A MADAME D
Qui me reprochait de n'avoir point fait de vers pour elle.
l\ E me reprochez plus , madame ,
De ne savoir pas bien aimer;
Pardonnez à ma sotte flamme.
Qui se déclare sans rimer.
AU ! je vous aime trop , sans dûute ,
Pour suivre l'ennuyeuse route
D'un amoureux à madrigal.
Ma foi, Pégase est l'animal
Que je sais monter le plus mal ;
Et si cela vous est égal ,
Je vais continuer , pour cause ,
igS POESIES
D'être un amant fort trivial , Et de vous adorer en prose.
Je plains un insipide amant Qui s'en ya toujours rimaillant.
Tant en absence que présence ; Qui ne soupire qu'en cadence ; Qui divise en huit ou dix pieds Et son amour et sa tendresse; Qui meurt et succombe sans cesse.
Quoique bien ferme sur ses pieds.
Il est clair, tandis qu'on s'escrime A ranger quelques mots oiseux, Que les choses n'eu vont pas mieux ; On n'aime point tandis qu'on rime.
Je ne connais rien de plus sot Qu'un amoureux qui se lamente , Et cependant vous ditye chante; Qui se tue à chercher un mot ,
Au Heu de chercher son amante; On sait bien que dans ce moment Il n'écrit jamais je vous aime , Que pour le faire incessamment
Rimer avec ardeur extrême
Quand j'étais encor tout poudreux , Tout boursoufflé de rhétorique ; Quand je brûlais des premiers feux Pour certaine beauté rustique ; Alors , au moins tous les matins , Il s'échappait de ma cervelle
Trois ou quatre légers quatrains
Contre les attraits de ma belle.
Le soir je rôdais autour d'elle ,
Et je lui glissais dans la main
Ma misérable kirielle ;
Je revenais le lendemain
Avec une dose nouvelle.
Vous sentez bien que le.s appas , Que les rigueurs , que l' in fortune,. ■ Que le soleil) même la lune , Au besoin ne me manquaient pas.
La rime ne me coûtait guère.
Parfois ma novice beauté , Dont l'esprit n'était pas vulgaire.
M'assurait l'immortalité Si je poursuivais la carrière ^ Et , dans l'excès de sa bonté , Ne me comparait qu'a Voltaire.
C'était de quoi mettre à l'envers Une tête encore bien légère :
Aussi je redoublais devers ; Aussi ma belle dulcinée, De poésie assassinée, Se vit réùuite a conjurer Mon Apollon impitoyable
De s'arranger à l'amiable ,
Et de la laisser respirer.
Il faut qu'une beauté respire.
Alors je suspendis ma lyre ,
Honteux de mon acharnement
Mais dites un mot cependant.
Je puis facilement encore Dire en vers que je vous adore, Et vous envoyer des paquets De mes madrigaux circulaires :
Car ils vont bien à tous sujets.
En voulez-vous dix exemplaires ?
Assurément ils sont tout prêts.
Vous vous expliquerez , madame , Ce qu'ils renferment de plus beau.
Je ferai relier en veau Ce témoignage de ma flamme
Mais je vous vois frémir un peu De mes offres trop généreuses.
Rassurez-vous; ce n'est qu'un jen , Et je vais condamner au feu Toutes mes rimes amoureuses.
Vous méritez, sans contredît.
Qu'on vous respecte davantage ; Et mon cœur est le seul ouvrage Dont je puisse vous faire hommage Sans compromettre mon esprit.
FUGITIVES. 2oS