ADMINISTRATION MILITAIRE
Troupes en garnison dans la généralité (99). — Logement des troupes ; imposition au marc la livre de la capitalion pour le casernement (101). — Inconvénient de la dispersion des bataillons d'un même régiment (102).
— Efforts tentés par Choiseul pour les réunir (1031 — Le plan de casernement est dressé par l'ingénieur en chef des ponts et chaussées (104). — Adjudication des lits militaires (105).— Lesfourrages militaires (106). — Déplacements fréquents des régiments (108). —Le service des élapes(108).
— Fourniture de voitures ou de chevaux aux soldats pour les transports (109).— Recrutement des troupes réglées (111). — Les milices provinciales, leur recrutement par le tirage au sort (112). — Le remplacement est autorisé (114). — Réunion et exercices des miliciens (118). — Durée de leur service (118). - Leurs privilèges (119). — Traitement des soldats malades dans les hôpitaux ordinaires (120). — Médecins affectés aux soldats malades (120). — Soldats envoyés aux eaux (122). — Écoles militaires; école de Saumur (123). — École de la Flèche (124). — Sa suppression (126). — Les Pères de la Doctrine chrétienne à la Flèche (127). — Projet d'une école d'artillerie à Laval (128).
Les troupes en garnison dans la généralité de Tours appartenaient, comme partout ailleurs, à deux catégories distinctes : l'armée régulière et les milices provinciales.
Jusqu'en 1765, il n'y eut dans la généralité que deux régiments de cavalerie, mais à cette date le ministre envoya une brigade de carabiniers à Chinon, deux brigades à Angers, deux à Saumur et huit détachements
100 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVIIl" SIÈCLE
de cavalerie soit à La Flèche, soit à Saumur', à cause de l'école d'équitation récemment créée dans cette ville. A la môme époque, le régiment de Chartres vint travailler au pont de Tours. Le nombre des régiments resta à peu près le même jusqu'en 1783.
L'intendant était toujours consulté quand il s'agissait de fixer la garnison d'un régiment. Il était, en effet, indispensable de connaître d'avance les ressources qu'offrait une ville soit pour le logement, soit pour la nourriture des soldats et des chevaux. Les villes ne se souciaient guère de posséder une garnison. Le soldat était presque toujours logé chez l'habitant, et la ville, pour assurer le logement des soldats, était obligée de s'imposer au marc la livre de la capitation ; c'était une charge de plus ajoutée à tant d'autres. En 1767 et en 1768, la ville d'Angers dut payer pour le logement des carabiniers 2,679 livres 19 sols 11 deniers^; aussi, quand, sur l'avisdeDu Cluzeletdu marquis de Poyanne, lieutenant général des troupes en garnison dans la généralité, on voulut lui donner, en 1774, un nouvel escadron de carabiniers, la ville d'Angers s'adressa à Monsieur, frère du roi, dont l'Anjou formait l'apanage. Monsieur promit au maire qu'il ne lui ferait loger aucun nouvel escadron et il proposa comme lieu de garnison Château-Gontier ; mais les écuries y étaient détestables et les fourrages s'y vendaient à un prix trop élevé. Le marquis de Poyanne préféra le Lude et Ghâteau-du- Loir, ajoutant qu'il était heureux que les carabiniers ne soient pas logés à Angers, car cette ville était le réceptacle de toute la canaille la plus méprisable 3.
' Biblioth. mun. de Tours, Etal de la généralilé, p. 88, ras. 1212. '^ Arcli. dép. d'Indre-el-Loire, C, 54.
" Arch. dép. d'Indre-el-Loire, C, 54.
Quand les villes n'étaient pas en état de supporter la dépense du casernement, il y était pourvu en tout ou en partie par une imposition au marc la livre de la capitalion sur tous les habitants de la province, conformément à la répartition qui en était faite par l'intendant. Un arrêt du Conseil, du 10 juin 1766 -, ordonna qu'à dater du 1" janvier 1767 toute dépense quelconque relative au casernement des troupes serait imposée sur toutes les villes, bourgs et paroisses de la généralité. Le roi, « considérant que l'avantage du séjour des troupes dans les provinces ne se fait pas seulement ressentir aux habitants des villes, que la consommation des vivres et des fourrages et la circulation de l'espèce, en s'étendant de proche en proche, procurent le débouché des denrées de l'habitant des campagnes, vivifient son commerce, ne veut pas qu'une partie des dépenses de casernement demeurent à la charge particulière de quelques villes et décide qu'à dater du 1*'" janvier 1767 il sera arrêté chaque année par l'intendant un état des dépenses de casernement des troupes de cavalerie et d'infanterie. Le montant en sera imposé au marc la livre dé la capitation sur tous les habitants sujets au logement, dans la proportion des bénéfices et des avantages que les différents cantons et les élections peuvent retirer du séjour des troupes. »
Jusqu'en 1765 l'imposition annuelle n'était que de 20,000 livres. Cette somme, jointe à la charge que supportaient les villes qui avaient des casernements, était suffisante pour satisfaire à la dépense que pouvaient occasionner annuellement deux régiments de cavalerie, c'est-à-dire au payement des loyers des maisons etécu-
'Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, Gl.
ries, aux frais de réparation des maisons, aux fournitures et entretiens des lits et ustensiles militaires, et enfin au payement en argent des logements des officiers, à raison de 50 livres par mois pour un colonel, 40 livres pour un lieutenant-colonel, 30 livres pour un major, 15 livres pour un capitaine, 10 livres pour les lieutenants et sous-lieutenants K
Eu 1705, par suite de l'augmentation du nombre des régiments en quartier dans la généralité, les villes d'Angers, Saumur, Chinon se trouvèrent tellement surchargées que l'imposition fut portée à 40,000 livres pour l'année 1766. Cette somme fut bientôt reconnue insuffisante ; d'ailleurs, en 1767, on appliqua l'édit du 10 juin 1766 et l'imposition s'éleva à 86,323 livres ; en 1768, à 190,646 livres et, jusqu'en 1783, elle ne diminue pas d'une manière sensible.
La difficulté de loger les soldats était un très grave inconvénient au point de vue militaire. Les états de casernement ^ montrent que les bataillons d'un même régiment étaient toujours séparés; souvent les compagnies d'un bataillon étaient casernées dans des lieux différents; les exercices d'ensemble étaient pour ainsi dire rendus impossibles. Cboiseul, dès 1762, s'était préoccupé de la division des régiments. Il désirait qu'on pût trouver dans chaque ville un corps de casernes, capable de contenir quatre escadrons, et il consulta sur ce point l'intendant de Tours en juillet 1762. L'intendant lui répondit qu'aucune ville n'avait de ressources suffisantes pour faire les frais de construction d'une caserne pour un régiment à quatre bataillons ^. Les régi-
« Arrii. dép. d'Indre-et-Loire, C, 54.
• Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 5U.
3 Arcli. dép. d'Indre-el-Loire, C, 5'i.
ments restèrent donc séparés au grand détriment des exercices militaires. Il y eut pourtant amélioration sur ce point : les états de casernement de 1780, 1781, 1783 prouvent qu'on avait opéré le plus possible la concentration des escadrons et des bataillons.
États de 1780
Royal-vaisseaux, infanterie, 2 bataillons, Tours; Royal-dragons, cavalerie, 4 escadrons, Angers; Monsieur-dragons, 4 escadrons, le Mans; 5 escadrons de carabiniers, Saumur ; 2 escadrons — Chinon ;
1 escadron — la Flèche ;
États de 1781
Bourbon-infanterie, 2 bataillons. Tours; 5 escadrons de carabiniers, Saumur;
2 escadrons — la Flèche; 1 escadron — Chinon ; Royal-Lorraine, cavalerie, 4 escadrons, Angers; Monsieur-dragons, 4 escadrons, le Mans ;
États de 1783
Colonel-général, cavalerie, Saumur; Dauphin-dragons, 4 escadrons, x\ngers; Monsieur-dragons, 4 escadrons, le Mans; Orléans-cavalerie, 1 escadron, Chinon K Tout ce qui concernait le casernement proprement
104 LA GÉNÉRAl-ITÉ DE TOURS AU XVIII® SliXLE
dit, entretien et réparations des maisons et écuries, était réglé par l'ingénieur en chef des ponts et chaussées sous les ordres de l'intendant.
Ils arrêtaient chaque année le plan de casernement ; on y trouve parfois des détails fort intéressants pour tout ce qui touche à la vie matérielle du soldat.
Voici, par exemple, le plan de casernement pour l'année 1707 ' :
Un lit pour trois soldats;
Dans chaque chambrée, une table, une planche à pain avec deux supports, et un râtelier pour les fusils;
Cordes et chaînes aux puits et des seaux pour tirer l'eau ;
Au corps de garde en hiver: un faisceau de gros bois de 3 pieds 10 pouces de circonférence et 3 pieds 4 à 5 pouces de longueur; des fagots d'un pied et demi de circonférence et 3 pieds 4 pouces de longueur ;
Une livre de chandelles ;
En été, moitié de la fourniture ci-dessus ;
Guérites pour les sentinelles avec des capotes pour l'hiver.
Logement des officiers
Au colonel par mois 25 livres
Au commandant 20 —
Au capitaine 15 —
Au lieutenant 10 —
Le logement ne devait être payé qu'aux officiers présents ou absents par semestre et non aux officiers absents par congés particuliers, à l'exception de ceux
> Arcli. dép. dMniIre-ol-Loire, C, 56-
qui, n'ayant pas de semestre, ne pouvaient s'absenter que par congés, comme le lieutenant-colonel, le commandant, le major et aide-major.
L'usage de coucher les soldats trois à trois dans le même lit les privait du sommeil qui leur était nécessaire, rendait les chambres malsaines et occasionnait souvent des maladies. Aussi, en 1775, le maréchal du Muy, ministre de la Guerre, informe Du Cluzel que le roi désire qu'on fasse coucher les soldats deux à deux dans des lits de 3 pieds et demi, et il le prie de mettre le projet à exécution successivement parties par parties ^ Du Cluzel lui répond, le 18 août 1775, que la réforme est déjà appliquée dans le corps de caserne de Saumur, le seul qui appartint à la province. Les troupes répandues dans les autres villes et bourgs étaient logées dans des maisons dont le loyer élait payé aux propriétaires sur les fonds du casernement. A Saumur il y avait 205 chambres, savoir:
Pour officiers 55
Pour fourriers 12
Pour maréchal des logis 6
Pour les cavaliers, de chacune 4 lits à 2 hommes 72
Pour musiciens et trompettes 9
Pour l'école d'équitation 3
Pour les cavaliers mariés 3
Pour les ouvriers 6
Pour les galeux 2
11 y avait, en outre, pour cuisine du commandant, pour magasin, cellier, corps de garde, 4 pièces. Les chambrées des cavahers avaient 19 pieds sur
1 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 58.
106 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XYIIl" SIÈCLE
19 pieds; elles contenaient cliacune quatre lits de 4 pieds 1/2, de chacune hommes'. La literie, les vêtements, la nourriture des hommes, la ration des chevaux étaient fournis par des entrepreneurs. Quelquefois il y avait des entrepreneurs généraux pour certaines généralités ; le plus souvent, chaque régiment avait un fournisseur particulier 2. l'entreprise était faite pour 6 ans 3. En 1778, le roi décida que la fourniture des fourrages se ferait par des régisseurs à dater du 1" mai 1778. Mais il fut bientôt convaincu que la fourniture par les entrepreneurs était beaucoup plus avantageuse. Le service des fourrages en entreprise fut donc rétabli à dater du 1" novembre 1779. L'intendant fut de nouveau chargé des adjudications et de la vérification des états des entrepreneurs.
En 1780, la fourniture des lits militaires fut donnée à un entrepreneur général ; auparavant, l'intendant faisait une adjudication particulière pour la literie de chaque régiment. Le cahier des charges donne des détails intéressants sur l'installation des soldats. En 1707 par exemple, Jean-Louis Chalmel, marchand fripier à Tours, dut fournir 370 lits à 19 livres l'un ; 31 lits d'officiers à 51 livres l'un; 31 armoires et tables d'officiers pour 124 livres ; 12 tables, 24 chaises, 26 portemanteaux pour lô livres. Les lits avaient 4 pieds de largeur et 5 pieds 9 pouces de longueur ; les paillasses devaient renfermer 45 livres de paille et le matelas devait être de bonne laine cardée, (^ouvert de toile bien lessivée. Matelas et coussin devaient peser 35 livres.
' Arcli. dép. dIndre-el-Loire, C, 08.
2 Arch. dép. d'ludre-el-Loire,C., 611.
* Arch. dép. d'ladre-et-Loire, C, 65.
» Arch. dép. d'Indre-et-Loire, G., 61.
Les draps devaient être blanchis tous les quinze jours du 1" mai à fin septembre, et toutes les Irois semaines depuis octobre jusqu'à tin avril. La paille des paillasses devait être renouvelée tous les dix mois. Les lits d'officiers devaient avoir 3 pieds 0 pouces de largeur et 5 pieds 10- pouces de longueur; deux matelas de 30 livres chacun. Leurs draps devaient être blanchis tous les quinze jours. L'adjudicataire fournissait deux serviettes blanches par semaine à chaque officier. Il fut dispensé des droits à payer dans les provinces des cinq grosses fermes pour tous les matériaux nécessaires à la literie '. Une adjudication faite en 1777nous fait connaître que la ration du pain de munition se composait de trois quarts de blé-froment et d'un quart de seigle; son poids était de 28 onces en pâte, pour revenir, cuites et rassises, à 24 onces.
En ce qui concerne les fourrages, le roi fixait chaque année le prix de la ration qui variait suivant les récoltes. C'était l'intendant qui renseignait sur le prix des fourrages, c'était lui qui en ordonnançait la dépense sur le commis de l'extraordinaire des guerres servant près de lui. Le prix de la ration variait entre 14 et 20 sols. Par l'ordonnance du 18 septembre 1777 elle se composait de 10 livres de foin, 10 livres de paille et de deux tiers de boisseau d'avoine, mesure de Paris. Lorsque la paille était rare, la ration se composait de 12 livres de foin, de 6 livres de paille seulement avec les deux tiers de boisseau d'avoine ; à défaut de paille, elle était fixée à i5 livres de foin\
Tous les ans on envoyait les chevaux au vert pen-
* Arcli. dép. d'Indre-et-Loire, G., 56.
2 Arch. dép., C, 59.
108 l.A r.ÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVIII* SIÈCLE
dant un mois au plus ; la journée de vert coûtait meilleur marché que la raliou '.
Quand le service des fourrages était t'ait par les entrepreneurs, le commissaire des guerres devait surveiller la qualité des fourrages fournis, ainsi que le poids et la mesure. Il apposait son cachet sur les mesures -.
Les régiments se déplaçaient presque tous les ans ; il était donc nécessaire qu'il y eût un service bien organisé pour subvenir, dans chaque lieu d'étape, à la nourriture, au logement des hommes et des chevaux, et assurer le transport des équipages militaires. L'intendant donnait tous les ordres nécessaires pour ce qui regardait l'étape et le logement des hommes ^. Dans chaque localité désignée comme lieu d'étape, il y avait un étapier. Il devait être prévenu par l'intendant trois jours avant le passage des troupes. Moyennant 10 sols 9 deniers, il fournissait pour chaque fantassin 24 onces de pain cuit et rassis ; une pinte de vin, du cru du lieu, une livre de viande. La ration fournie pour chaque garde du corps, gendarme ou chevau-léger, grenadier à cheval, se composait de deux pains de 24 onces, deux pintes de vin et deux livres et demie de viande, bœuf, veau ou mouton, au choix del'étapier. Pour un cavalier la ration comprenait 36 onces de pain, une pinte et demie devin, 2 livres de viande^; l'adjudication se faisait sur la ration du fantassin, les autres étaient proportionnelles.
Les étapiers cherchaient souvent à augmenter leurs
> Arch. dép. d'Indre-el-Loire, C, 64.
* Arch. dép. d'Indre-el-Loire, C, G4.
s Arch. dép. d'Iadre-et-Loire, C, 51. Lettre de SaiQl-Germain à Du CluzeL
* Arch. dép. d'Iûdre-el-Loire, C, 66.