‹ La gastronomie; poemeChapitre 15 sur 33 · FIN DL; QUATRIEME CHANT · texte numérisé non relu

FIN DL; QUATRIEME CHANT

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Qu'un rival de Vîrgile, amoureux des campagne*, Fasse à l'Homme des Champs ap'auir des montagnes , Et l'iustriiise dans l'art de jouer aux échecs : Peur moi de tels sujet» sont arides et secs.

J E ne pense pas que quelques plaisanteries , quelques allusions répandues clans ce poëme , puissent faire croire que j'aie eu le dessein d'attaquer l'auteur de V Homme des Champs ; il ne conviendrait pas de chercher à jeter du ridicule sur celte production d'un homme célèbre, dont je suis le sincère admirateur. Je n'ai eu d'autre dessein que celui d'égayer un peu Uics amis. Si le public sourit un instant , comme eux,

à la Gastronomie, j'auiai obtenu tout le succès que j'ai pu désirer.

Qu'ils soient digues de toi comme de l'univers.

On sent bien que ce dernier hémistiche est trop beau pour qu'il puisse m'appartenir ; aussi l'ai - je dérobé tout entier à Aup,uste , qui dit positivement dans la tragédie de Cinna : Je suis maure de moi comme de l'univers. J'ai commis une grande faute: un hémistiche devrait être une propriété aussi sacrée qu'une maison patrimoniale; mais la littérature en est aujourd'hui à ce point , qu'on y est réduit ks'ar- Tacher Les morceaux,

s PAGE 24. j VERS 5.

Ils «e faisaient hoanear de cette «auce étrange, Se Tinaigre et de sel détestable mélange*

Le savant Meursius , par les conjectures tirées à'' Athénée, croit que ce brouet était composé de

DU CIIAINT I. 95

chair de porc, de vinai^^re et de sel. Je m'en suis rapporte à Meiirsius.

Il manque à ce ragoût un assaisonnement.

— Eh 1 d'où vient avez-vous négligé de l'y mettre r*

— Il y manque, seigneur, si vous voulez permettre, Ijes préparations que vous n'emploîrez pas, L'exercice et sur-tout les bnins de l'Eurotas.

Ce trait est rapporté par Cicérou dans les QueS' lions tusculanes.

Birai-je lei auteurs de ces rares écrits ? Dirai jeMitœcus, Actfdès, Philoiène -^

Lisez le Voyage du jeune Anacharsis , h l'article des repas des Athéniens.

Arcbestrate sur-tout , poëte cuisinier,

Qui fut dans son pays ceint d'un double laurier.. .

Voici ce qui est dit d'Archestrate, d'après ^/A^- 7iée, liv. 5:

« Il est l'auteur d'*un poëme intitulé : la Castro-

jiomie. Cet auteur fut ranii d'un tles fils de Périclès," Il avait parcouru les terres et les mers pour connaître par lui-même ce qu'elles produisent de meilleur. Il s'instruisait dans ses voyaf;es , non des mœurs des peuples , dont il est inutile de s'instruire , puisqu'il est impossible de les chanc;er, mais il entrait dans les laboratoires où se préparent les délices de la table , et il n'eut de commerce qu'avec les hommes utiles à ses plaisirs. Son poème est un trésor de lumière , et ne contient pas un vers qui ne soit un précepte. C'est dans cette école que plusieurs cuisiniers ont puisé les principes d'un art qui les à rendus immortels. »

Je chante, comme lui, la cuisine, la table.

C'est un grand malheur que la Gastronomie d'Archestrate ne soit pas venue jusqu'à nous. Je ne sais si la mienne pourra réparer cette perte.

s ?AGE 27 , VERS 2.

Tbéarion brilla dans les pâfçs sur-tout; Sous ses doigts délicats les Farines pétries Sortirent en l.'eigiiets, en gauii'iac», en oublies.

Lisez, ù ce sujet, je vous prie, Fiat, in Gor. , t. 1 , p. ii5.

La grâce , l'inclustrie et la délicatesse Présidèrent alors aux festins de la Grèce. On y nommait un roi : se« fortunés sujets Osaleo! bien rarement enfreindre se» décret».

Anciennement , dit Plutarque , on créait un chef, un législateur , un roi de la table. Ce roi donnait, en effet , des lois , et prescrivait , sous certaines peines , ce que chacun devait faire, soit de boire , de manger , de chanter, de haranguer ou de réjouir la compagnie par quelque talent, Cicéron dit que Verres, qui avait foulé aux pieds toutes les lois du peuple romain , obéissait ponctuellement aux lois <le la table. Isîe enim pretor scverus ac diligens ,qui

popuU romani legibus nunquam pnruisset, us dili» genter legibus parebat quœ in poculis ponebantur.

Je ne vois point etului e vaiaqueur de Tigtane, Mais l'illustre gourmand du saloa de Diane.

On sait que Lucullus avait plusieurs salons, à chacun desquels il donna le nom d'une divinité , et ce nom était , pour son mai tre- d'hôtel , le signal de la dépense qu'il voulait faire. Cicéron et Pompée l'ayant surpris un jour^ il dit seulement qu'il souperait dans le salon d'Apollon ; et on leur servit un repas qui coiita vingt-cinq mille livres. On faisait aussi très-grande chère dans le salon de Diane.

■" PAGE 2g, VERS 3.

Qu'importe en Lurulhis le géuéral d'armée ? Il doit à ses soupers toute sa renommée.

Corneille a dit:

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.

** PAGE 29, VERS l5.

A l'art de la cuisiue elles furent soumises, Et l'Europe lui doit les premières cerises....

Ce fut effectivement Lucullus qui apporta du royamc de Pont les premiers cerisiers qu'on ait vus en Europe.

^3 PAGE 3o, VERS 11.

A plusieurs plats nouveaux d'un goût trèi-recherché , Le nom d'Apicius fut loug-teraps attaché ; Il fit secte , et l'ou sait qu'il s'émut des querelles Sur ]es Apiciens et leurs sauces nouvelles.

Voici ce que l'histoire rapporte d'Apicius : « Apicius , qui vivait du temps de Trajan , avait trouvé le secret de conserver les huîtres fraîches. II PU envoya d'Italie à ce prince , pendant qu'il était au ])^!ys des Parthes, et elles étaient encore trèssaines quand elles airlvèrent. Ainsi le nom d'Apicius , lonfï temps afterté à plusieurs ragoûts , fit une espère de secte [tarmi les gourmands de Rome. Il dépensa , à composer des sauces , un million cinq cent mille livres ; et trouvant, par la révision desescomp-

gS ÎNOTES

tes , qu'il ne lui resl ait plus que soixante mille écus, ils'empoisouna , dans la crainte de mourir de faim. »

'4 PAGE 3l, VERS i3.

Claude , faible héritier du pouvoir des Kérons, Préférait à la gloire un.piat de cbampigQoas.

L'empereur Claude avait une très-grande prédilection pour les champignons ; il en fut empoisonné par Agrippine , sa nièce et sa quatrième femme ; mais comme ce poison le rendit simplement malade, elle envoya chercher Xénophon , son médecin , qui , feignant de lui donner un de ces vomitifs dont il se servait ordinairement après ses débauches , lui fit passer une plume empoisonnée dans la gorge.

....Néron avait coutume d'appeler les champignons le ragoût des dieux , parce que Claude , son prédécesseur, en ayant été empoisonné, fut mis après sa mort au rang des dieux.

^^ PAGE 3i , VERS 17.

Caligula fit faire un reua» sajs égal Pour son lueitalus . irJwlIustce cheval.

Le cheval de Caliaula, nommé Incitnius , fat

f rraité comme les grands hommes Tétaient du temps

de la république. Caligula le nomma pontife , et voulait le fiiire consul. Il lui fit faire une écurie de mar • Lre , une auge d'ivoire , une couverture de pourpre , et un collier de perles. Ce cheval , digne convive de Caligula , mangeait à sa table. L'empereur luimême lui servait de l'orge doré , et lui présen:ait du via dans une coupe d'or où il avait bu le premier.

Le sénat mit aux voix cette affaire importante , Et le turbot fut liais à la sauce p luaute.

La sauce piquante est ici une fiction poétique. Voici comment cela s'est passé :

ce Domitien convoqua un jour le sénat pour savoir en quel vase on cuirait im turbot monstrueux dont on lui avait fait présent. Les sénateurs (xaminèrent gravement cette affaire. Comme il ne '^e ti oiiva point tie vase assez grand , on pronosa de couper le poisson par morceaux : cet avis fut rejeté. Après bien des délibérations, on décida qu'il fallait construire un vase exprès ; et il fut réglé rjue quand l'empereur

irait à la guerre , il aurait toujours à sa suite un grand nombre de potiers de terre. Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'un sénateur aveugle parut extasié à la vue du turbot, et ne cessa d'en faire l'éloge, en fixant les yeux du côté où le poisson n'était pas. »

Je pourrais compulser d'iunomhtables chroniques.

Le lecteur sera bien aise de trouver ici quelques détails qui auraient passé les bornes d'un poëme , et qui compléteront te qui nous reste à dire de la cuisine des anciens.

« Jules César mangeait quelquefois en un

seul repas le rtvenu de plusieurs provinces. Vitellius en faisait qi;atre par jour; et, dans tous ceux qu'il 1)1 » liait chez ses amis , on ne dépensait jamais moins de dix mille écus. Celui que lui donna son frère est célèbre. On y servit deux mille poissons d'élite , sept mille oiseaux engraissés , et tout ce que l'Océan €tla Méditerranée peuvent fournir de plus délicat, îféroa tenait table depuis midi jusqu'à la nuit, arec

DU CHANT I. ïoï

des prodigalités monstrueuses. Géta se faisait servir toutes sortes de mets par ordre alpbabéticjue. Héliogabale traita douze de ses amis d'une manière incroyable. Il leur fit donner à chacun des animaux en vie de l'espèce de ceux qui avaient été servis; il voulut qu'ils emportassent tous les vases de cristal , d'or et de pierreries dans lesquels ils avaient bu ; et il est à remarquer qu'il en faisait donner de nouveaux chaque fois qu'ils demandaient à boire. Il leur mit surla tête une couronne entretissue de feuillages d'or^ et leur donna à chacun un char superbe et bien attelé, pour s'en retoui'ner chez eux. Jamais il ne mangeait de poisson quand il était près de la mer ; et quand il en était éloigné, s'en faisait servir en eau

marine

«Dans les derniers temps de la république, dit Pacatus, on n'était pas content si, au milieu de l'hiver, les roses ne nageaient pas dans le vin de Falerne ; et si, dans l'été, on ne l'avait fait rafraîchir dans des vases tl'or. Il fallait, au t; avers des périls de la mer, aller chercher des oiseaux du

102 ^:oTES.

Pjiase Après la conquête de TAsic , on intro-

ciiiisit les chanteuses et les baladines »

( Rév. ■)£ Vertot, )

a Riru n'est comparable, pour la prolusion, au banquet d'Assuérus, qui traita penilantsix mois tous les princes et e,ouvernans de sonÉiat , et tint pendant sept jours entiers, des tables couvertes pour tout le peiuMP de la grande ville de Suze

« C ' excès ont été rus dans des temps plus voisins de nous. Au rapport de Fie III , Sindrigile, duc de Lithuanie , ne faisait jamais de repas où on ne servit trente sortes de viandes -, et il restait six heures à table. Le cardinal S. Sixte traita la fille de }• erdinand , roi de Naples , avec ces dépenses incroyables On donna à laver avec de précieuses odeurs, à tous les cliaupcmens de services; et, au xaoyen de la diversité et lie la disposition des mets, on vit représenter sur les tables les travaux d'Hercule et une partie des métamorphoses »

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DU CHAjN r DEUXIEME.

Je dois eu convenir, vous n'aviez pas encot atteint l'âge avancé de la mélancolie .

V o Y E z un livre nouveau , intitulé : Z)e la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales j par madame tle Staël-Holstein. On y voit «]ue les anciens n'' avaient point encore atteint l'âge de la mélancolie y laquelle est une source de perfectibilité.

jo4 NOTES

'9 PAGE 0(J , TEXS 7.

Fuifes cas de ceîui qui, fier de son talent, S'estime votre pgal , et d'un air important , Auprès de son fourneau que la flamme illumine , Donne arec dignité des lois dans sa cuiaiue.

fc J'ai TU, Hit Montaigne, parmi nous , un de ces artistes qui avait servi le cardinal Caraffe. Il me fit un discours de cette science de gueule , avec une gravité et une contenance magistrale, comme s'il eût parlé (le quelque grand point de théologie. Il me déchiffra les différences d'appétits, celui qu'on a a jeun, et ffJui iiu'on a après le second et tiers services; les moyens tantôt de lui plaire, tantôt de l'éveiller et piquer; la police des sauces, premièrement en général; et puis particularisant les qualités des ingrédients et leurs eftets , les différences des salades selon leur saison; celie qui doit être réchauffée, celle qui veut être servie froide ; la façon de les orner ^t embellir pour les rendre plaisantes à la vue. Après

DU CHANT II. io5

cela il entra en matière sur l'ordre du service, plein <ie belles et importantes considérations :

JVfr rninimo sar.è discrimi; e refert , ÇtiO li^esiu /épures ef (}uo s^atlina sscetur.

« Et tout cela enflé de riches et magnifiques paroles , et de celles là mêmes qu'on emploie à traiter du gouvernement d'un Empire. Il m'est souvenu de mon homme. »

Np VC11S permettez pas de 'Jîner tous les jours A l'heure où le sol( il a teimiué son cours.

Un plaisant a dit que les parisiens, a force de retarder l'heure de leur dîner, finiraient par ne dîner que le lendemain.

O vous que mes leçons n'auront point satisfaits , J'ose vous renvoyer au Cuisîhier français , Au Trésor de Cornus , catéchisme ordinaire De l'artiste grossier, du ralet mercenaire, Qui pense avoir atteint le secret de son art Quand ilsait apprêter une omelette au larJ.

Ce n'est pas une chose si aisée que de bien faire

io6 NOTES

une omelette. Voici ce qui est arrivé, à ce sujet, au grand Condé :

« Dans une des courses militaires de ce prince , dit Gourville dans ses Mémoires , toutes ses provisions consistaient en quelques paniers de pain , auquel j'avais fait ajouter du vin , des œufs durs , des noix et du fromage. Avec ces ])rovisions, nous marchâmes bien avant dans la nuit , et entrâmes dans un village oii il y avait un cabaret. On y demeura trois ou quatre heures ; et n'y ayant trouvé que des œufs, le grand Condé se piqua de bien faire une omelette. L'hôtesse lui ayant dit qu'il fallait la tourner pour la mieux faire cuire , et lui ayant enseigné à peu près comme il fallait faire , l'ayant voulu exécuter, il la ^eta bravement du premier coup dans le feu. Je priai î'iiôtesse d'en faire une autre, et de ne la pas coniier à cet habile cuisinier »

" PAGE 5o, VKRS l3,

Laîssous-les s'afteudrir sur la î>rebis bêlante Qui livre au coutelas sa têie caressaute. Laissons-les d'uQ agneau déplorer le trépas ; Leur fausse humanité ne m'en impose pas.

Voici un fragment du passage de Plutarque à ce sujet , tel qu'on le trouve traduit dans VÉmile de J. J. Rousseau:

«Tu me demandes, disait Plutarque, pourquoi Pythagore s'abstenait de manger de la chair de bêtes; mais moi je te demande, au contraire, quel courage d'homme eut h^ premier qui approcha de sa bouche une chair meurtrie; qui In'isa de sa dent les os d'une bête expirante; qui fit servir devant lui des corps morts, des cat;avres, et engloutit dans son estomac des meml)res qui , le moment d'auparavant, bêlaient , mugissaient , marchaient et voyaient ? Comment sa main put-elle enfoncer un fer dans le -corps d'un être sensible % Comment ses yeux purent

io8 NOTES

ils supporter un meurtre'? Comment put-il voir saigner, écorcher, démembrer un pauvre animal sans défense î Comment put-il supporter l'aspect des chairs pantelantes? Comment leur odeur ne lui fllelle pas soulever le cœur? Comment ne fut-il pas dégoûté , repoussé , saisi d'iiorreiir, quand il vint à manier l'ordure de ses blessures , nettoyer le sang noir et figé qui les couvrait ?.... »

Les peaux rampaient sur la ferre écorcLées , Les chairs au feu mugissaient emtrochces. L'homme ne put les manger sans frémir, Et dans son sein les entendit gt'mir.

«Voilà ce qu'il a dû imaginer la première fois qu'il surmonta la nature pour faire cet horrible repas; la première fois qu'il eut faim d'une bète en vie, qu'il voulut se nourrir d'un animal qui paissait encore, et qu'il vit comment il fallait égorger, dépecer, cuire la brebis qui lui léchait les mains.»

*3 PAGE 5l , VERS 17.

îaite'î preuve d'urage et de déh'caies5e.

M. Delille, en avril 1786 , étant à dîner chez Mar-

montel , sou confrère , raconta ce qu'on va lire au sujet des usages qui s'observaient à table dans la bonne compagnie. On parlait de la multitude des petites choses qu'un honnête homme est obligé de savoir dans le monde pour ne pas courir le risque d'y être bafoué. «Elles sont innombrables, dit M. Delille ; et ce qu'il y a de fâcheux , c'est que tout l'esprit du monde ne suffirait pas pour faire deviner ces importantes vétilles. Dernièrement, ajouta-t-il , l'abbé Cosson , professeur de belles-lettres au collège Mazarin, me parla d'un dîner oii il s'était trouvé quelques jours auparavant, avec des gens de la cour, des cordons bleus, des maréchaux de France, chez l'abbé deRadonvilliers, à Versailles. Je parie, lui dis-je,

que vous y avez fait cent incongruités. Comment

donc? reprit vivement l'abbé Cosson, fort inquiet. Il me semble que j'ai fait la même chose que tout le

monde. Quelle présomption ! Je gage que vous

n'avez rien fait comme personne. Mais voyons , je me bornerai au dîner; et d'abord que fïtes-vous de voire serviette en vous mettant à table 1 De ma

îîo NOTES

serviette? Je fis comme tout le monde; je îa déployai, je rétendis sur moi , et l'attachai par un coin à ma

boutonnière. Eli bien! mon cher, vous êtes lu

seul qui ayez fait cela ; on n'étale point sa serviette , on la laisse sur ses genoux. Et comment fîtes-vous pour manger votre soupe ? — Comme tout ie monde, je pense. Je pris ma cuillère d'une main et ma fourchette de l'autre.... Votre fourchette , bon Dieu !

Personne ne prend de fourchette pour manger sa soupe; mais poursuivons. Après votre soupe, que mangcàtes-vous? — Un œuf frais. — Et que fîtesvous de la coquille? — Comme tout le monde ; je la laissai au laquais qui me serrait. Sans la casser? — Sans la casser. Eh bien , mon cher , on

ne mange jamais un œuf sans briser la coquille; et

après votre œuf? Je demandai du bouilli.

Du bouilli ! Personne ne se sert de cette expression ; on demande du bœuf, et point de bouilli; et après cet aliment? — Je priai l'abbé de Kadonvilliers de m'envoyer d'une très-belle volaille. — Maîiicurcax I de la volaille I On demande du pnulet , i]n

DU CHANT II. m

chapon, de la poularde; on ne parle de volaille

qu'à la basse-cour Mais vous ne dites rien de

votre manière de demander à boire. J'ai , comme

tout le monde , demandé du Champagne, du Bordeaux, aux personnes qui en avaient devant elles. -— Sachez donc qu'on demande du idn de Chanipagne , du vin de Bordeaux... Mais dites-moi quel' que chose de la manière dont vous mangeâtes votre pain. — Certainement à la manière de tout le inonde : je le coupai proprement avec mcn couteau»

Eh ! on rompt son pain , on ne le coupe pas....

Avançons. Le café , comment le prîtes-vous 1 — Eh! pour le coup , comme tout le monde; il était brûlant, je le versai par petites parties de ma tasse dans ma soucoupe- — — Eh bien î vous fîtes comme ne fit sûrement personne : tout le inonde boit son café danssatasse, et jamais dans sa soucoupe. Vous voyez donc , mon cher Cosson , que vous n'avez pas dit un mot, pas fait un mouvement qui ne fût contre l'usage. L'abbé Cosson était conlondu , continua M. DelilJc, Pendant six semaines il s'informait i

iI2

toutes les personnes qu'il rencontrait, de quelques"uns des usages sur lesquels je l'avais critiqué. » IVI. Delille lui-même les tenait d'une femme de ses amies, et avait été long-temps à se trouver ridicule dans le monde , où il ne savait comment s'y prendre pour boire et manger conformément à l'usage.

L'abbé Cosson, qui manquait d'usage à table, ne manquait point de présence d'esprit. Il avait déjeûné im jour chez M. Chauveau-Lagarde, qui l'a connu particulièrement, et de qui je tiens ce trait. On lui avait servi un pâté dont il avait été fort content; le lendemain il s'en rappela : il vint retrouver son ami de grand matin , et lui dit très-sérieusement : « Mon cher, j'ai aujourd'hui du monde à déjeuner chez moi, je ne m'y attendais point : faites-moi le plaisir <\e me prêter votre pâté, w

"4 FACE 5l , VERS i8.

Jouissez lenfement, et que riçn ne rous presse-, Gaidez qu'en voire louche un iHOrceuu trop bâié> ï^'e 8cit eu SOU chemin pat nu autre Leurté.

DU CHANT II. ii5

Boileau a dit danfiVu4 rt poétique :

Garrlez qu'une voyelle h courir »rop hâfée , Ne soit ea «on chemiu par une autre heurtée»

Vous devez accueillir cet adroit parasite

Qui chez vous quelquefois s'iafroduit et s'incite.

Son heureux appétit vous ainuie et vous plaît.

Parmi les modernes , on peut citer Montmaur , le plus fameux parasite de son temps. Il naquit en Limousin en i5y6, et mourut à Paris en 1648. C'élaic un homme riche , mais avare. Il disait k ses amis : Fournissez les uiajides et le vin, et je fournirai le SEL. Etant un jour à table avec un grand nombre de ses amis qui chantaient, parlaient et riaient tous à la fois : ^h! messieurs , dit-il , un peu de silence, on ne sait ce qu'on înange.Fuvelièce fit contre lui l'épi^ramme qui suit :

Montmaut ne trouva dans la Biî^le Rien d'incroyable ou d'impossible.

Sinon quand il vit que cinq paini Haïsasièrent tant d'humains, Et que, pour comLle de merveille* , Il en resta douze corbeilles.

ÎJou Dieu , dit il, parJcnne-moi, Le miracle excède ma foi ; Sans doute Je texte en ajoute ; Que n'^îais-je là pour le voir ?

Je ne crois pas que ton pouvoir En eût fait rester une croûte.

Il est important de rappeler ici les différentes sifjnifications qu'a eues le mot parasite dans l'antiquité et chez les modernes. Le titre de parasite était autrefois très-honorable; il a eu le mè-ne sort que celui de philosophe. Les Romains nommaient les parasites eputones,- ils étaient préposés dans les temples à recevoir l'offrande des premiers fruits; ils étaient chargés de les distribuer au peuple, et d'en conserver pour les festins consacrés aux divinités. Presque tous les dieux avaient leurs parasiter , lesquels, disent les historiens, faisaient aussi certains

sacrifices avec les femmes qui n'avaient eu qu'un, mari. Ces liommes qui mangeaient à la table des dieux, qui étaient convives i!e Jupiter, de Bacchus, d'Apollon, jouirent d'abord d'une grande considération chez les peuples ; mais on s'aperrut bientôt qu'ils avaient un gros appétit , et qu'ils mangeaient la part de leurs divins hôtes. Ils finirent par s'avilir , en se ménageant , sous le prétexte du service des dieux, l'enti'ée des grandes maisons ; ils s'y conduisirent comme dans les temples ; et, tout en louant le maître de la maison, comme ils avaient loué Jupiter ou Hercule , ils dévoraient les mets réservés à la famille. Alors on nomma parasites les flatteurs et les complaisans, qui , pour se procurer un bon dîner, sacrifiaient toute probité et délicatesse. Les Romains, en les recevant à leur table, usaient du droit de les ridiculiser, de les bafouer, et même de les battre, usage qui ne s'est pas conservé jusqu'à nos jours; car un parasite est aujourd'hui Vami de la maison , et les louanges qu'il donne sont prises pour de la bonne monnaie. On les trouve

rre NOTES.

forts amusants ; et beaucoup de gens qui mangent leur fortune sans appétit , sont enchantés d'avoir à leur table ces sortes de coniplaisans, qui dissipent quelquefois l'ennui qu'entraînent les richesses et la satiété.

Et se donnent la mort par la peur 'îe mourir.

Imitation de Martial. Faunius-Cepion, complice d'une conspiration contre Auguste , qui fut découverte, se donna lui-même la mort. C'est sur ce sujet que Martial a fait le distique suivant :

Hostem cim fugeril , se Faunius ipse peremit, ITic rogo , 1.0-1 furor est , ne moriare morii'

VWWVVWVWVW WVVVVVVVVVVVVVVVVVVV\VVV\VVV\t;VVVVVVV\V\A/W'VVVVW

'7 PAGE 60 , VERS l5.

Dites que Dentatus , qui triompha deux fois, Dans un vase grossier faisait cuire des pois. Lorsque les euvoyés d'une faible puissance Yinrent de son crédit implorer l'assistance.

il, y a ici une petite infidélité. Dentatus ne faisait point cuire des pois , mais bien positivement des raves . Voici ce que dit l'histoire sur Dentatus :

« Curius Dentatus fut trois fois consul, et jouit deux fois des honneurs du triomphe. Les ambassa-

îi8 NOTES

deurs des Samnites l'ayant trouvé qui faisait cuire des rave^ dans un pot de teiTe , à la campagne oii il s'était retiré après ses victoires, lui offrirent des vases d'or pour rengager à prendre leurs intérêts. Le Romain les refusa, en disant fièrement : « Je « préfère ma vaisselle de terre à vos vases d'or; je ne « veux pas être riche , content dans ma pauvreté de « commander à ceux qui le sont. »

Voici la vérité heureusement rétablie. Il ne faut jamais altérer l'histoire , lors même qu'il ne s'agit que de raves cuites.

Citez , pour vous clonner un air plus érudit , La loi qui des Romains coadamnait l'appétit, Ce\.te\oifamia , bizarre, impolitique.

Qui ne fit quenhardir la débauche publique.

Macrobe dit qu'au temps de la loi famia, qu'on avait publiée pour réprimer la débauche du peuple , plusieurs sénateurs vinrent ivres opiner au sénat sur îe salut de la république. Cette loi , cntr'autres

DU CHANT III. iicj

fhoses , ne permettait pas tle dépenser plus de cent asses à un repas, centenos œris; ce qui revenait environ à cinquante sous de notre monnaie. La loi orchia réglait le nombre des convives qu'on pouvait inviter.

'9 PAGE 6l , VERS 5.

Racontez que dans Rome un barbet fut paye Plus de deux cents écus, argent bien employé, Qui fif dire à Caton , dan» son triste délire, Qu'il ne répondait plus du salut de l'Empire.

Un barbet fut effectivement acheté à Rome jusqu'à deux cent cinquante éctis ; ce qui fit dire à Caton qu'il doutait du salut d'une ville où un poisson était vendu plus cher qu'un bœuf.

^^ PAGE 6l , VERS 9.

Ajoutez que dans Kaples ua généreux tyran Paya cent écus d'or la sauce d'un faisan.

On attribue ce trait à Mulcasse , roi de Tunis, et cela se passa à Naples.

3* PAGE Cl , VERS 11.

Piiùez dans Martial , dans Pélrnne et Plutar-|ue ; Ils préseateut o'es faits bieu digaes de ceraaique.

Lisez , pour vous orner l'esprit et vous meure en état de parler savamment en Gastronomie , la description que Pétrone fait des festins de Trimalcion , c'est à dire de Néron ; lisez les OEuvres morales de Plutarque , ses propos de table, etc. ; les épigrammes de Martial ; Julius Cœsar bullengerus juliodunensus è soc. Jésus , de conviviis ; Guidomi PanciroLi rerunt perditarum ; cum commentariis Salmulh , titulum de cibl capiendi modo i^eterihus usitato ; le petit volume in-12 que le fameux écrivain de la p^ie des Papes a dédié au cardinal Roverella, sous ce titre : Bap. Platiiiœ Crémone nsis de honestate , voluptate et valetudiîie libri decem. Dans cet ouvrage, Platina décrit l'art de préparer les mets d'une manière qu'il dit agréable et utile pour la santé....

3' PAGE 6l , VERS l3.

Sur-tout , si vous voulez charmer vos auditeurs , Bacoutez les exploits île quelques gros mangeurs.

Voici les exemples les plus saillans qu'on puisse citer : Maximin mangeait soixante livres de viande par jour ; Albinus engloutit dans une matinée cinq cents ligues, cent pèches , dix melons, vingt livres de muscat , cent bec-figues et quarante douzaines d'huitres ; Pliagon dévora , devant Aurélius , un sanglier, un cochon , un mouton et cent pains ; il but nue pièce de vin. Doinitius, Africain, et Audebonte, roi d'Angleterre, périrent à table de trop manger, ïj'histoire romaine nous fournit plusieurs exemples de buveurs extraordinaires, qu'il est bon de citer à table. Les femmes mêmes se livraient au vin ; et on en a vu qui, à toutes les santés qu'elles portaient, buvaient autant de coups qu'il y avait de lettres en leur nom. Pison fut fait prêteur par Tibère , pour avoir bu pendant trois nuits. Fiacus eut la province de Syrie pour un pareil exploit. NoveUus avala trois

grandes mesures de vin , en présence du même empereur....

Le Journal des Défenseurs , en rendant compte de la Gastronomie avec beauconp d'indulgence, m'a indiqué l'anecdote suivante :

« Le maréchal de Villars avait un suisse qui mangeait énormément. Le maréchal un jour le fit venir :

Combien mangerais-tu d'aloyaux ? lui dit il. Ah !

monseigneur, pour moi falloir pas beaucoup , cinq

à six tout au plus. Et combien de gigots "?

De gigots! pas beaucoup , sept à huit. Et de

poulardes"? Oh! pour les poulardes, pas beaucoup , une douzaine. — Et de pigeons "? Oh !

pour ce qui est des pigeons , monseigneur , pas beaucoup, quarante, peut-être cinquante, selon

l'appétit. Et des alouettes? — Des alouettes ,

monseigneur, toujours. »i

DU CHANT m. I0.5

33 PAGE 64, VERS j4' Rien ne doit déranger l'honnête hcmme qui dîne.

Le bailli de Suffren étant à Achem , dans l'Inde, «ne députation de la ville vint lui demander audience au moment où il était à table. Comme il était gourmand et n'aimait point à être troublé dans ses repas , il imagina plaisamment, pour se débarrasser de la députation, de lui faire dire qu'un article de la relioion chrétienne défendait expressément à tout chrétien à table de s'occuper d'autres choses que de manger, cette fonction étant d'une grande importance. La députation se retira très-respectueusement , en admirant l'extrême dévotion du général français.

Ainsi finit Vatel, victime déplorable.

Dont parleront long-temps les fastes de la taLle.

Voici la lettre où madame de Sévigné rend compte de cet événement à madame de Grîgnan. Je me suis

seni de ses propres termes , autant que la poésie a pu me le permettre :

« Le roi arriva le jeudi au soir ; la promenade, la collation dans un lieu parsemé de jonquilles , tout cela fut à souhait. On soupa : il y eut quelques tables où le rôti manqua , à cause de plusieurs dîners auxquels on ne s'était point attendu. Cela saisit Vatel ; il dit plusieurs fois : « Je suis perdu d'honneur ; voici « une affaire que je ne supporterai pas. w II dit à Gourville : «La tête me tourne; il y a douze nuits €< que je n'ai dormi ; aidez moi à donner des ordres.» Gourville le soulagea en ce qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du roi , mais à la ^'inot-cinquième , lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit àM. le prince -, I\I. leprincealla jusque dans la chambre de Vatel, et lui dit : « Vatcl , et tout va bien ; rien n'était plus beau que le souper « du roi. » Il répondit : « ÏNIonseigneur, votre bonté « m'achève ; je sais que le rôti à manqué à deux ta- « blés. — Point du tout , dit M. le prince , ne vous « fâchez point, tout va bien. » Minuit vient : le feu

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fl'artifîce ne réussit point; il fut couvert d'un nuaj^e ; il coûtait seize mille francs. A quatre heures du matin , Vatel s'en va par-tout ; il trouve tout endormi. Il rencontre un petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux charoes de marée; il lui demande : <c Est-ce là tout? — Oui , monsieur.» Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps ; les autres pourvoyeurs ne vinrent point; sa tête s'échauffait; il crut qu'il n'y aurait point d'autre marée. Il trouva Gourville; il lui dit : a Monsieur, je ne survivrai point à cet affront- « ci. » Gourville se moqua de lui. Vatel monte k sa chambre , met son épée contre la porte , et se la passe au travers du cœur ; mais ce ne fut qu'au troisième coup , car il s'en donna deux qui n'étaient pas mortels, qu'il tomba mort. La marée cependant arrive de tous côtés ; on cherche Vatel pour la distribuer; on va à sa chambre, on h£urte , on enfonce la porte , on le trouve noyé dans son sang. On court à M. le prince, qui fut au désespoir. M. le duc pleura ; c'était sur Vatel que tournait tout son voyaf^e

ji6 NOTES.

de Bourgogne. M. le prince le dit au roi fort tristement. On dit que c'était à force d'avoir de l'honneur à sa manière. On le loua fort , on loua et blùma sou courage....»

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