CHAPITRE V
Infidélité de Junot. — Chagrin vite passé. — Fêtes à Paris après la paix de Lunéville. — État de maison princier. — Mystifications et mystificateurs. — Grossesse de M™e Junot. — Naissance de la petite Joséphine. — Mort de Mm' de Permon. — Baptême et cadeaux. — Visites dans les musées. — Grand déjeuner à l'hôtel du gouverneur de Paris. — Cadeau de cent mille francs. — Fête au Petit-Bièvre. — Trop de luxe — Chagrin de Junot en constatant les visées monarchiques du Premier Consul. — Visite du général Bonaparte : tout est oublié. — Junot déplaît et est envoyé à Arras. — Il revient à Paris pour le couronnement. — Il est nommé ambassadeur à Lisbonne. — Départ pour le Portugal.
Il semble que Napoléon n'oublia jamais son échec auprès de Mme Junot. Il en manifesta plus d'une fois son ressentiment et c'est à cela que la duchesse d'Abrantès attribue en partie la disgrâce qui frappa plus tard son mari. Il est certain que ce sont nos propres torts que nous pardonnons le moins aux autres, mais ce n'est pas à la rancune que Napoléon put garder de son échec, qu'il faut faire remonter cette disgrâce : Junot se l'attira bel et bien lui-même par ses légèretés et par ses fautes.
Et, des fautes, s'il en faisait dans le service, il n'en faisait pas moins en ménage. Singulier contraste, chez Junot comme chez sa femme, que cette frivolité alliée à une nature à la fois fine, puissante et ubéreuse! Malgré son fonds de sérieux,
Abrantès.
Laure aurait eu besoin d'une direction. Ce n'est pas l'expérience de ses seize ans qui lui permettait de diriger une maison où se dépensaient environ deux mille francs par jour. Il lui eût fallu un esprit méthodique et d'ordre qui n'était nullement le sien. Elle l'aurait eu si son mari le lui avait donné. Mais comment Junot, qui ne savait pas se discipliner lui-même, aurait-il songé à habituer sa femme à l'ordre et à la régularité? Quelque rétive que soit une femme, si elle n'est pas foncièrement mauvaise, elle attend d'abord de son mari une direction : son regard, toujours attaché sur lui, la sollicite. Si le mari ne s'en aperçoit pas ou néglige de la donner, il ne pourra plus tard s'en prendre qu'à lui-même des résultats fâcheux de son incurie. Mais le mal sera fait. Il est regrettable que Junot ait été aussi frivole que les seize ans de sa femme ; s'il s'était attaché à donner à Laure la direction qui lui avait manqué à lui-même, il lui eût évité dans l'avenir bien des douleurs ; sa maison ne serait pas allée à la dérive, comme ils y allèrent eux-mêmes, chacun de son côté, faute de savoir se discipliner. C'est ainsi que Junot qui, comme le dit sa femme, « n'avait pas des principes fort arrêtés en fait de fidélité conjugale, » s'avisa de faire la cour à une Anglaise, lady Cla..., qui avait loué le grand château de Bièvre, que Mme de Montesson avait occupé, et qui était voisin du petit-Bièvre. Les relations devinrent vite intimes. Mais il se trouva que cette lady avait amené de Londres, en qualité dé « jeune homme de compagnie » un émigré français, le comte de Las Cases. Celui-ci ne pardonna jamais à Junot la préférence que son Anglaise lui donna
sur lui, et il se vengea plus tard en déversant sur son nom dans le Mémorial de Sainte-Hélène le fiel accumulé pendant près d'un quart de siècle.
Quant à la pauvre Mme Junot, cette première infidélité de son mari lui fit verser bien des larmes, mais le général lui prouva que son tort, après tout, n'avait rien de bien grave, que c'est elle qui avait tort de pleurer ; il la fit rire et obtint son pardon.
La paix de Lunéville, qui assurait à la France sa limite naturelle du Rhin, venait d'être signée. Cette paix fut grandement fêtée à Paris et le Premier Consul donna l'exemple des réceptions et des réjouissances. Chaque soir c'étaient des dîners, des bals, des réunions de tout genre, et une prospérité inconnue depuis de longues années se faisait sentir dans toutes les branches du commerce et de l'industrie. Mme Junot donna ellemême les fêtes les plus brillantes.
Comment pouvait-elle subvenir à toutes ces dépenses et à celle du train princier de sa maison ? On se rappelle que sa mère ne lui avait pas donné de dot : la presque totalité de celle que le Premier Consul avait faite à Junot, soit quatre-vingt-dix mille francs sur cent mille, avait passé à l'achat du Petit-Bièvrc. Il ne restait donc, défalcation faite des frais du mariage, qui avaient bien absorbé les dix mille francs restants, que la solde du général et ce qui avait été donné à Laure par son frère et son futur beau-père. Quelque avantageusement que cet argent ait. été placé, s'il le fut jamais, son revenu ne pouvait évidemment suffire à cette vie de représentation continuelle. Mais le Premier
Consul y pourvoyait. Voulant que les généraux et les hauts fonctionnaires eussent un état de maison brillant, il allouait à Junot, indépendamment de sa solde et de certaines indemnités, une somme de trois cent mille francs sur les fonds provenant de la ferme des jeux. C'est ainsi qu'il posait déjà les jalons corrupteurs de l'Empire.
Cependant l'incapacité du général Menou avait perdu l'Egypte. Les soldats de l'Angleterre remplaçaient ceux de la France sur la terre des Pharaons. Le Premier Consul en fut très affecté : les Parisiens le furent moins. Cette perte passa même à peu près inaperçue : qu'éiait-ce à côté des débuts d'un acteur ou d'une actrice, d'un scandale mondain ou des excentricités d'une courtisane à la mode?... On continua donc à s'amuser comme si, au contraire, l'Egypte avait définitivement été rattachée au territoire de la République. Mais le Premier Consul jeta dès lors les yeux sur Boulogne et se donna tout entier à son projet de descente en Angleterre. Les Parisiens, eux, continuèrent à s'amuser.
Parmi leurs amusements, il en était un, de fort mauvais goût, fruit pourri de l'ancien régime agonisant et qu'on avait tort de lui emprunter, celui des mystifications. On l'avait étonnamment développé et l'on tendait à en faire une sorte d'institution sociale. La mystification était devenue une véritable profession, une carrière presque, et il y avait des mystificateurs attitrés, auxquels le monde décernait un brevet d'esprit ; quelques uns comme Legras, Fitz-James, Thiémet, jouissaient d'une réputation colossale. Musson surtout, qui continuait les (eus ou parasites des grands sei-
gneurs, comme le Neveu de Rameau, de Diderot, et avait jadis été lancé par Marie-Antoinette l, avait la vogue. Bouffonnant à qui mieux mieux, exerçant avec dignité leur indigne métier, ces mystificateurs patentés étaient chargés d'amuser un peuple d'imbéciles et de badauds, de désœuvrés, d'hommes du monde, qui ne pouvant trouver la moindre ressource en eux-mêmes, donnaient un louis à ces gens pour qu'ils les égayassent pendant un dîner. On les invitait pour que leur « esprit » suppléât à l'insuffisance de celui des maîtres de maison ; je ne sais si l'on n'allait pas jusqu'à faire figurer leur nom sur les invitations et sur les menus. C'était niais, mais c'était comme cela. Mme Junot, avec toute l'étourderie de la jeunesse, avait donné dans ce travers. Elle fut un jour vertement réprimandée par le Premier Consul, ainsi que son mari, pour avoir fait mystifier un imbécile de ses amis par toule une salle de spectacle2. Il est vrai que M. lfippolyte Charles, ami de Junot, était du complot et l'on sait que Bo-
1. « Musson, bouffon de société... » (Chamfort, Œticres, t. II, p. 113.) « Tout le talent de ces mystificateurs consiste à faire des grimaces, à imiter les cris de toutes sortes d'animaux, ou le bruit d'une scie ; à changer leur voix, à jouer la comédie derrière un paravent, à se déguiser de toutes les manières, à se moquer d'un honnête homme de la société, etc. » (KotzbbUb, Souvenirs de Paris en 1804.)
2. Ces plaisanteries étaient renouvelées du xviiP siècle. Duelos, nous dit Feuillet de Conches, appelait le persifia;/u « un amas fatigant de paroles sans idées, une volubilité de propos qui font rire Les sots, scandalisent la raison, déconecr-
gens honnêtes ou timides et rendent la société insupportable. Ce mauvais genre, ajoute-t-il, est quelquefois moins extravagant, et alors il n'en est que plus dangereux. C'est lorsqu'on immole quelqu'un, sans qu'il s'en doute, à la malignité d'une assemblée, en le rendant à la fois instrument et victime d'une plaisanterie commune par le3 choses qu'on lui
naparte avait des raisons toutes particulières pour ne pas chérir M. Charles. Cette maladresse, jointe à la déconvenue du Consul auprès de Mme Junot et à différents épisodes fâcheux qu'on trouvera plus loin, pesèrent lourdement sur l'avenir et sur le bonheur du jeune ménage.
Cependant, Mma Junot était enceinte et approchait du terme de sa grossesse. C'est avec une noble ivresse qu'elle se voyait bientôt mère. Un jour, son mari entre dans sa chambre et la trouve penchée sur le berceau qui attendait le petit être à venir : elle paraissait comme en extase. Junot, sous une enveloppe un peu dure, sous la brusquerie fréquente de ses manières et de son étourderie, cachait, comme cela se voit souvent chez ces sortes de natures, un cœur tendre, sensible aux joies de la famille. Comprenant à merveille la sainte extase de sa femme, il l'embrassa avec une expansion qui mit le comble au bonheur de celle qui allait être mère.
Elle eut une fille. Elle craignait tout d'abord que cette petite ne fût point accueillie avec autant d'enthousiasme qu'un garçon. Son beau-père, peu galant, lui avait déjà dit : « Ce n'était pas la peine de tant crier pour avoir une fille! » Mais le général ne partageait pas l'erreur de son père : il fut parfait pour sa petite femme, parfait pour sa petite fille et des larmes d'attendrissement montrèrent à Mme Junot qu'il serait le meilleur des pères.
Une douleur au milieu de tout ce bonheur ; Mme Junot perdit sa mère. Si quelque chose put
suggère et les aveux ingénus qu'on en tire. » (Feuillet de Conches, Les Salons de conversation au XVIII" siècle, p. 105.)
apporter une consolation à son chagrin, ce fut la pensée que la pauvre femme était délivrée des souffrances qui, depuis quelque temps, la torturaient incroyablement.
Junot et sa femme avaient prié le Premier Consul d'être le parrain de leur fille et il avait accordé cette faveur avec beaucoup de bonne grâce. Le lendemain du baptême, qui se fit à Saint-Cloud et non à la Malmaison que Bonaparte commençait à délaisser, Mme Bonaparte envoya à la jeune mère un collier de perles fines sur plusieurs rangs ; les perles étaient de la grosseur d'une forte groseille et le cadenas formé par un solitaire d'un blanc et d'une eau admirables. Ce cadeau était superbe, mais il n'approchait pas de celui que le Premier Consul fit à Junot : il lui donna le titre de propriété de son hôtel de la rue des Champs-Elysées. C'était là un cadeau de deux cent mille francs, qui augmentait de tout le prix du loyer les revenus du jeune ménage. Au lieu de continuer à vivre sur le même pied qu'avant, ce qui eût été tout juste raisonnable, on augmenta le train de la maison, on se résolut à renouveler le mobilier et l'on reçut plus brillamment que par le passé : de sorte que ce cadeau, qui eût dû permettre de vivre avec une sage prévoyance, ne fut pour le général et sa femme qu'une source de nouvelles dépenses et de gaspillages inconsidérés.
Mme Junot, qui aimait à recevoir les artistes les plus distingués, s'aperçut un jour, en causant avec l'un d'eux, que son éducation artistique laissait quelque peu à désirer. Ce n'était pas sa faute : elle était si jeune! Et puis les maladies successives de sa mère, son mariage, sa grossesse, son deuil..*
Bref, elle voulut combler cette lacune et demanda à Millin, directeur du cabinet des médailles, et au vieux Hubert-Robert, de l'aider à réparer le temps perdu. On organisa donc des visites dans les musées. On n'en avait encore fait que deux lorsque Mme Junot en parla incidemment, aux Tuileries, devant le Premier Consul.
— Pourquoi, lui dit Bonaparte, n'emmenez-vous pas dans ces visites quelques-unes de vos relations étrangères?... Vous êtes commandante de Paris : c'est une manière agréable d'en faire les honneurs à des étrangers en leur faisant voir que nous valons la peine qu'on vienne nous rendre visite.
Aime Junot s'en voulut de ne pas avoir eu cette idée et, dès le lendemain, elle la mettait à exécution. Ses amis de Russie et d'Angleterre, la comtesse Diwoff, le prince Georges Galitzin, Mme Zamoïska, la duchesse de Gordon et sa jolie fille lady Georgina, M. Ayr, le colonel James Green, lord Yarmouth, le baron de Schack, un vieux beau de la cour de Berlin, la jeune comtesse Lisbeth de Blumenthal, qui était la Mathilde du roman de Caroline de Litchlield ; le comte Philippe de Gobenzl... tous furent invités et l'on allait en caravanes joyeuses faire ces excursions instructives. Il faut reconnaître ici que Mme Junot a contribué dans une très large mesure à répandre parmi les étrangers de distinction qui affluèrent à Paris sous le Consulat, des idées vraies sur la cordialité et la sociabilité du monde nouveau qui s'était élevé sur les ruines de l'ancien régime. Et ces étrangers étaient étonnés de trouver chez un général de la République, chez sa femme surtout, les manières, la connaissance du monde, l'urbanité qui distin-
guaient les Français d'avant la Révolution, et, de plus, une science positive des arts, de l'antiquité, de l'histoire, que ceux-là n'avaient jamais eue. En faisant ainsi connaître aux étrangers les qualités de la société nouvelle, Mme Junot leur apprenait à aimer la France que les excès de la Révolution avaient mise au ban de l'Europe. Il était grand besoin de se montrer à eux sous cet aspect gracieux, affable et accueillant, qui, au demeurant, est bien celui de notre caractère national, pour qu'ils nous pardonnassent non seulement les ruines que les longues guerres avaient semées chez eux, mais aussi nos victoires, notre prestige et notre prospérité.
Ces caravanes artistiques durèrent six semaines, et se faisaient avec un plaisir toujours renouvelé : jamais temps ne fut mieux employé, surtout par une jeune femme. C'est ainsi qu'elle apprit par M. Vivant Denon, par Millin, par Hubert Robert, à connaître les maîtres de la peinture, à les apprécier et aussi à en parler de façon à rivaliser bien vite avec eux, tant était vif en elle le goût des arts, tant son intelligence était prompte à saisir le beau en toute chose, son cœur à le sentir, et son éloquence à le faire sentir aux autres. Est-il en effet un sentiment bien complet de plaisir, de bonheur, dans une âme d'élite, si elle ne le fait à l'instant partager?
Lorsque Bonaparte fut nommé Consul à vie, Junot eut la pensée de lui offrir une fête. Indépendamment de son désir de célébrer un événement qui comblait de joie ceux qui lui étaient attachés, Junot voulait lui témoigner sa reconnaissance pour tous les bienfaits dont il l'avait comblé, par-
ticulièrement à l'occasion du baptême de sa fille. Il pria donc sa femme, qui ne demandait pas mieux, d'inviter Mme Bonaparte à déjeuner ; lui-même engagerait le général. Après le déjeuner, on fit une promenade en voiture au bois de Boulogne et, en rentrant, Mme Bonaparte dit à Mme Junot que le Consul l'avait chargée de lui annoncer, ainsi qu'à son mari, qu'il leur faisait cadeau d'une somme de cent mille francs pour meubler leur hôtel. Cette somme était ordonnancée, ils n'avaient qu*à l'aller toucher.
On juge de la joie de Mmo Junot en voyant combien son mari et elle étaient dans les bonnes grâces de l'homme extraordinaire qui présidait aux destinées de la Bépublique française. Aussi, quand l'hôtel fut entièrement meublé à neuf, les heureux propriétaires voulurent-ils donner une grande fête et pendre, comme on dit, la crémaillère. Le Premier Consul y vint : sa femme, qui s'était mise en je ne sais quel personnage mythologique, y brilla comme un coucher de soleil, tandis que sa fille Hortense, astre nouveau qui s'élevait sur ce monde de fraîche création, dansait à corps perdu avec de jeunes officiers et que Bonaparte visitait l'hôtel depuis la cave jusqu'au grenier.
Quelques jours après, nouveau gala, mais tout intime, celui-là : Junot célébrait la sainte Laure, ou plutôt la saint Laurent, jour de la fête de sa femme. Comme on était au plus fort de l'été, au 10 août, la fête eut lieu à la campagne, au Petit- Bièvre. Il y eut une table de soixante-dix couverts, autour d'un gigantesque platane qui ombrageait merveilleusement tous les convives ; des fleurs
étaient partout ; des oiseaux, dans des cages dissimulées, amusaient de leurs tristes chansons de prisonniers la gaieté de chacun ; des devises, des banderolles, donnaient un air de fête jusqu'aux moindres recoins... Le soir, on dansa sur les pelouses et Ruggieri tira un superbe feu d'artifice. Junot poussa l'amabilité jusqu'à faire reproduire en lettres de feu sur un pavillon où sa femme élevait des tourterelles, ce galant quatrain :
Quand ma Laure vient visiter
Ses amoureuses tourterelles,
C'est pour leur apprendre d'aimer
L'art charmant qu'elle sait mieux qu'elles.
C'était tout à fait xviir9 siècle, et l'on ne faisait pas mieux à la petite cour de Sceaux, au temps de la duchesse du Maine. Mais Bièvre était si près de Sceaux! Et voilà comment un aide de camp du Premier Consul de la République française célébrait la fête de sa femme, dix ans après avoir quitté l'humble toit paternel dans un petit village de Bourgogne! Ce faste était exagéré : il rappelait trop celui des grands seigneurs d'autrefois. A si petite distance de la Révolution, il sonnait faux et sentait un peu le parvenu. Plus de gravité, plus de simplicité eussent été préférables. Mais la bonne grâce tout aimable de la jeune maîtresse de maison qui faisait on ne peut mieux les honneurs de chez elle, eût vite chassé ces pensées désobligeantes si quelque esprit chagrin se fût avisé de les avoir ; et puis, le général savaiMl s'il aurait longtemps à jouir de ces heures de paix et de bonheur? SavaiMl si demain un boulet ne viendrait pas trancher brutalement sa brillante carrière? Il fallait donc se hâter de jouir de l'heure
présente, car qui pouvait savoir ce que l'avenir réservait dans ses horizons mystérieux?
Le général Junot était républicain, sincèrement républicain. Malgré toute sa joie de voir Bonaparte à qui il était fanatiquement attaché, nommé Consul à vie, il devinait que c'était là un acheminement à la monarchie et au pouvoir absolu. S'il fut vivement atteint dans ses convictions politiques, il fut plus peiné encore en voyant que l'homme semblait vouloir confisquer la République à son profit et, de la chose de tous, faire sa chose à lui. Cet homme qui n'avait pas eu d'égal jusqu'alors dans le monde, ne l'avait-il comblé de bienfaits que pour le réduire, comme forçat de la reconnaissance, à devenir son complice dans les attentats qu'il méditait contre la liberté et contre la République ? Les faveurs dont il couvrait les autres généraux, n'était-ce aussi que pour s'assurer des prétoriens dévoués qui se chargeraient, le moment venu, de faire marcher l'armée contre le pays ?... Aussi Junot étaitril triste et rêveur. Dînant à Saint-Cloud chez le Premier Consul, il laissa paraître un peu de ses inquiétudes, ce qui lui valut d'être rabroué vivement par son général.
Ce n'était pas la première fois qu'il avait à subir la mauvaise humeur de Bonaparte. Souvent il avait reçu de vertes semonces soit pour une faute de service, soit pour une étourderie en dehors du service. Vif comme il l'était, inconsidéré le plus souvent, Junot n'avait pas eu le temps de prendre un peu de cette gravité que son âge ne comportait pas beaucoup, son tempérament encore moins ; il n'avait pas su, selon l'expression du Consul, « se vieillir de dix ans. » Les mœurs, à cette époque,
étaient fort relâchées dans le monde militaire ; le caprice, la violence, étaient la base de la conduite de nos jeunes officiers : un homme lisait un journal dans un café, un officier entrait, lui prenait le journal des mains, et l'on n'avait pas le droit de protester : sinon, un bon coup d'éoée vous apprenait que la force prime le droit ; à la promenade, les militaires ne se gênaient nullement pour enlever une femme au bras de son mari ; pour entrer à un spectacle, aucun officier ne se fût assujetti à se mettre à la queue ;il passait le premier et foulait aux pieds le pékin, le droit et les plus élémentaires convenances. Junot, il faut bien le dire, avait trop adopté ces habitudes, et ses procédés étaient parfois un peu vifs, ce qui lui valut à plus d'une reprise les remontrances sévères de Bonaparte. Mais, cette fois, il fut profondément blessé. Sa femme, qui le vit sombre et taciturne et qui lisait en lui à cœur ouvert, devina qu'il y avait eu quelque chose entre lui et Bonaparte. Junot lui avoua qu'en effet il avait beaucoup d'humeur devant les mesures qui restreignaient les libertés publiques ; il ajouta qu'il y avait déjà une cour, qu'on ne pouvait pas dire un mot de vérité sans déplaire...
Mme Junot comprit que son mari avait déplu par sa franchise républicaine et qu'il était douloureusement ulcéré par quelque parole du Premier Consul ;elle voyait que l'âme était atteinte et elle savait par expérience que la blessure faite par un être aimé est empoisonnée et bien plus longue à guérir que toute autre. Plus d'une fois déjà, elle avait eu à consoler son mari des chagrins qu'il s'attirait en provoquant chez Bonaparte des boutades qui lui meurtrissaient le cœur ; plus d'une fois elle eut à
panser ces blessures du cœur. Avec son tempérament emporté et qui ne laissait pas le temps à la froide raison d'intervenir, Junot sentait très vivement, et sa pauvre jeune femme dut, à certains jours, prier Bonaparte de mettre lui-même un baume sur la plaie qu'il avait faite. Cette fois elle ne demanda rien. Mais, comme elle déjeunait un matin chez Mme Bonaparte, le Premier Consul arriva, la prit à part et lui demanda, en termes assez cavaliers, pourquoi il ne voyait plus son aide de camp. La jeune femme ne lui cacha pas que Junot était malade, malade des duretés qu'il lui avait dites ; et elle lui fit sentir, en quelques mots pleins de mesure et de dignité, combien il avait manqué de tact en parlant de son mari, devant elle, comme il l'avait fait.
Le soir même, le Premier Consul venait faire visite à son aide de camp, et tout était oublié.
Peu de temps après, nouvelle discussion. L'Angleterre, en refusant de rendre Malte à la France, avait implicitement dénoncé le traité d'Amiens. Par représailles, Bonaparte ordonna l'arrestation immédiate de tous les Anglais qui se trouvaient sur le territoire français. Junot, qu'il envoya chercher pour lui dicter les mesures propres à l'exécution de cet ordre, osa lui faire des remontrances, et c'est avec beaucoup de peine qu'il l'amena à se contenter de les déclarer seulement prisonniers de guerre et à les interner dans la ville où ils se trouvaient.
Mais l'attitude de Junot avait indisposé le Premier Consul. Des courtisans (il s'en trouvait déjà aux Tuileries) s'en aperçurent. L'un d'eux, Savary, qui n'aimait pas Junot, sut exploiter contre lui le
mécontentement du maître. Il raviva en lui le souvenir d'une des étourderies du général : celuici n'avait-il pas, dans un mouvement de colère, chez le glacier Garchy, rue de la Loi, corrigé à coups de queue de billard quelques garçons doni il avait eu à se plaindre (1) ? Le « gendarme à tout faire » ainsi que l'a appelé Taine, présenta cet incident comme ayant porté atteinte au prestige du commandant de Paris. C'était pour lui une manière de faire sa cour au Consul en lui fournissant un prétexte pour enlever à Junot le gouvernement de Paris et le donner à Murât, mari de sa sœur ; ensuite il faisait disgracier un général qu'il n'aimait pas.
Bonaparte écouta les insinuations de l'officier courtisan et envoya Junot commander à Arras la division des grenadiers réunis. C'était là un beau commandement, mais, après celui de Paris, c'était une disgrâce. Junot s'en applaudit cependant, un peu plus tard : peut-être, s'il avait été à Paris, n'aurait-il pas été si souple que Murât, lors de la malheureuse affaire du duc d'Enghien ; peut-être aussi n'aurait-il pas aimé à voir de trop près la proclamation de l'Empire qui vint le trouver, sans beaucoup le surprendre, à Arras.
Le général Junot travaillait de son mieux à mettre sur un pied respectable sa belle division des grenadiers réunis. Comme toute femme d'esprit et de cœur, la sienne s'intéressait à ses travaux et lui faisait la vie douce dans son intérieur, lorsque, au milieu du mois de juillet 1804, l'empereur annonça son arrivée prochaine à Arras. Junot, dès lors, ne
1. C'est sans doute ce qui a fait écrire à Paul-Louis Courrier que « Junot battait ses gens. »
ferma pas l'œil un instant. De son côté, Mme Junot ne le fermait guère non plus : comment l'empereur recevrait-il son mari, dont les idées républicaines étaient, croyait-elle, la principale cause de son éloignement de Paris ? Serait-il satisfait de la façon dont il avait organisé sa division ? Approuverait-il ses innovations dans la coiffure et dans la tenue ?
Enfin les appréhensions de la jeune femme se calmèrent. L'empereur reçut Junot en ami, il lui témoigna la plus grande confiance et se déclara satisfait des modifications qu'il avait apportées dans la tenue de ses hommes. Il finit même par lui faire « toutes ses grâces » comme disait sa femme. Il lui en accorda aussi quelques-unes et, lorsqu'il quitta Arras, il était tranquille : Junot avait jeté au rebut ses vieilles idées républicaines et était dévoué corps et âme à l'empereur comme il l'avait été au général Bonaparte.
Un jour, Junot fut remplacé à Arras et appelé à Paris pour faire partie, avec les autres grands dignitaires de l'Empire, de l'escorte d'honneur de celui qui allait être sacré et couronné empereur des Français. Mme Junot fut enchantée de revenir à Paris. Elle trouva sa maison envahie par les parents de son mari, les rues envahies par les provinciaux, et les cervelles par le virus courtisan. La cour n'était pas formée que les courtisans l'étaient déjà : on dirait vraiment que l'âme humaine n'a de véritables dispositions que pour la bassesse... Ils s'essayaient au ton de cour, et l'on voyait ces parvenus de la victoire, ces engraissés de la misère du peuple passer des heures devant une glace, suer sang et eau pour acquérir l'aisé, le bel air, les minauderies distinguées, pour, ensuite, se ruer
12S LA GÉNÉRALE JUXOT
avec orgueil à la curée des servitudes et des hontes bien reniées de l'Empire naissant. Mais ils eurent évertuer à devenir des hommes de cour, la plupart restèrent en route et ne furent que de valets : ils n'avaient pas assez d'éducation pour être courtisans.
Mme Junot était dans le troupeau doré des personnages officiels à qui une place était réservée à Notre-Dame pour assister à ce spectacle unique dans l'Histoire. Ses impressions étaient un peu celles de la foule du dedans et du dehors : elle les a écrites et c'est une chose des plus intéressantes que de les comparer à celles des autres témoins qui ont écrit les leurs sur ce grand fait historique. Elle ne cache pas qu'elle fut empoignée par la grandeur du fait et de la mise en scène.
Mais d'autres personnes, trop peu assurément, ne s'associaient pas à ces transports : elles voyaient, le pays tomber, sans garantie aucune, entre les mains d'un homme qui, en fait d'arbitraire, pas plus tard que le 20 mars de cette année, avait montré ce dont il était capable. Et pendant que les cloches de Notre-Dame sonnaient à toute volée, comme pour les funérailles de la liberté, pendant que les canons tonnaient à toute gueule comme pour donner plus de solennité à ce jour néfaste, et annoncer son abaissement à une foule imbécile, un ancien conventionnel qui avait perdu une jambe sur le champ de bataille d'Hondschoote, passant en cabriolet devant les troupes rangées sur le quai, disail à son jeune enfant: « On couronne un empereur ! » Philarète Chasles n'oublia jamai • le ton de douleur en même temps que de haut et amer dédain avec lequel son père lui dit ces paroles.
Abrantès. n.
DUCHESSE D'ABRANTÊS 129
Quelque temps après les fêtes du couronnement, Mme Junot vit un soir rentrer son mari avec l'air soucieux, presque triste. « Qu'as-tu? lui dit-elle. — Rien : l'empereur veut me nommer ambassadeur en Portugal. — Eh bien ! répondit la jeune femme, paraissant ravie tout d'abord de se voir ambassadrice, c'est très joli, cela ; pourquoi n'en être pas satisfait ?
Junot, qui se rappelait que Lannes, disgracié à la suite de la fâcheuse affaire de la caisse de la garde consulaire, et nommé ambassadeur en Portugal, lui avait dit que la cour de Lisbonne était « une véritable pétaudière », répondit qu'il serait bien fâché de « s'en aller faire la sieste en Portugal » alors que l'on était en guerre avec l'Angleterre et que les rapports avec la Prusse, la Russie et l'Autriche sentaient terriblement la poudre.
Si Mme Junot affectait devant son mari de ne pas s'émouvoir à la pensée d'aller à Lisbonne, au fond, l'idée de quitter la France lui était profondément pénible. Mais elle n'était pas femme à s'occuper d'elle d'abord ; l'égoïsme n'était pas son fait : cette étroitesse de vues, cet esprit « petit bourgeois » qui préfère son train-train journalier à tout, lui était souverainement antipathique.
« Gomme il était question, a-t-elle écrit, d'une affaire qui devait placer Junot dans une position où, selon moi, il prouverait ce qu'il pourrait faire, je ne voulus pas le détourner d'une voie ouverte à sa renommée comme homme de mérite et d'esprit. Je l'exhortai, tout au contraire, à réfléchir avant de prendre un parti... »
Les autres femmes généralement prennent un parti avant de réfléchir, et même se dispensent
de réfléchir après l'avoir pris, mais Mme Junot, avec son bon sens supérieur, faisait précisément le contraire. Elle avait quelque influence, pas assez malheureusement, sur son mari, qui était rétif aux conseils, mais qui reconnaissait parfois qu'elle lui en donnait de bons. Cependant se défiant d'elle et de lui, il alla consulter Cambacérès, l'archichancelier de l'Empire. Celui-ci lui donna pour tout avis celui-ci : « Il faut obéir à Sa Majesté. »
C'est ce qu'on fit. Mme Junot avait l'âme brisée à la pensée qui lui fallait quitter Paris où elle avait ses habitudes, son frère, ses amis, ses enfants, car elle avait maintenant une seconde fille, Constance, qui tétait encore, et était trop faible pour supporter les fatigues du voyage... Et puis Mme Lannes, qui arrivait de Lisbonne, ne lui disait pas grand bien du Portugal : société nulle ou à peu près, aucune ressource mondaine ou intellectuelle, tout sous l'influence de l'Angleterre.
Junot était non seulement nommé embassadeur à Lisbonne, mais il était en même temps chargé d'une mission secrète à la cour de Madrid : il devait s'en acquitter en passant et demeurer en cette ville tout le temps qu'il faudrait. L'empereur lui donna lui-même ses instructions; il en donna aussi de longues et détaillées à sa femme, lui prêcha la prudence dans les propos, particulièrement en ce qui concernait ses sœurs et l'impératrice, lui prescrivit de recevoir beaucoup et les congédia en -eur souhaitant à tous deux un bon voyage.
Mme Junot s'occupa aussitôt de la grave question des robes et toilettes, tandis que le général
s'occupait de celle du personnel et des menus détails du voyage. Dans sa visite d'adieu, Junot conjura l'empereur de le rappeler auprès de lui si, la guerre survenant, il prenait lui-même le commandement de l'armée. L'empereur le lui promit et le général partit content.
Mme Junot, son mari et sa petite Joséphine qu'elle habillait en garçon pour se donner l'illusion qu'elle en était un 1, quittèrent Paris à minuit, le jour du mardi-gras de l'année 1805. Elle avait le cœur bien gros, la jeune ambassadrice, lorsqu'elle monta en voiture, et elle déclare que lorsqu'elle passa la barrière pour cette « expatriation » elle souffrait de la plus vive douleur qu'elle ait ressentie de sa vie. Mais peu à peu les bonnes paroles de Junot, l'idée qu'elle était embassadrice, qu'elle devait donner l'exemple de la fermeté au personnel diplomatique qui les suivait en Portugal, lui rasséréna les idées. Bientôt même les distractions du voyage, qui se faisait avec un grand apparat, le canon qu'on tirait sur leur passage, les harangues des autorités, tout cela eut vite fait de lui changer les idées et de les tourner au rose. On allait à petites journées et ce n'est qu'après la douzième qu'on arriva à Bordeaux sans accident : la voiture du général n'avait cassé qu'une fois, et celle de sa fille seulement cinq fois. Mais l'on n'avait plus que trente jours de voiture avant d'arriver à Lisbonne, ainsi tout allait bien.
Un tête-à-tête si prolongé avec son mari, même si elle l'aime, doit paraître un peu dur à une
1. De même, la mère du fameux abbé de Choisy habilla celui-ci en fille jusqu'à l'âge de dix-huit ans, parce qu'elle n'avait pas de fille et voulait se donner l'illusion d'en avoir une.
femme, peut-être aussi à un homme; mais ce n'est pas pour s'y soustraire que, à partir de Bayonne, Junot partit à franc étrier pour Madrid, laissant sa femme continuer sa route sous la protection des secrétaires. Ce n'était pas l'usage qu'un ambassadeur prît un moyen aussi peu solennel pour se rendre à son poste, mais Junot avait trouvé à Bayonne des ordres de l'empereur qui lui enjoignaient d'arriver à Madrid au plus tôt, et il était parti.
La route jusqu'à Madrid ne se fit pas sans incidents, tout au moins sans émotions : avec ces diables des mules, de muletiers surtout, il y avait de quoi perdre la patience. Pour en faire provision, Mme Junot descendait parfois de sa boîte roulante, se dégourdissait les jambes en marchant un peu et cueillait des fleurs le long du chemin, moins pour en faire des bouquets que pour faire sur chacune des observations botaniques de vieux savant; elle vous plaquait dessus des noms latins qui stupéfiaient les secrétaires, peu habitués à voir pareille instruction chez une femme, — et elle n'avait pas vingt ansl