DE LA DISPARITION DE LA LANGUE CHEZ LES GAULOIS
.l'arrivé à un autre problème : La langue gr.uloisc a-t-elle subsisté sous la domination romaine? II faut, avant tout, bien préciser la question. Il ne s'agit pas de savoir si quelques mots gaulois ont survécu et se
du l('gislateur, visiblement, ne se porte sur une « coutume nationale » qui s'opposerait au Droit romain. On a dit que a la coutume avait pu faire la loi et même abroger la loi jusqu'au temps de Constantin, qui décida qu'à l'avenir la coutume n'abrogerait plus la loi » (Glasson, p. 197). Il y a encore ici une grande exagération et une interprétation inexacte d'un texte. Dans cette constitution de Constantin, le législateur d'abord ne songe nullement à une coutume nationale ; puis, s'il dit « qu'une longue liabitude ne peut pas prévaloir contre la loi », il ne dit nullement qu'avant lui « la coutume prévalait contre la loi ». 11 y a ici des nuances qu'il fallait observer pom* être exact. La ihéorie qu'on a faite, à savoir que le droit gaulois avait pu durer longtemps, à l'état, dâ. « cou4.ume ))y est une pure hypothèse.
retrouvent encore dans noire langue. Nous cherchons si tout un langage gaulois a été parlé sous l'Empire romain. Les arguments a prton n'ont ici aucune valeur : c'est par les textes et les documents qu'il faut nous décider.
Nous possédons un grand nombre d'inscriptions qui ont été gravées dans la Gaule et pour des Gaulois, au 1^, au n% aum^ siècle de notre ère. Elles sont en latin*. Les unes sont des dédicaces à des dieux, et il semble qu'elles devaient être comprises de la foule. D'autres sont des épitaphes et marquent quelle langue on parlait dans la famille. D'autres enfin sont plus caractéristiques encore : ce sont des décrets honorifiques rendus par les cités gauloises ; ils montrent quelle était la langue officielle de ces cités. Toutes également sont en latin, et cela dès le i" siècle de notre ère. Nulle traduction n'apparaît à côté de ce latin, qui apparemment était compris de presque tous.
Voilà donc un premier point acquis : la classe supérieure, celle qui élevait les monuments, celle qui siégeait dans les assemblées municipales, parlait le latin. Reste à savoir si le gaulois a subsisté comme idiome populaire, et jusqu'à quelle époque.
Deux textes signalent encore l'emploi d'une langue gauloise dans la première moitié du ni* siècle. L'un est
1 On a, à la vérité, quelques monnaies qui fournissent des noms propres; on n'en peut rien tirer pour l'usage général de la langue. On a aussi quelques pierres portant un mot gaulois, qui paraît être le nom propre de l'ouvrier qui a exécuté l'ouvrage ; ce nom est suivi d'un mol qui paraît être un verbe gaulois analogue à fccil (voir Compte-reiidi:, Académie des inscriptions, 10 Juin 1887.) Ces inscriptions sont fort peu nombreuses et ne portent pas de date. On ne peut pas en tirer de conclusions bien précises pour la persistance de la vieille langue. [Les inscriptions celtiques de la Narbonnaise ont été réunies en dernier lieu dans le Corpus inscriptionum latinai'um, t. XII. j
DE r,A TRANSFORMATION DE LA GAULE SOUS LES P.OMVTNS 127
(l'illpien, qui assure qu'un fidéicommis est \'alabl(2, même s'il est écrit en punique ou en gaulois '. L'autre est de Lampride et se rapporte à l'année 255. Alexandre Sévère, dit Thislorien, se trouvait en Gaule et allait partir pour une expédition, dans laquelle il devait être assassiné ; sur son passage, une druidesrc' lui cria en langage gaulois : « Va, mais n'espère p; s vaincre, et défie-toi de tes soldats*. » Il y avait dtscc encore, en 255, un langage gaulois qui ^tait parlé au moins par les classes populaires.
Mais à partir de là il n'y a plus, à ma connaissance, aucun document qui mentionne la persistance de ce langage. Quelques érudits, il est vrai, en ont allégué trois, qui appartiendraient au iv* et au v^ siècle. Mais une simple vérification de ces documents montre qu'ils n'ont pas le sens qu'on leur a prêté.
On a cité cette ligne d'un dialogue de Sulpice Sévère : Celtice aut si mavis gallice loquere, « parle celtique ou, si tu préfères, gauloise » Il faut toujours se défier de ces lignes qu'on cite isolément et qui se répètent de livre en livre. C'est le passage entier qu'il faut lire. Postumus, qui est un Aquitain, cause avec un jeune homme nommé Gallus qui est de la Gaule centrale. L'Aquitaine était renommée par son beau langage, à côté duquel le
* Ulpien, au Digeste, XXXII, I, H : FùJeicommissa quocunqne serrnone relinqui possunt, non solum latina el grseca, sed eiiam punico vel gaîlicana vel alterius gentis. — Peut-être faut-il citer encore un texte de Lucien, Pseudomcmlis, c. 51, où se trouve le mot ■/.eX-tTTt', mais on doit taire attention que les Grecs appelaient KsXxof les Germains ; voir Dion Cassius, passim, et Lucien lui-même. De la manière d'écrire ''histoire, c. 5. 11 n'est donc nullement sûr que /.eXTiaxi désigne la langue des Gaulois ; au surplus, Lucien est antérieur à Ulpien.
* Lampride, Âlexatider, c. 60 : Mulier dryas exeunti exclamavit gallico sermone : « Vadas, nec victoriam speres nec militi tua credas. »
» Sulpice Sévère, Dialoyi, 1, 26.
latin des Gaulois du Centre semblait simple et rude. Ijaiius, invité à faire un récit, s'excuse d'abord. « Je parlerais volontiers, dit-il, mais je songe que, moi Gaulois du Centre, je me trouve en présence de deux Aquitains, et je craiîis que mon langage trop grossier no choqut3 des oreilles si délicates^ » On voit bien qu'il n'est pas question ici d'une langue celtique. Mais son interlocuteur, qui veut qu'il fasse son récit sur l'histoire de saint Martin, lui réplique en plaisantant : « Parle celtique, si tu veux, pourvu que tu parles de Martin ^ » 11 serait puéril de prendre ces mots à la lettre. Postumus ne savait pas le celtique, el il est douteux que Gallus lui-même le sût. Aussi Gallus se met-il à faire son récit; mais il le fait en latin. Il s'exprime même en un fort bon latin ; visiblement, il ne s'est excusé de la grossièreté de son langage que pour en faire mieux apprécier l'élégance. Sa précaution oratoire a probablement fait école, car vous la retrouvez chez tous les hagiographes, ou presque tous, depuis le iv'' siècle jusqu'au lx^ L'auteur n'a certainement pas songé au vieux langage celtique. 11 a seulement voulu dire que les Gaulois du Centre avaient un latin moins pur que ceux du Midi. Et il donne, en effet, un peu plus loin, un exemple des nuances qu'il y avait entre le latin de deux provinces voisines ; Gallus parle de sièges « que nous autres Gaulois grossiers nous appelons tripetix et que vous, Aquitains, vous appelez tripodes ». Or ces Gaulois rustiques, en disant tripelia^ ne prononçaient pas un mot
* ibidem : Ecjo, plane, inquit Gallus; sed dum cogito rru; kominem gallum inter Aquilunos vcrba facturum, vereor ne offendat vesln::i nimium urbanas aures sertiio ruslicior.
* Ibidem : Tu vero, inquit Postumus, vel cellice vel si mavis gallice loquere, dummodo Jam Martinum loquarit.
delà vieille langue, mais un mot de source bien latine'. Ainsi, cette ligne qu'on a citée de Sulpice Sévère ne prouve en aucune façon qu'on parlât encore une langue celtique.
On a allégué, en second lieu, une phrase de saint Jérôme, qui aurait écrit, au commencement du v^ sii'clc, que les Galates d'Asie parlaient à peu près la môme langue que les Trévires*. On a déjà démontré que l'assertion de saint Jérôme était inexacte en ce qui concernait les Galates'. Elle n'a pas plus de valeur en ce qui concernait les Trévires. Si ces deux peuples avaient conservé, par impossible, leur vieille langue nationale, encore n'auraient-ils pas pu parler la mémo langue, car les Trévires étaient des Germains*.
On allègue enfin une phrase de Sidoine Apollinaire qui aurait dit que de son temps seulement, c'est-à-dire vers 450, l'aristocratie arverne aurait renoncé à l'emploi du celtique. Ici encore on s'est trompé pour n'avoir
* Sulpice Sévère, IP dialogue, c. 1 : Quas nos rustici Gallitripetias, vos tripodas nuncupaiis. — Nous trouvons dans Grégoire de Tours un exemple frappant de l'idée que les hommes attachaient à l'expression gallica lingua. 11 dit qu'à Autun la terre où reposent les morts est appelée cœmeterium en langage gaulois. Ccemeterium apiul Augustodunum gallica lingua vocitavit. Or cœmeterium est un mot grec que les classes populaires avaient adopté depuis qu'elles étaient chrétiennes. Grégoire de Tours ne veut certes pas dire que ce mot appartienne au vieux celtique. 11 veut dire que ce n'est pas un mot de pure latinité et qu'il appartient à la langue vulgaire (Grégoire de Tours, De gloria confessorum, c. 73). Ailleurs (Historia Francorum, VIII, 1), il montre toute la population de Tours allant au-devant du roi Contran et chantant ses louanges dans toutes les langues qui étaient parlées dans le pays ; il cite le latin, le syriaque des commerçants et l'hébreu ; il ne cite pas le gaulois.
- Saint Jérôme, Commentaires à VÊpUre aux Galates c. 5 : Galatus, excepto sermone grœco, quo omnis Oriens loquitur, propriam jiKjuam eamdem psene habere quam Treviros.
3 G. Perrot, De Galatin, p. 87-90, 168-170; et Lettre du directeur (!o la Revue celtique, dans la Revue celtique, t. 1, p. 179.
* Tacite, Germanie, 28; César. II, 4; Vlii, 23.
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VU qu'une ligne isolée sans regarder la phrase entière. Sidoine, qui appartient, lui aussi, à la noblesse du pays, n'a jamais parlé la vieille langue gauloise; il écrit à son ami Ecdicius et le loue d'avoir donné sa jeunesse « à l'élude » et d'avoir introduit chez les siens « le style oratoire et l'harmonie poétique », en quoi il n donné l'exemple de « déposer la rudesse du langage celtique' ». Qui ne voit qu'ici « langage celtique » ne désigne pas une langue opposée au latin, mais la simplicité provinciale opposée à l'élégance du « style oratoire et poétique »? L'auteur ne pensait nullement à dire que la noblesse arverne, si romaine et depuis si longtemps, eut conservé plus que lui la langue gauloise. Sidoine n'était pas un philologue, mais un puriste.
A vrai dire, après le texte de Lampride qui se rapporte à l'an 235, on ne trouve aucun texte qui marque la persistance de cette langue, même chez le peuple. Tout ce qu'on peut dire sur ce sujet est donc pure conjecture.
• Voici la phrase entière, où la pensée est I):(mi visible, Ad Ecdicium, m, 3 (édil. Baret, III, 13) : Milto istic oh (jralktm pueritiœ tuœ xmdique genlium siudia lillerarum confliixisse, tuœque personœ quondam debiluiii quod sermo7iis celtici squammam depositura nohilitas, nunc oratorio stylo, nunc etiam camenalibus modis imbuebatur. — Pour bien comprendre cela, il faut se rappeler que la préoccupation presque unique des hommes de celte époque est celle du beau langage. Nous trouvons plusieurs fois exprimée cette crainte des Gaulois de ne pas parler le lalin avec assez d'élégance. Ainsi Pacatus, écrivant le panégyrique de ïhéoilosp, s'excuse de ])arler avec trop de grossièreté : Rudem hune el vicuUum Iransalpini sermonis horrorem. Sidoine lui-même parle de sa simplicité de paysan, ruslica simplicitas (Lettres, YIU, 10). De mèiiw ssinllrénée, Adversus hereseSjprœfatio. Tenons pour certain que, lorsque ces écrivains si apprêtés s'excusent de parler un langage rustique ou celtique, ils ne pensent nullement au patois des campagnes cl moins encore à la vieille langue celtique. Songeons bien qu'un mot n'a de sens que par la pensée que l'auteur y applique. Or, dans les exemples que nous présentons ici, la vraie pensée est manifeste.
DE LA TRANSFOHMATION DE LA GAULE SOUS LES ROMAINS. iSl
Bien des faits, au contraire, manifestent l'emploi du latin, même chez le peuple. Quand le christianisme a pénétré en Gaule, il y a été apporté par des hommes qui ne savaient que le latin et le grec. Saint Pothin, saint Irénée, saint Denis, saint Éleuthère, ont prêché et fait des conversions, surtout chez le peuple. Saint Martin n'était pas un Gaulois; né en Pannonie, il avait été élevé en Italie; on n'a pas d'indice qu'il connût la langue gauloise; il fut pourtant élu évêque par tout le peuple de la cité de Tours, et dans ses prédications il sut s'adresser à tous.
La conservation de quelques termes gaulois dans notre langue ne prouve nullement la permanence d'une langue gauloise. On devrait remarquer en effet que ces termes, comme aripennis, leuga, commencèrent par être latinisés. Ils entrèrent dans le latin du pays, parce qu'ils exprimaient des choses qu'aucun terme du latin classique ne pouvait rendre. Le latin de ce temps-là prenait des mots partout : il en prit au grec, au gaulois, au germain; mais tous ces mots devinrent latins, et c'est par le latin qu'ils sont venus jusqu'à nous. Ce n'est pas seulement le latin littéraire, savant, juridique ou ofiiciel, qui s'est implanté en Gaule. Prenez les termes les plus usuels, ceux dont le peuple a dû se servir tous les jours, les termes de la parenté, les mots affectueux, les verbes auxiliaires et qui reviennent sans cesse, comme être, avoir, faire, ou encore les noms des animaux, ceux des instruments aratoires, ou des outils des ouvriers, presque tous viennent de la langue latine'. Or on ne croira pas que ce soit après l'invasion des barbares que ces mots se soient implantés dans le langage populaire. Ils y étaient avant l'entrée des Germains. Si la langue celtique avait été encore parlée au v* siècle.
on ne voit pas pourquoi elle n'aurait pas continué à vivre; la domination romaine se retirant, et la hante classe perdant son empire, c'était le cas de reprendre la vieille langue. Les Germains n'avaient aucune raison pour préférer le latin au celtique. Si le celtique, à ce moment, ne reprit pas faveur et vigueur, c'est qu'il n'existait plus*.
La volonté de Rome eut-elle quelque part dans cette disparition de la langue gauloise? Jamais Rome ne se donna la peine de faire la guerre aux langues des vaincus. Elle ne combattit ni l'ibérique, ni le punique, ni le phrygien, et pourtant ces langues disparurent. Aucune loi n'interdit à personne l'usage de l'idiome de ses pères. Une seule fois, on voit l'empereur Claude retirer la cité romaine à un homme qui ne savait pas le latin ; mais on n'a pas le droit de tirer de ce fait unique une conclusion générale : tout au plus en concluronsnous que, dès qu'un homme devenait citoyen romain, un certain décorum l'obligeait à parler la langue du peuple en qui il entrait. Rome n'eut jam.ais la pensée d'établir un système d'écoles de villages pour désapprendre aux Gaulois leur langue. Seulement, les fonctionnaires qu'elle envoyait ne parlaient que le latin, et c'était en latin qu'ils s'adressaient aux cités ou qu'ils jugeaient les procès. Les suppliques au sénat, aux ministres du prince, au prince même, devaient être écrites en latin. Tout Gaulois un peu ambitieux.
* A peine est-il besoin de dire que l'idiome celtique, qui est encore parlé dans notre presqu'île de Bretagne, y a été importé par les Bretons de l'île. On n'a aucun indice que ce petit pays, placé très loin de la capi' taie, mais percé de voies romnines, couvert de villes romaines et de villx romamci, dont les vestiges se retrouvent souvent, ait été réfraclaire au latin et ait conservé sa vieille langue
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bornât-il même son ambition aux charges municipales, devait savoir le latin.
Les Gaulois, d'ailleurs, ne voyaient pas de raisons très fortes pour tenir à leur vieille langue. Elle manquait des termes que les arts et la civilisation rendaient nécessaires. Elle ne savait exprimer aucune des idées nouvelles et ne se prêtait pas aux goûts des générations présentes. Elle ne pouvait servir ni pour la littérature, ni pour le barreau, ni pour la conversation élégante. Le latin devint forcément la langue de la haute classe et de tout ce qui approchait d'elle, de tout ce qui était cultivé ou voulait le paraître\ La volonté de Rome ne fut pour rien dans ce changement; les Gaulois prirent sa langue, parce qu'ils trouvèrent intérêt, profit, plaisir, à l'adopter. Le changement de langue ne fut pas la conséquence directe de la conquête; il fut la conséquence du nouvel état social et de tout l'état d'esprit qui suivirent la conquête. Ajoutons que le latin était la langue de la nouvelle religion, du polythéisme romain d'abord, du christianisme ensuite. Ce n'était qu'en latin qu'on pouvait faire des dédicaces aux dieux et aux mânes. Ce fut en latin qu'on pria.
Des hautes classes, le latin passa aux classes inférieures et se propagea même dans les campagnes. C'est qu'il n'y avait pas alors entre la ville et la campagne la distinction qu'on suppose trop volontiers aujourd'hui. Yille et campagne, nous le verrons, ne formaient qu'une cité. L'aristocratie, propriétaire de maisons à la ville, était propriétaire aussi des grands domaines ruraux. Elle partageait son temps entre la ville et la
' C'est pour cette riiison que la langue grecque suljsisla. Les causes do disparition qui existaient pour les langues barbares n'existaient pas pour le grec.
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campagne et avait dans l'une et dans l'autre son personnel de serviteurs, tous intéressés à parler quelque peu la langue du maître.
Les hommes du xix*" siècle ont construit une théorie sur la longue persistance des langues, signe de la peisistance des races. Il n'est pas de notre sujet d'adhérer à cette théorie ou de la comhattre. Nous avertissons seulement qu'elle n'a jamais été pleinement démontrée. L'histoire témoigne par plus d'un exemple de l'extrême facilité avec laquelle un peuple entier change de langue. Il est vrai qu'on n'obtient guère cela par la violence, mais on l'obtient tout naturellement par l'intérêt. Quand deux peuples sont en présence, -ce n'est pas toujours le moins nombreux qui cède sa langue, c'est plutôt celui qui a le plus besoin de l'autre. C'est pour cela que la Gaule apprit la langue des Romains; elle l'apprit si bien, qu'elle en fît sa langue habituelle, sa langue unique, sa langue nationale, et elle désapprit celle qu'elle avait parlée dans les siècles précédents.
6* CHANGEMENT d'hABITDDES KT d'eSPRIT.
Les Gaulois renoncèrent avec une extrême facilité à leurs habitudes belliqueuses d'autrefois. Trente années s'étaient à peine écoulées depuis la conquête, et déjà Strabon remarquait qu'ils ne pensaient plus à la guerre, que tous leurs sains se portaient vers l'agriculture et les travaux paisibles*. Cette transformation si rapide donne à penser que le goût de la guerre n'était pas plus inné chez la race gauloise que chez toute autre race,
* Strabon, IV, 1 : 'Avti tou jtoX£[x.eîv T£tpafj.[XE'vot rjST) npô; TcoXt-reia; /jh ysfDpYfa; — , irpOTspov pièv eTtpiitTsuov, vuv Sa YEwp-youTt.
DE LA TRANSFORMATION DE LA GAULE SOUS LES ROÎIAINS lôS
Elle avait été belliqueuse aussi longtemps que l'absence d'institutions fixes l'avait condamnée à la guerre perpétuelle. Elle aima la paix dès qu'elle eut un gouvernement stable. Le goût de la paix et celui de la guerre sont également au fond de la nature humaine ; l'un ou l'autre prend le dessus suivant le tour que le régime politique où l'on vit imprime à l'âme.
La Gaule adopta les usages, le mode d'existence et jusqu'aux goûts des Romains*. Ses villes prirent la physionomie des villes de l'Italie et de la Grèce. Elles eurent des temples, des basiliques, des forums, des théâtres, des cirques, des thermes, des aqueducs. Tous ces monuments furent élevés, non par des hommes de race romaine, mais par les Gaulois eux-mêmes, à leurs frais, d'après les décrets de leurs cités, par un effet de leur propre volonté. Le pays, qui avait déjà des routes avant la conquête, se couvrit d'un nouveau réseau de routes dallées, dites romaines, mais qui furent ordonnées et construites par les Gaulois. Les maisons changèrent d'aspect; au lieu de ces vastes et grossières constructions cachées au milieu des bois, où se plaisaient les riches Gaulois de rindépendance% ils eurent des villas aux brillants portiques, avec des peintures, des bibliothèques, des salles de bains, des jardins% Ils eurent aussi dans les villes de somptueuses maisons et de. riches mobiliers. Les usages tle la vie privée changèrent autant que ceux de la vie publique.
L'éducation de la jeunesse fut transformée. A la
' S!r:il;oi], IV, 1 : Où pa^^Çapo'. ïxi (ïvx:;, àXXà acTa/.£f[j.svot to tiXe'ov "'.; T']iv 'Poyia'.on xû-ov /.y). t»î YXeJj-UT») xa''. roT; (j;oi;, xivé; oï v.y.':T^ TxoX'.Tsfa.
- CôsMr, Vf. 30 [Cr. plus 'haut, |)'. 11|.
' Nous revienilrons plus lai'd sur ce sujcl [dans la prciiiicre pallie du volume sur l'hiiuision (jcnnanique]
place des anciens séminaires druidiques d'où l'écriture même était proscrite, il y eut des écoles, où l'on enseigna la poésie, la rhétorique, les mathématiques, tout cet, ensemble harmonieux d'études que les anciens appelaient humanitas. Or ce ne furent pas les Romains qui fondèrent ces écoles, et on ne voit pas qu'aucun décret du gouvernement central ait obligé les villes à les fonder. Elles furent élevées par les Gaulois eux-mêmes, très librement. Les cités et les riches familles en firent tous les frais*.
Les esprits alors entrèrent dans une nouvelle voie. On voulut lire, et comme il n'y avait pas de livres en langue gauloise, on lut des livres latins et grecs. On voulut entendre des comédies, et l'on se fit représenter celles de Piaule. On voulut écrire, et l'on imita la littérature latine. On plaida, et ce fut en latin, après s'être nourri des discours de Cicéron et des leçons de Quintilien. On conçut la notion de l'art; on visa au beau, tout au moins à l'élégant. On se plut à construire; et comme il n'y avait pas de modèles gaulois (les druides n'avaient ni temples ni statues), on prit naturellement les modèles et les types de la Grèce et de Rome. La Gaule enfanta des écrivains, des avocats, des poètes, des architectes et des sculpteurs. 11 n'y eut pourtant ni une
• Strabon, IV, 1 : Socpiarà; u:roo£)(ovTai, Toù; [ùv tSi'a Toùç Sa 7io),£t; v.ovjfî [xwÔQÛfiEvai. On sait que aocpiaTaf désigne ici ceux qu'on appelait en latin rhetores, c'est-à-dire des professeurs de rhétorique. — Tacite parle incidemment des écoles d'Autun, où l'on voyait Galliarum sobolem liheralibus studiis operatam {A?males, III, 43), et cela dès le temps de Tibère. Pour les temps postérieurs, voir Ausone pour les écoles de Bordeaux et d'autres villes, Sidoine pour les écoles d'Auvergne où l'on enseigne stylum oratorium et camenales modos. Saint Jérôme aussi parle des études en Gaule, Lettres, 95 : Studia Galliarum florentissima suni. [Cf. sur ce sujet, plus haut, p. 150.]
littérature ni un art gaulois; cette littérature et cet art fuient rom-jins.
Les populations de la Gaule devinrent ainsi Romaines, non par le sang, mais par les institutions, par les coutumes, par la langue, par les arts, par les croyances, par toutes les habitudes de l'esprit. Cette conversion ne fut l'efTet ni des exigences du vainqueur ni de la servilité du vaincu. Les Gaulois eurent assez d'intelligence pour comprendre que la civilisation valait mieux que la barbarie. Ce fut moins Rome que la civilisation ellemême qui les gagna à elle. Etre Romain, à leurs yeux, ce n'était pas obéir à un maître étranger, c'était partager les mœurs, les arts, les études, les travaux, les plaisirs de ce qu'on connaissait de plus cultivé et de plus noble dans l'humanité.
Il ne faut pas dire : Les Romains civilisèrent la Gaule, la mirent en culture, défrichèrent les forêts, assainirent les marais, construisirent des routes, élevèrent des temples et des écoles. — Mais il faut dire : Sous la domination romaine, par la paix et la sécurité établies, les Gaulois devinrent cultivateurs, firent des routes, travaillèrent, et, avec le travail, connurent la richesse et le luxe. Sous la direction de l'esprit romain et par l'imitation louable du mieux, ils élevèrent des temples et des écoles.
Au temps de l'indépendance, ils avaient eu des institutions sociales et une religion qui les condamnaient, à la fois, à l'extrême mobilité des gouvernements et à l'extrême immobilité de l'intelligence. D'une part, la vie politique, agitée par les partis et les ambitions, ne connaissait pas le repos et le calme sans lesquels il n'y a ni travail ni prospérité. D'autre part, la vie intellectuelle, régentée par un clergé à idées étroites et à
(loclrinos mystérieuses, ne connaissait ni la liberté ni le [)r()gi'ès. On peut se demander ce que serait devenue la population gauloise si elle était restée livrée à ellemême. Ce qu'elle devint dans l'Irlande et le pays de Galles ne fait pas présumer qu'elle aurait eu un grand avenir. On a supposé qu'elle aurait pu créer une civilisation originale : pure hypothèse. Il ne faut pas oublier qAie les Gaulois appartenaient à la même grande race dont les Grecs et les Romains étaient deux autres branches. Ils avaient les mêmes goûts et les mêmes aptitudes que ces peuples. La civilisation romaine n'était pas pour eux une civilisation étrangère : elle était celle de leur race; elle était la seule qui leur convînt et vers laquelle ils dussent tendre les forces de leur esprit. Ils y marchaient inconsciemment depuis des siècles. Le but qu'ils n'auraient atteint qu'après de longs efforts et un immense travail, fut instantanément mis à leur portée par la conquête romaine. Ils le saisirent avidement, et comme d'heureux enfants qui héritent du labeui' d'autrui, ils mirent la main sur ce beau fruit que vingt générations de Grecs et d'Italiens avaient travaillé à produire.
Nous avons vu, d'ailleurs, que la possibilité même de l'indépendance n'existait pas, et que la vraie alternative avait été entre la conquête romaine et la conquête germanique. Il faut donc se demander, non pas ce que serait devenue la Gaule libre, mais ce qu'elle serait devenue si elle eût obéi aux Germains au lieu d'obéir aux Romains, c'est-à-dire si. César n'étant pas venu, Arioviste en fût resté le maître et les Germains après lui. Il faut alors se représenter par la pensée l'absence complète de tous ces arts de ces monuments, de ces villes, de ces routes, de tout ce travail, de toute cette
prospérité, de tout ce développement d'esprit, dont 1j3 traces sont encore visibles sur notre sol et plus visibles encore dans l'âme des habitants. L'invasioîi germanique ne se produisit que cinq siècles plus tard, c'est-à-dire à une époque où la civilisation avait jeté de si profondes racines que les barbares ne purent pas l'extirper, ei, furent au contraire enlacés par elle. Si elle se fût accomplie au temps d'Arioviste, il en eût été tout autrement. La Gaule n'aurait peut-être jamais possédé la civilisation et n'aurait pas pu la transmettre aux Germains.