L. Bonnard
INTRODUCTION
CONNAISSANCE DES EAUX TH ER MALES ANTÉRIEURE MENT A LA CONQUÊTE ROMAINE
L’étude que nous nous proposons d’entreprendre est assez vaste, même limitée à l’époque gallo-romaine, pour que nous ne cherchions pas à l’étendre encore à d’autres périodes de notre histoire. Il nous semble indispensable, cependant, au seuil de ce travail, de jeter un coup d’œil sur les temps qui ont précédé la venue des légions de César dans notre pays, afin de rechercher si un usage antérieur de nos eaux thermales et minérales n’y a pas laissé quelques traces.
La présence de nombreux silex taillés ou polis dans les bassins ou aux abords de plusieurs de ces sources est un indice certain qu’elles n’étaient pas restées inconnues de nos lointains ancêtres, perdus dans les brumes de la préhistoire. Esmonnot, l’architecte des thermes de Néris, frappé de la quantité de silex travaillés découverts dans le voisinage des eaux, avait, l’un des premiers, émis cette opinion. Vichy a fourni un nombre considérable de silex
taillés et polis; il en a été de même à Bourbon-F Archambault.
A Saint-Honoré, des silex taillés ont été recueillis lors
des travaux exécutés pour le déblaiement des sources minérales. En 1840, le docteur Robert, de Bourbon-Lancy, recueillit au fond d’un puits, au cours de travaux de réparation des piscines, des haches en silex polis et taillés, des couteaux et des grattoirs en silex et des haches de bronze. Les instruments de pierre gisaient bien au-dessous des captages gallo-romains.
Lors des travaux exécutés en 1874 au Puisard Romain, à Bourbonne, découverte, à 6 mètres au-dessous du niveau général du sol, de silex travaillés, que l’ingénieur chargé de la conduite des travaux (1) considéra, après un examen attentif, comme provenant d’un gisement d’objets préhistorisques, placé au-dessous de la nappe de béton des constructeurs romains (2).
r Voici donc, dès les temps préhistoriques, des groupements humains attirés et fixés aux alentours des sources thermales, sans nul doute à raison des multiples services que pouvaient leur rendre ces eaux naturellement
(1) Rigaud, Notice sur les travaux exécutés à Bourbonne-les-Bains. Annales des Mines, 7° série, t. XVII, 1880.
(2) Si nous sortons de la Gaule, nous trouvons un exemple frappant de cette antique pratique aux fameuses N aux Apollinaires, si célèbres dans l’antiquité, et aujourd’hui modeste station balnéaire voisine du bourg de Vicarello, dans l’ancienne Étrurie. Au cours de fouilles pratiquées en 1852 dans le bassin qui alimentait l’une des piscines, on a découvert une couche de silex de l’époque néolithique, une couche d ’œs rude, métal brut antérieur au monnayage le plus élémentaire, une assise de lingots d’airain, æs grave signatum, qui dénotent déjà un certain progrès, puis une couche épaisse de poteries, de monnaies de tons les âges et de vases en bronze et en argent, parmi lesquels les quatre fameux gobelets en argent, dits Vases Apollinaires, qui portent gravé sur leurs lianes l’itinéraire de Cadix, l’ancienne Gadès, à Rome. Nulle part la succession des mêmes rites se perpétuant à trave s les âges n’apparaît d'une façon plus éclatante.
chaudes; mais c'est à cela que doivent se borner nos constatations. Les préhistoriques usèrent-ils des sources dans un autre but que la satisfaction de leurs besoins journaliers? Connurent-ils. tout au moins de la façon la plus rudimentaire, les propriétés médicales de ces sources ? y Furent-elles pour eux l’objet d un certain culte, dont un rite nous serait révélé par la présence aux environs ou dans les vases de certains bassins de ces silex qu’on a considérés comme votifs?
Cela me semble assez probable, mais nous sommes réduits sur ces questions à de simples suppositions, et il est peu vraisemblable qu’aucune découverte vraiment probante vienne jamais jeter la lumière sur ce côté particulier de notre obscur passé.
Mais si nous n’avons que des données tout à fait vagues sur ces lointaines époques, il n’en est pas de même des temps qui précédèrent de plus ou moins près la conquête romaine, et qui nous ont laissé près des sources thermales, non plus seulement des restes d’habitat, mais des traces certaines d’une utilisation spéciale et d’une appropriation à des besoins déterminés.
Signalons, tout d’abord, la présence maintes fois signalée autour des sources ou dans les sources de monnaies gauloises. On a objecté que ces monnaies avaient pu être déposées après l’établissement des Romains, mais, sur certains points, la succession des périodes d’occupation est nettement établie. C’est ainsique le docteur Robert, lors des travaux de Bourbon-Lancy dont nous venons de parler, recueillit des monnaies gauloises et des tessons de très anciennes poteries entre la couche de silex taillés et Ja couche à monnaies et débris romains.
Plombières aurait été fréquenté avant l’époque galloromaine, d’après l’ingénieur .luthier, qui a attribué à certains colliers et objets de parure provenant de cette station une origine pré-romaine.
A Luxcuil, on a reconnu à plusieurs reprises, notamment en 1764 et en 1857, des travaux exécutés en énormes pierres brutes ou grossièrement taillées au marteau, qui semblent s’écarter tout à fait de la manière de construire /• des Romains et avoir appartenu à des ouvrages antérieurs aux leurs (1).
Dans cette même station, en 1865, les fouilles exécutées pour des travaux de captage à la source dite du Pré-Martin, mirent à découvert, à 15 mètres en aval de la source, dans une terre noire située entre la roche et le terrain qui supportait les fondations d’importantes constructions romaines, un amas de figurines en bois de chêne, d’un caractère gaulois très marqué (2), et qui furent trouvées entremêlées de cendres et de débris de bois brûlé. Le terrain supérieur « n’est pas là du sable amené par les eaux torrentielles; il est établi de main d’homme. Ce que nous savons des mœurs antiques fait supposer avec beaucoup de vraisemblance qu’il a servi de sol artificiel couvrant quelque dépôt sacré d’ex-voto d’un âge antérieur (3). »
A Bourbonne-les-Bains, dit le docteur Regnard (4), a la
(1) Chapelain, Propriétés physiques, chimiques et médicinales des eaux minéro-thermales de Luxeuil, avec quelques recherches historiques, 1857. — Grandmougin et Garnier, Histoire de la Ville et des Thermes de Luxeuil, 1866.
(2) Voir p. 273.
(3) Delacroix, Luxeuil, ville, abbaye et thermes. Mémoires de la Société (/’ Emulation du Doubs, 4° série, vol. 111, 1867.
(4) Bourbonne ; son nom; ses origines; ses antiquités gallo-romaines; ses établissements thermaux, etc. Mémoires de la Société historique et archéologique de Langres.
INTRODUCTION
ville ne date pas seulement des Romains; les travaux qu’on leur doit semblent même avoir mis sur la voie de constructions plus anciennes et plus profondes que les leurs. Ce qui est vraisemblable, au moins, pour ne pas dire certain, c’est que les eaux n’ont pu rester sans usage à aucune époque et que les Gaulois ont dû les utiliser à leur façon. » D’après le docteur Drescli (1) et le professeur Garrigou, la connaissance et l’utilisation de l’une des sources d’Ax (Ariège), celle du Couloubret, remonteraient à une époque antérieure peut-être de plusieurs siècles à la renaissance des eaux dès les premiers siècles de l’ère chrétienne. En 1867, on trouva des restes de captage composés de pilotis, de tuyaux de bois et de maçon nerie très grossière, ensevelis sous un dépôt de plusieurs mètres, constitué par des blocs de granit, des cailloux roulés, de l’argile, au milieu duquel on rencontra des troncs- d’arbres et une quantité de débris végétaux parfaitement reconnaissables, parmi lesquels des noisettes.
Au Mont-Dore, la démonstration est plus éclatant^ encore. Le 12 juillet 1823, l’extirpation d’une masse rocheuse composée d’un dépôt formé parles eaux, masse engagée dans les fondements de l’établissement galloromain, a mis à découvert une piscine quadrangulaire, en madriers de sapin équarris, pouvant admettre une quinzaine de personnes àla fois, et si bien conservée qu’on aurait pu encore s’y baigner. Le docteur Bertrand (2) a rapporté cette découverte dans tous ses détails et il résulté d’une façon évidente de ses observations que ce dépôt avait été constitué par le glissement des eaux des
(1) Truité comjdel des eaux d’Ax, 1897.
(2) Noie sur les antiquités déconcertes au Mont d’Or , 1844.
lors de la venue des Romains, puisqu’ils ont bâti sur le
Ces bassins en bois, utilisant l’eau à son point d’émer-
gence, ou recueillant celle qui glissait le long des parois des roches, furent très vraisemblablement le mode de ' captage gaulois, présentant déjà un sensible progrès sur les époques tout à lait primitives, au cours desquelles les flaques d’eau thermale, éparses sur le sol, au milieu des sables et des boues, durent constituer les premières baignoires. Ce procédé continua, d’ailleurs, à être employé en Gaule et nous retrouverons, lorsque nous étudierons le captage et l’ aménagement des sources thermales, un certain nombre d’exemples de l’emploi des boisages, notamment pour l’établissement des puits. Il est très possible que certains de ces travaux aient été des œuvres purement gauloises, restées en service après l’occupation romaine.
Remarquons aussi, à un autre point de vue, que la vénération particulière des Gaulois pour les eaux et le culte dont ils entouraient les sources autorisent à penser qu’ils n’ont pas laissé de côté les eaux thermales et que, tout en les confondant peut-être au point de vue religieux avec les autres sources, il n’en ont pas moins reconnu et apprécié les bienfaits. Les nombreux dieux, à noms nettement indigènes, que nous trouverons aux différents Bourbon, à Evaux, à Luxeuil, dans les Pyrénées, etc., sont certainement des divinités nationales, antérieures à la conquête, qu’on n’eût certes pas inventées si l’usage des eaux et, par suite, le culte qu’on leur rendait, avait
dépôt qui l’enveloppait.
INTRODUCTION
été de pure importation romaine. Le Panthéon latin était assez riche et les conquérants avaient amené à leur suite assez de divinités de tout genre pour que nos ancêtres n’aient pas eu besoin de créer cet Olympe spécial et d’en faire les protecteurs de leurs sources, si ces derniers n’avaient pas existé antérieurement. Peut-être les stations de création nouvelle se placèrent-elles sous 1 égide des divinités romaines; les dieux d’importation latine vinrent également se juxtaposer dans les anciens lieux de culte aux vieux génies locaux, mais ceux-ci tinrent bon et leurs noms, gravés sur la pierre ou le bronze, ont apporté jusqu’à nous le témoignage de la vénération dont leurs adorateurs gaulois entouraient déjà certaines sources thermales.
Nous n’avons pas tenu compte de l’inscription suivante :
LIXOVII- THERM REPAR- LAJBIENVS IVSSV- C- IVL- CAES IMP
souvent citée et qui a été découverte à Luxeuil, dans le courant du dix-huitième siècle. Ce texte mentionnant des réparations exécutées aux thermes de cette ville par Labiénus, sur l’ordre de J. César, on en tirait la preuve de l’existence pré-romaine de cette station thermale. Malheureusement, la fausseté de ce monument épigraphique semble bien démontrée aujourd’hui, ainsi que nous le verrons dans un chapitre suivant, lorsque nous nous occuperons des renseignements fournis par les inscriptions sur certaines stations thermales.
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