EN BÉOTIE
U N jour, pressé par le besoin d'écrire , Youlant rimer et ne sachant que dire, Ayant en rain chercbé dans mon cerveau Quelque sujet agréable et nouveau; Désespéré de ma triste impuissance , Je m'avisai d'une invocation Où des Neuf-Sœurs j'implorai l'assistance. Je n'obtins lien de ma pétition , Que j'avais faite en huit vers héroïques Des plus ronflants et des plus maj^ifiqTicSj Qui finissaient par ce vers assez fort : Accordez-moi du génie, ou la mort
Vaine demande , inutile prière î
De mes huit vers je n'eus pas le salaire :
Les doctes Sœurs en firent peu de cas-,
Je restai sot et je ne mourus pas.
Or, savez -vous, dans l'embarras extrême
Où se trouvait mon esprit attéré ,
Ce que je fis^ Je m'en allai moi-même,
Par le plus court, tout droit au mont sacré j
Sur l'Héiicon, lieu de la Béotie
Où je savais, par ma mythologie ,
Que demeuraient les chastes déités
Je ne dis point quelles difficultés
J'eus à souffrir dans ce pèlerinage.
J'étais à pied , comme on peut le penser :
Ce fut toujours la monture du sage.
Ainsi monté pour très-peu dépenser,
portant au dos mon petit équipage,
Formé d'un sac de cuir dejui-tané,
2iS POESIES
D'une bouteille à mon col attachée, D'im encrier à Saint-Claude tourné, Et d'une plume à ma dinde arrachée ; En peu de temps je me trouvai grimpé Sur le sommet par les Sœurs occupé.
J'entrai bientôt ilans le temple des Muses, Balbutiant quelques faibles excuses Sur mon projet peut-être extravagant , Et je finis par le discours suivant :
ce Je vous salue , ô Fiiles de Mémoire , « Source d'esprit, de génie et de gloire ! « Me direz-vous pourquoi vous refusez «De m'inspirer quand je vous en supplie? « Pourquoi mon triste et malheureux génie « Ne peut trouver que des sujets usés, a Qui, produisant des phrases rebatues, « Et de grantls mots mille fois répétés , « Portent toujours mes lecteurs dans les nuss.
« Ou sur les bonis des ruisseaux argentés?.... rt Me diiez-vous pourquoi mes tragédie^ « Par des sifflets sont toujours accueillies , « Malgré le san^ que j'ai l'art d'y verser ; « Malgré le soin que je prends d'y glisser « Des traits affreux , des scènes déchirantes, '€ Et d'égorger jusques aux confidentes, « Pour attendrir et pour intéresser?
« Quand sur les pas de Regnard, de Molière, « Je veux comme eux instruire en amusant , « Me direz- vous par quoi autre accident «Je n'instruis point, et je n'amuse guère? 't Qyie si je veux, à l'exemple d'Homère, « Mettre en récit quelques grandes fureurs, « Et célébrer les vainqueurs de la terre , « La terre, hélas! se rit de mes vainqueurs....?
«Que faites-vous, ô pucelles chéries!
w Sur vos sophas tristement endcrmies ?
« Ai-je envers vous oublié mes devoirs?
(i Et quand ma voix vous invoque sans cesse,
« Ai-je manqué d'égards , de politesse ^
'« Vous aurait-on retiré vos pouvoirs? »
Lors une IMuse, entrouvrant la paupière,
( Elle l'avait abaissée un moment
Poiu- ra'écouter avec recueillement ) ,
Me dit ces mots d'une vois débonnaire,
Tant en son nom qu'au nom de ses huit sœurs :
« Nous prenons part , mon cher, à tes malheurs, « Car nous avons pour toi quelque tendresse , « Quoique bien faible et bien mince rimeur ; <f Mais tu nous fais l'aveu de la faiblesse , « C'est un grand point , et qui te fait honneur « Dans mon esprit.... Beaucoup de tes confrères, ce En parlant d'eux, ne sont pas si sincères, « Tu n'es qu'un sot.... L'arrêt est rigoureux ; « Mais ce n"esi pas un destin si funeste.
« Console-toi : la sottise modeste
« Est préférable au talent orgueilleux.
« Vas , mon ami , retourne tout à l'iieure
« Dans le grenier où tu fais ta demeure.
« Qaoiqu'assez près du logement des dieux ,
« Il faut cesser ton comiiserce avec eux
« Dans ton hameau n'as-tu pas un asile ,
« Un petit coin de terre à défricher?
« Tu feras mieux de te mettre à bêcher,
« Et de semer dans un terrain fertile
« Un peu de mil , de seigle ou de froment,
« Pour t'assurer un solide aliment....
« Car nous jugeons aisément à ta mine
« Qu'on dîne mal dans ta froide cuisine ,
« Trop rapprochée, hélas ! du firmament...,
« Il est assez de poètes vulgaires
«Qui , dans Paris, malhsureux locataires,
« Au labourage ont dérobé leurs bras*,
« Qui , s'emparant des plus hauts galetas , « Laissent languir leurs terres nourricières y «c Et sottement , une plume à la main , « Chantent Cérès, tout en manquant de pain. « De ces messieurs la foule est inouie. « Mes sœurs et moi voyons avec douleur, « Chez les Français , souvent la poésie « Tourner la tête au fils du laboureur, « Qui , s'échappant au foyer de son père , « Cherche la gloire , et trouve la misère. «Laisse, mon cher, ce métier dangereux, « A ces mortels nés sous un astre heureux, ec Au sein des arts , du goût et du génie , « Qui , pénétrant dans les secrets des dieux ,
« Sont appelés à l'éternelle vie »
A ce discours par la raison dicté ,
Je fus d'abord saisi d'un peu de honte.
K Adieu, mes sœurs, vous me donnez mon compte-,
«< Je le reçois, et j'en suis enchanté.
« De vous servir j'étais fort dégoûté.
« De vos conseils la sagesse est visible :
« Je vais les suivre , hélas ! s'il m'est possible. »
Lors, reprenant mon sac et mon bâton,
J'ai pris congé des Filles de Mémoire ;
Et sous leurs yeux brisant mon écritoire,
J'ai sans regret déserté l'Hélicon.
Or, maintenant, exempt d'inquiétude,
De ma sottise ayant la certitude ,
A mon esprit je ne demande rien.
Dans mon hameau, maître d'un petit bien,
Je fais germer, sans effort de génie,
Un grain utile au soutien de ma vie ;
Logé moins haut , et moins souvent à jeun .
Je suis heureux et j'ai le sens commun.