‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 13 sur 115 · Voir notre ouvrage sur la Générale Bonaparte, p. C · texte numérisé non relu

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quel moment? Le soir, au sortir de l'Opéra. Mm* Bonaparte, d'ailleurs, en avait elle-même fixé l'heure.

Le cœur lui battait bien fort, à cette mariée de la veilla, enmontant les marches du pavillon de Flore. Car elle savait, la pauvre petite, quelques uns des griefs que Mme Bonaparte avait contre Junot ; elle savait ceux que le premier consul avait contre Mme de Permon... Mais tout se passa au mieux : Mme Bonaparte fut aimable, sa fille aussi, et aussi son mari, malgré ce compliment un peu vif qu'il ne put retenir, en riposte à un mot de la jeune femme : « Oh! la tête de la mère! La tête de la mère! » Et le fait est que Mme Junot avait, comme on dit, la tête près du bonnet, son caractère était peu malléable, un peu rétif même : ce pauvre Junot, dans la suite, en fit plus d'une fois l'expérience, et, comme il n'était pas lui-même des plus patients, Napoléon s'étonnait que deux caractères aussi entiers pussent faire bon ménage. Mais que voulez-vous? Malgré sa brillante collection de qualités, Mme Junot était femme et, toute bonne qu'elle était, elle tenait trop de sa mère pour être douce : c'était déjà beaucoup qu'avec sa vivacité elle fût plus réfléchie qu'elle.

Mm6 de Permon avait critiqué l'idée qu'avait eue son gendre d'offrir un dîner à ses amis le lendemain de son mariage. Elle tint, elle, à donner un bal à ses amies dans la quinzaine. Si c'avait été une affaire diplomatique que la visite des jeunes mariés au premier consul et à Mme Bonaparte, c'en fut une aussi que de savoir s'il fallait les inviter à ce bal. Junot était convaincu que Bonaparte viendrait.

— Vous n'avez qu'à me dire à quelle heure vous voulez aller lui faire votre invitation, et je viendrai vous prendre pour vous accompagner.

— Mon cher Junot, lui répondit Mme de Permon, vous êtes fou, mais tout à fait fou, complètement fou!...

Junot, que ces aménités de belle-mère déconcertaient toujours un peu, protesta qu'il jouissait de tout son bon sens.

— Et moi je vous dis que vous êtes fou. Comment voulez-vous que j'aille prier votre général de venir chez moi, après que je l'ai prié de n'y plus remettre les pieds?...

— Mais comment alors comptez-vous l'engager? dit Junot inquiet.

— Par une invitation, comme les autres. Seulement l'invitation sera écrite à la main par moi, au lieu d'être imprimée, voilà tout.

Junot se promenait à grands pas dans la pièce, trouvant à part lui que sa belle-mère en prenait bien à son aise avec le premier consul de la République française : il eût été son gendre qu'elle n'y eût pas mis moins de façons. Et il se demandait comment il pourrait empêcher cette enfant terrible de faire quelque gaffe dont son général l'aurait un peu rendu responsable... En attendant, il avait un air de consternation inénarrable. M. Albert de Permon savait que lorsque sa mère se mettait une idée en tête, surtout une mauvaise, il n'y avait pas moyen de l'y faire renoncer : il fit signe à son beaufrère de ne rien dire, puis dressa, sous la dictée de sa mère, la liste des invitations. Et, le lendemain, il fut décidé entre eux deux qu'ils iraient, avec Laure, prier Mme Bonaparte, au nom de Mme de Per-

mon, trop souffrante pour l'aller faire elle-même, de lui faire l'honneur de venir au bal qu'elle donnait à l'occasion du mariage de sa fille. En route, on déchira en menus morceaux qu'on dispersa au vent, l'invilation écrite par Mme de Permon. Si elle l'avait su!... Heureusement qu'elle ne s'en douta jamais.

Mme Bonaparte accueillit les visiteurs avec sa bonne grâce la plus souriante, et promit de se rendre au bal de Mme de Permon. Cette visite faite, l'ambassade extraordinaire se rendit, toujours en corps, chez le Premier Consul.

— Oh! oh! dit celui-ci avec une bonne humeur visible, que signifie celte députation de famille? Il n'y manque que Mme de Permon. Est-ce que les Tuileries lui font peur?... Ou serait-ce moi?

On lui expliqua la faveur que l'on attendait de lui. Il promit de venir. « Et pourtant, dit-il je vais me trouver là au milieu de mes ennemis. »

Il était bien renseigné : les royalistes, les émigrés rentrés avec lesquels Mme de Permon était si heureuse de frayer, ce qui lui faisait oublier qu'elle avait été mariée à un roturier et lui rappelait qu'elle était une Comnène, tout ce monde détestait le premier consul ; on acceptait ses bienfaits, quitte à le détester ensiiite un peu plus, et à le déchirer en guise de reconnaissance. Et celui-ci le savait bien, ce qui ne l'empêchait pas de recommencer.

Le bal de Mme de Permon fut vraiment magnifique, Mme Bonaparte y vint avec sa fille, comme elle l'avait promis. Jiiriôt, lui, en sa qualité d'aide de camp, était allé, dès avant neuf heures, se mettre à la disposition du premier consul pour

l'accompagner. Bonaparte l'avait renvoyé en lui disant qu'il irait sûrement, mais pas avant d'avoir terminé certaines affaires qui le tiendraient probablement assez tard. Sur les onze heures, enfin, il arriva. Mme de Permon le reçut avec toute la considération qui lui était due, nuancée, dans la révérence qu'elle fit en allant au devant de lui, d'une pointe de discrète et souriante affection. Le général ne fut pas sans s'en apercevoir. Il lui en sut gré et répondit sur le même ton, ce qui mit aussitôt en fête tous les visages de la famille. Mais celui du premier consul se rembrunit lorsqu'en entrant dans le salon il vit que quelques femmes restèrent assises, contrairement à l'usage qui s'était établi de se lever quand le vainqueur de Marengo, le premier magistrat de la République entrait dans une assemblée quelconque, au théâtre ou dans un salon. Cet incident, l'ancra pour jamais dans l'idée que Mme de Permon ne se liait qu'avec ses ennemis. Il en conçut une prévention contre Junot et sa femme. Ceux-ci, de leur côté, soit par un sentiment vaniteux de bourgeois plus ou moins enrichis qui se trouvent honorés de frayer avec des gens qui les méprisent, sentiment plus répandu aujourd'hui que jamais, soit par indépendance et affection réelles, conservèrent des relations avec nombre de personnes appartenant à l'ancienne noblesse : on se servait de leur influence pour obtenir mille petites faveurs dont on ne gardait d'ailleurs aucune reconnaissance.

Le bal se passait le mieux du monde, malgré ce fâcheux incident. Il était écrit qu'un autre, plus fâcheux, nuirait à jamais dans l'esprit du premier consul au général Junot et à sa femme. Celle-ci

n'était pas très satisfaite : sa mère lui infligeait la mortification de la traiter encore en petite fille. Habituée à commander et oubliant que Laure était mariée, elle lui fit sentir à cette soirée plus d'un abus d'autorité. Passe encore de s'offrir cette petite distraction en famille, mais devant le monde 1 Et comme Junot avait, dès son mariage, témoigné avec tous les respects possibles qu'il entendait rester maître de ses actions, il fallait bien déverser sa bile sur un autre et lui faire sentir son autorité. Et à quoi donc servirait une fille si ce n'est à essuyer la mauvaise humeur maternelle? Mme Junot l'essuyait avec une patience inaltérable, mais elle était fâchée au fond de ne pas être prise plus au sérieux par sa mère. Elle fut bien plus fâchée d'un incident qui lui fit, à elle, prendre cette fois sa mère tout à fait au sérieux. Comme Mme de Permon ne montrait pas pour le premier consul l'abandon cordial qu'avait fait tout d'abord pressentir son accueil, comme elle ne s'occupait même pas assez de l'homme prestigieux qu'elle avait l'honneur de recevoir chez elle, Mme Junot et son frère l'allèrcnt chercher dans le salon et, la prenant respectueusement par le bras, la conduisirent dans la pièce où était alors le premier consul. La conversation s'engagea entre Mme de Permon et lui. On ne sait sous quelle influence maligne de sa susceptibilité rancunière corse, ou quelle mauvaise mouche la piquant, Mme de Permon fit inconsidérément allusion à leur brouille passée, puis se tint sur une sorte de réserve peu aimable, se montra même assez agressive...

Bonaparte fut amèrement impressionné en rencontrant une telle ténacité de rancune chez celle

pour laquelle il avait ressenti une affection quelque peu teintée d'amour. Il se glaça subitement, fronça le sourcil, serra les lèvres, fit quelques pas dans la pièce les mains derrière le dos, mais reprit vite sa sérénité et revint même s'asseoir auprès de Mme de Permon. Il lui prit la main pour la baiser, lui fit d'aimables compliments, bien flatteurs dans une telle bouche, lui dit qu'il reviendrait la voir... Mais Mme de Permon reçut tout cela avec une sorte de contrainte, de raideur même qui devait empêcher le général de revenir. Il ne revint en effet jamais.

Mme Junot et son mari avaient été navrés de l'attitude peu cordiale, peu convenable même de leur mère à l'égard de celui qui lui avait fait le très grand honneur de venir à son bal, et en qui elle s'obstinait trop à ne voir que l'élève de l'école militaire dont elle avait été la correspondante. Mais que faire à cela?... Ils continuèrent à venir fréquemment dîner chez elle et Laure, avec son bon cœur ordinaire, ne chercha pas trop à lui rappeler qu'elle était maintenant hors de sa tutelle, — chose qui chagrine souvent plus une mère, quand elle marie sa fille, que de la perdre.

Cependant Mme Junot était maintenant de toutes les fêtes, bals, dîners, réunions de famille même, aux Tuileries comme à la Malmaison. Mais aucune de ces fêtes ne l'intéressait autant que les parades ou revues passées par le consul dans la cour des Tuileries. Elle n'était pas seulement amusée par le brillant du spectacle : de la fenêtre où son mari la postait quelquefois, elle aimait à voir Bonaparte passer devant le front des troupes, parler aux soldats, s'arrêter devant l'un, devant

l'autre, l'entendre semer dans les rangs, comme un laboureur dans les sillons, de ces mots électriques, de ces mots qui font les héros, qui vous prennent un homme aux entrailles, qui font qu'il donnerait sa vie pour vous avec bonheur, et préparer ainsi une longue moisson de gloire. Tout cela lui allait au cœur et lui communiquait un peu de cet enthousiasme viril qui transportait l'armée tout entière : elle partageait son ivresse pour le conquérant de l'Italie et de l'Egypte, pour le vainqueur de Marengo. Gomme le cœur du soldat, comme les tambours, son cœur alors battait aux champs. Enfant, elle avait lu et relu son Plutarque ; elle s'en était nourrie : par l'imagination, elle avait vécu dans les temps héroïques de l'histoire ancienne ; elle vivait maintenant dans les temps héroïques de l'histoire de France, elle y était plongée entièrement, elle « plutarquisait » ellemême, mariée à un héros aide de camp d'un autre héros qui avait déjà plus de gloire à lui seul que tous les héros de l'histoire. Elle vivait en plein rêve, en pleine gloire, en plein bonheur! Son imagination était échauffée par le cœur, source de toutes les grandes choses, et son cœur était échauffé par l'amour conjugal, plein, entier, dans sa plus belle ferveur. Tous les sentiments, chez cette jeune femme d'élite, se trouvaient donc haussés d'un ton et portés à leur suprême et plus haut développement. Aussi, plus tard, dans ses jours crépusculaires, lorsque ses travaux lui laissaient un peu de loisir pour rêver, elle aimait à feuilleter le passé, à reporter son souvenir sur cette époque heureuse qui s'illuminait encore à ses yeux de tout l'éclat de son bonheur de jeune femme. Et elle s'écriait

alors avec une larme d'enthousiasme et une autre de regret : Quel temps! Quel temps!

La renaissance n'existait pas seulement dans l'armée : l'ordre s'établissait partout comme par enchantement. Les bandes de brigands qui dévastaient les provinces et y semaient la mort et la terreur, étaient traquées et détruites ; les dévaliseurs de diligences, les chauffeurs, les rôdeurs, malfaiteurs de tous grades qui avaient poussé pendant nos discordes civiles comme des champignons sur du fumier... tout cela disparaissait au fur et à mesure que l'ordre s'établissait, imposé par une volonté énergique et inflexible. Les arts, qui ne peuvent vivre que par la tranquillité et la prospérité du pays, prenaient un essor inconnu depuis longtemps ; le théâtre avait, en tous genres, des acteurs et des actrices de premier ordre, et le salon de peinture de 1800 mettait en lumière les jeunes talents qui illustrèrent ensuite la période impériale.

C'est au milieu de cette renaissance de tout ce qui fait l'honneur et la gloire de l'humanité que la jeune Mme Junot, dans les enivrements d'une première année de mariage, se laissait doucement vivre, entraînée dans le tourbillon des plaisirs de la cour consulaire, voyant de près toutes les illustrations de l'époque, les recevant dans son salon, à sa table, causant avec les généraux, les savants, les artistes et perfectionnant ainsi beaucoup mieux que si elle avait suivi des cours, une instruction qu'elle s'était un peu donnée elle-même et que son mariage, à peine au sortir de l'enfance, semblait devoir interrompre tout net. On peut même dire que c'est sous le Consulat

que se firent l'instruction et la véritable éducation de cette jeune femme si bien douée et dont le plus grand bonheur, après celui de s'amuser, était d'étudier et d'observer. Elle apprenait beaucoup au frottement du monde, mais elle apprenait beaucoup aussi en suivant les salons annuels de peinture, en causant avec Gérard, cet homme d'esprit et de goût, dont la conversation était aussi délicate que les ouvrages ; avec Girodet, dont les œuvres étaient plus délicates que les pensées ; avec David, qui écrivait des lettres aussi fines, aussi spirituelles que celles de Voltaire... Son imagination éveillée et mobile reçut de ces hommes et de bien d'autres des empreintes aussi diverses que profondes, et l'on s'étonnait, plus tard, en causant avec elle, de la trouver familière avec les plus hautes questions de l'art, du théâtre, de la littérature...

Si elle apprenait à causer, dans ce milieu d'esprits distingués qui, à quelque sphère de l'activité humaine qu'ils appartiennent, lettres, armée, arts ou sciences, semblent tous frères, elle apprenait aussi à se taire. Junot lui avait recommandé la plus grande circonspection dans ses propos : elle s'habitua plus facilement à économiser ses paroles que son argent. Grâce à son esprit supérieur et à l'empire qu'elle avait sur elle-même, non seulement elle apprit à ne jamais effleurer la politique, mais aussi à ne jamais dire un mot qui pût être considéré comme s'y rapportant et que la malignité des salons aurait interprété d'une façon peu bienveillante pour elle ou pour le gouvernement. Le Premier Consul avait d'ailleurs, donné lui-môme la consigne aux femmes de ses

officiers en leur disant qu'elles devaient « tout voir, tout entendre et tout oublier. » Et Mme Junot, nouvelle venue dans « la famille de son état-major » se conformait à celte consigne avec une aisance qui ne lui coûtait pas.

A la suite de l'attentat du 3 nivôse, Mme Junot fréquenta plus que jamais les Tuileries. Elle comprenait que le Premier Consul, après le danger auquel il avait échappé, devait avoir plus besoin que jamais de se sentir entouré de dévouements. En quelques mots sincères, elle lui exprima le sien ; elle exprima aussi son indignation pour le crime abominable dont il avait failli être victime. Elle ajouta que sa mère partageait ses sentiments après avoir partagé ses angoisses. Mais le Premier Consul, qui n'oubliait pas l'hostilité que lui avait laissé voir Mme de Permon chez elle, lui répondit par quelques mots amers à son endroit. Mme Junot la défendit de son mieux tout en se rendant compte des torts qu'elle avait vis à vis du général Bonaparte.

C'était surtout le soir, en sortant du théâtre, qu'elle allait aux Tuileries. Elle rencontrait presque toujours le Consul dans le salon de sa femme. Elle prenait un plaisir d'homme instruit à entendre sa conversation, toujours un peu nerveuse, saccadée, heurtée, avec ce tour original et ces couleurs éclatantes qui n'étaient qu'à lui. Chaque quintidi, le Consul donnait un grand dîner. Mme Junot n'aurait eu garde d'en manquer un seul. C'était pour elle une fête toujours renouvelée que de voir le général au pâle visage entouré des hommes les plus distingués de l'armée, des lettres, des sciences, des arts, de l'administration,

de la finance, qui se pressaient pour l'entendre. Elle l'écoutait aussi et ne perdait pas une de ses paroles. Souvent, en rentrant des Tuileries ou de la Malmaison, elle écrivait avant de se coucher les paroles et les propos qui l'avaient le plus frappée. Et c'est ainsi qu'on retrouve dans ses Mémoires des fragments de la conversation de Napoléon, prise sur le fait, sténographiée pourrait-on dire, et avec une précision telle qu'on a l'illusion de la réalité.

Avec le gouvernement consulaire, on vit renaître aussi l'esprit de sociabilité, les bonnes manières, l'urbanité, ce qui s'appelle « le monde ». Mme Junot, qui aimait le monde et avait fait dans le salon de sa mère un court apprentissage de maîtresse de maison, recevait avec sa plus gracieuse amabilité les nombreuses personnes qui étaient tenues, par leur rang social ou leur grade dans l'armée, à venir chez la femme du gouverneur de Paris. Sous l'œil de Mmo de Permon qui, dominatrice, l'avait un peu écrasée chez elle et tenue dans une position peut-être trop effacée, ses facultés, refoulées sur elles-mêmes, s'étaient développées du côté de l'observation. Ce don d'observation lui était d'ailleurs naturel et, chose bizarre, s'alliait à une certaine frivolité de l'esprit. Repliée d'abord sur elle-même par suite des événements de la Révolution, elle avait pu, après les grandes crises, satisfaire largement son goût pour l'observation dans le salon de sa mère. Non seulement elle détaillait tout ce qui lui tombait sous les yeux, mais elle allait au devant des choses et des gens à examiner. Elle était, dans toute la force du terme, devenue une « curieuse ». Le pli en était

pris. Par l'exercice, elle avait gagné en pénétration ce qu'elle n'employait pas en expansion. Aussi était-ce avec bonheur qu'elle s'amusait à « faire le tour » comme elle le disait elle-même, d'une personne qu'elle voyait pour la première fois. Au fait, y a-t-il rien de plus amusant que de surprendre sur les visages les secrets des gens, de deviner, sous leur masque mondain, leurs passions, leurs faiblesses, leurs mensonges, leurs ridicules? de les voir vivre, enfin, car la vie, hélas! est-elle autre chose? Ce bonheur, la jeune générale Junot l'avait chaque jour depuis son mariage, et souvent répété. Son mari lui présentait ses amis, ceux de Paris, ceux qui arrivaient d'Egypte, d'Italie, d'Allemagne... Il en avait beaucoup : heureux, riche, en faveur, influent, comment en aurait-il manqué? Quand il avait dit à sa femme : « C'est un ami, » Laure savait qu'il fallait accueillir celuilà avec une cordialité entière : il en était souvent digne. Car Junot, quoi qu'elle en dise, gaspillait son amitié comme il gaspillait son or, son sang, tout : souvent il fut dupe de ces amitiés. Plus avisée, plus prudente, sa femme le mettait en garde contre ces faux amis. Mais il ne l'écoutait pas. Il avait tort, car elle était bien autrement perspicace que lui. Il lui présentait aussi une foule de personnes, de ces gens qu'on rencontre ians les salons, dans les théâtres, qu'on salue, à qui l'on serre la main, qu'on appelle ses amis, et qu'en somme on ne connaît pas. Pour tous, la jeune femme avait un mot gracieux, jamais le même, un sourire aimable, toujours nuancé... Sa mère, qui n'eût peut-être pas été fâchée de la trouver en défaut pour se donner la satisfaction intime de la

reprendre, n'en revenait pas d'un tel art chez sa fille. C'est que le tact naturel, chez Laure, était supérieur à l'art, et que l'éducation n'a été inventée que pour donner l'apparence de ce tact, l'apparence du cœur et de l'esprit aux gens vulgaires qui n'ont rien de tout cela. Ne pouvant reprendre sa fille et la gronder, Mme de Permon en était réduite à l'admirer ou plutôt à s'admirer en elle et disait en manière de consolation : « Quelle bonne petite élève j'ai fait là! »

Dans les premiers temps, Laure avait bien la tète un peu fatiguée lorsque, après avoir reçu toute la journée des personnes qu'elle ne connaissait pas pour la plupart, il lui fallait, au sortir de son salon, passer dans la salle à manger. Là, — et il y avait presque toujours vingt-cinq à trente couverts — c'était encore à elle de tenir le dé de la conversation. Aussi trouvait-elle que le mariage entraîne après lui de biens lourds devoirs. Mais elle se familiarisa vite avec eux et ce qui lui paraissait d'abord si dur et si difficile fut bientôt pour elle le plus agréable des passe-temps. Un mois ne s'était pas écoulé qu'elle s'estimait en tout la jeune femme la plus heureuse de Paris. Les réceptions ne la fatiguaient plus et c'est en se jouant qu'elle faisait face dans son salon à toutes les obligations de son rang : son cœur se plaisait à accueillir avec bienveillance les femmes des officiers les plus modestes qui lui venaient faire visite ; elle avait pour elles des nuances toutes particulières d'affectueux accueil, les traitait sans embarras, sans morgue, avec naturel et simplicité, en camarade presque, ou plutôt comme les membres d'une même famille. Et c'est la gloire de

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D'après le tableau de Gros.

Abrantès 9.

Mme Junot d'avoir établi parmi les femmes de la grande famille militaire un lien de solidarité qui n'existait point encore dans l'armée nouvelle, qui était à créer, et qui, après avoir traversé sans trop de dommages bien des bouleversements politiques, existe encore tel qu'elle l'a formé.

Le monde était décidément l'élément de la jeune femme. Façonnée par lui et nullement maniérée, naturelle toujours, elle avait su, avec sa bonne grâce supérieure et malgré sa jeunesse, se former un petit cercle d'hommes distingués et de femmes choisies qui avaient tous un mérite ou une originalité et qui lui formaient l'état-major de salon le plus enviable. Dans ce coin de salon régnaient, au milieu de la brillante cohue qu'elle était obligée d'accueillir, et avec les formes de la politesse la plus exquise, le naturel, l'esprit, la science aimable, l'élégance... Mme Junot fut d'abord si contente de ce groupement qui était bien son œuvre, qui était aussi comme un miroir de ses aspirations et de ses goûts, auquel elle communiquait quelque chose d'indéfinissable qui était une émanation d'elle-même, qu'elle se demanda pourquoi on ne rencontrait pas cette même urbanité dans les autres salons, — il faut en excepter celui de Mme Récamier \ — qui, depuis le Consulat, com-

1. Un Allemand, qui a vu le général Junot chez Mn"> Récamier, pour laquelle il avait le même engouement que ses autres adorateurs, a écrit: a ... Règle générale, quand on est en présence d'un personnage jeune, peu recherché dans sa mise, de physionomie sévère, d'air suffisant, on est à peu près certain d'avoir affaire à un général. Le commandant en chef de Pans, qui se trouvait là, est lui-même jeune ; il paradait ainsi en simple frac bleu, gilet et culotte bruns, au milieu des plus éblouissantes toilettes... » (Reichardt, Un Hiver à Paris sou» le Consulat.)

mençaientà s'ouvrir sur tous les points de Paris : elle ne voyait que réceptions froides, gourmées, par conséquent ennuyeuses et sottes. Les réceptions officielles, sur lesquelles on se modelait, étaient, il faut le dire, calquées sur celle du quintidi aux Tuileries, mais avec un arrière-goût de subalterne, de commandé, d'administratif, de hiérarchisé, de rogue qui excluait naturellement cette amabilité aisée sans laquelle il ne peut y avoir « salon ». Eh! mon Dieu, c'était tout simplement parce que les maîtresses de maison n'étaient pas à la hauteur de leur tâche. Cela, Mme Junot ne s'en était pas aperçue tout d'abord. Elle constatait l'effet et était encore trop jeune pour remonter à la cause. Mais elle eut la généreuse pensée de travailler à supprimer ce « guindé » qui chassait tout charme de ces réunions mondaines et menaçait de les tuer à peine à leur éclosion. Elle ne crut pas cependant qu'elle en pourrait venir à bout toute seule. Son propre salon, assurément, serait bien vite connu et cité dans Paris pour le « liant » qu'elle y savait répandre avec tant de charme, cela, elle s'en rendait compte : mais combien de temps ne perdrait-on pas avant de l'imiter? L'imiterait-on même jamais dans les salons officiels? Le pli « administratif » était pris déjà ; elle voulait qu'on s'en débarrassât au plus vite et qu'on le remplaçât par une accueillante et cordiale aménité. Mais comment s'y prendre? En donnant l'exemple, tout simplement. Et c'est ce que fit Mm* Junot.

Cette petite tête, comme on le voit, avait déjà des idées à elle, des projets de réforme dans la société, un plan, pourrait-on dire, donU'exécution

devait avoir une heureuse influence sur les mœurs de son temps. Sans trop se le formuler, elle le ruminait pourtant et mûrissait de jour en jour ses idées.

A un dîner du quintidi, aux Tuileries, le Premier Consul, qui savait par les rapports de sa police mondaine combien Mme Junot était une maîtresse de maison hors ligne — dans son salon seulement, s'entend, car pour le reste elle était le désordre en personne, tant son aversion pour la mesquinerie la faisait tomber dans un excès opposé — le Premier Consul lui dit qu'il n'était pas content du ton gourmé qui était celui des salons nouvellement ouverts à Paris. Il trouvait ridicule de voir de si jeunes ménages, dans une toute jeune société, avoir si peu de jeunesse. Il disait qu'un salon doit être un terrain neutre et de conciliation où, tout le monde ayant sinon même intelligence, du moins même éducation, ou à peu près, on devait causer aimablement entre soi, supprimer toute barrière de préjugés, de naissance, de politique, d'opinions même ...On ne devait y voir que des Français se réunissant pour causer, échanger leurs idées et se divertir aimablement dans les limites du bon ton et du bon goût. Plus que personne, en sa qualité de femme du premier aide de camp de Bonaparte, Mme Junot était désignée pour le seconder dans ce projet de rénovation sociale : projet des plus importants, car le Consul ne rêvait pas moins que de fondre et d'amalgamer les débris de l'ancienne société et l'élite de la société nouvelle qui, depuis la Révolution, était arrivée aux affaires, à qui appartenait le présent et à plus forte raison l'avenir.

Bonaparte s'était ouvert franchement de ses projets à la jeune femme et l'engageait à le seconder de tout son pouvoir : « Faites cela, lui dit-il, et vous serez une aimable petite femme. Vous obtiendrez du succès si vous le tentez, car vous savez ce que c'est que de tenir un salon. Faites voir au citoyen Cambacérès qu'il ne suffit pas seulement pour cela de donner à dîner. » Le fait est que les dîners périodiques du Second Consul étaient d'un ennuyeux!... Et cela malgré l'esprit du maître de la maison, car il en avait ; malgré ses ridicules aussi, et il en avait davantage. Son accueil avait le don de glacer, de pétrifier tout ce qui l'approchait, et les familiers de sa maison, momifiés comme lui, semblaient ne pouvoir secouer le sommeil léthargique inhérent à sa demeure. Il s'agissait donc de réagir contre l'influence somnifère du salon de Cambacérès.

Mme Junot avait été ravie d'entendre le Premier Consul exprimer des idées qui étaient déjà les siennes et la charger de se faire l'exécutrice de sa volonté, la collaboratrice de son œuvre plus sociale encor que mondaine. Aussi s'y appliqua-telle avec ardeur. Elle fut, on peut le dire, la créatrice de la société moderne qui, avec plus de défauts cependant, est encore un peu ce qu'elle l'a faite.

Le Premier Consul lui adressait parfois des compliments sur son zèle et sur le succès avec lequel elle travaillait à cette œuvre de réconciliation. Junot, mis dans le secret, favorisait de son mieux l'empressement de sa femme à se conformer aux vœux de Bonaparte. Il lui amenait souvent, pour déjeuner ou pour dîner, quelque personnage de

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marque ou quelque ancien camarade moins favorisé que lui dans sa carrière, et Mme Junot accueillait toujours ses convives, ministres ou simples officiers, avec une bonne grâce cordiale, naturelle, qui mettait aussitôt chacun à l'aise et faisait qu'on chantait partout les louanges d'une jeune femme aussi gracieusement accueillante.

Il lui présenta un jour M. Hippolyte Charles, ancien officier d'ordonnance de l'adjudant-général Leclerc, beau-frère du Premier Consul. Ce M. Charles ne serait sans doute parvenu à aucune espèce d'illustration par lui-même; par les femmes, ou plutôt par une femme, il y arriva. On sait qu'il fut à Milan l'amant de Mme Bonaparte. Le mari outragé avait fini par l'apprendre et l'avait chassé de l'armée. Rentré dans la vie civile, M. Charles avait continué à voir sa maîtresse pendant que Bonaparte était en Egypte. Il s'occupait maintenant d'affaires, de fournitures militaires et avait fait une jolie fortune. Junot l'avait connu en Italie, l'avait retrouvé à Paris et une vive amitié s'était nouée entre eux.

Il eut été convenable à lui de ne se point lier avec celui qui avait été, il le savait, trop bien avec la femme de son général. Bonaparte, qui avait beaucoup souffert dans son amour et dans son amour-propre des infidélités de Joséphine, ne devait pas être porté à voir d'un bon œil un tel ami à son aide de camp. Junot aurait dû le comprendre et, ne fût-ce que par convenance, ne pas se lier avec lui. Sa femme était encore trop jeune pour lui faire sentir son manque de tact. Mais cette amitié fut probablement une des causes pour lesquelles Napoléon, qui pâlissait quand le

hasard lui faisait croiser M. Charles dans la rue, reprochait à Junot de ne jamais se lier qu'avec ses ennemis. M. Charles, dans sa pensée, était englobé dans ce mot avec les royalistes du faubourg Saint- Germain. Mais Junot, irréfléchi, ne le comprit pas. Peut-être cependant se croyait-il tenu par l'honneur à ne pas sacrifier un ami à l'amitié du grand homme dont il était l'aide de camp et eût-il considéré comme une lâcheté de le sacrifier à celui dont il tenait rang, honneurs et fortune. Il continuait donc à le voir, et le général Bonaparte eut la très grande discrétion de ne lui en rien faire dire. Duroc, cependant, aurait bien dû lui en toucher un mot. Peut-être le fit-il, mais Junot n'était pas facile à brider et, en tout, n'en faisait qu'à sa tête.

Le général Junot aurait voulu aller présenter sa jeune femme à ses parents de Bourgogne qui n'avaient pu venir à son mariage. Les événements, les occupations avaient fait ajourner ce projet. Enfin après l'arrestation des principaux auteurs de l'attentat du 3 nivôse, le général eut un peu d'accalmie dans ses travaux et se mit en route. Mme Junot visita donc la Bourgogne et, au retour, la Champagne et la Picardie. Ce qui domine dans ses impressions de voyage, c'est la constatation de l'amour, — c'est le mot — que les populations avaient partout pour le Premier Consul. Ce n'était que justice à elles d'aimer Bonaparte; plus tard, ce ne sera aussi que justice de se détacher de Napoléon.

A son retour de Bourgogne, Mme Junot reprit le cours de ses occupations qui. à vrai dire, n'étaient alors autre chose que ses plaisirs. Tous les

soirs quand elle ne dînait pas en ville, elle avait elle-même du monde à sa table. Après le dîner on allait généralement au théâtre. Elle essaya du bal à l'Opéra, mais ne s'y amusa point, ce qui fait son éloge. Ce qu'elle préférait à tout, c'était d'aller aux Tuileries : là, son esprit trouvait largement de quoi s'occuper et s'y développait tout à l'aise. Et puis elle prenait un intérêt de plus en plus vif à voir Bonaparte dans ses foncions de releveur de peuple jusque dans le salon de Joséphine, à l'entendre causer avec Rœderer, avec Portalis, avec Fouché, avec Fontanes, avec Talma; elle était heureuse de se mêler parfois à la conversation. Aussi étaitrelle une intime de la petite cour consulaire. On s'avisa bientôt d'y jouer la comédie. C'était faire revivre l'occupation la plus intelligente à laquelle s'était livrée la société d'ancien régime, pour ne pas périr d'ennui : la sécurité renaissant, on devait nécessairement ressusciter cet agréable divertissement. Tandis que Mme de Genlis, cette grande comédienne de la vie mondaine, jouait à l'Arsenal les pièces de son ami Théodore Leclercq et les siennes, il se formait aux Tuileries une aimable troupe de société qui, tout en cherchant le délassement d'une soirée, délassait en même temps le Premier Consul de ses travaux, et l'amusait en s'amusant elle-même. Dès que ce monde gracieux des Tuileries se mit à jouer la comédie, Mme Junot et son mari furent aussitôt de la troupe. Il y avait là comme actrices MUe Hortense de Beauharnais qui n'allait pas tarder à devenir Mme Louis Bonaparte, et qui avait fait son apprentissage en jouant, chez Mme Campan, Esther et d'autres pièces; la piquante Mm8 Savary, qui ve-

nail de se marier; M1Ies Auguié, nièces de Mmi Campan, dont Tune devait devenir la maréchale Ney, l'autre la vicomtesse de Broc et mourir accidentellement à Aix-les-Bains en 1813 ; M1Ies Pannelier, cousines de celles-là... Mais, dans les rôles de soubrette, c'est Mme Junot qui jouait le mieux. Elle avait d'ailleurs pris des leçons de Larive et reçu des conseils, — mais pour ses rôles seulement, — de la vieille mademoiselle Clairon.

Du côté des hommes, Junot avait, au dire de sa femme et de Bourrienne, un véritable talent. Mais ce talent était effacé par celui de Bourrienne luimême, qui jouait comme un acteur de premier ordre, et par celui d'Isabey, qui aurait pu rendre jaloux les meilleurs sociétaires de la Comédie- Française. Puis venait Eugène de Beauharnais, dont le jeu était excellent; M. Didelot, préfet du palais, qui était un « admirable Crispin », le colonel Savary, le colonel Lauriston... Ce qu'on jouait? C'était surtout Les héritiers, Les étourdis, Le collatéral, Les rivaux d'eux-mêmes, Défiance et malice... On se lança même à jouer Le barbier de Séville et Mme Junot, qui y avait son rôle, affirme que ces amateurs le jouèrent « comme à cette époque il ne pouvait être joué sur aucun théâtre de Paris. »

Quand le temps était beau et qu'on était à la Malmaison, ils prenaient part aussi tous deux à ces parties de barres qu'affectionnait le Premier Consul et qui sont devenues historiques; elle était des promenades en calèche dans les environs, des parties de chasse... Mais elle n'était pas des voyages que Mme Bonaparte faisait presque chaque année aux eaux de Plombières pour retrouver une

jeunesse qui s'obstinait à l'abandonner de jour en jour davantage. Elle était, pour ainsi dire, de service à la Malmaison. Cela n'allait pas sans quelque assujettissement et la jeune femme eût préféré, pendant l'absence de Mme Bonaparte, — bien qu'elle ne tînt pas plus que cela à se trouver avec elle — avoir quelques jours de vacances. En 1802, elle en adressa la demande par écrit, au Premier Consul et attendit avec impatience qu'elle lui fut accordée. Aussi bien avait-elle hâte d'aller prendre possession d'une charmante maison de campagne, à Bièvre, que son mari venait de lui offrir à l'occasion de sa grossesse K Car la chose était maintenant décidée, Mme Junot était enceinte. Et elle désirait prendre un peu de liberté, aller chez elle, aller chez sa mère, aller voir ses amis qu'elle n'avait pas vus depuis quelques mois... Mais, s'il n'était pas facile de faire partie de la cour consulaire, il n'était pas facile, non plus de s'en éloigner, ne fût-ce que pour quelques jours. D'ailleurs, pour garder Mme Junot dans sa «cage » dont il « dorait les barreaux », le Premier Consul avait ses raisons. En l'absence de Mme Bonaparte, Hortense, nouvellement mariée, s'était installée à la Malmaison, afin que les femmes des aides de camp du Consul pussent y demeurer. Les ma-

1. Cette maison était le Petit Biètsre. Elle appartenait, avant la Révolution, à M. de Channelly, premier valet de chambre du roi. Junot la paya 90,000 francs à M. de Lannoy, ami de Mme de Permon. Elle était petite, mais coquett» et fort agréable. Le parc surtout était et est encore charmant. Elle a longtemps appartenu, depuis, au baron Larrey, l'illustre chirurgien de la Grande armée. Son fils, le baron Hippolyte Larrey, l'a léguée à M"* Juliette Dodu, chevalier de la Légion d'honneur, décorée de la Médaille militaire.

ris, occupés à Paris, venaient presque tous les soirs, Junot comme les autres, et repartaient après le dîner.

Quand un homme se trouve porté par ses talents, par les circonstances ou simplement par sa naissance à un rang éminent d'an s. l'Etat, il se voit aussitôt, surtout s'il est jeune, l'objet des coquetteries de mille intrigantes. S'il fait le sourd à leurs avances, s'il les repousse, on peut être certain que ces femmes n'hésiteront pas à dire partout qu'elles ont été persécutées de ses obsessions, de ses offres les plus tentantes, et qu'il n'a pas fallu moins que leur inébranlable vertu pour ne point succomber. Mme Junot n'est assurément pas coupable d'une telle gasconnade quand elle écrit que le Premier Consul lui poussa quelques attaques un peu vives. On la doit croire. Elle ne dit pas toujours toute la vérité, mais tout ce qu'elle dit est vrai, quoiqu'elle ne puisse s'empêcher d'habiller ses amis de couleurs parfois trop indulgentes.

Pendant l'été de 1803, donc, ;tandis que Mme Bonaparte était à Plombières, rien n'était changé au train de vie de la Malmaison :on allait souvent à la chasse, on causait le soir, puis on se réunissait autour d'une large table de jeu, et, comme tout le monde était jeune, on riait et on s'amusait fort. Pas assez, cependant, au gré du Premier Consul, car il voulut s'offrir, par surcroît, une autre sorte de distraction. Un beau matin, sans que Mme Junot, qui dormait à poings fermés dans sa chambre, ait pu s'expliquer cette subite apparition, elle est réveillée par un bruit assez violent et voit le Premier Consul debout près de son lit!... Sans s'excuser le moins du monde de cet excès

de liberté, et tandis que la jeune femme constatait qu'il n'était encore que cinq heures, le général s'installait dans un fauteuil, au pied du lit et se mettait, tout en causant, à dépouiller son courrier. Au bout d'une heure il se levait et prenait congé de la jeune femme, non sans lui avoir, en partant, pincé les pieds à travers la couverture.

Le lendemain matin, même apparition. Le Premier Consul fit compliment de ses dents à la dormeuse éveillée, causa, décacheta ses lettres, d'éplia ses journaux, puis s'en fut en pinçant comme la veille, à travers la couverture, les pieds de Mme Junot.

Cette fois, celle-ci trouva étranges ces matinales visites, surtout cette cavalière façon d'p.itrer chez elle sans frapper. Elle appela sa femme de chambre et lui défendit de laisser entrer qui que ce fût.

— Même le Premier Consul?

— Même et surtout le Premier Consul!

L'ordre fut renouvelé le soir. Malgré tout, énervée, inquiète, troublée comme, si elle pressentait un malheur, Mme Junot ne put dormir. Aux premières lueurs du jour, croyant entendre quelque bruit, elle se leva et eut l'idée d'aller retirer la clef du cabinet voisin où couchait sa femme de chambre. La clef était de l'autre côté de la serrure!... Elle ouvrit doucement la porte, retira la clef, l'emporta après avoir donné un double tour et se recoucha. Tranquille? Oh! non : et c'est avec un trouble inexprimable que la pauvre femme entendit bientôt les pas du Premier Consul retentir dans le corridor, s'arrêter à la porte du cabinet... Un coup fut frappé, puis un autre... La femme de chambre répondit quelques mots à mi-voix... Les

pas se firent entendre de nouveau et se perdirent bientôt dans l'éloignement. Le général s'en était allé.

' Le trouble de Mm9 Junot ne s'en était pas allé avec lui. Les nerfs trop tendus par ces incidents, elle pleura... Elle pleurait encore lorsque la porte s'ouvrit brusquement et donna passage au Premier Consul.

— Craignez-vous donc que l'on vous assassine? dit-il d'une voix aigre et sifflante.

La jeune femme se cabra devant le sans-gène du procédé. Elle répondit que, ne voulant pas qu'on passât par la chambre de sa domestique pour venir chez elle, elle en avait retiré la clef. Ce n'était pas la vraie raison, mais devant ce diable d'homme, elle n'avait pas osé dire la vérité en toute franchise. Elle eut tort.

Bonaparte la fixait durement et ne répondait rien. Enfin il dit : « C'est demain notre chasse au Butard... Nous partirons de bonne heure... Pour que vous soyez prête, je viendrai moi-même vous éveiller. Et comme vous n'êtes point ici au milieu d'un horde de Tartares, ne vous barricadez pas comme vous l'avez fait. Au reste, vous voyez que votre précaution contre un vieil ami ne l'a pas empêché d'arriver jusqu'à vous. Adieu. »

Mme Junot demeura toute chagrine. Les femmes de service avaient assurément vu le Premier Consul sortir de chez elle : que n'allait-on pas raconter!... Déjà, la veille, elle avait pu remarquer pendant la promenade les regards envieux de quelques jeunes femmes, les visages trop bienveillants de quelques autres, les révérences toutes particulières de certains officiers courtisans. Tout cela ne

lui laissait ,aucun doute sur la nature des propos qui se tenaient à son endroit. Mais à présent bon Dieu! que ne diraitron pas?...

Aussi ne songeait-elle qu'à quitter au plus vite une maison où les lois sacrées de l'hospitalité étaient ainsi méconnues. Mais elle n'arrivait point à accorder un départ subit avec les convenances : il y avait tant de ménagements à garder, vis-à-vis du Consul, d'Hortense, de Junot, de tout le monde!... En désespoir de cause, la pauvrette s'était mise à fondre en larmes, cette dernière ressource des femmes, quand la porte s'ouvrit encore et un général — mais Junot, cette fois, — entra joyeusement dans la chambre.

Junot! Elle était sauvée. Elle lui expliqua comme quoi elle pleurait parce qu'il y avait longtemps qu'elle ne l'avait vu, et, en bon mari, le général crut aisément une chose qui flattait son amourpropre. La journée se passa le mieux du monde. Le soir venu, Mme Junot, qui avait pris une détermination énergique, fit tant de cajoleries à son mari qu'elle le décida à passer la nuit à la Malmaison. Junot, en sa qualité de gouverneur de Paris, ne pouvait s'absenter de son poste sans l'autorisation du Premier Consul : il resta néanmoins, se promettant de retourner à Paris de bonne heure et se flattant que le Consul n'aurait pas connaissance de sa petite escapade conjugale.

Mais le lendemain matin, cinq heures venaient de sonner à l'horloge de Rueil et tous les coqs du voisinage, par leurs joyeux cris, attestaient que l'horloge ne s'était pas trompée, lorsque Mme Junot, qui ne dormait pas plus qu'eux, entendit des pas à l'extrémité du corridor. Ils se rapprochaient, se

rapprochaient, et finalement, s'arrêtèrent à sa porte. Une clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit et le Premier Consul fit bruyamment irruption dans la chambre.

— Comment! Encore endormie, Mmo Junot!... Un jour de chasse!... Quand je vous disais que...

Il serait difficile de peindre la stupéfaction du général en apercevant sur l'oreiller une tête d'homme à côté de celle de la jeune femme. Médusé par la vue de son aide de camp, il demeurait sans voix, cloué au sol... Junot, heureusement, sauva la situation :

— Eh! mon Dieu, mon général, dit-il joyeusement en se frottant les yeux, que venez-vous donc faire chez nos femmes à cette heure-ci?

— Je venais réveiller Mme Junot pour la chasse, répondit le Consul, et voir s'il n'y avait pas ici quelqu'un en contrebande...

Bonaparte qui y était plus que personne, lança en même temps à la jeune femme un regard chargé à mitraille, à la fois déconfit et furieux, mais escorté de paroles affectant la bonne humeur : quelques mots cependant laissèrent entendre à Mme Junot qu'elle le lui payerait. Puis il sortit, tandis que son aide de camp, qui n'avait rien vu à cette petite scène, était transporté d'aise et disait naïvement :

— Comment ne se ferait-on pas tuer avec joie pour un homme pareill

Le pauvre garçon était loin de se douter que cet homme, pour qui il aurait donné jusqu'à la dernière goutte de son sang, avait essayé de lui prendre sa femme.

On partit pour la chasse. Le Premier Consul

profita de l'occasion pour avoir une explication avec Mme Junot. Il n'y fut pas de bonne foi et, comme il avait tort; sur toute la ligne, il aggrava son tort en prononçant des mots plus que vifs, durs même. La conclusion de tout ceci fut que la jeune femme déclara qu'elle allait partir, que sa mère d'ailleurs était malade à' Paris et la réclamait auprès d'elle. Des paroles fort aigres furent encore dites de part et d'autre et l'on se sépara.

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