COMTESSE DE LAUNAY
UELQUES traits de ma vie, Madame, dont je vous ai fait part sans conséquence et qui vous ont paru intéressans, plusieurs anecdotes singulières dont vous avez été informée par la voix du Public, vous ont fait naître le désir d'apprendre toutes les particularités de ma vie. Trop sûre de mon obéissance et des devoirs que me prescrit l'amitié dont vous m'honorez, quand vous m'avez ordonné d'écrire mon Histoire, vous avez peu réfléchi sur ce que me devoit coûter le tableau de dix années de hbertinage et l'aveu des erreurs d'une longue jeunesse.
A peine le Public, ébloui par le mot chimérique de fille du bon ton, relevé du titre de Comtesse,
feint-il d'ignorer mes désordres passés, que vous m'obligez de déchirer le rideau que j'avois tiré sur mes premières années. Ce voile qui n'étoit plus transparent qu'aux yeux de quelques amis particuliers, va disparoître : pour vous obéir. Madame, l'illusion va cesser.
Je crains bien que vous ne rougissiez de vos ordres, en parcourant ma vie. Vous m'avez connue bégayant le sentiment, paroissant aimer les plaisirs recherchés ; si je vous ai paru voluptueuse, c'étoit par décence ; j'ai toujours été libertine par tempérament. Ne vous formalisez point si je vous peins le plaisir tel que je l'ai connu, tel que je l'ai goûté. Je n'ai point vu ce Dieu rougir de l'encens 'que j'ai brûlé sur son autel. A ses pieds, d'un côté j'ai vu la volupté, de l'autre étoit le libertinage; ils encensoient le même Dieu, qu'ils servoient différemment.
Je n'empêche point qu'une None qui chante les victoires de son Directeur, et ses foiblesses, ne peigne Vénus sous le masque de la vertu, marchant les yeux baissés, le plaisir la suivant en long manteau sous le chapeau de la réforme. Pour moi, je n'aime point Vénus chargée d'atours ; une simple gaze doit être la seule parure, et je veux que les Amours qui folâtrent autour d'elle soient nuds.
Je passerai. Madame, légèrement sur mon origine ; je sais trop combien l'énumération des titres est ennuyeuse, pour en fatiguer le lecteur. Ce n'est point l'histoire de ma Généalogie que je prétens donner, c'est la mienne.
Ma mère, qui étoit la première de sa famille, comme elle prenoit souvent plaisir à me le répéter, épousa en premières noces, peu de temps après ma naissance, Maclou Launay, homme connu sur la place, faisant du bruit dans Paris, et ayant un carosse qu'il menoit lui-même, c'est-à-dire. Madame, qu'il étoit Phaëton public, moyennant vingt sols par heure. Ma mère étoit de ces femmes
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qui portent et vont ollrir dans les maisons les tributs ordinaires des saisons : Bouquetière dans le printems, on la voyoit dans l'automne faire des spéculations sur les salades; l'hiver calculer les Vigiles pour savoir quel profit on pourroit faire sur les œufs frais.
Ma mère introduisit dans la maison un frère que je n'ai jamais regardé que comme un frère de mère, vu la surprise oià son arrivée jetta Maclou Launay, qui, sollicité par son Épouse, voulut bien permettre que ce prétendu fils portât son nom pour faciliter son avancement; en effet, peu de tems après, il parvint au grade de son protecteur.
Vous connoissez. Madame, toute ma famille. Mon frère étoit placé, et je restois seule à pourvoir quand ma mère vint à mourir.
Agée de quatorze ans, et n'apportant rien à la maison paternelle, on commença à me faire sentir combien je devenois à charge à ma famille. J'ignorois alors, Madame, qu'une jolie figure fût un patrimoine d'autant mieux assuré qu'on n'en peut manger que le revenu, en altérant pourtant le fonds. Si mon âge, ou plutôt l'ignorance dans laquelle j'avois été élevée m'avoit permis de le soupçonner, mon père le premier me l'auroit appris.
Gomme je n'avois point d'autre lit que le sien, étant le seul qui fût dans la maison, je me suis rappellée depuis que le bon homme avoit eu toutes les peines du monde à se faire au veuvage. J'attribuois alors, tant j'étois innocente, à l'amitié paternelle, des caresses qui certainement lui rappelloient les doux momens qu'il avoit passés avec madame ma mère. Je m'apperçus que les jours qu'il rentroit un peu gris, ce qui lui arrivoit souvent, sa tendresse augmentoit. Aussi, je puis dire que je n'ai jamais vu ma mère lui reprocher l'argent qu'il dépensoit au cabaret. Enfin, Madame, un beau jour il but tant, devint si tendre
et si caressant, que je fus forcée de quitter la maison paternelle.
Le premier usage que je fis de ma liberté fut d'aller trouver une petite compagne que je connoissois depuis ma plus tendre enfance : elle s'appelloit la Dêpoix. Elle me reçut comme une ancienne amie, et me mena chez son père, qui étoit commis à la barrière du Cours.
Le bon homme, dont la cuisine n'étoit pas des mieux fondées, ayant peu de contrebandiers pour amis, s'apperçut du tort que faisoit un nouvel hôte à son ordinaire -, il pria sa fille de me placer quelque part, sa misère ne lui permettant pas de me garder chez lui.
La Dêpoix, qui par son métier de Coiffeuse se trouvoit intéressée dans une espèce de commerce de Galanterie, auroit été charmée de me garder avec elle : ma figure, qui se décrassoit tous les .jours, lui promettoit de la dédommager amplement des soins qu'elle auroit pris à me former.
Ne pouvant tirer aucun parti de ma jeunesse, vu les ordres de son père, elle me proposa de me placer chez une Dame de ses amies, qui m'aimeroit beaucoup, me disoit-elle, et qui auroit pour moi les meilleurs procédés du monde, pourvu que je voulusse me conduire par ses conseils et faire ce qu'elle me diroit. Je répondis à M"^ Dêpoix que, puisque mon malheur vouloit que j'en fusse séparée, j'aurois pour la personne chez laquelle elle me placeroit, les mêmes égards que pour elle-même; qu'elle pouvoit compter en tout sur une entière obéissance.
Voici, Madame, mon entrée dans le monde et l'instant, pour ainsi dire, où commence ma vie. Peignez-vous une fille neuve au point d'ignorer qu'elle est jolie, pour qui le , mot d'amour est étranger, qui connoissoit presque la pratique du plaisir sans en avoir jamais soupçonné la
théorie; une fille trop ignorante pour savoir rougir, simple par innocence, et cependant d'une complexion libertine, conduite chez M""" l\'rnc, qui tcnoit la maison la plus renommée de Paris.
Vous avez sans doute, Madame, entendu parler de la Verne, qui passoit pour entendre le mieux son métier, qui avoit les plus jolies filles, Abbcsse d'une maison oiî séjournoit le dieu du Libertinage; pour tout dire enfin, la Paris de son tems.
Connoisseuse comme étoit la Verne, vous pouvez penser avec quel plaisir elle me reçut : une fille de mon âge et de ma figure étoit un trésor pour une femme qui aproit vendu le pucellage d'une Poupée.
La Dêpoix, qui avoit le département de la toilette des Grâces qui composoient son Serrail,fut amplement récompensée de ses peines et toucha par avance une somme sur la fortune que je devois faire.
Le premier soin de la Verne fut que mon entrée chez elle fut entièrement ignorée parce qu'elle appelloit les nouvellistes du Serrail, Mousquetaires, Pages, Gendarmes, qui, de son tems, pa3'oient toujours fort peu; mais, en récompense, venoient souvent, restoient très long-tems, et empêchoient beaucoup de gens de venir s'amuser, comme Robins, Financiers, Clercs, tous gens tranquiles que la vue d'un Mousquetaire auroit mis dans le cas de manquer à quelque Beauté de la façon du monde la plus offensante pour une jolie femme.
Je fus à peine entrée chez la Verne qu'elle me conduisit dans une chambre pratiquée sur le derrière de la maison, entièrement séparée du corps de logis qu'elle occupoit, qui avoit une sortie mystérieuse dans une allée voisine : ce passage n'étoit connu que de quelques Prélats, intéressés par leur état à n'être libertins qu'avec décence, et à prendre le mystère pour Mentor de leurs plai-
sirs. Par là entroient quelques paillards honteux, gens de nom, que l'âge n'avoit pas plus servi à corriger que réussi à faire prendre un Directeur à leurs femmes, qui venoient de tems en tems tenter de faire expirer chez eux le plaisir, et qui finissoient par essouffler deux ou trois filles à pure perte. On y voyoit aussi quelques Singes de la Justice, pinces par état, qui auroient cru manquer à la gravité de la présidence, si, dans leurs ébats, ils avoient dérangé l'économie d'une longue perruque d'emprunt, à laquelle la plupart dévoient tous leurs mérites.
La Vetvie appelloit cette chambre, son Palais des Vertus : c'étoit là qu'en femme rusée elle cachoit les filles soi-disant pucelles, dont la virginité devoit jouer un long rôle avant que d'être abandonnée aux hommages du Public, et de devenir sœurs du Serrail.
Sitôt que je fus entrée dans cette chambre, on songea sérieusement à ma toilette. La Dêpoix voulut se surpasser : elle épuisa son art pour me rendre jolie, et y réussit. Une figure fine, des yeux vifs, une taille de Nymphe jointe à des grâces naturelles, promettoient une fortune à la Verne. Elle voulut ce jour-là que je dusse tout aux charmes d'une figure enfantine et novice sur laquelle brilloient les grâces de la plus tendre jeunesse. J'avois des yeux qui, par instinct, commençoient à parler le langage du plaisir et dans lesquels on voyoit naître les désirs. Pour tout dire, Madame, j'étois assez johe pour ne rien emprunter de l'art. Un petit déshabillé d'une toile de coton blanc très fine, étoit ma seule parure. La livrée de l'Innocence convenoit au rôle que j'allois jouer. Tendre victime, je n'attendois que le moment d'être conduite à l'autel : le sacrificateur ne tarda pas à paroître. J'entens un carosse s'arrêter dans une petite rue sur laquelle' donnoit une croisée de ma chambre. Je mets la tête à la
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fcnOtrc et j'en vois sortir M'"" Verne, ddguiscc en Dévote, une S(eur de Charité passée au bras, suivie d'un homme enveloppé dans un long manteau noir: je l'entendis nommer M. de R... J'ai appris depuis qu'il étoit Évêque de B... Prélat libertin, qui avoit été autrefois Amant aimé de la Verne, et qui s'en tenoit alors vis-à-vis d'elle au rôle de bienfaiteur. M. de R... l'avoit deux fois fait sortir de Sainte-Pélagie, ce qui avoit éternisé son attachement pour ce saint Abbé, dont elle avoit toujours gouverné les plaisirs depuis qu'elle avoit cessé de les partager.
Au portrait que Je viens de faire, Madame, de M. de R...^ il ne devoit pas être novice dans une avanture galante ; je le vis bientôt paroître. Il se présenta de la meilleure grâce du monde, loua avec finesse mes attraits, caressa en protecteur M*"" Verne, me fit mille agaceries avec l'enjoûment du bon ton qu'il possédoit mieux que le premier Petit-Maître de Paris, me proposa de m'enmener avec lui, m'engagea poliment à entrer dans sa voiture, et me força à trouver du plaisir à la partager.
En montant, il dit : Fauxbourg Saint-Germain. Son Cocher savoit ce que cela vouloit dire. La Verne, avant de partir, m'avoit, en peu de mots, instruite du rôle que je devois jouer. En chemin, je me rappellois sa leçon, que j'avois un plaisir secret à répéter. Elle avoit fait éclore chez moi des idées que je cherchois à développer. Je sentois une chaleur douce courir dans mes veines; une langueur inconnue s'étoit emparée de moi : je me sentois oppressée, le cœur me battoit, ma langue se trouvoit embarrassée, mes yeux étoient baignés de cette eau précieuse qui annonce la vivacité des désirs et qui chez moi n'étoit l'effet que de leurs prémices. M. de R... tenoit une de mes mains qu'il serroit tendrement dans les siennes. Je devinois que ce langage me devoit dire beaucoup, et sentois qu'il ne me disoit pas assez.
aaS LA GAZETTE DE CYTHERE.
M. de R... me demandoit ce qui occasionnoit la profonde rêverie où je paroissois plongée; quand le carosse arrêta, nous étions arrivés à sa petite maison. Comme il faisoit nuit, il me présenta la main pour descendre ; je le suivis dans un appartement orné par la main des Grâces; on y rencontroit par-tout cette sainte mollesse inventée par les Gens d'Église, appanage de ses favoris, et qui caractérise si bien un prédestiné.
M. de /?..., aussi recherché dans ses plaisirs que voluptueux libertin, avoit orné cet appartement de peintures propres à faire naître des désirs, et avoit fait pratiquer par-tout des commodités pour les satisfaire avec volupté. Dans une alcôve tapissée de glaces, d'immenses coussins couleur de rose, aussi artistement arrangés que sensuellement parfumés, offroit un lit couvert d'un dais en forme de coquille ; un grand tableau, oià Vénus étoit représentée dans les bras du Dieu Mars, servoit de dossier; Vulcain paroissoitdans le fond pour servir d'ombre; ce tableau se répétoit dans tous les trumeaux et varioit suivant les positions différentes des glaces. M. de R..., en me précipitant doucement sur le lit, me demanda comment je trouvois son petit hermitage, me dit qu'il se trouveroit trop heureux si je voulois consentir un moment à partager sa retraite. Sa bouche, qui se trouva collée sur la mienne, m'empêcha de louer son. bon goût. Il lut dans mes yeux ce que j'avois eu envie de lui répondre et ce qui se passoit dans mon cœur : un soupir confirma son bonheur en annonçant ma défaite. Déjà je n'ouvrois plus les yeux que pour rencontrer les siens; nos âmes étoient prêtes à se confondre. Momens délicieux ! jouissance précieuse ! oui, vous êtes un éclair de la Divinité. Je le reconnus au feu qui me consumoit. Si mon bonheur eût duré un instant de plus, mon être n'auroit pu y suffire; le plaisir m'eût anéantie. J'ouvris enfin les yeux pour
lire dans ceux de M. de R... toutes les sensations qu'il éprouvoit : une tendre langueur les tenoit à moitié fermés; la volupté satisfaite y étoit peinte. Nous fûmes long-tems à nous regarder, sans avoir la force de prononcer une parole. Il rompit le premier le silence, et ce fut pour peindre son bonheur. Un baiser enriammé que je lui donnai me tint lieu d'éloquence et l'assura du plaisir que j'avois eu à le partager.
Il commcnçoit à être tard; M. de R... me demanda si je ne trouvois pas qu'il fût à propos de se mettre à table, et donna des ordres pour que l'on servît. Notre tête-à-tête fut des plus gais : des mets aussi délicatement préparés que proprement servis, conduisirent notre soupe très avant dans la nuit; le vin étoit parfait, nous en fîmes débauche; on en servit de vingt sortes, et je voulus tous les goûter. Au dessert, M. de R... me parut plus aimable qu'il n'avoit encore été; il me trouva plus folle que jamais : nous éprouvions tous deux cette espèce de délire qui nous enlève à nous-mêmes, que Chaulieu peint si bien et que la volupté a inventé pour perfectionner le bonheur des Amans. M. de R... me fit compliment sur ce qu'il me trouvoit le regard libertin. Je voyois dans la vivacité des siens, ses forces se réparer et les désirs renaître; un geste qu'il me fit me confirma que je ne m'étois pas trompée.
Nous nous levâmes de table sans dessein, et nous nous trouvâmes tous deux dans l'alcove, sans nous y être donné de rendez-vous, et sans savoir comment nous y étions venus. Le pied me manqua, M. de R... voulut me retenir, je l'entraînai avec moi; il oublia aussi facilement que son dessein n'avoit été que de m'empêcher de tomber, que moi je songeai peu à l'en faire ressouvenir. Ses transports devinrent plus vifs qu'ils n'avoient encore été. Il me trouva aussi tendre qu'il me parut passionné. La
nuit se passa dans un torrent de plaisirs, qui ne se multiplioient que pour nous faire oublier la dernière jouissance en nous en procurant une plus délicieuse. Dix fois j'expirai dans ses bras, dix fois je partageai son ame et voulus lui donner la mienne tout entière. L'épuisement mit seul fin à notre bonheur, sans avoir pu éteindre nos désirs. Un sommeil aussi voluptueux que tranquile succéda aux transports les plus vifs. Ce Dieu vint réparer nos forces pour nous préparer de nouveaux plaisirs.
11 étoit trois heures après-midi quand le bruit d'une porte que l'on ferma me réveilla. Je fis un cri, M. de R... parut aux pieds de mon lit pour me demander ce qui avoit occasionné ma fra3^eur. Je fus fort étonnée de le voir habillé, prêt à sortir. Il me dit qu'on l'étoit venu chercher pour une affaire Ecclésiastique qui alloit se juger dans le moment, et où il étoit indispensablement nécessaire qu'il se trouvât ; qu'il n'avoit que le tems de me donner un baiser; que je trouverois sa voiture pour me reconduire chez M°'* Verne, où il ne tarderoit pas à se rendre.
Je le vis bientôt disparoître en maudissant les affaires d'Église. Je jurois intérieurement contre tout le Clergé; mais c'étoit un mal nécessaire et, de plus, un malheur qu'il falloit oublier.
Combien de femmes de condition, de Princesses, disois-je en moi-même, en pareil cas n'ont pas d'aussi bonnes raisons pour se consoler ! Cette réflexion me divertit et me prouva que j'avois tort de m'affliger. Le parallèle dans le malheur diminue souvent celui que nous éprouvons. Je m'habillai promptement et me fis reconduire chez M'"" Verne, où j'arrivai toute consolée.
Je n'ai point vu M. de R... depuis; aussi libertin qu'aimable, aussi inconstant dans ses goûts que volage dans ses plaisirs, il n'étoit plus fidèle qu'au changement :
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cliaquc jour lui prcparoit un triomphe nouveau, de nouvelles bergères et dillerents plaisirs.
M"'" rcrnc, qui savoit par une longue expérience, combien la beauté, que l'on ne doit qu'à l'éclat de la grande jeunesse et à un air de fraicheur, ctoit une fleur passagère, surtout quand on débutoit avec M. de /^..., m'avoit encore arrangé une partie pour le soir; c'ctoit avec un jeune Conseiller, Sénateur, Petit-Maître qui, depuis longtems, à ce qu'il me dit, étoit au régime des pucellages, non par ordre de la faculté, mais par air de fatuité. Je vis le moment qu'il se couchoit en longue perruque, tant il lui en coutoit pour se mettre en bonnet de nuit; et en honneur il lui étoit bien pardonnable d'affectionner si chèrement sa chevelure postiche. Je n'ai vu de ma vie un si laid Magot et rien qui ressemblât tant à un singe malade que mon Conseiller en habit de combat. Son propos étoit aussi impertinent que sa figure. Je pris le parti d'être aussi folle et libertine qu'il me parut grave et pincé.
Toute la nuit fut un contraste parfait qui m'amusa beaucoup : un ridicule quelquefois divertit. Il étoit très étonné de trouver une novice aussi façonnée. Celles qui avoient joué ce rôle avec lui avoient pris autant de peine à le tromper que j'aurois eu de plaisir à lui faire comprendre qu'il n'étoit qu'un sot, si sa fatuité ne lui avoit pas fait attribuer mon enjoûment au plaisir que je devois ressentir de partager ses faveurs. Il passa la nuit à nombrer ses bonnes fortunes, et finit par se lever aussi gravement qu'il s'étoit couché, redevint Conseiller et jura ses grands Dieux que c'étoit la dernière Jeunesse qu'il prendroit de sa vie. Mais, Monsieur, lui dit M"'" Verne; mais, mon enfant, c'est un métier détestable, la journée d'un porte-faix : voulez-vous que je me fasse arracher les yeux par trente jolies femmes, que cela me met dans le cas de
négliger? Les puccUages gâtent furieusement un joli homme : le mo3'en de se remettre à l'ordinaire des bonnes fortunes ? Il finit son discours par donner dix louis, et fut probablement dormir à l'audience.
Je redevins vierge encore pour cinq ou six personnes, et aurois joué ce rôle plus long-tems, s'il n'étoit arrivé chez M"" Verne une petite fille de la campagne qui devoit me remplacer.
Je quittai le séjour de la vertu pour entrer dans la carrière du libertinage. Je parus au Serrail et fus extrêmement fêtée par toute la Maison du Roi. Je jouai pendant quinze jours la Sultane favorite, et n'eus pas le plaisir de voir une seule fois mes compagnes porter envie à mon bonheur. Je crois que c'est le seul état dans le monde où les préférences n'humilient point.
Je fus bientôt au fait de tous les secrets de la maison. Je connus le nom et surnom de tous les Pages et Mousquetaires qui y venoient. Je vis qu'il étoit du bon ton de jouer la fille entretenue. Toutes mes compagnes s'étoient choisi ce que nous appelions entre nous autres, femmes du monde, un Gréluchon, qui est auprès d'un entreteneur ce qu'est un Amant auprès du mari d'une honnête femme : tout n'est que préjugé dans le monde.
Je m'attachai donc M. de la F..., Page de M. le Prince de C... Mon choix étoit d'une connoisseuse. M. de laV... étoit un grand jeune homme bien fait, âgé de dix-huit ans, vigoureusement charpenté, les yeux vifs, des sourcils noirs et bien marqués, des cheveux bruns extrêmement bien plantés, aimant passionnément les femmes, et étant bien fait pour en être adoré, joignant à beaucoup d'enjoûment un esprit fin et délicat, aussi sensuel dans la débauche que libertin et aimable dans le plaisir.
Ce n'est point. Madame, mon choix que je cherche à justifier, c'est un tribut que mon cœur se plaît à payer à
un homme qui a bien long-tems régne sur lui, et dont le souvenir me sera toujours précieux.
Il ne s'agissoit plus que de me faire entretenir, et j'y songeai sérieusement. Je peux dire que le titre de fille entretenue me flattoit moins par l'état qu'il me devoit donner que par l'espoir d'être toute à mon cher de la V... Je ne désirois un entreteneur que pour avoir le plaisir de le lui sacrifier s'il mettoit un instant obstacle à notre bonheur. Je ne connoissois d'autre bien, d'autre intérêt que celui de l'aimer et d'en être aimée. Je ne voulois que lui assurer un état, et fixer son goût en servant le mien. Le rôle d'Amant auprès d'une femme qui changeoit six fois par jour de mari, étoit aussi peu flatteur qu'il devenoit dangereux. Il étoit difficile de trouver quelqu'un qui voulût me payer pour faire le bonheur d'un autre. D'ailleurs on faisoit plus difficilement son chemin sous la Verne qu'on ne l'a fait depuis sous la. Paris. En 1725, le service étoit plus long qu'en lyôo. Il est de tems en tems des campagnes malheureuses. Nous sommes à peu près dans notre état ce que sont les surnuméraires dans tous les corps. Grande, jeune, bien faite, protégée comme j'étois, je ne devois pas tarder à être en pied. Ce moment désiré arriva plus tôt que je ne pensois, et dans l'instant 011 je m'y attendois le moins.
M"* Manon la Brnne, femme du monde entretenue d'une façon douteuse, avoit prié la Verne de lui envoyer une fille pour faire un soupe : le hazard voulut que ce fût moi qu'elle choisit, non comme la plus jolie, mais comme la moins connue. L'art de la toilette n'étoit plus une énigme pour moi. Conseillée par l'amour-propre, je commençois à savoir tirer de ma figure tout le parti possible, et me parer à mon avantage. Une fille qui cherche à se faire entretenir ne peut jamais mieux employer son tems qu'à se rendre jolie.
Je prends un fiacre et me rends chez M"* Manon la Brune, où je trouvai une compagnie fort bourgeoise : M. B...^ homme simple, soi-disant entreteneur de la Maîtresse de la maison, du moins qui s'en donnoit les airs, en faisant les honneurs du souper de toutes les façons ; une de ses compagnes, deux amis de M. B... et moi, qui devoit complctter le troisième tête-à-tête.
On m'avertit que le dessein de tous les convives étoit de beaucoup s'amuser dans cette partie; qu'il y avoit à manger pour deux jours et qu'on y boiroità gogo. L'Orateur finit sa harangue par verser à chacun une razade, et en sabla deux pour réparer les dépenses d'imagination qu'il venoit de faire.
Bientôt on se mit à table, en se choisissant une voisine. Un train de derrière de bœuf, qui parut, fut décroté avec assez de sang-froid. Les esprits s'échauffèrent au second service. On vint à parler musique, tout le monde le savoit, et chacun détonna une déclaration à sa Belle. M. B...^ le Héros de la fête, voulut se distinguer en composant un impromptu de paroles et de musique.
Il compara sa Maîtresse à la pleine Lune; la rime fut trouvée riche, et la pensée heureuse. On fit aussi-tôt chorus pour y faire honneur. La musique fut suivie de complimens, que l'on adressa au génie de la troupe. Mon voisin me pria très fort de croire que c'étoit un homme charmant. M. B... reçut cavalièrement les louanges qu'on lui donna, et en homme accoutumé à avoir de l'esprit.
Quand on fut ennuyé de détonner, on parla sentiment, bonnes fortunes, plaisirs. M"* Manon la Brune nous assura qu'elle avoit toujours passé pour une belle jouissance. M. B..,, occupé à boire, n'avoit pas le tems de la dédire ; elle nous nomma dix Amans qui avoient péri au service de ses charmes, et dix autres qui étoient séchés, en attendant la survivance.
mSTOIRK DK MADKMOISKLLF. BRION. 235
Le dessert fournit un tableau cligne du pinceau de Callot. Les fumées du vin commençoient ii opérer. M./)..., couché dans une attitude très indécente aux pieds de sa belle, exigeoit des preuves publiques de l'aniour qu'il prétcndoit qu'elle avoit été obligée de prendre pour lui depuis le tems qu'il l'entretenoit, et pour l'argent qu'il lui donnoit tous les jours ; il ajouta que son bonheur étoit trop de conséquence, pour qu'il s'en rapportât à luimême, sur-tout dans l'état où il se trouvoit; que ses amis témoins, il scntiroit mieux la douceur d'être caressé; que pour le beau Sexe il le prioit fort de ne se point formaliser; que de plus il laissoit tout le monde libre d'en faire autant.
Il étoit comique de voir un vieux satyre, coiffé d'une serviette grotesqucment chiffonnée, tenant d'une main sa perruque, et de l'autre se provoquant au plaisir, pour faire honneur aux charmes surannés d'une Nimphe sexagénaire, qui, d'une voix cassée, le traitoit de lutin et de petit fripon.
M"" Manon la Brune, que le vin avoit rendue très tendre, et qui en remarquoit avec plaisir les effets chez M. B...^ nous dit qu'elle ne répondoit plus de rien; que ces instans étoient 1 ecueil où toute la fausse vertu des prudes feroit ordinairement naufrage ; qu'une jolie femme risquoit trop à s'engagera être sage vis-à-vis d'un homme aimable et rompu aux bonnes fortunes comme l'étoit M. B...; que toutes les femmes pourroient le promettre, mais qu'il n'y avoit que les laides à qui il fût permis de tenir parole. Ses yeux enflammés, qu'elle tenoit fixés sur le Dieu qui l'inspiroit, nous promettoient un dénoûment digne des Acteurs. La luxure peinte sur le visage, elle se préparoit déjà à réaliser les fumées du vin qui opéroient chez M. 5..,, quand le ciel cessa de l'assister.
M. 5... sentoit trop la nécessité de sa protection et étoit
trop bon Chrétien pour rien attendre de la fragilité humaine, quand la grâce nous abandonne. En pénitent résigné, il avoit cessé l'ouvrage, et, les mains jointes et les yeux fixés vers le plancher, du meilleur de son cœur il y adressoit sa prière. Il avoit oublié cette maxime émanée du Ciel, si vraie et si consolante : Aidez-vous, je vous aiderai. M'^® Mmion la Brune, dont la morale étoit un peu plus relâchée, en jurant comme une Bohémienne, nous faisoit bien voir qu'elle attendoit tout du pouvoir de ses charmes, et maltraitoit le pauvre diable d'importance, en prétendant qu'il y avoit de la malice de la part de M. B..., qui n'en étoit certainement pas capable, ou que c'étoit l'effet de quelque sort jette sur ses charmes par quelque Beauté envieuse. Il n'y avoit que la Fée Concombre que l'on pût soupçonner de lui avoir joué un pareil tour. Enfin, soit que M. B... augmentât en malice, soit que l'enchantement continuât d'opérer, on lut bientôt sur sa figure qu'elle avoit perdu tout espoir de détruire le charme.
Je vis en cette occasion qu'une Furie échappée des Enfers est moins terrible qu'une femme d'un certain âge que l'on trompe, après avoir nourri chez elle un espoir qui, en augmentant, devient d'autant plus flatteur qu'il s'y est établi avec plus de méfiance.
M"* Manon la Brune devint furieuse, et, dans son désespoir, c'en étoit fait de M. B... Il eût fini ses jours par un coup de tabouret, sans un de ses amis qui fut assez alerte pour parer le coup. La scène alors devint tragique; la chambre en un moment fut remplie de combattans. M. B... qui, effrayé par le cri que j'avois fait, se croyoit mortellement blessé, nous dit qu'il ne vouloit pas mourir sans vengeance, et, l'épée à la main, poursuivoit sa partie en côtoyant prudemment la muraille, dont il avoit grand besoin. Nous eûmes le plaisir de lui voir faire
trois fois le tour de l'appartement, lardant toutes les figures qu'il rencontroit sur les tapisseries, et tomber essouHd, en demandant pardon au Ciel du sang qu'il venoit de répandre.
Le combat fini, on transporta dans un cabinet M.^..., qui, se croyant toujours mortellement blessé, demandoit à toute force un Chirurgien et le Père Auguste, son Confesseur. M''" Manon la Brune s'ctoit retirée dans sa chambre, où les amis de M. B... l'avoicnt suivie pour la consoler. J'ai appris depuis qu'un d'eux avoit entrepris de faire sa paix, et avoit réparé sa faute avec usure.
L'autre fille, qui avoit craint le sort des figures de tapisseries, avoit pris la fuite en voyant M. B... l'épée à la main, sans qu'on ait pu savoir depuis ce qu'elle étoit devenue. Je restai donc seule sur le champ de bataille, où je ne tardai pas à être accostée par la femme de chambre de M"° Manon la Brune.
Elle s'appeloit Manon. Je vous dirai bientôt. Madame, quelle étoit cette charmante fille, qui doit jouer un rôle intéressant dans une grande partie de mon histoire, et à qui j'ai des obligations que je n'oublierai jamais.
Manon, ennuyée d'une condition dont les profits diminuoient tous les jours, avoit résolu de quitter une maîtresse dont la maison étoit si peu achalandée. Dès en entrant, elle avoit jette les yeux sur moi ; ma figure lui avoit plu. Elle comptoir en peu de tems rétablir ses affaires, si elle pouvoit entrer à mon service. Elle me fit part de ses projets, me demanda si je ne serois pas charmée de quitter une maison où l'on passoit les plus belles années de sa jeunesse dans la plus honteuse débauche, sans jamais rien amasser. Je saisis cet instant pour lui peindre, avec les couleurs les plus fortes, toute l'horreur d'un séjour où j'étois retenue par la misère. L'Amour me rendoit éloquente. Comment ne l'aurois-je pas été ? mon
bonheur et la gloire de mon cher de la F... y étoient intéressés. J'acceptai, avec transport, l'offre qu'elle me fît de venir demeurer avec moi. Il ne s'agissoit plus que de faire approuver tous nos arrangemcns par sa maîtresse. Nous remîmes à lui en parler quand elle seroit dans son bon sens.
Manon fut lui proposer le lendemain matin. Non seulement elle accepta, avec plaisir un parti qui ne pouvoit que lui être avantageux, par la facilité que cela lui donnoit de m'avoir chez elle quand elle voudroit; mais elle s'offrit de nous avancer ce qu'il faudroit pour entrer dans notre nouveau ménage. Dans l'instant il fut décidé qu'on renverroit à M'"'' Verne mon petit bagage, qui consistoit en un déshabillé très simple, et qu'on lui payeroit ce que je pouvois lui devoir.
Vous serez, sans doute, étonnée. Madame, de m'entendre parler de dettes contractées chez la Verne, après y avoir demeuré deux mois, fait nombre de partis dont elle avoit touché l'argent, et en sortir plus nue que je n'y étois entrée ; c'est le grand art de ces sortes de courtières de la vertu féminine, vraies sangsues du peuple libertin, d'endetter les créatures qui leur servent à ruiner la jeunesse; bien plus, en jouissant du revenu de leurs charmes, elles acquièrent un droit sur leur liberté ; c'est ce qui s'appelle le secret du métier, et ce qui sera toujours une énigme pour les filles qui en sont la victime.
M'"* Verne devint furieuse en apprenant le tour qu'on lui jouoit; c'étoit la condamner à rester deux années de plus dans le métier, que de lui enlever une fille sur laquelle elle fondoit une partie de sa fortune. Elle se transporta chez M"" Manon la Brune, employa larmes, prières, pour me ravoir, sans pouvoir rien obtenir. Elle finit par menacer, et partit désespérée, en méditant un projet qui pensa tous nous perdre, et dont elle fut la victime.
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J'avois loue une chambre garnie dans la rue de Tournon, où je in'etois retirée avec ma chère Manon. Je vous ai promis, Madame, de vous peindre cette fille ; je vais en peu de mots vous la faire connoître. Élevée dans les intrigues, personne ne savoit, avec tant d'art, faire réussir un projet, quelque difficile qu'il parût; le désespoir et l'ennemie jurée de tous les entreteneurs, elle savoit gagner leur confiance, devenir leur confidente et se rendre nécessaire pour les tromper plus sûrement. Elle joignoit à un esprit vif un grand air de douceur, le jeu fin; intrigante, parfaite , rarement on trouvoit sa prudence en défaut; prise sur le fait, elle ne manqua jamais d'une excuse spécieuse, à qui elle donnoit l'enveloppe de vérité : jamais personne ne trompa si obligeamment. Enfin, Manon étoit une fille impayable pour une jeune personne, sans expérience et folle comme j'étois, ayant, de plus, un goût décidé pour tous les plaisirs brillans, qui exposent une fille d'un moyen état, et dont les entreteneurs ne sont point titrés. Vingt fois elle eut besoin de toute sa prudence pour empêcher que je ne fusse enlevée, et elle avec moi ; c'étoit toujours le peu de cas que je faisois de ses conseils qui memettoit dans l'obligation d'avoir recours à ses lumières et à son expérience.
Gomme on a vu que M'"" Verne étoit sortie de chez M"'' Manon la Brune dans le dessein de se venger par un coup d'éclat; elle tenta peut-être le projet le plus hardi qui ait jamais été conçu par une femme de son état, et, à la honte de la Police, y avoit réussi.
Par le canal des protections qu'elle s'étoit toujours ménagées, elle avoit obtenu un ordre de M. H... pour nous faire enlever toutes trois. Vous serez sans doute étonnée. Madame, de voir la Fer;ze accuser à un tribunal aussi éclairé, une autre femme d'avoir débauché une jeune fille qui avoit fait son noviciat de libertinage dans sa mai-
son, la peindre avec les couleurs les plus fortes, les plus noires, et avec toutes les nuances de son état et du métier qu'elle faisoit ; enfin, la Verne prendre la défense de l'honneur, plaider la cause de la vertu et de l'innocence, demander justice, et l'obtenir; rien pourtant de plus vrai. L'ordre étoit lâché ; un peu plus de mystère de sa part, nous étions perdues sans ressource.
La Verne crut sa vengeance trop certaine, pour ne pas jouir du plaisir de l'annoncer. Elle vouloit jouer un peu trop tôt le rôle de femme protégée. Son indiscrétion nous sauva et fut cause de sa perte.
M. L..., que j'avois vu souvent chez elle et qui m'étoit fort attaché, vint nous avertir du malheur qui nous menaçoit. Il connoissoit Manon depuis longtems pour fille d'esprit : il savoit, de plus, qu'elle avoit demeuré autrefois chez M. A^... Il venoit pour concerter avec elle le parti qu'il falloit prendre.
M. L... connoissoit l'Exempt qui étoit chargé de l'ordre. Il fut le trouver, tandis que Manon agissoit de son côté auprès de son ancien maître. Elle n'eut pas de peine à détromper M. A^..., dont on avoit surpris l'équité. Il ne crut pouvoir mieux se venger d'une femme qui étoit plutôt venue insulter à son pouvoir qu'implorer sa justice, qu'en lui faisant subir la punition qu'elle avoit sollicitée contre nous. Il changea l'ordre, et ce fut la Verne qui fut enlevée. Manon voulut avoir le plaisir de la voir conduire à l'Hôpital, satisfaction humiliante qu'elle ne put jamais me faire consentir à partager.
A tant d'allarmes succéda un plaisir flatteur, que je n'avois pas encore songé à goûter; c'étoit de me dire à moi-même : Je m'appartiens. Enfin, je pourrai me donner à mon cher de la V...; il me verra avec plaisir, je l'aimerai sans partage ; mon bonheur va être parfait. ' Gomme il étoit de la connoissance de M. L..., je le priai
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de lui enseigner ma demeure; il me le promit et me dit en partant qu'il me Tameneroit dès le soir mC'mc. Quoi! dès aujourd'hui, m'ocriai-je, Je vci-rai mon cher de la K..., je pourrai lui peindre toute mon ardeur, je le verrai la partager! Quoi ! dès ce soir je lui entendrai dire dans mes bras : « Oui, ma chère de Lauiiay, je vous adore et n'adore que vous. » Espoir flatteur, jouissance d'illusion, et qui faites pourtant goûter un bonheur réel; sensation inconnue aux âmes qui n'ont point véritablement aimé, vous remplissiez mon âme tout entière; je n'existois plus que par vous ; quand Manon, qui m'avoit entendue soupirer, entra dans ma chambre; je ne lui donnai point le tems de me demander ce que j'avois : je courus à elle et lui contai tout l'excès de mon bonheur, et la forçai à le partager ; elle fut sensible à toutes mes caresses et me promit de me servir de tout son pouvoir.
Je fus fort étonnée de voir rentrer M. L... Je lui demandai s'il m'amenoit M. de la V... Il me dit qu'il ne devoit le voir que le soir, dans une maison où il lui avoit promis de se trouver; mais qu'il avoit une bien meilleure nouvelle à m'apprendra : qu'en sortant de chez moi il avoit rencontré un Marquis de ses amis qui seroit de notre soupe; que c'étoit un homme à m'entretenir, si je voulois un peu le caresser; que, quoiqu'il ne fût pas très riche, il fourniroit toujours à la dépense du ménage; que, de plus, je serois maîtresse de le garder jusqu'à ce que je trouvasse mieux; il ajouta que personne ne pouvoit mieux m'instruire de la façon dont il falloit se compor-. ter pour me l'attacher, que Manon; qu'il me laissoit avec elle, en m'engageant fort de n'agir que par ses conseils.
Manon s'apperçut que cette nouvelle ne me faisoit pas autant de plaisir qu'elle auroit dû m'en faire; quoiqu'un entreteneur flattât beaucoup ma vanité, je craignois qu'il
ne me fît perdre mon cher de la V... Je lui fis part de mes allarmes ; elle me répondit en riant qu'il falloit que je fusse bien neuve pour croire qu'un entreteneur, quelque ridicule qu'il fût, pût empêcher une fille d'avoir un Gréluchon ; que la plupart n'en prenoient que pour ajouter à leurs plaisirs et avoir un sacrifice de plus à faire à leur Amant. Elle me cita mille exemples, me nomma M"^ C.., fille d'un très grand ton, qui avoit deux Entreteneurs et quatre Gréluchons, et qui les aimoit beaucoup tous six^ M"^ G..., que tout le monde entretenoit et qui n'aimoit que sa Femme de chambre ; elle m'assura même que c'étoit pohtique entre les Amans; qu'un amour trop facile s'éteignoit bientôt, et qu'on voyoit peu de maris plus de trois mois amoureux de leurs femmes. Elle me conseilla de faire tout mon possible pour plaire à M. le Marquis et s'engagea à me faire voir autant que je voudrois M. de la V...
Nous étions encore à prendre des arrangemens pour tromper le Marquis quand je vis entrer mon cher <ie /a F. . . Je volai à lui et tombai dans ses bras, sans avoir la force de prononcer une seule parole. Je versois des larmes de joie, qui exprimoient bien mieux le plaisir que je sentois de le revoir, que tout ce que j'aurois pu dire. Il me tenoit étroitement embrassée, partageoit tous mes transports et m'accabloit de caresses. Nous goûtions en un moment tout le plaisir dont nous avions été privés depuis huit jours que nous ne nous étions vus. Il m'apprit toutes les démarches inutiles qu'il avoit faites dans Paris pour me trouver, sans y avoir pu réussir. Il me dit qu'il avoit été informé du tour que la Verne avoit voulu me jouer ; qu'il m'avoit cherchée nuit et jour pour m'en avertir, et me soustraire aux mains de la Police ; mais que personne ne lui avoit pu donner de mes nouvelles; que c'étoit M. L... qui lui venoit d'apprendre le dénoûment de cette
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alVairc et le sort qu'elle avoit eu-, que c'étoit h lui ù qui il dcvoit le bonheur de me voir.
Nos transports alloient recommencer quand Manon vint nous avertir que M. L... et le Marquis montoient. Je mis, en peu de mots, mon cher de la V... au fait de tout. Il approuva fort mes desseins et me promit de faire tout son possible pour se contraindre.
L... me présenta M. le Marquis de ***, en me priant de vouloir bien le regarder comme son meilleur ami. C'étoit un homme de quarante ans, d'une figure ordinaire, dont les affaires étoient un peu dérangées, et le Marquisat en décret, quoiqu'il eût fort peu vécu avec les femmes et qu'il n'eût pas assez de fortune pour que l'on lui fît accroire qu'il en étoit aimé.
M. le Marquis de ***, qui m'avoit trouvée de son goût, me proposa, après soupe, de m'entretenir. Il me vanta l'ancienneté de sa maison, me fit l'énumération de tous ses titres, et finit par me faire une offre qui tenoit de sa misère. Il ne pouvoit me donner que six livres par Jour, qu'il s'offroit de me payer tous les matins, n'étant pas assez riche pour me faire les avances du premier mois. C'étoit avoir une fille à bon marché. Mais me trouvant vis-à-vis de rien, il ne me convenoit pas d'être si difficile. De plus, il m'avoit dit qu'il ne pouvoit pas coucher chez moi, parce qu'il demeuroit avec un oncle très dévot, dont il héritoit, et que pour cette raison il vouloit ménager. Cette dernière condition m'arrangeoit assez. J'acceptai son offre ; il me donna deux baisers pour arres du marché, et me promit de venir prendre la quittance de son écu le lendemain. J'ai toujours été surprise que M. le Marquis de *** se fût ruiné. C'étoit l'homme le plus d'ordre que j'aie jamais connu. Tous les jours il me payoit sa dette, et n'a jamais manqué d'en tirer le reçu.
Je passois toutes les nuits dans les bras de mon cher
de la V... Chaque jour voyoit notre ardeur augmenter et nos plaisirs se multiplioient à Tinfini, Nous nous contraignions trop peu pour que le Marquis de *** ne s'en apperçût pas bientôt. Il me fit quelques reproches. Je lui répondis que six livres ne donnoient point le droit d'être jaloux; que la fidélité étoit la vertu la plus chère chez les femmes, et qu'il falloit autrement payer qu'il ne faisoit pour l'exiger. Ma réponse lui parut cavalière. Il en fit part à L .. Il savoit tous les droits qu'il s'étoit acquis sur mon esprit. C'étoit un Mentor sévère que je craignois beaucoup, parce que j'étois accoutumée à le craindre, et, de plus, un protecteur nécessaire que j'avois bien intérêt de ménager.
M. L... prit avec d'autant plus de vivacité le parti du Marquis, qu'il en partageoit l'offense. Il s'étoit cru jusqu'alors mon Gréluchon, et, de plus. Amant aimé. L'adroite Manon conduisoit tout, et m'aidoit à les tromper tous deux. Il fut furieux d'apprendre que ce fût un autre qui donnât de l'ombrage au Marquis, et que ses soupçons fussent si bien fondés. Il vint me trouver, me traita comme la dernière des créatures, et me quitta en me disant que je deviendrois ce que je pourrois; mais qu'il m'abandonneroit entièrement si je voyois davantage M. ^e la V... Je fus toute en pleurs me jeter dans les bras dé ma chère Manon. Je lui répétai tout ce que venoit de me dire M. L..., et lui confiai toutes mes douleurs. Elle me dit que j'étois bien folle de m'afïliger pour si peu de chose; que je n'avois qu'à m'habiller; que nous irions à la Foire, où M. de la V... devoit se trouver, et qu'elle prendroit avec lui des arrangemens pour nous faire passer la nuit ensemble.
Je regardois Manon avec étonnement. Le sang-froid avec lequel elle méditoit un projet, et l'adresse avec laquelle elle le faisoit réussir, m'étonnoient toujours. L'ex-
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pcricncc m'apprcnoit tous les Jours que rien ne lui étoit impossible. Je m'habillai, et nous fûmes h la Foire, où il m'arriva une scène, qui, sans sa prudence et la bravoure de M. Z...., m'auroit pu coûter la liberté.
J'avois, depuis quelque tems, pris l'habitude de sortir en manteau de lit, galamment historié, avec un pied de rouge, dont les filles croient toujours ne pouvoir assez mettre. Manon, qui savoit les conséquences d'un pareil ajustement, me représcntoit toujours que Je la mettrois dans quelque embarras, et que c'étoit chercher des avantures qui étoient toujours très désagréables, puisqu'elles nous faisoient noter à la Police, quand on étoit assez heureuse pour n'être pas menée à l'Hôpital. Sa prophétie pensa s'accomplir ce Jour-là. J'étois descendue de mon fiacre, et me promenois dans les allées, la tenant accrochée sous le bras. Plusieurs Pages et Officiers, à qui J'avois refusé la porte. Jaloux de ce que M. de la V... venoit chez moi et qu'ils n'y étoient point reçus, avoient comploté de me boucaner à la Foire; c'étoit le terme dont se servoient ces Messieurs. Ils ne crurent pouvoir trouver une plus belle occasion ; ils me barrèrent le passage. Je voulus retourner sur mes pas. Je me trouvai entourrée ; chacun alors me lâcha son quolibet. Il y en eut un plus hardi qui proposa aux autres de m'embrasser tour à tour, et que celui qui baiseroit au même endroit payeroit une discrétion, et, comme proposant du défi, il voulut en donner l'exemple.
Le bruit que cela occasionna fit assembler beaucoup de peuple -, la garde ne tarda pas à venir voir ce qui arrêtoit tout le monde. J'étois enlevée, si l'adroite Maîion n'eût pas profité du Jour que la garde s'étoit fait, pour me faire évader et entrer dans la salle des Marionnettes, oià elle me fit cacher sous le théâtre. Les Pages ne voulant point se retirer, la garde étoit aussi restée pour voir
ce que cela deviendroir. Le monde s'assembloit de plus en plus, et je puis dire que mon avanture pensa faire faire la fortune à M. Bienfait, tout le monde s'imaginant qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire dans le spectacle qu'il donnoit.
Cachée sous le théâtre, j'avois déjà entendu trois représentations de la descente de Polichinel aux enfers, Pièce dont je me ressouviendrai par la peur que me fit le Héros la première fois qu'il descendit, suivi d'une douzaine d'autres Marionnettes, pour visiter le noir séjour des ombres ; je crus voir arriver toute une escouade de Guet pour me saisir ; ma frayeur fut telle que je me jettai à ses pieds pour implorer sa miséricorde.
J'aurois, dans cet état, passé toute la nuit, si Manon, qui étoit restée sur la porte pour imaginer quelque stratagème pour me faire sortir, n' avoit apperçu son mari. Elle l'appella, lui fit part de notre malheureuse avanture, et l'envoya chercher M. L..., qui devoit être dans la Foire à se promener. Effectivement, il ne tarda pas à paroître ; le mari de Manon l'avoit mis au fait de ce qui nous étoit arrivé. Il commença par demander aux Pages et Officiers assemblés ce qu'ils me vouloient, me fit sortir de ma retraite, en proposant au premier qui le trouveroit mauvais de se couper la gorge avec lui. Sa bravoure me tira d'affaire. Je sortis sans craindre d'être insultée ; je pris un fiacre, où M. L... entra avec nous, et me fis reconduire chez moi.
Mon étourderie l'avoit mis de fort mauvaise humeur ; il me traita comme je le méritois, et me dit que, puisque j'avois envie de me conduire toujours à ma tête, il ne vouloit pas davantage entendre parler de moi. Ses reproches me touchèrent sensiblement; il étoit facile de voir qu'ils partoient d'un cœur que j'intéressois et qui m'étoit attaché. Je ne pus m'empêcher de pleurer. Ses
procèdes cxigcoicnt quelque rcconnoissance de ma part; je lui demandai mille pardons. Manon, de son côté, travailloit à l'appaiser. Il se rendit à mes larmes plutôt qu'à ses sollicitations, et nous arrivâmes chez moi, la paix faite.
M. L... me quitta bientôt pour aller à ses affaires. Il me promit de revenir souper avec le Marquis. Je fis ressouvenir Manon de ce qu'elle m'avoit promis; elle me répondit que c'étoit la connoître mal que de la soupçonner de m'avoir pu oublier ; que j'aurois dû lui remarquer plus de zèle quand il s'agissoit de servir mes plaisirs; qu'elle alloit retourner à la Foire, où M. de la V... lui avoit donné rendez-vous; et que je pouvois compter, quelque chose qu'il arrivât, de l'avoir à passer la nuit avec moi.
Je la vis bientôt revenir avec mon cher de la V... Je n'avois pas encore eu le tems de lui dire combien je l'aimois, et je n'avois appris que par ses transports qu'il m'étoit toujours fidèle, quand Matton vint nous avertir que quelqu'un montoit. Nous n'eûmes que le tems de le faire entrer dans un cabinet qui me servoit de garderobe. C'étoit M. L... et le Marquis, avec deux de ses amis qu'il m'amenoit à souper ; ils me trouvèrent fort triste. Je ne voulus point manger, ni me mettre à table, et ne dis pas un mot pendant tout le repas. Ils furent assez simples pour attribuer ma mauvaise humeur à l'avanture qui m'étoit arrivée le soir, et la leçon que m'avoit faite M. L... Elle n'étoit occasionnée que par l'embarras où j'étois pour mon cher de la F... Je craignois à chaque instant quelque curiosité indiscrète de leur part. Un homme qui m'auroit mieux entretenue que le JNIarquis, auroit voulu faire part à ses amis de ses générosités, et leur faire visiter jusqu'à la cave. Une fille bien meublée fait honneur à son Entreteneur. Peu d'hommes, malheureuse-
ment, sont jaloux de se faire une réputation de ce côté-là. Je lisois sur leurs figures que pour peu que je voulusse me livrer et être folle à mon ordmaire, ils passeroient une partie de la nuif, c'étoit justement ce que je craignois et ce qui m'avoit fait prendre le parti de bouder. Mon caprice les ennuya; ils me quittèrent bientôt pour aller trouver quelque fille qui fût plus disposée à les amuser et à rire. C'étoit ce que je demandois. Ils ne furent pas plustôt sortis que je courus délivrer mon cher Prisonnier. Nous nous mîmes à table avec Manon, qui nous fit beaucoup rire, en nous faisant part de tous les stratagèmes qu'elle avoit imaginés pour les faire sortir s'ils avoient voulu s'entêter à passer la nuit chez moi. Ses ressources étoient inépuisables : elle fit presque seule tous les frais de la conversation. M. delà V... et moi, les yeux fixés les uns sur les autres, nous y lisions toutes les sensations que nos cœurs éprouvoient ; tendre langage, jouissance de l'âme, que vous savez bien peindre tous les plaisirs que deux amans ont goûtés ! avec quelle volupté vous leur en promettez de nouveaux ! Nous étions trop occupés de notre bonheur pour rester plus longtems à table. Mon cher de la V... mé porta dans ses bras sur un autel préparé par l'Amour, azyle du mystère et du silence. Ce Dieu seroit-il si sûr de triompher s'il nous rendoit moins heureux ? Par combien de victoires ne nous fait-il pas oublier une défaite qui est si nécessaire à notre bonheur? Déjà quatre fois ma bouche collée sur la sienne avoit reçu son dernier soupir, et quatre fois, par le partage de mon âme, j'avois créé chez lui un nouvel être. Cher Amant, il m'en souvient encore, tu ne recevois la vie que pour m'en faire un nouveau sacrifice; je n'acceptois ton offrande que pour avoir encore une fois le plaisir de partager avec toi mon existence. Momens voluptueux, jouissance précieuse, instans dérobés à la divinité, pourquoi durez-vous si peu ! craignez-vous
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de vous multiplier aux dépens de notre être ? vous seuls nous attachez à la vie; peut-on regretter de la perdre par un excès de bonheur !
Épuises de fatigue et de plaisirs, nous commencions à goûter les douceurs du sommeil, quand je fus réveillée par les cris d'une jeune chatte que j'avois, dont un gros matou soUicitoit les faveurs. Libertine comme je l'ai toujours été, je fus charmée de trouver un objet qui me retraçât le plaisir que je venois de goûter; il me sembloit avoir donné à toute la nature le signal du bonheur; tout me paroissoit ne respirer l'amour que pour perpétuer ma félicité. J'éveillai mon cher de la V... pour qu'il pût partager avec moi un plaisir imaginaire, puisque nous ne pouvions plus jouir autrement. « Voyons, lui dis-je, faisons des heureux, puisqu'il ne nous est plus permis de l'être. )) Il trouva mon idée bien folle, et prit pourtant plaisir au spectacle.
Il n'est point, je crois, d'animaux dans la nature qui se fassent des déclarations d'un air d'aussi mauvaise humeur; chaque agacerie ressembloit à une querelle qui alloit se terminer par un combat sanglant. Le matou contoit ses douceurs en jurant, et des coups de griffe étoient les faveurs dont la belle récompensoit sa tendresse. Nous voulûmes raisonner de leurs amours. M. de la V... tira nombre de conjectures sur tout ce qu'il remarquoit entre ces deux Amans. Il me dit que la résistance que l'on remarquoit chez la femelle prouvoit plutôt une sage économie dans le plaisir que peu de penchant à le goûter. Il prit là-dessus occasion de badiner les femmes sur la facilité avec laquelle elles se prêtoient au plaisir, me dit que toutes leurs raisons ne servoient qu'à hâter leur défaite : que, quoique bien mieux organisées, elles n'entendoient pas si bien leur intérêt quand il s'agissoit de jouir; que c'étoit toujours être dupe que de s'éloigner de la nature.
Je voulus combattre son argument, et lui répondis que la facilité chez les femmes venoit plutôt de la connoissance qu'elles avoient du plaisir que de leur foiblesse ; que c'étoit être sage de savoir être heureuse, et que je pensois qu'on ne pouvoit trop se dépêcher de l'être ; que si cependant il croyoit que la résistance ajoutât au plaisir, je saurois me faire violence pour multiplier son bonheur. Il me prit au mot, et me dit que, quoiqu'il commençât à me faire sa cour dans le moment où les affaires du matou étoient en fort bon train, il me défioit de résister aussi longtemps que la chatte. J'acceptai le pari; et pour lui prouver que je répondois de moi, je lui dis que ce seroit l'instant de sa défaite qui décideroit du moment de notre bonheur. Les agaceries que je voyois faire à ma chatte sembloient me dire que ce moment n'étoit pas éloigné. Je crus ne rien risquer à en faire au plus dangereux de tous les matoux. Les yeux fixés sur elle, .j'étudiois tous ses mouvemens. Mon cher de la F..., qui se voyoit sûr du pari, en lisant dans les miens qu'elle résisteroit trop longtems pour que je pusse le gagner, me disoit en riant que je hasarderois trop; que ma chatte étoit bien plus prudente, et qu'il avoit bien envie de voir comment je m'en tirerois. Je sentois à chaque instant que mon pari devenoit plus mauvais. Il ne me restoit plus qu'une foible lueur d'espérance que je vis bientôt détruite par l'imprudence du matou. Une patte mal-adroitement placée permit à la chatte de se dérober ; le matou jura, la chatte donna des coups de griffe; les cartes se brouillèrent. Je vis bien alors le tort que j'avois eu de m' engager. Mon cher de îaV...^ plus adroit que le matou, ne me permettoit pas de m'échapper. Me trouvant prise, je lui proposai le pari nul; il me dit que non; mais que si je perdois, il me proposoit ma revanche. Voyant qu'il falloit céder à la force, je voulus du moins mourir comme je m'étois dé-
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fendue, et périr en Romaine. Le poignard ctoit levé, je volois au-devant de la mort. Percée de mille coups, j'adorois en expirant le vainqueur qui me les portoif, mon âme étoit prête à m'abandonner; j'ouvrois une foible paupière pour jouir, en expirant, du plaisir de mourir vengée. Mon cher ennemi, frappé des mêmes coups qu'il me portoit, sembloit même, en triomphant, me demander grâce. J'entendis bientôt mon vainqueur soupirer; un même instant confondit nos deux âmes. Quels momens, grands Dieux ! Pour en connoître le prix, il ne suffit pas d'avoir joui, il faut avoir aimé. Tendres Amans, ce n'est qu'en vous les rappcllant, qu'on peut vous les peindre. Nous emplo3'^âmes le reste de la nuit à réparer nos forces. Manon entra très tard dans ma chambre; elle me trouva endormie dans les bras de mon cher de la V***. Elle eut la cruauté de nous réveiller pour nous dire qu'il étoit tems de nous séparer ; que le Marquis ayant fait la vie pendant la nuit, il pourroit entrer chez moi de meilleure heure qu'à son ordinaire, et que nous serions perdus, s'il nous trouvoit ensemble.
Nous nous rendîmes à ses conseils. J'embrassai mon cher de la V*** qui me promit de me venir voir dès le lendemain, s'il lui étoit possible. Plusieurs jours se passèrent sans que j'eusse le plaisir de le revoir. Son absence m'inquiéta. Quand on aime, on s'allarme facilement. Je lui écrivis une lettre, que Manon se chargea de lui rendre. Elle apprit à l'Hôtel de C*** que M. le Prince étant allé à Versailles, il avoit été obligé de le suivre, et qu'il devoit y rester plusieurs jours: cette nouvelle fut pour moi un coup de foudre. Quand on aime bien, la séparation est le dernier des malheurs.
Je proposai à Manon de l'aller trouver. Elle me répondit que, comme le Marquis ne passoit pas un jour sans me voir, il ne seroit pas facile de s'absenter sans
aja LA GAZETTE DE CYTHERE.
qu'il s'en apperçût, et que c'étoit me brouiller avec M. L*** s'il vendit à le savoir. Ses réflexions étoient très sages; mais l'amour se conduit peu par les conseils de la sagesse. J'essayai de flatter son amour-propre; je lui dis qu'elle avoit trop d'esprit pour ne pas trouver une excuse, quand la faute seroit faite. La vanité est un piège dont peu de personnes se méfient. Mon expédient réussit. Nous fûmes à Versailles. J'étois logée à la Reine de France; je fis dire à mon cher de la V*** de s'y rendre. Il fut aussi enchanté de me voir, qu'il en parut étonné. Il me demanda si le Marquis m'avoit quittée; je lui répondis que non, mais que j'avois volontiers consenti à risquer de le perdre pour avoir le plaisir de le voir; que mes intérêts étoient bien peu de chose quand il s'agissoit de mon bonheur. Nous passâmes plusieurs jours ensemble toujours heureux. J'oubliois avec plaisir les avantages que me faisoit le Marquis. Le peu d'argent que je possédois m'obligea bientôt de retourner à Paris. La première personne que j'apperçus en descendant du pot de chambre que j'avois pris, fut M. Z***. Il étoit inutile de chercher à s'excuser; il savoit tout. Je voulus pourtant donner à mon voyage un prétexte de curiosité : ma défaite le mit si fort en colère, qu'il me donna deux soufflets. Ce procédé me rendit furieuse : je me crus déshonorée à jamais si je n'en tirois vengeance; la seule qui soit permise à notre sexe est d'exiger des excuses et une réparation autentique. J'obligeai M. L*** à me suivre chez le commissaire le Conte; je lui peignis l'offense que j'avois reçue avec tout le désespoir que m'en prêtoit le souvenir. M. L***ne répondoit qu'en disant que j'étois une coquine; qu'il alloit, en sortant de chez lui, me faire enfermer. Manon prit la parole, et dit qu'il étoit vrai que j'avois .été assez malheureuse pour l'aimer; que je portois même dans mon sein un gage de ma foibiesse, et un témoin qui
me prcparoit, peut-être, une éternité de regrets. Le commissaire le Conte, bon homme dans le fond, fut sensible à l'éloquence de Manon, et parut touché de mon état; il travailla à nous raccommoder. Le premier mouvement de M. L*"* étoit, passé: la nature qui parloit chez lui le trompoit en ma faveur. II fut flatté -que je le crusse père d'un enfant qui étoit un gage bien précieux de la tendresse de mon cher de la V***. Il m'étoit avantageux de ne le pas détromper; il falloit quelqu'un qui voulût s'en reconnoître père. M. L*'' vouloit bien s'en charger; il avoit plus de droit pour s'abuser, que la plupart des maris qui se trouvent environnés d'une nombreuse famille, sans avoir jamais songé à laisser d'héritiers. De ce moment son amour augmenta de moitié; ses attentions pour moi se multiplièrent à l'infini ; la reconnoissance lui donna des droits réels sur mon cœur ; et si quelque chose peut tenir lieu d'un sentiment auquel on ne peut commander, M. L.... n'eut rien à désirer.
Soit que les revenus du Marquis fussent diminués, soit que son amour fût éteint, je ne le vis plus depuis mon voyage à Versailles. Je louai un appartement dans la rue Jacob, pour y faire mes couches; mon cher de la V... m'y venoit voir de tems en tems. J'avois un goût décidé pour courir toutes les nuits : je faisois souvent cette partie avec lui, et plusieurs Pages de ses amis; nous ne rentrions jamais que le matin. C'est un goût qui m'a duré dix années de ma vie, et qui m'a exposée à mille avantures nocturnes, les unes plus singulières que les autres. Ce panchant étoit si fort chez moi, que quand je ne trouvois personne pour m'accompagner, je sortois seuie avec Manon; quelquefois nous raccrochions pour nous amuser. Il y avoit un Caffé près des Thuilleries oià j'étois fort connue, et où je menois mes bonnes fortunes, quelque heure de nuit qu'il fût. J'aimois assez à boire,
et l'aurore me trouvoit souvent le verre à la main.
Je menai cette joyeuse vie jusqu'au moment où je devins mère d'un fils. M. L.... n'eut rien de plus pressé que d'aller, comme père de l'enfant, se faire inscrire à Saint- Sulpice, sur un grand livre, où l'Amour souvent représente, et dont l'hymen fait toujours les frais. Pour faire les choses plus en règle, il voulut régaler toutes les personnes qui avoient été employées à la cérémonie. Je vis bientôt arriver chez moi Marguilliers, Clercs et les Doyens de la confrérie des Cocus : ces Messieurs font preuve de cocuage comme d'autres le font de noblesse; il faut être marié pour être reçu frère, et avoir eu plusieurs femmes pour entrer dans les charges \ chaque nouvelle infidélité est un degré qui les conduit au Doyenné. Que l'on verroit de femmes zélées pour l'avancement de leurs maris, si la marche de tous les états étoit la même que celle de la confrérie des gens mariés ! Que de jeunes époux se trouveroient étonnés, au bout d'une année de mariage, de se voir parvenus aux premières dignités!
Toute la sainte Légende, commodément attablée, buvoitde son mieux. Manon vint m'avertir que M. de la V... étoit dans un cabinet pratiqué à côté de l'alcôve où j'étois; il venoit pour voir son fils; je le lui envoyai. Je voyois d'un côté mon cher de la V... lui prodiguer toute la tendresse qu'il avoit pour sa mère, de l'autre M. L... reforcer les plus hardis buveurs delà troupe. Ce contraste me fit beaucoup rire; c'étoit un tableau de la vie conjugale, où l'amour trouve toujours le secret de friponner l'hymen.
Relevée de mes couches, je me produisis souvent aux spectacles; je parus fréquemment aux promenades; manœuvre qui annonce toujours une fille qui cherche à se faire entretenir. M. B..., Colonel, devina le premier mon • dessein : il me proposa de vivre avec moi. Ses parchemins
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n'étoicnt pas si anciens que ceux du Marquis; mais il passoit pour jouir de plus de fortune: libéral, mais sans conduite, devant plus qu'il ne possédoit; gros joueur, aimant passionnément les femmes et la dépense; en un mot, Colonel de toutes les façons. Les olTrcs qu'il me fit tenoient de sa générosité; mais son peu d'arrangement ne lui permit Jamais d'y satisfaire. Nous convînmes de vingt-cinq louis par mois; il me loua un appartement dans la rue Château-Bourbon, où je fus demeurer: quoiqu'il ne m'en ait jamais payé le premier sol, je fus censée lui appartenir pendant deux mois, toujours dans l'espérance de toucher mes appointemens. Sa façon d'entretenir n'étoit point ruineuse; aussi avoit-il vingt Maîtresses dans Paris qui lui composoient une espèce de Serrail libre. Pendant les deux mois que j'ai eu l'honneur d'être au nombre de ses sultanes, il ne me fit que deux fois la grâce de me jetter le mouchoir. Je dois lui rendre une justice : c'est que j'étois aussi peu gênée avec lui, qu'il me payoit mal.
Il n'auroit pas été sage à M. B... d'être jaloux, et il avoit trop d'esprit pour ne pas respecter son bonheur. Comment d'ailleurs s'assurer de la fidélité de vingt filles répandues dans les quatre coins de Paris ? Tous les Eunuques de la Turquie voudroient en vain en répondre ; elles sauroient bientôt mettre toute leur prudence en défaut, et tromper leur jalouse servitude.
Il n'est quelquefois pas mal que des filles sacrifient quelque chose de leur intérêt, en préférant pour entreteneurs, des gens de nom, qui les payent très mal, à d'honnêtes particuliers, qui seroient dans le cas de faire leur -fortune : ceci sert à les faire connoître; elles ont pourtant l'attention d'en excepter nos bons Fermiers qui ont le pas sur la naissance. Avoir des gens titrés sur son compte, se faire des protecteurs d'un certain rang, est la
manie de toutes les filles qui veulent être du bon ton. Combien de ces Seigneurs qu'elles recherchent, vont distribuer des protections dans les cinq et sixièmes de la rue Saint-Honoré? N'importe: il est aussi essentiel à une jolie fille qu'on voie entrer tous les jours chez elle deux ou trois coureurs et cinq ou six grands domestiques, dont la livrée soit de remarque, que d'av^oir un Gréluchon.
J'avois toujours entendu dire qu'honneurs ne rassasient point; j'en fis la triste expérience avec M. B.... Plusieurs fois je fus vingt-quatre heures sans manger; et je crois que je serois morte de faim, si les Pages, et surtout de la V... ne m'avoient envoyé leurs portions de l'Hôtel, quand ils ne pouvoient pas la venir manger avec moi : c'étoient eux tous qui m'entretenoient, et tous jouissoient des droits d'un entreteneur ; tous rivaux heureux, et trop amis pour ne pas partager les mêmes plaisirs. Je ne remarquai jamais entre eux aucun procédé désobligeant: aussi d'accord dans leur bonheur, que tous portés à faire des folies, il ne nous passa point une idée dans la tête, si extravagante et si folle qu'elle fût, que nous n'exécutâmes. Peignez-vous, Madame, tout ce que peut imaginer une fille libertine à l'école de cinq ou six Pages.
Un jour de Messe de minuit ils me proposèrent de courir les Églises habillée en Page. Qu'une fille a d'esprit sous cet habit! il n'est point de malice qu'on ne m'eût appris, et point d'étourderie dont je ne me sentisse capable. Manon, qui me connoissoit, voulut m'accompagner, de peur qu'il ne m'arrivât quelque scène où elle fût nécessaire pour me tirer d'embarras : de plus, elle savoit que sa présence m'en imposoit.
Nous fûmes à Saint-Sulpice, où je me fis un plaisir de
déranger tout le monde, pour percer à la Sacristie. J'y
parvins, après avoir fait perdre patience à cinq ou six
' dévotes, que mon étourderie empêcha de faire leur bon-
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jour, par la mauvaise humeur que cela leur occasionna. La bile des Dévots s'échaulFe facilement : les confitures et les liqueurs dont ils se nourrissent sont des matières combustibles qu'ils emploient plutôt pour réveiller chez eux la nature éteinte par l'excès des plaisirs, que pour réparer les foiblcsses occasionnées par des austérités imaginaires dont ils font parade, et qu'ils font servir de prétexte à leur intempérance.
J'étois à me chauffer autour d'un poêle avec plusieurs apprentifs prêtres. Un d'eux, qui avoit la direction de l'encensoir, m'ordonna, d'une façon impertinente, de me déranger, pour qu'il piit prendre du feu. Le ton impérieux avec lequel il me parloit me le fit envisager; sa figure m'étoit très connue -, mais je ne pouvois me le remettre, tant son ajustement le déguisoit: je me le rappellai à la fin; je l'avois beaucoup vu chez la Verne, où il se donnoit pour Officier de marine. « Hé, bonjour, Monsieur le Capitaine de haut bord », lui dis-je tout haut, en lui serrant la main. Mon compliment déconcerta M. ie Séminariste : il perdit tout à fait la tête en me reconnoissant, au point qu'il me répondit : « Mademoiselle, je ne te connois point ». Le mot de Mademoiselle fit beaucoup regarder et rire tout le monde.
Mon Sulpicien étoit rouge jusque dans le blanc des yeux, et son imprudence m'avoit mise fort mal à mon aise : quand je vis mon sexe découvert, je pris le parti de me retirer, en l'avertissant d'avoir une autre fois plus de politesse pour les Dames de ses amies.
Cette petite avanture m'apprit bien que les honneurs ne sont point ce qu'ils paroissent. M. le Séminariste, qui étoit le tapageur le plus renommé qui vînt chez la Vertie, ne devoit sa bravoure qu'à une perruque noire et à un chapeau retapé, dont il se servoit les jours qu'il alloit en bonne fortune.
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Je fus retrouver Manon et les Pages, à qui je contai l'histoire qui venoit de m'arriver; il n'y G.nx. quo. Manon qu'elle ne fit pas rire: elle savoit qu'il étoit moins dangereux de tuer dix sentinelles en faction, que d'insulter un Prêtre à son poste. L'habit que je portois, et qui étoit très connu, lui faisoit tout appréhender. Ses allarmes heureusement ne furent point justifiées, et je n'ai point depuis entendu parler de M. le Militaire tonsuré.
J'attendis encore pendant quelque tems les vingt-cinq louis que M. B*** m'avoit promis de m'apporter. Manon ne le voyant point revenir, me conseilla de le mettre au nombre de ces Seigneurs qui ne payent que de leur protection et de leur nom, et me conseilla fort de songer à trouver un autre entreteneur.
Nous étions dans le tems du Carnaval: je savois que le Bal étoit un endroit propre pour faire des connoissances utiles: mon embarras étoit que je n'étois pas assez riche pour louer un domino. Je fis part à Manon de mon dessein, et lui proposai de mettre en gage un fort beau collier de grenat que j'avois. Elle me répondit qu'elle sauroit bien me faire trouver un déguisement, sans avoir recours aux usuriers, et que je n'étois pas assez riche pour m'en servir.
Manon m'ayant procuré un déguisement, je fus au Bal avec elle, joliment parée: j'étois assez bien faite, et j'avois un petit déshabillé de paysanne élégamment historié, qui faisoit encore valoir la finesse de ma taille. Je fus beaucoup suivie par tous les agréables du Bal, qui étoient désespérés de ne me pas connoître; et je puis dire que j'eus tout le plaisir du déguisement. Je sentois fort bien que si je cédois aux sollicitations qu'on me faisoit pour me démasquer, ma cour dans l'instant diminueroit. La curiosité fait faire au Bal les trois quarts des démarches que l'on y fait. Je voulois jouir le plus longtems qu'il me
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seroit possible, du plaisirde voir mes rivales humiliées par les prclcrcnccs marquées que tout le monde s'empressoit à me faire; nous n'avions mis personne dans le secret; Manon n'étoit point connue, et moi je ne l'étois pas assez pour craindre d'être devinée une première fois que je paroissois au Bal.
Depuis le moment que j'y étois entrée, j'avois remarqué un masque qui s'étoit glissé dans la loge oiî Manon étoit assise, et qui n'avoit cessé de lui parler; je me doutai bien qu'ils traitoient d'affaires qui me regardoient; mes intérêts pou voient-ils être mieux qu'entre les mains de ma chère Manon ? Elle me fit bientôt signe de la rejoindre. Nous quittâmes le Bal, quoiqu'il fût encore très bonne heure. Je n'eus rien de plus pressé que de lui demander si elle avoit réussi; elle me répondit que je n'avois qu'à la suivre, et que je serois informée de tout.
Nous trouvâmes à la porte l'inconnu que j'avois vu si long-tems lui parler; il me présenta la main pour monter dans sa voiture; Manon y entra aussi; il nous conduisit dans un appartement qu'il avoit à l'Hôtel d'Espagne dans la rue de Tournon ; je n'ai vu de ma vie un homme aussi tendre et aussi passionné que l'étoit M. D**" ; il étoit devenu amoureux, fou de moi au Bal, sans me connoître. Quand nous fûmes arrivés dans son appartement, il me fit bien voir combien il se trouvoit heureux de me posséder, tous ses mouvemens devinrent des transports ; il n'y eut point d'endroit de mon corps qui n'eût part à ses caresses: tantôt je le voyois à mes pieds me jurer mille fois qu'il m'aimeroit toujours; l'instant d'après, me tenant étroitement serrée dans ses bras, il me peignoit toute sa tendresse, me parloit de la vivacité de son amour, et m'accabloit de mille baisers enflammés: trop heureux pour pouvoir l'être davantage, l'excès de sa
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flaftime s'opposoit à son bonheur. J'avois ignoré jusqu'alors que le trop d'amour fût un obstacle à la jouissance; je regardois déjà son état comme un affront fait à mes charmes ; affront que les femmes, quelque Philosophes qu'elles soient, ne pardonnent jamais.
M. Z)*** s'apperçut d'un petit mouvement de dépit qui m'échappa malgré moi *, son amour en fut offensé. « Ma chère de Launay, me dit-il, rendez-vous plus de justice, et n'insultez point au malheur du plus tendre et du plus passionné des Amans : que dis-je? ce n'en est point un, puisqu'il n'est occasionné que par l'excès d'une flamme qui fera toujours mon bonheur. Oui, charmante de Launay, ajouta-t-il, si je pouvois vous aimer moins, je serois bien plus sûr d'être heureux. »
Ce charme magique qu'on ne peut définir, enfin cessa: son bonheur que je partageois, sut bien, en me détrompant, le justifier. M. i)*** étoit très jeune, et avoit trop peu vécu pour être dans le cas de manquer aux femmes d'une façon aussi offensante pour leurs charmes qu'humiliante pour le coupable. Mille fois pendant le tems que je lui ai appartenu, j'ai goûté autant de plaisir à me rétracter qu'il en avoit pris à se justifier.
Quand il fut un peu plus calme, il me fit part des arrangemens qu'il vouloit prendre pour vivre avec moi : il n'avoit eu que le tems d'instruire imparfaitement Manon des précautions dont il étoit obligé d'user pour me voir. Il nous dit que sa famille le destinant à l'état Ecclésiastique, il étoit forcé de demeurer au Collège d'Harcourt, où il faisoit ses dernières études; qu'il avoit cet appartement pour y venir de tems en tems faire des parties fines avec ses amis; qu'il vouloit que je l'occupasse*, que j'aurois pour voisine la petite Berville, fort aimable fille que son cousin entretenoit; que si sa société pouvoit me convenir, nous ferions souvent des parties quarrées ;
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qu'elles ctoicnt toujours plus libertines et plus amusantes qu'un tete-à-tête; que pour ce qui étoit de ma fortune, il vouloit en prendre soin, et que j'aurois lieu d'être contente de la façon dont il en agiroit avec moi.
J'aurois été très heureuse avec M. /)'" si j'avois pu lui être plus fidèle, ou plutôt si j'avois été un peu moins libertine. M. de la F*** commençoit à me venir voir bien plus rarement; je ne le voyois plus avec autant de plaisir, et nous n'osions nous dire que nous nous aimions moins. S'il en coûte pour être inconstant, on s'avoue difficilement infidèle: erreur de deux Amans pour qui l'illusion est encore une sorte de bonheur, et qui voudroient être constans, même après le changement.
Je vo3^ois toujours M. L***, mais comme un Mentor et un ancien ami ; il me falloit donc quelqu'un avec qui je pusse partager mon cœur. J'aimois assez M. Z)*** et j'avoue qu'il auroit eu toute ma tendresse, s'il ne m'avoit point entretenue : mais le moyen de convenir d'un goût qu'on peut soupçonner n'être guidé que par l'intérêt? ou plutôt comment ne voir qu'un homme, et voir toujours le même quand on est d'un tempérament libertin ?
J'avois vu plusieurs foisavecM. L*** M. de C***, Page de M. le Prince de C*** ; sa figure m'avoit paru aussi intéressante, que j'avois remarqué chez lui de plaisir à me voir. Je formai le dessein d'en faire mon Gréluchon; les avances coûtent peu, quand on aime et qu'on ne trouve point de préjugés; je fis ma cour à M. de C** ; je voulus lui dire la première que je l'aimois ; ses yeux m'avoient déjà prévenue; ilsm'avoient peint la vivacité de ses désirs; j'y avois lu tout mon bonheur avant d'y avoir vu naître le plaisir que lui faisoit éprouver l'aveu du plus tendre retour. Quand une femme a laissé lire dans son cœur; quand le secret de son âme lui est échappé; quand une fois elle a prononcé un je vous aime, qu'il
lui en coûte peu pour couronner l'amour de l'objet qui a su l'enflammer! M. de C*** voulut se mettre à mes genoux; je me jettai dans ses bras; je l'aimois; pouvoisje trop tôt le rendre heureux ? ma défaite lui annonça sa victoire. Amour, ce n'est que sous tes étendards que le vaincu et le vainqueur triomphent. Je lisois dans ses yeux tout le plaisir que son âme éprouvoit, et vouloit me faire partager: les miens étoient remplis de ces larmes précieuses que l'amour ne fait verser qu'à ses favoris; tendresse, désirs, transports, tout nous devint commun; ma bouche étroitement collée sur la sienne, lui communiquoit tous mes soupirs ; sa langue étoit un trait qui faisoit passer chez moi tout le feu qui le consumoit. Amour, nous avions réuni nos deux âmes pour mieux sentir tes tendres faveurs ; si tu nous avois conseillé de doubler notre être, c'étoit pour multiplier nos plaisirs.
M. de C*** et moi nous jouissions d'un bonheur tranquile: je goutois tous les jours dans ses bras tout ce que l'amour accorde de plaisirs à deux coeurs bien unis; je savois les jours que M. /)*** devoit venir oublier avec moi les ennuyeuses vérités de la Logique: quoique je ne lui donnasse que deux leçons par semaine, je vis en peu de tems mon élève en état de bien mieux soutenir une thèse d'amour, qu'un système scholastique.
J'étois trop bien informée des jours de congé pour me laisser surprendre avec M. de C***. S'il l'eût trouvé avec moi, il eût tiré des conséquences ; et il y avoit tout à craindre d'un homme qui apprenoit à raisonner juste. M. Z)*** n'étoit pourtant pas sans inquiétude, ni même sans soupçon : il avoit appris par la petite Berville avec laquelle je m'étois brouillée, qu'il venoit souvent chez moi un Page : il connoissoit trop mon foible pour cet état ; mais en même tems il voyoit l'impossibilité qu'il )'■ avoit de s'assurer de ma fidélité dans un Hôtel ^arni, oià deux
IIFSTOIRK DF. M A DEMOISF F IF. BRION. 263
cens personnes avoient le droit d'entrer à chaque instant.
Il sut déguiser ses soupçons, et me proposa d'aller demeurer dans la rue du Paon : des raisons assez sages l'cngageoient à me faire changer d'appartement; il craignoit, me dit-il, de rencontrer quelqu'un de connoissance dans l'Hotel qui informât sa famille de la vie qu'il menoit avec moi. Je me rendis facilement à une proposition, qui en assurant mon sort, paroissoit perpétuer mon bonheur.
Je fus demeurer dans mon nouvel appartement, ne soupçonnant nullement que la jalousie eût eu part à la manœuvre de M. D**" -^ je continuai à voir M. de C*" avec aussi peu de précautions qu'auparavant, L'Hôtesse étoit gagnée; M. Z)***ravoit mise dans ses intérêts; elle fut l'informer de tout. La première fois qu'il me vint voir, il m'en fit de sanglans reproches. Je voulus me justifier; il me dit pour me convaincre, les circonstances, me cita l'heure, le moment, et me dépeignit trop bien M. de C*** pour que je pusse soupçonner d'être trahie par une autre que par la maîtresse de la maison. Je fus forcée de convenir qu'il étoit vrai que je le vo3^ois quelquefois; que c'étoit un ancien ami; mais que le cœur n'y avoit aucune part; et qu'il savoit trop bien qu'il étoit le seul qui intéressât ce cœur qu'il offensoit. Il me répondit qu'il cro3^oit mon aveu sincère ; que mes intentions pouvoient être fort bonnes, et ma conduite droite ; qu'il vouloit bien croire que je savois distinguer les droits de l'Amant de ceux de l'ami; mais qu'il ne vouloit point de partage, sinon qu'il chercheroit un cœur qui méritât le sien. Je lui promis de ne plus voir M. de C*** puisqu'il lui faisoit ombrage, et fus prendre, dès qu'il fut sorti, des arrangemens avec Manon, pour le voir le plus souvent que je pourrois.
Ce petit mouvement de jalousie avoit réveillé chez moi
un sentiment qu'une jouissance trop facile auroit bientôt éteint: j'aimois davantage M. de C*** depuis qu'on m'avoit fait promettre de m'en séparer; c'ctoit pour ajouter à mon bonheur que M. Z)'" vouloit s'opposer à mes plaisirs. J'écrivis une lettre à mon Amant, oiî je l'in- Ibrmois de tout ce qui s'étoit passé, et le mettois au fait de ce que nous avions concerté Manon et moi, pour le faire entrer sans que l'Hôtesse s'en apperçût.
Il se rendit à l'heure marquée, dans une petite cour voisine, sur laquelle une des fenêtres de mon cabinet donnoit. Nous avions cru pouvoir lui procurer une échelle de corde; mais il avoit été impossible à Manon d'en trouver. Mon Amant montroit autant d'empressement pour me venir trouver, que j'étois désespérée de ne pouvoir lui en procurer le moyen. Nous étions dans le dernier embarras, quand l'adroite Majion s'avisa d'un stratagème qui lui réussit : elle noue les deux draps de mon lit ensem.ble, et en attache un des bouts à ma croisée. M. de C*** fut bientôt dans mes bras; un peu de difficulté assaisonne le plaisir, et le rend plus piquant. Je passai la nuit la plus délicieuse que j'eusse encore passé avec lui. Manon qui ne songeoit qu'aux moyens de tromper notre Argus, le fit sortir le matin avec l'habit de son mari. Nous usions du même stratagème toutes les fois que nous voulions nous voir. Depuis que j'avois trouvé le mo3^en de surprendre la jalouse prudence de mon Hôtesse, M. D*** commençoit à me voir sans allarmes; ses soupçons étoient presque évanouis, quand un malheur pensa tout découvrir: sans la présence d'esprit de Manon, nous étions tous perdus sans ressource.
Après avoir couru toute la nuit avec M. de C*** nous étions rentrés nous coucher à la pointe du jour. Il étoit deux heures après-midi que je reposois encore dans ses bras : on frappe à ma porte ; j'entens la voix de M. i)"* ;
J'appelle Manon, qui se lève à moitié endormie; je lui dis que nous étions perdus; que c'étoit mon entreteneur; que j'iivois reconnu sa voix. Le danger pressoit, elle ne trouva point de meilleur expédient que de faire entrer M. de C"' dans son lit : elle lui mit sur la tcte un mauvais bonnet de laine qui ctoit de la toilette de nuit de son mari, et cacha à la hâte ses habits sous sa couverture. M. Z>"* s'impatientoit à la porte, et frappoit comme un sourd. Manon va lui ouvrir tout en grondant et se frottant les yeux. Il demande pourquoi on l'avoit fait attendre si long-tems, et que nous n'étions point levées à l'heure qu'il étoit : la question étoit embarrassante; mais Manon manqua- t-elle jamais d'un prétexte qui eût, au moins, un vernis de vraisemblance ? Elle avoit très bien conduit tout jusqu'à ce moment; elle sut entièrement nous tirer d'affaire par une maladie supposée : elle dit à M. Z)*** qu'il étoit bien maladroit de venir me réveiller; que j'avois eu une colique de miserere toute la nuit, qui lui avoit fait appréhender plusieurs fois pour ma vie, et qu'il n'y avoit pas plus d'une heure que je reposois; que m'ayant vue endormie, elle avoit aussi voulu aller se coucher; mais qu'elle n'avoit jamais pu rester à côté de son mari qui étoit rentré le matin ivre comme un cocher, et qui puoit le vin au point de ne pouvoir pas en approcher.
Manon donnoit un air de vérité à tout ce qu'elle disoit, dont on ne pouvoit se garantir d'être dupe. M. D*** fut au lit où étoit couché son prétendu mari; et tirant M. de C" par le bras : a Hé bien, bon homme, lui dit-il, vous aimez donc à boire? Fi, il est bien mal de venir trouver sa femme quand on n'est en état que de dormir. » Si j'ai jamais éprouvé un moment critique dans -ma vie, ce fut en cet instant : dix fois je fus au moment de faire un cri, qui auroit tout découvert. Je ne revins de
ma crainte que quand j'entendis M. Z)*** s'approcher, sur la pointe du pied, de mon lit : je vis bien que mon rôle ctoit de contrefaire la dormeuse ; la frayeur que j'avois eue m'avoit mise dans un état très propre à faire valoir le mensonge de Manon. Il lui dit qu'effectivement il me trouvoit bien changée; il ajouta qu'il avoit chez lui une eau dont la bonté étoit reconnue pour toute sorte de coliques, et l'effet immanquable; qu'il alloit en chercher, de peur qu'il ne me prît une seconde attaque.
Que je me trouvai soulagée, quand je vis M. Z)*** sortir de ma chambre! Je courus me jeter au col de ma chère Manon; je l'embrassai mille fois: elle me porta sur le lit de M. C***; une sueur froide qui s'étoit répandue sur tout mon corps, avoit glacé mes sens; il me réchauffa dans ses bras; je sentis bientôt une douce chaleur courir dans mes veines : il sembloit que mon Amant partageoit avec moi son existence : l'Amour n'est jamais si tendre qu'après les allarmes ; s'il vous rappelle les dangers qu'il vous a fait courir, ce n'est que pour avoir le plaisir de vous en dédommager , et de vous faire mieux sentir le prix de ses faveurs.
Nous allions quelquefois Manon et moi, passer la journée avec M. D*'*. Quoiqu'il fût dans un Collège, il avoit trouvé le moyen de nous faire entrer par une petite porte de derrière, sans être apperçues : il n'y avoit que son domestique qui fût dans le secret. L'idée de me voir seule de femmes cloîtrées, avec cinq ou six cens hommes, m'amusoit beaucoup : je jouissois en illusion, des droits d'un Sultan au milieu de son Serrail : je ne sais, mais j'avois plus de plaisir à être libertine dans la cellule de M. /)*** que chez moi. L'ordre, l'espèce d'uniformité qui règne dans ces sortes de maisons que je m'imaginois déranger, les précautions qu'il falloit prendre pour jouir s-ans oser soupirer, et pour empêcher que le lit ne fût
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indiscret; iasingulariic, le mystère, tout scmbloit ajouter ù mes plaisirs; enfin, j'avois la douceur de goûter un plaisir défendu.
Je fus si souvent en retraite, que tout fut découvert: le Principal fut informe du sexe de son nouveau Pensionnaire, c'étoit une faute irréparable, une chose sans exemple, enfin un crime de lézecagoterie. M. />)"* fut oblige de quitter le Collège; malgré toute la disposition qu'il faisoit voir pour l'état Ecclésiastique, sa famille jugea ù propos de lui faire troquer son petit collet avec un Régiment : il n'y eut que moi qui perdit au change : un Militaire ne vaut point un Homme d'Eglise pour le service d'une femme; il semble qu'il y ait une grâce particulière répandue sur cet état, attachée à l'habit, et entièrement indépendante de la valeur intrinsèque.
On alloit entrer en campagne; le moment de ma disgrâce approchoit; M. Z)*** avoit déjà des ordres pour rejoindre ; un Domestique inconnu m'apporta un matin une boîte ; il me dit qu'il avoit ordre de me la remettre en main propre, et se retira, sans vouloir jamais me dire de quelle part elle m'étoit envoyée. Je l'ouvris avec empressement ; je fus étonnée d'y trouver un petit carosse à six chevaux, avec plusieurs pièces de vers, et un billet, où. on me marquoit que la famille de M. Z)*** étoit trop flattée de son choix, pour ne pas suppléer au peu de fortune qu'il me laissoit en me quittant; qu'une femme comme moi méritoit bien, au moins, d'avoir un équipage, et qu'on me supplioit d'accepter celui que Ion étoit trop heureux de pouvoir m'offrir. Je n'ai jamais pu savoir qui étoit l'auteur de cette mauvaise plaisanterie, et n'ai point vu depuis M. D**\
Le peu que j'avois pu mettre de côté pendant le tems que j'avois été entretenue, fut bientôt dissipé: je me trouvai une seconde fois dans la plus grande misère; j'avois tout
mis en gage pour subsister: nous étions dans une saison morte. En été les parties sont très rares ; de plus, la guerre avoit enlevé le peu de Militaires qui font vivre les filles, pendant que les gens riches sont sur leurs terres à récolter de quoi fournir à leurs folies, et les faire briller pendant l'Hiver.
Voyant qu'il étoit inutile de paroître aux Thuilleries et au Palais Royal, je pris le parti que Manon me conseilloit depuis long-tems: il falloit nous séparer; c'étoit ce qui m'avoit toujours fait différer. J'aimois Mawow plus que moi-même ; aussi jamais fille sut-elle si bien se plier à tous mes caprices, et faire réussir toutes mes folies: je la quittai, en lui faisant promettre de rentrer avec moi dès que ma fortune auroit changé de face. Des arrangemens différens, survenus depuis, nous ont empêché de nous rejoindre.
Je fus demeurer chez M"'^ Sihestre, femme du monde, entremetteuse du bon ton, qui se mêloit de faire faire des parties avec toutes les filles entretenues de Paris. M"'*" Sihestre ne recevoit chez elle que des filles jolies, qui se trouvoient endettées pour avoir resté trop longtems sans entreteneur; elle commençoit par acquitter toutes leurs dettes, et s'en dédommagent ensuite amplement sur le produit des parties qu'elle leur faisoit faire. J'étois dans le cas, je devois, et ne possédois rien ; d'ailleurs, on trouve plus facilement chez ces sortes de femmes un entreteneur, qu'étant condamnée par la misère à habiter un cinquième à crédit.
Il venoit chez M"'® Sihestre un homme assez commun dans son espèce ; c'étoit un vieux Financier, mulet chargé d'or, paillard honteux, et de plus vieillard avare ; je pouvois même ajouter gros et court, le portrait n'en seroit que plus ressemblant. Ce vieux pécheur avoit fait un marché qui en apparence, étoit très avantageux pour
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M"'^ Siheslrc, mais qui l'auroit ruinée à la longue, autant par les essais diffcrcns qu'elle étoit obligée de faire, que par le tems qu'elle y employoit, sans y pouvoir réussir. Elle n'avoit pu encore être remboursée de quantité de menus frais, que l'extinction de chaleur chez M. /-*"* lui avoit occasionnés : le mémoire des balets étoit un article qui montoit très haut, et qui n'avoit rien rapporté, tant il étoit familiarisé avec cet émétique de la nature.
M'"* Silvestre me fit part des conventions qu'elle avoit arrêtées, et signées avec ce vieux paillard. II étoit tombé d'accord de payer quatre louis toutes les fois qu'on pourroit lui faire prendre du plaisir; mais que quand on ne pourroit y réussir, les tentatives seroient gratis, et les frais pour la société des entrepreneurs. Quatre louis étoient bons à gagner. Quoique M.P"* eût été jusqu'alors le désespoir de toutes les filles qui venoient chez M""*" Silpestre, il n'étoit pas usé au point de désespérer d'en tirer parti. La première fois qu'il vint à la maison, ce qui lui arrivoit deux fois la semaine, on me le mit entre les mains : l'air assuré avec lequel je lui promis de gagner son argent, lui fit plaisir; il me dit qu'il seroit charmé de le perdre avec moi ; que je portois une figure qui lui promettoit d'y réussir. Le bon homme étoit fort en complimens; mais c'étoit tout: je savois qu'un vieux Financier devoit avoir le cœur dur; mais je ne cro3^ois pas qu'il y en eût, dont l'écaillé fût à l'épreuve de toutes les caresses d'une jolie femme. M. P*** étoit un Héros en ladrerie; une statue auroit été moins insensible : le marché qu'il avoit fait avoit une apparence de générosité dont M™* 5/7vestre étoit dupe: c'étoit parce qu'il se flattoit qu'on ne pourroit jamais le faire payer, qu'il avoit cru ne rien hazarder à tant promettre. J'étois depuis deux heures avec M. P*** et j'avoue que j'étois au bout de mon latin; je commençois même à désespérer de pouvoir réussir.
Mon ladre s'applaudissoit dans le fond de l'àme d'avoir encore eu une séance gratis, quand je m'apperçus que l'approche d'un jupon de laine que j'avois, ranimoit un peu chez lui la nature qui étoit insensible à toute autre épreuve.
Dans les grandes entreprises, les choses qui paroissent le moins de conséquence, ne sont point à négliger; c'est au hazard que Ton doit les trois quarts des grandes découvertes: je fus à la source de la mienne, et fus en peu de tems assurée que la laine étoit un aimant pour M. /**** qui attiroit à l'endroit frotté tout ce qui restoit chez lui de chaleur naturelle; c'étoit déjà beaucoup, mais ce n'étoit point encore assez pour gagner son argent : ce n'est qu'à force d'expériences que Ton parvient. Je remarquai que je perdois, en une seconde, tous les fruits du travail d'une demi-heure; en un instant de repos je voyois les plus belles espérances du monde disparoître, et mes quatre louis avec elles; il n'y avoit qu'un mouvement très rapide et continuel qui pouvoit les assurer; pour cela il falloit avoir recours à l'art : j'appellai M™" Silvestre pour concerter ensemble de quelle façon nous nous y prendrions. M. P*** qui commençoit à croire son marché mauvais, vouloit, à toute force, s'en dédire ; mais malheureusement il avoit compté son argent d'avance; il falloit qu'il prît du plaisir malgré lui, ou qu'il consentît à le perdre.
M™^ Silvestre étoit pleine d'imagination quand il s'agissoit de ses intérêts : elle eut bientôt trouvé un expédient qui nous réussit; c'étoit une longue bande de laine dont elle enmaillota le nez du pauvre patient, et à laquelle nous donnâmes un mouvement perpétuel: l'effet répondoit à notre attente; tout réussissoit le mieux du monde. M. P*** voyant ses quatre louis lui échapper, voulut composer; il trouvoit l'expédient très bon, mais
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un peu cher : il nous proposa une capitulation fort honnête; mais voyant que nous ne voulions point entendre parler d'accommodement, il se décida à soutenir l'assaut de bonne grâce; sa défaite fut prompte, et notre vilain soupira autant de plaisir, que de regret d'avoir perdu son argent.
Il y avoit déjà quelque tems que je demeurois chez M""' Sili'csire, quand dans un soupe que je lis chez M.'^*^ la Croix, aussi femme du monde, chez laquelle j'allois quelquefois, je fis la connoissance de M. le Comte de P""* . Ma ligure lui plut, mon enjouement, un certain fonds de folie qui me quittoit rarement, achevèrent de le déterminer à me proposer de m'entretenir; j'acceptai, avec empressement, son offre : il remboursa à M"" Sihestre ce qu'elle avoit avancé pour moi, et me mit en chambre, rue du Bouloir. Les commencemens de notre ménage furent assez tranquiles; IM. le Comte de /•"* avoit pour ami, M. L***, grand jeune homme bien fait, de la plus jolie figure du monde ; j'en fis monAmant. L'air d'indifférence avec lequel ]\L L*** affectoit de me parler quand ils se trouvoient ensemble, aidoit beaucoup à le tromper; d'ailleurs M. le Comte de /*"* le croyoit trop son ami pour le soupçonner d'une pareille trahison : l'Amitié a un bandeau, derrière lequel se cache souvent l'Amour. Dans combien de ménages l'ami de Monsieur est l'Amant de Madame ! C'est même le grand art des hommes à bonnes fortunes de savoir, en fêtant l'un, plaire à l'autre, intéresser un Argus, mettre à propos une soubrette dans ses intérêts, et caresser jusqu'au petit chien, de peur qu'il n'aboie.
•]\L le Comte de P*** n'étoit jamais si content, que quand il pouvoit me procurer son ami à souper. Pouvoisje être plus heureuse ! je vivois avec un homme qui me payoit bien, dont l'amitié étoit intéressée à faciliter mes
plaisirs; j'aimois, j'étois aimée : un bonheur si parfait ne pouvoit pas durer long-tems.
La famille de M. le Comte de P**\ après lui avoir fait différentes remontrances qui n'eurent aucun effet, vit qu'il n'y avoit point d'autre parti à prendre, pour l'empêcher de me voir, que de me faire enfermer: elle obtint un ordre pour me conduire à Sainte-Pélagie.
Le moment affreux de mon enlèvement arriva : j'étois seule chez moi quand je vis entrer les ministres inexorables de la Police, les vengeurs de la vertu : l'Exempt me présenta son ordre, et m'ordonna de le suivre. On doute d'un malheur qu'on croit ne point avoir mérité, même après qu'il est arrivé. Je tombai à ses pieds, je lui demandai quel étoit mon crime, et quelle étoit la satisfaction qu'on en exigeoit. Il me répondit, qu'en lui remettant un ordre, on ne l'informoit point des raisons; qu'il étoit chargé de me conduire à Sainte-Pélagie, et que j'eusse à le suivre promptement. « A Sainte-Pélagie ! m'écriai-je, séjour affreux! on veut donc ma mort? » La douleur m'empêcha d'en dire davantage.
Il me restoit une petite douceur dans mon désespoir. L'Exempt qui devoit me conduire, étoit le même qui avoit déjà été chargé de l'ordre, pourm'enlever en sortant de chez M""" Ver?te. Je me jettai à ses genoux, je lui en rappellai l'époque et les circonstances : «Vous êtes l'ami de M. L*** lui dis-je, vous ne refuserez pas une grâce à une malheureuse qu'il a tant aimée, et pour laquelle il a encore quelques bontés ; sauvez-moi de l'infamie dont tout le monde va être témoin, vous le pouvez ; renvoyez votre suite; je vous suivrai sans escorte, c'est la grâce que j'ose attendre de vous dont je serai toute ma vie reconnoissante. » C'est la première fois, peut-être qu'un Exempt ait été sensible; l'ami de M. L*** se rendit à mes larmes, il ■ envoya sa troupe devant, et je montai seule avec lui dans
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la voiture qui dcvoit me conduire: il me promit en route d'informer M. L*** de mon malheur, et de travailler avec lui pour me faire sortir promptement; il voulut bien aussi se charger d'une lettre pour remettre à mon Amant où Je lui faisois part de mon infortune, et l'intéressois par tout ce que l'amour a de plus tendre, à solliciter mon élargissement.
Quelle retraite pour une femme du monde, qu'une maison où l'horreur fait son séjour, et où la perte de la liberté est le moindre des malheurs! L'incertitude de mon sort ne servoit qu'à augmenter mon désespoir; je me crus, dès le troisième jour, oubliée de tout l'univers; je me trouvois entourée de victimes, que la part que je prenois à leur malheur me peignoit aussi innocentes que moi, et qui y étoicnt retenues depuis plusieurs années, sans espoir d'en jamais sortir. Je croyois, dans leurs infortunes, lire mon sort; je n'envisageois qu'un avenir éternellement malheureux: cette idée me jettoit dans le dernier désespoir. Tandis que je m'abandonnois à tout le noir de mes réflexions, M. Z.*** sollicitoit mon élargissement.
M. le Comte de /**** étant allé voyager, ma liberté n'étoit plus suspecte à sa famille : elle fut la première à travailler à me faire sortir. M. L*** vint lui-même m'annoncer un bonheur que son amour lui rendoit commun : j'embrassai mon Amant et mon libérateur. Si j'ai jamais goûté dans ma vie un bonheur bien parfait, ce fut dans cet instant: mon âme suffisoit à peine à goûter tout l'excès de ma félicité; le même moment qui me rendoit ma liberté me mettoit dans les bras d'un Amant qui m'adoroit autant que je l'aimois.
Je me serois crue indigne de la tendresse de M. L*** si j'avois pu me décider à reparoître à Paris après la sorte d'infamie attachée au séjour dont je sortois; je ne pou-
vois la cacher qu'en trouvant un prétexte à l'absence que je venois de faire.
Je lui proposai de me faire entrer, pour quelque tems, dans un Couvent : il approuva fort mon dessein, et nous travaillâmes à l'exécuter. Il est vrai qu'on pouvoit tirer mille conséquences de mon goût pour la retraite; mais aucune n'étoit aussi humiliante que l'aveu de celle que je venois de faire.
J'entrai à Saint-H... où jepassois pour la femme d'un Officier, que ses affaires avoient éloigné de Paris, et dont j'attendois le retour dans la solitude. M. U** passoit pour mon frère; on ne pouvoit pas trouver mauvais qu'il vînt me voir très souvent: mais se voir au travers d'une grille, quand on s'aime beaucoup, c'est aigrir son mal, c'est avoir toujours présent un bonheur dont on est privé : j'étois bien maîtresse d'en sortir; mais je voulois qu'on sût dans Paris que j'y étois;je comptois qu'on seroit dupe de mon stratagème, le Public ne l'est jamais.
C'étoit la première fois que jesacrifiois un plaisir réel à un préjugé imaginaire; aussi j'ai bien juré, depuis, que ce seroit le seul pas que je ferois dans ma vie par bienséance, ou plutôt par respect pour le mot chimérique de réputation.
Je n'aurois pas été capable d'un long sacrifice, si je n'avois pas trouvé le secret de séduire la Tourière ; elle étoit ancienne dans son poste, et, par conséquent, au fait d'intrigues ; elle me promit de servir mon amour : elle avoit dans la tête tous les mémoires galans des Doyennes de la Communauté, elle m'en fit part; c'étoient des conseils qu'elle me donnoit pour conduire mystérieusement et religieusement la passion que j'avois pour M. U**.
L'amour dans un Cloître est un enfant gâté : que de soins ! que d'attentions ! que de petits riens inventés par la volupté, ignorés des mondains, et qui ne sont connus
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que dans IcsCouvcns de filles! Qu'une Religieuse entend bien tous les petits détails d'une jouissance! qu'elle est fine dans le plaisir! que de recherches dans les Cloîtres! Il semble que tout, jusqu'il l'air que l'on y respire, soit plus voluptueux.
Quoique Pensionnaire, j'avois prié qu'on me permît de porter la robe ; je voulois avoir part aux grâces de l'état. M. L*** m'aimoit davantage habillée en Religieuse; il me trouvoit plus libertine : un voile, une guimpe, tout prête à l'illusion et fournit au plaisir.
Ma vocation pour l'état Monastique augmentoit de jour en jour, je m'accommodois assez bien de la vie Religieuse, et je serois long-tems restée dans ma retraite, si une indisposition qui survint à la Tourière n'avoit dérangé toutes les intrigues de la Maison. Celle qui fut nommée pour la remplacer n'avoit jamais connu l'amour : il y avoit tout à craindre à lui en parler la première : je fus la moins attrapée. Voyant que je ne pouvois plus faire entrer M. L**\ je pris le parti de reparoître dans le monde, d'autant plus que je voyois bien qu'il étoit inutile de vouloir tromper le Public.
Je fus aux spectacles; on me trouva plus jolie que je n'étois auparavant; on disoit tout bas que le régime m'avoit bien réussi. Je fus plus suivie et plus fêtée aux promenades, que je n'avois jamais été; tout le monde voulut m'avoir; j'acceptai M. iV**% Conseiller au Parlement; je n'étois point riche, et c'étoit celui qui m'offroit davantage.
M. A^*** avoit toujours fait beaucoup de bien à toutes les femmes qu'il avoit entretenues ; il étoit généreux, il ne me refusa rien et me mit parfaitement bien dans mes meubles; il avoit la réputation d'être extrêmement jaloux; mais je me flattois de le tromper, ou plutôt de le familiariser avec les Gréluchons : enfin, je comptois le
mettre au ton de tous les honnêtes gens qui entretiennent des filles. Il trouva plusieurs fois M. L*** chez moi, sans qu'il parût lui porter ombrage; je crus déjà M. A^*" corrigé : comme il ne couchoit pas tous les jours chez moi, mon Amant prenoit sa place les jours qu'il n'y venoit point. Il arriva un jour assez tard, que j'étois à table avec mon Amant; il ne parut point du tout surpris du têteà-tête, ni formalisé de nous trouver ensemble; il lui fit mille politesses, et me caressa même plus qu'à son ordinaire, il me dit qu'il venoit prendre congé de moi, qu'il partoit la nuit pour aller passer deux ou trois jours à la campagne, et me quitta, en me disant qu'il auroit le plaisir de me voir dès qu'il seroit de retour.
Je lui trouvai un air si vrai et si naturel dans tout ce qu'il dit, qu'il me fut impossible de démêler aucun soupçon de jalousie; mais sa fausse aisance n'étoit qu'un piège pour m'attraper plus sûrement; il avoit placé un domestique dans une allée' voisine, pour voir si M. U** sortiroit, et venir l'en informer; son espion fut lui dire à deux heures du matin, qu'il n'étoit sorti personne. Il se transporta aussi-tôt chez moi dans une petite voiture, et en déshabillé de campagne; il avoit la clef, il monte et se trouve entré dans ma chambre avant que je m'en fusse seulement apperçue: il ne parut point plus étonné de me trouver couchée avec M. L'" qu'il ne l'avoit été quelques heures auparavant de nous trouver souper ensemble: il vint s'asseoir sur mon lit, badiner avec moi. « Comme vous vo3^ez, me dit-il, je suis en habit de voyage, et vais partir dans la minute; je n'ai pas été assez impoli pour passer devant votre porte sans monter, vous dire un petit adieu : il est deux heures, ma voiture m'attend ; je pars, portezvous bien. »
Je ne savois que penser de la visite de M. A^***; son air satisfait qu'il avoit conservé jusqu'à la fin amusoit
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autant M. A'" qu'il me paroissoit singulier. Je sus malheuieusement à quoi m'en tenir deux jours après: il me fit dire qu'il etoit de retour de la campagne, m'envoya proposer de me mener à une vente de bijoux de femmes; il me marquoit qu'il y en auroit peut-être quelqu'un qui pourroit me convenir; que si cela m'arrangeoit, il viendroit me prendre dans sa voiture à trois heures. Je lui fis réponse que je l'attendois: il me tint parole. Nous fûmes ensemble à la vente supposée, qui étoit finie depuis quinze jours: il me dit que, pour réparer son école, il vouloit me mener promener. Nous fûmes ensemble au bois de Boulogne, nous y restâmes assez tard ; il me reconduisit ensuite chez moi, où il se dispensa de monter, étant engagé, me dit-il, de souper ailleurs. Je monte dans mon appartement; mais quelle fut ma surprise, en ouvrant la porte, de n'y trouver que les quatre murailles! M. A^***, pendant notre promenade, avoit fait reprendre tout ce qu'il m'avoit donné, mon lit, mes glaces, mes bijoux, tout étoit enlevé: je reçus le soir même une lettre de lui, oii il me marquoit que M. L*** pouvoit présentement coucher avec moi tant qu'il voudroit.
Mon état étoit affreux, je restois avec la seule robe que j'avois sur moi : je fus coucher chez M'"' Silvesty^e, qui me fit toutes les offres imaginables, et me dit qu'elle seroit charmée que je trouvasse un entreteneur chez elle; que mon second choix seroit, peut-être, plus heureux que le premier. J'aurois été obligée de demeurer une seconde fois chez elle, si M. le Duc de C***, qui avoit appris ma disgrâce sans en savoir les raisons, ne m'avoit fait proposer de m'entretenir. Je vécus peu de tems avec lui ; des raisons assez simples nous séparèrent. Je voyois dans ce tems-là le Marquis de L*** que je goutois beaucoup ; il m'offroit de me faire les mêmes avantages : un certain penchant dont on ne peut rendre raison, le goût du
changement qui a toujours été pour moi un plaisir réel, me décidèrent à quitter M. le Duc de G"" pour vivre avec lui.
J'avois ignoré jusqu'alors que la constance pût être quelquefois la source du vrai bonheur. M. le Marquis de L*"" sut le premier me faire goûter un plaisir réel dans la fidélité; d'ailleurs, je commençois à être moins folle; mes passions étoient moins fortes, mes désirs moins vifs; si j'élois encore quelquefois libertine, c'étoit plutôt par imagination et par habitude, que par tempérament et par désir. Je lui ai été plusieurs années fidèle, ou plutôt trouvant moins de plaisir à lui manquer, je prenois des précautions plus sages et plus sûres pour le tromper.
Le Public commençoit déjà à oublier ce que j'avois été : moi-même je rougissois de mes premières années, quand une idée de libertinage, une malheureuse étincelle de tempérament, vint trahir la réputation de fille sage, dont je croyois être jalouse, et m'enlever en même tems M. le Marquis de L**\ Les hommes ayant fait les lois, pouvoient-elles être à notre avantage ? C'est le lion de la fable qui fait le partage du cerf : ils nous ont soumises à mille préjugés, dont ils se sont seuls réservé le droit de secouer l'esclavage : le mot de déshonneur n'est point fait pour eux; la vertu, ce trésor factice qu'ils ont voulu nous rendre si précieux, n'est qu'un être imaginaire qu'ils ont inventé pour assurer leurs plaisirs aux dépens de notre bonheur.
Un joli homme se fait une espèce de point d'honneur d'avoir été libertin; on ne veut point nous laisser deviner qu'il puisse l'être: une femme philosophe sur cet article est une femme sans mœurs, une femme déshonorée dans la société civile. Le plus honnête homme du monde peut avouer, sans rougir, une intrigue avec une grisette; des passades faites avec certaines soubrettes ne désho-
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iioreni point la liste des bonnes fortunes d'un homme à ki mode; Princes, Ducs et Marquis entretiennent publiquement des filles de Théâtre, une femme qui paroît au spectacle avec un Acteur seroit déshonorée : le préjugé l'a décidé ainsi: l'usage en a fait une loi, devant laquelle doit plier la raison : tout n'est qu'inconséquence dans le monde, et tout est faux à notre désavantage. Nous sommes foiblcs, on nous attaque; nous cédons, on nous méprise ; voilà les hommes, voilà, sans doute, cet équilibre de raison, cette justesse dans les idées; avantages qu'ils prétendent avoir seuls, et qui les ont autorisés à s'ériger en législateurs. Comme mon dessein n'est point de moraliser, je reviens à mon histoire.
J'appartenois depuis long-tems à M. le Marquis de U** ; mon bonheur paroissoit d'autant mieux assuré qu'il étoit plus tranquille : un goût fondé sur une ancienne connoissance, affermi par une longue habitude, me promettoit de vivre autant que je voudrois avec lui. Une idée libertine, un moment de tempérament, me fit tout bazarder, fortune et réputation. Il est des instans où rien ne coûte pour se satisfaire, où la voix de l'honneur n'est plus entendue, où la vie même ne paroît d'aucun prix devant une forte passion; la vertu quelquefois se tait: on ne cherche point d'exemple, quand on ne prétend point se justifier: un aveu que le préjugé seul rend honteux chez moi n'a point besoin d'excuse. Un désavantage qu'oa retire de la philosophie est d'apprendre à ne point rougir mal à propos.
J'étois servie par un grand domestique, jeune, bien fait et d'une jolie figure, dont l'air distingué démentoit en tout l'état et la naissance; ses attentions, le plaisir qu'il prenoit à me servir, me faisoient assez voir les impressions que je faisois sur son cœur; ses petits soins recherchés, ses respects me plurent; tout, jusqu'à son silence,
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parloit en sa faveur; je l'aimai, je voulus me satisfaire et le rendre heureux. Une femme soumise au préjugé, et qui sauroit se parer de la théorie du sentiment, auroit bientôt d'un serviteur fait un Amant déguisé.
Mais ce vain artifice est peu fait pour mon cœur; je ne rougirai point d'avouer que Lasteur me plaisoit, quoique Lasteur. Je ne jouis pas long-tems d'un bonheur qu'on regardera peut-être comme humiliant. M. le Marquis de L*** le trouva un jour couché avec moi ; il eût pu sacrifier mon Amant à sa vengeance ; le mépris fut la seule arme dont il se servit. J'eus beau lui dire qu'on n'étoit point infidèle par libertinage, quand on aimoit par sentiment; j'employai inutilement larmes et prières, la réponse de M. le Marquis de L*** fut qu'il me quittoit pour toujours, et qu'il me méprisoit plus qu'il ne m'avoit jamais aimée. La philosophie vint heureusement à mon secours; je sentis qu'il étoit aussi humiliant pour elle de chercher à me justifier, qu'il auroit été honteux à mon entreteneur d'oublier l'offense.
Je ne fus pas long-tems sans appartenir à quelque autre; mon heureux destin, malgré mes traverses et mon inconstance, me faisoit trouver des entreteneurs plus que je ne voulois. M. M***, jeune Américain, succéda à M. le Marquis de L**\ Je lui ai fait faire en peu de tems la triste expérience que les richesses du nouveau monde ne sont point inépuisables quand on aime, et qu'on a affaire à une fille maniérée.
Les refus de son Banquier mirent fin à son bonheur, en terminant nos plaisirs: il me quitta pour aller gronder ses Économes de ce qu'ils n'étoient pas aussi industrieux à lui fournir de l'argent, qu'il étoit habile à le dépenser.
Voilà, Madame, ce que vous avez exigé de moi : vous ayez voulu savoir le détail de ma vie, je vous ai obéi.
Présentement revenue de mes erreurs, aussi heureuse
HISTOIRK DK M A DEMOIS Kl I. K HRION.
qu'aimée, aussi fidèle que tendre, je goûte, tous les instans de ma \ ie, dans les bras de M. R''", plutôt mon Amant que mon cntretencur, un bonheur plus réel et plus tranquille, une félicité plus parfaite, que les erreurs de vingt années de libertinage ne m'ont procuré de faux plaisirs.
•r^iv'jfcitas'