‹ La gastronomie; poemeChapitre 16 sur 33 · DU CHANT QUATRIÈME · texte numérisé non relu

DU CHANT QUATRIÈME

i5 PAGE 76, VERS 5.

C'est ainsi qu'un héros célèbre à plus d'un titre, A rlaigné dans Postdam adresser une épî^re A l'illustre Noël , digne du noble emploi De commander en chef les cuisines d'un ro'.

Ije grand Frédéric a adressé l'épître suivante à Noël , son cuisinier : ce n'est assurément pas poui' cette épître qu'il a été proclamé grand ; il faisait les vers en roi qui a droit de compter sur les applaudissemens , et qui se souciait peu apparemment de les mériter en ce genre.

Au sieur Noël f maître-d' hôtel.

Je ne ris point ; vrairaent , monâieur Noël, Vos grands talents vous rendent immortel. Sans doote il est plus d'un moyen de l'être : Qui dans son art surpasse ses égaux , Qui s'aplanit des chemins tout nouveaux , Est dans son genre un habile , ua graad maître. Des cuisiniers vous êtes le héros.

Vous posse'dez l'exacte connaissance Des végétaux -, et votre expérience Assimilant discrètement leurs sucs.

Sait les lier au genre de ses sauces , Au doux parfum des jasmins et des ro^es , Qui font le charme et des tois et des ducs.

Si que'que jour il vous prend fantaisie D'imaginer un ragoût de momie; En l'apprêtant de ce goût sûr et fia , Et des extraits produits par la chimie. L'illusion , le prestige et la faim Kous rendront tous peut-être antropopLages.

Mais non , laissons ces rtpas aux sauvages; Même épargnons la chair des animaux ; Prodiguez nous plurôt ces végétaux -, Ils sont p^us sains , plus faits pour nos usages-

Que de SIets par vous îm8<;!nés , Que de pâtés par vos maias fsconoéj,

DU CHA^T iV. 129

Que de hacbi« , de Farces délecfablcs.

Dont nos pal'iib toujours plus enchanléj , Sont mollement chatouillés et flattés !

Auteur fécond de ces mets admirable»- , Que cent festins ne sauraient épuiser, Vous inventez et savez composer Ce que jamais aucun de vos semblables îfe produisit pour s'immortaliser.

Aussi jamais, croyez moi. la cuisine Égyptienne, ou grecc]ue , ou bien latins , Ke put at'eindre à la perfection Où la porta votre esprit qui combine.

Et votre vive imagination.

Ce LucuUus , fameux gourmet de Rome , Dans ses banquets, au salon d'Apollou , Festins fairieux que Cicéron renomme , Ke ;;-ùtaricn d'aussi fin, d'aussi bon, Qus cette bombe à la Sardanapale , Ce mets des dieux , qu'aucun ragoût n'égale , Dont TOUS m'avez régalé ce midi.

Si l'on pouvait ranimer Épicure; Si la vertu de quelque saint hardi Pouvait encor le rendre à la nature , Combien Noël en serait applaudi 1 Il choisirait Noël pour son apôtve :

Il lest déjà ; car son travail vanté.

i3o NOTES

En (ont palais prêche la volupté;

A nous tenter plus séduisant qu'un autre,

II est vainqueur de la frugalité ;

Et surpassant le philosophe antique ,

Woël réduit ses leçons en pratique;

Ses mets exquis amorçant les Prussiens,

Les ont changés en Epicuriens.

Au temps passé , la volupté grossière, Sans méditer sur des mets délicats.

Se contentait de surcharger les plat» , Tour assouvir sa dent carnassière.

On était loin de nos rafiinemens.

On ignorait nos assaisonneraens; On recherchait la viande la plus rare:

Ce qui coûtait le plus , passait pour hon.

Pétrone ainsi peint le festin tizarre Que lui donna certain Trimalcicn.

On y servait avec profusion Des animaux entiers de toute espèce ; D'un porc sur-tout le cadavre hideux.

Si révoltant , si choquant à nos 3eux , Tut étalé , rôti tout d'une pièce ; Dès que ses flancs furent tranchés en deux, Cn en tira l'oiseau brillant du Phase , Chapons , dindons , bec-figues et perdrix. Les conviés tous ra-is , en extase , A cet aspect jetèrent de grands cris ; Le cui:iniet fut loué par hé'.ise ;

DU CHANT IV. i3i

Chacun mangea selon sa friandise ; On dévora le porc et ses débris.

Qui serrirait à présent à ses hôtes Un tel repas ? Au lieu d'être loué Des successeurs des Térences , des Plautei, En plein théâtre on serait bal'oué.

"Les fins gourmets , à table délicate , Ve souffrent point qu'un chétif gargotiet Grossièrement travaille à la Sarmate.

On veut sur-tout , qu'habile en son méfier, Par des ragoûts dont la saveur nous flatte. L'artiste ait l'art de nous rassasier.

Il faut encore, et j'allais l'oublier.

Que toute table élégammentservie , Evite en tout l'air d'une l)oucherie; Qu'un rôt coupé ne soit jamais sanglant ; Un tel objet d'horreur est révoltant.

Un cuisinier qui brigue la louange , Doit déguiser les cadavres qu'on mange.

En cent façons il peut les disséquer; D'ingrédients il compose ua mélange, La farce enSn lui sert atout masquer.

Voilà par oft le Fameux Noël brille; 11 imagine , et jamais il ne pille De vieux menus d'autres maîtresd'hôtels ; C'est un Newton dans l'art delà marmite. Un vrai César en fait de lèchefrite ; Et , surpassant nos héros actuels , Il les vaut tous aux palais sensuels.

i52 NOTES

Maïs si ces vers tombaient à l'improviste Entre les mains d'un bourru janséniste , Zélé dévot et prompt à s'enflammer, Je crois d'ici l'entendre déclamer Contre ce monstre impie ou sybarite , Qui prôna trop la volupté maudite , Et vous loger l'auteur, sans le nommer. Au gouffre affreux que Lucifer habite.

Tout doux , tout doux , monsieur le cénobite, rius de bon sens ; de grâce , point d'humeur ; Entre nous deux , c'est la raison , docteur, Qui seule doit juger notre querelle.

A ses décrets ne soyez point rebelle ; Elle vous dit , si vous pouvez l'ouïr : « Prétends-tu donc laisser évanouir <c Les dons 'lu ciel qu'il ver^e en abondance ? « S'il les donna , selon toute apparence , K Ce fut afin que l'on en put jouir. •» User de tout , c'est le conseil du sage , Savoir jouir sans abuser de rien; Souffrir le mal , s'il vient , avec courage , Et bien goûter l'avantage du bien.

Hâtez vous donc , Noël , servez la table; Je sens déjà le parfum délectable De vos ragoûts; on vient me les offrir. Allons goûter de vos métamorphoses; Car, puisqu'enfin , si l'on ne veut mourir. Tout homme doit chaque jour se nourrir, Ke nous donnez que descellantes choses!

DU CHANT IV. i53

On a senti de loin cet énorme fromage,

Qui doit tout son mérite aux outrages du temps.

Un Allemand nommé Maniri Schookisu , a ï&\t lin livre sur cette sorte de fromage , intitulé : De ^4versione Casei, De l'aversion du fromage. Je n'ai jamais pu me procurer cet ouvrage, qui aurait été d'un grand prix pour moi. Cela me fait souvenir d'avoir lu quelque part qu'un autre Allemand avait lait un gros livre sur un zest de citron : c'est le comble de l'art et du talent.

Qu'un ignorant artiste , émule de Mignot, ?<'ouvel empoisonneur, assaisonne leur pot.

Mignot , cuisinier, vivait du temps de Boileau- Celui-ci le traita , comme on sait , d'empoisonneur, dans sa satire du repas. Le cuisinier offensé porta sa plainte au magistrat , qui le renvoya en lui disant que l'injure dont il se plaignait n'était qu'une plaisanterie dont il devait rire tout le premier. Cette raison , bien loin d'apaiser le traiteur, ne fit qu'ir»

ï54 NOTES.

riter sa colère : il résolut de se faire justice luimême. Il s'avisa d'un expédient tout nouveau. Il avait la réputation de faire d'excellens biscuits , et tout Paris en envoyait chercher chez lui. Il sut que l'abbé Cottin avait fait une satire contre Boileau, leur ennemi commun : Mignot la fit imprimer à ses dépens; et quand on venait demander des biscuits, il les enveloppait dans la feuille qui contenait la satire imprimée , afin de la répandre dans le public, associant ainsi ses talens à ceux de l'abbé Cottin, Quand Boileau voulait se réjouir avec ses amis , il envovait chercher des biscuits chez MiDnot,pour avoir la satire de Cottin. Cependant la colère de Mignot s'apaisa , quand il vit que la satire où Boi ieau le traitait d'empoisonneur, loin de le décrier, l'avait rendu célèbre. En etfet , depuis ce temps-là, tout le monde voulait aller chez lui. Mignot s'est enrichi dans sa profession , et il faisait gloire d'a- YOu&i- qu'il devait sa fortune à Boileau.

Tiy DES XOTES,

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