‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 11 sur 115 · Général baron Thiébault, Mémoires, t. III, p · texte numérisé non relu

Général baron Thiébault, Mémoires, t. III, p

grés nouvellement rentrés et, naturellement, ils parlaient politique. On pense si l'entrée du général républicain médusa les parleurs. Un silence glacial se fit lout à coup et chacun se mit à lorgner le nouveau venu comme une bête curieuse. Mais celte impertinente hostilité tomba, du moins en apparence, quand on vit la maîtresse de maison lui tendre la main avec son plus accueillant sourire, quand on l'entendit lui reprocher aimablement son manque d'empressement à la venir voir depuis son arrivée d'Egypte et qu'on la vit le combler d'attentions. Ainsi encouragé, Junot crut pouvoir inviter Mme de Permon à venir le lendemain a l'hôtel de Salm, qui était celui du gouvernement militaire de Paris, pour voir passer des fenêtres le cortège de la translation du corps de Turenne aux Invalides. Mme de Permon fit quelques difficultés : sa santé, les prescriptions du médecin... Mais Junot insista de si bonne grâce qu'elle finit par céder. Laurette, plus tard, devina la cause de cette insistance : c'est que le général, en sa qualité de gouverneur de Paris, commandait les troupes du cortège et n'était pas fâché, avec les intentions matrimoniales qui étaient les siennes, de se montrer dans sa plus belle tenue et dans le prestige de son beau commandement. C'était bien naturel; c'était bien calculé aussi, car il n'ignorait pas que les femmes prisent l'uniforme plus que celui qui le porte et il n'était pas homme à négliger devant elles un seul de ses avantages. Il put se rendre compte qu'il avait réussi à plaire, à Mme de Permon du moins, car sa fille ne faisait pas plus attention à lui qu'à un autre. Il venait chaque soir, s'asseyait à côté de la maîtresse de maison, semblait prendre

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le plus vif plaisir à sa conversation, et Ton parlait déjà de son mariage avec Laurette, qu'il n'avait pas encore échangé quatre paroles avec elle. Celle-ci, qui n'en pouvait mais, était grondée par ses amies qui lui reprochaient son manque de confiance : « Fi! mademoiselle, comme c'est vilain d'être ainsi cachotière avec ses amies! » Elle jurait alors ses grands dieux qu'il n'en était rien, qu'elle était à cent lieues de se marier et, montrant de l'œil sa mère et Junot qui causaient et riaient dans un coin du salon, elle disait : « Si le général se marie, c'est sûrement avec ma mère : voyez comme ils ont l'air de s'entendre. » Et au fait, en les voyant si d'accord, MmB de Permon plus jeune, plus belle, plus vive et plus parée que jamais, et Junot aux petits soins pour elle, on les eût pris volontiers pour , des fiancés disant et écoutant avec ravissement les enfantillages et inepties d'usage.

Le lendemain, en allant dire bonjour à sa mère qui faisait la grasse matinée dans son lit, Laurette crut devoir lui confier les reproches de ses amies à propos de son prétendu mariage. Mme de Permon devint rouge de colère. « Gomment! Parce que le général était venu dix ou douze fois chez elle en douze jours, il fallait qu'il y eût un mariage sous roche? N'avait-elle donc pas le droit de recevoir qui elle voulait, sans que ses amies y trouvassent des raisons saugrenues? » Et, une fois partie sur les commérages du monde et sur les bonnes langues de son salon, elle fut elle-même intarissable. Tandis que Laurette rentrait dans sa chambre, Albert essaya de calmer sa mère et lui dit qu'il ne serait pas étonné que ce fût là l'intention du général, qu'il avait surpris chez lui certains regards qui

en disaient long... Mais Mme de Permon, qui en disait bien plus long encore quand elle s'y mettait, ne voulait rien entendre. Elle entendit cependant le roulement d'une voiture qui s'arrêta devant la porte de l'hôtel. Quelques instants après, le valet de chambre annonçait le général. — Madame, ditil en s'asseyant près de son lit et en lui prenant la main, je viens vous présenter une requête. Et, ajouta-t-il avec un sourire câlin, un sourire d'enfant timide, bien touchant sur ce visage martial couturé de cicatrices et encore bronzé par le soleil d'Egypte, — il faut que vous me l'accordiez... Je viens vous demander la main de votre fille.

Une démarche aussi directe était contraire à tous les usages. Junot le savait. Mais il était de l'avis de Cléonte qui avait tenu à demander lui-même à M. Jourdain sa fille en mariage : si Mme de Permon, au lieu de lire. Télémaque, avait lu le Bourgeois ffcntiUiomme, elle aurait élé frappée de l'analogie des deux requêtes.

Elle et son fils étaient cependant aux anges. Ils firent quelques objections, pour la forme : Laure était bien jeune, sa dot bien modeste. Elle-mêmr>, sa mère avait la santé bien délicate : pourraientflics se résoudre à se séparer l'une de l'autre?... Et puis, une pareille demande, ainsi, à brûle-pourpoint... On était assurément fort flatté, fort reconnaissant de cet honneur... Mais il fallait réfléchir.

— Pas une minute de plus, avait répliqué le bouillant général. Est-ce oui ou est-ce non ?

On tomba dans les bras 1rs uns des autres, on s'embrassa, Mme de Permon versa les quelques larmes obligatoires... c'était oui !

Mais ce n'était pas tout. Laurette ne savait en-

core rien du mariag-2 qui venait de s'improviser pour elle dans la chambre de sa mère. Junot déclara qu'il voulait présenter lui-même sa demande à la jeune fille.

— En voilà une idée ! Mais cela ne s'est jamais vu ! Mais c'est de la folie pure ! s'écria Mme de Permon, prenant, avec une vivacité qui ne mesurait pas ses mots, un à-compte sur son futur emploi de belle-mère.

— C'est possible, mais ce sera comme cela, répliqua respectueusement le général, avec un ton de volonté et de gravité devant lequel il n'y avait qu'à s'incliner. D'ailleurs, ajouta-tol, je lui parlerai ici, devant vous...

L'intention de Junot, que Mme de Permon traitait si cavalièrement de folie parce qu'elle n'était pas conforme aux usages, n'avait rien au contraire que de très raisonnable. Chez les gens qui ont quelque prévoyance et le souci de leur bonheur ou du bonheur de leurs enfants, les choses ne se passent pas autrement : avant de faire de l'irrévocable, chacun des jeunes gens doit exposer à l'autre en toute loyauté la façon dont il entend vivre, il doitlui faire part de ses goûts, de ses tendances, de ses projets... De cette façon, point de surprise désagréable, point de malentendu, d'équivoque, de quiproquo... Combien de ménages ont sombré dès le départ, pour avoir négligé une précaution si élémentaire !

On envoya chercher Laurette. Elle vint tranquillement, sans se douter de rien, et demeura stupéfaite : Junot était assis sans façon au pied du lit de sa mère ; il lui tenait la main et causait presque amoureusement avec elle, tandis qu'Albert, debout à côté de lui, se caressait le menton avec une satis-

faction inexprimable. D'ailleurs, du bonheur et non de l'air, semblait remplir toute la chambre.

— Plus de doute, pensa Laurette, maman épouse le général ; elle m'a fait appeler pour me faire part de la grande nouvelle. Mais alors, pourquoi, pas plus tard que tout à l'heure...

— Mademoiselle, dit Junot en se levant et enprenant un air grave, je suis assez heureux pour avoir obtenu le consentement de madame votre mère et de monsieur votre frère à la demande que je leur ai faite de votre main. Mais ce consentement sera nul pour moi si vous ne me donnez vousmême, ici, devant moi, le vôtre. Si vous étiez influencée par...

— Laurette sait bien, dit la mère incorrigible, que...

— Permettez, répliqua Junot, je veux achever ce que j'ai commencé.

Et se tournant vers Laure qui était devenue rouge comme une crête de coq et sentait l'univers tourbillonner dans sa cervelle, il reprit le fil de son discours :

— Voulez-vous, mademoiselle, me faire l'honneur de me dire si vous consentez à m'épouser ?

Non, certes, elle ne le voulait pas, cette pauvre Laurette, lui faire l'honneur de le lui dire ! Elle était trop suffoquée par le bonheur pour le pouvoir faire. Et puis elle avait une sorte de fausse honte, ou plutôt une honte véritable, à prononcer ce oui, là, devant sa mère, devant son frère... Aussi demeurait-elle immobile, debout, les pieds et les yeux cloués à terre, le sang à la tête et la bouche close. Junot, qui ne se doutait pas de l'existence de la timidité, interpréta ce silence comme un refus.

— Ah ! madame, dit-il aveo chagrin, vous aviez bien raison de me dire que votre consentement n'était pas tout en cette affaire. Mais vous, mademoiselle, n'aurez-vous pas pitié... dites oui ou dites non, mais dites...

Ah 1 bien oui, lui arracher ce mot — qu'elle mourait d'envie pourtant de lancer jusqu'au ciel, — il ne fallait pas l'espérer. Tout continuait à tourbillonner dans sa pauvre tête :ses tempes battaient à coups redoublés, ses oreilles bourdonnaient, sa vue se troublait, ses idées encore plus. N'y pouvant plus tenir, ia trop heureuse enfant pivota sur ses talons et s'échappa en courant, laissant tout le monde interdit de sa brusque disparition.

On ne put d'abord la trouver. C'est que, sans trop savoir ce qu'elle .faisait, elle était montée jusqu'au grenier et s'était blottie, haletante, entre les bottes de foin. Après avoir soufflé un instant, elle avait repris possession d'elle-même et un peu de réflexion l'avait convaincue qu'un grenier à foin n'était pas un séjour convenable pour une jeune fille qui était demandée en mariage par le gouverneur de Paris. Elle descendait donc à sa chambre lorsque son frère la rencontra dans l'escalier. a Voyons, lui dit-il, il ne faut pas être si enfant... » Il l'embrassa, l'entraîna dans sa chambre, la calma, mais ne put la déterminer à reparaître devant le général.

Celui-ci pourtant attendait sa réponse avec inquiétude. Albert la lui porta et de manière à le satisfaire, car Laure avait dit — c'étaient ses propres paroles — qu'elle serait glorieuse de porter son nom.

Pour le coup, ce fut au tour de Junot de ne pou-

voir plus parler. Le bonheur l'oppressait. Enfin il se ressaisit et exprima ses sentiments d'une manière fort touchante.

Les choses cependant faillirent se gâter. Mmo de Permon, que la curiosité poussait à savoir comment Bonaparte, avec qui elle était brouillée, avait accueilli les projets de son aide de camp, demanda ce qu'il en avait dit. Junot répliqua qu'il ne lui en avait pas encore touché un mot. Toujours trop vive, Mme de Permon, qui ne n esurait pas ses termes, répondit qu'il avait agi fort légèrement en ne se munissant pas avant tout du consentement du Premier Consul. Junot répliqua avec une certaine hauteur et, pour couper court à une situation désagréable, il se leva en disant qu'il allait aux Tuileries.

Le Premier Consul le reçut immédiatement et Junot lui fit part de son mariage. Bonaparte ne pouvait l'approuver. D'un côté,MUe de Permon était trop jeune pour imposer à Junot un peu de la gravité et de la pondération qui lui manquaient ; d'un autre côté elle n'avait aucune fortune puisque, avec une imprévoyance qui lui réussit cependant, sa mère dépensait entièrement ses revenus qui n'étaient autres, depuis la mort de M. de Permon, que ce que son fils gagnait dans les affaires. Et une union où ni l'un ni l'autre des mariés n'apporte au moins un petit capital est une aventure bien hasardeuse. Bonaparte le dit à Junot ; il ajouta que, puisque, la chose était faite il n'y avait pas à y revenir, mais qu'il se chargeait de réparer l'imprudence de son aide de camp en lui donnant cent mille francs de dot et quarante mille francs pour la corbeille.

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— C'est égal, dit-il en le congédiant, tu auras une terrible belle-mère.

Le général Junot aurait voulu que le mariage se fit avant le 20 octobre, qui était le jour anniversaire de la naissance de sa fiancée. Outre son désir bien naturel d'abréger le plus possible un temps de fiançailles passé sous l'autorité de sa future belle-mère, Junot avait d'autres raisons plus sérieuses. Quand Mme Bonaparte avait appris que l'aide de camp de son mari épousait la petite de Permon, vite elle avait formé le projet de rompre ce mariage et de faire épouser à Junot la sœur du général Leclerc K Pourquoi ? Parce que détestée de sa belle-sœur Pauline, femme du général Leclerc 2, elle espérait ainsi faire tomber ses rancunes et s'en faire un appui contre les autres membres de la famille Bonaparte qui la voyaient d'un œil très défavorable. Et puis, faut-il le dire ? elle était jalouse de Mme de Permon : elle savait que Bonaparte l'avait beaucoup fréquentée avant son mariage, et elle craignait que ce mariage ne les rapprochât et ne rendît à Mme de Permon son influence d'antan. Aussi voulait-elle briser ce mariage à tout prix et ne regardait-elle pas à détruire le bonheur d'une jeune fille, de toute une famille... Pour se soustraire aux machinations de la bonne Joséphine, il fallait brusquer les choses et se marier au plus tôt. Car c'était toute une conspiration que la femme du Premier Consul avait organisée contre ce mariage : on cir-

1. MIla Aimée Leclerc épousa un peu plus tard le général Davout, qui devint maréchal d'Empire, duc d'Auerstaedt et prince d'Éckmùhl.

2. Qui, devenue veuve, épousa le prince Camille Borghèse. (Voir notre ouvrage sur Les sœurs de Napoléon.)

7'i LA GÉNÉRALE JUNOT

convenait Junot, on cherchait à lui faire rendre sa parole, on lui disait que, dans sa position, il ne pouvait épouser une jeune fille sans dot... Que ne lui disait-on pas ?... Enfin, la date du mariage fut fixée non pas au 20 octobre, Laure ne voulant pas entendre parler de quitter si tôt sa mère encore un peu souffrante, mais dix jours plus tard, au 30.

Le temps se passait, assaisonné de mille cérémonies et de mille corvées qu'on est convenu de trouver charmantes et qui précèdent généralement les mariages : dîners, spectacles, emplettes, cadeaux, bouquets... Malgré l'enivrement dans lequel vivait la jeune Laure, elle voyait arriver avec un certain effroi le jour où elle deviendrait Mme Junot. Il faut, à son éloge, reconnaître qu'elle avait la plus grande amabilité pour la famille du général, qui était venue tout entière à Paris : chose peu commune, elle lui voua franchement et sans arrièrepensée une affection sincère et qui ne se démentit jamais. Cette loyauté de sentiments est assez rare pour qu'on la signale. Aussi Junot, qui observait du coin de l'œil la façon dont elle allait accueillir les siens, qui ne brillaient pas par une distinction très parisienne, fut-il touché de son bon cœur, si naturel, si vrai : il lui marqua sa reconnaissance de ce que, sans qu'il ait eu besoin de la prier d'être une fille pour son père et sa mère, elle avait compris que c'est de cette façon qu'elle ferait sa conquête. D'ailleurs, les parents de Junot étaient tous des êtres excellents et il aurait fallu n'avoir pas plus de cœur qu'une poupée, — mais il y a tant de poupées en ce monde ! — pour ne pas les aimer d'emblée quand on allait avoir l'honneur d'entrer dans leur famille.

Si ia jeune Laure était digne, par son cœur, du cœur de ces braves gens, son frère était bien digne d'elle. Au contrat, il lui reconnut une dot de soixante mille francs. C'étaient toutes ses économies. Gagné par la contagion de l'exemple, et trou vant que l'occasion était bonne pour payer sa bienvenue dans une famille où l'on faisait si excellent usage de son cœur et de son argent, M. Lequien de Bois-Cressy, ancien ami de M. de Permon père et qui n'attendait que le mariage de Laure pour épouser la veuve de son ami, se piqua lui aussi de générosité. Il donna à sa future belle-fille une somme de cinquante mille francs, hypothéquée sur une de ses terres de Bretagne. De plus, le trousseau figura au contrat pour une somme de douze mille francs.

La bonne Laurelte n'en revenait pas de se voir si riche. Son frère était heureux de son bonheur et elle était heureuse d'avoir un si bon frère : une félicité sans mélange régnait chez chacun, même chez Mme de Permon, puisque dans ce mariage, elle tirait, elle aussi, son épingle du jeu sous forme d'un mari. Tout allait donc au mieux et le Premier Consul avait signé le contrat, lorsque, l'avant-veille du mariage, tout fut sur le point de se rompre.

Le général Junot ayant dit qu'il avait pour ami le maire du VIIe arrondissement et qu'il désirait, si Mme de Permon n'y voyait pas d'inconvénient, être marié par lui, Laure répondit que, pour elle, elle n'en voyait aucun, surtout si la mairie n'était pas trop éloignée de l'église Saint-Louis d'Antin, leur paroisse. Le général prit un air étonné et, sa fiancée s'étant absentée, il demanda à Mme de Permon si vraiment son intention était de le faire passer par l'église. Ce fut alors une discussion où sa

future belle-mère ne brilla pas par une modération de langage excessive. Pour en finir, Junot lui demanda la permission d'entretenir sa fiancée — oh ! devant elle ! — de cette question, puisque question il y avait.

Laure fut appelée. Il serait difficile d'exprimer son chagrin lorsque le général lui dit qu'il n'avait été nullement, dans ses intentions, en demandant sa main, de se marier à l'église, qu'il ne pouvait, dans sa situation, se donner ainsi en spectacle...

La pauvre Laure devint toute pâle.

— Quelque avancé que soit notre mariage, répondit-elle avec une dignité froide, soyez bien assuré, général, qu'il n'aura pas lieu s'il n'est pas béni par l'Eglise.

Voilà du caractère. Ces paroles nous montrent Laure tout entière : elle est toujours prête à renoncer à une chose, quelque avantageuse qu'elle puisse paraître aux autres, ou à elle-même, si elle lui semble contraire à ses convictions, sa conscience ou seulement sa dignité. Cet absolu de la jeunesse, qui est la marque d'une âme forte en même temps que délicate, elle le gardera toujours; elle conservera cette jeunesse d'âme jusqu'à ses derniers jours : sur certains points, malheureusement, elle lui jouera de mauvais tours et plus d'une fois elle pleurera amèrement son manque de caractère : il est des choses sur lesquelles il ne faut pas, dans la vie, demeurer enfant.

En attendant, Laure s'était levée et, tandis qu'elle s'en allait, le général n'avait pu retenir un juron qui n'était pas fait pour la retenir elle-même. Elle se retira dans sa chambre. Tout en pleurant, elle

écoutait les consolations de son frère qui la suppliait de ne pas se faire de chagrin et l'assurait que tout finirait par s'arranger. Albert passa ensuite au salon. Dix minutes après, il revenait avec sa mère et Junot. Tout était réparé. Le général, malgré un oncle abbé l, et avant même d'aller faire la guerre aux Turcs 2 dont il avait un peu pris, le païen ! quelques usages, n'avait pas songé que sa fiancée pouvait avoir une autre manière de vivre, ou plutôt de voir. Le Premier Consul, lui, y avait songé. Il avait engagé fortement son aide de camp, dans le cas où la famille de Permon exigerait le mariage religieux, à ne consentir qu'à une cérémonie de nuit. Il n'était pas encore question du Concordat, et, si le Premier Consul y pensait, il ne trouvait pas que le temps fût mûr pour la liberté religieuse. Junot déclara donc qu'il entendait ne blesser en rien les convictions de sa fiancée et qu'il y avait une manière fort simple de s'entendre : il ne s'opposait nullement à ce que son mariage reçut la consécration religieuse ; il demandait seulement qu'elle fût donnée le soir. Albert de Permon déclara que, dans ces conditions, sa sœur ne ferait plus la moindre difficulté. Mme de Permon, malgré son vif désir d'en faire, se rangea de l'avis de son fils, mais ne manqua pas une si belle occasion de décocher une aménité à l'adresse de son gendre. On la lui pardonna et il fut décidé que le jeune couple recevrait la bénédiction religieuse le

1. L"abbé Junot, du diocèse de Metz. Le chapitre des Abeilles, dans l'Histoire naturelle, de Buffon, son compatriote et ami, est de lui.

2. En Egypte, il avait eu une fille, d'une indigène, et lui avait donné le joli nom deJatinette.

lendemain, à minuit. Et là-dessus, pour se recueillir et se préparer à la gravité de cet acte, on fut s'habiller pour passer la soirée au théâtre.

Si MUe de Permon avait eu un fâcheux désaccord avec son fiancé à propos de la bénédiction qu'elle tenait, en bonne catholique, à faire donner à son mariage, elle en eut un autre non moins pénible, et sur le même sujet, avec son confesseur. Celui-ci exigeait que le mariage eût lieu en plein jour et non de nuit. Elle eut quelque peine à aplanir cette difficulté.

Enfin tout fut prêt. Il serait trop long d'énumérer les merveilles du trousseau de la jeune Laure.il suffira de dire que ce trousseau fut plus beau que celui de Mlle Caroline Bonaparte qui, l'année précédente, avait épousé le général Murât. Junot avait offert des cadeaux superbes à sa fiancée et n'avait eu garde de n'en point donner aussi à sa bellemère. Il avait fait les choses en grand seigneur, avec goût et avec profusion.

Au moment de partir pour la mairie, la rue était pleine de monde pour voir passer le cortège. Pendant la foule, deux forts de la halle et deux dames, de la halle aussi, demandèrent à être introduits auprès de la mariée et du général. Chacun d'eux offrit à celle qui allait devenir la femme du gouverneur de Paris, un superbe bouquet. On prononça de part et d'autre quelques paroles émues qui touchèrent le cœur de chacun et l'on prit congé I uns des autres en se souhaitant toutes sortes de prospérités. Trente-cinq ans plus tard, après le souvenir de sa robe blanche et de ses dentelles, ces paroles et ces souhaits parfumaient encore la

vie de la duchesse qui, hélas! ne vivait plus que de ses souvenirs.

Le lendemain de son mariage, Junot offrait un grand dîner à ses amis les plus intimes. Sa bellemère qui aurait voulu le tenir en tutelle et être consultée sur ses moindres projets pour faire sentir en tout son autorité, avait eu beau lui dire que cela ne se faisait pas, que ce n'était pas l'usage, qu'on le prendrait pour un garçon menuisier faisant un « lendemain de noce » à la Gourtille, Junot ne l'avait pas écoutée. Et il avait bien fait. Il savait que l'homme ne doit pas se laisser mener par une femme s'il jouit de son bon sens, et il n'ignorait pas que s'il cédait une première fois, il serait pris dans l'engrenage des concessions et ne serait bientôt plus son maître. Il déclara donc que telle était sa volonté, tout simplement. Mme de Permon comprenant qu'elle perdrait son temps à vouloir s'immiscer dans les affaires de son gendre se résigna, bien à regret, à ne s'occuper que des siennes ; elle se consola, à la pensée qu'elle se rattraperait sur son mari.

Le grand dîner eut donc lieu, et dans l'hôtel même des Permon. La jeune mariée, qui appelait le général Alexandre, de son second prénom, et non Andoche, vit alors, mêlés à sa famille, à celle de son mari et à celle du Premier Consul, beaucoup de ces hommes de guerre dont le nom était déjà aussi indissolublement lié au nom de Bonaparte qu'elle était elle-même indissolublement liée au général Junot. Il y avait là Bessières, qui avait débuté comme Murât, dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, et qui, quoique jeune, n'était encore que colonel ; Duroc, gentil, bien élevé, l'homme de

confiance de Bonaparte ; Lannes, moins gentil, moins bien élevé surtout, l'homme de confiance du soldat ; Rapp, un timide, mais pas sur le champ de bataille, et qui avait déjà commencé cette merveilleuse collection de blessures qui lui fit beaucoup d'émulcs, comme Junot, comme Oudinot, mais pas de jaloux, tant il était bon garçon avec tout le monde ; Moreau, exalté par ses amis pour une retraite que l'esprit de parti voulait faire regarder comme plus belle que les victoires de celui qu'on jalousait ; Macdonald, grand hâbleur, grand fat, petit esprit, soldat-politicien, par conséquent mauvais soldat ; Beurnonville, également hâbleur, également fat, sans grande éducation, et à qui sa médiocrité devait valoir plus tard une ambassade ; Eugène de Beauharnais, un enfant presque, et qui avait déjà fait la guerre en Italie et en Egypte ; Berthier, que Napoléon devait appeler son « compagnon d'armes » et qui, alors, n'était que le compagnon de Mmo Visconti ; M. de Lavalette, que Junot avait connu en Egypte, et que sa femme devait soustraire, par le plus beau des dévouements, bien simple et bien élémentaire après tout, à la haine sanguinaire de Louis XVIIï et de la duchesse d'Angoulôme...

La réunion fut on ne peut plus cordiale, malgré des éléments fort disparates. C'est ainsi que l'on vit M. de Caulaincourt, ancien lieutenant-général des armées du roi, fraterniser avec le fils d'un teinturier, Lannes, devenu par le courage et par le talent général de division. On peut même dire que c'est de ce jour que la jeune Mme Junot sentit qu'il entrait dans son rôle de femme d'un général de la République, de chercher à fondre l'ancienne et la

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nouvelle société en les faisant se rencontrer et se connaître dans son salon, en leur donnant ainsi l'occasion de s'apprécier mutuellement ; elle s'évertua à renverser les barrières qui avaient jusque là parqué ces éléments différents en deux camps bien distincts, opposés et ennemis. Ce rôle de conciliatrice, de pacificatrice des esprits et des cœurs est si beau que toute femme devrait le prendre chaque fois qu'un incident de la vie politique ou sociale le rend nécessaire. Mais combien peu sont capables seulement delecomprendre, dans un monde où l'intrigue, l'égoïsme sous toutes ses formes et ïa vanité sous toutes les siennes, sont seuls à l'ordre du jour! Eh bien, ce rôle, c'est la gloire de Mme Junot d'avoir été la première dans le monde militaire, à le comprendre, à en saisir l'importance et à le remplir en conscience. Elle n'est pas la poupée musquée, pomponnée, enrubannée des salons du xvme siècle : c'est une femme, la femme moderne, — et elle est la première à l'être. Par instinct de cœur peut-être plus que par dessein bien mûri, elleseplutàmêler dans son salon les hommes d'ancien régime aux parvenus du talent et du champ de bataille ; elle leur fournit un terrain sur lequel elle les amena à s'entendre, celui de l'urbanité et de l'union dans l'intérêt de la patrie. La première parmi les femmes des jeunes généraux que les guerres de la Révolution avaient portés aux grands commandements, elle comprit que dans le rang élevé de son mari et avec le nouvel ordre social qui s'établissait, elle avait un plus haut exemple à donner que celui du luxe, de la toilette et de la dépense. Et, tout en donnant celui-là avec un zèle assurément très consciencieux, trop même,

elle donna l'exemple du renoncement aux vieilles traditions et pratiqua franchement, sans aucune arrière-pensée de réaction, la fusion nécessaire entre les gens d'ancien régime et la société nouvelle qui s'était élevée sur les ruines de ce régime.

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