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INDUSTRIE ET COMMERCE

Intérêt que Du Cluzel porte à l'industrie (131). — Protection qu'il accorde aux industries de la généralité (132). — Soieries ; historique rapide des manufactures de Tours (133). — Leur décadence à la fin du xvii* et au xviii° siècles (1.33). — Concurrence des manufactures de Lyon (136) ; des manufactures étrangères (137). — Essai de fabrication de velours et damas faœn de Gènes (138). — État des manufactures en 1766 ; nombre des métiers (139). — Efforts lentes par Du Cluzel pour relever l'industrie des soieries (141). — Développement de la culture du mûrier (141). — Etablissement de pépinières (143).— Distribution de graines de mûriers (145). — Prix fondés en faveur des pépinières (146). — Développement de l'élevage des vers à soie 1,145). — Tirage royal des soieries (140). — Prix fondés en faveur îles particuliers qui liraient la soie chez eux (148). Tenlative pour établir en Touraine une machine Vaucanson (149). — Eiablissement de moulins pour organciner la soie (1.53). — Création à Tours d'une éi-ole de dessin par le sieur Rougeot(153). — L'école prend un caractère officiel (134). — Insuccès de Du Cluzel pour relever les soieries (156). — Produit des manufactures des trois provinces (15"). — Provenance des matières premières (138). — Fabrique de draps à Amboise (160). — Les élamines du Mans, de Chàleau-Gontier (161). — Les toiles de Lav'al (162). — Règlements imposés aux manufactures de la généralité (163). — Tanneries, leur décadence (165). — Forges, leurs produits (167). — La tréfilerie du Ripault (168). — Les carrières d'ardoises de Trélazé(169). — Papeteries, verreries, faïenceries, poteries (169). — Corporations, maîtrises, jurandes (171). — Système de la réplementaliQn(17-2). — Les gardes-jurés (172). --Les inspecteurs généraux, leur rôle (173). — Edit de Turgot sur les corporations (176). — Silualion financière des corporations de la généraiiié en 1776 (178). — Rétablissement des corporations (179). — Diminution de leurs privilèges (181). — Réunion de plusieurs corporations en une seule (181). — Abaissement des droits de maîtrise (182). — Nouveaux règlements concernant les syndics et adjoints des communautés (183). — Régime nouveau donné par Necker aux corporations (185). — Liberté laissée aux fabricants de

ÉTAT DE l'industrie 131

suivre les règlements ou de fabriquer d'après des combinaisons libres (187). — Opposilioa des fabricants de la généralité : ils demandent le maintien des règlements (100). — Les fabricants ne profitent pas de la liberté que leur donne le ministre (193). — Commerce : la généralité fait partie des einq grosses fermes (194). — Relations des fabricants de la généralité avec les pays étrangers (195). — Tentative de suppression des péages (196). — La navigation sur la Loire, monopole concédé au sieur Claude Laure (198). — Opposition des consuls de Nantes à ce projet de monopole ; ils demandent et obtiennent la liberté de navigation sur la Loire (199). — Rétablissement des foires franches de Tours. — Intervention de Choiseul etdeOuCluzel en faveur de ce projet (205). — Opposition des fermiers généraux (20S). — Lettres patentes de janvier 1782 rétablissant les foires (210). — Avantages qu'elles procurent aux fabricants de la généralité (212).

Au milieu du xvm* siècle, l'industrie française en était toujours au système de Colbert. Les mêmes règlements étaient encore appliqués et toujours avec la même rigueur. Les jurandes surveillaient avec soin l'exécution de tous les arrêts et statuts concernant les corporations, et elles furent les premières à protester contre l'une, des plus salutaires réformes de Turgot, celle qui établissait la liberté du travail. Le peuple, on ne saurait trop le répéter avec Turgot, ne comprenait pas ses véritables intérêts; l'initiative privée faisait complètement défaut ; le gouvernement, au contraire, dans la seconde moitié du xviii® siècle, fît de sérieux etforts pour développer l'industrie et pour lutter contre la concurrence étrangère. Sans doute, les intendants ne déployèrent pas tous le même zèle; mais, d'une manière générale, on peut dire que le gouvernement fut admirablement secondé par eux; quelques-uns, même en vertu de leur pouvoir absolu, prirent certaines mesures spéciales àl'industrie de leur généralité et dont le but était tou jours d'accroître et d'améliorer la production.

Du Cluzel s'intéressait vivement à tout ce qui concernait l'industrie ; il ne connaissait rien de si séduisant

132 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVIlf SIÈCLE

que les résultats du produit de l'industrie ^. Pour être renseigné, il s'adresse aux inspecteurs généraux des manufactures et il les prie de lui faire connaître « les fabriques de toiles, toileries, soieries, draperies et étamines qui existaient dans les villes et paroisses ; celles aussi de la bonneterie; leurs qualités bonnes ou mauvaises, les prix ordinaires auxquels se vendaient les étoffes qui sortaient de ces fabriques, les lieux où elles étaient exportées et consommées, soit dans le royaume, soit chez l'étranger, la quantité de marchandises qui se fabriquaient, année commune, dans chaque lieu de fabrique, le nombre de fabricants et de métiers qui existaient dans chaque lieu, enfin tout ce qu'il pouvait y avoir d'intéressant à connaître sur cette partie essentieUc"'». Du Cluzel demandait ces renseignements, non pour les transmettre au ministre, mais pour sa propre satisfaction, « afin de connaître absolument les ressources de sa généralité ». Quand il eut obtenu les éclaircissements qu'il désirait, il s'efforça surtout de protéger celles de ces industries qui, par leur ancienneté, par leur importance, faisaient la réputation de sa généralité et contribuaient à l'enrichir : les soieries de Tours, les draps et toiles d'Amboise, du Maine et de l'Anjou. Les industries secondaires ne furent cependant pas négligées : toutes reçurent des encouragements, autant que le permirent les circonstances et les ressources disponibles.

' Archiv. dép. d'Indre-et-Loire, lettre à son secrétaire, 13 janvier 1780. C, 114.

2 Arclilv. dép. d'Indre-el-Loiro. Lettre do Du Cluzel aux inspecteurs généraux, 10 février 1770. C, 133.

Soieries

Les manufactures de soieries furent établies à Tours par Louis XI, en 1470, quatre ans après celles de Lyon. Le roi avait fait venir d'Italie des ouvriers et « faiseurs de draps de soie », qui formèrent des ouvriers français. Des lettres patentes d'octobre 1480 accordèrent de grands privilèges à ces ouvriers en soie ; ils furent confirmés par une charte de Charles VIII en mai 1497 1. Les manufactures prospérèrent rapidement; en 1541, l'auteur de la Décoration du pays et duché de Touraine pouvait dire : « Et n'y a ville pour ce jourd'hui en chrétienté où il se fasse tant de draps de soie que en la dite ville et faubourgs de Tours. ■» En 1546, l'ambassadeur vénitien Marino Cavalli écrivait que « dans la ville de Tours on travaille la soie qui vient de l'Italie et de l'Espagne, et que celte industrie va toujours en croissant. On y compte plus de huit mille métiers. Plusieurs fabricants vénitiens s'y sont établis avec leurs familles, et des Génois en plus grand nombre encore, puis des Lucquois, sans compter les Français eux-mêmes, qui ont appris le secret du métier ». Les guerres de religion furent funestes aux fabricants de soieries ; la plupart d'entre eux avaient embrassé les doctrines nouvelles ; aussi leurs magasins furent-ils, à plusieurs reprises, pillés par les catholiques. En 1598, la situation était devenue tout à fait grave, si l'on en juge par les doléances qui furent adressées à Henri IV par le maire de Tours; beaucoup de maîtres et de compagnons avaient dû quitter la ville; beaucoup d'habitants qui vivaient autrefois

1 Arch . mun. de Tours. Reg. des délibér., XII.

de l'industrie de la soierie en étaient réduits à mendiera Pour remédier à ce triste état de choses, Henri IV, par une déclaration du 28 juin 1004, autorisa « les maîtres ouvriers en draps d'or, d'argent et de soye de la ville de Tours qui voudraient faire les draps de soie et les façons de Milan, Lucques, Florence, Venise, Naples, Bologne, Rège (Reggio), Modène, Gênes, Genesve, Chambéry, Avignon, Espagne et toutes autres villes et provinces étrangères, à faire la fabrication telle et semblable et de la même nature ». En accordant ce monopole à la ville de Tours, Henri IV ne se proposait pas seulement de lui rendre son ancienne prospérité, il considérait que c'était le seul et unique moyen de retenir l'or et l'argent qui se transportaient hors du royaume pour l'achat desdites marchandises étrangères. Les fabriques de Tours, assurées de trouver des débouchés, prirent un nouvel essor; le nombre des métiers s'éleva à six mille. Un passage du Testament politique de Richelieu (chapitre ix, section VI) nous donne des détails très précis sur l'état des manufactures de Tours : « On fait à Tours des pannes si belles qu'on les envoie en Espagne, en Italie et autres pays étrangers. Les tafTelas unis (gros de Tours), qu'on y fait aussi, ont un si grand débit par toute la France qu'il n'est pas besoin d'en chercher ailleurs. Les velours rouges, violets et tannés s'y font maintenant plus beaux qu'à Gênes. C'est aussi le seul endroit où il se fait des serges de soie; la moire s'y fait aussi belle qu'en Angleterre ; les meilleures toiles d'or s'y font plus belles et à meilleur marché qu'en Italie. » Cette prospérité si grande avait disparu à la fin du xvii^ siècle. L'intendant Hue de Miromesnil, dans le Mémoire qu'il rédigea en 1698 pour l'instruction du duc

i Arcb. mua. de Tours, Regiat. des délibér., juillet 1604.

de Bourgogne, constate « que l'industrie de la soie est presque complètement ruinée ». Chalmel, dans son Histoire de Touraine, attribue la décadence des manufactures uniquement à la révocation de l'édit de Nantes ; il prétend que plus de trois mille familles protestantes furent obligées de s'exiler. Son opinion a été longtemps accréditée. Le D' Giraudet et, après lui, l'abbé Chevalier l'ont combattue avec beaucoup de raison. Le premier a dépouillé avec soin les registres des baptêmes des paroisses catholiques et de la communauté protestante et il a démontré que les protestants, de 1672 à 1684, comptaient à Tours à peine douze cents âmes ^ ». L'abbé Chevalier, en se basant sur V Estât de la généralité de Touraine, que rédigea, à la tin de l'exercice de sa charge, Louis de Béchameil, marquis de Nointel, qui fut intendant de Tours de 1680 à 1689, explique la décadence des manufactures par la cessation du commerce avec l'Étranger; par la « nécessité des peuples qui a obligé plusieurs ouvriers, principalement les religionnaires, à fuir en Angleterre et en Hollande ; par la guerre de tarifs faite aux marchands de Tours par les marchands de Lyon, entrepositaires de toutes les soies du Midi de la France et de l'Italie, et enfin par la vogue des toiles peintes des Indes ^ » . Nous acceptons toutes les raisons données par l'abbé Chevalier; mais celle qui, à notre avis, a été prépondérante et sur laquelle on n'a pas suffisamment insisté, c'est la concurrence lyonnaise; c'est elle qu'on invoque surtout dans la correspondance administrative du xviii^ siècle ^.

' Giraudet, Recherches sur la population de Tours, depuis 1632 jusqu'à nos jours. Tours, Ladevèze.

2 Bulielin de la Société archéologique ds Touraine, année 1882.

^ M. Dupin de Saint-André, dans son Histoire du proteslayilisme en Tou^ raine, tout en reconnaissant que la guerre de tarifs faite par les munufac-

136 L\ GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVIIl' SIÈCLE

Les fabricants de Tours avaient souvent réclamé contre la concurrence lyonnaise et, jusqu'en 1667, ils avaient obtenu le privilège exclusif de travailler sur la laise de cinq douzièmes d'aune; mais, en 1667, cette prérogative leur fut enlevée par la permission donnée aux fabricants de Lyon de travailler sur la même laise. La fabrique de Tours tomba au point que de six mille métiers il en restait à peine la sixième partie en 1685. Celte situation engagea le contrôleur général à rendre à la fabrique de Tours, par arrêt du Conseil du 10 novembre 1685, le privilège exclusif de travailler sur la laise de cinq douzièmes d'aune. Mais les Lyonnais obtinrent souvent la 'permission de faire différentes étoffes sur la même largeur, ce qui occasionna régulièrement une crise pour la fabrique de Tours K Lyon était, en effet, beaucoup mieux placé que Tours pour recevoir les matières premières ; la teinture surtout s'y faisait beaucoup mieux et à meilleur marché. Les fabricants de Tours étaient même obligés de faire teindre à Lyon dans ce qu'ils appelaient les « couleurs hautes », depuis le rose tendre jusqu'au ponceau fin. La beauté des teintures lyonnaises provenait soit de la qualité des eaux de la ville, soit de l'habileté et de l'expérience des maîtres teinturiers. Les roses de Lyon de 40 sols coûtaient à Tours 3 livres 10 sols, celles de 3 livres 10 sols coûtaient 8 livres 2.

turiers de Lyon à ceux de Tours et que la vogue des toiles peintes des Indes ont dû nuire à l'industrie tourangelle, admet, comme cause principale de la décadence, la révocation de Tédit de Nantes (p. 216-217). Paris, Grassart, 1885. Il relève en même temps l'erreur de l'abbé Chevalier qui allrihue à l'intendant Noinlel les causes de décadence invoquées dans le rapport de Hue «le Miromesnil.

Mémoire de Hue de Miromesnil, 1638. Bibliolh. de Tours, ms. 1200, p. 37.

• Arch. dép. d'InJre-et-Loire. Lettre de de Cotte à Du Cluzel, 1" novembre 1770, G , 111.

'Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C., 112

Tours ne pouvait se maintenir qu'en ayant le monopole de la fabrication de certaines étoffes. La concurrence lyonnaise a donc beaucoup plus contribué à la ruine des manufactures de Tours que les guerres de Louis XIV, et surtout que la révocation de Tédit de Nantes. 11 semble même qu'il n'y ait pas eu de crise à Tours aussitôt après la révocation. Le nombre des apprentis, en 1687, s'élève à 193, chiffre qui n'avait pas été atteint depuis longtemps. Le nombre des métiers, tombé si bas en 1685, se relève sensiblement et arrive à 3,000 au début du xviii^ siècle *. Les résultats de la révocation se firent surtout sentir quand les quelques maîtres qui avaient émigré eurent fondé des manufactures en Angleterre, en, Hollande et dans une partie de l'Allemagne ; quand ils eurent formé des ouvriers capables de produire aussi bien que les ouvriers français. Il se passa alors pour la France ce qui s'était passé pour l'Italie au xv' et au xvi' siècles. Avant que Louis XI eût établi les manufactures de Lyon et de Tours, la France achetait en Italie les étoffes de soie dont elle avait besoin; au xvi" siècle, non seulement elle se suffit à elle-même, mais encore elle peut en exporter dans les pays qui, jusque-là, étaient des marchés italiens. De même au xviii^ siècle, l'Angleterre, la Hollande, l'Allemagne produisent assez de marchandises pour leur consommation et en exportent dans des endroits où les produits français étaient assurés de trouver des débouchés. L'établissement de ces manufactures étrangères, la concurrence de Lyon réduisirent Tours à n'avoir, en 1746", que 1,500 métiers, et encore était-on obligé bien

1 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, H2.

i p. d'Indre-et-Loire, C, 112.

138 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVIIl' SIÈCLE

des fois d'en relranchci" un quart ou un tiers, suivant les années.

Pour relever cette industrie, autrefois l'une des plus florissantes du royaume, le contrôleur général Orry fit tenter, en 1739, un essai de fabrication de velours et damas pour meubles, façon de Gènes ^ L'essai réussit; mais, afin d'empêcher que la fabrication fût défectueuse, le contrôleur général recommanda à l'intendant de Lesseville de ne pas laisser aux fabricants la liberté d'imiter les velours et damas « sans connaissance et sans capacité ». Pour assurer le débouché de cette production nouvelle, le roi s'engagea, en 1740 2, à en prendre plusieurs milliers d'aunes.

Jusqu'en 1789, il n'y eut qu'une seule manufacture de damas, façon de Gênes; elle resta placée sous la protection immédiate du Conseil. Elle fut gérée successivement par les sieurs Hardion, Soûlas, Papiou'^. Eh 1766, les métiers étaient au nombre de 15; ils produisaient, année commune, 120 pièces, chacune de 55 aunes, et formaient pour l'intérieur du royaume oîi elles se débitaient une branche de commerce d'environ 100,000 livres. La fabrication des velours n'occupait que deux métiers, qui fournissaient ensemble, année commune, 250 aunes évaluées à 6,000 livres. La Révolution mit fin à l'existence de cette manufacture, mais ses ouvriers formèrent le noyau de la fabrique de soies pour meubles, la seule qui subsiste aujourd'hui.

Le Tableau de la ijénéralilé donne des détails très précis sur l'état des manufactures en 1766 : « On fabrique actuellement à Tours, qui est la seule fa-

* Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 102.

3 Bibliotli. muQ., Tableau de la généralité de Tours, ms. 1212, p. 414

brique de soierie qui soit en Touraine, vingt sortes d'étoffes de soies brochées, liserées, façonnées et unies, qui n'ont toutes, par un privilège particulier à cette manufacture, que cinq douzièmes de largeur, c'està-dire un douzième de moins qu'à Lyon, Les étoffes brochées sont les dauphines, le gros de Tours, les moires et les serges. »

« Les liserées sont le ras de Sicile, les carolines, les satins pour vêlements et les satins pour ornements d'églises. »

« Les façonnées sont les damas pour vêtements et les damas pour meubles, en une, deux ou trois couleurs. »

« Les unies sont les jaunes, les peluches, les ras de Sainte-Maure et de Saint-Gyr, les serges croisées et cannelées, les velours à la reine, les pous de soie insurgents, les droguets de soie, les gros de Tours en 15/16 pour rideaux de fenêtres ou housses de lit. »

« 11 y a actuellement (1766) 1,700 métiers battants de toutes ces différentes étoffes de soie, dans la ville de *"*

Tours. Ce nombre n'est point fixe et ne peut l'être, il H

dépend du plus ou moins de demandes faites aux fabri- \,il

cants. Ces métiers produisent, année commune, |i:|

10,000 pièces d'étoffes, de 6 livres jusqu'à 36 livres 1

l'aune. Les pièces ont depuis 30 aunes de cours jusqu'à 34. Le nombre des ouvriers employés à leur fabrication, en tout genre, est évalué à 12,000 K L'objet de ce commerce ne peut être estimé moins de 4,000,000 sur le prix de 400 livres de prix réduit pour chaque pièce d'étoffe. »

On fabriquait aussi à Tours 6,000 douzaines de mou-

* Chiffre suspect à cause du nombre de la population qui ne dépassait pas 22 à 25,000 habitants.

140 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVIIl" SIÈCLE

choirs de soie, façon d'Angleterre, qui se vendaient depuis 21 livres jusqu'à 30 livres la douzaine.

Cette prospérité relative ne se maintint pas longtemps.

En 1770, le corps de ville, dans un mémoire adressé à l'intendant ^ le 5 mai, constate que le nombre des métiers n'est plus que de 1,000 à 1,100 et que les ouvriers sont dans la misère. En 1776, Du Cluzei écrit à Trudaine, le 30 juillet -, que la manufacture de Tours n'est plus que l'ombre de ce qu'elle a été. Tous les événements ont paru conspirer contre son existence : faillites, deuils de longue durée, introduction des toiles peintes, défaut de consommation de ses étoffes, soit que le commerce étranger lui soit interdit, soit que d'autres manufactures, comme celle de Nîmes, se soient élevées sur ses ruines. Enfin, le dernier coup lui fut porté par la permission qu'on donna de nouveau aux fabricants de Lyon de travailler sur la laise de 5/12 d'aune •^.

Les fermiers généraux, dans un mémoire dressé en 1780, à l'occasion du rétablissement des foires franches de Tours, constatent qu'il s'est produit, dans le goût du public, une transformation qui a ruiné les industries de luxe. « Le goût de l'uni ^ a prévalu depuis plusieurs années; le broché et le riche sont tombés ; on a substitué à un faste plus éclatant un faste plus suivi, plus détaillé, plus répété et beaucoup plus cher, quoique plus simple ;il en est résulté que l'âme des manufactures de Lyon et de Tours s'est presque évanouie ; le goût sans action, le dessin sans vigueur, les artistes découragés, les ouvriers ruinés. »

' Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 101.

- .\rch. dép. d'Indre-el-Loire, C, 100.

3 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, lettre de Du Cluzei à de Cotte, 5 décembre 1780. C, 109.

* Arch. mun., de Tour?, H. H., 7.

SOIKRIES DE TOURS 141

« Les puissances voisines, que l'on a discontinué d'entretenir dans l'illusion de nos arts, ne voyant plus cette succession de chefs-d'œuvre toujours nouveaux, ontaperçu autour d'elles les moyens de faire les ouvrages simples aussi bien que nous ; elles ont senti qu'elles pourraient se passer de payer à la France le tribut de leur variété et quelques-unes d'entre elles ont proscrit nos étoffes de soie par des prohibitions formelles. Ces prohibitions existent chez plusieurs souverains d'Allemagne ; elles existent en Espagne , et Lyon , qui approvisionnait ce vaste royaume, n'y commerce plus que pour l'achat dispendieux des soies dont il a besoin. »

La décadence de l'industrie des soieries fut constante et progressive de 1766 à 1789. En 1766, on fabriquait encore 10,000 pièces de soie ; en 1780, on n'en fabrique plus que 7,454; en 1781, 6,723; en 1782, 6,136; en 1783, 5,422 K Ce chiffre ne cessa de décroître jusqu'en 1789.

Du Cluzel fit les plus louables efforts pour maintenir cette vieille industrie qui avait été si longtemps une cause de gloire et de richesse pour la ville de Tours.

En premier lieu, il voulut lui procurer sur place et à bon marché la matière première et pour cela il favorisa les plantations de mûriers et l'élevage des vers à soie.

La culture du mûrier introduite en Touraine, peutêtre par Louis XI, était déjà très développée au xvf siècle. En 1571 ~, le maire et les échevins, pour se ménager la protection du sire Arthur de Cossé, maréchal de France

1 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 136.

* Arch. mun. de Tours, Reg. des délib., novembre 1571. Voir Annalesde la Société d'Agriculture, 1860.

142 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVIIl' SIÈCLE

et gouverneur de Touraine, lui firent un présent de 600 pieds de mûriers blancs. Us les achetèrent dans deux faubourgs de la ville, à Saint-Cyr et à Saint-Symphorien. Les plantations furent sans doute négligées à la fin du xvi^ siècle, puisqu'en 1603 les échevins firent venir de Bagnols en Languedoc 20 livres de graines de mûrier blanc K Ils se procurèrent également en Languedoc 38,000 pieds de mûriers, qu'ils firent cultiver suivant la méthode du Midi. En 1607 \ Henri IV fit faire des plantations dans les terres dépendant du château du Plessis et confia l'exécution de ce projet au sieur Taschereau. Il lui donna aussi un logement pour faire l'essai d'élever des vers à soie. Le sieur Taschereau fit à ses frais les dépenses nécessaires pour l'exécution des ordres du roi, mais elles devinrent inutiles par la mort d'Henri IV.

Le projet fut repris par son petit-fils, qui, en 1690, obtint des lettres patentes pour l'autoriser à faire défricher le parc du Plessis, le planter en mûriers et y former des pépinières. Il y cultiva 600,000 pieds de mûriers; les arbres devinrent très gros ; mais, personne ne se présentant pour en acheter, parce que l'établissement de vers à soie ne prit aucune faveur, le sieur Taschereau fut obligé, en 1710, de les faire fagoter pour les brûler.

En 1722, l'intendant Hérault proposa et obtint du Conseil une imposition de 3,000 livres sur la généralité pour renouveler les pépinières de mûriers blancs. La première fut établie dans le parc du Plessis, elle ne put bientôt suffire à toutes les demandes; on fut donc amené à en créer de nouvelles.

' Arch. mun.de Tours, Heg. des délib., Reg. des comptes. * fiibliotb. mua. de Tours, Etat de la généralité, p. 572 et s.

En 1766 ^ elles étaient au nombre de huit, réparties dans toute l'étendue de la généralité et elles avaient livré à l'agriculture, de 1744 à 1762, 819,598 pieds de mûriers.

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