DOCUMENT HISTORIQUE
Les Missions de la Rivière-Rouge
{De "La Presse", 15 juillet 1898)
A l'occasion des noces d'or religieuses de la Soeur Connolly, des Soeurs-Grises, de Saint-Eoniface de Manitoba, le vénérable évêque des Trois-Rivières, ne pouvant assister à la fête, a écrit une jolie lettre de circonstance que "La Presse" est iheureuse de publier aujourd'hui. La Soeur Connolly, il y a cinquante ans, a fait profession devant Mgr Laflèche, alors missionnaire de la Rivière-Rouge.
Cette lettre nous a été communiquée par M. F. L.-Desaulniers, à qui Mgr Laflèche en avait passé luimême une copie, le jour des funérailles de feu le Dr Elle Lacerte, à Yamachiche, avec la condition de ne la publier, dans "La Presse", qu'après sa mort.
Voici la lettre en question:
Sainte- Anne d 'Yamachiche, 24 mars 1898.
Révérende Soeur Connolly,
Ma. bonne soeur, ainsi que je vous l'écrivais, la semaine dernière, j'ai dit la sainte messe ce matin pour vous, messe d'actions de grâces pour toutes les faveurs que le Seigneur vous a accordées depuis cinquante ans,, depuis qu'il vous a appelé à le servir avec plus de fidélitédans l'état religieux, par la pratique des conseils évangé-
liques. Par vine singulière coïncidence, c'est dans l'église de Sainte-Anne d'Yamachiohe que j'ai dit cette messe ce matin, en venant assister aux funérailles de l'un de mes anciens compagnons de collège à Nicolet, mon vieil ami le Dr Elie Lacerte. Vous ne sauriez croire, combien de souvenirs de la Rivière-Rouge cette coïncidence a réveillés dans mon coeur. En effet, c'est de cette paroisse, qu'en 1822, Mgr Provencher est parti définitivement, comme évêque de Juliopolis, pour aller à Saint-Boniface consacrer le reste de ses jours à l'oeuvre des missions qu'il a étendues jusqu'au Pacifique, en 1838, en y envoyant MM. Blanchet et Deniers, devenus plus tard, le premier, archevêque d'Orégon, et le second, évêque de Vancouver; et en 1846, jusqu'à l'Ile-à-la-Crosse et au lointain Athabaska, en y envoyant le père Taché et votre serviteur, devenus plus tard aussi eux, le premier archevêque de Saint-Boniface, et le second, évêque des Trois-Rivières. C'est aussi à Yamachiche qu'est venu se fixer M. Nicolas-Sévère Dumoulin, compagnon de Mgr Provencher, de 1818 à 1822, lors de la fondation de la mission de la Rivière-Rouge, et qu'il a passé la plus grande partie de sa vie et où il est mort, en 1853, en juillet, un mois et demi après Mgr Provencher. Et c'est ici que j'ai célébré, ce matm, le premier jubilé religieux d'une enfant de la mission qu'ils ont fondée, il y a quatre-vingts ans, sur les bords de la Rivière-Rouge, et qui a poussé un arbre immense dont les branches s'étendent jusqu'à l'Océan Pacifique, vers l'Ouest, et jusqu'à l'Océan Glacial, vers le Nord, et la Baie d'Hudson, vers l'Est.
, J'ai donc prié ce matin et remercié le Seigneur pour la bonne Soeur Connolly qui a travaillé, pendant cinquante ans, à continuer et à développer la grande oeuvre de ces deux illustres fondateurs de cette église de Saint- Boniface. J'ai occupé même, en cette circonstance, la chambre que M. Dumoulin avait préparée pour les vieux jours de Mgr Provencher.
Je vous bénis, ad miiltos annos.
(Signé) t L.-F., Ev. des Trois-Rivières.
ORAISON FUNEBRE DE Mgr LAFLECHE
Prononcée par Mgr Paul Bruchési, le jour de ses funérailles
Tu autem, homo Dei,
Pour vous, vous êtes l'homme de Dieu. Seconde épitre de St-Paul à Thimothée, chapitre VI, verset XI.
Mes Seigneurs, mes frères,
Il y a dix mois à peine, le vénérable évêque des Trois-Rivières entrait dans sa quatre-vingtième année. Il V avait, à cette occasion, à l'évêché, une fête toute intime à laquelle le plus jeune des évêques de la province de Québec avait voulu venir prendre part '^our présenter, avec ses voeux, l'hommae'e de sa vénération et de son estime au digne doyen de l'épiscopat.
Ce fut une heure charmante. Mais le jeune évêque se disait qu'une autre fête devait venir, plus générale, plus solennelle, celle-là, à l'automne de 1898, alors que Mgr Laflèche serait octogénaire, et qu'il y viendrait encore, pour s'unir à la joie de tout le diocèse.
Il revient parmi vous aujourd'hui, mais dans quelles circonstances ! Il ne s'agit plus de fête, mais de cérémonies funèbres. Le peuple des Trois-Rivières pleure son pasteur et son père. Le coeur de ce grand athlète a cessé de battre. Mer Laflèche est mort, et c'est ce jeune évêque qui est chargé de se faire l'interprète de l'épiscopat, du clergé, des fidèles du diocèse, et je dirai du pavs entier, à l'égard de la mémoire illustre et bénie de Mgr Laflèche,
Plus que jamais, mes bien chers frères, je sens ici mon impuissance, et je demande au Seieneur qu'il m'assiste pour que je ne parle pas trop indignement, en cette circonstance, de son bon et fidèle serviteur qui l'a tant aimé. Avec lui disparaît une des plus nobles et des plus belles fio-ures de l'église canadienne. Son nom était synonyme de vaillance, de courage et d'intrénidité, de tendresse et de force, de science et d'humilité. Il était le
doyen sur notre terre, parmi les chefs d'Israël. Il y avait en lui du soldat et du chevalier, et ce n'est- point seulement le peuple qui lui a été confié qui l'a admiré, estimé et aimé, c'est tout le pays, d'un océan à l'autre. Voilà pourquoi le deuil de votre église diocésaine des Troi- Rivières est aujourd'hui un deuil universel.
Saint Paul a consigné les devoirs de l'épisoopat dans deux lettres admirables adressées à deux de ses disciples, et que l'on pourrait appeler à bon droit le "Code des Evêques". Mais tous ses enseignements, tous ses conseils, il les résume en un seul mot. C'est à Timothée qu'il parle. Il lui montre les hommes se recherchant euxmêmes, poursuivant la gloire et les richesses, et il lui dit : "Ce n'est pas pour toi. Tu autem homo Dei. Car toi, tu es rhomme de Dieu." Cette parole, mes bien chers frères, "l'homme de Dieu", veut dire que l'évêque ne s'appartient plus, nu'il ne doit plus se rechercher lui-même, qu'il n'a plus qu'une seule ambition : l'extension du règne de Dieu. Ses pensées, ses afifections, ses aspirations, ses désirs doivent être les pensées, les aspirations et les désirs de Dieu. Il faut que son coeur soit complètement vidé de tout ce qui est humain et rempli du divin : Tu autem homo Dei. Voilà ce que doit être l'évêque. Mais comment doitil se montrer rhomme de Dieu? Une prière que la sainte Eglise met elle-même sur la bouche de ses prêtres, quand elle leur demande de penser à leurs chefs, va vous l'expliquer. Lorsque le prêtre prie pour son évêque, il demande à Dieu que son évêque ipuisse fidèlement servir son peuple, et par la parole et par l'exemple : Verho et exemplo, et cela comprend tout. En efl^et, donnez-moi un homme pris par Dieu dans l'humilité et dans la poussière, sacré prince d'Israël, qui se met à parler et qui, par ses paroles, se montre l'homme de Dieu, et qui, en même temps, parle par ses actions, se montre prêtre de Dieu à tous chrétiens, je dis : Voilà l'évêque. Eh bien, mes frères, z'erbo et exemplo, par la parole et par l'exemple, vous avez vu réaliser ici l'idéal tracé par saint Paul et par Jésus-Christ, dans son Evangile, et voilà tout ce que je veux essayer de vous faire voir, dans la
personne illustre de Mgr Louis-François Laflèche, évêque des Trois-Rivières et assistant au trône pontifical.
Par la parole, Mgr Laflèche a été véritablement l'homme de Dieu : Homo Dei. On donnait à saint Paul bien des beaux titres. Il en était digne. Mais il en est un qu'on lui donna un jour et qui peut paraître étrange ; on l'appela : Un semeur de paroles. C'était bien définir par là l'apôtre de Jésus-Christ, qui avait^en efifet reçu de son Maître lui-même la mission d'enseigner à toute créature.
Jésus-Christ, mes frères, est venu sur la terre pour sauver les hommes ; il les a sauvés par l'effusion de son sang, mais il les a instruits par sa bouche divine ; il n'a par écrit un seul mot, et il n'a pas dit à ses apôtres d'écrire. Si on avait fait seulement cette simple réflexion et si on avait voulu l'approfondir, il n'y aurait peut-être jamais eu de protestantisme sur la terre. Quand Jésus- Christ donne à ses apôtres leur mission, vous savez ce qu'il leur dit : Alice, enseignes, prêches, c'est-à-dire, parlez. La parole humaine, mes frères, y a-t-il quelque chose de plus grand, quelque chose de plus beau sur la terre, après l'âme immortelle? La parole, c'est l'oeuvre de Dieu, et c'est ce moyen que Notre-Seigneur Jésus-Christ a pris pour répandre la vérité ici-bas, pour établir son Evangile et étendre sa domination. Mais pour que cette parole fût à la hauteur de sa mission, il lui fallait une consécration universelle, et voilà pourquoi Jésus-Christ a décidé que la parole humaine aurait sa fête de la Pentecôte.
Les apôtres, dans leur synagogue, reçoivent l'Esprit- Saint qui les transforme, et aussitôt voilà les portes du Cénacle qui s'ouvrent, et vous avez devant les yeux des docteurs qui prêchent et qui parlent. Qu'était-ce que la parole humaine avant ce jour? Une parole timide, insignifiante, une parole mourante. Et désormais c'est une parole courageuse qui ne trompe point, une parole qui ne sait plus hésiter, une parole qui retentira touiours. Ce n'est plus ce verbe humain qvie Rome oreueilleusement admirait dans la bouche de Cicéron, et qui ne laissait rien après lui. Cicéron a la tête tranchée, et après
lui, on n'en aura pas d'autre pour réveiller les échos du Forum.
Mais la parole bénie consacrée, transformée par le Christ — voyez donc ce qu'elle fait lorsqu'elle se pose sur les lèvres de saint Pierre et de saint Paul, sur les lèvres de Timothée, sur les lèvres de saint Ignace et de saint Chrysostôme, sur les lèvres d'Augustin et d'Irénée, de saint Bernard, de Bossuet, partout et toujours, et lorsque ces bouches consacrées se ferment dans le tombeau, il en sort encore une voix merveilleuse qui jette l'univers dans l'étonnement, defunctus adhuc loquitur.
Saint Paul était donc un semeur de paroles. Il les prenait dans le coeur de son divin Maitre ; c'est là qu'il s'éclairait ; il allait, le grand apôtre, courant et volant, sur terre et sur mers, au milieu des persécutions, malgré les humiliations, parlant toujours, faisant son oeuvre de géant. Il semait des paroles, et les générations croyaient, et la foi germait, et les églises se fondaient, et les peuples comprenaient leurs devoirs, et les idoles tombaient dans la poussière, et les hommes se convertissaient et s'aimaient les uns les autres. L'obstacle pouvait bien surgir, on pouvait bien prendre cet homme et le mettre dans une prison, oui, on pouvait bien lui mettre des chaînes, à cet homme, mais on ne pouvait pas mettre de lien à sa langue. Voilà pourquoi saint Paul écrivait cette parole que Mgr Laflèche, votre évêque, aimait tant à rappeler : Verhiini Dei non est aUio;atufn. Ils ont beau l'enfermer dans un cachot, la parole de Dieu ne s'enchaîne oas, elle retentit au fond des prisons comme au oalais des Césars, elle retentit au milieu des foules enthousiastes comme au miilieu des attaques et jusque dans l'efïusion de sang.
Eh bien, votre évêque a été, lui aussi, un semeur de paroles. Il a été l'homme de Dieu par sa parole. Je ne sais pas si nous en avons un à lui comparer dans l'histoire religieuse de notre pavs. Il a prêché d'abord aux pauvres, aux infortunés, à ceux qui avaient le plus besoin de Dieu, à de pauvres tribus sauvages dont il a aopris la laneue au'il ne connaissait pas d'abord. Il redisait les grandeurs de Dieu, et les bontés de Dieu, il faisait là des
chrétiens. On le vit parler plus tard comme professeur dans le collèp'e de Nicolet, et ceux qui ont suivi ses leçons ne durent jamais oublier un pareil maitre. On le vit parler aux communautés religieuses, aux foules qui couraient pour l'acclamer; on le vit surtout parler quand il était évêque.
Et quelle parole éloquente ! car Mgr Laflèche avait ce que Cicéron demande pour l'éloquence, le pcctus, il avait le coeur.
Vous savez que cet homme aimait et avec quelle force il savait aimer. Aussi ses sentiments se traduisaientils dans ses discours ; son âme, il ila donnait à son auditoire ; vous l'avez vu bien souvent ici aux Trois-Rivières ; vous étiez comme électrisés quand vous l'entendiez vous émettre, vous expliquer ses belles thèses sur la Providence. On rapporte que les fidèles passaient une nuit dans l'église afin de pouvoir assister aux homélies de saint Jean Chrysostôme. Pour vous, le moment où vous entendiez l'éloqviente parole de votre évêque était un des bons moments de votre vie. Vous possédiez la parole dans tout ce qu'elle a de spontané, d'énergiaue, d'étonnant, d'électrisant, car Dieu avait mis dans le coeur de son serviteur tout ce qui fait la grande éloquence.
Eloouence savante. Cet homme avait étudié et beaucoup. Il a appris dans ses colloques avec Dieu ; il a appris dans son commerce avec le Pères de l'Eglise, les philosophes, les commentateurs, les historiens ; il a appris beaucoup par robservation. C'était, vous le savez, un penseur, et ses pensées ne ressemblaient oas aux pensées des autres. Il y avait chez lui une originalité qui caractérisait chacun de ses discours. Il avait des thèses favorites qu'il aimait à expliquer et sur lesquelles vous êtes parfaitement fixés aujourd'hui, et je rep-arde cela comme une "grâce. Qui de vous, en effet, ne sait pas aujourd'hui à quoi s'en tenir sur les droits de l'Eglise, sur l'infaillibilité du Souverain Pontife, sur les devoirs de l'Etat envers la société religieuse, sur tout ce qu'il v a de condamnable dans le matérialisme, sur la liberté humaine et sur les diverses applications qu'on en veut faire?
Il a été votre docteur ,il a été votre maître. Il a été philosophe, mais c'était un philosophe à la manière de son divin Maître, il parlait pour être compris des petits enfants. Sa parole si savante était une parole simple. La parabole lui était facile. Il aimait à méditer l'évangile, et c'était pour lui une joie que de pouvoir s'épancher sur les questions les plus ardues de la religion, sur nos saints mystères, en présence des petits enfants.
Parole patriotique que celle de Mgr Laflèche. Pendant longtemps cet homme a pris part à toutes nos fêtes nationales. Il semblait alors qu'il fallait nécessairement l'entendre, qu'il manquait quelque chose à la démonstration du jour, si on n'avait pas eu une parole tombée de ses lèvres.
Il aimait son pays. Et comme il aimait à rappeler ses origines divines, providentielles, la mission qu'il a à accomplir ici ! Avec quelle sympathie et quelle force de conviction il parlait de nos frères qui habitent la république voisine ! Comme il les félicitait de ce zèle qu'ils mettent à conserver et leur ilangue et leur foi ! Quand il allait quelquefois visiter les églises canadiennes, quand il rencontrait de ses prêtres des Trois-Rivières qu'il avait envoyés là, comme missionnaires, comme il aimait à leur parler, à ces exilés, à leur dire qu'ils devaient conserver la langue de leurs ancêtres, la langue du foyer, leurs journaux, leurs coutumes, tout en étant les sujets loyaux de la république où ils étaient Venus chercher asile !
Mais ces paroles patriotiques étaient d'un patriotisme surnaturel. Saint Paul m'annaraît encore ici comme l'idéal. J'aime à revenir à lui souvent. Saint Paul disait, vous le savez, des choses admirables. Mais s'inquiétait-il de savoir comment il parlerait? A Dieu ne plaise. Il ne cherchait que Dieu et sa gloire. Il savait qu'il avait des défauts naturels, mais que lui importaient ces défauts? L'apôtre, laissant de côté les préceptes des rhéteurs ,laissait parler son coeur; c'était son esprit, illuminé par la connaissance, qui se communiquait dans 'le verbe que Dieu mettait sur ses lèvres, et pour tout dire, il voulait être anathème pour ses frères, il était prêt à donner pour
eux son âme cent fois, mille fois, s'il le fallait, et il remportait des triomphes comme les plus éloauents n'en ont jamais remportés. Mgr Laflèche était comme saint Paul: l'accent, la prononciation, les artifices de la rhétorique, il ne connaissait pas cela, il méprisait tout cela.
Quand il voulait parler, il prenait son âme et il la donnait, et il la donnait pour Dieu. Qu'allait-on dire â la suite de ses paroles? Allait-on le féliciter? allait-on le critiquer? cela lui importait peu.
Il a parlé pour Dieu, pour Dieu seul ; il appartenait à Dieu, sa parole appartenait à la cause de Dieu.
Voilà comme parlent les évêques, comme parlent les apôtres.
Vous avez eu ici un évêque et un apôtre. De même que sa parole était patriotique, savante, sainte, éloquente, surnaturelle, de même elle était une parole intrépide, une parole qui ne redoutait rien, quand il s'agissait de l'affirmation de la vérité, de l'accomplissement du devoir. Si IMgr Laflèche se fijt trouvé dans certaines circonstances particulières que nous ranoelle l'histoire, les mots qu'on admire, les actes qui nous charment, il les aurait répétés, il les aurait reproduits. S'il eiit été à la place des apôtres lorsque le pouvoir les battait de verges et leur disait de se taire, il eût répondu comme eux : "Nous ne pouvons plus ne pas dire ce que nous savons et ce que nous avons mission de dire." S'il eut été à la place d'Ambroise, Théodose eût reçu la réponse qu'il a reçue de l'évêque. Il était aussi ferme qu'il était bon. C'était véritablement, comme je le disais, le soldat et le chevalier, et si narfois on trouvait sa parole trop ardente, il n'v a pas à s'en étonner, son tempérament, son caractère, surnaturalisé par la grâce, l'ont porté à parler ainsi.
Et par sa parole il a été l'instrument de Dieu au milieu de son peuple. Il a gardé la foi dans les campagnes de ce diocèse, il a fait régner la vertu dans les communautés religieuses, il a inspiré le zèle aux jeunes élèves des séminaires, il a fait germer des vocations, il a nourri la sève patriotique du peuple canadien, il a été le modèle de ses prêtres. C'est que notre peuple est bon. Mais
il a besoin qu'on l'instruise, il a soif de doctrine, il veut du dogme, il veut qu'on lui explique l'Evangile, il veut qu'on lui donne la raison de cette foi qui est si vive et si profonde dans son coeur, il veut savoir ila raison des choses et pourquoi il doit croire et comment il doit croire. Il faut, dit saint Paul, que l'obéissance soit raisonnée, rationahile ohsequium, et c'est pour cela que Mgr Laflèche, pendant les longues années qu'il a été votre évêque, prêchait la doctrine, expliquait et évaneélisait. Il exposait les principes fondamentaux de l'Eglise, de la société, de la liberté, de l'éducation.
Il savait que c'était le besoin du temps. Je dirai non seulement aux vénérés prêtres de ce diocèse, mais je dirai à tous les prêtres de notre pays, et je me dis à moimême : Regardons : Defnnctus adhiic loquitur. Il est mort, mais il parle encore : de ce cercueil, il nous dit à nous qui avons mission de diriger les peuples, il nous dit d'être les hommes de Dieu par la 'parole et par l'exemple, vcrho et exemplo. Oui regardons, et regardons tous, notre modèle est là.
Mes frères, l'évêque, ai-je dit, doit servir son peuple par l'exemple. La parole ne suffit pas. Il est dit dans l'Evangile, de Notre-Seigneur, qu'avant d'enseigner, il pratiqua ce qu'il enseignait. L'évêque doit donc être l'homme de Dieu par l'exemple. V^otre évêque l'a-t-il été? Ici, mes bien chers frères, je n'ai qu'à vous rappeler les différentes phases de sa vie, et à vous montrer Mgr Laflèche, depuis les années de son enfance jusqu'à sa mort, et vous direz comme moi : "Cette vie est une prédication continuelle." S'il y a quelque chose qui a caractérisé la carrière de Mgr Laflèche c'est l'amour de la sainte Eglise. Oh, qu'il a aimé l'Eglise ! Il l'a aimée, avec quelle ardeur! C'est Louis Veuillot, je crois, ce vaillant athlète de ces derniers temps, qui disait : "L'Eglise est ma mère, et quand on l'attaque, j'éprouve en moi des rages d'enfant." Mgr Laflèche était à peu près semblable. Il ne pouvait pas souffrir qu'on attaquât l'Eglise.
Comme cet homme eût été volontiers martyr ! Ah ! son sang, comme il l'eût versé volontiers pour l'Eglise!
Mais €n cela, est-ce qu'il n'imitait pas Jésus-Christ? Est-ce qu'il n'est pas dit de lui qu'il est le bon pasteur et oue le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis? N'estil pas dit de lui qu'il aimait l'Eglise et qu'il s'est livré pour elle? Dilexit ecclesiam et tradidit semetipsiim pro ea. Mgr Laflèche a été le bon Pasteur, ici ; il vous a tout donné, ses talents, son temps, son activité, ses sueurs, ses affections, sa santé, tradidit semetipsiim ; il vous a donné sa vie.
Mais voyez comment Dieu l'a préparé à ce haut office oii il devait, d'une manière si éclatante et si belk, accomplir les desseins de la Providence. Il le fait naître dans une modeste campagne, à Sainte- Anne-de-la-Pérade. Et quand je voyais, l'autre jour, l'image de la maison où il naquit, je ne pouvais m'empêcher de rapprocher dans ma pensée cette humble demeure de l'autre petite demeure de Lévis, où naquit le frère de coeur de Mgr Laflèche, cet autre grand évêque que notre histoire n'oubliera jamais et qui portait le nom d'Ignace Bourget.
LorsQue le bon Dieu choisit des instruments pour ses desseins miséricordieux sur les hommes, il n'a pas besoin de regarder dans les palais et les riches demeures, il va dans ce qui est pauvre et humble, il apelle, il transforme et il fait son apôtre. C'est afin qu'on sache toujours que ce n'est pas l'homme à qui le mérite revient, mais que c'est Dieu qui fait tout et que c'est à lui seul que toute gloire est due.
Dans cette campagne charmante, silencieuse, le jeune enfant si bien doué trouvait le bonheur dans la méditation. Il pouvait réfléchir ; et bientôt il commence, en effet, à se demander la raison des choses — car Mgr Laflèche fut ainsi : il aimait à éclaircir tous les doutes, et voilà ce qui a fait de lui un si grand penseur.
Maïs en même temps que, dans le silence des champs, dans le recueillement de la campagne, ses facultés, lentement, se perfectionnaient, son coeur était formé à la vertu par une incomparable mère. Sa mère, il en a parlé bien des fois et, iusqu'à ses dernières années, il en parlait avec l'amour d'un enfant de dix ans. Il avouait
que s'il était évêque, cela était dii, sans doute, à la piété, aux prières de sa bonne mère. Et pendant que la mère faisait l'oeuvre de l'éducation de 'Son jeune enfant, Dieu travaillait de son côté, lui inspirait l'amour des choses saintes et le dirigeait vers l'Eglise.
Le jeune Louis était enfant de choeur, il servait la messe avec joie, aspirant après le jour où il pourrait la célébrer lui-même, car il ne fut pas longtemps sans se ■dire qu'il serait prêtre, qu'il ne serait que cela et qu'il ne devait être que cela. Il avait un aïeul qui chantait à l'église, et l'aïeul vieillissait, il sentait que ses forces' s'en allaient. Il prit donc, un jour, son petit-fils à part et lui dit: Il faut que je t'enseigne le chant si beau de l'Eglise Romaine, le plain-chant, et tu pourras peut-être chanter à ton tour en attendant, mon cher enfant, que tu deviennes prêtre," et l'enfant se fit élève de plain-chant et le plain-chant fut une révélation pour sa jeune âme. Il trouvait, comme il a toujours trouvé depuis, qu'il n'y a pas de musique religieuse qui puisse lui être comparée et, en même temps, il prenait le goût de l'harmonie, car c'était une âme d'artiste que Mgr Laflèche. Il était surprenant, povir ceux qui ne le connaissaient pas bien, de l'entendre dire, comme nous l'avons entendu un jour dans une circonstance touchante : "Ah ! que la musique est belle! que j'aime la musique! et quand nous serons un jour au Ciel, ce sera une de nos joies d'entendre les célestes harmonies des Anges."
Il fit sa première communion et partit bientôt pour le Collège de Nicokt. Ce qu'il fut, dans ce Collège, les actes de vertu qu'il pratiqua, le zèle qu'il montra pour s'instruire, les maîtres de cette maison sont là pour le dire, et ils lui ont rendu déjà les témoignages de le\ir vénération et de leur gratitude.
Son cours terminé, il embrassa l'état ecclésiastique, et à vingt-six ans, il était prêtre. Lui, qui aimait tant son pavs, aurait trouvé ici beaucoup à faire, mais ceux qui sont véritablement apôtres, ceux que Dieu fait tels, ont d'autres vues, d'autres desseins que des desseins purement patriotiques. La patrie, pour eux, ce n'est pas seule-
ment le coin de terre où ils ont pris naissance ; la patrie, c'est l'univers qu'il faut gagner à Dieu.
Alors, Mgr Laflèche songe au Nord-Ouest. A la Rivière-Rouge, il y a des tribus qui ont besoin de vérité, qui attendent les prêtres. Mais, dit l'Evangile, messis milita, opcrarii autem pauci, la moisson est considérable, mais les ouvriers sont j>eu nombreux. 11 se dit: "Je partirai, je quitterai pour ce champ d'apostolat mes parents, mes amis, tout ce que j'ai de cher," et il se dirige, en effet, vers la Rivière Rouge. Il ne lui faudra pas seulement quelques jours, comme on le fait, maintenant, pour faire ce voyage, il lui faudra de longues semaines, mais que lui importe la longueur de la course? que lui importe la fatigue? il s'en va ilà pour se fatiguer, pour se dépenser, pour se donner, pour mourir au besoin. Il commence à se fatiguer dès lé départ. A peine arrivé, il se met à l'oeuvre. Il ne sait pas parler la langue de ces gens, il va l'apprendre ; il va connaître l'isolement du missionnaire, il va connaître la souffrance de la faim ; il faudra qu'il fasse des courses immenses, il ira en canot d'écorce sur les lacs et les rivières. L'hiver, il lui faudra chausser la raquette, il marchera sur la neige, il fera des distances immenses pour baptiser un enfant, pour administrer un malade. Tout cela lui va. Je vous le dis, c'est le chevalier du bon Dieu. Voici que du secours lui arrive. Dieu, qui est le souverain ordonnateur, qui arrange icibas tout pour ceux qui ont confiance en lui et se mettent librement à son service, parle à un jeune novice de la Compagnie des Oblats, au jeune frère Taché. Lui aussi est pris du même désir des missions, lui aussi a soif de se dévouer pour les âmes. Il s'en va à la Rivière Rouge, il y trouve l'abé Laflèche. Ces deux jeunes hommes, ces deux jeunes gens n'ont qu'à se regarder ; évidemment ils sont de la même famille ; évidemment ils ont les mêmes ambitions, ils veulent les mêmes sacrifices ; ils sont faits pour s'aimer et ils s'aimeront jusqu'à la mort.
Mais voilà que bientôt l'abbé Laflèche, au milieu de ses courses, au milieu de ses fatigues, devient presque infirme. Voilà des plaies à ses pauvres jambes. Il lui faut
un infirmier. Le petit frère novice des Oblats est là. Le voyez-vous, ce jeune novice, à côté de l'abbé Laflèche, pansant les plaies de ce missionnaire et apôtre de 28 ans ! Tout ce qu'ils disaient alors, nous ne le savons pas, mais qu'ils ont dû échanger des conversations saintes et admirables !
Mgr Provencher meurt bientôt. On s'occupe de lui trouver un successeur, et Rome se prononce r>our l'abbé Laflèche. L'abbé Laflèche était parti pour la Rivière Roug"e afin de s'immoler comme missionnaire, et maintenant que Rome lui met la mitre sur la tête et une crosse dans les mains, son humilité s'effraie, il lui semble qu'il ne peut pas porter ce fardeau ; il faudra qu'il cherche des raisons pour ne pas accepter et pour décliner un pareil honneur. Il regarde ses pauvres jambes meurtries, les cicatrices de ses courses apostoliques ; voilà le moyen Qu'il prend pour échapper à l'honneur et à la gloire de l'épiscopat. Il écrit à Rome et Rome accepte les excuses du missionnaire.
Il faut donc nommer quelqu'un à sa place, et c'est le petit frère infirmier qui va devenir évêque de celui qu'il soignait avec tant d'amour. Mais l'abbé Laflèche est content. Il suit son ami, il va l'appeler son père, il va .travailler sous sa direction pour le bon Dieu, il va l'aimer comme un frère jusqu'à ce que Dieu, dans ses mystérieux desseins, le fasse son frère véritable dans l'épiscopat. Quand je les vois tous les deux, ces jeunes missionnaires, l'abbé Laflèche, 30 ans peut-être et Mfrr Taché, 28 ans et évêque de Saint-Boniface ; quand je les vois travailler de concert pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes, j'entrevois l'avenir et j'aoerçois l'auréole de gloire qui les couronnera, car ce sont bien deux évêques qui sont là, deux évêques qui sont hommes de Dieu, qui mêlent leurs biens terrestres, qui partagent les mêmes sentiments, qui ont les mêmes manières de voir. Aussi, ils se jurent une affection éternelle et quelque soit, plus tard, la distance qui les sépare, nous verrons qu'ils ont des joies communes et de communes douleurs ; quand l'un souffre, l'autre souffre et pleure ; si l'un est éprouvé,
l'autre, soit celui de Saint-Boniface ou bien celui des Trois-Rivières, s'en vient pour le défendre et pour le consoler.
Douze ans se sont passés. Mgr Laflèche revient aux Trois-Rivières. Il lui semble que sa mission est finie làbas. Il a raison. Ses infirmités ne lui permettent plus d'y travailler. Il va au collège de Nicolet se consacrer à la cause de l'éducation, se dévouer à la jeunesse, se renfermer dans son humble cellule de directeur prodiguer à ses enfants les bons conseils, les diriger vers le sanctuaire ou la société. Puis, le voilà vicaire-génral et enfin administrateur du diocèse. Mgr Cooke le prend jx>ur son coadjuteur, avec future succession. C'est pour lui encore une épreuve semblable à un coup de foudre. Mais, cette fois, il comprend que c'est Dieu qui veut absolument un ouvrier, il s'exécute. Le voilà donc évêque, et c'est maintenant surtout qu'il vous montre son amour de l'Eglise et de la vérité, amour qu'il conservera jusqu'à sa mort. Son amour de l'Eglise se traduit particulièrement par son dévouement au Souverain Pontife. Pour le Pape, il a un véritale culte. Il défend ses droits et ses prérogatives. Tout ce que le Pape dit, il l'accepte, et les directions et les décisions qui viennent de lui font son bonheur ; quand même ces décisions seraient contre ses espérances, il les reçoit comme une bénédiction du ciel. Il sera ainsi tout le temps de son épiscopat. Aussi, comme pour le récompenser. Dieu lui accorde dès son début une grande grâce. Le Concile du Vatican vient de s'ouvrir : c'est là que le Souverain Pontife va voir proclamer son infaillibilité, par ceux qui pourront assister à ces grandes assises. Mgr Laflèche s'y rend, et il disait en ma présence, l'an dernier, à cette petite fête que j'ai rappelée en commençant: "La plus grande joie de ma vie a été quand j'ai pu dire PLACET pour la ratification du dogme de l'infaillibilité pontificale." Il lui semblait oue c'était la plus grande et la plus belle récompense qu'il pouvait recevoir de Dieu.
C'est pendant qu'il était au Vatican qu'il apprit qu'il devenait évêque des Trois-Rivières. Il revint donc ici, mes frères, et ce qu'il fit depuis, il me serait impossible
de le raconter en détail: je n'en finirais pas. Je vous ai dit et répété, et vous êtes là vous-mêmes pour me faire écho, qu'il n'a vécu que pour vous. Il a oris pour devise ces paroles : Suaziter et fortiter, avec suavité et avec force. Il semblait, par ces deux mots, vouloir résumer toute la vie de son Divin Maître, car Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme vous le savez, a été bon, miséricordieux et tendre, il n'a jamais repoussé les méchants, ceux qui l'accusaient ou l'avaient calomnié. Lorsque ses apôtres lui demandaient de faire tomber le feu du ciel sur une ville coupable qui n'avait pas voulu les recevoir, Jésus-Christ disait : "Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes," et il ajoutait qu'il était venu pour guérir les coeurs blessés, qu'il ne fallait pas rompre le roseau à demi rompu, ni éteindre la mèche aui fume encore. En même temps qu'il était si bon, si miséricordieux, si tendre pour les hommes, Jésus-Christ était ferme. Il a voulu donner un exemple et une leçon à ceux qui doivent continuer son oeuvre lorsqu'un jour, dans le temple, il s'arma d'un fouet et en chassa les vendeurs qui l'avaient profané. Mgr Laflèche semble avoir eu toujours devant lui le Divm Maître sous ces deux aspects, douceur et fermeté. Y a-t-il un homme qui pourrait lui reprocher une parole ou un acte de vivacité, une parole blessante, quelque chose d'injurieux? Jamais. Les pauvres, les petits, les humbles, ceux qui ne pensaient pas comme lui, étaient toujours les bienvenus près de sa personne ; mais, par exemple, quand il s'agissait d'un principe, quand il s'agissait d'une erreur, oh ! il ne transig-eait pas, il brandissait le fouet dans ses mains, mais en même temps qu'il flagellait l'erreur, il était prêt à presser sur son coeur le frère dans lequel il reconnaissait cette erreur. Il a été ainsi, toujours et partout, défenseur intrépide de l'Eglise, se dévouant aux hommes et ne se demandant pas comment seraient appréciés ses actes et ses écrits, rempli d'un grand zèle et cherchant à étendre le rèene de la vérité sur la terre.
On a dit de lui qu'il était un évêque du moyen âge. Moi, je le comparerais volontiers aux évêques des premiers âges. Mais l'appeler évêque du moyen âge, certes, c'est un grand honneur à lui faire, car c'est le mettre à
l'égale des grands homnies de ce temps où Léon XIII nous fait aujourd'hui chercher ceux qui, en fait de science, de philosophie et de théologie, doivent être nos maîtres et nos docteurs. Mais de même qu'il a été évêque du moyen âge ou un évêque des premiers âges, si vous le voulez, il a été un évêque de son temps. S'il combattait les écarts qu'il y trouvait, il en a adopté aussi le courage, toutes les généreuses tendances et les nobles apsirations, il en a accenté tous les progrsès, il n'a pas manqué d'aller de l'avant, pourvu que le progrès ftit toujours bien compris.
En matière d'éducation, yous savez ce qu'il a été et ce qu'il a fait. Je n'ai qu'à regarder sa ville des Trois- Rivières. Je n'ai qu'à aller dans ce Séminaire, dans ce Couvent des Ursulines, qu'à voir dans le diocèse ces nombreuses maisons d'éducation qu'il a fondées luimême. Je n'ai qu'à voir les programmes qu'on suit partout et l'élan donné aux études, pour constater que Mgr Laflèche a été véritablement d'homme de son temps. Il n'était pas de ceux qui trouvent que notre pays est un pays arriéré et presque barbare. Il tenait compte des difficultés que nos pères ont rencontrées. Il savait bien qu'il y a encore à améliorer et à perfectionner beaucoup, mais il savait aussi que les vieux peuples d'Europe s'étudient à résoudre avantageusement ces problèmes, qu'ils y travaillent sans cesse et qu'ils avouent n'être pas encore arrivés au dernier mot du progrès. Comment vouloir que, dans un pays si jeune, nous ayons atteint la perfection? Non, non, il y a à perfectionner, il y a à améliorer, mais il ne favit pas condamner ce qui est bon. Je ne veux pas de la réforme, car la réforme suppose quelque chose de mal et il n'y a rien de mal. Il y a du bon, imparfait encore, et qu'il faut améliorer, mais il faut savoir conserver ce" bien. Je ne veux pas admettre l'opinion de ceux qui, regardant leur pays, leurs belles campagnes qui rappellent les sacrifices de leurs pères et le dévouement des communautés religfieuses, se détournent de tout cela et semblent vouloir décrier ce pays qui est le leur, aux yeux de l'étranger qui nous regarde et nous envie ce que nous avons.
Mgr Laflèche a travaillé pour l'éducation ici dans ce diocèse, et lorsque cette question de l'éducation est devenue une question de principe, de liberté religieuse, de constitution, alors, il n'y a pas à être surpris que Mgr Laflèche apparaisse au premier rang de ceux qui la défendent. Ses collègues sont avec lui et ils sont là à leur poste. Et, dans la défense de ces droits sacrés, s'il fut si ardent, il ne faut pas s'en étonner, il faut penser que cette terre ou la persécution sévit a été autrefois arrosée de ses sueurs et que si nous, nous nous sommes levés pour défendre les catholiques de l'Ouest, lui s'est levé pour la défense de ceux qu'il peut appeler ses fîls, parce qu'ils l'appellent lur père.
Votre évêque vous a-t-il donné rien que sa parole? A-t-il prêché par ses actes? Mais voyez donc; enfant, il prêche la piété filiale, l'amour de la religion, la fidélité à l'appel de Dieu. Jeune homme, il prêche la soumission à ses maîtres, et l'amour du travail. Missionnaire, il prêche le zèle apostolique. Evêque, il me semble mettre en pratique tout ce que saint Paul demande de Tite et de Timothé. J'ajouterai qu'il a été l'homme de la prière, car on n'est quelque chose de grand pour l'oeuvre de Dieu que si on prie bien. C'est jesus-Christ lui-même qui l'a dit: Sans moi, vous ne pouvez rien faire. Mais pour que le Christ nous aide, il faut l'appeler, il faut prier avec humilité. Mgr Laflèche a prié, et comme il priait bien ! Ce sont les prêtres de sa maison, ce sont ses intimes, c'est son clergé, ce sont ses curés qu'il visitait chaque année qui peuvent rendre ici témoignage, eux qui l'ont vu, tant de soirs, réciter son chapelet, aimant à le dire tout haut, car il lui semblait qu'il fallait parler ainsi avec la Sainte- Vierge, sa mère. Il récitait l'office avec force, il célébrait la sainte messe avec une foi ardente, il allait passer de longues heures devant le Saint Sacrement. C'est là qu'il préparait ses discours, les écrits qu'il allait livrer bientôt.
S'il a été l'homme de la prière, je dis aussi qu'il a •été l'homme de la charité. Comme homme de la prière, il a voulu que sa ville épiscopale eût un couvent de Re-
ligieuses qui fût comme le paratonnerre de la ville. Dans ce couvent, on se livre aux pénitences, aux mortifications, aux jeûnes ; on chante, la nuit, les louanges du Seigneur, et c'est bien là, en effet, le moyen de détourner les châtiments de Dieu.
Les soeurs du Précieux- Sang sont arrivées et Mgr I^aflèche fut dans la jubilation. Mais homme de charité, il voulut donner un asile à l'homme pauvre, aux malades, aux infirmes. Il n'a pas d'hôpital, il en fondera un, il mendiera des matériaux pour le bâtir. Ainsi, voilà les Soeurs de la Providence oui arrivent au couvent pour faire ici les oeuvres qu'elles font d'un bout à l'autre du pavs . Ces pauvres, vous savez s'il les aime. En a-t-il jamais refusé un seul? Sa main a-t-elle été fermée quand on lui demandait l'aumône? N'a-t-elle pas été pleine de commisération? Il aimait à aller dans cette maison des pauvres et les heures qu'il passait là étaient pour lui des heures bénies.
Il semblait vraiment dans les desseins de la Providence que ce pasteur, que cet athlète, ce théoloe^ien devait mourir dans cette chambre d'hôpital, à côté des pauvres au'il a généreusement servis.
S'il devait mourir là, ce n'était pas là qu'il devait recevoir le coup de mort. Soldat, il voulait le recevoir au champ de combat. Il l'avait dit : "Je mourrai les armes à la main." Ainsi en arriva-t-il. Il commença sa visite pastorale. Rien ne faisait prévoir une catastrophe comme celle qui arriva si soudainement. Sa constitution robute faisait espérer pour lui de longues années, mais le semeur de paroles s'en alla de paroisse en paroisse, il se dépensa trop généreusement. Il parlait dans les églises ; il rappelait les enseignements du Souverain-Pontife ; il allait dans les cimetières prêcher la dévotion aux morts, et un jour, après un de ces sermons, il se sentit fatigué. Il voulut continuer cependant, son oeuvre, mais la maladie le terrassa. Le soldat était mortellement blessé, blessé au champ d'honneur, blessé porte-voix de l'Evangile. Alors il se fait transporter dans sa ville des Trois-Ri-
vières, à sa chère maison des pauvres, et c'est là qu'il va mourir.
Ce qu'il a été en face de la mort, ce qu'il a fait, mes frères, vous le savez. Quand il vit que tout allait finir, il se mit entre les mains de Dieu. Il n'avait aucun regret pour lui, le Maître le rappelait. C'est le temps de partir, c'est le temps de chanter le Nunc dimittis. Il règle ses affaires temporelles, il prie, il médite, il fait prier à ses côtés, il récite son Rosaire, et quand il ne peut plus réciter de formules, sa main défaillante, cette main vaillante qui a signé tant de documents admirables, dignes des confesseurs de la foi, sa main défaillante se met à faire des signes de croix et en fait jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus le servir. Puis il dit à l'un de ses prêtres : "Je m'en vais mourir. Dieu va mettre fin à toutes mes misères, mais il y a ses jugements qui m'attendent. Pourtant, j'ai confiance, car je n'ai rien fait que pour lui." Ne vous semble-t-il pas entendre saint Paul se confiant à son cher disciple Timothée? "Bonuni certamen certavi. Pour moi, j'achève ma course. Bientôt la mort va venir. J'ai combattu le bon combat. J'ai conservé la foi."
Mais avant de mourir, Mgr Laflèche pense à ses missions du Nord-Ouest, qui ont eu les prémices de son apostolat et aue fait-il? Il a près de lui une personne qui vient de ces régions. Il la fait venir auprès de son lit de mort, il lui parle des tribus sauvages pour lesquelles il a donné le meilleur de sa vie, il lui prêche encore et lui donne de bons conseils. Lui, le grand évêque, il veut finir en humble missionnaire comme il a commencé.
Enfin, il faut que l'homme paraisse dans toute sa vérité à ce moment suprême. Je vous ai dit que Mgr Laflèche avait une dévotion toute spéciale au Souverain Pontife. Il fait son humble soumission à Dieu, un acte de foi ; il fait sa soumission parfaite à toutes les volontés et à toutes les décisions du Pape. Enfin, c'est le moment dernier. Une douce agonie arrive, Mgr Laflèche rend le dernier soupir.
Il vous a prêché, il nous a prêché, il a prêché à tout son pays. Vcrho et exemplo. Il a été véritablement l'hom-
me de Dieu tel que le veut l'apôtre saint Paul. Maintenant, mes bien chers frères, je comprends que votre douleur soit grande, mais celle des évêques est grande aussi, car nous savons quel frère bon, expérimenté, zélé et dévoué nous perdons en lui. Mais cependant il ne faut pas oublier que la mission d'un homme terminée, il faut que la récompense arrive. Ah! votre évêque, j'espère qu'il est déjà dans le sein de Dieu ! Lui qui aimait tant la vérité, il disait qu'il avait hâte de se trouver là-haut pour savoir s'il se trompait ou non. Le voilà maintenant avec l'infinie Vérité, avec l'infinie Beauté, avec l'infinie Bonté, et c'est pour toujours.
Il a fait ici-bas son oeuvre et il jouit maintenant d'une félicité qui ne finira point et qui commence à son cercueil.
Vous pourrez donc, mes bien chers frères, le pleurer comme on pleure celui qu'on aime, celui qui nous a fait du bien, mais vous vous souviendrez comme nous nous souviendrons tous que ceux qui nous quittent icibas s'en vont nous aimer et nous protéger auprès de Dieu. Ainsi soit-il.