‹ La généalogie des familles Richer de la Flèche et Hamelin; avec notes historiques sur Sainte-Anne-de-la-Pérade, les Grondines, etcChapitre 93 sur 104 · BENJAMIN SULTE · texte numérisé non relu

BENJAMIN SULTE

BATAILLE DES METIS CONTRE LES SIOUX A laquelle assistait Mgr Laflèche, en 185 1

{"Histoire de l'Ouest Canadien", vol. II, p. 119)

Si quelque jour un écrivain entreprend d'écrire l'histoire du Nord-Ouest sans préjugés de race, il lui sera facile de recueillir de la tradition, mainte action généreuse ou hardie, qui prouve que le sang français conserve sa vaillance jusque sous les climats glacés du Nord.

Quand les vastes prairies de l'Ouest, qui se peuplent aujourd'hui avec une rapidité qui tient du prodige, n'étaient encore que d'immenses déserts où l'indien seul plantait sa tente, et où le blanc ne pénétrait que pour chasser les animaux sauvages, la guerre entre les nombreuses tribus indiennes était plus fréquente que la paix. Pour les sauvages, la guerre était comme un état normal ; on aurait dit qu'ils ne vivaient que pour se battre. Ils passaient une moitié de leur vie à combiner des plans d'attaque, et l'autre à les exécuter. Généralement, ces guerres se faisaient entre sauvages : cependant les blancs n'étaient pas toujours à l'abri de tout danger ; et, plus d'une fois, ils ont eu à opposer de vigoureuses résistances aux attaques de ces terribles enfants du désert.

Dans ces contrées sauvages la renommée n'est pas allée porter bien loin le bruit de ces combats ; cependant, il est certain qu'il n'a manqué à plusieurs d'entre eux qu'un théâtre plus illustre pour mériter d'être enregistrés dans l'histoire et de passer avec honneur à la ^postérité.

Voici le récit détaillé d'un de ces combats, où soixante métis luttèrent pendant trois jours, avec un courage héroïque, contre deux mille cavaliers Sioux qui les tenaient enfermés dans un petit campement.

Sa Grandeur Mgr Laflèche, alors missionnaire à la Rivière Rouge, accomoagnait les chasseurs métis à la prairie ; il se trouva lui-même dans le petit camp des assiégés durant ces deux terribles journées. La bataille eut lieu le i.-^ et le 14 juillet 185 1, au pied des buttes de Grand Coteau, dans le Dakota.

Le 15 juin de l'année 1851, époque ordinaire du départ pour la chasse au buffle, un parti de chasseurs laissait la mission du Cheval Blanc (Saint-François-Xavier) et se mettait en route pour la prairie.

Après quelques jours de marche, ce parti rejoignit les camps de Saint-Boniface et de Pembina, et partait avec les chasseurs de ces deux derniers camps, le nombre des cavaliers s'élevait à trois cent quarte-vingt-cinq. C'était autant qu'il en fallait pour tenir en respect toute tribu ennemie qui aurait eu l'intention de les attaquer ;' mais d'un autre côté, c'était plus de monde qu'il en fallait pour chasser avec avantage. Après avoir tenu conseil on résolut de se séparer. Le plus grand nombre pourtant était d'opinion qu'il était dangereux de s'aventurer trop loin sur le terrain des Sioux et que ce serait une imprudence d'y marcher par petits camps.

Tous les chasseurs savaient que les sauvages avaient passé l'hiver précédent à se préparer à la guerre et qu'ils n'attendaient qu'une occasion favorable pour faire un coup .

Après avoir pesé toutes les raisons qui pouvaient les rassurer, soixante et sept cavaliers consentirent à se séparer de la grande bande ; et tous les autres : au nombre de trois cents dix-huit, restèrent unis, et se dirigèrent vers un endroit appelé la maison du chien. En prenant cette direction ils s'éloignaient un peu des terres des Sioux.

Pour rassurer leurs compagnons dont le petit nombre pouvait assurément leur inspirer de sérieuses inquiétudes, ils leur promirent de voler à leur secours dès qu'ils apprendraient l'approche de l'ennemi.

Les deux camps se mirent en marche, chacun dans sa direction.

A peine s'étaient-ils séparés que déjà les cavaliers du grand camp donnaient la chasse à un parti de Sioux qu'ils découvraient dans les environs. Ils avaient décidé de ne pas les souffrir autour d'eux.

La nouvelle de cette rencontre fut immédiatement

portée aux cavaliers du petit camp, afin de les faire redoubler de vigilance.

Les jours suivants, la marche se continua sans accident pour ces derniers jusqu'à l'endroit appelé le Grand Coteau, place bien connue de tous les chasseurs. Les soixante et sept cavaliers arrivèrent à cet endroit le 12 juillet au soir, un samedi.

Au moment de camper, après avoir gravi la première hauteur des buttes des coteaux, les éclaireurs envoyés en avant signalèrent la découverte d'un grand camp.

La distance ne permettait pas de distinguer si c'était des amis ou des ennemis.

Le chef cependant ordonna d'aller choisir l'endroit le plus avantageux pour se défendre en cas d'attaque, et, en même temps, cinq cavaliers, armés d'une longue-vue, s'avancèrent pour reconnaître le camp voisin. En usant de prudence, il eiît été très facile d'accomplir cette mission sans être vus. Malheureusement ce n'était pas la vertu favorite des chasseurs métis. Ils allèrent donc imprudemment se placer sur le haut d'une butte, de façon que les sauvages, avec leur vue exercée, ne pouvaient manquer de les apercevoir. Avec leurs longues-vue les métis reconnurent facilement nue le camp voisin était un camp de Sioux et de plus que ce camp était extrêmement nombreux.

Le simple bon sens aurait dû leur conseiller de revenir immédiatement porter cette nouvelle à leurs camarades qui attendaient avec anxiété à quelques milles plus bas. Cependant ils firent tout le contraire ; sans prendre le temps de réfléchir ni de consulter personne, comme s'il n'y avait eu aucun danger à redouter, ils poussèrent leurs chevaux vers les Sioux avec la plus grande insouciance.

Quand ces derniers virent s'approcher les chasseurs métis, ils allèrent à leur rencontre au nombre d'une vingtaine sans témoigner aucun signe d'hostilité.

Ils étaient tous à cheval. En voyant la confiance avec laquelle les cinq cavaliers s'approchaient, les sauvages comprirent qu'il leur serait facile de les faire pri-

sonniers sans combat. Ils prirent leur temps pour cela. Dès qu'ils furent auprès d'eux, ils les entourèrent et leur déclarèrent qu'ils allaient les mener à leur camp. Les métis comprirent alors qu'ils s'étaient jetés imprudemment dans un piège et qu'ils avaient affaire à des ennemis qui venaient leur faire la guerre.

La résistance n'était pas facile; et il était un peu trop tard pour tenir conseil. Il ne leur restait qu'un moyen pour s'échapper, c'était de faire bonne contenance, d'user de ruse. A peine étaient-ils en marche vers le camp des Sioux que deux métis en effet, trompant la vigilance de leurs ennemis, firent tourner bride à leurs coursiers et parvinrent ,non sans danger à rejoindre le camp des chasseurs. Les trois qui restèrent prisonniers étaient: McGillis, Whiteford et Malaterre.

Grande fut l'inquiétude des métis en apprenant l'aventure de leurs trois compagnons. Il n'y avait plus à en douter, les Sioux venaient pour combattre.

Pour essayer de donner le change sur leurs desseins pervers, les Sioux commencèrent par rassurer les métis sur le sort de leurs compagnons prisonniers, les assurant qu'ils n'ont rien à redouter de leur part et qu'ils sont très bien traités dans le camp. Ils leur promirent de plus que dès le lendemain, ils seraient renvoyés en liberté. Ils étalèrent un peu leur pauvreté comme pour exciter la pitié des blancs, puis ils repartirent en disant que le lendemain ils viendraient en petit nombre pour se conformer au désir des métis.

Il était facile de voir à leur mine qu'ils n'étaient pas sincères et qu'ils voulaient tout simplement tromper pour s'introduire dans le camp ; mais il fallait aviser à quelque moyen de délivrer les prisonniers qu'une mort certaine attendait du moment qu'on en viendrait aux mains. Sans connaître exactement le nombre des Sioux qui venaient à eux, 1-es métis se sentaient néanmoins trop faibles p>our faire autre chose que de se défendre dans leur camp.

Pendant qu'ils étaient à délibérer sur ce qu'ils allaient faire, ils aperçoivent trois Sioux à cheval oui viennent à eux ; aussitôt une douzaine de chasseurs s'empres-

sent d'aller à leur rencontre pour les empêcher de s'approcher et de reconnaître leur position. Après les cérémonies usitées en pareille circonstance, ils abordent enfin paisiblement.

Le premier plan des Sioux, avait été d'attaquer à l'improviste ; mais se voyant découverts, ils avaient fait des prisonniers pour avoir le lendemain un motif de rentrer dans le camp métis.

Ceux-ci ne se firent pas illusion sur leur position et à tout événement, ils résolurent de ne recevoir les Sioux qu'au bout du fusif. Comme il n'y avait rien à faire pour sauver les prisonniers, ils pensèrent qu'il valait mieux les sacrifier que d'exposer tout le camo à être massacré.

Ils passèrent toute la nuit à fortifier leur camp afin de se mettre le plus possible à l'abri des balles. Les charrettes furent rang-ées en cercle, et placées debout avec des perches passées dans les roues pour les fixer les unes aux autres. Pour mettre à l'abri du dang-er les femmes et les enfants, on creusa des trous en terre à l'intérieur du camp, et les chasseurs élevèrent au dehors des redoutes pour se protéger contre le feu de l'ennemi, et l'empêcher d'arriver troD près des charrettes.

Pendant toute la nuit, des sentinelles montèrent la garde autour de ces petites fortifications.

A la tombée du jour, çleux cavaliers avaient été dépéchés vers les chasseurs du grand camp pour leur faire connaître la position critique où se trouvaient leurs frères et pour leur demander un prompt secours.

Le lendemain, 13 juilletè jour du dimanche, des éclaireurs aperçoivent les Sioux qui se mettent en marche ; mais ce ne sont plus quelques cavaliers comme la veille qui viennent pour recevoir des présents ; c'est une masse mouvante qui s'approche ; c'est toute une armée de guerriers qui vient au combat.

Arrivés à un chemin, ils font halte ; une trentaine de cavaliers partent en même temps du camp métis pour venir à leur rencontre. A peine sont-ils en route qu'un des trois prisonniers, McGillis, s'échappe du milieu des Sioux et s'élance de toute la vitesse de son coursier vers

les siens : "Ah ! mes chers amis, dit-il en arrivant auprès d'eux, nous n'avons pas de vie à espérer ; vous n'avez pas besoin de rire de ma frayeur. C'est la mort qui vous attend ; nous avons affaire à deux milles Sioux ; ils m'ont déclaré qu'ils voulaient rentrer dans votre camp et vous massacrer tous. Ce langage n'avait rien de bien rassurant, cependant les cavaliers métis ne se laissèrent pas trop effrayer ; ils abordèrent hardiment les plus avancés des guerriers Sioux, et, après leur avoir fait quelques petits présents, ils les engagèrent à rebrousser chemin, mais ce n'était pas du tout ce que ces barbares avaient décidé dans leur conseil ; ils se sentaient forts de leur nombre, et l'idée d'un pillage et d'un massacre sans danger pour eux, leur souriait trop pour en laisser échapper l'occasion ; aussi firent-ils mine de ne pas comprendre l'avertissement des Métis et continuèrent à s'avancer quand même.

Les trente cavaliers métis comprennent alors que le seul parti qui leur reste est de fuir à toutes bride vers leurs compagnons et de se préparer au combat. Les Sioux avec lesquels ils viennent de parler au lieu d'attendre le gros de l'armée, s'élancent aussi vers le camp pour tâcher d'en forcer l'entrée. M. Laflèche avait passé la nuit à entendre les confessions de ses enfants et à les préparer à la mort s'il fallait mourir. Tous s'y attendaient, car ils n'espéraient pas pouvoir résister à un pareil nombre. M. Laflèche revêtu de son surplis et de son étole, leur adressa quelques paroles pour les encourager à se défendre et à vendre au moins chèrement leur vie.

"Courage, mes bons amis, leur disait-il, courage; vous voyez que vos ennemis sont nombreux, mais vous savez aussi combien ils sont lâches.

"Souvenez-vous que le bon Dieu est de votre côté et que vous avez dans le ciel un père qui voit combien est injuste Tattaque de ces barbares contre vous. Battezvous courap'eusement ; c'est Dieu qui vous commande de défendre vos femmes et vos enfants et de protéger leur vie. Mourez s'il le faut, mais mourez en braves."

En même temps il leur fît promettre un jour de jeûne

et trois grand'messes si Dieu leur conservait la vie. Rassurés par les paroles du missionnaire, les Métis attendaient de pied ferme leurs redoutables ennemis.

Des hauteurs des buttes où ils s'étaient campés la veille les Sioux continuaient à s'avancer vers le camp métis .Confiants dans leur nombre, ils se flattaient d'une facile victoire ; ils étaient loin de soupçonner qu'une poignée d'hommes cachés derrière le misérable rempart de quelques charrettes, allaient les tenir en échec et finalement les mettre en déroute, après avoir fait mordre la poussière à l'élite de leurs guerriers.

Ils étaient si sûrs de la victoire qu'ils conduisaient avec eux des charrettes pour remporter le butin qu'ils comptaient faire dans le camp métis. Quand les chasseurs les virent arrivés à une bonne portée de fusil du camp, ils le^ir signifièrent de retourner sur leurs pas ; mais, au lieu de tourner bride, les plus avancés lancent leurs chevaux pour renverser les charrettes et forcer l'entrée du retranchement. Il n'y avait plus de temps à perdre, une première décharge faite avec précision et à bout portant envoie rouler sur l'herbe les téméraires et oblige les autres à retraiter pour attendre le gros de la bande.

Pendant ce temps-là un des prisonniers, Whiteford, qui se trouvaient en arrière des Sioux, entendant les premiers coups de feu, comprit que c'en était fait de lui s'il ne tentait un suprême effort pour reconquérir sa liberté. On l'avait confié à la garde d'un Américain qui vivait avec les sauvages. Il paraît que ce dernier eut pitié de Whiteford et voulut lui donner une chance de s'échapoer. "Si tu as un bon cheval, lui dit-il en anglais, lâche-le à toute bride et sauve-toi ; je ferai semblant de tirer sur toi pour n'avoir pas l'air de trahir les Sioux. Peut-être réussiras-tu à rejoindre tes amis." Whiteford ne se fit pas répéter deux fois l'invitation. Il savait que son cheval était le meilleur coureur de la prairie, et que pour un espace de quelques milles, pas un Sioux ne l'approcherait. Il vise donc son chemin un peu en dehors de la foule, et pique des deux dans les flancs de son coursier. Jamais, depuis qu'il parcourait les prairies, il n'avait fait une course

aussi prompte. Couché sur son cheval il passa dans la forêt comme l'Arabe dans le désert : plus vite que le vent. Chaque Sioux qui le voit passer le couche en joue et lui décharge une balle qui va se perdre dans le feuillage des arbres. Déjà il est en vue du camp, et ses compagnons, qui l'ont reconnu, aussi prompts que l'éclair, s'élancent à sa rencontre. Il sent qu'il est sauvé ; mais, avant de mettre pied à terre, il se retourne pour décocher une balle dans le crâne du Sioux qui l'a accompagne le plus loin.

La vieille mère de Whiteford qui était au camp, croyait déjà son fils massacré. Quand elle le vit arriver, elle courut au-devant de lui et lui dit: "Si tu es fatigu.é, viens te reposer et donne-moi ton fusil que je puisse tirer un peu sur ces coquins-là."

Cependant, après quelques moments de trêve, le gros de la cavalerie des Sioux entoure le camp comme d'une ceinture. Les balles sifflent de tous côtés et se croisent sur la tête des Métis abrités derrière les minces planches de leurs charrettes. Ceux-ci, habiles tireurs, accoutumés à ne jamais dépenser une balle inutilement sur un gibier, répondent aux Sioux avec une précision qui les déconcerte. Chaque coup de feu porte juste, et chaque décharge fait une brèche dans les rangs ennemis. Bientôt les plus hardis de la bande ennemie ont mordu la poussière. Etonnés d'une telle résistance, les autres reculent, mais bientôt ils reviennent en poussant des cris aflFreux et tâchant par ces hurlements sauvages d'épouvanter les Métis ; mais ce second assaut n'eut pas plus de succès que le premier.

Ce que les Métis redoutaient le plus, c'était de voir les Sioux s'élancer en masse sur le camp pour renverser les charrettes et pénétrer de force à l'intérieur d'un aussi faible rempart. Ils l'auraient fait s'ils avaient été plus braves et la chose eiit été facile, les métis ayant à peine un homme à opposer contre vingt, mais les sauvages sont naturellement lâches ; ils tiennent à la vie et n'aiment pas à s'exposer ciuand ils ne sont pas certains de la victoire. D'ailleurs les métis avaient chacun un couteau et ils étaient décidés à prouver, aux Sioux que les blancs ne

se laissent pas égorger comme des agneaux. Dans ce combat singulier plus d'un sauvage aurait mordu la poussière avant que le gros de la cavalerie eut été maître du camp. Les Sioux préfèrent donc continuer la fusillade à distance.

Du côté des Métis, personne n'était blessé, tandis que chaque nouvelle décharge culbutait un certain nombre de Sioux qui ne se relevaient pas. Vers les trois heures de l'après-midi, un des chefs Sious s'écria:

"Les Français ont avec eux un Manitou, jamais nous ne pourrons réussir à leur faire du mal. Allonsnous-en, c'est impossible de les tuer."

Le Manitou dont ils parlaient était M. Laflèche; déjà la vue d'un missionnaire revêtu d'un surplis et d'une étole frappait leur imagination et les décourageait autant qu'elle encourageait les Métis.

Le modeste succès obtenu par ces barbares après six heures de combat avait suffisamment refroidi leur humeur guerrière ; ils se retirèrent donc en emportant leurs morts et leurs blessés dans les mêmes charrettes qu'ils avaient amenées pour charger le butin de leurs victimes.

En présence de ce succès inespéré, les Métis reconnurent que la divine Providence avait veillé sur eux d'une manière toute spéciale et vraiment extraordinaire.

En voyant leurs ennemis se retirer, ils commencèrent à respirer un peu plus à l'aise. Ils sortirent du camp pour aller visiter le champ de bataille et examiner les endroits . où ils avaient vu tomber des ennemis. Partout où quelque guerrier avait été frappé à mort, on trouvait des taches de sang sur l'herbe de la prairie. Le corps de Malaterre, qui n'avait pas eu la chance de s'échapper comme ses deux autres compagnons, gisait par terre, percé de soixante-sept flèches et de trois balles. Les pieds et les mains avaient été emportés, les bras cassés,la chevelure enlevée, le crâne fracassé, la cervelle répandue sur le sol. Les Métis recueillirent soigneusement ces lambeaux de chair et d'ossements et les enterrèrent pieusement dans la prairie.

Les Sioiix cependant ne retraitèrent pas à une grande distance ; leur intention était de revenir le lendemain. Pendant toute la nuit, ils poussèrent des cris affreux pour effrayer les Métis. Ces derniers tinrent conseil et résolurent de retraiter en attendant le secours du grand camp sur lequel ils n'osaient pas trop compter, vu que les deux courriers envoyés vers lui, la veille, avaient eu leur chemin coupé par les Sioux et avaient été obligés de revenir sans avoir accompli leur mission. Cependant, ils espéraient que deux jeunes gens, qui avaient pris la fuite au commencement du feu, auraient plus de succès. Quelque pût être d'ailleurs l'issue de leur voyage, il fut décidé qu'on se mettrait en marche, mais, pour éviter toute surprise, on arrêta les dispositions suivantes :

Quatre partis de cavaliers devaient se tenir à un mille environ de la caravane ; le premier en arrière, le second en avant, et les deux autres aux côtés. Ils devaient signaler l'apparition de l'ennemi en faisant croiser deux cavaliers sur une butte. De mette manière il restait assez de temps aux Métis pour camper et se mettre en défense.

Pour plus d'expédition, ils firent marcher les charrettes en quatre colonnes, en sorte qu'à la première alarme, deux rangs se jetant d'un côté et deux rangs de l'autre, il ne restait qu'à fermer les deux bouts à la largeur ordinaire dit camp, et le rempart se trouvait prêt en un instant.

A peine étaient-ils en route depuis une demi-heure, qu'ils aperçurent en arrière deux cavaliers qui se croisaient sur une butte.

C'était le signal d'une nouvelle attaque; les Sioux étaient en vue. Ils étaient moins nombreux que la veille et paraissaient moins ardents.

Mettant à profit leur première expérience, les Métis, pour se mieux protéger contre les balles,, rangèrent les charrettes à double rang, puis à trois chaînes de remparts, et se hâtèrent d'élever des redoutes pour mieux protéger le camp en tenant les sauvages à distance. Ces préparatifs étaient à peine finis que le camp était déjà

cerné et que les balles commençaient à pleuvoir de tous les côté à la fois.

Pendant cinq heures on combattit de part et d'autre avec une égale ardeur.

Enfin, un des chefs s'avança pour demander à entrer dans le camp, mais les Métis lui ordonnent de reculer s'il ne veut pas perdre la vie. Il leur dit que le combat était fini, que les Sioux allaient lever le camp et que désormais ils n'attaqueraient plus les Métis.

A peine avait-il fini de parler ^que toute la bande s'élança à bride abattue, et, passant à une distance, fit une décharge en poussant des cris afifreux. Ce fut la plus terrible de toutes leurs fusillades.

Les Métis pensaient bien que pour le coup elle allait leur coiiter cher.

Heureusement, il n'en fut rien. Les chasseurs répondirent de leur mieux par des cris de joie mille fois répétés.

L'attaque était finie, mais les ennemis partaient ; à la bonne heure. Une demi-heure après, tous les chasseurs du grand camp arrivaient au secours de leurs frères. Ces pauvres gens pleuraient de joie en retrouvant en vie leurs parents et leurs amis qu'ils s'attendaient à retrouver massacrés. Ce fut une fête dans le camp. Les deux camps pouvaient maintenant renfermer sept cents hommes, car plus de deux cents Sauteux s'étaient joints aux Métis.

On se trouvait donc en état d'obliger les Sioux à respecter le droit des gens.

Cependant, les avis étaient partagés. Les uns voulaient immédiatement se mettre à leur poursuite. C'était peut-être le meilleur parti ; mais le plus grand nombre pensaient qu'il valait mieux les laisser aller que de s'exposer à manquer de chasse en les poursuivant. Cet avis î? révalut nar bonheur pour les Sioux. Car si les Métis se fussent mis à leur poursuite, ils les eussent trouvés dans l'impossibilité de se défendre. Durant les deux jours de combat, ils avaient épuisé toutes leurs munitions. En laissant le campement pour reprendre le chemin de chasse,

les Métis écrivirent aux Sioux une longue lettre qu'ils attachèrent au bout d'une perche, persuadés qu'après leur départ quelques-uns d'entre eux viendraient à passer en cet endroit.

Jamais les Métis ne purent savoir exactement combien de guerriers les Sioux avaient perdus dans ce combat.

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