‹ La gastronomie; poemeChapitre 28 sur 33 · GUERISON D'UN PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

GUERISON D'UN PHILOSOPHE

J 'avais gagné certaine maladie

Qui se rapproche et tient a la folie :

J'étais privé tle raison, de bon sens ;

Parfois pourtant j'en rattrapais l'usage.

Pour prévenir de nouveaux accidentés.

Je crus devoir recourir aux talents

D'un médecin habile autant que sage.

~— Raconlez-moi dans le plus grand détail,

Dit le docteur , le mal qui vous possède.

Sur ce rapport je ferai mon travail,

£t tâcherai d'appliquer le remède.

Je

noS POESIES

— Voici le fait : j'éprouve à chaque instant

Certain besoin impérieux d'écrire,

De compiler, commenter et traduire.

Je ne saurais dormir paisiblement.

Souvent la nuit en sursaut je me lève :

Tout en rêvant je couche par écrit

Ce qui dans l'ombre a troublé mon esprit,

Et je compose un livre de mon rêve.

Je ne lis pas un seul mot des anciens ,

Qu'à ce sujet je n'exerce ma plume.

Je prends bientôt leurs travaux pour lesmiens^

Et j'en compose un moderne volume ,

Lequel , revu , corrigé , mis au net ,

Je vais porter à monsieur Crapelet.

Quand un Fréron s'attache à me poursuivre. Et sans respect s'amuse à me gloser , Pour lui prouver la bonté de mon livre , Je crie au meurtre, et cours lui proposer

De lui lancer une balle mâchée

Dans la cervelle ou Vartère trachée

On me retient.... Je répands mes noirceurs Sur le papier; je dirige ma rage Contre mon siècle, et contre les auteurs Dont les écrits me portent quelque ombrage. Je les insulte et je les pousse à bout , En les traitant, dans mes rimes peu chastes, "De polissons, âe gueux , de pédérastes ; Puis je gémis sur la perte du goût ; Et, m'enfermant pendant une semaine, Sans m'approcher île créature humaine, A mon humeur je donne un libre cours....; Je voudrais être au dernier de mes jours. Tantôt je veux abandonner la ville , Me retirer dans un bois de sapins, Faire mon trou parmi ceux des lapins , Brouter de l'herbe avec l'auteur d'Emile.

Je dîne peu. — Soupez-vous ? — Encor moins.

J'ai des raisons pour négliger ces soins

-— Je vous entends. Sur votre nourriture

Vous éprouvez quelque difficulté

0:i n-'avait dit que la littérature A ses amis faisait la charité; Qu'on avait fait une quête publique

Pour assister les pauvres gens d'esprit

Que n'allez-vous partager le produit

D'une collecte aussi philantropique?

Vous êtes fier 1 — Un peu. — Vous avez tort.

Si vous aimiez la soupe économique ,

Et fais'cz cas des bouillons de Rumfort ?....

— Mourir de faim n'est pas ce qui me touche ;

Je ne tiens pas aux plaisirs de la bouche.

Pour me nourrir peu de chose suffit.

Dans mon état j'ai si peu d'appétit l

Sommes-nous faits peur manger et pour boire?

FUGITIVES. -îî

J'ai faim et soif, mais , hélas! c'est de gloire : On m'en refuse, et voilà mon malheur!

De là, je crois, cette affreuse maigreur. Ce teint plombé, cette mine alongée,

Cet air sournois, ces accès de courroux

Vous m'eifrayez; donnez-moi votre pouls ;

Voyons la langue elle est un peu chargée.,.^.

En travaillant , quels livres lisez-vous? Quel est, mon cher, l'aliment ordinaire

De votre esprit ? Helvétius , Voltaire ,

Rousseau, Mably, Diderot, Condorcet,.

Bayie , Raynal , le baron de Copet

Le plus souvent , pour aider mon génie y Je vais puiser dans l'Encyclopédie , Dont chaque livre , avec profusion Peut me fournir de l'érudition, Des mots abstraits , de la métaphysique. Et de l'esprit par ordre alphabétique ,

— Que pensez -vous de la religion ?

— Je penche un peu pour un Etre- Suprême,

Premier moteur Mais quand j'y songe bien ,

En vérité , je ne penche pour rien...

Sur l'homme , enfin , quel est votre système ?

" — Je crois que l'homme est un simple animal , Un cf mposé de subtile matière Qui , mis en jeu par un souffle vital , Retourne ensuite en petite poussière

Dont se nourrit le règne végétal

îs oiis nous changeons peut-être en d'autres bêtes. Il se pourrait, tout docteur que vous êtes, Que vous prissiez la forme d'un cheval

— Fort bien -, je vois dans votre maladie Un caractère alarmant et fâclieux , Lequel provient d'une philosophie

Qui tait chez vous des ravages affreux. J'y réfléchis , eî je ne trouye encore

FUGITIVES. 2i5

Aucun remède au mal qui vous dévore

Mais attendez J'en voîs un tout nouveau

Dont je conçois un favorable aui^nre :

Je le crois propre à guérir le cerveau Le plus fêlé par la littérature, Par l'athéisme et l'incrédulité.

On peut le faire avec facilité , C.ir il s'agit d'une simple lecture

Qui peut produire un merveilleux effet

Pendant un mois vous lirez , s'il vous plaît^

Chateaubriand sur le christianisme

— — Vous me voulez remettre au catéchisme :

Ce livre-ld, selon quelques savants ,

Peut tout ati plus séduire des enfants.

Vous me donnez un secours inutile.

Le titre seul m'a causé du dégoût,

Et le sujet a remué ma bile.

— L'ayez-YOus lu tout entier î — Pas du touu

2i4 POESIES

— Il faut vous vaincre et lire jusqu'au bout.

Je surmontai bientôt ma répugnance.

O de ce livre effet prodigieux !

En peu de temps il désilla mes yeux.

Dans mon esprit une douce croyance S'introduisit par un charme nouveau :

Je fus rempli d'amour et d'espérance; Je crus sortir de la nuit du tombeau.

Humilié de mes erreurs grossières , J'en reconnus la cause avec effroi.

Je m'étonnai du charme de la foi , De la beauté du culte de nos pères.

Des jours sereins se levèrent pour nioi ; Sur l'avenir j'osai porter la vue.

La vérité dans mon cœur descendue

Y ramena le calme, le bonheur

Je fus guéri de ma mauvaise humeur,

FUGITIVES. 2i5

De mon orgueil , tie la sotte manie De |)iiblier d'impertinents écrits; Plus éclairé, j'eus p'ns de modestie , Et je laissai messieurs les beaux esprits Se ren^oroer dans leur philosophie....

Je rendis grâce an mortel inspiré Dont le j^énie et le touchant langage Avaient produit ce bien inespéré.

Mon médecin eut aussi mon hommage

A son remède , amis , ayez recours ,

Si quelques maux troublent votre pensée,

Confiez-vous à celte panacée

Pom- prolonger et consoler vos jours.

YOYAGE D UX POÈTE

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