‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 1 sur 115 · La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838 · texte numérisé non relu

La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838

Je veux essayer, dans ce livre, de tracer d'une façon aussi précise que possible la physionomie d'une femme intéressante entre toutes celles du commencement du xixe siècle ; je veux la suivre depuis son origine, montrer son caractère, étudier sa formation si bizarrement diverse, son influence sur ses contemporains, les phases variées de sa vie, ses vigueurs d'esprit comme ses défaillances de cœur, fixer enfin s'il se peut les principaux traits de la duchesse d'Abrantès, montrer la femme qu'elle fut. « Eh! mon Dieu, a-t-elle écrit quelque part, si Von pouvait souvent soulever le coin d'un rideau, on verrait la vérité sous un jour bien différent de celui qui luit sur la plupart des événements de ce monde. » C'est ce coin de rideau que je vais soulever, mais sur la vie même de celle qui, sans pouvoir s'empêcher de sourire peut-être, a écrit ces lignes. N' a-t-elle pas souvent elle-même, dans ses Mémoires, placé choses et gens sous un jour qu'elle savait bien ne pas être le leur? J'examinerai donc cette aimable femme aussi impartialement que possible, sans esprit de dénigrement, sans esprit de flatterie ou de complaisance non plus, mais en historien sincère, qui ne craint pas de scruter les faiblesses d'une femme, quelque sympathique qu'elle wit, pour découvrir la part d'in-

fluence qui lui appartient dans le rôle social qu'elle avait à remplir, pour voir si elle a répondu à ce qu'étaient en droit d'attendre d'elle et la société et ceux qui l'avaient placée à un rang si éminent dans cette société.

— Mais c'est une femme, m'objectera-t-on ; pourquoi parler des faiblesses d'une femme, et qui fut si aimable? Pourquoi les exhumer? N'est-il pas convenu que, lorsqu'il s'agit d'une femme, à moins de ne pas savoir vivre, il ne faut jamais pousser que des oh! et des ah! d'admiration, qu'on ne doit pas parler de ses défauts, (fi! est-ce qu'une femme a des défauts?) encore moins de ses faiblesses et de ses défaillances? Ce sont là des secrets qu'il convient de laisser dans l'oubli.

Assurément je les y aurais laissés si la duchesse 'd'Abrantès n'avait fait partie du cortège impérial, si elle n'y avait paradé au premier rang, si elle n'avait été mêlée, plus ou moins indirectement, à la politique de Napoléon, si elle n'avait été ellemême un petit rouage de cette politique, ne fût-ce que comme femme de son premier aide de camp : m l'avait-il pas un peu chargée en cette qualité, de remplir, dans la société qui se reconstituait de pièces et de morceaux, sous le Consulat, un rôle conciliateur, en réunissant dans son salon les débris de l'ancienne société et les embryons de la nouvelle? N'avait-elle pas reçu ainsi, presque officiellement une sorte de mission sociale? Comme telle, comme dépositaire d'une intention de l'empereur, comme femme de son premier aide de camp, la duchesse d'Abrantès appartient à l'Histoire, Nous avons dès lors le droit absolu de voir si le rouage a bien fonctionné, s'il a rempli le rôle qui

lui fut donné dans la grande machine impériale, si des indocilités et des défaillances intempestives ne sont pas venues déranger le fonctionnement de ce rouage et, par suite, fausser le jeu d'un petit coin de la machine. Ne suffit-il pas d'un grain de sable, parfois, pour arrêter la marche du mécanisme le mieux monté?

— Mais il ne faut pas révéler des secrets de famille! me dira-t-on encore. Des secrets de famille? Mais les choses secrètes que je raconte traînent éparses, plus ou moins dénaturées, dons les Mémoires du temps, y compris le Mémorial de Sainte-Hélène. Ne fallait-il pas remettre tout cela au point? N'est-ce pas de l'Histoire? La duchesse d'Abrantès le comprenait elle-même si bien, qu'elle a écrit une sorte de Journal intime donnant le récit exact de la liaison de son mari avec la grande duchesse de Berg, sœur de Napoléon, celui de sa propre liaison avec M. de Metternich, ambassadeur d'Autriche. Des détails sur la vie privée du duc et la duchesse d'Abrantès étaient nécessaires pour comprendre certains actes de leur vie publique et faire saisir l'enchaînement de tout cela avec quelques événements qui ont exercé une influence capitale sur la marche de la politique impériale et amené la chute de l'empereur.

On ne peut donc me reprocher de dire sur une femme des choses qu'elle n'aurait pas voulu qu'on sût, puis qu'elle-même les a écrites. Et pour qui les aurait-elle écrites si ce n'est pour l'Histoire? Le jour de l'Histoire étant venu, pour elle comme pour les autres personnages de son temps, je publie son manuscrit. On le trouvera dans le corps de cet ouvrage. J'ai eu soin cependant d'omettre

des lignes, des pages aussi, qui sont d'un ordre trop intime et n'ont rien à faire avec V Histoire.

D'un autre côté, la duchesse d'Abrantès appartient aux lettres par la publication de ses Mémoires et d'un certain nombre de romans. Elle leur appartient surtout par sa liaison avec Balzac, par l'ascendant qu'elle prit sur le grand romancier, qui avait quinze ans de moins qu'elle, par l'influence qu'elle eut sur le développement de son génie, par la part qui lui revient, et que j'ai essayé de déterminer, dans l'œuvre gigantesque du maître, la Comédie humaine.

Comme femme du monde, la duchesse doit être étudiée aussi. Elle eut une certaine part à la formation de la société moderne, du moins de ce qu'on appelle « le monde ». Sous ses défauts et ses qualités, malgré bien des fluctuations depuis un siècle, on retrouve, au fond, la pâte dont elle l'a pour ainsi dire pétri, l'esprit dont elle l'a animé : il marche encore de l'impulsion qu'elle lui a donné. La pâte sociale, au commencement du Consulat, n'existait qu'à l'état d'éléments disjoints et disparates, épars, ennemis les uns des autres : ce sera lagloirede la duchesse d'Abrantès d'avoir su réunir dans son salon ces éléments contraires, de les avoir amalgamés et d'avoir créé ainsi le premier noyau de la société française moderne. Elle est elle-même la première qu'on puisse appeler une femme moderne.

En outre, il n'eût tenu qu'à elle, si l'on en croit ses Mémoires, — et pourquoi ne pas les croire? — de prendre une influence sur le premier Consul. qui lui manifesta d'une façon cavalière en même

temps qu'un peu voilée, un sentiment phts tendre que celui d'une pure amitié.

On conviendra aisément que cette femme qui, après avoir connu Napoléon jeune homme, le vit de si près lorsqu'il fut premier consul et empereur, qui écrivit ce qu'on possède de plus important sur ses premières années et sur sa famille, qui connut tous les hommes politiques de son temps, qui fut liée intimement avec Balzac, qui fut amie de Victor Hugo, qui connut Chateaubriand, qui vécut, en somme, dans l'intimité des plus grands génies du xixe siècle, était loin d'être une femme ordinaire.

C'est pour cela que j'ai essayé de la peindre.

Montesquieu se plaignait, au xvme siècle, de ce que les écrivains ne présentaient les hommes, dans l'Histoire, que peints en beau. Qu'eût-il dit s'il avait parlé des portraits de femmes ! La nature vraie disparaissait alors complètement pour faire place à je ne sais quelle humanité factice soi disant perfectionnée, mais fausse de tout point, irréalisable dans son utopie de convention, stuc brillant qui s'écaillait et s'effritait au moindre examen. Ces portraits faisaient peut-être le bonheur de la famille après la mort du personnage, qui n'avait jamais eu autant de vertus que depuis qu'il était dans la tombe, mais ils étaient en désaccord absolu avec la vérité et les événements de leur temps. Lamasse des lecteurs s'en contentait et, naïfs, ils admiraient qu'il pût y avoir des saints et des saintes si accomplis. Ils ne s'apercevaient pas qu'on se trompait, qu'on les trompait, et, qu'au demeurant, on se moquait d'eux. Qu'est-ce, en effet, qu'un personnage d'histoire dont on ne

montre qu'une facette? Si encore on la montrait sincère! dont on supprime sciemment toutes les autres facettes sur lesquelles pourraient apparaître quelques taches?... Je n'aime pas les portraits qui sont juste le contraire de la vérité. Je veux qu'ils soient francs. Et c'est en toute franchise que j'ai essayé de tracer celui de la duchesse d'Abrantès.

Sa famille, son petit-fils M. G. Aubert, que j'ai l'honneur de connaître, ont un esprit trop élevé pour songer à se formaliser de la liberté, peut-être brutale, avec laquelle il m'arrive parfois de parler de leur aimable aïeule. Mais ils me pardonneront mes excès de franchise en voyant que je n'ai jamais oublié que, même en ses faiblesses, cette gracieuse femme porta toujours, avec cette frivolité dont elle ne put jamais s'affranchir complètement, la marque d'un cœur bon et grand, d'un esprit délicat et d'un noble caractère.

Je ne crois pas être indiscret, et c'est pour moi un devoir rigoureux de reconnaissance, dont j'ai grand plaisir à m'acquitler, en déclarant que je dois beaucoup, surtout pour la seconde partie de mon travail, à la bienveillance de M. G. Aubert, qui a mis sans réserve à ma disposition tous les documents qu'il avait sur son illustre grand'mère. Une autre bienveillance précieuse, celle de M. le vicomte de Spœlberch de Lovenjoul, qui m'a autorisé à publier les fragments qu'il possède d'un manuscrit de la duchesse, que j'intitule son Journal intime, m'a été aussi d'un bien grand secours. C'est également à M. de Lovenjoul que je dois quelques lettres de Mma d'Abrantès à Balzac et l'indication exacte, par la lecture de toute leur correspondance, de

la nuance des rapports qui existèrent entre elle et le grand créateur du roman moderne. Je ne veux pas oublier dans l'expression de ma reconnaissance M. le comte Allant du Chollet, qui a eu l'extrême bonté de me confier de précieuses lettres de son cabinet d'autographes.

Les Quatre-Vents, Mers (Somme) Juin 1901.

DUCHESSE D'ABMNTÈS

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