de l'orge, de l’avoine, des pommes de terre qui viennent à merveille ; mais qu'est-ce que cela ? La mer h’est-elle pas là avec ses trésors inépuisables ? Au printemps, les +---—.ux de la terre se font à la hâte, et l’on se livre avec fureur aux préparatits de la pêche. Du district de Québec arrivent beaucoup de jeunes gens, qui s'engagent comme moitiés de ligne, chez un maître de grave !, Celui-ci four-
1 Cest airsi que, sur 1: côtes de Gaspé, l’on désigne le propriétaire d’un établisseuent de pêc e. L:s pêcheurs frança s cmploient généralement les termes qui étaient en usage lorsque la France posséd itce pays. Grave signifait d'abord, paraïit-il, une certaine étendue de .erre piès du ivag , préparée pour faire sécher la moiue; ce nom a été ensuite donné à l'établ ssement tout entier,
Er
FL
RS ere nn a TENTE
nit lignes, hameçons, filets, berges et sel ; il
recoit la morue a u rivage ; il la décolle, la tranche, la sale, la met sécher sur les vignots, la pile, la {ravaille, et enfin loge ses employés dans une coquerie, ou, suivant le langage du pays, un cook-room, qui lenr sert de cuisine et de logis. Chaque berge est conduite par deux moitiés de ligne ; ceux-ci fournissent la bouette, et, pour s’en pourvoir, ils passent une partie de la nuit à draguer. Ils pèchent pendant la journée, et viennent le soir déposer le produit de leur travail sur la grève, où le maître prend le poisson et le prépare. Lorsque la morue est sèche, une moitié appartient au patron et l’autre moitié aux pêcheurs, qui, à cause de cette clause dans
les marchés, ont reçu le nom de moiliés de ligne.
Vers le commencement de juin, arrive la morue poursuivant le capelan. Pendant une couple de semaines, elle remonte en très-crande
quantité ; alors les pêcheurs prennent à peine
] ; il le, la ts, la dans S, UN logis.
tés de pour nuit ée, et
r tra-
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, une 1oitié dans
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deux heures de repos, sur les vingt-quatre
heures de la journée.
Lorsque le capelan s'éloigne des rivages pour remonter le fleuve, l'abondance de la pêche diminue considérablement ; il faut appâter la morue avec du hareng, et une berge ne rapporte plus guères que deux ou trois cents poissons par jour. C’est, suivant le vocabulaire des Gas-
pésiens, le temps de la faillette.
Vient ensuite la saison du maquereau, qui, dans ces parages, n’est pas aussi importante que celle de la morue. Il arrivera aussi qu'un flétan sera retenu prisonnier à la ligne du pêcheur. Ce poisson plat ressemble à la plie, par la forme et par les nageoires ; mais il est de dimensions bien plus grandes, car on en trouve qui pèsent de deux cents à deux cent cinquante livres, et
qui ont, de longueur, six pieds et même davan-
tage. Doué d’une force prodigieuse, le flétan cause souvent de l'embarras aux pêcheurs ; c'est ce que déclare ingénument devant nous un brave homme, qui, en ayant arrêté un et ayant voulu l’amener trop vite à sa berge, faillit être emporté à la mer par sa proie.
Les habitants de la rivière au Renard sont bons et religieux ; plusieurs d’entre eux sont d'origine britannique, et parlent aussi mal l'anglais que le français : par leurs manières et leurs habituües, il sont Canadiens. La pêche leur fournit les moyens de vivre à l'aise, quoique les provisions sy vendent fort cher.
L'élévation des prix vient, en partie, de ce que les maîtres des goëlettes qui font le cabotage craignent de fréquenter cette partie de la Gaspésie, rendue célèhre par beaucoup de neufrages. L’anse de la rivière au Renard est cependant assez sûre ; les bâtiments y mouil-
lent sur un bon fond et à l’abri de tous les
Hétan N vents, si l'on excepte ceux qui viennent du eurs ; nord.
nous
an et :: Suivis d’un cortége grotesquement mélangé faillit -f d'hommes, de femmes et d'enfants en costume
négligé, nous montons à la chapelle, en espé-
rant nous délivrer de l'odeur infecte, qui, au
sont débarquement, a salué nos narines. À mesure,
sont en effet, que nous nous élevons vers le sommet mal M du côteau, nous éprouvons un changement
res ct remarquable pour le mieux ; l’atmosphère est
pêche moins imprégnée d'odeurs méphitiques, et l'air
quoi- Æ se balance plus pur et plus frais ; de verts
cher. À sapins, plantés autour de la chapelle, nous font
que À déjà rêver aux bocages de l'Arcadie. Les portes ' tage À de la chapelle s'ouvrent. ‘“ Pouah !” s’écrie : e la M. N. en s’écrasant le nez, “ pouah ! comme ça / pb de # sent encore la morue ! ” —‘“ M.le missionnaire,” de d'est À reprend Monseigneur de Sidyme, faites-vous ni ouil- D “sécher du poisson dans la chapelle ? ”—
“ Non, monseigneur ; mais, en la nettoyant,
mes braves gens ont employé du savon fait avec de l’huile de morue.”
Pendant les exercices donnés à la chapelle, nous pouvons nous convaincre de la vérité d'une remarque faite par feu monseigneur Plessis : dès que les pêcheurs, accoutumés à un travail presque constant, demeurent tranquilles, un sommeil de plomb pèse sur leurs paupières. Cette propension à dormir s'explique par les veilles précédentes et par le contact du poisson, auquel on attribue une puissante
influence soporifique.
Vers le soir, la Sara regagne le large, pour être prête à entrer demain, de grand matin, dans l’anse au Gris-Fond, ! qui est à deux lieues
de la rivière au Renard.
1 Aujourd’hui ’on écrit Griffon au lieu de Gris-Fond, nom donné, sui. vant quelq 1e8-uns, parce que le fond de la mer est formé d'un sable grisàtre.
n fait ! Le soleil va disparaître à l'horizon. Une poursille, dauphin des mers américaines, vient faire quelques pirouettes autour de la goëlette.
pelle, Le seul fusil que nous ayons à bord est prêt, et vérité le coup est dirigé contre la pauvre bête, qui, gneur étant blessée, plonge et reparaît au bout d’une cé a minute. ‘“ Elle est blessée,” dit un des specta- AE teurs : ‘ elle est blessée, et dans peu de temps Ps elle reviendra à la surface.” On lance une iHayuiè chaloupe à la mer ; et quatre amateurs £:: sport PAP font force de rames vers le point où, pour la LEE dernière fois, la poursille s'est montrée. ‘“La voilà, à trente brasses de nous, ” murmure le. chasseur en chef ; appuyez légèrement sur la “a rame ; je vais me tenir prêt à faire feu.” Le PAPE chien est levé ; tous les yeux se dirigent vers natin,
| la victime, à demi enveloppée dans l'obscurité dés qui s'accroît rapidement ; les rames sont suspendues, prêtes à frapper la mer ; le doigt du tireur presse la détente, qui obéit et déclique.
Mais, au lieu d’une bruyante détonation, un son
mat et étouflé se fait entendre. ‘ L’infâme fusil
a raté !” remarque le chasseur, en remettant une
seconde capsule sur la cheminée ; ‘“ mais le
gibier est encore là ; silence !” Le même son annonce une seconde déconfiture. Cette fois les chuchotteries, causées par un double désap.
pointement, ont donné l'alarme à la poursille, qui disparaît tout à coup.
Rien de plus opiniâtre qu’un vrai chasseur.
‘ La poursille blessée va reparaitre ; taisons. nous, ” reprend à voix basse l’homme au fusil. en essuyant du revers de la main les grosses gouttes de sueur qui coulent sur son front. — ‘“ Peut-être, ” dit un rameur; ‘“ … mais la goëlette s'éloigne et il se fait nuit.” —‘“ Vrai, mais on va rire de nous, si nous retournons les mains vides.” —‘*“ Eh ! bien, en avant, mes amis.; je vois un point noir, là-bas ; c’est elle assurément.” La chaloupe vole sur les flots ;
une rame est levée, prête à assommer la pour-
fusil sille mourante, si elle ose faire un mouvement tune pour échapper... Illusion ! ce n’est qu'un is le petit loup marin, qui, entendant tout ce vacarme, > SON a mis la tête dehors ; comme il voit que nos is les intentions sont hostiles, il bat précipitamment ésap- en retraite, et emporte avec lui nos dernières rsille, À espérances. Il nous faut rebrousser chemin, et
chacun de nous, en retournant vers la goëlette, paraît honteux comme un renard qu'une poule
aurait pris.
sseur.
sons: |
fusil. N'est-ce pas là une édition abrégée de la vie
psses MN de l’homme ? Il a cru apercevoir le bonheur ; nt. — glissant auprès de lui ; et, pour le joindre, il a ” s la NM lancé sa nef. Elle vogue gaiment, légèrement,
Vrai, | à la poursuite de l’objet séduisant. Au moment
sles M oùilva le saisir, le fantome lui échappe et
mes | brille un peu plus loin, pour disparaître de nou-
elle Æ veau. Alors naissent des réflexions. L'homme ï :
déçu s'arrête pour délibérer ; la vanité lui souffle un mot à l'oreille, et il s’élance vers de
nouveaux désappointements. Cependant les ténèbres de la vieillesse descendent, et elles dissipent ses dernières illusions. Tristement, l'homme retourne vers le gîte qu'il a laissé alors
que la lumière du soleil éclairait sa route ; il
revient sur ses pas, n'ayant plus devant lui que les profondeurs de la nuit éternelle. — Mais ! voilà bien les flancs noirs de la Sara : et là haut, sur le pont, on rit, on plaisante sur notre compte. Eh bien ! riez, riez, gaillards ; moi, je viens de prendre une bonne leçon de philosophie, qui me permettra d’endurer tous vos brocards sans sourciller. |
C’est, tout de même, une place embêétante pour la chasse aux poursilles et aux loupsmarins, que c’te côte de Gaspé, ” me disait, à la suite de cette course, un vieux marin qui connaissait bien le pays. “ On ne finit pas toujours ici par prendre la bête qu'on a poursuivie, car on rencontre par fois de drôles de gibiers. —
it les C'était en 18... ; des navires avaient été jetés à
elles la côte. Un jour, dans un de ces petits endroits, ment, les berges étaient à terre, car la morue ne étoré donnait plus depuis une semaine, et l’on en te : il profitait pour faire un peu de foin sur les bords ai que de la rivière, On n’oubliait pourtant pas la
Mais ! mer ; Car il y avait souvent des curieux sur la
etlà pointe. Deux obstinés pêcheurs avaient l'œil au notre vent depuis quelques minutes, quand l’un d’eux oi, je dit à l’autre : — Mais, Jacques, c’est un drôle de
iloso- loup-marin qu'on aperçoit là-bas, au milieu de
s vos ces pièces de bois qui descendent avec la mer
Prends ton fusil et allons y voir. — Il y avait de fait, au large, une tête de loup-marin, qui s'agitait au milieu de quelques morceaux de bois, comme si elle avait voulu tirer son corps
d'un mauvais pas. Un saut et un bond, et les
deux pêcheurs étaient sur un flette et gagnaient ;" : et Et)
da vers le loup-marin. Déjà celui des deux qui-°’
était à l'avant mettait son fusil à l'épaule, quand :-: : ‘"
# É.— Cf het
ia bête pousse un cri épouvantable : c'était -
comme quand un anglais jase bien fort. Le fusil tombe des mains du chasseur. — Retournons, Jacques, dit-il. — Son compagnon ne se le fit pas dire deux fois Et le flette filait vers la terre. — As-tu vu comme il a la face noire ? — Oui. — Et ses grands yeux blancs ? — Oui. — Et puis c’est qu'il a parlé en anglais. — Eh ben !il faut que ça soit le malin, ni plus, ni moins. — C’est ce que j'allais te dire.”
“ Nos deux chasseurs étaient arrivés à terre. On les avait aperçus, et plusieurs s'étaient rendus pour les questionner. A toutes les demandes qu'on leur faisait, ils répondaient :
C’est le malin, ben sûr.”
“ Cependant, au large, le loup-marin secoua't un bonnet au bout d’un bâton, — Vous êtes des Jâches, dit un des pêcheurs, qui avait un | plus voyagé que les autres. — Qu'il en v: ane un avec moi. Eh bien ! si c’est le malin, nous le
, Le etoure se le rers la 6e ? — — Et en ! il ins. —
prendrons à son tour. — Il avait parlé si résolüment, qu'il eut bien vite un compagnon qui s'embarqua avec lui De la terre on les suivait des yeux} ils arrivèrent près du prétendu malin qui sembla se montrer bon garçon, car ils le tirèrent de l’eau, et le mirent dans leur petit flette.”
“ Miséricorde ! que c'est noir ! criaient les femmes, quand elles virent débarquer un beau grand matelot. C'était un nègre ; il marchait en boîtant et en s'appuyant sur le bâton qui lui avait servi de mât de hune. Tombé à la mer, je ne sais comment, il avait été jeté sur le grève, loin des établissements ; comme il s'était blessé une jambe, il prit un bâton pour s’aider à marcher, car il ne voulait pas mourir sans se
endre jusqu'au bout. Pendant quelques
les, il trouva une belle grève ; mais au pied d'un cap, il n’y avait pas moyen de passer. Il
s’avisa de faire un radeau avec du bois qu'il
trouva, et de continuer son voyage par mer.
Le courant emporta le radeau au large, la mer le brisa, et il y avait déjà quelques heures qu'il se soutenait, avec bien de la peine, sur les pièces de son bâtiment, quand il eut la chance d'être pris pour un loup-marin.— Voilà mon histoire de loup-marin ; elle vaut bien votre chasse aux poursilles. ” — Certainement mieux ;
mais est-elle aussi vraie ?
9 heurcs du soir.
Le vent d'est fraichit ; il souffle bienttt avec violence. N'ayant que deux lieues à faire pour arriver à l’anse au Gris-Fond, et n’y pouvant entrer de nuit, nous portons au large, suivis du cul-de-poule de Jersey. Notre marche plus rapide que la sienne nous le fait bientôt perdre de vue. Le capitaine V. aime beaucoup mieux la pleine mer que les côtes ; aussi ce n’est qu'après s'être éloigné de terre d'environ cinq
ou six lieues, qu’il fait mettre à la cave. Vers
ir mer.
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mieux ;
ct avec e pour puvant vis du e plus erdre ieux n'est
à cinq
Vers
dix heures, le vent devient furieux, la mer est grosse, et la Sara, impatiente du frein, voudrait courir à toute vitesse ; elle s’agite, se cabre, pirouette si violemment, que M. Montminy, tout missionnaire qu'il est, profite de la circonstance pour offrir son souper en sacrifice au vieux Neptune, dont on aperçoit le bonnet
blanc à travers l’écume des vagues.
Southey a dit, je ne sais ni où, ni quand, que la plus délicieuse position pour un flâneur, est d’être étendu sur un sofa, le cigarre aux lèvres, et la nouvelle du jour entre les mains. Les
goûts sont différents : j'aime quelque chose
d’un peu plus dur que le duvet d’un canapé ;
ce soir il me semble n'avoir rien à envier à cet heureux mortel du poète lauréat d'Angleterre. Enveloppé d'un épais manteau, vieux compagnon de voyage, muni d’une pipe prosaïque, et étendu sur le beaupré, pendant une heure je
songe, comme songeait en son gîte le lièvre du
bon LaFontaine. Au bruit des vagues, mes rêveries sont agréablement bercées par le balancement mesuré de la Sara ; avec le filet de fumée, qui s'élève en tournoyant du fourneau de mon pétunoir, se déroulent les songes enchantés de l’enfance, les fantaisies, les espérances, et l'avenir couleur de rose de la jeunesse ; les amis qui ne sont plus, et ceux que la Providence a dispersés, apparaissent les uns après les autres, trainant dans leur cortége des souvenirs, tantôt à demi effacés, tantôt plein de vie et de fraicheur. Souvenirs, espérances, voilà la somme des joies humaines ; l’homme n’est heureux qu: dans le passé et dans l’avenir ; mais le présent... “ Ouf! le présent est
trop humide et trop froid pour que je reste ici,”
fis-je, presque étouffé en si beau chemin, par
une vague, qui venait de franchir le plat-bord, et brisait en un clin-d'œil la chaine de mes méditations.
ilet de urneau es ens espéanesse ; , Provis après re des lein de rances, 1omme s l'ave-
nt est te ici,” n, par -bord,
2e mes