GUERISON D'UN PHILOSOPHE
J 'avais gagné certaine maladie
Qui se rapproche et tient a la folie :
J'étais privé tle raison, de bon sens ;
Parfois pourtant j'en rattrapais l'usage.
Pour prévenir de nouveaux accidentés.
Je crus devoir recourir aux talents
D'un médecin habile autant que sage.
~— Raconlez-moi dans le plus grand détail,
Dit le docteur , le mal qui vous possède.
Sur ce rapport je ferai mon travail,
£t tâcherai d'appliquer le remède.
Je
noS POESIES
— Voici le fait : j'éprouve à chaque instant
Certain besoin impérieux d'écrire,
De compiler, commenter et traduire.
Je ne saurais dormir paisiblement.
Souvent la nuit en sursaut je me lève :
Tout en rêvant je couche par écrit
Ce qui dans l'ombre a troublé mon esprit,
Et je compose un livre de mon rêve.
Je ne lis pas un seul mot des anciens ,
Qu'à ce sujet je n'exerce ma plume.
Je prends bientôt leurs travaux pour lesmiens^
Et j'en compose un moderne volume ,
Lequel , revu , corrigé , mis au net ,
Je vais porter à monsieur Crapelet.
Quand un Fréron s'attache à me poursuivre. Et sans respect s'amuse à me gloser , Pour lui prouver la bonté de mon livre , Je crie au meurtre, et cours lui proposer
De lui lancer une balle mâchée
Dans la cervelle ou Vartère trachée
On me retient.... Je répands mes noirceurs Sur le papier; je dirige ma rage Contre mon siècle, et contre les auteurs Dont les écrits me portent quelque ombrage. Je les insulte et je les pousse à bout , En les traitant, dans mes rimes peu chastes, "De polissons, âe gueux , de pédérastes ; Puis je gémis sur la perte du goût ; Et, m'enfermant pendant une semaine, Sans m'approcher île créature humaine, A mon humeur je donne un libre cours....; Je voudrais être au dernier de mes jours. Tantôt je veux abandonner la ville , Me retirer dans un bois de sapins, Faire mon trou parmi ceux des lapins , Brouter de l'herbe avec l'auteur d'Emile.
Je dîne peu. — Soupez-vous ? — Encor moins.
J'ai des raisons pour négliger ces soins
-— Je vous entends. Sur votre nourriture
Vous éprouvez quelque difficulté
0:i n-'avait dit que la littérature A ses amis faisait la charité; Qu'on avait fait une quête publique
Pour assister les pauvres gens d'esprit
Que n'allez-vous partager le produit
D'une collecte aussi philantropique?
Vous êtes fier 1 — Un peu. — Vous avez tort.
Si vous aimiez la soupe économique ,
Et fais'cz cas des bouillons de Rumfort ?....
— Mourir de faim n'est pas ce qui me touche ;
Je ne tiens pas aux plaisirs de la bouche.
Pour me nourrir peu de chose suffit.
Dans mon état j'ai si peu d'appétit l
Sommes-nous faits peur manger et pour boire?
FUGITIVES. -îî
J'ai faim et soif, mais , hélas! c'est de gloire : On m'en refuse, et voilà mon malheur!
De là, je crois, cette affreuse maigreur. Ce teint plombé, cette mine alongée,
Cet air sournois, ces accès de courroux
Vous m'eifrayez; donnez-moi votre pouls ;
Voyons la langue elle est un peu chargée.,.^.
En travaillant , quels livres lisez-vous? Quel est, mon cher, l'aliment ordinaire
De votre esprit ? Helvétius , Voltaire ,
Rousseau, Mably, Diderot, Condorcet,.
Bayie , Raynal , le baron de Copet
Le plus souvent , pour aider mon génie y Je vais puiser dans l'Encyclopédie , Dont chaque livre , avec profusion Peut me fournir de l'érudition, Des mots abstraits , de la métaphysique. Et de l'esprit par ordre alphabétique ,
— Que pensez -vous de la religion ?
— Je penche un peu pour un Etre- Suprême,
Premier moteur Mais quand j'y songe bien ,
En vérité , je ne penche pour rien...
Sur l'homme , enfin , quel est votre système ?
" — Je crois que l'homme est un simple animal , Un cf mposé de subtile matière Qui , mis en jeu par un souffle vital , Retourne ensuite en petite poussière
Dont se nourrit le règne végétal
îs oiis nous changeons peut-être en d'autres bêtes. Il se pourrait, tout docteur que vous êtes, Que vous prissiez la forme d'un cheval
— Fort bien -, je vois dans votre maladie Un caractère alarmant et fâclieux , Lequel provient d'une philosophie
Qui tait chez vous des ravages affreux. J'y réfléchis , eî je ne trouye encore
FUGITIVES. 2i5
Aucun remède au mal qui vous dévore
Mais attendez J'en voîs un tout nouveau
Dont je conçois un favorable aui^nre :
Je le crois propre à guérir le cerveau Le plus fêlé par la littérature, Par l'athéisme et l'incrédulité.
On peut le faire avec facilité , C.ir il s'agit d'une simple lecture
Qui peut produire un merveilleux effet
Pendant un mois vous lirez , s'il vous plaît^
Chateaubriand sur le christianisme
— — Vous me voulez remettre au catéchisme :
Ce livre-ld, selon quelques savants ,
Peut tout ati plus séduire des enfants.
Vous me donnez un secours inutile.
Le titre seul m'a causé du dégoût,
Et le sujet a remué ma bile.
— L'ayez-YOus lu tout entier î — Pas du touu
2i4 POESIES
— Il faut vous vaincre et lire jusqu'au bout.
Je surmontai bientôt ma répugnance.
O de ce livre effet prodigieux !
En peu de temps il désilla mes yeux.
Dans mon esprit une douce croyance S'introduisit par un charme nouveau :
Je fus rempli d'amour et d'espérance; Je crus sortir de la nuit du tombeau.
Humilié de mes erreurs grossières , J'en reconnus la cause avec effroi.
Je m'étonnai du charme de la foi , De la beauté du culte de nos pères.
Des jours sereins se levèrent pour nioi ; Sur l'avenir j'osai porter la vue.
La vérité dans mon cœur descendue
Y ramena le calme, le bonheur
Je fus guéri de ma mauvaise humeur,
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De mon orgueil , tie la sotte manie De |)iiblier d'impertinents écrits; Plus éclairé, j'eus p'ns de modestie , Et je laissai messieurs les beaux esprits Se ren^oroer dans leur philosophie....
Je rendis grâce an mortel inspiré Dont le j^énie et le touchant langage Avaient produit ce bien inespéré.
Mon médecin eut aussi mon hommage
A son remède , amis , ayez recours ,
Si quelques maux troublent votre pensée,
Confiez-vous à celte panacée
Pom- prolonger et consoler vos jours.
YOYAGE D UX POÈTE