‹ La gastronomie; poemeChapitre 29 sur 33 · EN BÉOTIE · texte numérisé non relu

EN BÉOTIE

U N jour, pressé par le besoin d'écrire , Youlant rimer et ne sachant que dire, Ayant en rain chercbé dans mon cerveau Quelque sujet agréable et nouveau; Désespéré de ma triste impuissance , Je m'avisai d'une invocation Où des Neuf-Sœurs j'implorai l'assistance. Je n'obtins lien de ma pétition , Que j'avais faite en huit vers héroïques Des plus ronflants et des plus maj^ifiqTicSj Qui finissaient par ce vers assez fort : Accordez-moi du génie, ou la mort

Vaine demande , inutile prière î

De mes huit vers je n'eus pas le salaire :

Les doctes Sœurs en firent peu de cas-,

Je restai sot et je ne mourus pas.

Or, savez -vous, dans l'embarras extrême

Où se trouvait mon esprit attéré ,

Ce que je fis^ Je m'en allai moi-même,

Par le plus court, tout droit au mont sacré j

Sur l'Héiicon, lieu de la Béotie

Où je savais, par ma mythologie ,

Que demeuraient les chastes déités

Je ne dis point quelles difficultés

J'eus à souffrir dans ce pèlerinage.

J'étais à pied , comme on peut le penser :

Ce fut toujours la monture du sage.

Ainsi monté pour très-peu dépenser,

portant au dos mon petit équipage,

Formé d'un sac de cuir dejui-tané,

2iS POESIES

D'une bouteille à mon col attachée, D'im encrier à Saint-Claude tourné, Et d'une plume à ma dinde arrachée ; En peu de temps je me trouvai grimpé Sur le sommet par les Sœurs occupé.

J'entrai bientôt ilans le temple des Muses, Balbutiant quelques faibles excuses Sur mon projet peut-être extravagant , Et je finis par le discours suivant :

ce Je vous salue , ô Fiiles de Mémoire , « Source d'esprit, de génie et de gloire ! « Me direz-vous pourquoi vous refusez «De m'inspirer quand je vous en supplie? « Pourquoi mon triste et malheureux génie « Ne peut trouver que des sujets usés, a Qui, produisant des phrases rebatues, « Et de grantls mots mille fois répétés , « Portent toujours mes lecteurs dans les nuss.

« Ou sur les bonis des ruisseaux argentés?.... rt Me diiez-vous pourquoi mes tragédie^ « Par des sifflets sont toujours accueillies , « Malgré le san^ que j'ai l'art d'y verser ; « Malgré le soin que je prends d'y glisser « Des traits affreux , des scènes déchirantes, '€ Et d'égorger jusques aux confidentes, « Pour attendrir et pour intéresser?

« Quand sur les pas de Regnard, de Molière, « Je veux comme eux instruire en amusant , « Me direz- vous par quoi autre accident «Je n'instruis point, et je n'amuse guère? 't Qyie si je veux, à l'exemple d'Homère, « Mettre en récit quelques grandes fureurs, « Et célébrer les vainqueurs de la terre , « La terre, hélas! se rit de mes vainqueurs....?

«Que faites-vous, ô pucelles chéries!

w Sur vos sophas tristement endcrmies ?

« Ai-je envers vous oublié mes devoirs?

(i Et quand ma voix vous invoque sans cesse,

« Ai-je manqué d'égards , de politesse ^

'« Vous aurait-on retiré vos pouvoirs? »

Lors une IMuse, entrouvrant la paupière,

( Elle l'avait abaissée un moment

Poiu- ra'écouter avec recueillement ) ,

Me dit ces mots d'une vois débonnaire,

Tant en son nom qu'au nom de ses huit sœurs :

« Nous prenons part , mon cher, à tes malheurs, « Car nous avons pour toi quelque tendresse , « Quoique bien faible et bien mince rimeur ; <f Mais tu nous fais l'aveu de la faiblesse , « C'est un grand point , et qui te fait honneur « Dans mon esprit.... Beaucoup de tes confrères, ce En parlant d'eux, ne sont pas si sincères, « Tu n'es qu'un sot.... L'arrêt est rigoureux ; « Mais ce n"esi pas un destin si funeste.

« Console-toi : la sottise modeste

« Est préférable au talent orgueilleux.

« Vas , mon ami , retourne tout à l'iieure

« Dans le grenier où tu fais ta demeure.

« Qaoiqu'assez près du logement des dieux ,

« Il faut cesser ton comiiserce avec eux

« Dans ton hameau n'as-tu pas un asile ,

« Un petit coin de terre à défricher?

« Tu feras mieux de te mettre à bêcher,

« Et de semer dans un terrain fertile

« Un peu de mil , de seigle ou de froment,

« Pour t'assurer un solide aliment....

« Car nous jugeons aisément à ta mine

« Qu'on dîne mal dans ta froide cuisine ,

« Trop rapprochée, hélas ! du firmament...,

« Il est assez de poètes vulgaires

«Qui , dans Paris, malhsureux locataires,

« Au labourage ont dérobé leurs bras*,

« Qui , s'emparant des plus hauts galetas , « Laissent languir leurs terres nourricières y «c Et sottement , une plume à la main , « Chantent Cérès, tout en manquant de pain. « De ces messieurs la foule est inouie. « Mes sœurs et moi voyons avec douleur, « Chez les Français , souvent la poésie « Tourner la tête au fils du laboureur, « Qui , s'échappant au foyer de son père , « Cherche la gloire , et trouve la misère. «Laisse, mon cher, ce métier dangereux, « A ces mortels nés sous un astre heureux, ec Au sein des arts , du goût et du génie , « Qui , pénétrant dans les secrets des dieux ,

« Sont appelés à l'éternelle vie »

A ce discours par la raison dicté ,

Je fus d'abord saisi d'un peu de honte.

K Adieu, mes sœurs, vous me donnez mon compte-,

«< Je le reçois, et j'en suis enchanté.

« De vous servir j'étais fort dégoûté.

« De vos conseils la sagesse est visible :

« Je vais les suivre , hélas ! s'il m'est possible. »

Lors, reprenant mon sac et mon bâton,

J'ai pris congé des Filles de Mémoire ;

Et sous leurs yeux brisant mon écritoire,

J'ai sans regret déserté l'Hélicon.

Or, maintenant, exempt d'inquiétude,

De ma sottise ayant la certitude ,

A mon esprit je ne demande rien.

Dans mon hameau, maître d'un petit bien,

Je fais germer, sans effort de génie,

Un grain utile au soutien de ma vie ;

Logé moins haut , et moins souvent à jeun .

Je suis heureux et j'ai le sens commun.

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