‹ La gastronomie, poëme en quatre chantsChapitre 24 sur 26 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Page I , vers 5-8.

Qu'un rival de Virgile, amoureux des campagnes. Fasse à l'Homme des champs aplanir des montagnes. Et l'instruise dans l'art de jouer aux échecs : Pour moi de tels sujets sont arides et secs.

Je ne pense pas que quelques plaisanteries, quelques allusions répandues dans ce poëme, puissent faire croire que j'aie eu le dessein d'attaquer l'auteur de VHomme des champs; il ne conviendrait pas de chercher à jeter du ridicule sur cette production d'un homme célèbre, dont je suis le sincère admirateur. Je n'ai eu d'autre dessein que celui d'égayer un peu mes amis. Si le public sourit un instant à la Gastronomie , j'aurai obtenu tout le succès que j'ai pu désirer.

Qu'ils soient dignes de toi comme de l'univers.

On sent bien que ce dernier hémistiche est trop beau pour qu'il puisse m'appartenir ; aussi l'ai-je dérobé tout entier à Auguste, qui dit positivement, dans la tragédie de Cinna : Je suis maître de moi comme de l'univers. J'ai commis une grande faute : un hémistiche devrait être une propriété aussi sacrée qu'une maison patrimoniale ; mais la littérature en est aujourd'hui à ce point qu'on y est réduit à s'arracher les morceaux.

Ils se faisaient honneur de cette sauce étrange, De vinaigre et de sel détestable mélange.

Le savant Meursius, par des conjectures tirées d'Athénée, croit que ce brouet était composé de chair de porc, de vinaigre et de sel. Je m'en suis rapporté à Meursius.

« // manque à ce ragoût un assaisonnement.

— Eh ! d'où vient avez-vous négligé de l'y mettre ?

— Il y manque, seigneur, si vous voulez permettre, Les préparations que vous n'emplotrez pas : L'exercice, et surtout les bains de l'Eurotas. »

Ce trait est rapporté par Cicéron dans les Questions tuiculanes.

Dirai-je les auteurs de ces rares écrits? Dirai-je Mitacus, Actidès, Philoxène?

Lisez le Voyage du jeune Anacharsis, à l'article des repas des

Athéniens.

Archestrate surtout, poète et cuisinier.

Qui fut dans son pays ceint d'un double laurier

Voici ce qui est dit d'Archestrate, d'après Athénée, Vu. 5 : « II est l'auteur d'un poëme intitulé : la Gastronomie. Cet auteur fut l'ami d'un des fils de Périclès. Il avait parcouru les terres et les mers pour connaître par lui-même ce qu'elles produisent de meilleur. Il s'instruisait dans ses voyages, non des mœurs des peuples, dont il est inutile de s'instruire, puisqu'il est impossible de les changer, mais il entrait dans les laboratoires où se préparent les délices de la table, et il n'eut de commerce qu'avec les hommes utiles à ses plaisirs. Son poëme est un trésor de lumière, et ne contient pas un vers qui ne soit un précepte. C'est dans cette école que plusieurs cuisiniers ont puisé les principes d'un art qui les a rendus immortels. ■>

Je chante, comme lui, la cuisine, la table.

C'est un grand malheur que la Gastronomie d'Archestrate ne soit pas venue jusqu'à nous. Je ne sais si la mienne pourra réparer cette perte.

Théarion brilla dans les pâtes surtout : Sous ses doigts délicats les farines pétries Sortirent en beignets, en gaufres, en oublies.

Lisez, à ce sujet, je vous prie. Plat., in Gor., t. I, p. i i5.

La grâce, l'industrie et la délicatesse Présidèrent alors aux festins de la Grèce. On y nommait un roi : ses fortunés sujets Osaient bien rarement enfreindre ses décrets.

6o NOTES DE LA GASTRONOMIE.

Anciennement, dit Plutarque, on créait un chef, un législateur, un roi de la table. Ce roi donnait en effet des lois, et prescrivait, sous certaines peines, ce que chacun devait faire, soit de boire, de manger, de chanter, de haranguer ou de réjouir la compagnie par quelque talen;. Cicéron dit que Verres, qui avait foulé aux pieds toutes les lois du peuple romain, obéissait ponctuellement aux lois de la table. Iste eniin prxtor severus ac diligens, qui populi romani kgibus nunquam paruisset, lis diligenter kgibus parebat qux in poculis ponebantur.

Je ne vois point en lui le vainqueur de Tigrane, Mais l'illustre gourmand du salon de Diane.

On sait que Lucullus avait plusieurs salons, à chacun desquels il donna le nom d'une divinité, et ce nom était, pour son maître d'hôtel, le signal de la dépense qu'il voulait faire. Cicéron et Pompée l'ayant surpris un jour, il dit seulement qu'il souperait dans le salon d'Apollon, et on leur servit un repas qui coijta vingt-cinq mille livres. On faisait aussi très-grande chère dans le salon de Diane.

Qu'importe en Lucullus le général d'armée ? Il doit à ses soupers toute sa renommée.

Corneille a dit :

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.

A l'art de sa cuisine elles furent soumises. Et l'Europe lui doit les premières cerises

Ce fut effectivement Lucullus qui apporta du royaume de Pont les premiers cerisiers qu'on ait vus en Europe.

p. 9, V. 21-22, et 10, V. 1-2.

A plusieurs plats nouveaux, d'un goût très-recherché. Le nom d'Apicius fut longtemps attaché; Il fit secte, et l'on sait qu'il s'émut des querelles Sur les apiciens et leurs sauces nouvelles.

Voici ce que l'histoire rapporte d'Apicius :

« Apicius, qui vivait du temps de Trajan, avait trouvé le secret de conserver les huîtres fraîches. Il en envoya d'Italie à ce prince pendant qu'il était au pays des Parthes , et elles étaient encore très -saines quand elles arrivèrent. Ainsi le nom d'Apicius, longtemps affecté à plusieurs ragoûts, fit une espèce de secte parmi les gourmands de Rome. Il dépensa, à composer des sauces, un million cinq cent mille livres; et trouvant, par la révision de ses comptes, qu'il ne lui restait plus que soixante mille écus, il s'empoisonna dans la crainte de mourir de faim. »

Claude, faible héritier du pouvoir des Nérons, Préférait à la gloire un plat de champignons.

L'empereur Claude avait une très-grande prédilection pour les champignons; il en fut empoisonné par Agrippine, sa nièce et sa quatrième femme; mais comme ce poison le rendit simplement malade, elle envoya chercher Xénophon, son médecin, qui, feignant de lui donner un de ces vomitifs dont il se servait ordinairement après ses débauches, lui fit passer une plume empoisonnée dans la gorge.

Néron avait coutume d'appeler les champignons le ragoût des dieux, parce que Claude, son prédécesseur, en ayant été empoisonné, fut mis après sa mort au rang des dieux.

Caligula fit faire un repas sans égal Pour son Incitatus, très-illustre cheval.

Le cheval de Caligula, nommé Incitatus, fut traité comme les grands hommes l'étaient du temps de la république. Caligula le nomma pontife, et voulait le faire consul. Il lui fit faire une écurie de marbre, une auge d'ivoire, une couverture de pourpre et un collier de perles. Ce cheval, digne convive de Caligula, mangeait à sa table. L'empereur lui-même lui servait de l'orge dorée, et lui présentait du vin dans une coupe d'or où il avait bu le premier.

Le sénat mit aux voix cette affaire importante. Et le turbot fut mis à la sauce piquante.

La sauce piquante est ici une fiction poétique. Voici comment cela s'est passé :

« Domitien convoqua un jour le sénat pour savoir en quel vase on cuirait un turbot monstrueux dont on lui avait fait présent. Les sénateurs examinèrent gravement cette affaire. Comme il ne se trouva point de vase assez grand, on proposa de couper le poisson par morceaux. Cet avis fut rejeté. Après bien des délibérations, on décida qu'il fallait construire un vase exprès; et il fut réglé que quand l'empereur irait à la guerre, il aurait toujours à sa suite un grand nombre de potiers de terre. Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'un sénateur aveugle parut extasié à la vue du turbot, et ne cessa d'en faire l'éloge en fixant les yeux du côté où le poisson n'était pas. »

Je pourrais compulser d'innombrables chroniques.

Le lecteur sera bien aise de trouver ici quelques détails qui auraient passé les bornes d'un poëme et qui compléteront ce qui nous reste à dire de la cuisine des anciens.

< Jules César mangeait quelquefois en un seul repas le

revenu de plusieurs provinces. Vitellius en faisait quatre par jour, et, dans tous ceux qu'il prenait chez ses amis, on ne dépensait jamais moins de dix mille écus. Celui que lui donna son

frère est célèbre. On y servit deux mille poissons d'élite, sept mille oiseaux engraissés, et tout ce que l'Océan et la Méditerranée peuvent fournir de plus délicat. Néron tenait table depuis midi jusqu'à la nuit avec des prodigalités monstrueuses. Géta se faisait servir toutes sortes de mets par ordre alphabétique. Héliogabale traita douze de ses amis d'une manière incroyable ; il leur fit donner à chacun des animaux en vie de l'espèce de ceux qui avaient été servis; il voulut qu'ils emportassent tous les vases de cristal, d'or et de pierreries dans lesquels ils avaient bu, et il est à remarquer qu'il en faisait donner de nouveaux chaque fois qu'ils demandaient à boire. Il leur mit sur la tête une couronne entretissue de feuillages d'or, et leur donna à chacun un char superbe et bien attelé pour s'en retourner chez eux. Jamais il ne mangeait de poisson quand il était près de la mer, et quand il en était éloigné, il s'en faisait servir en eau

marine

« Dans les derniers temps de la république, dit Pacatus, on n'était pas content si, au milieu de l'hiver, les roses ne nageaient pas dans le vin de Falerne, et si, dans l'été, on ne l'avait fait rafraîchir dans des vases d'or. Il fallait, au travers des périls de

la mer, aller chercher des oiseaux du Phase Après la

conquête de l'Asie, on introduisit les chanteuses et les bala-

dines »

{Révolutions de Vertot.)

« Rien n'est comparable, pour la profusion, au banquet d'Asiuérus, qui traita pendant six mois tous les princes et gouvernants de son État, et tint, pendant sept jours entiers, des tables couvertes pour tout le peuple de la grande ville de Suze

(I Ces excès ont été vus dans des temps plus voisins de nous. Au rapport de Pie III , Sindrigile, duc de Lithuanie, ne faisait jamais de repas où l'on ne servît trente sortes de viandes, et il restait six heures à table. Le cardinal S. Sixte traita la fîlle de Ferdinand, roi de Naples, avec des dépenses incroyables. On donna à laver avec de précieuses odeurs à tous les changements de services, et, au moyen de la diversité et de la disposition des mets, on vit représenter sur les tables les travaux d'Hercule et une partie des métamorphoses »

Je dois en convenir, vous n'aviez pas encor Atteint l'âge avancé de la mélancolie.

Voyez un nouveau livre intitulé : De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, par M™^ de Staël-Holstein. On y voit que les anciens n'avaient point encore atteint l'âge de la mélancolie, laquelle est une source de perfectibilité.

Faites cas de celui qui, fier de son talent, S'estinu votre égal, et d'un air important. Auprès de son fourneau que la flamme illumine, Donne avec dignité des lois dans sa cuisine.

« J'ai vu, dit Montaigne, parmi nous, un de ces artistes qui avait servi le cardinal Caraffe. Il me fit un discours de cette science de gueule avec une gravité et une contenance magistrales, comme s'il eût parlé de quelque grand point de théologie. Il me déchiffra les différences d'appétits : celui qu'on a à jeun, et celui qu'on a après le second et tiers services ; les moyens tantôt de lui plaire, tantôt 'de l'éveiller et piquer; la police des sauces, premièrement en général, et puis particularisant les qualités des ingrédients et leurs effets , les différences des salades selon leur saison, celle qui doit être réchauffée, celle qui veut être servie froide ; la façon de les orner et embellir pour les rendre plaisantes à la vue. Après cela, il entra en matière sur l'ordre du service, plein de belles et importantes considérations :

Nec minimo sane discrimine refert, Quo gesiu lepores et quo gallina secetur.

« Et tout cela enflé de riches et magnifiques paroles, et de celles-là même qu'on emploie à traiter du gouvernement d'un empire. 11 m'est souvenu de mon homme. «

Ne vous permettez pas de dîner tous les jours A l'heure où le soleil a terminé son cours.

Un plaisant a dit que les Parisiens, à force de retarder l'heure de leur dîner, finiraient par ne dîner que le lendemain.

O vous que mes leçons n'auront point satisfaits. J'ose vous renvoyer au Cuisinier français, Au Trésor de Cornus, catéchisme ordinaire De l'artiste grossier, du valet mercenaire. Qui pense avoir atteint le secret de son art Quand il sait apprêter une omelette au lard.

Ce n'est pas une chose si aisée que de bien faire une omelette. Voici ce qui est arrivé, à ce sujet, au grand Condé :

« Dans une des courses militaires de ce prince, dit Gourville dans ses mémoires, toutes ses provisions consistaient en quelques paniers de pain, auxquels j'avais fait ajouter du vin, des œufs durs, des noix et du fromage. Avec ces provisions, nous marchâmes bien avant dans la nuit, et entrâmes dans un village oîi il y avait un cabaret. On y demeura trois ou quatre heures, et, n'y ayant trouvé que des œufs, le grand Condé se piqua de bien faire une omelette. L'hôtesse lui ayant dit qu'il fallait la tourner pour la mieux faire cuire , et lui ayant enseigné à peu près comme il fallait faire, l'ayant voulu exécuter, il la jeta bravement du premier coup dans le feu. Je priai l'hôtesse d'en faire une autre et de ne la pas confier à cet habile cuisinier... «

Laissons-les s'attendrir sur la brebis bêlante. Qui livre au coutelas sa tête caressante.

Laissons-les d'un agneau déplorer le trépas: Leur fausse humanité ne m'en impose pas.

Voici un fragment du passage de Plutarque à ce sujet, tel qu'on le trouve traduit dans ['Emile de J. J. Rousseau :

<i Tu me demandes, disait Plutarque, pourquoi Pythagore s'abstenait de manger de la chair de bêtes; mais moi je te demande, au contraire, quel courage d'homme eut le premier qui approcha de sa bouche une chair meurtrie ; qui brisa de sa dent les os d'une bête expirante; qui fit servir devant lui des corps morts, des cadavres, et engloutit dans son estomac des membres qui, le moment d'auparavant, bêlaient, mugissaient, marchaient et voyaient ? Comment sa main put - elle enfoncer un fer dans le corps d'un être sensible? Comment ses yeux purent-ils supporter un meurtre? Comment put-il voir saigner, écorcher, démembrer un pauvre animal sans défense? Comment put-il supporter l'aspect des chairs pantelantes? Comment leur odeur ne lui fit-elle pas soulever le cœur? Commeni ne fut-il pas dégoijté , repoussé, saisi d'horreur, quand il vint à manier l'ordure de ses blessures, nettoyer le sang noir et figé qui les couvrait?

les peaux rampaient sur la terre écorchées. Les chairs au feu mugissaient embrochées. L'homme ne put les manger sans frémir.

Et dans son sein les entendit gémir.

« Voilà ce qu'il a dij imaginer la première fois qu'il surmonta la nature pour faire cet horrible repas, la première fois qu'il eut faim d'une bête en vie, qu'il voulut se nourrir d'un animal qui paissait encore, et qu'il vit comment il fallait égorger, dépecer, cuire la brebis qui lui léchait les mains. »

Faites preuve d'usage et de délicatesse.

Delille, en avril 1786, étant à dîner chez Marmontel, son confrère, raconta ce qu'on va lire au sujet des usages qui s'ob-

CHANT II. by

servaient à table dans la bonne compagnie. On parlait de la multitude de petites choses qu'un honnête homme est obligé de savoir dans le monde pour ne pas courir le risque d'y être bafoué, a Elles sont innombrables, dit Delille , et, ce qu'il y a de fâcheux, c'est que tout l'esprit du monde ne suffirait pas pour faire deviner ces importantes vétilles. Dernièrement, ajoutat-il, l'abbé Cosson, professeur de belles-lettres au collège Mazarin, me parla d'un dîner où il s'était trouvé, quelques jours auparavant, avec des gens de la cour, des cordons bleus, des maréchaux de France, chez l'abbé de Radonvilliers, à Versailles. Je parie, lui dis-je, que vous y avez fait cent incongruités.

— Comment donc? reprit vivement l'abbé Cosson fort inquiet. Il me semble que j'ai fait la même chose que tout le monde.

— Quelle présomption! Je gage que vous n'avez rien fait comme personne. Mais, voyons, je me bornerai au dîner; et d'abord, que fites-vous de votre serviette en vous mettant à table? — De ma serviette? Je fîs comme tout le monde; je la déployai, je l'étendis sur moi et l'attachai par un coin à ma boutonnière. — Eh bien ! mon cher, vous êtes le seul qui ayez fait cela : on n'étale point sa serviette, on la laisse sur ses genoux. Et comment fîtes-vous pour manger votre soupe ?

— Comme tout le monde, je pense. Je pris ma cuiller d'une main et ma fourchette de l'autre... — Votre fourchette, bon Dieu! Personne ne prend de fourchette pour manger sa soupe. Mais poursuivons. Après votre soupe, que mangeâtes-vous ?

— Un œuf frai:. — Et que fîtes-vous de la coquille? — Comme tout le monde , je la laissai au laquais qui me servait. — Sans la casser? — Sans la casser. — Eh bien! mon cher, on ne mange jamais un œuf sans briser la coquille. Et après votre œuf? — Je demandai du bouilli. — Du bouilli! Personne ne se sert de cette expression ; on demande du bœuf et point de bouilli. Et après cet aliment? — Je priai l'abbé de Radonvilliers de m'envoyer d'une très-belle volaille. — Malheureux ! de la volaille! On demande du poulet, du chapon, de la poularde; on ne parle de volaille qu'à la basse-cour Mais vous

ne dites rien de votre manière de demander à boire? — J'ai, comme tout le monde, demandé du Champagne, du bordeaux, aux personnes qui en avaient devant elles. — Sachez donc

qu'on demande du vin de Champagne, du vin de Bordeaux... Mais, dites-moi quelque chose de la manière dont vous mangeâtes votre pain ? — Certainement, à la manière de tout le monde : je le coupai proprement avec mon couteau. — Eh ! on rompt son pain, on ne le coupe pas... Avançons. Le café, comment le prîtes-vous? — Oh! pour le coup, comme tout le monde; il était brûlant, je le versai par petites parties de ma tasse dans ma soucoupe. — Eh bien ! vous fîtes comme ne fit sûrement personne : tout le monde boit son café dans sa tasse et jamais dans sa soucoupe. Vous voyez donc, mon cher Cosson, que vous n'avez pas dit un mot, pas fait un mouvement qui ne fût contre l'usage. — L'abbé Cosson était confondu, continua Delille. Pendant six semaines, il s'informait à toutes les personnes qu'il rencontrait de quelques-uns des usages sur lesquels je l'avais critiqué. » Delille lui-même les tenait d'une femme de ses amies, et avait été longtemps à se trouver ridicule dans le monde , où il ne savait comment s'y prendre pour boire et manger conformément à l'usage.

L'abbé Cosson, qui manquait d'usage à table, ne manquait point de présence d'esprit. Il avait déjeuné un jour chez M. Chauveau-Lagarde, qui l'a connu particulièrement, et de qui je tiens ce trait. On lui avait servi un pâté dont il avait été fort content ; le lendemain il s'en rappela, il vint retrouver son ami de grand matin, et lui dit très-sérieusement : « Mon cher, j'ai aujourd'hui du monde à déjeuner chez moi, je ne m'y attendais point; faites-moi le plaisir de me prêter votre pâté. »

Jouissez lentement et que rien ne vous presse ; Gardez qu'en votre bouche un morceau trop hâté Ne soit en son chemin par un autre heurté.

Boileau a dit dans VArt pcé'Jque :

Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée. Ne soit en son chemin par une autre heurtée.

Vous devez accueillir cet adroit parasite

Qui chez vous quelquefois s'introduit et s'invite.

Son heureux appétit vous amuse et vous plaît.

Parmi les modernes, on peut citer Montmaur, le plus fameux parasite de son temps. Il naquit en Limousin en 1576, et mourut à Paris en 1648. C'était un homme riche, mais avare. Il disait à ses amis : Fournissez les viandes et le vin, et je fournirai le SEL. Étant un jour à table avec un grand nombre de ses amis qui chantaient, parlaient et riaient tous à la fois : Ah! Messieurs, dit-il, un peu de silence, on ne sait pas ce qu'on mange. Furetière fît contre lui l'épigramme qui suit :

Montmaur ne trouva dans la Bible Rien d'incroyable ou d'impossible.

Sinon quand il vit que cinq pains Rassasièrent tant d'humains.

Et que, pour comble de merveilles.

Il en resta douze corbeilles.

Bon Dieu, dit-il, pardonne-nioi !

Le miracle excède ma foi; Sans doute le texte en ajoute; Que n'étais-je là pour le voir ?

Je ne crois pas que ton pouvoir En eût fait rester une croûte.

Il est important de rappeler ici les différentes significations qu'à eues le mot parasite dans l'antiquité et chez les modernes. Le titre de parasite était autrefois très-honorable; il a eu le même sort que celui de philosophe. Les Romains nommaient les parasites epulones; ils étaient préposés dans les temples à recevoir l'offrande des premiers fruits; ils étaient chargés de les distribuer au peuple et d'en conserver pour les festins consacrés aux divinités. Presque tous les dieux avaient leurs parasites, lesquels, disent les historiens, faisaient aussi certains sacrifices

yo NOTES DE LA GASTRONOMIE.

avec les femmes qui n'avaient eu qu'un mari. Ces hommes, qui mangeaient à la table des dieux, qui étaient convives de Jupiter, de Bacchus, d'Apollon, jouirent d'abord d'une grande considération chez les peuples; mais on s'aperçut bientôt qu'ils avaient un gros appétit et qu'ils mangeaient la part de leurs divins hôtes. Ils finirent par s'avilir, en se ménageant, sous le prétexte du service des dieux, l'entrée des grandes maisons; ils s'y conduisirent comme dans les temples, et, tout en louant le maître de la maison comme ils avaient loué Jupiter ou Hercule, ils dévoraient les mets réservés à la famille. Alors on nomma parasites les flatteurs et les complaisants, qui, pour se procurer un bon dîner, sacrifiaient toute probité et délicatesse. Les Romains, en les recevant à leur table, usaient du droit de les ridiculiser, de les bafouer, et même de les battre, usage qui ne s'est pas conservé jusqu'à nos jours; car un parasite est aujourd'hui Vami de la maison, et les louanges qu'il donne sont prises pour de la bonne monnaie. On les trouve fort amusants, et beaucoup de gens qui mangent leur fortune sans appétit, sont enchantés d'avoir à leur table ces sortes de complaisants qui dissipent quelquefois l'ennui qu'entraînent les richesses et la satiété.

Et se donnent la mort par la peur de mourir.

Imitation de Martial. Faunius Cepion , complice d'une conspiration contre Auguste qui fut découverte , se donna luimême la mort. C'est sur ce sujet que Martial a fait le distique suivant :

Hostem cum fugerit, se Faunius ipse peremit. Hic rogo, non furor est, ne moriare mori?

Dites que Dentatus, qui triompha deux fois. Dans un vase grossier faisait cuire des pois. Lorsque les envoyés d'une faible puissance ■ Vinrent de son crédit implorer l'assistance.

Il y a ici une petite infidélité. Dentatus ne faisait point cuire des pois, mais bien positivement des raves. Voici ce que dit l'histoire sur Dentatus :

« Curius Dentatus fut trois fois consul et jouit deux fois des honneurs du triomphe. Les ambassadeurs des Samnites l'ayant trouvé qui faisait cuire des raves dans un pot de terre, à la campagne où il s'était retiré après ses victoires, lui offrirent des vases d'or pour l'engager à prendre leurs intérêts. Le Romain les refusa en disant fièrement : « Je préfère ma vaisselle de terre à « vos vases d'or ; je ne veux pas être riche , content , dans ma <i pauvreté , de commander à ceux qui le sont. «

Voici la vérité heureusement rétablie. Il ne faut jamais altérer l'histoire, lors même qu'il ne s'agit que de raves cuites.

Citez, pour vous donner un air plus érudit, La loi qui des Romains condamnait l'appétit. Cette loi famia, bizarre, impolitique.

Qui ne fit qu'enhardir la débauche publique.

Macrobe dit qu'au temps de la loi famia, qu'on avait publiée pour réprimer la débauche du peuple , plusieurs sénateurs vinrent ivres opiner au sénat sur le salut de la république. Cette loi, entre autres choses, ne permettait pas de dépenser plus de cent as à un repas, centenos seris, ce qui revenait environ à cinquante sous de notre monnaie. La loi orchia réglait le nombre des convives qu'on pouvait inviter.

Racontez que dans Rome un barbeau fut payé Plus de deux cents écus, argent bien employé. Qui fit dire à Caton, dans son triste délire, Qu'il ne répondait pas du salut de l'empire.

Un barbeau fut effectivement acheté à Rome jusqu'à deux cent cinquante écus; ce qui fit dire à Caton qu'il doutait du salut d'une ville où un poisson était vendu plus cher qu'un bœuf.

Ajoutez que dans Naple un généreux tyran Paya cent écus d'or la sauce d'un faisan.

On attribue ce trait à Mulcasse, roi de Tunis, et cela se passa à Naples.

Puisez dans Martial, dans Pétrone et Plutarque : Ils présentent des faits bien dignes de remarque.

Lisez, pour vous orner l'esprit et vous mettre en état de parler savamment en gastronomie, la description que Pétrone fait des festins de Trimalcion , c'est-à-dire de Néron ; lisez les Œuvres morales de Plutarque, ses Propos de table, etc.; les épigrammes de Martial ; Julius Cxsar Bullengerus Juliodunensis, e soc. Jesu, De conviviis; Guidomi Panciroli rerum perditarum ; cum commentariis Salmulh, titulum De cibi capiendi modo veteribus usitato ; le petit volume in- 12 que le fameux écrivain de la Vie des Papes a dédié au cardinal Roverella, sous ce titre : Bap. Platinx Cremonensis De honestate, voluptate et valetudine libri decem. Dans cet ouvrage, Platina décrit l'art de préparer les mets d'une manière qu'il dit agréable et utile pour la santé

CHANT m.

5, et 3 3, V.

Surtoutj si vous voulez charmer vos auditeurs, Racontez les exploits de quelques gros mangeurs.

Voici les exemples les plus saillants qu'on puisse citer : Maximin mangeait soixante livres de viande par jour; Albinus engloutit dans une matinée cinq cents figues, cent pêches, dix melons, vingt livres de mu:cat, cent bec-figues et quarante douzaines d'huîtres; Phagon dévora, devant Aurélius, un sanglier, un cochon, un mouton et cent pains; il but une pièce de vin. Domitius, Africain, et Audebonte , roi d'Angleterre , périrent à table de trop manger. L'histoire romaine nous fournit plusieurs exemples de buveurs extraordinaires, qu'il est bon de citer à table. Les femmes mêmes se livraient au vin, et on en a vu qui, à toutes les santés qu'elles portaient, buvaient autant de coups qu'il y avait de lettres en leur nom. Pison fut fait préteur par Tibère pour avoir bu pendant trois nuits. Flaccus eut la province de Syrie pour un pareil exploit. Novellus avala trois grandes mesures de vin en présence du même empereur

Le Journal des Défenseurs, en rendant compte de la Gastronomie avec beaucoup d'indulgence, m'a indiqué l'anecdote suivante :

« Le maréchal de Villars avait un suisse qui mangeait énormément. Le maréchal un jour le fit venir : « Combien mangerais- « tu d'aloyaux? lui dit-il. — Ah 1 Monseigneur, pour moi, falloir " pas beaucoup, cinq à six tout au plus. — Et combien de gigots ? « - De gigots? pas beaucoup, sept à huit. — Et de poulardes? « — Oh! pour les poulardes, pas beaucoup, une douzaine. '■■ — Et de pigeons ? — Oh ! pour ce qui est de pigeons, Monsei- « gneur, pas beaucoup, quarante, peut-être cinquante, selcn <• l'appétit? — Et des alouettes? — Des alouettes, Monseigneur, '( toujours. Il

Rien ne doit déranger l'honnête homme qui di'ne.

Le bailli de Suffren étant à Achem, dans l'Inde, une députation de la ville vint lui demander audience au moment où il était à table. Comme il était gourmand et n'aimait point à être tioublé dans ses repas, il imagina plaisamment, pour se débarrasser de la députation, de lui faire dire qu'un article de la religion chrétienne défendait expressément à tout chrétien à table de s'occuper d'autre chose que de manger, cette fonction étant d'une grande importance. La députation se retira trèsrespectueusement, en admirant l'extrême dévotion du général français.

Ainsi finit Vatel, victime déplorable

Dont parleront longtemps les fastes de la table.

Voici la lettre oti M""" de Sévigné rend compte de cet évé* nement à M™^ de Grignan. Je me suis servi de ses propres termes autant que la poésie a pu me le permettre :

V Le roi arriva le jeudi au soir; la promenade, la collation dans un lieu parsemé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa. Il y eut quelques tables où le rôti manqua à cause de plusieurs dîners auxquels on' ne s'était point attendu. Cela saisit Vatel ; il dit plusieurs fois : « Je suis perdu d'honneur ; voici uiie n affaire que je ne supporterai pas. » Il dit à Gourville : " La « tête me tourne ; il y a douze nuits que je n'ai dormi ; aidez- <( moi à donner des ordres. » Gourville le soulagea en ce qu'il put. Le rôti, qui avait manqué, non pas à la table du roi, mais à la vingt-cinquième, lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit à M. le Prince; M. le Prince alla jusque dans la chambre de Vatel, et lui dit : « Vatel, tout va bien ; rien n'était plus « beau que le souper du roi. » Il répondit : « Monseigneur, I' votre bonté m'achève ; je sais que le rôti a manqué à deux « tables. — Point du tout, dit M. le prince, ne vous fâchez i< point; tout va bien. » Minuit vint : le feu d'artifice ne réussit pas; il fut couvert d'un nuage; il coijtait seize mille francs. A quatre heures du matin, Vatel s'en va partout; il trouve tout endormi. Il rencontre un petit pourvoyeur, qui lui

apportait seulement deux charges de marée ; il lui demande : « Est-ce là tout? — Oui, Monsieur. » Il ne savait pas que Vaiel avait envoyé à tous les ports de mer. Valel attend quelque temps; les autres pourvoyeurs ne vinrent point; sa tète s'échauffait; il crut qu'il n'y aurait point d'autre marée. Il trouva Gourville ; il lui dit : « Monsieur, je ne sui'vivrai point à cet afîrontci.u Gourville se moqua de lui.Vatel monte à sa chambre, met son épée contre la porte et se la passe au travers du cœur; mais ce ne fut qu'au troisième coup, car il s'en donna deux qui n'étaient pas mortels, qu'il tomba mort. La marée cependant arrive de tous côtés; on cherche Vatel pour la distribuer; on va à sa chambre, on heurte, on enfonce la porte, on le trouve noyé dans son sang. On court à M. le Prince, qui fat au désespoir. M. le Duc pleura; c'était sur Vatel que tournait tout son voyage de Bourgogne. M. le Prince le dit au roi fort tristement. ®n dit que c'était à force d'avoir de l'honneur à sa manière. On le loua fort, on loua et blâma son courage ■>

p. 43, V. 24, et p. 44, V. 1-3.

C'est ainsi qu'un héros, célèbre à plus d'un titre, A daigné dans Potsdam adresser une épitre A l'illustre Noël, digne du noble emploi De commander en chef les cuisines d'un roi.

Le grand Frédéric a adressé l'épître suivante à Noël, son cuisinier; ce n'est assurément pas pour cette épître qu'il a été proclamé grand. Il faisait les vers en roi qui a droit de compter sur les applaudissements, et qui se souciait peu apparemment de les mériter en ce genre. •

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