‹ La Gaspésie [microforme]Chapitre 7 sur 25 · PORTE · texte numérisé non relu

PORTE

la population stable de cette localité. ! Tous parlent l'anglais et le français, ou plutôt, mêlent l'anglais avec le français ; cette fantaisie s’est même attaquée aux noms propres, car plusieurs des habitants ont un double étui pour leurs noms de famille. Ainsi, le jour de notre arrivée, se présentait un des marguilliers de l’endroit, sous le nom de Rinfret ; le lendemain il était désigné comme M. Coldback : c'était son nom breton, qu'il comprenait aussi bien que le

nom gaulois de ses ancêtres.

Trois familles ont formé la base sur laquelle

s'est élevée la population de l’anse au Gris-Fond et de la rivière au Renard: ce sont les English, les Sinnot et les Bond Des pêcheurs, venus généralement du district de Québec, sont entrés dans ces familles et en ont fondé de nouvelles.

Ainsi que dans les autres villages de la côte, il |

1 En 1858, l’anse au Gris-Fond renfermait quarante-une famille . Aujourd’hui la langue française y a presque supplanté :’anglais.

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s'y réunit pendant l'été un bon nombre d’étrangers, qui sont employés par MM. Janvrin et par la maison Buteau et LeBouthillier.

Une couple de goëlettes sont dans le hâvre, échangeant des farines, du lard, des marchandises, contre les produits de la pêche. Sur les

grèves règne un air de vie et d'activité.

Au fond de l’anse est une petite rivière avec son barachoïs. En général, sur cette côte, tous les établissements sont placés dans une situation analogue. En voici la raison : la pêche demande une grève commode pour faire sécher la morue, et un mouillage où les chaloupes et

les goëlettes puissent encrer à l'abri des gros

vents ; il faut aussi trouver de l’eau douce dans le voisinage. À l'embouchure des petites rivières qui se jettent dans la mer, se rencontrent ordinairement une grève commode, une anse,

de l’eau douce ; la mer fournit le reste. Sur D

tous les autres points de cette côte, les flots viennent battre contre des rochers escarpés, au pied desquels une corneille trouverait à peine

assez de place pour poser le pied.

Les terres sont bonnes aux environs de l’anse au Gris-Fond ; mais, comme dans les autres parties de la Gaspésie, l’agriculture y est pres-

que abandonnée pour la pêche.

Un fort vent contraire nous accueille à Ja sortie du petit hâvre; cependant notre malheur est fort avantageux pour une goëlette que nous hêlons. Elle se rend de la baïe des Chaleurs à Québec, où le capitaine est prié de donner de nos nouvelles. La soirée est obscure, et de lourds nuages s'étendent sur l'horizon, puissamment poussés par le vent. Au large apparaît une goëlette, à la coupe étrange, qui porte le cap sur nous. Deux longues chaloupes sont suspen-

dues à ses flancs, l’une à babord et l’autre à

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tribord ; sur son pont sont rangés une douzaine de gaillards, qui semblent prêts à tenter une aventure. Noire, lourde, se trainant péniblement sur les eaux, elle a la mine lugubre de ce mystérieux vaisseau de la mort, qui, suivant les marins anglais, se révèle, la nuit de la mi-été, à quelque bâtiment condamné à périr. Eh bien ! les ténèbres quise répandent sur les flots, nous annoncent précisément le

commencement de cette nuit terrible.

Après tout, ce n'est pas le “ flying Dutchman ” des Anglais, mais bien un baleinier de la baie de Gaspé, portant ses deux berges, longues, étroites et légères ; il est monté par le nombre d'hommes nécessaire pour faire la pêche de la baleine. Cette goëlette croise ordinairement entre l'ile d'Anticosti et la côte du sud, parage En effet,

depuis quelques jours, à peine se passe-t-il une

où les baleines sont nombreuses.

heure sans que nous en voyions plusieurs

s'élever à la surface, lancer dans l'air une colonne d'eau, éternuer vivement, faire trois fois le plongeon, et aller répéter les mêmes tours un peu plus loin. Trois ou quatre baleines sont parfois en mouvement sur différents points, les unes assez rapprochées de nous, les autres à deux ou trois lieues de distance. Ces énormes masses se montrent, dit-on, difficiles dans leurs repas, et elles paraissent rechercher une nourriture choisie. Quand elles voyagent ainsi près de la surface, elles font la chasse à un poisson fort petit, dont elles raffolent, et qu’elles englou-

tissent par milliers.

Les Canadiens ont négligé les trésors que leur présente le golfe Saint-Laurent. Tandis que les armateurs d'Halifax et de Saint-Jean du Nouveau-Brunswick expédient annuellement des navires pour la pêche de la baleine, pas un seul bâtiment n’est frêté à Québec pour faire la

guerre à ces géants de la mer, qui, à l'entrée du

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grand fleuve, vivraient dans une profonde sécurité, si des Ecossais du bassin de Gaspé ne

leur donnaient la chasse.

Juin, 25.

À trois lieues de l’anse au Gris-Fond, une terre basse s’ayance du pied des montagnes, et se termine à la mer par une pointe, qui n'a guère plus de trente à quarante pieds de hauteur. C’est le cap des Rosiers, que les géographes donnent comme le point où finit le Saint-Laurent. Il faut avouer que ces messieurs ont, au mépris des convenances, choisi un des plus ignobles amers, pour désigner l'entrée du roi des fleuves de l'Amérique Septentrionale. Ils n'avaient cependant pas besoin de porter la pointe de leur compas, bien loin du misérable cap des Rosiers, pour trouver une colonne aussi grandiose que le Calpé et l'Abyla d'Hercule, et

digne d'annoncer aux navires le majestueux

Saint-Laurent. En effet, à sept milles au-delà

du cap des Rosiers, se termine par le promontoire du Fourillon, la chaîne des montagnes qui bordent la rive droite du fleuve, au-dessous de Québec. Le Fourillon est une péninsule étroite, qui s'avance hardiment jusqu’à une lieue dans la mer, entre l’anse du cap des Rosiers et la baie de Gaspé. Du côté du nord, il présente un roc nu, taillé à pic, et s’élançant à une hauteur de sept cents pieds ; c’est le reste d’une montagne, dont une moitié a été précipitée dans la mer, après avoir été minée à sa base par la glace et par les eaux ; l’autre moitié est restée

debout, droite comme une muraille.

Vis-à-vis de la pointe du Feurillon, est l’ilot de la Vieille, probablement uni autrefois avec la terre ferme, dont il est maintenant séparé par

un étroit canal.

La Vieille, rocher de peu d’étendue, a recu

ce nom, parce que les yeux des marins y ont

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entrevu une tête de femme, couverte d’une large coiffe, comme en portaient nos grand'mères canadiennes. Mais le temps, les vents et les vagues ont dérangé les ajustements de la bonne dame. Aujourd'hui, l'îlot, vu de la mer, ressemble tellement à un vaisseau portant toutes ses voiles, que les navigateurs, même ceux qui connaissent ces lieux, y sont quelquefois trompés. !

C’est ici un pays de tempêtes et de naufrages. Ce qui ajoute aux dangers de la mer voisine, ce sont les brumes épaisses, qui dérobent à la vue les objets les plus rapprochés. A la hauteur de la Vieille, nous rencontrons un de ces brouillards que les matelots nomment bancs de brume. Devant nous s’abaisse, comme un immense linceul, un voile obscur, que l’œil ne

peut percer, et qui sépare les ténèbres de la

1 Le rocher de la Vieille, miné par les flots, a été renversé, vers 1851 ou 1852 ; il pouvait avoir de trente à trente-cinq pieds de hauteur.

lumière. Au moment où nous l’atteignons, le soleil luit au-dessus de nos têtes ; un instant après, nous sommes plongés dans une nuit, qui ne permet pas de distinguer un homme, d'un bout à l’autre de la goëlette. Cette transition est subite ; le changement se fait complet, tranché, comme celui qui s’opéra devant les anges rebelles, lorsqu'ils tombèrent de la splen-

deur des cieux dans la nuit des enfers.

Fréquemment, au milieu de ces brumes, des navires poussés par un vent favorable, et n’ayant point vu de terres depuis leur départ d’un port européen, vont se briser contre les rochers du Fourillon, ou les côtes basses du cap des Rosiers. D’autres entrent, à pleines voiles, dans la baie de Graspé, croyant remonter le Saint- Laurent. Il v a deux ans, un bâtiment, qui naviguait ainsi dans de profondes ténèbres, s’échoua

brusquement sur un banc de sable. Comme le

capitaine se croyait en plein fleuve, il ne pou-

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vait s'expliquer la mésaventure ; le seul remède était de prendre patience, et il s’y soumit. La brume se dissipa ; et quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'il se vit échoué sur une pointe de sable, au fond de la baïe de Gaspé ! Ce printemps même a péri, près du même lieu, un navire chargé d'émigrés, qui à grande peine ont échappé à la mort.

La baie de Gaspé est une belle nappe d'eau, large de huit milles et s’avançant environ six lieues entre deux terres hautes. L'une, le revers du Fourillon, est montagneuse ; l’autre est agréablement diversifiée par des côteaux, des vallons, des bois, des groupes de maisons. La terre du nord est généralement escarpée. Sur

quelques points, néanmoins, les montagnes

s’éloignent de la mer, et laissent à leur base un espace plus uni, sur lequel se sont formés des établissements de pêche ; telles sont l’anse Saint-

George et la Grand’Grave, occupées par des

familles venues de Jersey. L'industrie et l’esprit d'entreprise de ces Jersiais, comme on les nomme ici, leur procurent, bientôt après leur arrivée, une aisance qu'ils n'auraient jamais

connue dans leur pays.

Au fond de la baie de Gaspé, est le meilleur pcrt de toute la côte ; il est séparé de la baie par deux psintes, qui laissent entre elles un canal nayigable pour de gros navires. Avant d'arriver à l’entrée du port, on rencontre à Île côte du sud, l'embouchure de la petite rivière Saint-Jean, près de laquelle, sur un côteau, est le village de Douglastown. Il fut fondé, il y a environ soixante ans, par un arpenteur écossais, nommé Douglas. Dans l'espérance d'y voir bientôt fleurir une ville considérable, il avait partagé un terrain étendu, en lots de quatre arpents, qu’il sépara les uns des autres par des rues larges et se coupant à angles droits. Le

gouvernement impérial dépensa beaucoup d’ar-

ne

gent, pour établir en ce lieu quelques Américains restés fidèles à l'Angleterre, et pour rendre leur condition supportable. Malgré ces secours, ou plutôt en conséquence de ces secours, le fondateur se ruina dans la spéculation, et aujourd'hui à peine reste-t-il quarante familles descendant des premiers habitants. À ce petit groupe d'Anglais se sont joints quelques Canadiens et des Français : aussi les langues anglaise

et française paraissent familières à tous. !

À peine avons-nous mouillé, qu’un Juif anglais, à la figure vraiment israélite, monte à bord de la Sara. TI fait le commerce sur cette côte, et a pris notre goëlette pour un bâtiment qu'il attend de jour en jour. Après avoir fait gracieu-

sement ses offres de service, il retourne à terre

1 Depuis 1836 un grand changement s’est opéré à cet égard. Quelques familles irlandaises, s’étant jointes à l'ancienne population de Douglastown, l'ang ais à pris le dessns, ot la langue frinçuise a été complètement oubliée, même dans les familles cinadiennes. Il n° reste plus guères que cinq ou six v.eillarde qui parlent le français,

unie

porter aux catholiques da lieu la nouvelle de l'arrivée de l’'Evêque.

Au sommet du côteau apparaît le clocher de la petite chapelle, dont le corps est caché par un bosquet de sapins. En débarquant, nous dirigeons nos pas de ce côté, au milieu de monticules de morue et aux cris de joie des

honnètes citoyens de Douglastown.

Sous le rapport moral, cette mission est une des meilleures du district de Gaspé. La population est polie, intelligente et religieuse ; elle présente une physionomie sociale qu'on ne rencontre point dans les postes environnants. Cette différence marquée doit être regardée comme un des effets de l'instruction, qui est généralement répandue parmi les habitants de Douglastown ; depuis un grand nombre d'années, en effet, ils ont tenu à honnenr d’avoir

parmi eux un bon maître d'école. Les hommes,

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