Voir Général Thiébault, Mémoires, t. IV, p
appelle le caractère, cette volonté forte qui nous fait régner sur nous-mêmes et, comme l'a dit Gœthe, nous rend souverains de nos cœurs, — ou plutôt elle avait fait Junot si impétueux, qu'il s'était échappé sans attendre, qu'elle le lui rivât. De là des à-coups, des inconséquences, un manque d'équilibre et des déraillements fréquents dans sa vie. Le général ne s'embarrassait pas plus d'analyser ses impressions, — quoiqu'elles parussent vivement sur son visage qui s'altérait dès qu'une pensée l'agitait — que de réprimer son premier mouvement ou ses instincts quand ils n'étaient pas en parfait accord avec la froide raison. D'une bravoure insensée, ril ne reculait jamais devant le danger, il le recherchait môme, il s'y complaisait, un peu par nature, un peu aussi par pose, pour donner l'exemple aux troupes certainement, mais beaucoup aussi pour se faire admirer d'elles. C'est là une coquetterie de héros toute chevaleresque qu'on aurait mauvaise grâce à lui reprocher : on peut regretter cependant que Junot n'ait pas apporté dans son habitude ordinaire, ce sangfroid et ce calme qui le distinguaient si étonnamment sur le champ de bataille : dans la vie, il était toujours emballé.
De chacune de ses campagnes, Junot avait rapporté de glorieuses cicatrices et celles-ci imposaient aux hommes un respect qui ne lui aurait pas assez imposé sa jeunesse. Son audace était telle que le général Thiébault, son chef d'étatmajor pendant sa campagne de Portugal, a écrit : « Cent hommes comme Junot auraient traversé les enfers. » Et cela à une époque où la bravoure était chose presque vulgaire et l'héroïsme monnaie cou-
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rânte. Junot était un des plus blessés de l'armée, mais la plus belle de ses blessures était un coup de sabre, souvenir de la bataille de Loano, qui lui coupait une moitié du visage, de la tempe à la bouche. Si Junot collectionnait les coups de sabre, ceux qu'il rendait furent bien autrement nombreux et les malheureux qui les reçurent n'eurent pas le loisir de s'en glorifier : il avait la poigne trop lourde. « Eh ! bien, monsieur le sabreur... » disait Napoléon quand il l'abordait. Un sabreur, et « du premier numéro », comme l'a écrit Balzac qui l'a fort connu par ouï-dire, voilà, en réalité, ce qu'était le général Junot.
Bon garçon, d'ailleurs, de rapports faciles et agréables, fidèle à ses amis plus qu'il ne le sera à sa femme, dévoué à sa famille... Malheureusement assez étourdi1, léger, un peu enfant parfois et, comme les enfants, violent, emporté2, ne calculant guère les conséquences de ses paroles ou de ses actes et, de plus, très abandonné dans ses mœurs. Mais ne soyons pas injuste ni trop rigoureux, c'étaient celles de son âge et de son temps. Il était trop homme de premier mouvement pour se réprimer au dehors et commander à ses penchants. Se savoir soi-même n'était pas son fait; savoir les autres, pas davantage. Général, il semblait être demeuré sous-lieutenant, sous-officier même parfois3, et son caractère ne mûrit jamais. Il faut as-
1. Voir, entre autres, les Mémoires du général Descernois (campagne d'Egypte).
2. « Le général Junot qui battait ses gens... » (Paul-Louis Courier). Les grands seigneurs d'avant la Révolution ne faisaient pas autrement.
3. Cuinme en ce jour où il s'avisa de donner une correction aux garçons de café, chez Tortoni, à coups de queue de bil.
sûrement faire la part en lui du feu de la jeunesse, celle des mœurs militaires du temps, qui n'étaient pas des plus recommandables, et celle de l'enivrement. Au fond, le général Junot valait mieux que ses mœurs. Il y avait cependant un peu d'incompatibilité d'humeur entre sa jeunesse étourdie et les hautes fonctions d'aide de camp du général Bonaparte. Ces fonctions étaient peut-être une charge trop lourde pour les épaules de Junot : son passé, ses études, son éducation ne l'y avaient pas suffisamment préparé. Jouisseur de l'heure présente, comme la plupart des autres faiseurs d'exploits issus de la Révolution, d'une complexion plus sensuelle qu'amoureuse, il s'occupait de femmes, par goût sans doute, mais aussi par bel air : les Lauzun, les Tilly, les Richelieu, ne faisaient pas autrement ; et s'il eut plus tard un transport de jalousie digne d'Othello, il n'eut jamais les extases de SaintrPreux auprès de Julie. Il se mêlait même un peu de brutalité à sa galanterie. En était-ce la conséquence? Junot avait une sensibilité excessive, maladive plutôt que délicate, celle des hommes qui abusent de leur système
lard. Le général Auguste Colbert, un des grands cavaliers de la Grande Armée, possède à son actif quelques frasques de ce genre, et M. de Clermont-Tonnerre, qui fut sous la Restauration fe dévot ministre aue l'on sait, en compte également de semblables dans ses états de service. Je ne parle pas, bien entendu, de l'illustre général Lasalle dont les fredaines sont aussi nombreuses que les actions d'éclat, ce qui n'est pas peu dire, ni du général Fournicr, plus original encore, non plus que de toute cette pléiade de joyeux fêtards, dont ils étaient les chefs de file, et qu'on appelait «casseurs d'assiettes» parce qu'ils avaient l'habitude, une fois la fête finie, de faire une salade de ce au'il y avait sur la nappe, verres, bouteilles, assiettes, et de tout jeter par la fenêtre.
nerveux, se détrempent et deviennent esclaves de leurs impressions au lieu d'en demeurer les maîtres. Il avait, au fond, de très bons principes, mais le tort de ne pas conformer sa conduite à ses principes. Ce n'est pas là chose rare : connaissez-vous beaucoup d'hommes qui soient autrement? Mais, comme militaire il aurait dû se rappeler cette maxime que Sully aimait à répéter : « Celui qui veut acquérir de la gloire et de l'honneur doit tâcher à dlominer ses plaisirs et ne souffrir jamais qu'ils le dominent. » Il se piquait de littérature, posait pour le connaisseur en art, en théâtre, en musique. Il y avait en lui du glorieux, du vaniteux, du bel esprit : des boutades piquantes, quelques mots heureux lui avaient valu une réputation de/ spirituel causeur : des citations de Virgile placées à propos lui avaient valu de plus une réputation de savoir. En fait, c'est au théâtre, où il allait tous les soirs, que s'était faite la meilleure partie de son instruction l. Sentant ce qui lui manquait du côté de l'éducation, il avait le bon esprit de chercher à se perfectionner au contact de quelques camarades distingués, comme Marmont, comme Duroc, dont il copiait les manières. Large et généreux d'ailleurs, nullement mesquin, il jetait fort galamment l'argent par les fenêtres, à la façon des grands seigneurs de l'ancien régime,
1. De l'esprit, Junot n'en manquait pas ; tous les mémorialistes s'accordent à lui en reconnaître. Il est de lui ce mot attribué souvent et à tort au maréchal Lefebvre : Un jour que M. Mathieu de Montmorency, chez Mm8 Récamier, je crois, lui parlait de noblesse, d'aïeux, ce qui, chez un Montmorency peut paraître un peu déplacé, Junot lui répondit: « La différence qu'il y a entre nous, monsieur, c'est que vous avez des ancêtres, et nous, nous sommes des ancêtres ». Mm* de Rémusat rappelle ce mot dans ses Mémoires (t. II, p. 259).
62 LA GENERALE OUNOT
mangeait trois cents huîtres à son déjeuner, parce que la mode était à la goinfrerie, avait les plus beaux chevaux de Paris, jouait gros jeu et se ruinait en danseuses.
Grand et bien fait, ressemblant beaucoup de visage et un peu d'allures au général Rapp, mais plus élancé que lui, il était d'un extérieur agréable, dénué cependant de ce je ne sais quoi qui éclate plus ou moins discrètement sur le visage, qui montre la finesse de l'esprit, la supériorité du caractère, quelquefois de la race seulement, et qui porte un nom dont on abuse dans le monde beaucoup plus que de la chose, — la distinction. Tel était, au vrai, le général Junot. J'ai tâché d'être juste en traçant ce portrait: je n'ai adouci aucun angle, je n'ai dissimulé aucun défaut. Je suis peut-être trop sévère : je crois n'être qu'impartial. J'ajouterai qu'il ne manqua au général pour être un homme éminent, que la mesure, la pondération et le caractère, d'avoir en un mot à un degré égal la réflexion et l'action. Si Napoléon le garda auprès de lui malgré ses défauts, c'est qu'il avait une sorte de tendresse pour les hommes qui s'étaient trouvés associés à ses prestigieux succès de l'Italie; c'est qu'il savait que Junot, qui avait partagé avec lui pendant les temps dÉfflciles de sa disponibilité, en 1795, la maigre pension qu'il recevait de son père, lui était dévoué corps et âme.
MUe de Permon était, sur beaucoup de points, l'antithèse du général Junot. C'est surtout à sa distinction naturelle qu'elle devait cet irrésistible attrait qui, alors, lui tenait lieu de beauté. Elle était encore trop jeune pour que ses traits eussent
acquis le fini que quelques années de plus allaient lui donner comme à une tête de camée, et qui devaient faire d'elle une des plus charmantes femmes de la cour impériale. En attendant, elle était on ne peut plus agréable, moins par la régularité de ses traits que par leur expression à la fois enfantine, malicieuse >et bonne. Il y avait en elle je ne sais quoi d'attirant sans être provoquant, de sensible, de voluptueux même qui vous prenait au cœur. On eût dit que la nature en un de ses beaux jours de fête et de soleil printanier s'était plu à la doter de toutes les qualités qu'elle aime trop, en général, à garder en magasin. Quand elle s'animait, ses yeux se faisaient si brillants et disaient tant de choses que sa jeunesse en devenait communicative. On se sentait redevenir jeune, quand on avait le malheur de ne plus l'être, rien qu'à la voir et à l'entendre. Tout en elle pétillait d'esprit et de malice. Comme tous les êtres privilégiés de la nature, avant de se trouver laissés à leur propre initiative et mêlés au tourbillon du monde, MUe Laure, à qui l'on n'aurait pu reprocher que sa grosse voix, la voix de Mmc de Coigny, et un nez peut-être trop long, ne se doutait pas encore de toutes les qualités et perfections collectionnées en elle pour y faire figure au premier rang. Ce n'est qu'après quelques années de mariage, en se comparant aux autres femmes dont les maris jouaient, comme le sien, les premiers rôles auprès du général Bonaparte, qu'elle commencera à voir combien elle leur est supérieure. Mais voici comment elle nous fait elle-même les honneurs de sa personne, au moment où elle fut demandée en mariage par le générai Junot : « Je n'étais pas du
tout jolie. Depuis, j'ai pu ne pas être désagréable, mais alors je n'offrais l'aspect que d'une jeune fille pâle, souffrante, extrêmement brune et d'une expression de physionomie habituellement triste... » Peu s'en faut qu'elle ne dise d'elle ce que la spirituelle Mme de Staal-Delaunay écrivait en traçant son propre portrait : « Delaunay est maigre, sèche et désagréable. » Oh! que non pas, et comme vous auriez tort de vous laisser prendre à cette sorte de modestie que le monde impose aux gens lorsqu'ils sont obligés de parler de leur guenille terrestre! En se cotant si bas à l'étiage de la beauté, Mme d'Abrantès obéit à cette convention, mais il ne faut pas, en ce point, la croire sur parole. Maintenant que j'ai dit qu'elle était jolie — c'est la première chose dont on s'occupe chez une femme, et Mmo Junot l'était assez pour qu'on ne parlât pas de ses qualités d'esprit et de cœur — je dirai quelques mots de celles-ci, bien que chez les femmes, paraît-il, des qualités soient choses tout à fait secondaires. Il est des hommes qui leur préfèrent des défauts, ce qui n'est vraiment pas difficile à rencontrer. Laure avait de solides et d'aimables qualités; elle en était pétrie : intelligence vive et souple, goût du travail, volonté de s'instruire, facilité à tout, mémoire pour retenir ce qu'elle apprenait, esprit d'à-propos pour s'en faire honneur, esprit de mesure pour le faire discrètement, tact... Elle avait tous les mérites, et de plus la singulière habitude de réfléchir avant de parler, celle de ne jamais parler sans avoir quelque chose à dire, de ne dire que ce qu'elle voulait dire et de savoir toujours ce qu'elle disait. Elle ne parlait jamais à vide. Assurément voilà
Abrantès . - y.
des qualités bien neuves et qui ne couraient pas les rues. Il est seulement dommage qu'elle ait été plus inconsidérée en actions et dans les choses prosaïques de la vie qu'en paroles. Mais Laure était une originale et poussait l'originalité jusqu'à ne pas se douter que c'étaient là de plus beaux titres de noblesse que de descendre des empereurs de Trébizonde et de Gonstantinople, chose dont elle ne tirait d'ailleurs aucune vanité, non plus que de ses autres avantages. Le général Thiébault, qui s'est fait un devoir d'écrire la vérité sans la trop voiler par ce qu'on appelle les convenances du monde, et que le monde traite de mauvaise langue parce qu'il ne veut pas être menteur, le général Thiébault fut présenté à Mme Junot peu de temps après son mariage : il en eut un éblouissement. « Il est impossible, a-t-il écrit, de rien imaginer de plus joli, de plus vif, de plus aimable, de plus saillant que ne l'était cette jeune dame, vêtue avec une élégance, une fraîcheur qui cadraient si parfaitement avec tout ce que la nature avait mis de coquetterie, de luxe à la former. Elle était charmante et quoique je fusse .à mille lieues de toute impression pouvant se rapporter à l'amour ou simplement au désir, il n'en est pas moins vrai que, telle que je la vis alors, telle elle m'est restée présente comme la plus gracieuse des apparitions. »*
M1Ie de Permon était donc la plus désirable des jeunes filles lorsque le général Junot vint un soir, le 21 septembre 1800, faire visite chez sa mère. Il n'y avait à ce moment dans le salon que des émi-