LA CONQUÊTE ROMAINE
CHAPITRE PREMIER Qu'il n'existait pas d'unité nationale chez les Gaulois.
Nous ne voulons pas tracer ici une histoire des Gaulois ni un tableau de leurs mœurs. Nous cherchons seulement quelles étaient leurs institutions politiques au moment oîî Rome les a soumis.
La question, même réduite à ces termes, est difficile à résoudre, à cause de l'insuffisance des documents. Les sources gauloises font absolument défaut; les Gaulois de cette époque ne nous ont laissé ni un livre ni une inscription'. La principale et presque l'unique source de nos informations est le livre de César. Polybe était d'une époque antérieure, et il n'a guère connu que les Gaulois d'Italie et ceux d'Asie Mineure, lesquels pouvaient n'avoir qu'une ressemblance très éloignée avec
' J'avoue n'avoir pas la hardiesse de ceux qui se servent de lois LMlloises ou irlandaises du moyen âge pour en déduire ce que furent les Gaulois d'avant notre ère. [Cf. p. 120.]
FusTEL DE Coui. \NGEs. — I^a Gaule romaine. 2
ceux qui vivaient en Gaule cinquante ans avant notre ère. Diodore, Strabon, et plus tard Dion Cassius, n'ajoutent que peu de traits à ce que dit César.
Or César lui-même n'avait pas pour objet de noui renseigner sur les institutions des Gaulois. Il écrivait ses campagnes en Gaule. Il est un chef d'armée romaine, il n'est pas un historien de la Gaule. Aussi n'a-t-il pas décrit une seule des constitutions qu'il a pu voir en vigueur dans les divers Etats gaulois. Il a seulement quatre ou cinq pages sur les mœurs générales du pays. Ce qui est plus précieux pour nous que ce tableau trop général et nécessairement vague, ce sont quelques traits épars dans le cours du récit; ici nous apparaissent des faits précis et caractéristiques. C'est là, avec quelques mots.de Strabon, le fondement unique de nos connaissances sur l'état politique de la Gaule à ce moment.
Ainsi, il faiit tout d'abord nous bien convaincre que nous n'arriverons, sur le sujet que nous voulons étudier, qu'à des connaissances fort incomplètes. Prétendre bien connaître ces peuples serait une grande illusion. Nous ne pouvons même pas retracer une seule de leurs constitutions politiques. A plus forte raison faut-il être très réservé quand on parle de leur droit, de leur religion, ou de leur langue'.
Nous nous contenterons de dégager quelques vérités ,qui nous semblent ressortir des textes que nous avons.
* Quant aux travaux modernes, après les livres d'Araédée Thierry el d'Henri Martin, on poui-ra consulter: Laferrièrc, Histoire du Droit français^ 1847, t. 11; Chambellan, Études sur Vhisloire du Droit français, 1848; de Valroger, La Gaule celtique, 1879; Ernest Desjardins, Géo- (iraphie de la Gaule romaine, 1875-1885; Glasson, Histoire du Droit et des Inslitutions de la France, 1887 ; fViollet, Institutions politiques de la France, t. 1, 1890'; enfin plusieurs travaux de M. d'Arbois de Jubainville dans la Revue celtique et la Revue archéologique.
La première qu'on peut constater est que la Gaule, avant la conquête romaine, ne formait pas un corps de nation. Les habitants n'avaient pas tous la même origine et n'étaient pas arrivés dans le pays en même temps*. Les auteurs anciens assurent qu'ils ne parlaient pas tous la même langue. Ils n'avaient ni les mêmes institutions ni les mêmes lois*.
Il n'y avait pas entre eux unité de race. On n'est pas sûr qu'il y eût unité religieuse; car le clergé druidique ne régnait pas sur la Gaule entière'. Certainement il n'y avait pas unité politique.
On voudrait savoir si la Gaule avait des assemblées nationales pour délibérer sur les intérêts communs du pays. César ne signale aucune institution qui ressemble à un conseil fédératif. Nous voyons, à la vérité, dans quelques occasions, les députés de plusieurs peuples se réunir en une sorte de congrès et se concerter pour préparer une entreprise commune ; mais ce que nous ne voyons jamais, c'est une assemblée régulière qui se tînt à époques fixes, qui eût des attributions détermi-
» Voir Alex. Bertrand, Archéologie celtique et gauloise, 1876; De la valeur des expressions KsXxol et Taldzon, dans h Revue archéologique, 1876; Celtes, Gaulois el Francs, 1873;Z,o Gaule avant les Gaulois, 1884; d'Arbois de Jubainville, Les premiers habitants de l'Europe [2" édit.].
"^ César, De hello gallico, I, 1 : Lingua, institutis, legibus inter se dijferunt. — Strabon, IV, 1 : 'OfioYXojxTouç où Tiâvra;. — Ammien Marccllin, XV, 11 : Lingua, institutis, legibusque discrepantes.
5 E. Desjardins a essayé, avec une grande vraisemblance, de déterminer le terrain du druidisme ; il en exclut l'Aquitaine, la Narbonnaise et les pays voisins du Rhin {Géographie de la Gaule romairie, 1. 11, p. 519). — L'unité du clergé druidique (César, VI, 13) n'est pas une preuve de l'unité religieuse de la Gaule; car dans la religion gauloise tout n'était pas druidique. [Cf. p. 111.] M. d'Arbois de Jubainville semble croire qu'il y ail eu à Lugudunum une fête religieuse du dieu Lug, qui avait été commune à toute la Gaule. Celle hypothèse n'est appuyée d'aucun texte et paraît plutôt démentie par l'ensemble des faits connus, [Nous reviendrons là-dessus.l
nées et constantes, qui fût réputée supérieure aux difterents peuples et qui exerçât sur eux quelque autorité.
Les mots concilium Gallorum se trouvent, [il est vrai,] plusieurs fois dans le livre de César. Il faut en chercher le sens, et, comme la vérité historique ne se dégage que d'une étude scrupuleuse dés textes, il est nécessaire d'examiner tous ceux où cette expression se rencontre.
César rapporte dès le début de son ouvrage* qu'après sa victoire sur les Helvètes, des envoyés de presque toute la Gaule, chefs de cités, se rendirent vers lui pour le féliciter et lui demandèrent « qu'une assemblée de toute la Gaule fût convoquée, en faisant savoir que c'était la volonté de César qu'elle eût lieu ». Avec l'assenliment du général romain, « ils fixèrent un jour pour cette réunion ». Il ne se peut agir, dans ce passage, d'une assemblée régulière, légale, périodique; si une telle institution avait existé, l'autorisation de César n'était pas nécessaire, puisque César n'avait pas encore commencé la conquête du pays et n'y exerçait aucune espèce de domination. Ces Gaulois le priaient, au contraire, de prendre l'initiative de la convocation d'une sorte de congrès, uti id Cxsaris voluntale facere liceret ; et la suite du récit montre assez quelles étaient leurs vues.
Ailleurs* César mentionne des assemblées de Gaulois qu'il convoquait lui-même et devant lui : Principibus cnjusqne civitatis ad se evocatis .
Assurément, ce n'étaient pas là des assemblées natio-
* De beîlo cjallico, I, 50.
* Pour se concilier la Gaule pendant une expédition en Germanie, V, 54.
nales. Il s'agit, au contraire, d'un usage tout romain. C'était la règle qu'un gouverneur de province réunît, deux fois par an, le conventus ou concilium provincialium, c( l'assemblée des provinciaux* «; là il recevait les appels, prononçait sur les différends, répartissait les impôts, faisait coiinaitre les ordres de la République ou les siens. C'est cette habitude romaine <|uc César transporta dans la province de Gaule. Deux fois par an, il appelait à lui les chefs des cités; dans la réunion du printemps, il fixait le contingent en hommes, chevaux et vivres que chaque cité devait fournir pour la campagne; à l'automne, il distribuait les quartiers d'hiver et déterminait la part de chaque cité dans la lourde charge de nourrir ses légions'. Il n'y avait que les peuples alliés ou soumis qui envoyassent à ces assemblées; César le dit lui-même; l'an 55, « il convoqua, suivant sa coutume'', une assemblée de la Gaule; tous les peuples s'y rendirent^ à l'exception des Sénons, des Carnutes et des Trévires, dont l'absence pouvait être regardée comme un com mencement de révolte*. »
Nous devons nous représenter le général romain présidant cette assemblée qui n'est réunie que par son commandement; il siège sur une estrade élevée et prononce ses ordres j ex siigyestu prormntiat; il transfère l'assemblée où il veut; il la déclare ouverte ou levée, suivant qu'il lui plaît^. Parfois, du haut de ce tri-
• [Cf. à la fin de ce volume, livre deuxième, les chapiUes sui' le concilium et le conventus.]
* V, 27, etc.
^ Primo vere, ut instituerai.