CHAPITRE PREMIER
I. Les bains dans l’antiquité. — Le bain chez les Grecs. — Le bain chez les Romains. — IL Les thermes. — Moyens de chauffage et d’aération^— III. Usage et abus des bains. — IV. Action du bain simple. — Bainsmédicamenteux. — Bains de mer. — Hydrothérapie.
Les Rains ont tenu une telle place dans la vie antique, qu’avant d'aborder l’étude spéciale des Eaux Minérales, nous avons jugé utile, comme entrée en matière, de jeter un coup d'œil rapide et succinct sur l’aménagement et les usages des Thermes chez les Anciens.
Chez les Grecs, le Rain chaud (car le Bain froid a été connu de tout temps), remonte à la plus haute antiquité. C’est ainsi que dans Homère on voit Hélène, et plus tard Calypso et Circé, baigner Ulysse. C’était une marque d’attention pour un hôte que de le faire baigner par les esclaves et souvent par la femme ou les filles de la maison. Les Bains se prenaient dans
une cuvé reposant sur un trépied au-dessous duquel était le feu; elle servait à une ou plusieurs personnes, on l’appelait aaatxtvOoç ou ttveXoç ou gaxxpa; axoepr) lorsqu’elle était en forme de navire. Parfois les bains se prenaient dans des piscines permettant la natation (1).
Les servantes versaient, pendant le bain, de l’eau chaude sur les épaules du baigneur qui, au sortir de l’eau, était essuyé et frotté d’huile.
L’usage du Bain ne fut jamais aussi fréquent en Grèce qu’il le devint plus tard à Rome. Si, à Athènes, on encouragea l’usage de la natation et du Bain froid, celui des Bains chauds fréquents fut considéré comme un signe de mollesse et fut même réglementé. Les Bains publics n’avaient pas le droit de s’établir en ville. A Sparte la rigidité des habitants s’accommodait mal de tels usages et c’était le Bain froid dans l’Eurotas qui était à peu près seul pratiqué.
Néanmoins, plus tard, les Bains publics et privés se multiplièrent chez les Grecs; on y adjoignit des gymnases, des palestres, des stades (2).
Les Romains empruntèrent beaucoup aux Grecs pour l’agencemênt des Bains et dépassèrent certainement leurs maîtres. Galien dit que les Grecs contemporains d’Hippocrate étaient mal montés en fait de bains.
Dans les premiers temps de la République, les Romains se contentaient de se laver tous les huit jours dans une pièce spéciale nommée lavatrinci ou latrina , établie près de la cuisine pour avoir de l’eau chaude à proximité. On trouve des bains de ce genre dans la maison dite du Faune, à Pompéi et dans la maison de Livie à Rome. Plus tard, ils firent usage du Balnemrn. du grec BaXavsiov. Mais ces premières salles de bains étaient d’une simplicité rudimentaire en comparaison de celles qu’on eut plus tard. Nous pouvons en juger par la descrip-
(1) Vase du Louvre, portant la signature du peintre Androkidès. — Daremrerg et Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines. V. Balneum.
(2) Vitruve, De V Architecture, liv. V, cliap. xi.
tion donnée par Sénèque du bain de Scipion l’Africain à Lifernum (1).
Ce texte nous donne à peu près la date de la transformation des Bains, qui n’eut pas lieu avant la lin de la deuxième guerre punique, c’est-à-dire avant la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ au plus tôt. Ce fut dans les derniers temps de la République qu’un certain Sergius Oratafit élever un bain au-dessus d’un hypocauste. Plus tard Agrippa inventa, dit=on, te laconicim; on en voyait un dans les superbes thermes qu’il fit construire et qui contenaient toutes les commodités et tous les perfectionnements alors connus.
Le Bain romain comprenait quatre phases. Galien en donne la description suivante : « Le bain complet se divise en quatre parties différentes par leurs propriétés. En entrant dans les Thermes on se soumet à l'influence de l’air chaud, ensuite on se met dans l’eau chaude, puis en sortant on se jette dans l’eau froide, enfin on se fait essuyer la sueur. »
A ces différentes phases de la balnéation correspondaient les dispositions suivantes dans la construction :
L’A podyterium;
Le Caldarium ;
Le Tepidar ium ;
Le Frigidarium.
Les Thermes delà Villa de Diomède, à Pompéi, nous donnent, dans une grande maison privée, un exemple de ces installations. /.
L ’apodyterium était la pièce dans laquelle on se déshabillait; \ le pourtour en était garni de tablettes ou de niches, où l’on
(1) Sénèque, Ëpître, 86.
conservait les parfums, l'huile, les strigiles, etc. Dans les bains publics, il y avait parfois des séries de petits placards fermés.
Le tepidarium, à chaleur douce, était habituellement chauffé par des réchauds comme ceux qu’on a trouvés à Pompéi dans les bains publics. Cependant, dans quelques intubations, comme nous le verrons plus loin, cette salle se trouve audessus d’une chambre de chauffe communiquant par un étranglement avec Phypocauste (1).
A côté se trouvait le caldarium ou sudatorium , concamerata lavatio , dont l’une des extrémités se terminait carrément tandis que l’autre, en forme de voûte, était arrondie au compas. Cette pièce se divisait en deux parties, souvent sans séparation, parfois formées par un refend. L’une était voûtée en forme d’abside, afin qu'elle reçût également en son milieu la force de la vapeur chaude qui tourne et s’épand dans toute sa cavité (2), c’était le laconicum. D’après Vitruve il devait avoir, ainsi que le tepidarium , autant de largeur que de hauteur. Dans la partie voûtée se trouvait une fenêtre fermée par un bouclier, clypeus, manœuvré au moyen d’un jeu de chaînes et servant à l’aération et à la régulation de la température. Au centre on voyait le labrum, vasque ronde pour les ablutions. En face du laconicum, dans la partie carrée, se trouvait la baignoire, qui portait le nom d 'alveus, calda lavatio, calda natatio , piscina, selon les dimensions, descensio, solium, selon qu’on y descendait ou qu’on pouvait s’y asseoir.
Pour certains auteurs, le mot de laconicum ne s’applique pas à la salle elle-même, mais à une sorte de poêle placé dans le caldarium, communiquant directement avec Phypocauste et. laissant passer la flamme qui s’échappait par le clypeus. C’est une erreur à laquelle a donné naissance un dessin en coupe des Thermes de Titus, tenu longtemps pour antique et qui est l’œuvre d’un architecte du seizième siècle. C'est donc bien à la salle elle-même que s’applique le nom.
(1) Général Morin, Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, lri! série, t. VIII, 2° partie, 17 novembre 1871.
(2) Vitruve, op. cil., liv. V, chap. x.
Pour augmenter cl régulariser la température du sudatorium , ainsi que pour l’aération de la salle, l’intérieur des murs de l’abside comprenait des tuyaux, souvent de deux ordres, les uns horizontaux, les autres verticaux, plongeant dans 1 liypocauste. Nous y reviendrons en parlant de la tubulation.
Le caldarium se trouvait au-dessus de l’hypocauste. Sous ce nom, on désigne un ensemble d’appareils de cbaullagc comprenant le fourneau , le canal, les chambres de chaleur et la tubulation. On emploie aussi le nom d’hypocausis, mais celte dénomination désigne, en réalité, la chambre chauffante, tandis que le nom d’hypocauste s’applique surtout aux chambres de chaleur. Suivant un usage généralement accepté, nous emploierons le terme d’hypocauste pour l’ensemble des divers organes.
Le fourneau, prœfurnium, chambre ronde ou rectangulaire, voûtée, était une sorte de four à double but : il chauffait des chaudières remplies d’eau et envoyait de l’air chaud dans les chambres de chaleur par le canal. Celui-ci prenait naissance sur une des parois du fourneau et aboutissait aux chambres chaudes. Le sol en était formé de briques posées verticalement, profondément striées et ayant des joints soigneusement recouverts de glaise.
Les chambres de chaleur, situées immédiatement au-dessous du caldarium , auquel elles servaient de sous-sol, de dimensions variables selon l’espace qu’elles devaient chauffer, étaient des chambres basses, de 40 à 60 centimètres de hauteur et ayant au plafond une voûte appelée suspensura, reposant sur des séries de piliers en briques ou en pierre, ou quelquefois formés par des colonnettes creuses en terre cuite (fuj. i). On posait sur ces piliers de larges dalles, disposées de telle sorte que chacune d’elles reposât sur quatre piliers, puis, sur le sol bien uni que formait la partie supérieure de ces dalles, on étendait du mortier ou de la terre glaise, recouvert d’un lit de cai lion tis ou de briques concassées noyés dans du ciment. Une dernière couche de ciment complétait le revêtement de ce sol imperméable.
Le courant de gaz chauds et de fumée qui se répandait dans la chambre basse y déterminait un échauflement tel que la température pouvait s’élever jusqu’à 150" ou 200°.
Dans un certain nombre d’installations, on trouve, sous le tepidarium, une seconde chambre de chaleur communiquant avec la première au moyen d’un étranglement. Il en résultait
Fig. 1. — HYPOCAUSTE.
Square du musée d’antiquités à Angers.
que la pression et la densité du gaz et, par suite, la quantité de chaleur étaient moindres sous le tepidarium que sous le sudatorimn.
La chaleur des hypocaustes a aussi été mise à contribution pour élever la température dans les maisons et quelquefois pour tiédir directement l’eau dans des baignoires. Mais, presque toujours, cette eau était chauffée dans des chaudières à disposition ingénieuse, situées directement au-dessus du four-
neau.
Ces chaudières, appelées aussi miliaria , à cause de leur ressemblance avec les bornes milliaires, étaient en triple besace et contenaient de l'eau à températures différentes. D’autres n'avaient, que deux récipients, l’inférieur, pour l’eau bouillante; le supérieur, pour l’eau tiède. Un système de tuyautage et de robinets permettait de faire le mélange.
La tubulation, ou ensemble de circulation des tuyaux d’air et de fumée, était un des rouages les plus importants des bains antiques. Son rôle était multiple : elle servait à élever la température par une utilisation bien comprise de la chaleur, à sa régulation et à l’aération indispensable dans ces salles dont l'air était vicié par la respiration et la transpiration des baigneurs. Les tuyaux qui la constituaient étaient verticaux ou horizontaux.
Les premiers (cuniculi, impressi parietibus tubi ), en terre cuite, étaient généralement rectangulaires, plus rarement cylindriques et montaient dans le mur, entre le gros œuvre et le revêtement. D’après le général Morin, qui a étudié si savamment le chauffage et la ventilation chez les Romains, ces tuyaux plongeant par leur partie inférieure dans l’hypocauste servaient, tout en chauffant les parois, de conduits pour le dégagement de la fumée et devaient, dans la partie supérieure des édifices, s’incliner et se réunir par groupes sous une même tète de cheminée. Cette disposition, constatée à l’hypocauste de la Carrière-du-Roi, dans la forêt de Compiègne, lui avait semblé si logique, que le général était persuadé qu’elle devait se retrouver dans toutes les installations du même genre. On s’explique difficilement, d’ailleurs, qu'il ait pu en être autrement. Il était indispensable d’avoir un mode d’évacuation de la fumée et des gaz délétères provenant de la combustion et ce résultat ne pouvait être obtenu par des tuyaux débouchant dans les pièces supérieures, où l’air fût devenu rapidement irrespirable. Cependant, dans beaucoup de fouilles, on n’a pas rencontré ces tuyaux d’évacuation de fumée, et M. Thédenat constate que, dans un certain nombre d’hypocaustes, on n’a pas trouvé trace de conduits autres que quelques tuyaux
allant directement de l’hypocauste dans l’intérieur de la pièce qui devait être chauffée. Pour expliquer leur fonctionnement, il a émis l’hypothèse que le chauffage ne devait se faire que par de la braise ardente préparée à l’air libre. Tout d’abord, il semble qu’il aurait été bien difficile de produire, par un semblable procédé, une élévation sérieuse de température. En outre, s’il en avait été. ainsi, pourquoi aurait-on construit ces foyers, dont on rencontre toujours la trace, tout à fait inutiles puisque, le bois étant brûlé au dehors, il eut suffi de répandre la braise sur l’aire de Thypocauste ?
« Ou peut-être, ajoute le savant archéologue, l’air chaud, après avoir parcouru les salles du sous-sol encombrées de piliers, pénétrait-il dans les tuyaux, purifié et débarrassé de la fumée déposée en suie contre les obstacles qu’offraient les angles des piliers. »
J’avoue que cette seconde hypothèse ne me séduit pas plus que la première et que je la crois absolument inconciliable avec les lois les plus élémentaires de la physiologie et de l’hygiène.
En résumé, ces conduits d’évacuation de fumée sont indispensables et il paraît bien probable que si on n’en a pas trouvé dans toutes les fouilles, c’est que leur destruction trop complète n’a pas permis d’en distinguer les vestiges. Des fouilles récentes, suivies à Beauvais par MM. A cher et Leblond (1), qui ont amené la découverte d’un balnéaire galloromain à côté et sous le sol même de l’église Saint-Étienne, nous fournissent de précieux renseignements sur cette matière et semblent bien démontrer l’existence d’un double système détubulation. Les fouilles ont donné des tuyaux en poterie de deux sortes. Les uns pleins, sans traces de perforations, présentaient à l’intérieur des traces de suie, et les fouilleurs ont pu constater, sur deux ou trois points où la destruction n’était pas complète et où les suspensurœ étaient restées en contact avec le mur, que ces conduits prenaient jour dans
(1) Le Balnéaire gallo-romain de Beauvais. Congrès archéologique de France tenu à Beauvais, 1905.
l'hypocauste. C’étaient là les véritables conduits de fumée; les cheminées d’évacuation pour les gaz et les vapeurs. Les seconds n’offraient à l’intérieur aucune trace de suie ou de fumée et portaient des ouvertures sur une de leurs surfaces (1).
Les tuyaux horizontaux avaient surtout pour destination le renouvellement de l’air et la régulation de la température. Ils introduisaient dans la salle un certain volume d’air pris au dehors et échauffé par sa circulation dans les premiers branchements disposés, soit au-dessus du foyer lui-même, soit dans l’épaisseur des suspensurœ, ainsi que l’ont constaté MM. Acher et Leblond dans le balnéaire de Beauvais. Sur ces conduites venaient se greffer des tuyaux verticaux très caractéristiques de leur destination. Une de leurs faces, striée au peigne pour la rendre plus facilement adhérente, était appliquée contre le mur et, sur la face opposée, étaient des ouvertures par lesquelles s’introduisait en minces filets l’air préalablement échauffé.
Cette arrivée d’air tiède pouvait, dans une certaine mesure, servir à régulariser la température dans une salle surchauffée, mais ce résultat était surtout obtenu par la manœuvre du cljjpeiis, principal organe d’évacuation de l’air vicié, concentré à la partie supérieure de la voûte. Cette manœuvre se faisait à l’aide d’une chaîne et permettait de graduer l’ouverture de cette sorte de soupape.
On voit ainsi combien était simple et pratique tout cet ensemble comprenant :
1° Un système de chauffage qui consistait en :
a) Un foyer communiquant avec une chambre de chauffe à sol incliné, légèrement ascendant. Il chauffait les suspensurœ , formant au sudatoriiim un sol épais, conservant la chaleur et absolument imperméable aux gaz.
(1) Dans quelques hypocaustcs, notamment celui do Champlicu, près do la forêt de Compiègne, on constate un dispositif différent : le caldarium possédait un double mur, les deux parois étant séparées par un espace vide et reliées de distance en distance par des fiches en fer.
b) Des tuyaux d’évacuation de la fumée et des gaz, disposés autour des parois de la salle chauffée, utilisant aussi complètement que possible la chaleur produite par le foyer.
Un système d’aération introduisant dans cette salle, au moyen des conduits perforés, de l’air pris au dehors et échauffé dans les premiers branchements.
3° Un système d’évacuation de l’air comprimé à l’aide du clypeus .
Au sortir du sudatorium, le baigneur passait dans le frigidarium, pour se plonger dans Yalveus, rempli d’eau froide. Cette piscine, garnie sur son pourtour d’un degré pour faciliter la descente, occupait la presque totalité de la salle, lais-
sant simplement entre ses bords et le mur l’espace nécessaire à la circulation .
Dans certains bains publics il y avait des chambres séparées contenant des baignoires particulières. Cette installation était fréquente dans les stations thermales.
L'eau amenée dans un réservoir central se distribuait de là dans des baignoires contenues dans des chambres basses et étroites, à l’abri du froid et de la grande chaleur.
Certains de ces bains, avec leurs ornements en stuc et leurs belles peintures, étaient d’une richesse inouïe; l’onyx, l’albâtre, le jaspe, le porphyre, les marbres les plus rares y étaient employés. L’éclat en était relevé par des mosaïques, des statues et des colonnes; l’eau coulait par des robinets d’argent et les vases destinés à la recevoir étaient du même métal.
C’est la comparaison de ces bains avec celui de Scipion qui faisait dire à Sénèque : « Qui se contenterait maintenant de telles étuves! On se croit misérable et mal ajusté, si dans les parois des lieux où l’on se baigne, l’on ne voit éclater des piliers de marbre d’Alexandrie marquetés d’une pierre de Numidie et taillés en rond; si la voûte n’est cachée sous le verre; si les cuvettes où l’on entre après avoir bien sué n’ont les bords de pierre Thasienne que l’on ne voyait autrefois que dans les temples et si les robinets qui versent l’eau ne sont
d’argent. Et je ne parle encore que des bains du peuple...
« Les bains de Scipion ne sont éclairés que par des fentes; aujourd’hui il faut que le soleil entre dans ces bains d’où on voit la campagne. Autrefois il y avait peu de bains, on n’y allait que pour la santé. Les édiles Caton, Fabius Maximums y allaient pour s’assurer de leur état et de la température de l’eau. On prenait des bains tièdes et non bouillants comme aujourd’hui.
« Les anciens se lavaient tous les jours les jambes et les bras, mais ne prenaient qu’un bain tous les huit jours. Depuis que les bains sont plus propres les hommes sont plus sales (1). »
Cette habitude des bains, qui a fait dire à Pline que pendant six cents ans les Romains n’avaient pas eu d’autre médecin, ne tarda pas à dégénérer en abus. On ne se contenta plus alors du bain hebdomadaire, les jours de marché, ni même du bain quotidien, mais on prit jusqu’à cinq et six bains par jour. Le besoin des soins de propreté des Romains de cette époque, que Lucilius a traduit dans ces vers :
Hic crucicitur faîne
Frigore, illuvie, imbaltinie, imperfundie, incurià.
(Il souffre de la faim, du froid, de la malpropreté, du manque de bains, du manque d’eau pour se laver, du manque de soins) (2), ce besoin, excellent dans son essence, perdait, par son exagération, tout son côté hygiénique pour faire place au plaisir. Les jours ne suffisant pas, on prit des bains la nuit, malgré quelques interdictions momentanées. Dans son
(1) SÉNÈQUE, ÎOC. CÜ.
(2) Dupouy, Médecine et mœurs de l’ancienne Rome, p. 219.
Satyricon, Pétrone nous montre Trimalcion se rendant au bain au milieu du festin et y entraînant ses convives : « Vous
n'aurez pas à vous en repentir; j’en ai fait l’essai, il est chaud
comme un four. »
La mollesse, la recherche du plaisir avaient fait recourir à des bains à température élevée, comme le constate aussi Sénèque, et la facilité des mœurs de la Rome impériale transforma souvent les bains publics en lieux de débauche. On en vint à ne plus séparer les sexes. Où sont les pauvres bains de Scipion et les mœurs pures des matrones des premiers temps de la République !
Les auteurs romains, Pline, Juvénal, Galien, se sont élevés avec force contre l’abus des bains, tant au point de vue moral qu’au point de vue physique. Bien que le christianisme ait amené de ce côté une forte réaction, l’usage du bain romain n’en continua pas moins pendant longtemps. Il existait encore au sixième siècle, ainsi que le prouve la lettre de Théodoric à son architecte à propos des Bains d’Aponum (I) .
Muni d’un nécessaire comprenant des linges, quatre stri-
/giles, une fiole d’huile, am.pulla , une écuelle plate à tige, une boite d’onguents, un peigne, une aiguille, fibula, et un miroir (2), le baigneur se rendait à l’établissement thermal ou aux bains publics. A son entrée dans Yapodyterium , il était débarrassé de ses vêtements, conservés dans la salle sous la garde des esclaves, capsarii, car les pickpockets n’étaient pas inconnus des Romains : « Nous quittons nos habits que Giton fait sécher à l’entrée et on nous introduit dans une étuve fort étroite (3). » Après avoir revêtu une longue braie et chaussé Yobstrigillus ou sandale de bois, il pénétrait dans le laconicum. Lorsqu’il en sortait tout en sueur, on l’enveloppait dans une couverture de laine, on versait sur lui de l’eau chaude, puis il se jetait dans Yalveus du frigidarium.
(1) Cassiodore, Varia II. Epist. 39. — Voir De Baltieis omnia quoi exslans, etc. Venetiis, 1533, p. 95.
(2) Rondelet, les Pratiques balnéaires à travers les âges , iu Médecine internationale, nos 2 et 3, 1905.
(3) Pétrone, op. cil.
A la suite de ces diverses pratiques il passait au tepidarium, et là il se livrait aux mains des masseurs et des parfumeurs, et n’oubliait de se rendre au buffet. « Nous nous rendîmes aux Thermes et là nous passâmes du bain chaud au rafraîchissoir. On venait de parfumer Trimalcion et les frottoirs dont on l’essuyait étaient, non pas de lin, mais du molleton le plus doux. Trois garçons étuvistes sablaient le Falerne en sa présence... Bientôt on l’enveloppa d’une peluche écarlate, puis on le plaça dans une litière (1). »
Tout d’abord on promenait sur le corps du baigneur le strir/ile , sorte de racloir en bois, en corne, en métal, de formes diverses, pour enlever la sueur, « ces brosses à manche nous viennent de Pergame. Si tu t’en frottes bien le corps, ton linge n’aura pas besoin si souvent de dégraisseur (2). »
Spartien raconte que l’empereur Adrien, qui se baignait souvent avec le peuple, aperçut un jour un vieux soldat qui, n’ayant personne pour lui racler la peau, se frottait le dos contre le mur du bain. L’empereur lui rendit le service dont il avait besoin et lui procura de quoi se faire servir désormais. Le lendemain plusieurs vieillards tentèrent de se faire remarquer par le même moyen, mais l’empereur se contenta de leur faire distribuer des strigiles en leur ordonnant de s’étriller mutuellement (3).
Après le raclage au strigile, les fricatores huilaient ou parfumaient, et les tractatores ou tractàtrices pratiquaient le massage.
Percurrit agili corpus nrte tractatrix
Manum que doctam spargit omnibus membris (4).
Enfin venait tout un peuple d’épileurs : Aliparii, armés de la vulcella , pince à épiler: d'épileuses, Picatrices ; de Tonsores, Tonstrices , Comotriœ, Plectriœ, Oniatrices, Comptrices, dont les doigts habiles, les parfums savants, les onguents et les pou-
(1) Pétrone, op. cit.
(2) Martial, Epigrammes, XIV, 51.
(3) Dupouy, loc. cil., p. 273.
(4) Martial, Epigrammes, III, 81.
tires servaient, aux toilettes compliquées des élégants et surtout des élégantes de la cité reine du monde.
Les bains publics étaient sous la surveillance d’officiers municipaux, præfecti balneis , qui avaient sous leurs ordres les balnalores ou aquarii, ainsi (jue les aliptœ, préposés surtout aux malades; ces derniers se disaient médecins et se faisaient appeler iatraieptœ. L’ouverture et la fermeture des bains étaient annoncées au son de la trompette, des cloches, ou de sortes de gongs : Sonat œs thermarum, dit Martial (l).
On a trouvé à Vichy un certain nombre de clochettes dont on voit des spécimens au musée du Louvre (2). Peut-être servaient-elles au même usage, mais aussi, sans doute, y en avait-il à la disposition des baigneurs pour appeler les serviteurs.
Enfin, selon la mode grecque, certains bains eurent comme annexes des palestres, des gymnases, des jeux de paume, mais ce fut le petit nombre, et nous ne sachons pas qu'on en ait trouvé des vestiges dans aucune station thermale \fig. 2) (3).
Au point de vue de Faction des bains, Galien dit que les bains chauds d’eau potable sont bons, parce qu’ils évacuent
(1) Un disque d’appel de ce genre, en bronze, ayant 223 millimètres de diamètre, percé au centre d’un trou de suspension, a été trouvé à Cahors, en 1894. ( Bulletin de la Société d'archéologie du Midi de la France, séance du 4 décembre 1894 : communication de M. Momméja sur un discus balnéaire découvert à Cahors.) L’auteur de la communication signale également deux grands timbres de 0m,18 de diamètre, figurant au catalogue du Musée de Moulins.
(2) Mallat et Counillon, Histoire des eaux minérales de Vichy, 1906.
(3) Nous donnons ici, comme type de thermes complets d’une ville secondaire, le plan des Thermes de Stabies, à Pompéi. dont le cliché, extrait de Pompéi, par M. Thédcnat, nous a été obligeamment communiqué par la maison Laurens.
la bile en la faisant sortir, et parce qu'ils soulagent beaucoup en raison de leurs propriétés. « En effet, dit-il, tous les bains de cette espèce ont la faculté d’humecter et de rafraîchir. Les
Fig. 2. — THERMES DE STABIES, A POMPÉ I
Bain des hommes : A , vestibule. B, palestre. G, apodyterium. D, tepidarium. E, caldarium. F , frigidarium.
Bain des femmes : G, apodyterium. H, tepidarium. I, caldarium.
J, chambre de chauffe.
1, piscine froide. 2. salle de garde des vêtements. 3, salle pour les ablutions. 4, jeu de boules. 5. salle d’attente des esclaves 6, vestibule. 7, piscine tiède. 3, piscine chaude. 9, labrum. 10, 11, corridors. 12. frigidarium, 13. piscine chaude. 14, labrum. 15, corridor de service. 16, 17, 18, chaudières. 19, portique. 20, chambre d’inspecteur. 21, latrines. 22, corridor. 23, cabines avec baignoires. 24, escalier des caves. 25, loge de concierge. 26, corridor.
bains de mer, les bains salés, ceux où entre la soude brute, les bains sulfureux font, il est vrai, sortir plus de bile, mais ils sont beaucoup moins utiles que les bains d’eau potable. » Et, à propos du traitement de la lièvre tierce légitime, il ajoute : « Les bains doivent avoir pour but d’imbiber et d’humecter les corps. Il ne faut donc pas y mettre de soude brute, de sel ni de moutarde, ainsi qu’on le voit faire à beau-
IG
coup de médecins qui perdent leurs malades ; mais après avoir versé de l'huile très chaude dans l’eau potable, on plongera et on baignera le malade, et, s’il le désire, on lui permettra de manger (1). » Galien ne soumettait pas tous ses malades aux sudations, il se contentait, dans bien des cas, de les plonger dans la baignoire et de les essuyer et oindre. Il recommande de ne pas se baigner après le repas.
De la répugnance qu’éprouvait Galien à l’emploi du bain composé dans le traitement de la fièvre tierce, il ne faut pas conclure que les bains médicamenteux étaient peu employés. Ils étaient, au contraire, très en usage. On faisait bouillir dans l’eau du pouliot, de l’origan, de l’hysope, du thym, du thymbre, des feuilles de laurier, des rameaux d’ivette, des racines d’opoponax ou de pariétaire d’Espagne, de la staphisaigre; on y mettait de l’huile, du sel (pour faire de l’eau de mer artificielle), de la soude brute, des cendres de sarments, du soufre brut, de la décoction de baies de genièvre, de mercuriale, de plantain, de roses ou de sommités de ronces, de mauve ou de fenugrec (2).
Le bain de mer fut aussi très en vogue. L’empereur Néron avait fait conduire l’eau de la mer dans son Palais d’Or; il avait aussi conçu le projet d’y faire amener toutes les eaux thermales de Baies (3). Galien se moque d’un homme riche qui faisait venir à Rome de l’eau de la mer Morte.
L’eau de mer était employée comme résolutif, en topiqueset cataplasmes ; elle était mêlée aux emplâtres, vantée contre les engelures et certaines affections psoriques, contre les douleurs de tète, le venin de l’araignée phalange, le venin des scorpions et celui de l’aspic ptyas; on faisait de l’eau de mer artificielle; on vantait les cataplasmes de mousse marine contre la goutte, et le sable de mer contre l’hydropisie et le rhumatisme-
L’hydrothérapie, dont Hippocrate' avait nettement posé les-
(1) Galien, Indications et contre-indications du bain, dans Oribase, X, 6-
(2) Antyllüs, dans Oribase, X, 2.
(3) Suétone, Néron, chap. xxxi.
indications et les contre-indications, avait été très employée à Rome par Asclépiade, mais sa grande vogue fut due à Antonius Musa, affranchi d'Auguste. L’empereur souffrait d’une hépatite grave au retour de l’expédition de Biscaye. Les fomentations chaudes n’avaient amené aucune amélioration.
Musa le soumit à l'usage de l’eau froide, intus et extra, cpii amena la guérison. A la suite de cette cure retentissante, Musa fut nommé chevalier et on lui éleva une statue sur les hords du Tibre, près de celle d’Esculapc (1 ).
11 administrait l’eau en bains, douches ou affusions et boisson. Néanmoins Musa usait aussi des eaux minérales, notamment de celles de Baies (2) et de celles d’Albula, où l’empereur Auguste allait tous les ans pour une sciatique et des douleurs articulaires à la jambe gauche.
L'hydrothérapie fut alors très en honneur; on appelait Psychrophiles les médecins qui rappliquaient, et ils se subdivisaient en Psychrolites, amis du bain froid, Fsychropctes, amis des boissons froides, et Psychropantes , partisans des deux méthodes. On s’adonnait à l’eau froide et on délaissait les sources chaudes (3j.
Cet engouement cessa à la suite du décès de Marcellus, neveu de l’empereur, survenu pendant une cure hydrothérapique, et ne reprit que plus tard avec Charmis de Marseille, médecin de Néron (4). Sénèque, qui avait subi l’influence générale, était un fervent de l’eau froide et prenait des bains même en hiver (5); il dit qu’on était arrivé au point qu’aucune eau ne paraissait assez froide : Nul/ a Romanis aqua fluens satis frigida videretur (6).
Agathinus de Sparte (7) était grand partisan du bain froid qu’il faisait prendre toute l’année et continuer pendant la
(1) Suétone, Auguste, 59 et 81.
(2) Horace, Épilre XV. Ad Valant.
(3) Horace, ibidem, 16.
(4) Pline, liv. XXIX, 5.
(5) Sénèque, Épitre LIII, 83.
(6) Sénèque, Nul. Quæsl., liv. IV.
(7) Agathinus, dans Oribase, II, 394.
vieillesse, 11 prescrivait l’eau froide, selon la mode des Barbares, pour les jeunes enfants. Galien (1), moins enthousiaste que lui, posait les règles de l’emploi de l’eau froide: il le détendait avant l’âge de quatorze ans et surveillait la réaction qui devait dicter la durée du bain. Malgré ces autorités, auxquelles nous joindrons celle de Cœlius Aurelianus (2),’ l'hydrothérapie déclina et fut surtout employée par les empiriques.
(1) Galien, ibid., 390.
(2) Goelius Aurelianus Acutus, Iiv. I, 15.